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Full text of "Egypte ancienne"

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LTNIVERS 

HISTOIRE  ET  DESCRIPTION 

DE   TOUS   LES   PEUPLES 


EGYPTE  ANCIENNE 


PARIS 
TYPOGRAPHIE  DE   FIRMIN-DIDOT   ET   C 

RUE  JACOB,    56 


EGYPTE 

ANCIENNE 


M.  CHAMPOLLION-FIGEAC 

OOnSBRTATGlR   DE  LA,   UBLIOTHÈQtE    ROTALI,    ETC. 


PARIS 

LIBRAIRIE  DE  FIRMIN-DIDOT   ET  C'^ 

IMPMMEUBS   DE   l'iNSTITUT,   RUE  JACOB,    56 
M  DCCC  LXXVI 


M 


L'UNIVERS, 

ou 

HISTOIRE  ET  DESCRIPTION 

DE  TOUS  LES  PEUPLES, 

DE  LEURS  RELIGIONS,  MOEURS,  COUTUMES,  etc. 

EGYPTE 5 

PAR  M.  CHAMPOLLION-FIGEAC, 

CONSERVATEUR  A    LA   BIBLIOTHEQUE  PU  ROI. 


J-j'Égypte  est  située  au  centre  de  l'an- 
cien continent  ;  elle  est  arrosée  par  un 
des  plus  grands  fleuves  connus  :  placée 
entre  l'Asie  et  l'Afrique ,  ce  n'est  cas 
sans  quelque  contradiction  que  la  Géo- 
graphie moderne  l'qttribue  tantôt  à 
l'une,  tantôt  à  l'autre  de  ces  deux  par- 
ties du  monde  ;  enfin ,  communiquant 
avec  l'Europe  par  une  mer  facile  et  de 
peu  d'étendue,  elle  sembla  destinée, 

Êar  sa  position  naturelle,  à  devenir  le 
erceau  delà  civilisation,  à  en  répandre 
les  premiers  essais  et  les  premiers  bien- 
faits sur  le  reste  de  la  terre. 

Toutfutsingulieroumystérieuxdans 
cette  contrée  à  jamais  célèbre.  Les 
premières  pages  des  annales  humaines 
nous  entretiennent  de  ses  immenses 
travaux  et  de  sa  gloire  ;  sa  constitution 
physique  était  caractérisée  par  des  phé- 
nomènes particuliers,  et  le  progrès  des 
sciences  n'a  pas  affaibli  de  nos  jours 
l'intérêt  puissant  qu'ils  ont  toujours 
excité. 

Les  sources  du  fleuve  auquel  elle  est 
redevable  de  son  existence  et  de  sa  fer- 
tilité, nous  sont  inconnues  comme  elles 
l'étaient  aux  plus  anciens  observateurs 

I"  Livraison.  (Egypte.) 


de  la  nature  ;  et  ce  fleuve  mérite  encore 
le  culte  divin  qu'une  philosophie  re- 
connaissante lui  décerna  il  y  a  plus  de 
quatre  mille  ans. .  Il  est  toujours  le  père 
nourricier  de  l'Egypte ,  et  les  varia- 
tions extraordi  naires  qui  se  manifestent 
périodiquement  dans  son  état,  exer- 
cèrentune  grande  influence  sur  les  vues 
politiques  et  les  établissements  des  pre- 
miers législateurs. 

De  plus  grands  phénomènes  moraux 
se  développèrent  encore  sur  cette  terre 
dès  l'origine  des  sociétés  humaines. 
Alors  l'isolement  des  peuples  les  em- 
pêchait de  se  rencontrer  et  de  se  com- 
battre. La  vallée  du  Nil  jouit  très-long- 
temps du  calme  si  nécessaire  aux  na- 
tions comme  aux  individus  pour  éla- 
borer de  grandes  pensées,  et  fonder 
sur  des  bases  solides  la  félicité  publique 
ou  domestique.  Le  pays  fut  observé 
avec  une  attention  et  une  persévérance 
inépuisables  ;  la  connaissance  des  lois 
du  climat  inspira  des  règles  de  police 
qui  participèrent  de  la  constance  de  ces 
lois;  une  expérience  réfléchie  concou- 
rut sans  cesse  à  les  rendre  plus  com- 
plètes et  plus  parfaites ,  et  la  con- 
1 


L'UNIVERS. 


stitution  politique  se  proposa  de  sou- 
mettre à  des  règles  certaines  les  mou- 
vements mêmes  de  la  volonté  et  de 
l'intelligence  générales,  à  l'imitation 
de  ces  lois  éternellement  semblables 
qui  soumettent  chaque  jour  le  sol  de 
l'Egypte  à  l'action  des  mêmes  phéno- 
mènes. 

Les  sages  égyptiens  s'attachèrent 
avec  une  rare  prédilection  à  tout  ce 

Îui  était  en  soi  vrai ,  utile  et  durable. 
,e  bonheur  de  tous  était  le  but  de  leur 
étude  de  l'homme  et  de  la  nature, 
étude  éclairée  par  la  constance,  fortifiée 
par  la  solitude  ;  et  ces  sages  compri- 
rent heureusement  que ,  pour  arriver 
à  ce  noble  but ,  ils  devaient  se  faire  à 
la  fois  rois  et  pontifes  ;  ils  devinèrent 
ainsi  les  véritables  fondements  de  la  so- 
ciété humaine,  etcelle  qu'ils  créèrenten 
Egypte  eut  une  durée  qu'aucune  autre 
n'égala  et  n'égalera  peut-être  jamais , 
témoignage  irrécusable  de  la  puissance 
des  lois  habilement  appropriées  à  l'es- 
prit et  aux  mœurs  du  peuple  qu'elles 
Souvernent,  et  aussi  des  lumières ,  du 
ésintéressement  et  de  la  probité  du 
législateur. 

Notre  esprit  s'émeut  profondément 
au  spectacle  de  cette  organisation  mo- 
rale et  politique  de  l'ancienne  Egypte, 
Îui  semble  être  sortie  des  mains  du 
réateur  toute  dotée  des  institutions 
les  plus  nécessaires  à  son  existence  et 
à  son  développement  social  ;  on  ignore 
en  effet  ses  origines,  et  aux  époques 
les  plus  reculées  auxquelles  la  critique 
historique  a  pu  remonter,  elle  a  re- 
trouvé l'Egypte  avec  ses  lois,  ses 
mœurs,  ses  villes,  ses  rois  et  ses 
dieux;  et  en  arrière  de  ces  mêmes 
époques,  il  y  avait  encore  des  ruines 
d'époques  plus  anciennes. 

ATnèbes,  des  portions  ruinées  de  di- 
vers édifices  permettent  de  reconnaître 
des  restes  de  constructions  antérieures, 
employés  comme  matériaux  dans  ces 
mêmes  édifices  qui  existent  aujourd'hui 
depuis  trente-six  siècles.  Où  remonte 
donc  la  véritable  souche  de  ces  géné- 
rations successives  de  ruines.^  Il  faut 
le  craindre  :  les  origines  de  l'Egypte 
sont  peut-être  dérobées  pour  toujours 
à  notre  légitime  curiosité.  Arriva-t- 


elle  par  la  voie  si  lente  de  l'expérience 
et  du  progrès  au  point  d'avancement 
social  où  ses  plus  anciens  ouvrages 
nous  l'ont  montrée  ?  ou  bien ,  reçut- 
elle  une  science  toute  faite  d'un 
autre  peuple  qui  l'avait  précédée  dans 
cette  voie  de  primitifs  essais  d'orga- 
nisation sociale?  Que  de  jours  et  d'an- 
nées dans  l'une  et  l'autre  supposition! 
De  telles  difficultés  n'émeuvent,  il  est 
vrai ,  que  les  esprits  qui  les  compren- 
nent :  on  n'en  trouvera  la  solution 
que  lorsqu'on  aura  fixé  avec  certitude 
l'époque  où  l'homme  apparut  sur  la 
terre  et  celle  où  il  s'essaya  à  la  société 
avec  une  aptitude  et  des  inclinations 
dont  le  degré  et  la  force  sont  encore 
le  secret  du  Créateur. 

L'observation  attentive  des  faits 
nous  montre  l'Egypte  comme  une  so- 
ciété complètement  réglée  et  soumise 
à  des  lois  éprouvées  par  une  longue 
expérience.  Elle  avait  pour  limites  po- 
litiques ses  limites  naturelles.  Le  sol 
du  pays  avait  été  divisé  en  plusieurs 
régions ,  administrées  par  des  lois  uni- 
formes pour  toutes;  un  fleuve  im- 
mense ,  par  son  cours  naturel  ou  par 
des  canaux  habilement  dirigés,  por- 
tait sur  tous  les  points  la  vie  et  la 
fécondité;  une  religion,  qui  avait  pour 
dogmes  les  principes  les  plus  élevés  de 
la  morale,  se  manifestait  aux  yeux  du 
vulgaire  par  un  culte  bien  propre  par 
la  magnificence  des  temples  et  le  luxe 
des  cérémonies  à  frapper  tous  les  es- 
prits ,  à  saisir  toutes  les  imaginations 
chez  une  nation  d'ailleurs  essentielle- 
ment religieuse  et  méditative.  Le  gou- 
vernement, après  avoir  été  sacerdotal, 
devint  monarchique  par  une  révolu- 
tion; la  couronne  fut  dès  lors  hérédi- 
taire de  mâle  en  mâle ,  par  ordre  de 
primogéniture;  le  frère  succédait  au 
frère  mort  sans  enfants  survivants; 
et  à  défaut  de  fils,  la  fille  succédait  au 
père ,  et  celui  qu'elle  épousait  était  le 
mari  de  la  reine  sans  être  roi.  La 
nation  était  divisée  en  classes  et  non 
pas  en  castes  ;  le  pouvoir  royal  était 
modéré  par  l'influence  de  la  classe  sa- 
cerdotale ,  en  qui  se  concentraient  les 
plus  importants  privilèges ,  l'interpré- 
tation oes  lois ,  l'administration  de  la 


EGYPTE. 


justice,  la  culture  des  sciences,  des 
.irts  et  des  lettres,  et  les  cérémonies 
«io  la  religion  :  la  classe  des  militaires 
défendait  l'état,  le  peuple  avait  pour 
son  lot  la  culture  des  terres,  l'industrie 
et  le  commerce.  L'antiquité  classique 
tout  entière  a  fait  et  conservé  à  l'É- 
^ypte  une  renommée  de  sagesse  qui  fait 
supposer  que  son  gouvernement  fut 
habituelleiaent  modéré  et  fondé  sur 
les  vrais  intérêts  du  pays.  Il  subit  ce- 
pendant des  révolutions  intérieures 
qui  amenèrent  successivement  sur  le 
îrône  plusieurs  races  de  rois;  il  subit 
aussi  aes  invasions  étrangères:  le  luxe 
(Je  sa  civilisation  devait  y  attirer  des 
peuplades  moins  policées.  De  vastes 
monuments  publics,  les  plus  grandes 
productions  connues  de  l'architecture, 
ornaient  la  capitale  et  les  principales 
villes  de  l'Egypte;  tous  les  arts  avaient 
concouru  à  les  embellir ,  la  sculpture, 
la  peinture  et  l'emploi  des  métau.v  pré- 
cieux, du  verre  et  des  plus  riches 
omaux.  L'Egypte  exploitait  des  mines 
et  des  carrières ,  fabriquait  les  étoffes 
de  lin,  de  laine  et  de  coton  nécessai- 
res à  ses  habitants ,  et  ne  dédaigna  pas 
d'admettre  ou  d'imiter  les  plus  riches 
tissus  de  l'Inde.  Les  guerres  l'avaient 
mise  en  communication  avec  l'inté- 
rieur de  l'Afrique  et  les  diverses  nations 
de  l'Asie  ;  et  malgré  cette  activité  inté- 
rieure de  sa  population  et  ses  relations 
au  dehors ,  l'Egypte  ne  paraît  pas 
avoir  connu  l'usage  des  monnaies  de 
métaux.  Celui  de'l'écriture  était  gé- 
néral ,  et  l'invention  de  cet  art  ad- 
mirable fut  successivement  perfec- 
tionnée et  poussée  jusqu'à  l'idée  si 
heureuse ,  si  extraordinaire  d'abord  , 
et  si  simple  aujourd'hui  pour  nous, 
des  signes  alphabétiques.  On  peut 
ajouter  qu'aucun  peuple  ne  fit  de  l'é- 
criture un  usage  aussi  fréquent,  ni 
aussi  varié;  ses  édifices  publics  en 
étaient  couverts,  et  leurs  ruines  nous 
restituent  encore,  chaque  jour,  les 
débris  écrits  des  coutumes  publiques 
de  l'Egypte  et  des  transactions  privées 
entre  ses  habitants. 

Ce  sont  là  les  véritables  signes  ca- 
ractéristiques d'une  civilisation  avan- 
cée, d'une  législation  régulière,  d'une 


nation  pleinement  constituée,  d'un 
état  sagement  policé.  Nous  avons  dd 
donner  d'abord  de  l'ancienne  Egypte 
cette  idée  générale  qui  préparera  le 
lecteur  et  l'intéressera  peut  -  être 
plus  directement  à  l'étude  des  détails 

3ue  nous  allons  présenter  sur  chacune 
es  principales  parties  de  notre  sujet. 
Il  embrassera  l'histoire  entière  de  l'É- 
g\T)te ,  considérée  dans  sa  constitution 
physique  et  morale,  dans  ses  princi- 
pales institutions,  leur  marche  pro- 
gressive ou  rétrograde ,  enfin  dans  son 
influence  sur  la  civilisation  modorne. 

I.    ÉTAT  PHTSIQUE. 

La  vallée  de  l'Egypte  n'est  dans  sa 
longueur  que  le  tiers  à  peu  près  de  la 
contrée  que  le  Wil  arrose  dans  son 
cours  du  midi  au  septentrion ,  où 
il  se  perd  dans  ,1a  Méditerranée  ;  ce 
fleuve  entre  en  Egypte  quand  il  fran- 
chit la  cataracte  au-dessus  d'Assouan 
et  d'Éléphantine  (  voyez  planche  3  ) , 
sur  sa  rive  droite ,  les  terres  fertiles 
sont  bornées  par  des  sables ,  les 
monts  Arabiques  et  la  mer  Rouge; 
sur  la  rive  gauche  sont  les  déserts  Li- 
byques  et  leurs  Oasis.  La  tradition 
rapporte  que  le  Nil  séparait  autrefois 
l'Asie  d'avec  l'Afrique  ;  il  est. du  moins 
certain  que  la  portion  de  l'Egypte  fé- 
condée par  le  Nil  divise  par  sa  riche 
végétation  deux  vastes  contrées  égale- 
ment stériles  et  inhabitables. 

La  longueur  de  la  vallée  de  l'Egypte , 
qui  se  dirige  du  sud  au  nord  et  décline 
un  peu  àPouest,  est  de  sept  degrés 
et  un  cinquième ,  qui  forment  exacte- 
ment la  cinquantième  partie  de  la  cir- 
conférence de  la  terre,  comme  le  di- 
saient les  anciens.  Deux  chaînes  de 
montagnes  resserrent  cette  vallée  au 
midi  et  sur  près  des  trois  quarts  de 
son  étendue;  ensuite  elle  s'éfargit  su- 
bitement, et  forme  une  grande  plaine 
triangulaire,  <jui  est  traversée  en 
diverses  directions  par  les  eaux  du 
Nil  divisé  en  plusieurs  branches, 
mises  en  conrununication  réciproque 
par  àe  nombreux  canaux. 

L'Egypte  est  divisée  en  trois  grandes 
régions":  rÉg}'pte  supérieure,  Saïd  ou 
'  t. 


L'UNIVERS. 


Thébaïde  ;  l'bgypte  moyenne  ou  Ilep- 
tanomide  ;  la  Basse-Kcypte  ou  le  Delta  : 
c'est  à  cause  de  sa  tonne  triangulaire 
que  la  plaine  située  entre  les  deux 
brandies  extérieures  du  Nil,  et  qui 
est  bornée  au  nord  par  la  mer,  doit 
ce  nom  de  Delta ,  qui  est  celui  d'une 
lettre  de  l'alphabet  grec ,  dont  la 
forme  est  en  effet  triangulaire.  Plu- 
sieurs lacs ,  dont  quelques-uns  ont  près 
de '20  lieues  d'étendue,  existent  sur 
les  bords  de  la  mer  et  communiquent 
avec  elle  par  des  coupures  qu'on  a  re- 
connues comme  d'anciennes  bouches 
du  Nil.  L'état  des  lieux  a  beaucoup 
changé  en  tïîei  depuis  la  haute  anti- 
quité; les  atterrissements  du  fleuv&et 
de  la  mer  ont  agrandi  et  prolonge  la 
hase  du  Delta;  mais  une  partie  du  ter- 
rain que  les  anciens  Égyptiens  défen- 
daient par  des  digues,  est  aujourd'hui 
sous  les  eaux,  et  on  attribue  à  des  af- 
faissements qui  se  sont  opérés  depuis 
les  temps  historiques,  l'extension  de 
plusieurs  de  ces  lacs.  Par  des  travaux 
récents ,  quelques-uns  d'entre  eux  ser- 
vent aujourd'hui  à  la  navigation  entre 
le  Nil  et  le  port  d'Alexandrie. 

Deux  chaînes  de  montagnes  encais- 
sent toute  la  vallée  de  l'Egypte,  le 
Delta  excepté.  Ces  montagiies  sont 
médiocrement  élevées,  incultes,  et 
absolument  nues  depuis  leur  base  jus- 
qu'à leur  sommet.  De  leur  extrémité 
vers  la  Basse-Egypte  jusqu'à  quelques 
lieues  avant  la  cataracte,  elles  sont  l'une 
et  l'autre  de  nature  calcaire  ;  au-delà , 
c'est  un  grès  habituellement  employé 
dans  les  édifices  de  la  Thébaïde.  Enfin 
vers  Syène  et  Philœ  (voy.  pi.  4  )  se 
trouvent  ces  carrières  de  granit  rose , 
si  renommées  par  les  grands  monu- 
ments qui  en  ont  été  tirés,  et  d'où 
provient  aussi  l'obélisque  de  Louqsor, 
nouvellement  transporté  à  Paris. 

Ces  deux  chaînes  ne  sont  pas  égale- 
ment rapprochées ,  d'oii  il  résulte  que 
la  vallée  n'est  point  partout  d'une  lar- 
geur égale;  cette  largeur  s'accroît  à  me- 
sure qu'elle  avance  vers  la  mer.  Dans 
la  région  granitique ,  il  n'y  a  que  la 
distance  nécessaire  pour  le  passage  du 
fleuve ,  et  une  étroite  lisière  de  terrain 
qui  disparaît  même  parfois  sous  les 


eaux;  entre  les  montagnes  de  grès,  la 
largeur  de  la  vallée  n'est  pas  de  plus 
d'une  lieue;  mais  dans  le  pavs  calcaire, 
le  Saïd,  le  Nil  prend  mille  à  douze 
cents  mètres  de  largeur  pour  son  lit: 
des  bandes  sablonneuses  bordent  ses 
rives;  sur  celle  de  droite,  le  terrain 
cultivé  s'étend  à  près  d'une  lieue  de  là, 
celle  de  la  rive  gauche  à  plus  de  deux 
lieues;  la  largeur  moyenne  de  la  vallée 
dans  la  Haute-Egypte  approche  ainsi 
de  trois  lieues  et  demie. 

La  chaîne  Arabique  finit  brusque- 
ment au  Caire,  et  par  une  coupure 
très-escarpée.  La  ciiaîne  Libyque  ou 
occidentale  se  termine  au  nord  par 
un  talus  peu  rapide;  à  la  hauteur  du 
Caire,  qui  est  sur  l'autre  rive  du  Nil, 
elle  jette  vers  l'intérieur  de  la  vallée 
un  éperon  qui  forme  la  plateforme  des 
pyramides ,  et  va  en  déclinant  au  nord- 
ouest  se  perdre  dans  les  plaines  sablon- 
neuses du  Delta;  c'est  là  qu'elle  forme 
la  vallée  des  lacs  de  natron ,  et  celle 
qu'on  nomme  le  fleuve  sans  eau,  où 
l'on  ne  trouve  en  effet,  au  grand  éton- 
nement  des  voyageurs,  qu'une  quan- 
tité considérable  de  bois  pétrifié.  LIne 
coupure  de  cette  même  chaîne,  dont 
le  sol  s'incline  du  côté  opposé  à  l'E- 
gypte ,  et  qui  s'élargit  de  plus  en  plus 
en  s'éloignant  du  Nil,  est  l'entrée 
d'une  vaste  plame  qui  forme  à  elle 
seule  une  province  nommée  le  Fayoum  ; 
l'un  des  plus  grands  rois  de  l'Egypte 
donna  son  nom  au  lac  situé  dans  la 
partie  occidentale  de  cette  province  : 
on  verra  plus  bas  pourquoi  ce  lac  fut 
célèbre  dans  l'antiquité. 

On  résumerait  les  notions  sur  l'état 
pliysique  de  l'Egypte  en  disant,  qu'elle 
est  une  vallée  cultivée,  une  bande  de 
terre  végétale  qui  traverse  les  déserts. 
Les  valiees  qui  servent  de  lit  à  de 
grands  fleuves,  forment  une  espèce  de 
berceau  dont  l&s  eaux  occupent  le  fond. 
L'opposé  arrive  en  Egypte  ;  sa  section 
transversale  est  une  courbe  légèrement 
convexe  ayant  dans  sa  partie  supé- 
rieure une  échancrure  profonde,  qui 
est  le  lit  même  du  Nil  dans  les  basses 
eaux.IIrésultedecettesingulièredispo- 
sition  du  terrain ,  que  dès  que  le  fleuve 
s'élève  tant  .soit  i)€u  au-dessus  du  ni- 


EGYPTE. 


veau  Jcs  berges,  il  peut  submerger 
toute  la  partie  convexe  du  terrain  li- 
mitrophe, c'est-à-dire  la  totalité  du 
oays  cultivé.  Aussi  l'Kiiypte  n'est  que 
le  lit  du  fleuve;  ce  qu'il  n'arrose  pas, 
c'est  le  désert,  et  ce  désert,  les  eaux 
(lu  ciel  ne  sauraient,  comme  celles  du 
JNil,  le  rendre  fertile.  On  explique  par 
ce  phénomène  une  ancienne  fable  reli- 
jlieuse  des  Égyptiens  :  Isis  est  l'épouse 
féconde  d'Osiris,  nom  sacré  du  ^'il•, 
Nephthys  est  l'épouse  stérilfe  de  Ty- 
phon, "et  ne  pourrait  engendrer  que 
par  un  adultère  avec  Osiris  :  c'est-à- 
dire  que  le  désert  ne  peut  être  fé- 
condé que  par  le  Nil.  L'observation 
a  donné  le  mot  de  cette  énigme  sacer- 
dotale, de  cette  allégorie  ifondée  sur 
un  phénomène  observé  par  l'antiouité 
et  dont  la  véracité  est  aujourd'hui 
incontestable. 

Quant  à  l'aspect  pittoresque  de  l'É- 
gypte,  nous  allons  en  emprunter  les 
traits  principaux  à  la  relation  d'un  sa- 
vant observateur,  IM.  de  Rozière  ,  in- 
génieur en  chef  des  mines,  et  membre 
de  la  commission  d'Éirypte. 

«  Les  environs  de  Syène  et  de  la  ca- 
taracte présentent  un 'aspect  extrême- 
ment pittoresque.  IMais  le  reste  de 
l'Egypte,  le  Delta  surtout,  est  d'une 
monotonie  dont  on  se  fait  difiicilement 
l'idée,  et  qu'il  serait  peut-être  impos- 
sible de  rencontrer  ailleurs Les 

champs  du  Delta  offrent  trois  tableaux 
différents,  suivant  les  trois  saisons  de 
l'année  égyptienne;  dès  le  milieu  du 
printemps",  les  récoltes,  déjà  enlevées, 
ne  laissent  voir  qu'une  terre  grise  et 
poudreuse,  si  profondément  crevas- 
sée, qu'on  oserait  à  peine  la  par- 
courir. 

«  A  l'équinoxe  d'automne,  c'est  une 
immense  nappe  d'eau  rouge  ou  sau- 
mâtre,  du  sein  de  laquelle  sortent  des 
jialmiers,  des  villages,  et  des  digues 
étroites  qui  servent  de  communica- 
tions; après  la  retraite  des  eaux,  qui 
se  soutiennent  peu  de  temps  dans  ce 
degré  d'élévation,  et  jusqu'à  la  fin  de 
la  saison,  on  n'aperçoit  plus  qu'un  spl 
noir  et  fangeux. 

"  C'est  pendant  l'hiver  que  la  nature 
déploie  toiite  sa  magnificence.  Alors 


la  fraîcheur,  la  lorce  de  la  végétation 
nouvelle,  l'abondance  des  productions 
qui  couvrent  la  terre,  surpassent  tout 
ce  qu'on  admire  dans  nos  pays  les  plus 
vantés.  Durant  cette  heureuse  saison, 
l'Egypte  n'est,  d'un  bout  à  l'autre, 

au'uTie  magnifique  prairie,  un  champ 
e  fleurs  ou  un  océan  d'épis  ;  fertilité 
que  relève  le  contraste  de  l'aridité  ab- 
solue qui  l'environne  :  cette  terre  si 
déchue  justifie  encore  les  louanges  que 
lui  ont  données  jadis  les  voyageurs. 
i\Iais  malgré  toute  la  richesse  du  spec- 
tacle, la^nonotonie  du  site,  il  faut 
l'avouer,  en  diminue  beaucoup  le 
charine  ;  l'ame  éprouve  un  certain  vide 
par  le  défaut  de  sensations  renouvelées; 
et  l'œil,  d'abord  ravi ,  s'égare  bientôt 
avec  indifférence  sur  ces  plaines  sans 
fin  ,  qui ,  de  tous  côtés ,  jusqu'à  perte 
de  vue,  présentent  toujours  les  mêmes 
objets,  les  mêmes  nuances,  les  mêmes 
accidents. 

«  Tout  concourt  à  augmenter  cet 
effet.  Le  ciel,  non  moins  uniforme  que 
la  terre,  n'offre  qu'une  voiUe  con- 
stamment pure,  durant  le  jour  plutôt 
blanche  qu'azurée  ;  l'atmosphère  est 
pleine  d'une  lumière  que  l'œil  a  peine 
a  supportei  ;  et  un  soleil  étincelant , 
dont  rien  ne  tempère  l'ardeur,  em- 
brase ,  tout  le  long  du  jour,  cette  im- 
mense plaine  ,  presque  découverte  , 
car,  c'est  un  trait  du  site  de  l'Egypte, 
d'être  dénué  d'ombrages  ,  sans"  être 
pourtant  dénué  d'arbres. 

«  Telle  qu'elle  est,  cependant,  !'?> 
gypte  plaît  encore  aux  étrangers ,  et 
enc!;ante  ses  habitants.  Elle  possède , 
en  effet,  ce  que  les  hommes  prisent  le 
plus  dans  leur  pays  :  un  sol  fertile  et 
un  beau  ciel.  Sous  ce  climat  heureux, 
où  l'eau  n'est  jamais  glacée,  où  la 
neige  est  un  objet  inconnu,  où  les  ar- 
bres ne  quittent  leurs  feuilles  que  pour 
en  produire  de  nouvelles,  la  végétation 
n'est  jamais  suspendue;  et  le  labou- 
reur, comblé  dans  ses  vœux,  ne  comp- 
terait qu'une  saison  constamment  pro- 
ductive, si  les  circonstances  du  débor- 
dement du  Kil  ne  limitaient  la  cul- 
ture à  une  partie  de  l'année:  aussi, 
quand  les  travaux  des  hommes  sup- 
pléent aux  inondations,  la  terre  peut. 


L'UNIVERS. 


donner  jusqu'à  deux  ou  trois  récoltes 
dans  un  an.  Aux  avantages  qu'elle 
tient  de  la  nature .  son  antique  civili- 
sation ajoute,  pour  le  voyageur  éclairé, 
un  charme  particulier 

«  Le  Saïd  étale  une  culture  plus 
riche  encore  que  la  Basse-Egypte.  Ce 
sont  bien  auss-i  ses  imnienses  mois- 
sons dorées  de  blé,  d'orge,  de  maïs, 
ses  champs  de  fèves  fleuries  à  perte 
de  vue ,  ses  plaines  verdoyantes  de 
trèfle,  de  lupins  :  on  y  voit  de  même 
ces  champs  de  lin  et  de  sésame  qui 
fournissent  l'huile  du  pays  ;  le  henné , 
dont  les  femmes  se  teignent  les  ongles 
en  rouge  de  temps  immémorial;  son 
indigo,  son  coton  herbacé,  ses  pieds 
de  tabac,  et  ses  pastèques  rampantes, 
qui  couvrent  de  leurs  globes  verts  les 
plages  sablonneuses.  Si  elle  a  de  moins 
les  rizières,  qui  demandent  des  ter- 
rains bas  et  noyés,  les  forêts  de  cannes 
à  sucre  y  mûrissent  parfaitement;  le 
coton  arbuste  s'y  plaît  davantage;  elle 
a  de  plus  le  cartname,  dont  la  fleur 
rouge  et  précieuse  se  recueille  avec 
des  soins  tout  particuliers  ;  le  bamier, 
qui  donne  un  fruit  vert  et  gluant  ; 
surtout  le  dourah  aux  longues  feuilles 
courbées  en  arc,  aux  tiges  élevées,  qui 
peuplent  les  terres  exhaussées  de  la 
Thébaïde ,  et  portent,  dans  leurs  lon- 
gues panicules  ,  la  nourriture  princi- 
pale du  pays. 

«  Le  Fayoum  a  ses  champs  de  roses 
qui  donnent  l'essence  la  plus  suave. 
Ici  les  lotus  révérés  des  anciens,  et 
qu'on  ne  trouve  plus  dans  le  Saïd, 
laissent  épanouir  à  la  surface  des  eaux 

{tendant  l'inondation  ces'  brillantes 
leurs  roses,  blanches  ou  d'un  bleu 
céleste,  si  communes  aussi  dans  les 
canaux  ,et  les  terrains  inondés  de  la 
Basse -Egypte.  Le  nopal  ou  raquette 
épineuse,  avec  ses  feuilles  d'un  vert 
sombre,  épaisses  de  plusieurs  doigts , 
forme  des  clôtures  semblables  à  de 
hautes  murailles.  On  y  voit  l'olivier , 
qui  a  disparu  du  reste  de  l'Egypte  ;  la 
vigne  et  le  saule,  presque  aussi  rares 
«  Ce  qui  frappe  particulièrement  la 
rue  dans  tous  les  champs  de  la  Thé- 
baïde ,  c'est  le  palmier- doum  ,  arbre 
d'un  port  singulier  :  son  tronc,  haut 


de  dix  à  douze  pieds,  se  bifurque  con- 
stamment, ainsi  que  ses  branches  peu 
nombreuses,  courtes  et  inflexibles,  qui 
portent  ^à  leur  extrémité,  en  forme  de 
regisfre ,  des  tubercules  assez  gros , 
durs,  ligneux,  d'une  forme  irrégulière, 
d'une  couleur  et  d'un  goût  de  pain 
d'épice,  avec  de  larges  faisceaux  de 
feuilles  longues  et  rigides,  étalées  en 
éventail. 

«  La  Thébaïde,  riche  surtout  en 
monuments  et  en  souvenirs  anciens , 
semble  vraiment  un  pays  enchanté  : 
c'est  l'impression  qu'elle  produit  jus- 
que sur  les  esprits  les  moins  cultivés. 
Vingt  cités  et  neaucoup  de  lieux  inha- 
bités ofirent  au  voyageur  toujours 
surpris  ces  grands  édifices  antiques, 
chefs-d'œuvre  de  l'architecture,  non 
seulement  par  leurs  masses  impo- 
santes, leur  caractère  grave  et  reli- 
gieux, mais  par  leur  belle  et  simule 
ordonnance,  par  l'élégante  et  sage  dis- 
position des  sculptures  emblématiques 
qui  les  décorent,  et  par  la  richesse  in- 
concevable de  leurs  ornements,  qui 
ne  sont  jamais  insignifiants. 

«  Thèbes,  bouleversée  par  tant  de 
révolutions,  Thèbes,  maintenant  dé- 
serte, remplit  encore  d'étonnement 
ceux  qui  ont  vu  les  antiques  mer- 
veilles de  Rome  et  d'Athènes.  Thèbes, 
à  l'aspect  de  laquelle  nos  armées ,  vic- 
torieuses de  tant  de  pays  célèbres  dans 
les  arts,  s'arrêtèrent  spontanément, 
en  poussant  un  cri  unanime  de  sur^ 

Erise  et  d'admiration;  Thèbes,  célé- 
rée  par  Homère ,  et,  de  son  temps , 
la  première  ville  du  monde,  après 
vingt-quatre  siècles  de  dévastation  en 
est  encore  la  plus  étonnante!  On  se 
croit  dans  un  songe,  quand  on  con- 
temple l'immensité  de  ses  ruines ,  la 
grandeur,  la  majesté  de  ses  édifices 
iet  les  restes  innombrables  de  son  an- 
tique magnificence 

«  Ainsi ,  malgré  sa  misère  et  sa  dé- 
gradation actuelle,  l'Egypte  retrace 
l'image  d'un  sort  jadis  brillant  et  pros- 
père, et  ce  contraste,  toujours  pré- 
sent, de  ce  qu'elle  fut  et  de  ce  qu  elle 
est,  bien  qu'affligeant  en  lui-même, 
n'est  pas  sans  un  grand  intérêt  pour 
l'observateur.  Il  se  demande  pourquoi 


EGYPTE. 


cette  antique  prospérité  a  cessé;  et 
trouvant  la  nature  la  même  en  toutes 
choses  que  par  le  passé,  il  voit  dans 
la  différence  des  institutions  sociales 
la  cause  d'un  si  prodigieux  change- 
ment; vaste  et  digne  sujet  de  médita- 
tion pour  ceux  qui  retracent  l'histoire 
des  peuples  et  pour  ceux  qui  sont  ap- 
pelés à  la  tache  si  glorieuse  et  si  difù- 
cile  de  les  régir.  » 

II.   LE  NIE.. 

Il  paraît  que  les  anciens  philosophes 
grecs  avaient  tiré  du  sanctuaire  de 
rÉg}  pte  l'opinion  d'après  laquelle  Veau 
était  le  principe  de  toutes  choses , 
qu'elle  existait  antérieurement  à  l'or- 
ganisation matérielle  des  autres  par- 
ties du  globe ,  et  que  ce  principe  de 
V humidité,  qui  était  la  mère  et  la 
nourrice  des  êtres,  fut  appelé  par  les 
Grecs  l'Océan  et  par  les  Égyptiens  le 
4^  -      INil.  Ce  nom  fut  aussi  celui  du  grand 

lleuve  qui  arrosait  leur  pays. 
i-  ■  Ce  fleuve  fut  en  effet  ,   de   tout 

temps,  pour  la  terre  d'Egypte,  le  véri- 
table principe  créateur  "et  conserva- 
teur ;    c'est  au  limon  annuellement 
apporté  par  ses  eaux  que  cette  riche 
contrée  doit  son  existence;  c'est  le 
Ts'il  qui  en  maintient  et  en  renouvelle 
l'inépuisable  fécondité  :  aussi  ce  fleuve 
bienfaisant  fut  non -seulement  sur- 
nommé le  très-saint,  le  père  et  le 
conservateur  du  pays,   mais  il  fut 
encore  regardé  comme  un  dieu,  et  eut 
en  cette^qualité  un  culte  et  des  prêtres. 
Les  Égyptiens  allaient  jusqu'à  con- 
1     '    sidérer  leur  fleuve  sacré  comme  une 
wlxotM  image  sensible  d'Ammo£,  leur  divinité 
^  suprême  ;  il  n'était  pour  eux  qu'une 

t^  manifestation  réelle  de  ce  dieu  qui , 
sous  une  forme  visible,  vivifiait  et 
conservait  l'Éeypte  ;  aussi  les  Grecs 
avaient  appelé  le  Kil,  le  Jupiter  égyp- 
tien. 

Les  philosophes  égyptiens  avaient 
imadné  dans  le  ciel  des  divisions  sem- 
blables à  celles  de  la  terre;  ils  avaient 
donc  unlsll  céleste  et  un  Nil  terrestre. 
Leur  grand  dieu  Cnouphis  était  con- 
sidéré comme  la  source  et  le  régula- 
teur dii  IN'il  terrestre,  et  il  est  repré- 


senté sur  un  grand  nombre  de  monu- 
ments, de  forme  humaine,  assis  sur 
son  trône,  étroitement  enveloppé  dans 
une  tunique  bleue  ;  sur  ce  corps  hu- 
main est  placée  une  tête  de  bélier, 
dont  la  face  est  verte,  et  il  tient  dans 
ses  mains  un  vase  duquel  s'épanchent 
les  eaux  célestes.  Le  dieu  Nil  céleste 
avait  quelquefois  à  côté  de  ses  repré- 
sentations trois  vases,  qui  étaient  l'em- 
blème de  y  inondation  :  l'un  de  ces 
vases  représentait  l'eau  que  l'Egypte 
produit  elle-même;  le.second,  celle  qui 
vient  de  l'Océan  en  Egypte,  au  temps 
de  l'inondation;  et  le  troisième,  les 
eaux  de  pluie  qui ,  à  l'époque  de  la 
crue  du  Nil,  tombent  dans  les  parties 
méridionales  de  l'Ethiopie.  Voilà  ce 
que  raconte  HorapoUon ,  celui  qui  a 
écrit  un  précis  sur  l'interprétation  des 
hiéroglyphes. 

Le  Nil  terrestre  était  représenté  par 
un  personnage  ds  forme  humaine,  lort 
gras,  et  qui  semble  participer  des  deux 
sexes.  Sa  tête  était  surmontée  d'un 
bouquet  d'iris  ou  glaïeul ,  symbole 
du  fleuve  à  l'époque  de  l'inondation. 
Il  faisait,  au  nom  des  rois  qu'il  avait 
pris  sous  sa  protection,, des  offrandes 
aux  grands  dieux  de  l'Egypte.  On  l'a 
en  effet  représenté  portant  sur  une 
tablette  tantôt  quatre  vases  contenant 
l'eau  sacrée,  et  séparés  par  un  sceptre 
qui  est  l'emblème  de  la  pureté,  tantôt 
des  pains,  des  fruits,  des  bouquets  de 
fleurs  et  divers  genres  de  comes- 
tibles ,  surmontés  aussi  du  sceptre  de 
la  pureté.  Il  était  ainsi  représenté  sur 
deux  bas -reliefs  qui  ornaient  deux 
côtés  du  dé  sur  lequel  s'élevait  en 
Egypte  l'obélisque  de  granit  qui  vient 
d'être  transporté  à  Paris.  De  pareilles 
représentations  de  ce  dieu  existent  sur 
beaucoup  d'autres  monuments  :  les 
Égyptiens  appelaient  ce  dieu  en  leur 
langue,  Hôpi-môu,  et  ce  nom  signifie: 
celui  qui  a  la  faculté  de  cacher  ou  re- 
tirer ses  eaux,  après  en  avoir  couvert 
le  sol  de  l'Egypte  pour  le  féconder. 

Rien  n'est" plus  célèbre  en  effet,  et 
dès  la  i)lus  haute  antiquité,  que  les 
inondations  périodiques  du  Nil,  et 
l'incertitude  qui  existait  alors  sur  le 
lieu  011   ii  prend   sa  source  n'a  pas. 


L'UKIVERS. 


encore  cessé ,  malgré  des  recherches 
presque  non  interrompues. 

Cette  question  qui  est  d'une  très- 
grande  importance  historique  et  géo- 
i^raphique ,  est  traitée  dans  les  écrits 
au  plus  ancien  des  voyageurs  grecs, 
dont  les  relations  nous  sont  parvenues, 
et  qu'on  a  surnommé,  a  cause  de  cette 
ancienneté,  le  père  de  l'histoire  ;  c'est 
Hérodote,  qui  nous  a  transmis  à  la 
fois,  sur  ce  tait,  et  son  opinion  et  celle 
des  prêtres  égyptiens  qu'il  avait  con- 
sultés. «  Aucune  des  personnes,  dit-il, 
avec  lesquellesje  m'en  suis  entretenu, 
soit  parmi  les  Egyptiens,  soit  parmi  les 
Libyens  ou  les  Grecs,  ne  s'est  don- 
née pour  les  connaître ,  si  ce  n'est  un 
Égyptien  chargé  de  tenir  les  registres 
des  biens  appartenants  au  temple  de 
Kéïth  à  Sais ,  et  j'ai  cru  qu'il  plaisan- 
tait quand  il  m'a  assuré  qu'il  en  avait 
une  parfaite  connaissance.  »  Ce  que  le 
prêtre  de  Sais  raconta  à  Hérodote  n'é- 
tait pas  une  plaisanterie,  mais  une  ab- 
surdité; aussi  Hérodote  continua-t-il 
à  s'enquérir  des  sources  du  fleuve.  Il 
s'en  informa  surtout  à  É)éphantine , 
aux  frontières  mêmes  de  l'Egypte,  où  il 
se  rendit,  et  il  y  apprit  qu'on  pouvait 
remonter  le  Kii  pendant  quatre  mois 
de  route,  qu'il  fallait  ce  temps-là  pour 
se  rendre  d'îlléphantine  au  pays  oc- 
cupé par  des  transfuges  ég)j)tiens^  et 
que  la  ville  de  Méroë ,  capitale  de  l'E- 
thiopie, est  située  au  milieu  même  de 
cette  distance.  Hérodote  avait  aussi 
entendu  dire  par  des  Cyrénéens  qu'ils 
avaient  rencontré,  en  allant  consulter 
l'oracle  d'Ammon  ,  Étéarque  ,  roi  des 
Ammonéens ,  lequel  avait  vu  chez  lui 
des  Nasamons ,  peuplade  libyenne , 
qui  lui  avaient  dit  que  de  jeunes  aven- 
turiers de  leur  pays,  ayant  entrepris  de 
pénétrer  plus  loin  qu'on  ne  l'avait  fait 
dans  un  aésert  de  la  Libye ,  entrèrent 
dans  ce  désert  en  se  dirfgeant  vers  le 
couchant,  trouvèrent  enfin  des  arbres, 
en  mangèrent  les  fruits  ,  et  furent 
aussitôt  enlevés  par  des  hommes  d'une 
structure  fort  inférieure  à  la  taille 
moyenne,  parlant  une  langue  incon- 
nue aux  voyageurs.  Ces  hommes  de 
petite  taille  conduisirent  les  cinq  jeunes 
^asaraons,  à  travers  un  pays  coupé  de 


grands  marécages,  dans  une  ville  dont 
tous  les  habitants  étaient  noirs  et  de 
petite  stature  ;  auprès  de  cette  ville , 
coulait  un  grand  fleuve  ,  du  couchant 
à  l'orient,  et  l'on  y  voyait  des  cro- 
codiles. 

Ainsi  avant  même  l'époque  d'Héro- 
dote, qui  vivait  dans  le  V  siècle  anté- 
rieur à  l'ère  chrétienne,  on  s'occupait 
avec  une  active  curiosité  de  la  re- 
cherche des  sources  du  Nil.  Cette 
question  s'était  présentée  à  l'esprit  de 
tous  les  observateurs,  et  au  IIP  siècle 
avant  la  même  ère ,  un  des  hommes 
les  plus  savants  de  l'antiquité,  Ératos- 
thènes ,  l'un  des  gardes  de  la  fameuse 
bibliothèque  d'Arexandrie,  durant  le 
règne  de  Ptolémée  Évergète,  profita 
des  campagnes  militaires  de  ce  roi  en 
Ethiopie  pour  se  procurer  des  rensei- 
gnements plus  précis  et  plus  complets 
sur  les  sources  du  Nil,  et  il  donne  les 
mesures  de  son  cours  au  dessus  de 
l'île  et  de  la  ville  de  Méroë  vers  les 
sources,  au  sud-ouest,  et  depuis  ]\ié- 
roë  jusqu'à  la  cataracte  près  de  Syène 
vers  ['Egypte ,  au  nord.  On  n'en  a 
presque  pas  appris  davantage  depuis 
cette  époque,  quoique  deux  mille  ans 
nous  sépaient  déjà  d'Ératosthènes. 

Ce  qui  est  peu  connu ,  c'est  que 
Néron  fit  faire  par  des  Romains  un 
voyage  de  découverte  aux  sources  du 
Nil.  Des  témoins  oculaires  racontent 
avoir  vu  les  deux  centurions  qui  en 
étaient  de  retour,  et  qui  disaient  qu'a- 
près un  très-long  voyage ,  ils  arrivé 
rent  chez  le  roi  des  Éthiopiens ,  qu; 
leur  donna  toute  espèce  de  secours , 
et  les  recommanda  aux  rois  voisins, 
ce  qui  leur  permit  de  s'avancer  encore 
plus  avant ,  jusqu'à  ce  qu'enfin  ils 
trouvèrent  d'immenses  marais  qui  ne 
leur  permirent  pas  d'aller  plus  loin. 
Leshabitants  mêmes  du  pays  n'en  con- 
naissaient pas  l'issue,  et  les  plantes 
qui  y  croissaient  étaient  si  épaisses, 
qu'il  était  impossible  de  les  traverser 
ni  à  pied  ni  dans  de  grandes  barques. 
«  Nous  y  remarquâmes,  disaient  ces 
centurions ,  deux  grands  rochers  du 
milieu  desquels  le  fleuve  s'échappait 
avec  impétuosité.  »  IMais  sont-ce  là  les 
sources  du  Nil,  ou  bien  la  continua- 


EGYPTE. 


lion  «le  son  cours?  C'est  ce  que  ne 
ilccident  pas  les  centurions  de  Néron. 

Les  géographes  postérieurs  à  cette 
autre  époque,  soit  grecs,  soit  latins, 
soit  arabes  ou  orientaux ,  ont  fourni 
bien  peu  de  notions  de  plus  sur  le  cours 
du  jNii  et  ses  affluents.  Enfin  au  sei- 
zième siècle  de  l'ère  chrétienne,  les 
jésuites  portugais  en  mission  aposto- 
lique dans  l'Abyssinie  crurent  et  an- 
noncèrent avec  éclat  qu'ils  avaient 
découvert  ses  sources.  Les  incer- 
titudes que  l'antiquité  avait  laissées 
sur  cette  question,  firent  accueillir 
cette  annonce  avec  empressement; 
mais  notre  savant  d'Anville  fit  voir 
que  les  missionnaires  portugais  avaient 
pris  pour  le  Nil  une  rivière  qui  se 
jette  dans  ce  fleuve.  Il  est  en  eftet  re- 
connu qu'en  s'éloignant  de  sa  vérita- 
ble source ,  le  vrai  Kil ,  qu'on  appelle 
aussi  Xtjleus'e  Blanc  ^  reçoit  par  sa 
rive  orientale,  1°  \ç,  fleuve  Bleu ^  2° 
une  seconde  rivière  plus  au  nord, 
nommée  VJstaboras ;  ce  sont  les 
sources  de  ce  fleuve  Bleu  que  les  mis- 
sionnaires prirent  pour  celles  du  véri- 
table Nil.  L'opinion  commune  fixe 
celles-ci  dans  leGebel-el-Kamar  ou  les 
montagnes  de  In  Lune ,  à  plus  de  800 
lieues  au  midi  de  ses  embouchures 
dans  la  Méditerranée. 

On  regarde  comme  assez  positif  que 
des  voyageurs  se  sont  rendus  par  eau 
de  Timbouctou,  grande  ville  de  l'inté- 
rieur de  l'Afrique,  au  Kaire  en  Egypte  ; 
et  comme  la  première  de  ces  deux 
villes  est  située  dans  le  voisinage  du 
Niger,  on  en  a  conclu ,  ou  que  ce  grand 
meuve,  non  moins  célèbre  que  le  Nil, 
était  le  Nil  même,  coulant  de  Tim- 
bouctou en  Egypte,  ou  qu'une  rivière 
encore  inconnue  établit  entre  ces  deux 
fleuves  une  communication  navigable. 
Mais  c'est  encore  là  un  mystère  comme 
les  sources  mêmes  du  Nil ,  et  il  faut 
espérer  qu'il  sera  bientôt  dévoilé,  tant 
les  savants  et  les  voyageurs  s'occupent 
avec  suite  et  avec  dévouement  à  le 
pénétrer. 

Des  Anglais  et  des  Français  ont  ex- 
ploré ces  contrées  et  déjà  publié  quel- 
ques relations  qui  jettent  un  jour 
nouveau    sur   certains  points  de  ces 


grandes  questions  \  la  fois  politiques 
et  historiques.  Une  société  s'est  même 
formée  à  Paris  pour  encourager  un 
voyage  à  la  recherche  des  sources  du 
Nil.  Un  Français,  M.  Cailliaud,  s'en 
est  beaucoup  rapproché;  il  a  reconnu 
l'Astaboras  et  le  fleuve  Bleu  comme 
des  affluents  du  fleuve  Blanc  ou  le 
véritable  Nil  :  mais  la  question  est  en- 
core à  résoudre.  La  société  française 
a  désigné  pour  cevoyageM.Linant,  qui 
habite  l'Egypte  et  qui  est  employé  par 
le  vice-roi  d'Egypte  ;  mais  le  congé  dont 
il  avait  besoin  pour  son  voyage  d'explo- 
ration lui  a  été  refusé  par  le  vice-roi  d'E- 
gypte et  son  fils  Ibrahim ,  qui  savaient 
toute  l'importance  d'une  telle  entre- 
prise. Durant  son  séjour  en  Egypte  en 
]  828,  Champollion  le  jeune  la  leur  avait 
exposée ,  et  ils  s'étaient  montrés  très- 
sensibles  à  la  gloire  qui  leur  reviendrait 
de  la  protection  qu'ils  accorderaient 
aux  voyageurs  aux  sources  du  Nil,  et 
d'une  découverte  qui  ferait  faite  par 
leurs  soins  et  sous  leurs  auspices. 
Tant  de  moyens  sont  mis  en  usage 
de  divers  côtés  pour  tenter  cette  en- 
treprise ,  qu'on  peut  avec  raison  espé- 
rer de  voir  bientôt  tous  les  doutes 
éclaircis ,  et  tous  les  systèmes  qu'ils 
ont  fait  naître  depuis'  l'origine  des 
sciences  enfin  éprouvés  et  jugés. 
Ainsi  bientôt  sur  les  sources  de  son 
fleuve  sacré,  comme  sur  la  nature  de 
ses  écritures  figurées,  l'Egypte  sera 
dépouillée  de  ses  mystères. 

Avant  de  parvenir  aux  frontières  de 
l'Egypte,  le  Nil  forme  cinq  cataractes  ; 
celle, de  Syène,  <à  l'entrée  méridionale 
de  l'Egypte,  est  la  sixième,  ou  la  pre- 
mière en  remontant  le  Nil  depuis  la 
Méditerranée.  Cette  cataracte  a  eti 
pendant  long-temps  une  effrayante  re- 
nonunée.  Après  les  cataractes  du  ciel 
qui  s'ouvrirent  pour  produire  le  déluge 
universel,  celles  du  Nil  en  Egypte 
étaient  les  plus  connues,  et  ce  qu'en 
disaient  les  voyageurs  qui  les  avaient 
vues,  ou  qui  du  moins  en  avaient  la 

Î)rétention ,  n'était  pas  propre  à  calmer 
a  terreur  que  l'idée  qu'on  s'était  faite 
des  cataractes  répandait  assez  géné- 
ralement, même  dans  l'antiquité,  où 
l'on  considérait  la  cataracte  au-dess!!s 


10 


L'UNIVERS. 


de  Syène  comme  une  chute  prodi- 
gieuse ,  dont  le  fracas  frappait  de  sur- 
dité les  habitants  du  voismage  :  Sénè- 
que  et  Cicéron  n'hésitaient  pas  à  le 
croire,  à  le  dire  dans  leurs  écrits,  et 
cette  opinion  servait  de  thème  aux  ré- 
cits qui  se  débitaient  encore,  avec  un 
succès  marqué,  au  siècle  même  des 
plus  brillantes  productions  de  no- 
tre littérature.  Devant  le  §rand  roi 
Louis  XIV  et  ses  contemporains ,  Paul 
Lucas,  voyageur  payé  par  la  cour, 
racontait  au  public,  de  retour  de  son 
premier  voyage  au  Levant,  en  1704, 

au'à  quelques  lieues  de  Syène  le  bruit 
ela  cataracte  se  faisait  déjà  entendre. 
«Nous  arrivâmes,  ajoute-t-il,  une 
heure  avant  le  jour  à  ces  chutes  d'eau 
si  fameuses.  Elles  tombent  par  plu- 
sieurs endroits  d'une  montagne  de 
plus  de  deux  cents  pieds  de  haut.  On 
me  dit  que  lesBarbarinsydescendoient 
avec  des  radeaux,  et  j'en  vis  deux  en  ce 
moment  qui  s'y  jetèrent  de  cette  ma- 
nière avecleNil.  Le  seul  endroit  remar- 
quable est  une  belle  nappe  d'eau  large  de 
30  pieds  qui  forme  en  tombant  une  es- 
pèce d'arcade,  par-dessous  laquelle  on 
pourroit  passer  sans  se  mouiller,  et  il 
y  a  apparence  qu'on  prenoit  autrefois 
ce  plaisir  ;  on  y  voit  en  effet  comme  une 
petite  plate-forme  où  il  yaplusieurs  ni- 
ches pours'asseoir . . .  Quand  j'eus  con- 
templé assez  de  temps  cet  endroit  où 
le  fleuve  se  précipite  de  si  haut,,  l'élé- 
vation et  la  commodité  du  lieu  m'en- 
gagea à  dessiner  le  cours  du  Nil,  dont 
voïci  en  petit  la  copie  de  la  carte  qu'on 
m'a  fait  l'honneur  de  présenter  au 
roi.  » 

A  ce  récit  en  effet  est  jointe  une 
prétendue  carte  du  Nil ,  où  ne  sont  pas 
oubliées  les  montagnes  de  200  pieds 
de  haut,  formant  les  cataractes  selon 
Paul  Lucas,  qui,  du  reste,  avait  acquis 
le  privilège  des  plus  incroyables  inven- 
tions, par  l'accueil  que  reçut  sa  pre- 
mière relation  où  il  ne  s'en  est  pas 
montré  économe  ,  lui  qui  avait  déjà 
vu ,  dans  ses  autres  voyages ,  des 
géants  escaladant  les  montagnes  de 
la  Thessalie  comme  les  marches  or- 
dinaires d'un  escalier,  des  hommes  à 
une  seule  iambe  qui  ne  laissaient  pas 


que  de  courir  très-vite  ,  et  enfin  avait 
rencontré,  vu  et  entretenu  dans  un 
désert  le  philosophe  hermétique  Ni- 
colas Flamel,  et  sa  femme  Pernelle, 
couple,  dit-il,  encore  très-vivace: 
ce  couple,  à  la  vérité,  était  mort  de- 
puis plus  de  trois  cents  ans. 

Mais  des  témoins  désintéressés ,  plus 
amis  du  vrai  que  du  merveilleux ,  ont 
vu  et  mesuré  la  cataracte  de  Syène  ; 
notre  planche  n°  3  en  donne  une  idée 
très-fidèle. 

Sur  les  deux  rives  du  fleuve  s'élèvent 
les  deux  culées  d'une  montagne  trans- 
versale que  son  cours  a  coupée  pres- 
que à  fie  pour  y  former  son  lit  ;  ce  lit 
est  inégal ,  parsemé  de  pics  de  granit 
plus  ou  moins  élevés ,  plus  ou  moins 
rapprochés ,  formant  des  écueils  dont 
quelques-uns  sont  de  grandes  îles  ;  ces 
pics  s'élèvent  au-dessus  des  eaux ,  et 
barrent  le  Nil  dans  tous  les  sens  ;  ar- 
rêté contre  ces  obstacles ,  le  fleuve  se 
refoule ,  se  relève  et  les  franchit  ;  il 
forme  ainsi  une  suite  de  petites  casca- 
des, dont  chacune  est  haute  d'un  de- 
mi-pied ou  moins.  L'espace  est  rem- 
f)li  de  tourbillons  et  de  gouffres,  et 
e  bruit  des  eaux  qui  se  brisent  est 
entendu  à  quelque  distance.  Ce  pas- 
sage serait  très-dangereux  pour  la  na- 
vigation,  mais  une  espèce  de  chenal 
est  ménagé  sur  la  rive  gauche  ;  durant 
les  grosses  eaux ,  tous  les  écueils  de  ce 
côté  du  fleuve  sont  couverts  et  s'y 
changent  en  canal  navigable  ;  dans  les 
basses  eaux,  les  barques  remontent  le 
courant  à  la  cordelle  et  en  serrant  la 
côte;  en  le  descendant,  elles  sont  en- 
traînées avec  une  grande  rapidité. 

Voilà  au  vrai  la  fameuse  cataracte 
de  Syène,  qui  se  réduit  à  quelques 
cascades  distribuées  sur  une  certaine 
étendue  de  terrain  et  dont  l'ensemble 
donne  à  peine  quelques  pieds  de  chute 
aux  eaux  du  Nil  à  son  entrée  en  Egypte. 
On  ne  peut  s'empêcher  de  s'étonner 
de  l'existence  d'un  pareil  obstacle  à  la 
navigation  du  fleuve,  quand  on  pense 
à  ces  preuves  nombreuses  d'une  ad- 
ministration attentive  et  puissante 
dont  le  gouvernement  de  lancienne 
Egypte  a  laissé  tant  de  traces  encore 
subsistantes.  Ces  écueils  de  S3'cnc  ac- 


l^GYPTE. 


It 


cuseraieiit  sa  prévoyance  ;  mais  ils  nous 
la  révèlent  plutôt,  et  on  ne  doit  y  voir 
qu'un  moyen  efficace  de  défense  contre 
les  invasions  des  peuplades  éthiopien- 
nes qui ,  plus  d'une  tois ,  attaquèrent 
l'Egypte ,  y  établirent  à  force  ouverte 
une  domination  temporaire,  et  qui 
l'auraient  peut-être  envahie  pour  tou- 
jours, si  cette  barrière  naturelle,  forti- 
fiée encore  par  les  secours  de  l'art , 
n'avait  contribué  à  réprimer  l'esprit 
de  conquête  de  ces  peuplades ,  et  à  les 
retenir  dans  les  liniites  de  leur  terri- 
toire au  midi  de  l'Egypte. 

Après  les  cataractes,  les  notions  les 
plus  populaires  sur  le  Nil  sont  celles 
de  ses  inondations  ou  débordements 
annuels  et  réguliers.  Peu  de  phéno- 
mènes ont  en  effet  plus  vivement  ex- 
cité la  curiosité  des  hommes  ;  M.  de 
Rozières  qui  les  a  observés  sur  les  lieux, 
ajoute  :  «  C'était  un  spectacle  bien 
digne  d'admiration,  de  voir  régulière- 
ment chaque  année,  sous  un  ciel  se- 
rein ,  sans  aucun  symptôme  précur- 
seur, sans  cause  apparente,  et  comme 
par  un  pouvoir  surnaturel ,  les  eaux 
d'un  grand  fleuve  ,  jusque-là  claires  et 
limpides,  changer  subitement  de  cou- 
leur à  l'époque  fixe  du  solstice  d'été  , 
se  convertir  à  la  vue  en  un  fleuve 
de  sang ,  en  même  temps  grossir , 
s'élever  graduellement  jusqu'à  l'équi- 
noxe  d'automne ,  et  couvrir  toute  la 
surface  de  la  contrée  ;  puis  ,  pendant 
un  intervalle  aussi  régulièrement  dé- 
terminé ,  décroître ,  se  retirer  peu  à 
peu ,  et  rentrer  dans  leur  lit  a  l'é- 
poque où  les  autres  fleuves  commen- 
cent à  déborder.  » 

Les  anciens  philosophes  se  sont  oc- 
cupés à  rechercher  les  causes  de  ce 
débordement  :  ils  en  ont  proposé  plu- 
sieurs explications  plus  ou  moins  on- 
dées ;  on  sait  aujourd'hui  que  les 
pluies  périodiques  de  l'Abyssinie ,  au 
midi  du  tropique  du  Cancer  ,  sont  la 
seule  cause  de  ces  inondations  ;  car 
ij  ne  tombe  presque  pas  de  pluie  en 
Hgypte,  très-rarement  dans  la  basse, 
et  c'est  un  phénomène  quand  on  en 
voit  dans  la  haute.  Toute  la  végéta- 
tion en  Egypte  est  donc  le  résultat  de 
''inondation  nnniic'.le  du  IVil  par  les 


pluies  du  tropique.   Ces   pluies  com- 
mencent dès  le  mois  de  mars.  Cet       y  V  )  "fe 
effet  ne  se  fait  sentir  sur  le  Nil  en 
Egypte  qu'à  la  fin  de  juin  ;  dès  cette    \        j^^ 
époque  ,  le  fleuve  croît  pendant  trois    ,      i^X, 
mois,  jusqu'à  l'équinoxe  d'automne  ;    ^^  '^r^T. 
il  décroît  alors  durant  les  trois  mois 
suivants  ,  après  lesquels  il  est  rentré 
dans  son  lit ,  et  il  reprend  son  cours 
ordinaire. 

Durant  l'inondation,  l'aspect  de  l'E- 
gypte est  merveilleux  ;  c'est  comme 
une  grande  mer,  du  sein  de  laquelle 
sortent  des  villes,  des  édifices  publics 
et  des  chaussées  qui  conservent  les 
communications. 

Mais  l'effet  de  ce  phénomène  a  eu 
pour  l'Egypte  une  tout  autre  im- 
portance :  les  débordements  du  Nil 
ont  créé  au  milieu  d'un  désert  le  sol 
nécessaire  à  l'un  des  plus  célèbres 
empires  qui  aient  jamais  existé  ;  il  a 
secondé  la  nature  dans  la  formation 
même  de  ce  sol ,  et  toute  la  Basse- 
Egypte  n'est  que  le  résultat  d'un  at- 
terrissement  successif  par  le  fleuve  , 
gui  a  ajouté  ainsi  une  contrée  entière 
à  la  vallée  de  la  Thébaïde  en  rejetant 

f)lus  loin  les  bornes  mêmes  de  la  mer  ; 
e  Delta  n'est  ainsi  qu'une  dépouille 
de  l'Abyssinie  ,  transportée  par  le  -~  n  '  / 
fleuve  à  près  de  trois  cents  lieues  de  y '"^  A^^-V, 
distance.  Les  anciens  disaient  avec 
raison  que  la  Basse-Egypte  était  un 
présent  du  Nil  ;  le  sol  cultivable  de 
l'Egypte  entière  a  aussi  la  même  ori- 
gine. C'est  ce  que  les  prêtres  de  l'E- 
gypte disaient  aux  voyageurs  grecs  , 
assurant  que ,  lorsque  Menés ,  leur 
premier  roi ,  monta  sur  le  trône  ,  la 
Basse-Egypte  n'était  qu'un  marais 
s'étendant  de  la  Méditerranée  jusqu'au 
lac  Moeris  ,  ce  qui  fait  une  distance 
de  sept  jours  de  navigation.  Hérodote 
ajoute  à  leur  récit  qu'au  -  dessus 
même  de  ce  lac,  et  jusqu'à  trois  autres 
journées  de  navigation ,  le  terrain 
n'est  encore  qu'une  alluvion  du  Nil  ; 
il  remonte  en  effet  à  la  première  bi- 
furcation du  fleuve,  à  quarante  lieues 
environ  du  rivage  actuel  de  la  mer 
en  ligne  droite. 

Tout  ce  que  disaient  Hérodote  et 
les  prêtres  égyptiens   a  été  reconnu 


J2 


L'UNIVERS. 


vrai  par  les  savants  modernes,  etTex- 
îiaussement  du  sol  du  Delta  égyptien 
est  un  des  faits  les  plus  importants 
sur  lesquels  la  géologie  puisse  exercer 
ses  théories.  Ce  qu'ils  disaient  relative- 
ment- à  IMenès,  n'est  peut-être  pas 
y  aussi  exact  ;  les  temps  paraissent  trop 

ijv>N>^       courts   pour  qu'une  lente  opération 
)v\jiv*^         du  fleuve  ait  pu,  depuis  IMenès  jusqu'à 

7  nos  jours,  c'est-à-dire  dans  un  espace 

irv»»  y**"  de  près  de  sept  mille  ans,  transformer 
^        les  bas-fonds  des  bords  de  la  mer  en 
terre  habitable  et  cultivée. 

L'exhaussement  est  produit  par  les 
matières  que  le  Nil  détache  des  mon- 
tagnes de  l'Abyssinie  ,  entraîne  ave'c 
lui  et  abandonne  successivement  dans 
les  diverses  parties  de  son  cours.  Ces 
matières  exhaussent  le  lit  du  fleuve, 
et  le  limon  déposé  sur  les  terres  ex- 
hausse également  celles  qui  en  oc- 
cupent les  rives.  Il  y  a  équilibre  dans 
les  résultats  de  ces  deux  opérations. 
On  a  déduit  d'une  foule  de  considé- 
rations très-rationnelles,  et  d'observa- 
tions faites  sur  les  lieux,  que  l'exhaus- 
sement était  de  67  pouces  en  mille 
1  ans,  ce  qui  depuis  le  roi  Menés  donne- 
/  ■  rait  un  exhaussement  de  33  pieds  1/4. 
Or  il  est  constaté  que  des  fouilles  de 
quatorze  à  quinze  mètres  (  de  40  à  45 
pieds  )  faites  dans  le  Delta  n'ont  tra- 
versé que  des  couches  de  terre  végé- 
tale, entremêlées  de  couches  de  sable 
quartzeux,  semblable  à  celui  que  le 
Nil  charrie.  Il  faut  donc  supposer  que 
l'amélioration  des  bas  -  fonds  de  la 
Basse-Egypte  fut  antérieure  au  roi 
Menés,  qui  avait  été  d'ailleurs  précédé 
en  Egypte  par  le  gouvernement  théo- 
cratique.  Peut-être  faut-il  seulement 
attribuer  à  ce  roi  un  système  de  cana- 
lisation qui  concourut  très-directement 
à  cette  amélioration;  mais  il  est  utile, 
dans  toutes  ces  questions,  de  s'efforcer 
de  metti-e  d'accord  les  faits  naturels 
avec  les  données  historiques. 

Du  reste,  l'eau  du  Nil  a  une  répu- 
tation bien  ancienne  de  salubrité,  et 
les  modernes  la  lui  ont  confirmée. 
Elle  est  très-légère,  et  d'une  saveur 
très-agréable,  ce  qui  a  fait  dire  à  un 
voyageur  qu'elle  est  parmi  les  eaux  ce 
que  le  vin  de  Champagne  est  parmi  les 


vins.  Les  Égyptiens  disent  ciiKsi  que 
si  Rlahomet'èn  eût  bu,  il  aurait  de- 
mandé à  Dieu  une  vie  éternelle  pour 
pouvoir  en  boire  toujours.  On  en  en- 
voie encore  tous  les  jours  à  Constan- 
tinople ,  pour  l'usage  du  grand -sei- 
gneur et  celui  du  sérail.  L'analyse 
chimique  de  cette  eau  a  en  effet  con- 
firmé la  bonne  opinion  que  les  Orien- 
taux et  même  les  voyageurs  européens 
en  donnent  généralement. 

On  voit,  par  cette  description  abrégée 
du  Ni) ,  tous  les  bienfaits  qu'il  répand 
sur  l'Egypte.  Elle  ne  se  forme,  elle 
n'existe  que  par  lui  ;  si  ses  déborde- 
ments cessaient ,  la  disette  la  plus 
cruelle  frapperait  ses  habitants;  si  le 
fleuve  se  desséchait,  l'Egypte  dispa- 
raîtrait de  la  surface  du  globe,  et  le 
sol  végétal  qui  la  forme  serait  bientôt 
stérileet  en  peu  detemps  reconquis  par 
le  désert  :  il  ne  resterait  dp  ce  grand 
empire  que  le  nom.  Un  illustre  Por- 
tugais, Albuquerque,  voulut  détruire 
l'Egypte  au  XV  siècle  de  notre  ère, 
et  pour  y  parvenir ,  il  songea  à  en  dé- 
tourner le  Nil  avant  qu'il  atteignît  la 
cataracte  de  Syène  :  l'entreprise  était 
hardie,  mais  supérieure  à  son  génie, 
et  l'Egypte  échappa  à  la  fureur  de  ce 
vice-roi  des  Indes  portugaises. 

in.    LE  FAYOUM  ET  LE  LAC  MŒRIS. 

On  comprend  tous  les  soins  que  le 
gouvernement  de  l'Egypte  donna  à 
l'établissement  des  canaux,  quand  on 
se  rappelle  que  le  sort  du  pays  dé- 
pendait entièrement  de  l'inondation 
du  Nil  ;  si  ^elle  avait  manqué  abso- 
lument ,  l'Egypte  ,  si  féconde  ,  était 
frappée  de  stérilité ,  et  la  famine  dé- 
truisait la  population.  Il  était  reconnu 
aussi  nue  si  elle  était  insuffisante,  il 
y  avait  disette  ;  il  en  était  de  même, 
"si  l'inondation  était  trop  abondante  : 
ces  résultats  dépendaient  absolument 
de  la  quantité  des  pluies  de  l'Abys- 
sinie, et  aucun  moyen  humain  ne  pou- 
vait les  régler  selon  les  besoins  du 
pays.  La  sagesse  du  gouvernement 
égyptien  surmonta  cependant  ces  dif- 
ficultés. Il  avait  compris  de  bonne 
heure  que  les  inondations  du  Nil  par- 


EGYPTE.  13 


venues  à  une  liaiiieur  convenable 
pouvaient  seules  assurer  l'abondance 
qui  garantissait  aussi  le  repos  des 
peuples.  Ce  gouvernement  entreprit 
de  prévenir  le  mal  qui  résultait  éga- 
lement d'une  crue  insuffisante  ou  ex- 
cessive, et  pour  assurer  ces  immenses 
résultats,  il  fit  disposer  un  réservoir 
d'eau  de  soixante  lieues  carrées  de 
surface  :  c'est  le  lac  du  Fayoum. 

IS'ous  avons  déjà  dit  qu'une  cou- 
pure de  la  cbaîne  Libyque ,  située  à 
une  journée  et  demie" au-dessus  des 
pyramides  de  Sakkara,  et  large  d'en- 
viron une  lieue  et  demie,  et  qui  s'é- 
largit en  s'enfonçant  au  couchant  , 
conduit  à  une  vaste  plaine,  au  Fayoum, 
qui  est  un  appendice  de  la  vallée  du 
Nil,  et  qui  égalait  en  développement 
rétendue  de  la  Basse-Egypte.  C'est  là 
qu'existent  les  traces  étendues  de  la 
plus  vaste  entreprise  sociale  qu'ait 
faite  le  génie  de  l'homme,  je  veux 
dire  le  lac  Mœris.  La  province  où  il 
était  situé  formait  sous  les  Grecs  et 
les  Romains  un  nome  appelé  d'abord 
Crocodilopolite  et  ensuite  Arsinoïte , 
et  par  les  Égyptiens,  avant  les  Grecs, 
Pioni ,  et  Pliaïom  ,  mot  qui  désigne 
un  lieu  aqueux  ,  marécageux  ,  et  que 
les  Arabes  ont  conservé  dans  le  nom 
de  Fayoum  SOUS  lequel  cette  province 
est  encore  désignée  aujourd'iiui. 

La  signification  de  ce  nom  permet 
de  présumer  que  le  sol  du  Fayoum 
fut  d'abord  occupé  par  un  marais. 
Selon  le  rapport  des  anciens,  le  pha- 
raon Mœris  en  aurait  fait  un  lac  ;  si 
l'on  admet  qu'il  fit  creuser  ce  lac  dans 
la  partie  occidentale  de  la  province , 
comme  il  avait  près  de  quarante  lieues 
(le  tour  et  une  assez  grande  profon- 
deur ,  il  s'ensuivrait  que  les  Égyp- 
tiens en  le  creusant  auraient  enlevé 
plus  de  onze  cents  milliards  de  mètres 
cubes  de  terre  ;  ce  qui  ne  peut  pas 
être  supposé  :  il  faut  donc  admettre 
que  le  roi  Mœris  profita  de  la  dispo- 
sition naturelle  du  terrain  pour  y  éta- 
blir ce  lac.  Un  canal ,  tiré  du  Nil 
et  construit  à  travers  les  sables  et 
les  rochers,  y  conduisait  les  eaux  du 
fleuve;  vers  le  milieu  du  lac  s'élevaient 
deux  pyramides  d'ui;e  grande  hauteur. 


surmontées  d'un  colosse  assis,  et  Hé- 
rodote en  conclut  que  le  lac  avait  été 
creusé  de  mains  d'homme.  Mais  on  a 
pu  y  bâtir  les  pyramides  avant  que  le 
bas-fond  fdt  occupé  par  les  eaux  dé- 
rivées du  Nil.  (Voy.  la  planche  2.3.  ) 

L'importance  de  ce  lac,  qui  n'avait 
pas  moins  de  Go  lieues  carrées,  était 
immense  pour  l'Egypte  :  il  régulari- 
sait les  inondations  et  rendait  san,'» 
effet  sensible  l'inégalité  des  pluies  du 
tropique.  Au  moyen  du  canal  tiré  du 
Nil,  le  lac  se  remplissait  lors  de  la 
crue  des  eaux,  et  s'élevait  au  niveau 
du  plus  haut  débordement  ;  quand  le 
Nil  décroissait,  le  lac  était  fermé  par 
des  digues  et  des  écluses,  et  conser- 
vait les  eaux  jusqu'au  mois  de  dé- 
cembre ;  on  ouvrait  alors  les  digues  , 
les  eaux  s'écoulaient  par  deux  embou- 
chures ,  et  elles  contribuaient  h  as- 
surer la  fertilité  dans  le  Fayoum  ,  le 
territoire  de  Memphis  et  une  partie 
de  l'Egypte  moyenne.  Il  suppléait 
ainsi  à  un  débordement  insuffisant , 
et  pouvait  prévenir  les  effets  d'une 
trop  grande  inondation  en  retenant 
les  eaux  comme  un  vaste  réservoir. 
Ces  grands  intérêts  étaient  présents 
à  l'esprit  du  roi  qui  ordonna  ce  vaste 
ouvrage  d'utilité  publique,  et  l'histoire 
a  été  reconnaissante  en  conservant 
au  lac  le  nom  de  IMœris. 

Ce  prince,  qui  porta  aussi  le  nom  de 
Thutmosis  dans  les  historiens  grecs, 
régnait  1700  ans  avant  Jésus-Christ. 
Soii  nom  est  encore  gravé  sur  quelques- 
uns  des  plus  grands  édifices  de  Thèbes, 
de  la  Nubie  ;  il  reçut  aussi  les  titres  de 
bienfaiteur  des  mondes,  serviteur  du 
Soleil.  L'obélisque  qui  est  à  Saint- 
.7ean-de-Latran  à  Rome,  avait  été 
érigé  en  son  honneur  en  Egypte  ;  il  y 
a  aussi  dans  le  musée  de  Turin  une 
statue  de  ce  roi  ;  elle  est  de  propor- 
tions colossales ,  et  en  granit  noir  à 
taches  blanches.  Les  prêtres  égyptiens 
parlèrent  de  lui  à  Hérodote,  quoique 
ce  prince  fût  mort  alors  depuis  plus 
de  mille  ans.  Mœris  a  mérité,  par  les 
immenses  ouvrages  exécutés  sous  son 
règne ,  notamment  par  le  lac  du 
Fayoum  ,  dont  nous  avons  essayé  de 
donner  une  idée,  la  renommée  que  l'iiis- 


L'UNIVERS. 


toire  lui  a  conservée  jusqu'à  nos  jours. 
Les  eaux  du  lac  du  Fayoum ,  qu'on 
appelle  aussi  en  arabe  Birket-el-Ka- 
roun ,  ont  un  degré  de  salure  très-con- 
sidérable ;  trois  mois  après  que  l'eau 
du  Nil  y  est  arrivée,  elle  est  six  fois 
plus  salée  que  celle  de  la  mer,  et  ce- 
pendant le  lac  n'est  alimenté  que  par 
les  eaux  douces  du  Nil.  Mais  des  efflo- 
rescences  salines  existent  sur  les  ber- 
ges du  canal  qui  les  conduit,  et  ces 
berges  contiennent  une  quantité  très- 
considérable  de  muriate  de  chaux;  la 
base  calcaire  du  terrain  du  lac  a  quel- 
ques veines  de  sel  gemme;  on  trouve 
aussi  ce  même  sel  dans  les  environs 
du  lac. 

IV.   FERTILITÉ  DE  L'ÉGTPTE. 

On  peut  donner  une  idée  de  la  ferti- 
lité de  l'Egypte,  en  disant  que  la  terre 
porte  tous  les  mois  et  des  fleurs  et  des 
fruits.  On  sème  les  blés  en  novembre , 
à  mesure  que  les  eaux  du  Nil  se  reti- 
rent ;  les  narcisses ,  les  violettes  et  les 
colocassiers  fleurissent  ;  on  récolte  les 
dattes  et  le  fruit  du  sébestier.  En  dé- 
cembre, les  arbres  perdent  leur  feuil- 
lage mais  les  blés,  les  herbes,  les 
fleurs  couvrent  partout  la  terre ,  et  lui 
donnent  l'aspect  d'un  nouveau  prin- 
temps. En  janvier,  on  sème  les  lupins 
et  autres  grains,  les  fèves  et  le  lin: 
l'oranger,  le  grenadier  fleurissent ,  les 
blés  montrent  leurs  épis  dans  la  Haute- 
Egypte,  et  dans  la  nasse,  on  récolte 
la  canne  à  sucre,  le  séné  et  le  trèfle. 
Au  mois  de  février,  la  verdure  couvre 
toutes  les  campagnes,  on  sème  le  riz, 
on  récolte  l'orge;  les  choux,  les  con- 
combres et  les  melons  mûrissent.  En 
mars ,  les  plantes  et  les  arbustes  fleu- 
rissent, on  récolte  les  blés  semés  en 
octobre  et  en  novembre.  Durant  la 
première  moitié  d'avril,  la  récolte  des 
roses  ;  ensuite  on  sème  des  blés  et  on 
en  moissonne  d'autres  ;  le  trèfle  donne 
une  seconde  coupe  ;  en  mai ,  la  récolte 
des  blés  d'hiver;  l'acacia,  le  henné 
fleurissent ,  les  fruits  précoces  sont 
cueillis,  tels  que  les  raisins,  figues, 
caroubes  et  dattes.  En  juin,  la  Haute- 
Egypte  récolte  la  canne  à^ sucre;  le 


mois  de  juillet  amène  la  plantation  du 
riz,  du  maïs,  la  récolte  du  lin  et  du 
coton,  et  l'abondance  des  raisins  aux 
environs  du  Caire.  Au  mois  d'août, 
c'est  la  troisième  coupe  du  trèfle ,  la 
floraison  du  nénuphar  et  du  jasmin  ; 
les  palmiers  et  les  vignes  sont  chargés 
de  fruits  mûrs ,  les  melons  sont  déjà 
trop  aqueux.  La  récolte  des  oranges , 
citrons,  tamarins,  olives  et  du  riz. 
annonce  le  mois  de  septembre  ;  enfin 
en  octobre  commencent  des  semailles, 
l'herbe  s'élève  assez  haut  pour  cacher 
le  bétail,  et  les  acacias  et  autres  ar- 
bustes épineux  sont  couverts  de  fleurs 
odorantes.  Rien  n'égale  nulle  part  cette 
richesse  et  cette  variété  de  végétation  : 
que  n'obtiendrait-on  pas  d'un  tel  pays, 
si  l'industrie  et  la  civihsation  europé- 
ennes pouvaient  y  répandre  tous  leurs 
bienfaits  ? 

T.    CLIMAT  DE  L'ÉGTPTE. 

Le  climat  de  l'Egypte  est  très-sain , 
et  il  a  été  reconnu  par  des  recherches 
très-exactes,  faites  durant  l'expédition 
française ,  que  la  mortalité  parmi  les 
Européensy  était  moindre  quedansnos 
climats.  C'est  cependant  en  Egypte  que 
la  peste  paraît  avoir  pris  naissance  et 
y  être  indigène.  Elle  se  montre  après 
la  retraite  des  eaux  de  l'inondation. 
Nous  ferons  voir,  en  parlant  des  mo- 
mies ou  coijs  embaumés,  comment 
les  anciens  Egyptiens  se  nroposèrent 
de  se  préserver  d'un  tel  fléau.  Il  y  a 
cependant  de  très-mauvais  vents  len 
Egypte;  les  vents  du  nord  soufflent  en 
octoW;  au  mois  de  juin,  le  vent  em- 
brasé du  midi  se  manifeste,  mais  il 
dure  peu  de  jours  :  on  le  aommeKkam- 
syn  en  Egypte  et  Sémoum  dans  le  dé- 
sert; par  son  influence,  l'atmosphère 
se  trouble,  une  teinte  pourpre  la  co- 
lore; l'air  n'est  plus  élastique;  une 
chaleur  sèche  et  brûlante  règne  par- 
tout, et  des  tourbillons,  semblables  aux 
émanations  d'une  fournaise  ardente, 
se  succèdent  par  intervalle.  Malheur 
au  voyageur  que  le  Sémoum  surprend 
dans  le  désert  !  Ce  fut  par  ce  fléau,  si 
l'on  en  croit  l'histoire ,  que  fut  détruite 
l'armée  envoyée  par  Cambyse  contre 


EGYPTE. 


l'Oasis  (l'Animon  :  s'avançant  à  travers 
les  sables ,  dit  Hérodote ,  et  se  trouvant 
à  peu  près  à  moitié  chemin ,  un  vent 
du  raidi ,  violent  et  tempétueux ,  vint 
à  souffler  pendant  le  temps  qu'elle 
était  arrêtée  pour  manger,  et  ce  vent 
éleva  de  tels  tourbillons  de  sable,  que 
l'armée  entière  fut  engloutie  et  dispa- 
rut entièrement.  Le  chameau ,  ce  ro- 
buste habitant  du  désert,  redoute  le 
Sémoum,et  quand  ce  vent  souffle,  il  se 
soustrait  à  son  influence  meurtrière, 
en  tenant  ses  yeux  constamment  fer- 
més et  en  enfonçant  sa  tête  dans  les 
sables ,  gui  dessèchent  moins  son  ha- 
leine déjà  embrasée  par  la  haute  tem- 
pérature et  la  réverbération  du  désert. 

VI.    OASIS. 

On  donne  le  nom  d'Oasis  a  des 
portions  plus  ou  moins  étendues  de 
terrain  qu'une  source  d'eau  fertilise 
au  milieu  des  sables  ;  ce  sont  de  vé- 
ritables îles  de  verdure  sur  la  plage 
stérile  des  déserts.  Elles  sont  situées  à 
l'occident  de  la  chaîne  Libyque  sur  la 
rive  gauche  du  Nil ,  et  connues  dès  la 
plus  naute  antiquité.  Elles  furent  à  la 
même  époque  des  dépendances  du  ter- 
ritoire oe  l'Égj'pte.  L'histoire  a  en  effet 
conservé  la  tradition  d'une  rébellion  des 
habitants  du  territoire  Libyque,  dès  les 
premiers  temps  de  la  monarchie  égyp- 
tienne. On  ne  parvient  dans  ces  can- 
tons isolés  qu'après  plusieurs  journées 
de  marche  dans  le  désert;  quelcjues 
voyageurs  modernes  y  ont  pénétre ,  et 
l'on  possède  aujourd'hui  des  notions 
exactes  sur  les  principales  Oasis  de 
l'Egypte. 

Leur  nom  est  tiré  de  l'ancienne  lan- 
gue égyptienne  où  il  signifiait  habita- 
tion ,  et  comme  le  dit  un  géographe 
grec,  c'étaient  des  régions  habitées  et 
entourées  de  vastes  déserts  ;  un  autre 
écrivain  grec  trouvait  qu'elles  offraient 
assez  d^agréraents  pour  mériter  le  nom 
^îles  des  bienheureux.  La  grande 
Oasis  des  anciens  est  celle  qu'on  nomme 
aujourd'hui  El-Khargéh,  à  la  hauteur 
de  Thèbes  :  elle  est  la  plus  méridionale 
des  Oasis  de  l'Egypte.  En  s'avançant 
vers  le  Delta,  on  trouve  celles'  de 


Dakhel,  Farâfréh,  El-Behryéii ,  d'où 
l'on  parvient,  par  une  route  au  nord- 
ouest  ,  à  la  plus  célèbre  des  Oasis , 
nommée  aujourd'hui  de  Syouab,  et 
par  les  anciens  Oasis  de  Jupiter- 
Ammon.  C'est  là  en  effet  qu'existait 
le  fameux  oracle  que  toute  l'antiquité 
alla  consulter,  et  qui  cessa  de  prédire 
et  de  parler,  comme  tous  les  autres  , 
quand  l'importance  politique  du  pays 
où  il  était  établi  fut  anéantie.  On  rap- 
porte l'origine  de  l'oracle  d'Ammon  à 
une  intervention  supérieure,  et  on  ra- 
conte qu'une  colombe ,  partie  du  grand 
temple  de  Thèbes  d'Egypte,  alla  dési- 
gner, avec  évidence,  le  "heu  où  l'oracle 
devait  être  établi.  Le  temple  d'Am- 
mon ,  qui  était  la  grande  divinité  de 
Thèbes,  et  que  les  Grecs  ont  assimilé 
à  leur  Jupiter ,  fut  en  effet  construit 
dans  la  partie  la  plus  fertile  de  l'Oasis. 
La  statue  du  dieu  était  faite  avec  du 
bronze  où  l'on  avait  mêlé  des  émerau- 
des  et  autres  pierres  précieuses.  Il 
était  porté  sur  une  barque  d'or,  comme 
les  autres  grands  dieux  de  l'Egypte. 
Plus  de  cent  prêtres  étaient  attachés 
au  service  du  temple ,  et  c'était  par  la 
bouche  des  plus  anciens  que  le  dieu 
Ammon  rendait  ses  oracles ,  les  plus 
célèbres  de  toute  l'antiquité  ;  Hercule, 
Persée,  et  une  foule  d'autres  personna- 
ges illustres  dans  les  traditions  histo- 
riques de  la  Grèce ,  allèrent  religieuse- 
ment le  consulter.  Non  loin  du  temple 
était  une  autre  merveille;  c'était  une 
source  nommée  h  Fontaine  du  Soleil: 
selon  Hérodote ,  l'eau  en  était  tiède  le 
matin  et  froide  à  midi ,  tiède  au  cou- 
cher du  soleil ,  et  bouillante  vers  le 
milieu  de  la  nuit.  Alexandre-le-Grand 
voulut  visiter  et  consulter  cet  oracle 
de  Jupiter ,  l'auteur  de  sa  race ,  disait- 
il;  il  descendit  donc  des  environs  de 
Memphis ,  dans  la  Basse-Egypte ,  au- 

f)rès  du  lacMaréotis;  il  s'enfonça  de 
à  dans  le  désert  avec  les  personnes 
qu'il  avait  désignées  pour  le  voyage  à 
l'Oasis  d'Ammon.  Les  deux  premiers 
jours,  dit  Quinte-Curce ,  la  fatigue 
était  supportable,  quoiqu'on  n'eût 
jamais  vu  de  telles  solitudes;  mais  dès 
qu'on  fut  avancé  dans  ces  mers  de 
sable,  l'aspect  de  la  terre  ne  frappait 


"^7^ 


16 


L'UNIVERS. 


plus  les  yeux  ;  pas  un  arbre ,  pas  une 
trace  de  végétation;  la  provision  d'eau, 
portée  parles  chameaux,  était  épuisée , 
et  il  n'y  en  avait  pas  dans  ce  sable  brû- 
lant; lé  soleil  avait  tout  desséché;  mais 
il  survint  heureusement  un  peu  de 
pluie ,  et  on  se  désaltéra  avec  avidité , 
inénip,  en  recevant  dans  sa  bouche  l'eau 
(jui  tombait  du  ciel.  On. mit  quatre 
jours  à  traverser  ces  vastes  solitudes. 
Comme  on  approchait,  une  troupe  de 
corbeaux  vint  servir  de  guide  à  l'ar- 
mée d'Alexandre;  enfln  il  arriva  à 
i'Oasis  d'Ammon,  où  il  vit,  au  milieu 
d'immenses  déserts ,  le  temple  en- 
touré d'un  bois  épais,  oij  des  sources 
nombreuses  entretenaient  la  fraîcheur 
et  la  végétation ,  et  il  visita  aussi  la 
fontaine  du  Soleil ,  dont  Hérodote 
avait  fait  connaître  l'existence  aux 
Grecs,  un  siècle  auparavant.  Alexan- 
dre consulta  l'oracle  ,  qui  déclara  , 
sans  hésitation,  qu'il  était  le  fils  de 
Jupiter. 

Les  voyageurs  modernes  ont  re- 
trouvé à  l'Oasis  de  Syouah  les  restes 
des  temples  égyptiens,  la  fontaine  in- 
termittente qu'Hérodote  et  Alexandre 
avaient  bien  connue,  des  tombeaux 
creusés  dans  le  roc,des  restes  de  momies 
et  plusieurs  lieues  de  terrains  fertiles, 
appartenants  à  plusieurs  villages.  La 
ville  de  Syouah,  qui  donne  aujourd'hui 
son  nom  à  l'Oasis,  en  est  le  chef-lieu. 
Cette  ville  est  placée  sur  le  sommet 
d'un  rocher;  elle  est  divisée  en  deux 
parties  distinctes;  dans  l'une,  celle  qui 
est  à  l'Orient ,  habitent  les  gens  ma- 
riés ,  les  femmes  et  les  enfants  ;  dans 
l'autre ,  à  l'occident ,  sur  un  sol  plus 
bas,  les  veufs  et  les  gardons.  Les  rues 
sont  couvertes  et  on  circule  dans  la 
ville,  d'une  maison  à  l'autre,  comme 
les  abeilles  dans  une  ruche  ;  mais  en 
plein  midi,  il  faut  avoir  une  lampe  à  la 
main.  La  population  de  Syouah  est 
d'environ  2500  individus. 

A  une  lieue  et  demie  de  cette  ville, 
à  Pest-nord-est,  existent,  à  0mm- 
Béyda ,  les  ruines  d'un  grand  temple 
de  style  égyptien;  il  était  formé  de 
trois  enceintes ,  dont  la  plus  étendue 
avait  360  pieds  de  longueur ,  sur  300 
de  brgeur.  Une  salle  encore  subsis- 


tante est  couverte  par  trois  énormes 
pierres  qui  lui  servent  de  plafond  ;  elles 
ont  chacune  26  pieds  sur  33,  et  pèsent 
ainsi  cent  mille  livres  chaque;  des 
sculptures  subsistent  encore  et  prou- 
vent que  le  temple  était  dédié  à  la 
grande  divinité  de  Thèbes ,  à  Ammon- 
ka,  le  Jupiter-Ammon  des  '  Grecsr 
'îJés  inscriptions  en  caractères  hiéro- 
glyphiques accompagnaient  les  scènes 
religieuses  -  figurées  sur  les  bas  -  re- 
liefs. Non  loin  de  ces  ruines,  au  sud- 
est,  on  retrouve  dans  un  bois  de  pal- 
miers la  fontaine  dont  les  eaux  sont 
alternativement  chaudes  et  froides 
dans  l'espace  de  12  heures.  Voilà  donc 
le  véritable  temple  de  Jupiter-Ammon 
et  la  fontaine  du  Soleil  dont  Hérodote 
a  donné  la  description  et  qu'Alexandre- 
le-Grand  alla  visiter ,  après  qu'il  eut 
fait  la  conquête  de  l'Egypte.  Cambyse 
avait  voulu  détruire  ce  temple;  son 
armée  périt  à  la  traversée  du  désert. 
Alexandre  s'y  rendit  pour  honorer  le 
dieu ,  et  aussi ,  dit  une  tradition,  parce 
qu'Hercule  et  Persée  avaient  ifait  ce 
voyage.  L'Oasis  d'Ammon  fut  célè- 
bre dès  la  plus  haute  antiquité  :  c'é- 
tait un  temple  dédié  au  grand  dieu  de 
l'Egypte,  Ammon;]R.a  à  tête  de  bélier, 
comme  le  montrent  les  sculptures  du 
temple  d'Omm-Beyda;  quant  à  l'ora- 
cle ,  il  est  vraisemblable  qu'il  fut  ima- 
giné par  les  Grecs;  et  Cambyse,  qui 
le  méprisait,  ne  pensait,  en  occu- 
pant le  pays  des  Ammoniens ,  qu'à  en 
faire  la  conquête. 

Autrefois  réunies  à  l'Egypte,  dont 
elles  étaient  des  dépendances  politi- 
ques, les  Oasis  en  sont  aujourd'hui 
séparées  de  fait,  et  ne  conservent  avec 
elle  que  des  relations  de  commerce;  les 
Oasis  sont  les  stations ,  les  lieux  de 
rafraîchissement  des  caravanes  qui 
partent  chaque  année  de  l'intérieur  de 
l'Afrique ,  et  traversent  \e  grand  dé- 
sert pour  se  rendre  en  Egypte.  Elles 
sont  d'une  ressource  infinie  pour  la 
sûreté  et  le  succès  de  ces  voyages. 

VII.   LA  MER  ROl'GE. 

A  l'orient  du  Nil ,  le  sol  de  l'Égyple 
s'étend  en  désert  montueux  jusqu  aux 


EGYPTE.  17 


rivages  de  la  mer  Rouge,  dont  la  côte  a 
presque  la  même  direction  que  le  bassin 
du  Nil.  Ce  désert  était  occupé  autrefois 
par  les  Troglodytes  ou  habitants  de 
sirottes  creusées  dans  le  roc.  L'extré- 
mité de  la  mer  Rouge  est  à  la  hauteur 
du  Kaire;  ces  deux  points  ne  sont 
éloignés  que  d'environ  25  lieues;  il  y  a 
la  même  distance  du  bras  occidental  de 
la  mer  Rouge  à  la  mer  Méditerranée , 
car  la  mer  Rouge  se  termine  de  ce 
côté  par  deux  bras  :  c'est  dans  l'espace 
triangulaire  renfermé  entre  ces  deux 
bras  que  sont  situés  des  lieux  célè- 
bres dans  l'histoire  sainte ,  le  désert  et 
le  mont  Sinaï ,  par  le  séjour  de  Moïse 
et  des  Israélites ,  et  l'état  des  lieux  of- 
fre encore  des  rapports  frappants  avec 
les  indications  et  les  relations  de  la 
Bible. 

C'est  à  Memphis,  à  25  lieues  du  bras 
droit  de  la  mer  Rouge,  que  se  sont 
passés  les  grands  événements  oii  Moïse 
joue  le  principal  rôle.  Il  entreprend , 
par  l'ordre  de  Dieu,  de  délivrer  les 
Hébreux  de  l'esclavage  où  ils  vivent 
en  Egypte  depuis  plusieurs  siècles  ;  il 
demande  l'agrément  du  roi  pour  se 
rendre  dans  le  désert,  afin,  lui  dit-il , 
de  faire  des  sacrifices  pour  lesquels  on 
imniolait  des  animaux  révérés  par 
les  Égyptiens.  Il  se  met  en  route  suivi 
de  son  peuple,  et  après  avoir  em- 
l)runté  aux  Égyptiens ,  toujours  sous  le 
même  prétexte  de  leurs  sacrifices  dans 
le  désert,  une  grande  quantité  de  vases 
d'or  et  d'argent.  Moïse  se  renditdans  le 
désert  de  Sinaï  ;  il  ne  prit  pas  le  che- 
min le  plus  court;  il  conduisit  les 
Hébreux,  dit  la  Bible,  par  le  chemin 
du  désert  qui  est  près  de  la  mer 
Rouge.  Il  cachait  ainsi  au  roi  d'Egypte 
le  véritable  but  de  son  entreprise ,  et 
il  suivit ,  pendant  trois  jours  entiers , 
le  rivage  de  cette  mer  ;  le  premier,  ils 
arrivèrent  à  un  lieu  nommé  Socoth  , 
et  q^ui  n'est  plus  connu  ;  le  second , 
au  tond  du  désert ,  entre  la  mer  et 
des  rochers  inaccessibles,  et  cette  posi- 
tion est  encore  reconnaissable  à  Byr- 
Soueys ,  où  un  coude  de  la  mer  se  joint 
à  la  liante  chaîne  du  mont  Attaka  et 
semble  fermer  le  désert;  le  troisième 
jour,  Dieu  leur  ordonna  de  revenir 

2'  Livraison,  f  Egypte,*. 


sur  leurs  pas  et  de  camper  devant 
Hahiroth;  cette  ville  existe  encore 
sous  le  nom  de  Hadjéroth.  C'est  à  peu 
près  vis-à-vis  decelieu  que  les  Israélites 
passèrent  la  mer  Rouge  à  pied  sec; 
c'est  là  que  s'est  formé  en  effet  un 
ensablement  qui  a  séparé  cette  mer  du 
vaste  bassin  qui  la  borne  au  nord ,  et 
avant  que  cet  ensablement  fût  com- 
plet, il  a  dû  n'être  qu'un  bas-fonds 
guéable  à  marée  basse.  Moïse,  qui 
dvait  long-temps  habité  les  bords  de  la 
mer  Rouge,  ne  devait  pas  ignorer 
cette  particularité;  il  en  profita  pour 
sauver  le  peuple  de  Dieu  des  armes  du 
Pharaon  égyptien.  Les  Arabes  Bé- 
douins ont  conservé  jusqu'à  nos  jours 
la  tradition  du  passage  de  la  mer  Rouge 
par  Moïse ,  et  ils  donnent  encore  à  quel- 
ques sources  d'eau  douce  le  nom  de  Fon- 
taines de  Moïse.  On  sait  la  suite  de  ce 
grand  événement  ;  les  Israélites  arrivè- 
rent sains  et  saufs  au  désert  de  Sinaï  et 
dressèrent  leurs  tentes  vis-à-vis  de  la 
montagne.  Moïse  y  monta  pour  parler  à 
Dieu;  il  revint  ensuite  vers  le  peuple, 
en  fit  assembler  les  anciens  ;  il  leur  ex- 

fiosa  les  ordres  de  Dieu,  qui,  descendu 
ui-même  sur  le  Sinaï,  au  milieu  des 
éclairs,  du  tonnerre  et  des  feux,  donna 
sa  loi,  dont  Moïse  présenta  ensuite  les 
tables  au  peuple  en  lui  disant  :  Elles 
sont  écrites  de  la  main  de  Dieu.  Tou- 
tes les  descriptions  de  ces  lieux  men- 
tionnés dans  la  Bible  sont  encore 
d'une  complète  exactitude;  on  y  suit 
Moïse  errant  avec  son  peuple  aux  en- 
virons du  Sinaï,  essayant,  sans  succès, 
de  passer  en  Syrie  pour  conquérir  la 
terre  de  Chanaan,  attendant  dans  le 
désert  que  le  courage  et  l'obéissance 
vinssent  à  son  peuple  indiscipliné,  et 
que  les  souvenirs  et  les  regrets  de 
l'Egypte  fussent  effacés  par  la  mort  de 
ceux  des  Israélites  qui  y  étaient  nés. 
Il  voulait  donner  a  son  peuple  des 
lois  et  un  culte  qui  fussent  la  nase  et 
les  garants  de  sa  nationalité  ;  il  y  tra- 
vailla durant  38  ans ,  mais  il  mourut 
pendant  sa  seconde  entreprise  contre 
la  Syrie,  sans  entrer dnas>l,i  terre  pro- 
mise, et  il  désigna  Josué  pour  son 
successeur.  Ainsi  l'histoire  des  rois 
d'Egypte  est  intimement  mêlée  aux 
2 


18 


L'UiMVERS. 


narrations  de  la  Bible ,  et  nous  aurons 
encore  plusieurs  fois  l'occasion  de  faire 
voir  qu'elles  se  prêtent  un  secours 
mutuel  et  concourent  par  leurs  témoi- 
gnages à  la  nianilestation  de  la  vérité 
de  l'histoire  générale. 

Nous  ne  devons  pas  omettre  de  rap- 
peler combien  de  tentatives  ont  été 
faites  pour  mettre  la  mer  Méditerranée 
en  communication  avec  la  mer  Rouge, 
au  moyen  d'un  canal,  et  pour  parvenir 
ainsi  très-facilement  de  l'Europe  mé- 
ridionale dans  l'Inde.  Mais  les  eaux 
de  la  mer  Rouge  sont  élevées  de  plus  de 
30  pieds  au-dessus  duniveau  de  cellesde 
la  Méditerranée.  C'est  cette  différence 
de  niveau  qui  empêcha  et  les  rois  d'E- 
gypte et  les  rois  de  Perse  qui  la  gou- 
vernèrent, de  terminer  le  canal  com- 
mencé d'une  mer  à  l'autre.  Il  paraît 
toutefois  que  les  Ptolémées  achevèrent 
ce  canal,  et  Pline  en  donne  la  lon- 
gueur, qui  a  été  trouvée  exacte  par  les 
modernes.  ,Le  calife  Omar  fit  aussi 
rouvrir  le  canal ,  et  il  est  prouvé  que 
les  Arabes  y  naviguèrent  pendant  plus 
l'un  siècle.  Enfin ,  durant  l'expédition 
française  en  Egypte ,  on  examina  cette 
question  qui  est  d'un  si  grand  intérêt 
pour  le  commerce  de  l'Europe  avec 
l'Asie  et  l'Inde;  on  chercha  les  traces 
de  ce  grand  ouvrage  des  anciens ,  et 
ce  fut  l'empereur  Napoléon ,  alors  gé- 
néral en  chef  de  l'armée  d'Orient,  qui 
les  découvrit  le  premier  dans  le  dé- 
sert de  Suez  ;  il  fit ,  avec  son  escorte , 
quatre  lieues  dans  le  canal  même,  dont 
il  reconnut  ainsi  la  direction  ;  mais  il 
faillit  périr  par  le  retour  précipité  de  la 
marée,  car  il  s'égara  durant  cette  re- 
connaissance. La  nuit  approchait  ; 
cependant  il  parvint  heureusement  à 
Hadjéroth  :  c'est  le  lieu  même  oii 
Moïse  avait  campé  avant  de  traverser 
la  mer  Rouge,  et  3,300  ans  avant 
Napoléon. 

VIII.    ANIMAUX    PARTICULIERS 
A   L'EGYPTE. 

En  faisant  connaître  ici  quelques-uns 
des  animaux  qui  sont  particuliers  à  l'E- 
gypte ,  nous  ne  les  qualifierons  pas  tous 
de  monstres,  quoique  un  auteur  ancien 


ait  dit  que  l'Afrique  en  nourrissait 
beaucoup ,  et  qu'elle  était  leur  vérita- 
ble patrie.  Plus  d'un  moderne  parta- 
gerait peut-être  cette  opinion,  s'il 
n'était  averti  qu'on  ne  doit  point  con- 
sidérer comme  tels  les  animaux  des 
climats  lointains ,  par  cela  seul  que 
ces  animaux  ne  ressemblent  pas  aux 
types  qui  lui  sont  familiers ,  à  ceux 
qu'il  a  l'habitude  de  voir  autour  de 
lui.  Sa  réserve  doit  même  aller  jus- 
qu'à se  garder  de  croire  qu'il  ne  peut 
exister  que  dans  ces  types,  des  formes 
assorties,  des  proportions  harmo- 
nieuses, des  mouvements  réguliers 
et  gracieux,  et  des  fonctions  faciles 
et  naturelles.  La  connaissance  des 
animaux  particuliers  à  l'Egypte  prou- 
vera à  plusieurs  égards  l'exactitude  de 
notre  remarqtie. 

Les  espèces  des  poissons  du  Nil 
sont  assez  variées  :  les  uns  s'éloignent 
peu  de  son  embouchure;  ce  sont  des 
habitués  de  la  mer,  qui  font  de  lon- 
gues excursions  dans  les  fleuves  où  ils 
cherchent  une  certaine  profondeur  et 
un  fond  qui  remplit  certaines  condi- 
tions. Les  autres  sont  répandus  dans 
tout  le  cours  du  Nil,  et  ils  en  sont  les 
véritables  habitants  ;  ils  sont  descendus 
en  Egypte  avec  lui  des  régions  plus- 
méridionales.  Le  plus  singulier  de  ces 
poissons  est  le  bichlr,  qui  tient  à  la 
fois  du  serpent  par  sa  forme  allongée 
et  la  nature  de  ses  téguments  ;  de 
cétacées,  en  ce  qu'il  est  pourvu  d'é 
vents  ou  d'ouvertures  dans  le  crâne 
par  où  l'eau  s'échappe  ;  enfin  des  qua- 
drupèdes, par  des  extrémités  analo- 
gues à  leurs  membres.  Sa  queue  est 
courte,  son  abdomen  est  de  grande  di- 
mension, et  ses  nageoires  dorsales 
très-nombreuses.  Il  a  environ  deux 
pieds  de  longueur,  et,  vivant  dans  les 
lieux  les  plus  profonds  du  fleuve,  les 
pêcheurs  le  prennent  très-rarement; 
il  est  carnassier;  sa  chair  est  blan- 
che et  savoureuse;  la  solidité  de  ses 
écailles  ne  permettant  pas  de  l'entamer 
avec  le  couteau,  on  le  fait  d'abord 
cuire  au  four  et  on  le  retire  ensuite 
de  sa  peau  comme  un  manchon  dfi 
son  étui.  'L^fahaka  est  un  autre  pois- 
son non  moins  singulier;  quoique  al- 


EGYPTE, 


19 


longé,  ayant  la  faculté  de  se  remplir 
(.'an-,  il  se  gonfle  en  respirant  à  la 
surface  de  l'eau;  son  ventre  devient 
très-volumineux,  et,  le  poids  du  dos 
venant  à  l'emporter,  l'animal  culbute 
et  demeure  renversé  sur  le  dos,  ayant 
l'apparence  d'un  globe  liérissé  d'épi- 
nes; celles-ci  servent  à  sa  défense, 
comme  au  hérisson  de  terre.  Le/a- 
lial.a  vient  en  Egypte  avec  les  eaux  de 
l'inondation;  le  débordement  le  jette 
dans  les  terres,  où  le  Nil  l'abandonne 
en  se  retirant;  toute  la  population  des 
campagnes  attend  ce  moment  avec 
impatience;  elle  ramasse  les  fahaka 
avec  empressement  et  y  trouve  une 
nourriture  abondante  ;  les  oiseaux  les 
recherchent  aussi;  enfin  les  enfants 
y  trouvent  le  sujet  d'un  divertisse- 
ment très-désiré;  ils  les  observent  et 
les  promènent  sur  les  eaux ,  les  lan- 
çant comme  des  billes  de  billard;  après 
la  mort  de  l'animal ,  ils  gonflent  et 
vident  sa  peau  à  volonté;  desséchés 
sous  leur  forme  sphéroïde ,  les  fahaka 
ont  la  faculté  de  conserver  l'air  dont 
ils  sont  remplis  et  peuvent  long-temps 
servir  de  ballon  après  leur  mort.  On 
dit  que  ce  poisson  a  de  la  voix.  Les 
habitants  de  l'Egypte  connaissent  aussi 
le  silure  tremblant^  qui  est  un  pois- 
son électriqiie;  les  Arabes  le  nomment 
raadou  raasch^  le  tonnerre  ^  n'igno- 
rant pas  les  propriétés  électriques  qui 
rendent  ce  poisson  si  remarquable.  Ils 
croient  que  la  couche  de  graisse  qu'on 
trouve  sous  sa  peau ,  et  qui  est  son 
appareil  électrique,  est  un  remède  in- 
faillible contre  beaucoup  de  maladies; 
on  la  brûle  sur  des  brasiers  et  on  ex- 
pose le  malade  au  contact  du  gaz  pro- 
duit p.TT  la  combustion. 

Le  système  général  Ats  oiseaux  de 
l'Kgypte  comprend  des  ordres  et  des 
familles  très-variés,  tels  que,  parmi 
les  oiseaux  de  proie ,  les  vautours , 
les  éperviers,  les  chouettes;  parmi  les 
grimpeurs ,  les  couas  et  les  coucals  ; 
parmi  les  passereaux ,  l'hirondelle  ,  la 
mouette ,  le  merle ,  la  fauvette ,  le 
roitelet,  l'alouette,  le  moineau,  le 
bouvreuil;  parmi  les  passerigalles , 
les  piijeons  et  les  colombes  ;  parmi  les 
échassiers ,   le  pluvier,  le   vanneau, 


le  héron,  l'ibis  blanc  et  l'ibis  noir,  le 
rhyncée  du  cap  de  Bonne-Espérance , 
les  chevaliers  ;  enfin  parmi  les  palmi- 
pèdes, les  hirondelles  de  mer,  le  cor- 
moran et  les  canards. 

Le  IN  il  a  de  grandes  tortues  d'eau 
douce ,  comme  tous  les  autres  grands 
fleuves  des  pays  chauds  ;  on  a  trouvé , 
en  effet,  des  trionyx,  ou  grande  tor- 
tue du  Nil ,  dans  les  rivières  de  la 
Géorgie,  de  la  Caroline,  du  Sénégal, 
de  la  Perse  et  de  l'Inde ,  et  toutes  ces 
tortues  se  ressemblent  par  des  carac- 
tères essentiels.  Les  trionyx  ont  leur 
mâchoire  garnie  de  véritables  lèvres 
mobiles;  elles  tournent  sur  elles-mêmes 
en  nageant,  de  sorte  que  lorsqu'elles 
sont  à  fleur  d'eau ,  on  voit  alternati- 
vement leur  dos  et  leur  ventre.  C'est 
ce  que  font  aussi  les  cétacées  qui  allai- 
tent leurs  petits,  et  qui  leur  procurent 
ainsi  le  moyen  de  venir  puiser  à  la 
surface  de  l'eau  l'air  nécessaire  à  leur 
respiration.  Les  trionyx  du  Nil  ont 
jusqu'à  3  pieds  de  longueur. 

Parmi  les  reptiles  du  Nil  on  distin- 
gue aussi  le  tupinambis,  qui  vit  sur  les 
bords  du  fleuve  et  y  va  chercher  sa 
nourriture  au  fond  des  eaux.  Ce  lézard, 
de  3  à  4  pieds  de  longueur ,  jouit  d'une 
très-bonne  réputation  parmi  la  popu- 
lation égyptienne  ;  on  ne  l'appelle  que 
la  sauvegarde ,  le  sauveur,  le  mo- 
nitor  :  on  prétend,  en  effet,  que  lors- 
que des  hommes  se  trouvent,  à  leur 
iiiiu,  menacés  par  le  crocodile,  le 
tupinambis  s'empresse  de  les  avertir, 
par  ses  sifflements,  delà  présence  du  re- 
doutable amphibie.  Ces  sifflements  sont 
en  effet  des  cris  d'alarme,  par  lesquels 
le  tupinambis  exprime  son  propre  ef- 
froi à  la  vue  du  crocodile,  qui  est  pour 
lui  un  ennemi  très-dangereux.  Le 
monitor  n'a  point  les  pattes  palmées 
comme  les  autres  reptiles  nageants;  sa 
queue  est  comprimée  latéralement  et 
surmontée  d'une  crête  longitudinale 
très-prononcée.  Il  y  aaussiuntupinam 
bis  du  désert;  il  ressemble  à  celui  du  Nil; 
seulement  sa  queue  n'a  point  de  crête 
et  elle  est  presque  exactement  ronde  ; 
Hérodote  désigne  celui-ci  sous  le  nom 
de  crocodile  terrestre,  et  les  bateleurs 
du  Kaire  l'emploient  assez  ordinaire- 
2. 


L'UNIVERS. 


ment  dans  leurs  parades,  j^abliques, 
après  toutefois  avoir  arraché  les  dents 
à  cet  animal  très-carnassier.  En  cap- 
tivité, il  refuse  toute  nourriture  .  et 
c'est  par  la  violence  qu'on  parvient  à 
lui  en  faire  avaler. 

Les  espèces  des  couleuvres  sont  as- 
sez nombreuses  en  Egypte  ;  on  a  donné 
la  description  des  cinq  principales;  la 
plus  jolie  de  toutes  est  la  couleuvre  à 
capuchon,  remarquable  par  la  dispo- 
sition très-gracieuse  de  ses  couleurs ,  la 
brièveté  de  sa  queue  et  celle  de  son  corps 
entier,  qui  ne  dépasse  guère  un  pied. 
Une  grande  tache  noirâtre,  qui  couvre 
le  dessus  de  sa  tête ,  depuis  le  bout  du 
museau  jusqu'à  l'occiput ,  et  qui  figure 
un  capuchon ,  a  fait  donner  à  cette 
couleuvre  le  nom  qu'elle  porte.  Le 
scy thaïe  des  Pyramides ,  qui  ressem- 
ble beaucoup  à  la  vipère ,  a  comme 
elle  des  crochets  venimeux;  il  parvient 
rarement  à  une  longueur  de  deux 
pieds  ;  il  est  très-redouté  au  Kaire  et 
dans  les  environs  des  Pyramides;  c'est 
contre  lui  surtout  qu'on  invoque  la 
science  et  le  pouvoir  surnaturel  des 
psylles ,  dont  nous  parlerons  tout  à 
l'heure.  'Lavipère  céraste^  ou  cornue, 
n'est  pas  moms  redoutable  ;  au-dessus 
de  chacun  de  ses  deux  yeux  naît  une  pe- 
tite éminence  ou  petite  corne ,  de  2  a  3 
lignes  de  hauteur,  s'inclinant  un  peu 
en  arrière;  c'est  de  là  que  le  céraste  a 
"tiré  son  nom.  La  vipère  hajé  est  égale- 
înent  très-connue  des  habitants  de  l'E- 
gypte ;  elle  n'a  pas  moins  de  cinq  pieds 
de  longueur,  et  trois  pouces  de  tour. 
Cette  vipère  a  la  faculté  d'élargir  en 
manière  de  disque  la  partie  la  plus 
antérieure  de  son  corps,  en  le  redres- 
sant et  paraissant  marcher  sur  le  reste. 
Dès  qu'on  l'approche,  elle  dresse  sa 
tête  pour  veillCT  à  sa  défense;  sa  mor- 
sure est  très-dangereuse  ;  la  plus  petite 
Îuantité  de  venin ,  placée  par  inCision 
ans  la  cuisse  d'un  pigeon,  détermine 
chez  lui  des  vomissements  abondants, 
de  violentes  convulsions,  et  il  meurt 
au  bout  d'un  quart  d'heure.  Cette  vi- 
père est  très-répandue  en  Egypte,  dans 
les  fossés,  et  plus  souvent  dans  les 
«bainps;  les  cultivateurs  connaissent 
le  danger  d'une  pareille  rencontre, 


mais  ils  savent  aussi  qu'il  n'y  en  a  pas 
en  n'en  approchant  pas  à  une  cer- 
taine distance;  la  vipère  se  contente  de 
les  suivre  du  regard ,  après  avoir  dressé 
sa  tête.  Les  bateleurs  du  Kaire  par- 
viennent cependant  à  apprivoiser  ce 
redoutable  reptile  ;  après  lui  avoir  ar- 
raché les  crochets  venimeux,  ils  le 
dressent  à  un  grand  nombre  de  tours 
qui  charment  la  population  de  l'Egypte 
et  charmeraient  aussi  sans  doute'celle 
de  l'Occident.  La  vipère  hajé  se  change 
en  bâton ,  contrefait  le  mort ,  etc.  Pour 
en  faire  un  bâton  ,  le  bateleur  crache 
dans  la  gueule  du  serpent ,  le  contraint 
à  la  fermer,  lui  appuie  la  main  sur 
la  tête ,  et  aussitôt  le  serpent  devient 
roide  et  immobile  ;  il  semble  tombé  en 
catalepsie,  et  ne  se  réveille  que  lorsque 
les  bateleurs  saisissent  sa  queue  et  la 
roulent  fortement  dans  leurs  mains. 
Ceci  rappelle  tout  ce  que  l'antiquité 
nous  a  dit  àes  psylles,  ou  individus 
qui  ont  le  don  de  charmer  les  serpents 
et  de  guérir  leurs  morsures. 

Plusieurs  auteurs  ont  attesté  la  vé- 
rité de  leur  science  sur  ce  point;  il  pa- 
raît que  les  psylles  d'Egypte  étaient  les 
plus  célèbres  ;  ils  y  formaient  une  cor- 
poration qui  s'est  perpétuée  jusq_u'à 
nos  jours.  Les  psylles  actuels  affir- 
ment que  tout  homme  qui  ne  descen- 
drait pas  d'un  psylle  de  pure  race  psylle, 
tenterait  en  vam  d'exercer  leur  pro- 
fession (car  c'en  est  une,  parce  qu'ils 
sont  habituellement  appelés  pour  pur= 
ger  les  habitations  des  serpents  qui  s'y 
introduisent  très -fréquemment  ).  On 
chasse  les  couleuvres  comme  on  chasse 
les  souris  de  nos  demeures ,  sans  en 
être  effrayé ,  quand  on  les  rencontre 
dans  les  chambres ,  ou  sur  les  lits  et 
autres  meubles.  On  appelle  un  psylle 
pour  se  défaire  des  serpents , dange- 
reux. Les  psylles  figurent,  en  Egypte , 
dans  les  fêtes  et  promenades  religieu- 
ses, et  en  sont  un  des  plus  curieux 
ornements  :  ils  portent  l'émotion  du 
peuple  au  plus  haut  degré  d'énergie. 
Dans  les  principales  rues  du  Kaire, 
les  psylles  y  paraissent  presque  nus  , 
affectant  des  manières  d'insensés ,  et 
portant  des  besaces  assez  vastes ,  afln 
d'y  rassembler  un  plus  grand  nombre 


I^GYPTE. 


de  serpents-  Ils  se  font  un  mérite  d'a- 
voir de  ces  animaux  enlacés  autour 
d'eux ,  enveloppant  leur  cou ,  leurs 
bras  et  toutes  les  autres  parties  de 
leur  corps.  Pour  exciter  davantage 
l'intérêt  des  spectateurs,  ils  Sfe  font 
piquer  et  déchirer  la  poitrine  eft  le 
ventre  par  les  serpents ,  et  réagissent 
avec  une  sorte  de  fureur  sur  eux,  af- 
fectant de  les  manger  tout  crus.  Dans 
les  jours  ordinaires ,  les  plus  pauvres 
d'entre  les  psylles  se  dévouent  au 
métier  de  bateleur  dans  les  carre- 
fours et  lieux  très-fréquentés  :  ils  em- 
ploient les  serpents  de  toutes  les  fa- 
çons, variant  tous  leurs  tours,  au 
moyen  desquels  ils  espèrent  exciter 
une  extrême  surprise ,  et  jusqu'à  de 
vifs  sentiments  de  terreur.  Le  serpent 
qu'ils  préfèrent  est  la  couleuvre  hajé. 
Les  gens  riches  qui  craignent  les  ser- 
pents s'adressent  aux  psylles  pour  en 
préserver  leurs  maisons  :"  mais  c'est  le 
plus  petit  nombre  qui  agit  ainsi  par 
prévoyance,  les  psylles  étant  peu  nom- 
breux, et  très-exigeants  quant  à  leur 
salaire.  Le  spirituel  Denon  raconte 
qu'étant  un  jour  chez  le  général  en  chef 
Bonaparte,  au  Kaire,  on  y  introduisit 
des  psylles ,  et  on  leur  lit  plusieurs 
questions  relativement  au  mystère  de 
leur  secte  et  à  la  relation  qu'elle  a 
avec  les  serpents ,  auxquels  ils  parais- 
saient commander  ;  ils  montraient  plui 
d'audace  que  d'intelligence  dans  leurSP 
réponses.  On  en  vint  à  l'expérience  : 
Pouvez-vous  connaître ,  leur  dit  le 
général,  s'il  y  a  des  serpents  dans  ce 
palais.^  et,  s'il  y  en  a,  pouvez-vous  les 
obliger  de  sortir  de  leur  retraite  .^  Ils 
répondirent  par  une  affirmation  sur 
les  deux  questions  :  on  les  mit  à  l'é- 
preuve ,  ils  se  répandirent  dans  les 
appartements  ;  un  moment  après ,  ils 
déclarèrent  qu'il  y  avait  un  serpent. 
Ils  recommencèrent  leur  recherche, 
pour  découvrir  où  il  était:  ils  prirent 
quelques  convulsions  en  passant  de- 
vant une  jarre  placée  à  l'angle  d'une 
des  chambres  du  palais,  et  indiquèrent 
que  l'animal  était  là;  effectivement  on 
le  trouva  :  ce  fut  un  vrai  tour  d'adresse, 
et  les  spectateurs  convinrent  que  ces 
psylles  étiiient  fort  avisés.  Il   paraît 


qu'ils  placent  leur  confiance  dans  un 
appel  qui  imite  le  cri  d'amour  du  ser- 
pent. L'habileté  consiste  à  en  bien 
contrefaire  la  voix,  par  un  sifflement 
tantôt  sonore  comme  le  mâle,  tantôt 
plus  étouffé  comme  celui  de  la  femelle, 
etce  n'est  effectivement  qu'à  cette  con- 
dition que  le  serpent  peut  entrer  en 
émoi,  et  se  déterminer  à  quitter  sa 
retraite. 

Avec  de  jolis  serpents,  il  y  a  aussi 
en  Egypte  de  jolis  lézards.  Ces  ani- 
maux sont  en  général  de  forme  élé- 
gante ,  parés  de  couleurs  très-vives , 
et  d'une  extrême  agilité;  ils  ont  quel- 
que intelligence  et  sont  d'un  naturel 
doux  et  timide.  Mais,  s'ils  se  défen- 
dent, ils  montrent  à  la  fois  du  cou- 
rage et  de  l'adresse.  Une  fois  accou- 
plés ,  les  deux  individus  restent 
ensemble  pendant  toute  la  saison  ;  le 
mâle  se  bat  avec  acharnement  pour 
conserver  sa  femelle. 

Le  plus  connu ,  à  juste  titre,  de  tous 
les  lézards  d'Egypte ,  est  le  crocodile. 
Sa  férocité,  sa  structure  monstrueuse, 
sa  taille  de  30  à  40  pieds,  l'ont  tou- 
jours fait  remarquer  ;  les  anciens  ob- 
servèrent ses  habitudes ,  et  la  relation 
qu'en  a  écrite  le  père  de  l'histoire, 
Hérodote ,  est  encore  vraie  en  ses 
points  principaux.  «  .Te  vais  parler,  dit- 
il  ,  des  mœurs  du  crocodile.  Pendant 
les  quatre  mois  d'hiver,  ces  animaux 
ne  prennent  aucune  nourriture.  Le 
crocodile  ,  quoique  quadrupède  ,  vit 
également  à  terre  et  dans  l'eau  ;  mais 
il  pond  toujours  ses  œufs  sur  le  sable, 
où  ils  éclosent.  Il  passe  la  majeure 
partie  du  jour  à  sec,  et  la  nuit  tout 
entière  dans  le  fleuve,  dont  l'eau- a 
une  température  plus  chaude  que  n'est 
alors  celle  de  l'air  et  de  la  rosée.  De 
tous  les  animaux  que  nous  connais- 
sons ,  le  crocodile  est  celui  sans  doute 
dont  l'accroissement  est  le  plus  ex- 
traordinaire. Ses  œufs  ne  sont  pas 
beaucoup  plus  grands  que  ceux  d'une 
oie,  et  il  en  sort  par  conséquent  un 
animal  proportionné  ;  cependant  cet 
animal  en  grandissant  atteint  jusqu'à 
17  coudées  de  longueur,  et  quelque 
fois  davantage.  11  a  les  yeux  d'un  co- 
chon, les  dents  saillantes  en  dehors , 


L'UNIVERS 


et  très-grandes  dans  la  proportion  de 
son  corps.  Il  est  le  seul  de  tous  les 
animaux  qui  n'ait  point  de  langue ,  le 
seul  aussi  dont  la  mâchoire  inférieure 
ne  soit  pas  mobile,  et  qui  fasse  au  con- 
traire retomber  la  mâchoire  supérieure 
sur  l'inférieure.  Il  a  des  ongles  extrê- 
mement forts,  et  une  peau  écailleuse 
qui  est  impénétrable  sur  le  dos.  Il  voit 
mal  dans  l'eau ,  mais,  en  plein  air,  sa 
vue  est  très-perçante.  Comme  il  se 
nourrit  particulièrement  dans  le  Nil , 
il  a  toujours  l'intérieur  de  la  gueule 
tapissé  d'insectes  qui  lui  sucent  le 
sang.  Tourtes  les  espèces  d'animaux 
terrestres  ou  d'oiseaux  le  fuient;  le 
trochilus ,  seul ,  vit  en  paix  avec  lui , 
parce  que  ce  petit  oiseau  lui  rend  un 
grand  service  :  toutes  les  fois  que  le 
crocodile  sort  de  l'eau  pour  aller  sur 
la  terre,  et  qu'il  s'étend,  la  gueule 
entr'ouverte  (ce  qu'il  a  coutume  de 
faire  en  se  tournant  vers  le  vent  du 
midi),  le  trochilus  s'y  glisse  et  avale 
tous  les  insectes  qui  s'y  trouvent  :  le 
crocodile,  reconnaissant,  ne  lui  fait 
aucun  mal. 

«  Il  y  a  plusieurs  manières  de  chasser 
ces  animaux;  voici  celle  qui  paraît  la 
plus  remarquable.  Après  avoir  attaché 
a  un  hameçon  le  dos  d'un  porc ,  et 
l'avoir  jeté  "au  milieu  du  fleuve,  les 
chasseurs  se  placent  sur  la  rive  ,  et 
frappent  un  petit  cochon  qu'ils  ont  ap- 
porté avec  eux.  Le  crocodile ,  enten- 
dant les  cris  de  l'animal ,  se  dirige  vers 
le  lieu  d'où  vient  la  voix ,  et ,  rencon- 
trant dans  son  chemin  l'appât  qui  a 
été  tendu,  l'avale  avec  l'hameçon. 
Alors  les  chasseurs  le  tirent  à  eux , 
et  lorsque  le  crocodile  arrive  sur  la 
terre,  un  d'entre  eux,  avant  tout, 
s'avance  et  enduit  les  yeux  de  l'ani- 
mal d'argile  délayée  qu'il  a  préparée  ; 
avec  cette  précaution ,  on  vient  facile- 
ment à  bout  du  reste  ;  autrement ,  il 
en  coûterait  beaucoup  de  peine.  » 

Voilà  ce  qui  se  disait  en  Egypte  sur 
le  crocodile,  du  temps  d'Hérodote.  Les 
observateurs  modernes  ont  rectifié,  en 
certains  points,  une  telle  narration. 
Ainsi ,  dans  le  cas  où ,  au  commence- 
ment des  choses,  le  crocodile  passait 
quatre  mois  sans  prendre  de  nourri- 


ture, comme  on  l'a  raconté  aussi  des 
crocodiles  de  l'Amérique,  il  mange 
aujourd'hui  durant  toute  l'année.  Il  y 
avait  autrefois  des  crocodiles  dans  la 
Basse  comme  dans  la  Haute-Egypte. 
Au  co*ntraire,  on  remonte,  de  nos 
jours,  centlieuesdu  Nil,  depuis  son  em- 
bouchure, sans  en  apercevoir  :  il  paraît 
que  c'est  l'élévation  de  la  température 
qui  retient  le  crocodile  dans  la  Haute- 
Egypte.  Il  est  habituellement  cruel , 
farouche,  inquiet,  audacieux, prudent 
et  rusé.  Il  guette  les  femmes  qui  vien- 
nent puiser  de  l'eau  au  Nil ,  et  les  en- 
lève s'il  le  peut.  Un  Albanais  dormant 
dans  sa  tente ,  près  du  Nil ,  fut  saisi 
par  une  jambe  et  entraîné  dans  le  Nil. 
Ceci  se  passa  près  d'Esnéh  en  1820. 
Le  crocodile  vit  dans  l'air,  mais  il  pré- 
fère l'eau,  pour  laquelle  il  est  plus  par- 
ticulièrement organisé.  C'est  la  cha- 
leur solaire  qui  fait  éclore  ses  œufs; 
M.  Cailliaud,  dans  son  voyage  en  Nu- 
bie, recueillit  des  œufs  de  crocodile, 
les  déposa  dans  sa  barque ,  qui ,  un  ma- 
tin, fut  envahie  par  autantde  petits  cro- 
codiles ;  ils  étaient  éclos  bien  naturelle- 
ment. Lestupinambis,  dont  nous  avons 
déjà  parlé,  et  l'ichneumon  ,  détruisent 
uii  grand  nombre  d'œufs  de  crocodile. 
Lorsqu'ils  se  rendent,  dans  le  jour,  en 
troupes,  sur  les  rives  du  Nil ,  l'un  d'eux 
fait  le  guet,  en  appliquant  l'oreille  sur 
le  sol ,  afin  d'en  tendre  le  moindre  bruit. 
A  l'égard  de  sa  langue,  la  vérité  est  qu'il 
en  a  une,  mais  peu  épaisse,  et  enga- 
gée dans  des  téguments.  Il  est  vrai 
aussi  que  la  mâchoire  inférieure  n'est 
presque  pas  mobile,  et  c'est  la  mâ- 
choire supérieure  qui  joue  sur  elle  ; 
mais  la  mâchoire  supérieure  ne  forme 
qu'un  steul  tout  avec  sa  tête  entière. 
C'est  de  cette  manière  que  les  anciens 
ont,  en  effet,  représenté  le  mouve- 
ment de  la  mâchoire  supérieure  du 
crocodile,  notamment  sur  les  médail- 
les romaines  de  la  colonie  de  Nîmes. 
La  dureté  de  la  peau  du  crocodile  est 
aussi  une  vérité  incontestable;  les  bal- 
les de  calibre ,  tirées  à  une  distance 
moyenne,  glissent  sur  ses  écailles,  et 
le  réveillent  à  peine,  s'il  est  endormi. 
C'est  un  petit  pluvier  qui  nettoie  sa 
gueule  des  innombrables  insectes  (jui 


EGYPTE. 


l'assiègent,  et  dont  le  défaut  de  langue 
mobile  ne  lui  permettrait  pas  de  se  dé- 
barrasser. Enfin,  on  a  apporté  en 
France  plusieurs  momies  de  crocodiles 
très  -  artistement  embaumés.  Quand 
le  mâle  approche lafemelle,illa tourne 
sur  le  dos ,  et  s'il  oublie ,  ou  s'il  est 
empêché  de  la  retourner ,  quand  il  la 
quitte ,  elle  ne  peut  changer  sa  position 
par  ses  seuls  etïbrts,  et  devient  ainsi 
la  proie  des  chasseurs.  On  porte  à  cinq 
le  nombre  des  espèces  de  crocodiles 
qui  vivent  dans  le  K\\. 

Parmi  les  autres  animaux  dont  il 
nous  est-venu  d'Égv'pte  un  grand  nom- 
bre de  momies,  on  doit  surtout  remar- 
quer l'ibis,  dont  les  Égyptiens  connu- 
rent deux  espèces ,  le  blanc  et  le  noir, 
qui  vivent  d'insectes,  de  vers  aquati- 
ques, et  même  de  poissons.  Les  an- 
ciens ont  attribué  la  sépulture  que  les 
Égyptiens  accordaient  a  l'ibis,  a  leur 
reœnnaissance  fondée  sur  ce  que  l'ibis 
détruisait  les  serpents.  II  est  connu 
aujourd'hui  que  l'ibis  ne  fait  point  la 
guerre  à  ces  reptiles.  Les  ibis  ne  ni- 
chent point  en  Egypte,  et  ils  y  arri- 
vent des  que  le  Nil  commence  à  croî- 
tre; ils  disparaissent  avec  l'inondation. 
L'ibis  était  consacré  au  grand  dieu 
Thôth ,  l'inventeur  des  sciences  et  des 
lettres,  et  il  est  figuré  très-fréquemment 
sur  les  monuments  antiques.  On  attri- 
bue aussi  à  cet  oiseau  l'invention  des 
clystères  ;  on  raconte  que  lorsqu'il  est 
malade ,  il  s'injecte  de  l'eau  dans  l'anus, 
au  moyen  de  son  bec  et  de  son  cou  , 
qui  soiit  fort  longs.  Les  ibis  se  voient 
en  Isubie,  où  les  voyageurs  les  ont 
plusieurs  fois  observés;  on  les  trouve 
également  dans  toute  l'Afrique. 

Les  chauce-souris  sont  très-abon- 
dantes en  Egypte,  il  yen  a  huit  genres 
distincts  ;  elles  habitent  l'intérieur  des 
temples  abandonnés,  les  tombeaux  et 
les  autres  édifices  ruinés.  Les  unes 
poursuivent  leur  proie  dans  les  airs, 
les  autres  la  saisissent  sur  les  arbres. 
Celle  qu'on  appelle  la  roussette  n'a 
presque  pas  de  queue,  et  on  a  observé 
que  sa  face  ressemblait  à  celledu  chien  ; 
on  trouve  les  roussettes  en  grand  nom- 
bre, surt'ut  dans  les  chambres  de  la 
'irande  pyramide.  On  sait  que  les  rous- 


settes sont  susceptibles  d'éducation; 
qu'elles  s'attachent  aux  personnes  qui 
en  prennent  soin;  on  les  accoutume 
aussi  à  être  caressées  par  tout  le 
monde;  elles  lèchent  comme  les 
chiens ,  et  en  ont  toute  la  familiarité. 
D'autres  fois,  elles  témoignent  une 
affection  particulière  pour  leurs  maî- 
tres, en  mordant  ou  en  égratignant 
les  personnes  qu'elles  ne  connaissent 
pas.  On  est,  toutefois,  peu  disposé  à 
élever  des  roussettes,  à  cause  de  leur 
odeur  et  de  celle  de  leurs  urines. 
Uichneumon  est  aussi  un  animal  as- 
sez timide  pour  être  susceptible  d'édu- 
cation ;  on  en  achète  de  jeunes ,  qui 
font  la  chasse  aux  rats  et  aux  souris 
dans  les  maisons.  Il  devient  doux  et 
caressant  en  domesticité  ;  il  distingue 
la  voix  de  son  maître ,  et  le  suit  pres- 
que aussi  fidèlement  qu'un  chien.  1{ 
mange  dans  le  lieu  le  plus  retiré  et  le 
plus  "obscur,  et  il  ne  faut  alors  l'ap- 
procher qu'avec  beaucoup  de  précau- 
tions. Il  lape'  en  buvant,  et  lève  une 
jambe  de  derrière  en  pissant:  il  a  à  la 
fois  des  habitudes  du  chien  et  des 
grands  carnassiers.  Il  vit  de  rats,  de 
serpents ,  d'oiseaux  et  d'œufs.  Lors- 
que l'inondation  le  pousse  vers  les  vil- 
lages ,  il  y  détruit  les  poules  et  les  pi- 
geons ;  mais  le  renard  lui  fait  la  guerre, 
et  surtout  le  lézard  nommé  tupinam- 
bis,  très-friand  aussi  des  œufs  de  cro- 
codile, mais  plus  adroit  et  plus  agile 
que  l'ichneumon.  Les  anciens  ont 
dit  que,  pour  attaquer  un  serpent, 
l'ichneumon  se  roule  dans  la  vase, 
qu'il  la  fait  sécher  au  soleil ,  pour  s'en 
faire  une  espèce  de  cuirasse,  qu'il  pré- 
serve son  museau  en  repliant  sa  queue 
autour,  et  qu'ainsi  armé,  il  se  jette 
sur  les  plus  grands  serpents. 

Quant  aux  grands  quadrupèdes  ,  on 
trouve  aussi  ''en  Egypte  fa  célèbre 
/lyè/ie  d'Orient  ;  elle  y  vit  dans  les  lieux 
les  plus  reculés,  et  sur  h  lisière  du  dé- 
sert ;  les  terrains  déchirés  lui  servent 
aussi  d'asile.  EHe  inspire  peu  de  ter- 
reur, et  n'attaque  que  les  troupeaux 
ou  les  aniinaux  isolés.  Le  scna^ai 
est  le  loup  d'Egypte  ;  il  est  également 
très-rusé,  très-h'nrdi,  et  vit  des  proif^ 
qu'il  se 'procure  par  tous  les  moyen.'. 


L'UNIVERS. 


connus.  On  peut  dire  qu'en  général , 
les  animaux  d'Egypte  ont  moins  de 
férocité  qu'en  d'autres  climats  ;  le  cro- 
codile même  y  est  plus  timide. 

L'hippopotame  habite  les  régions 
plus  méridionales  du  Nil;  il  ravage 
les  récoltes  ,  mais  n'attaque  pas 
l'homme.  On  le  repousse  dans  le  Nil 
avec  des  feux  allumés  et  beaucoup  de 
bruit. 

Si ,  à  cette  nomenclature  des  ani- 
maux les  plus  remarquables  parmi  ceux 
qui  se  trouvent  en  Egypte ,  on  voulait 
ajouter  la  liste  de  ceux  qui  furent  con- 
nus par  les  anciens  Égyptiens ,  et  qui 
sont  figurés  par  la  peniiure  ou  par  la 
sculpture  dans  leurs  monuments,  il 
faudrait  nommer  les  principaux  ani- 
maux de  l'Afrique  et  de  l'Asie ,  des  oi- 
seaux ,  surtout  des  quadrupèdes.  On  a 
trouvé  un  tombeau  très-antique  entiè- 
rement peint  de  figures  d'oiseaux  dit- 
férents ,  au  nombre  de  plus  de  cent , 
et  tout  autant  de  quadrupèdes ,  en  par- 
tie étrangers  à  l'Egypte ,  entre  autres , 
une  espèce  de  congoro  ,  l'éléphant,  et 
un  ours  brun  mené  par  des  bateleurs , 
en  compagnie  d'un  singe.  On  voit 
aussi  sur  les  monuments  sculptés,  des 
singes  de  l'intérieur  de  l'Afrique,  des 
perroquets  au  plus  riche  plumage ,  des 
éléphants,  et  même  la  girafe,  figurés 
parmi  les  tributs  payés  par  les  peuples 
vaincus.  Il  paraît  également  certain 
que  les  anciens  rois  d'Egypte  emme- 
naient avec  eux  à  la  guerre  un  lion 
apprivoisé ,  qui  les  secondait  et  les  gar- 
dait dans  le  combat.  On  a  parlé  aussi 
en  d'autres  temps  de  quelques  lions 
apprivoisés;  Méhémet-Ali ,  vice-roi  ac- 
tuel d'Egypte ,  en  a  un  dans  son  pa- 
lais ,  et  assis  habituellement  auprès  de 
lui. 

Parmi  les  végétaux  observés  eu 
Egypte ,  les  uns  y  sont  indigènes ,  d'au- 
tres y  arrivent  par  les  vents  ou  par  le 
Nil.  Entre  les  arbres  particuliers  à  la 
Haute-Egypte ,  il  faut  compter  le  pal- 
mier, le  doum  et  le  sayaL.  \! acacia 
nilotica  est  un  des  arbres  qui  appar- 
tiennent à  la  Haute  et  à  la  Basse- 
Egypte  ;  d'autres  ne  viennent  que  par 
la  culture ,  et  tels  sont  le  sycomore  et 
le  tamarinier,  originaires  de  l'intérieur 


de  l'Afrique,  le  cordia  myxa ,  l'acacia 
lebbeek  et  le  cassia  fistula,  originaires 
de  l'Inde.  Dans  la  Basse-Egypte ,  faci- 
lement inondée ,  croissent  les  roseaux, 
deux  espèces  de  nymphœa  ou  lotus,  et 
enfin  le /««/jjrKJ,  autrefois  très-com- 
mun ,  aujourd'hui  très-rare  dans  cette 
contrée.  Il  y  a  quelques  végétaux  dans 
le  désert.  On  sème  dans  les  terres  ar- 
rosées le  trèfle  et  plusieurs  autres 
plantes  de  la  classe  des  légumineuses  ; 
on  cultive  le  riz ,  le  froment ,  les  fèves, 
l'orge,  le  blé,  la  laitue,  les  lupins, 
la  gesse ,  les  pois  chiches ,  les  lentilles 
et  le  blé  de  Turquie;  le  pavot,  le  tabae 
et  le  chanvre  y  sont  abondants  ;  on  n'y 
connaît  ni  le  seigle  ni  l'avoine.  La 
canne  à  sucre ,  le  coton  et  l'indigo  y 
viennent  très-bien.  Il  n'y  a  en  Egypte 

3ue  du  blé  barbu ,  et  on  en  a  retrouvé 
ans  des  tombeaux ,  où  il  était  déposé 
dès  la  plus  haute  antiquité. 

De  toutes  les  plantes  d'Egypte ,  le 
papyrus ,  ou  byblos ,  fut  une  des  plus 
utiles  dans  les  temps  de  la  prospérité 
de  cet  empire.  Il  servait  de  papier  dans 
l'Orient ,  dans  l'empire  romain  ,  et  la 
France  même  jusqu'au  XI'  siècle.  Le 
papyrus ,  très-rare  aujourd'hui ,  crois- 
sait dans  les  lacs  et  dans  les  ma- 
rais; il  s'élevait  à  dix  pieds  de  haut 
environ  ;  sa  tige  porte  au  sommet  une 
chevelure  qui  n'est  d'aucun  usage.  Pour 
faire  du  papyrus  à  écrire  avec  cette 
tige,  on  retranchait  les  deux  extrémités, 
on  coupait  la  tige  en  deux  parties  éga- 
les dans  sa  longueur,  et  on  séparait 
successivement ,  avec  une  pointe ,  les 
tuniques ,  au  nombre  de  vingt  environ, 
qui  forment  cette  tige ,  dont  le  diamè- 
tre est  de  deux  ou  trois  pouces.  La 
blancheur  des  tuniques  croissait  à  me- 
sure qu'on  approchait  du  centre.  On 
les  étendait  séparément;  chacune  d'el- 
les formant  une  feuille  ,  et  après  di- 
verses préparations,  on  collait  deux 
feuilles  l'une  sur  l'autre,  mais  placées  de 
manière  que  leurs  fibres  se  croisassent  ; 
la  feuille  prenait  par-là  une  suffisante 
consistance.  On  battait,  pressait  et 
polissait  chaque  feuille,  et  avec  plu- 
sieurs, collées  à  la  suite  l'une  de  l'autre, 
on  faisait  des  pièces  de  papier  de  tou- 
tes longueurs.  On  enduisait  ensuite  ce 


EGYPTE. 


35 


papier  d'huile  de  cèdre ,  comme  très- 
propre  à  le  préserver  de  la  corruption. 
On  possède ,  écrites  sur  papyrus  d'É- 
gvpte  ,  des  chartes  de  rois  de  France , 
(i  empereurs  et  de  papes  ;  des  livres  en 
grec  ou  en  latin  ,  qui  remontent  aux 
premiers  temps  de  la  monarchie  fran- 
çaise ;  mais  l'antiquité  de  ces  monu- 
ments écrits  ne  peut  entrer  en  consi- 
dération à  côté  des  papyrus  égyptiens 
découverts  en  Egypte ,  dans  des  jarres 
d'argile ,  hermétiquement  scellées ,  et 
déposées  dans  les  tombeaux.  Ces  papy- 
rus sont  de  toute  nature  ;  il  y  a  des 
rituels  ou  livres  de  prières  pour  les 
morts ,  des  registres  de  comptabilité , 
de  simples  lettres ,  des  dossiers  de 
procès ,  et  surtout  des  contrats  passés 
entre  particuliers  pour  achats  et  ven- 
tes ,  et  autres  conventions  civiles- 
(Quelques-uns  de  ces  contrats  en  carac- 
tères égyptiens  remontent  même  aux 
temps  antérieurs  à  Moïse ,  et  n'ont  pas 
à  présent  moins  de  3500  ans  d'anti- 
(juité;  ils  sont  bien  conservés,  grâces 
à  la  salubrité  des  lieux  oh  ils  ont  été 
déposés ,  et  vraisemblablement  aussi 
à  la  bonne  préparation  de  cette  espèce 
de  papier,  dont  aucun  de  nos  papiers 
modernes  n'égalera  jamais  la  solidité 
et  la  durée.  Les  anciens  se  servirent 
de  plusieurs  sortes  de  papjTus  ;  le  plus 
lin  et  le  plus  beau  était  le  papyrus 
royal,  et  papyrus  aiigustits  sous  les 
Romains;  venait  ensuite  le  papyrus 
hiératique ,  servant  aux  écritures  et 
aux  livres  qui  intéressaient  la  religion  ; 
on  l'appela  plus  tard  livius,  pour  flatter 
Livie,  la  femme  d'Auguste.  Ces  déno- 
minations varièrentdans  la  suite,  quand 
on  fabriqua  du  papyrus  à  Rome  et  en 
d'autres  villes  de  l'ancien  monde,  là  où 
la  nature  du  sol  favorisait  la  végétation 
de  cette  plante  aquatique.  L'Egypte  en 
cultiva  cependant  plus  que  toute  autre 
contrée.  Saint  Jérôme  dit  que,  de  son 
temps ,  l'usage  du  papyrus  était  géné- 
ral ;  aussi  on  avait  grevé  cette  pro- 
duction et  cette  industrie  d'impôts 
tellement  considérables,  que  Cassio- 
dore  félicita  ,par  une  épître  bien  con- 
nue ,  le  genre  humain  tout  entier  sur 
la  diminution  opérée  par  Théodoric  , 
dans  le  tarif  de  l'impôt  existant  sur 


une  production  aussi  utile.  L'in- 
vention des  papiers  de  coton  et  de 
chiffes  a  fait  négliger  la  culture  du 
papyrus  ;  on  ne  le  trouve  presque  plus 
en  Egypte.  Du  reste ,  on  peut  voir  au 
musée  égyptien  du  Louvre  et  à  la  Bi- 
bliothèque royale  de  beaux  manuscrits 
sur  papyrus  à'Égypte  et  de  toutes  les 
époques. 

Pour  compléter  ce  qui  vient  d'être 
ditdans  ce  paragraphe  relativement  aux 
productions  naturelles  de  l'Egypte ,  il 
est  nécessaire  de  rappeler  avec  quel  soin 
les  anciens  Égyptiens  les  étudièrent , 
et  le  fréquent  usage  qu'ils  en  firent 
dans  leurs  institutions  publiques.  Les 
animaux  et  les  végétaux  les  plus  con- 
nus en  Egypte  furent  en  effet  consa- 
crés à  des  divinités  diverses ,  et  em- 
ployés comme  symboles  religieux  ou 
ornements  sacrés  dans  les  temples  et 
les  cérémonies  du  culte.  Le  nombre 
des  êtres  divins  était  considérable  dans 
la  croyance  égyptienne  ;  ils  représen- 
taient individuellement  les  diverses 
qualités  du  grand  dieu  qui  les  renferme 
toutes  ;  on  consacra  donc  à  chacun  de 
ces  êtres  divins  l'animal  à  qui  les 
Égyptiens  attribuaient  de  posséder  es- 
sentiellement ces  mêmes  qualités; 
chaque  animal  était  donc  un  symbole 
religieux  ,  et  il  est  employé  comme  tel 
dans  les  représentations  nombreuses 
qui  nous  restent  du  culte  égyptien. 
C'est  pour  cela  qu'il  nous  est  parvenu 
un  si  grand  nombre  de  figures,  en  tou- 
tes manières ,  représentant  les  mêmes 
animaux,  tels  que  le  bélier,  le  scha- 
kal,  le  chat,  le  singe,  le  crocodile, 
l'épervier,  l'ibis,  le  taureau,  le  sca- 
rabée, le  bœuf,  le  vautour,  diverses  es- 
pèces de  serpents  ,  quelques  insectes 
et  quelques  arbres,  arbustes  et  plantes. 
Pour  faire  comprendre  les  motifs  du 
choix  de  chacun  de  ces  symboles , 
nous  citerons  quelques  exemples  des 
idées  qui  guidèrent  ces  prêtres  et 
philosophes  de  l'Egypte.  Ils  consacrè- 
rent le  cynocéphale  (espèce  de  singe) 
à  la  lune ,  parce  que  le  cynocéphale, 
nourri  dans  les  temples ,  était  privé 
de  la  vue  pendant  les  conjonctions  du 
soleil  avec  la  lune;  l'épervier  était  le 
symbole  du  dieu  soleil ,  parce  que  cet 


26 


L'UNIVERS. 


oiseau  avait  la  faculté  de  fixer  ses  yeux 
sur  cet  astre  ;  le  scarabée  était  aussi 
consacré  au  soleil,  parce  que  le  sca- 
rabée a  30  doigts  comme  le  mois  so- 
laire a  30  jours  ;  le  vautour  était  aussi 
l'emblème  de  la  déesse-mère,  parce 
qu'il  n'y  avait  que  des  femelles  parmi 
cette  espèce  d'oiseau  ;  l'ibis  était  con- 
sacré à  la  lune,  parce  que  cet  oiseau 
s'occupe  de  ses  œufs  pendant  la  durée 
de  la  croissance  et  de  la  décroissance 
de  la  lune.  L'ibis  représentait  le  grand 
Hermès  ou  Thôth  ,  particulièrement 
adoré  en  Egypte ,  parce  que  cet  oiseau 
marche  avec  mesure  et  gravité ,  que 
son  pas  était  un  étalon  métrique ,  et 
qu'il  avait  inventé  la  science  des  nom- 
bres. On  disait  aussi  qu'une  espèce  de 
cynocéphale  connaissait  la  valeur  des 
lettres  ;  il  était  en  conséquence  le 
symbole  du  dieu  Thôth,  l'inventeur 
des  sciences  ;  on  figure,  en  effet,  cet 
animal  tenant  dans  ses  pattes  une  ta- 
blette d'écrivain.  L»  bélier  fut  le  sym- 
bole de  la  prééminence ,  d'Ammon-Ra, 
le  grand  dieu  de  l'Egypte ,  parce  que 
sa  principale  force  est  dans  sa  belle 
tête  et  qu'il  est  toujours  placé  en  avant 
du  troupeau  pour  le  conduire.  Le 
chat,  le  crocodile,  des  serpents  étaient 
aussi  des  emblèmes  d'autres  dieux  de 
l'Egypte.  Chacun  de  ces  animaux 
était  nourri  avec  beaucoup  de  soin, 
et  selon  ses  goûts,  dans  le  temple 
consacré  au  dieu  dont  il  était  l'em- 
blème ,  et  soigneusement  mis  en  mo- 
mie après  sa  mort.  S.  Clément  d'A- 
Jexandrie  rapporte  que  les  temples 
égyptiens  étaient  de  magnifiques  édi- 
fices, resplendissants  d'or,  d'argent  et 
des  pierres  précieuses  de  l'Inde  et  de 
l'Ethiopie  :  «  Les  sanctuaires ,  ajoute- 
t-il,sont  ombragés  par  des  voiles  tissus 
d'or  ;  mais  si  vous  avancez  dans  le  fond 
du  temple  et  que  vous  cherchiez  la 
statue,  un  employé  du  temple  s'avance 
d'un  air  grave  en  chantant  un  hymne 
en  langue  égyptienne,  et  soulève  un 
peu  le  voile ,  comme  pour  vous  mon- 
trer le  dieu  ;  que  voyez-vous  alors  ? 
un  chat,  un  crocodile,  un  serpent  in- 
digène, ou  quelque  autre  animaldange- 
reux  !  Le  dieu  des  Égyptiens  paraît  ! . . . 
C'est  une  bête  sauvage  ,  se  vautrant 


sur  un  tapis  de  pourpre  !  »  Tous  les 
sanctuaires  de  l'Egypte  renfermaient 
en  effet  un  animal  vivant;  ce  n'était 
pas  l'animal  qu'on  adorait,  mais  la 
divinité  dont  il  était  le  symbole  vivant 
et  consacré.  Les  exclamations  de 
saint  Clément  sont  donc  sans  objet. 
Les  Égyptiens  pensèrent  qu'il  était 
plus  digne  de  leurs  dieux,  de  les  ado- 
rer dans  des  symboles  animés  de  leur 
souffle  créateur,  que  dans  de  vains  si- 
mulacres de  matières  inertes  ;  ils 
croyaient  d'ailleurs  que  l'intelligence 
des  animaux  les  liait  de  parenté  avec 
les  dieux  et  les  hommes. 

IX.   POPULATION . 

L'opinion  selon  laquelle  l'ancienne 

f)opulation  de  l'Egypte  appartenait  à 
a  race  nègre  africaine,  est  une  erreur 
qui  a  long-temps  été  adoptée  comme 
une  vérité.  Les  voyageurs  au  Levant, 
depuis  la  renaissance  des  lettres ,  peu 
capables  d'apprécier  avec  exactitude 
les  notions  que  les  monuments  de  l'E- 
gypte fournissaient  sur  cette  question 
importante ,  ont  contribué  à  propager 
cette  fausse  idée,  et  les  géographes 
n'ont  guère  manqué  de  la  reproduire, 
même  de  notre  temps.  Une  grave  au- 
torité s'était  aussi  déclarée  pour  cette 
opinion,  et  avait,  pour  ainsi  dire,  ren- 
du cette  erreur  populaire.  Tel  fut  l'ef- 
fet de  ce  que  le  célèbre  Volney  publia 
sur  les  diverses  races  d'hommes  qu'il 
avait  observées  en  Egypte.  Il  dit  dans 
son  Voyage ,  qui  est  dans  toutes  les 
bibliothèques ,  que  les  Coptes  sont  les 
descendants  des  anciens  Égyptiens; 
que  les  Coptes  ont  le  visage  bouffi, 
l'œil  gonflé,  le  nez  écrasé,  et  la  lèvre 
grosse  comme  les  mulâtres  ;  qu'ils  res- 
semblent au  sphinx  des  pyramides,  le- 
quel est  une  tête  de  nègre  très-carac- 
térisée ,  et  il  en  conclut  «  que  les  an- 
«  ciens  Égyptiens  étaient  de  vrais 
«  nègres  de  l'espèce  de  tous  les  naturels 
«  d'Afrique.  »  A  l'appui  de  son  opi- 
nion, Volney  invoque  celle  d'Héro- 
dote qui ,  à  propos  des  habitcints  de  la 
Colchide ,  rappelle  fque  les  Égyptiens 
avaient  la  peau  noire  et  les  cheveux 
crépus.  ]\lais  ces  deux  qualités  physi- 


EGYPTE. 


27 


ques  ne  suffisent  pas  pour  caractériser 
la  race  nègre,  et  la  conclusion  de 
Volney,  relative  à  l'origine  nègre  de 
r  ancienne  population  égyptienne ,  est 
fvidemment  forcée  et  inadmissible. 
Les  faits  observés  la  contredisent  très- 
directement. 

Il  est,  en  effet,  reconnu  aujourd'hui, 
que  les  habitants  de  l'Afrique  appar- 
tiennent à  trois  races ,  dans  tous  les 
temps  très-distinctes  l'une  de  l'autre  : 
l»  les  Nègres  proprement  dits,  au 
centre  et  à  l'occident  ;  2"  les  Cafrcs , 
sur  la  côte  orientale,  qui  ont  un  angle 
facial  moins  obtus  que  celui  des  nè- 
gres, et  le  nez  élevé,  mais  les  lèvres 
épaisses  et  les  cheveux  crépus  ;  3°  les 
Maures,  semblables  par  la  taille,  la 
physionomie  et  les  cheveux,  aux  na- 
tions les  mieux  constituées  de  l'Europe 
et  de  l'Asie  occidentale ,  et  n'en  diffé- 
rant que  par  la  couleur  de  la  peau  qui 
est  brunie  par  le  climat.  C'est  à  celte 
dernière  race  qu'appartenait  l'ancienne 

[)opulation  de  l'Egypte ,  c'est-à-dire  à 
a  rd.ctbla7iche.  Pour  s'en  convaincre, 
il  suflit  d'examiner  les  figures  humai- 
nes représentant  des  Égyptiens  sur 
les  monuments ,  et  surtout  le  grand 
nombre  de  momies  qui  ont  été  ouver- 
tes ;  à  la  couleur  près  de  la  peau ,  qui 
a  été  noircie  par  la  chaleur  du  climat, 
ce  sont  les  mêmes  hommes  que  ceux 
de  l'Europe  et  de  l'Asie  occidentale  ; 
les  cheveux  créjjus  et  lanugineux 
sont  les  véritables  caractères  de  la 
race  nègre,  or,  les  Égyptiens  avaientdes 
cheveux  longs  et  dé  la  même  nature 
que  ceux  de  la  race  blanche  d'occident. 
Le  docteur  Larrey  lit  de  curieuses 
recherches  sur  cette  question ,  en 
Egypte  même  ;  il  dépouilla  un  grand 
nombre  de  momies,  en  étudia  les  crâ- 
nes, en  reconnut  les  principaux  ca- 
ractères, chercha  à  les  retrouver  dans 
les  races  diverses  vivant  en  Egypte, 
et  y  réussit  ;  les  ^i?'j.w«j- lui  parurent 
les  réunir  tous,  à  l'exclusion  surtout 
de  la  race  nègre.  L'Abyssin  a  les  yeux 
{çrands  ,  le  regard  agréable ,  l'a'ngie 
interne  en  est  incliné;  les  pommettes 
sont  .saillantes  ;  les  joues  forment  avec 
les  angles  prononcés  de  la  mâchoire  et 
de  la  bouche  un  triangle  régulier  ;  les 


lèvres  sont  épaisses,  sans  être  ren- 
versées comme  chez  les  nègres  ;  les 
dents  sont  belles,  peu  avancées;  enfin, 
le  teint  est  seulement  cuivré:  tels  sont 
les  Abyssins  observés  par  RL  Larrey, 
et  qui  sont  plus  généralement  connus 
sous  le  nom  de  Berhers  ou  Barahras , 
habitants  actuels  de  la  Nubie.  M.  Cail- 
liaud,  qui  les  a  vus  dans  leur  pays, 
nous  les  dépeint  comme  des  hommes 
laborieux,  sobres,  d'un  tempérament 
sec;  au-dessus  de  la  Basse-Nubie,  ils 
sont  plus  robustes  ,  leurs  membres 
mieux  proportionnés;  leurs  cheveux 
sont  à  demi  crépus ,  courts  et  bouclés, 
ou  bien  tressés  comme  les  anciens 
Égyptiens  et  habituellement  huilés  ; 
les  Berbers  sont,  au  Kaire,  ce  que  les 
Suisses  sont  à  Paris  ;  leur  fidélité  les 
fait  empdyer  dans  les  charges  de  con- 
fiance. Voilà  ,  selon  les  meilleurs  obser- 
vateurs, le  type  et  les  descendants  de 
l'ancienne  race  égyptienne;  telle  est 
aussi  l'opinion  de  Champollion  jeune, 
qui  a  étudié  à  la  fois,  sur  les  lieux,  et  bs 
anciens  et  les  modernes  habitants  de 
l'Egypte.  «  Les  premières  tribus  qui 
«  peuplèrent  l'Egypte,  dit-il,  c'est-à- 
«  dire  la  vallée  du  Nil,  entre  la  cata- 
«  racte  de  Syène  et  la  mer,  vinrent  de 
«  l'Abyssinie  ou  du  Sennaar.  Les  an- 
«  ciens  Egyptiens  appartenaient  à  une 
«  race  d'hommes  tout-à-fait  semblables 
«  aux  Kennous  ou  Barabras,  habi- 
«  tants  actuels  de  la  Nubie.  On  ne  re- 
«  trouve ,  ajoute-t-il ,  dans  les  Coptes 
«  de  l'Egypte  aucun  des  traits  ca- 
«  ractéristiques  de  l'ancienne  popula- 
«  tion  égyptienne.  Les  Coptes  sont  le 
«  résultat  du  mélange  contus  de  toutes 
«  les  nations  qui,  successivem.ent ,  ont 
«  dominé  sur  l'Egypte.  On  a  tort  de 
«  vouloir  retrouver  chez  eux  les  traits 
«  principaux  de  la  vieille  race.  »  Et  ce 
fut  après  son  retour  de  la  Nubie,  que 
Champollion  le  jeune  consigna  cette 
opinion  dans  le  mémoire  historique 
sur  l'Egypte,  qu'il  écrivit  pour  le  pa- 
cha, et  qu'il  lui  remit  à  Alexandrie 
en  1829. 

Cette  opinion  est  con^'orme  en  tout 
aux  rapports  de  l'histoire.  Diodore  de 
Sicile  nous  a  conservé  une  tradition 
absolument  analogue  à  cette  opmion 


L'UNIVERS, 


«jui  est  fondée  sur  l'observation  des 
faits.  »  Les  Éthiopiens,  écrit  Diodore, 
affirment  que  l'Egypte  est  une  de  leurs 
colonies  ;  le  sol  lui-même  y  est  amené 
par  le  cours  et  les  dépôts  du  Nil;  il  y 
a  des  ressemblances  frappantes  entre 
les  usages  et  les  lois  des  deux  pays  ;  on 
y  donne  aux  rois  le  titre  de  dieux  ; 
les  funérailles  sont  l'objet  de  beaucoup 
de  soins  ;  les  écritures  en  usage  en 
Ethiopie  sont  celles  mêmesde  l'Egypte, 
et  la  connaissance  des  caractères  sa- 
crés, réservée  aux  prêtres  seuls  en 
Egypte  ,  était  familière  à  tous  en 
Ethiopie.  Il  y  avait,  dans  les  deux  pays, 
des  colléges'de  prêtres  organisés  de  la 
même  manière,  et  ceux  qui  étaient 
consacrés  au  service  des  dieux ,  prati- 
quant les  mêmes  règles  de  ^inteté  et 
de  pureté-,  étaient  égalemeiK  rasés  et 
habillés  de  même  ;  les  rois  avaient  aussi 
le  même  costume ,  et  un  aspic  ornait 
leur  diadème.  Les  Éthiopiens  ajou- 
taient beaucoup  d'autres  considéra- 
tions pour  prouver  leur  antériorité 
relativement  à  l'Egypte ,  et  démontrer 
que  cette  contrée  est  une  de  leurs 
colonies.  >> 

L'état  physique  des  lieux  témoigne 
en  faveur  de  cette  prétention  des 
Éthiopiens.  Il  est  certain  qu'à  une 
époque  dont  l'ancienneté  échappe  à 
tous  les  calculs  raisonnables  ,  le  Nil 
était  arrêté  parla  montagne  granitique 
à  travers  laquelle  il  s'est  ouvert ,  ou 
bien  il  lui  a  été  ouvert  par  un  accident 
quelconque ,  le  passage  qui  forme  au- 
jourd'hui la  cataracte  de  Syène.  A  cette 
même  époque ,  la  mer  Rouge  était 
jointe  à  la  Méditerranée;  alors  il  n'y 
avait  pas  d'Egypte.  Le  Nil  gagnait  la 
Méditerranée  a  travers  ie  désert  Liby- 
que  ,  et  une  mer  de  sable  ,  monu- 
ment d'un  état  physique  antérieur 
changé  aussi  par  l'effet  des  révolutions 
naturelles ,  occupait  l'étroit  espace  qui 
s'étend  entre  les  bords  de  la  mer  Rouge 
a  l'est,  et  les  chaînes  de  montagnes 
parallèles  à  l'ouest.  Le  fleuve  trouva 
enfin  un  libre  passage  dans  sa  direc- 
tion vers  le  nord,  et  la  vallée,  de  quel- 
ques lieues  de  largeur,  encaissée  entre 
les  monts  Arabiques  et  les  monts  Li- 
oyques  depuis   Syène  jusqu'à  Rlein- 


phis  ,  offrit  aux  eaux  un  large  lit  de 
sable  inculte,  et  d'une  pente  régulière;  il 
y  déposa  son  limon ,  et  il  en  sortit  l'un 
d  es  plus  florissants  empires  de  l'univers. 
Au-dessous  de  Memphis ,  ses  atterris- 
sements  créèrent  une  seconde  contrée, 
égale  à  la  surface  même  de  la  vallée 
primitive  ;  aucun  homme ,  sans  doute, 
ne  fut  témoin  de  cet  autre  miracle 
opéré  par  le  Nil  :  mais  l'état  physique 
des  lieux  et  une  tï-adition  constante  en 
rendent  un  éclatant  témoignage.  La 
Basse-Egypte  fut  ajoutée  à  la  Haute  ;  la 
mer  Rouge,  par  des  atterrissements 
successifs ,  se  sépara  de  la  Méditerra- 
née ;  et  l'état  actuel  de  cette  çortion 
de  la  région  du  Nil  devint  des  lors 
un  état  normal  auquel  il  ne  manquait 
que  la  présence  de  l'homme. 

Il  y  descendit  de  l'Ethiopie  avec  le 
fleuve  miraculeux  qui  forma  d'abord 
l'Egypte  et  qui  est  encore,  après  des 
milliers  d'années  ,  la  cause  unique  et 
nécessaire  de  son  existence .  et  de  ses 

Srospérités.L'antiquitédes  Éthiopiens, 
e  leur  empire  de  Méroé,  l'antique 
civilisation  des  plateaux  d'Axum  et  de 
Gondar  qui  en  était  issue  ,  et  au 
fond  de  ce  tableau  pittoresque  des 
conquêtes  de  l'intelligence  humaine, 
l'Inde  aussi  vieille  que  l'Egypte,  sont 
dans  les  souvenirs  de  l'histoire  comme 
ces  fossiles  nombreux  ,  découverts 
dans  des  régions  diverses,  et  qui  ne 
témoignent  que  des  catastrophes  qui  les 
bouleversèrent. 

Il  reste  encore  en, Ethiopie  des  tra- 
ces manifestes  des  origines  égyptien- 
nes. Les  Barabras  y  arrangent  leurs 
cheveux  comme  les  monuments  de 
l'Egypte  nous  montrent  que  les  simples 

f)articuliers  égyptiens  arrangeaient  les 
eurs ,  et  de  belles  perruques  antiques, 
tirées  des  tombeaux ,  ne  sont  pas  au- 
trement ascencées.Ils  font  encore  usage 
de  sandales  tissues  de  feuilles  de  pal- 
mier, en  tout  semblables  à  celles 
qu'on  découvre  dans  les  sépultures 
égyptiennes.  La  plupart  des  animaux 
sacrés  selon  la  religion  égyptienne 
sont  étrangers  à  l'Egypte  proprement 
dite ,  et  existent  encore  dans  la  Nubie, 
tels  sont  les  ibis,  blancs  ou  noirs ,  que 
tous  les  voyageurs  y  ont  retrouvés,. 


EGYPTE. 


29 


comme  Iiabitaiits  du  pays,  et  qui  ne 
paraissent  en  Egypte  qu'avec  l'inonda- 
tion du  INil;  ils  la  quittent  quand  le 
lleuve  est  rentré  dans  son  lit.  On 
trouve  sous  la  tête  des  momies  un 
hémicycle  en  bois,  prenant  le  contour 
de  la  tête,  et  posant  sur  un  pied  de 
quelques  pouces  ,  pour  la  relever.  L'u- 
sace  de  ce  meuble  est  inconnu  dans 
l'hgypte  moderne;  il  est  commun  en 
TS'ubie ,  et  M.  Cailliaud  en  a  rapporté 
de  tout  neufs,  comme  objets  de  compa- 
raison. L'ancien  goût  égyptien  ,  les 
|)rincipaux:  caractères  du  style  habi- 
tuellement employé  dans  la  fabrique 
des  meubles  de  petites  proportions,  se 
remarquent  encore  dans  les  meubles , 
les  objets  de  parure ,  armes  et  autres 
ustensiles  des  habitants  de  la  Nubie. 
Les  coutumes  changent  bien  rare- 
ment dans  des  pays  où  la  population 
est  habituellement  isolée  et  vit  bien 
loin  de  l'influence  des  idées  nouvelles 
ou  de  la  perfection  graduelle  des  arts. 
L'influence  réciproque  de  l'Ethiopie  et 
de  l'Egypte,  dans  l'antiquité,  ne  peut 
donc  être  contestée  ;  les  faits  que  nous 
venons  de  citer  corroborent  les  tradi- 
tions de  l'histoire  :  la  population  de 
l'Egypte  y  est  descendue  de  l'Ethiopie 
avec  le  Nil;  la  Haute-Egypte  a  été, en 
effet ,  bien  plus  tôt  habitable  que  la 
Basse ,  qui  tut  long-temps  inondée , 
même  après  que  le  Nil  et  la  mer  ne  s'y 
rencontrèrent  plus  ;  une  population  ve- 
nue de  l'Asie  n'aurait  pu  pénétrer  dans 
la  vallée  du  Nil  qu'à  travers  ces  mers 
ou  ces  marais ,  également  impratica- 
bles pour  les  hommes ,  à  ces  époques 
reculées. 

On  voit  par  la  figure  d'homme,  N"  1 
de  notre  première  planche ,  comment 
les  îlgyptiens  se  représentaient  eux- 
mêmes  sur  leurs  monuments ,  et  il  est 
impossible  de  retrouver  sur  cette  fi- 
gure aucun  des  traits  qui  caractérisent 
la  race  nègre.  L'angle  facial  est  beau, 
les  traits  sont  réguliers,  les  lèvres 
prononcées  mais  bien  jointes ,  et  le 
reste  des  habitudes  du  corps  telles  qu'on 
les  reconnaît  dans  les  individus  de  la 
race  blanche.  Cette  même  figure  de 
l'Egyptien  est  répétée  un  million  de 
fois  dans  des  monuments  de  tout  or- 


dre, de  pro{)ortions  colossales  comme 
de  très-petites  dimensions;  ce  sont 
toujours  ies  mêmes  caractères  et  la 
même  physionomie.  Le  teint  des  Égyp- 
tiens était  bruni  par  le  climat;  cette 
particularité  a  été  exprimée  dans  les 
monuments ,  en  donnant  à  la  face  des 
figures  d'homme  une  teinte  rougeâtre, 
et  à  celle  de  femme,  qui  paraît  avoir 
été  moins  brune  ,  une  teinte  jaunâtre. 
Ces  deux  teintes  pouvaient  assez  exac- 
tement indiquer  la  nuance  générale  du 
teint  des  deux  sexes  de  la  population 
égyptienne.  On  a  ouvert  un  grand  nom- 
bre de  momies  dans  divers  pays ,  et  on 
n'a  reconnu,  dans  l'examen  d'aucun  de 
ces  nombreux  corps  égyptiens,  de  ca- 
ractères physiques  de  la  race  nègre  ;  et 
cependant  ces  corps  sont  conservés , 
pour  la  olupart,  en  entier  ;  la  peau  est 
intacte,  les  cheveux, parfoisartistement 
arrangés,  sont  à  leur  place,  et  adhè- 
rent à  la  tête  avec  une  solidité  surpre- 
nante. On  voit  sur  notre  seconde 
planche  deux  têtes  de  momies  exacte- 
ment figurées  :  l'angle  facial  très-pro- 
noncé ,  le  nez  long  et  arqué ,  les  che- 
veux longs  et  non  laineux ,  éloignent 
toute  idée  d'origine  africaine  ,  et  sont 
ici  un  témoignage  de  plus  en  faveur 
des  traditions  historiques  que  nous 
avons  di>T  rapportées. 

Les  Egyptiens  connurent  très-bien 
la  race  nègre,  et  ils  l'ont  figurée  dans 
leurs  monuments  avec  une  rare  exac- 
titude. Notre  première  planche  ne 
contient  que  des  figures  tirées  de  ces 
mêmes  monuments.  C'est  dans  les  tom- 
beaux des  rois  ,  à  Biban-el-MoIouk  , 
près  deThèbes,  qu'on  retrouve  la  re- 
présentation des  diverses  races  d'hom- 
mes qui  furent  connues  des  Égyptiens. 
Il  faut  conclure  de  l'exactitude  de  ces  re- 
présentations, qui  remontent  au  moins 
au  XVI''  siècle  avant  l'ère  chrétienne , 
qu'à  cette  époque  l'Egypte  connaissait 
très-bien  l'ancien  continent,  les  races 
diverses  qui  habitaient  l'Europe,  l'A- 
frique et  l'Asie  ,  et  les  peuples  princi- 
paux de  ces  deux  dernières  contrées. 
De  longues  guerres  avaient  mis  en 
contact  l'Egypte  avec  l'intérieur  de  l'A- 
frique ;  aussi  distingue-t-on  sur  les 
monuments  égyptiens  plusieurs  espè  ces 


30 


L'UNIVERS. 


fie  nègres ,  différant  entre  elles  par  les  " 
traits  principaux  que  les  voyageurs 
modernes  ont  aussi  indiqués  comme  . 
des  dissemblances  ,  soit  à  l'égard  du 
teint  qui  fait  les  nègres  noirs  ou  les 
nègres  cuivrés ,  soit  à  l'égard  d'autres  ' 
formes  non  moins  caractéristiques. 
D'autres  guerres  avaient  poussé  les 
Égyptiens  en  Arabie  et  contre  le  grand 
empire  d'Assyrie  ;  les  Arabes ,  les  As- 
syriens, les  Mèdes,  doivent  donc  se 
trouver  ligures  sur  les  monuments 
égyptiens  ;  ils  y  sont  en  effet.  Les  In- 
diens y  paraissent  non  moins  fréquem- 
ment ,  parce  que  l'Egypte  guerroya 
avec  les  Indiens  et  sur  terre  et  sur  mer. 
Elle  connut  aussi  les  Ioniens^  et  par  con- 
séquent la  race  grecque  ;  on  les  retrouve, 
en  effet,  dans  des  peintures  de  simple 
ornement ,  exactement  tels  que  les 
plus  anciens  vases  grecs  nous  les  font 
connaître,  avec  l'antique  chlamyde , 
le  carquois  sur  l'épaule,  l'arc  d'une 
main  et  la  massue  de  l'autre ,  ou  bien 
la  lyre  en  main  ,  dans  des  scènes  do- 
mestiques. Enlin,  la  race  blonde  de 
l'Europe  fut  également  connue,  et  fi- 
gurée par  les  Égyptiens  des  temps  an- 
térieurs à  la  guerre  de  Troie  ,  et  leur 
costume  n'annonçait  pas,  pour  ces 
temps  reculés  et  chez  les  Européens,  de 
grands  pas  dans  la  carrière  de  la  civi- 
lisation :  ils  étaient  encore  couverts 
de  peaux  avec  le  poil ,  et  tatoués  pour 
toute  parure. 

Telle  était  la  science  ethnographique 
de  l'Egypte ,  dans  les  temps  primitifs 
de  l'histoire  écrite,  et  pour  une  époque 
certaine,  intermédiaire  entre  Abraham 
et  Moïse.  Ce  sont  les  tombeaux  royaux 
de  cette  époque  qui  ont  fourni  les  élé- 
ments de  cette  curieuse  et  importante 
observation  ;  il  est  juste  d'en  laisser 
parler  celui  qui  l'a  faite ,  et  qui  nous 
en  a  expliqué  toute  l'importance  pour 
l'histoire.  Champollion  le  jeune  ra- 
conte ainsi  ce  qu'il  a  vu  : 

«  Dans  la  vallée  proprement  dite  de 
Biban-el-Molouk  ,  nous  avons  admiré, 
comme  tous  les  voyageurs  qui  nous 
ont  précédés,  l'étonnante  fraîcheur  des 
peintures  et  la  finesse  des  sculptures 
de  plusieurs  tombeaux.  J'y  ai  fait  des- 
•siner  la  série  de  peuples  figurée  dans 


des  bas-reliefs.  J'avais  cru  d'abord , 
d'après  les  copies  de  ces  bas-reliefs 
publiées  en  Angleterre  ,  que  ces  peu- 
ples ,  de  race  bien  différente,  conduits 
par  le  dieu  Horus ,  tenant  le  bâton 
pastoral,  étaient  les  nations  soumises 
au  sceptre  des  Pharaons  ;  l'étude  des 
légendes  m'a  fait  connaître  que  ce  ta- 
bleau a  une  signification  plus  générale. 
Il  appartient  a  la  3*  heure  du  jour , 
celle  où  le  soleil  commence  à  faire  sen- 
tir toute  l'ardeur  de  ses  rayons ,  et  ré- 
chauffe toutes  les  contrées  habitées  de 
notre  hémisphère.  On  a  voulu  y  repré- 
senter ,  d'après  la  légende  même  ,  les 
habitants  de  l'Egypte  et  ceux  des 
contrées  étrangères.  Nous  avons  donc 
ici  sous  les  yeux  l'image  des  diverses 
races  d'hommes  connues  des  Égyp- 
tiens, et  nous  apprenons  en  même 
temps  les  grandes  divisions  géographi- 
ques ou  ethnographiques  établies  à 
cette  époque  reculée. 

«  Les  hommes  guidés  par  le  pasteur 
des  peuples ,  Horus  ,  appartiennent  à 
quatre  familles  bien  distinctes.  Le  pre- 
mier (  n°  1  de  notre  planche  ),\e  plus 
voisin  du  dieu ,  est  de  couleur  rouge 
sombre,  taille  bien  proportionnée,  phy- 
sionomie douce ,  nez  légèrement  aqui- 
lin ,  longue  chevelure  nattée ,  vêtu  de 
blanc;  les  légendes  désignent  cette 
espèce  sous  le  nom  de  Rot-en-ne-rôme, 
la  race  des  hommes ,  les  hommes  par 
excellence ,  c'est-à-dire  les  Égyptiens. 

«  Il  ne  peuty  avoir  aucune  incertitude 
sur  la  race  de  celui  qui  vient  après  (  n"  2 
denotreplanche)-^  ilappartient  àla  race 
des  nègres,  qui  sont  désignés  sous  le 
nom  général  de  NAHASI. 

«  Le  suivant  présente  un  aspect  bien 
différent  :  (n»  3  de  la  planche)  peau 
couleur  de  chair  tirant  sur  le  jaune, 
ou  teint  basané,  nez  fortement  aquilin, 
barbe  noire,  abondante  et  terminée  en 
pointe ,  court  vêtement  de  couleurs 
variées  ;  ceux-ci  portent  le  nom  de 
WAMOU. 

«  Enfin ,  le  dernier  (n°  6  de  la  plan- 
che) a  la  teinte  de  peau  que  nous  nom- 
mons couleur  de  chair,  ou  peau  blan- 
che de  la  nuance  la  plus  délicate,  le 
nez  droit  ou  légèrement  voussé,  les 
yeux  bleus ,  barbe  blonde  ou  rousse  , 


f.GYPTE. 


taille  haute  et  très-clancée ,  vêtu  de 
peau  de   bœuf  conservant  encore  son 

Soil ,  véritable   sauvage   tatoué    sur 
i verses    parties   du   corps  ;   on   les 
nomme  TAMHOU. 

'1  Je  me  hâtai  de  chercher  le  tableau 
(correspondant  à  celui-ci  dans  les  au- 
tres tombes  royales,  et,  en  le  retrou- 
vant en  effet  dans  plusieurs,  les  varia- 
tions que  j'y  observai  me  convainqui- 
rent pleinement  qu'on  a  voulu  figurer 
ici  les  habitants  des  quatre  j)arties 
du  monde ,  selon  l'ancien  système 
égyptien  ,  savoir  :  1°  les  habitants  de 
l'Ègjpte,  qui,  à  elle  seule,  formait 
une  partie  du  monde,  d'après  le  très- 
modeste  usage  des  vieux  peuples  ;  2°  les 
habitants  propres  de  VJJiique,  les 
nègres  ;  3°  les  Asiatiques  ;  4"  enfin 
(et  j'ai  honte  de  le  dire,  puisque  no- 
tre race  est  la  dernière  et  la  plus  sau- 
vage de  la  série  )  les  Européens  qui , 
à  ces  époques  reculées,  il  faut  être 
juste ,  ne  faisaient  pas  une  trop  belle 
figure  dans  ce  monde.  Il  faut  entendre 
ici  tous  les  peuples  de  race  blonde  et  à 
peau  blanche ,  habitant  non-seulement 
X Europe,  mais  encore  \ Asie ,  leur 
point  de  départ. 

«  Cette  manière  de  considérer  ces 
tableaux  est  d'autant  plus  la  véritable 
que ,  dans  les  autres  tombes ,  les  mê- 
mes noms  génériques  reparaissent  et 
constamment  dans  le  même  ordre.  On 
y  trouve  aussi  les  Égyptiens  et  les 
Africains  représentés  de  la  même  ma- 
nière, ce  qui  ne  pouvait  être  autre- 
ment :  mais  les  Namou  (les  Asia- 
tiques )  et  les  Tamhou  (  les  races 
européennes  )  offrent  d'importantes 
et  curieuses  variantes. 

"Aulieu  de  l'Arabe  ou  du  Juif  (n»  3), 
si  simplement  vêtu,  figuré  dans  un  tom- 
beau, l'Asie  a  pour  représentants  dans 
d'autres  tombeaux  (ceux  de  Rhamsès- 
Meïamoun,  etc.)  trois  individus  tou- 
jours à  teint  basané ,  nez  aquilin ,  œil 
noir  0t  barbe  touffue,  mais  costumés 
avec  une  rare  magnificence.  Dans  l'un, 
ce  sont  évidemment  des  Assyriens  : 
Jeur  costume,  jusque  dans  les  plus  pe- 
tits détails,  est  parfaitement  semblable 
à  celui  des  personnages  gravés  sur  les 
cylindres  assyriens;  dans  l'autre,  les 


peuples  Mèdes,  ou  habitants  primitifs 
de  quelque  partie  de  la  Perse,  leur 
physionomie  et  costume  se  retrouvant 
en  effet,  trait  pour  trait,  sur  les  mo- 
numents dits  persépolitains  (n"  4  de 
\a planche).  On  représentait  donc  l'A- 
sie par  l'un  des  peuples  qui  l'habitaient, 
indifféremment.  Il  en  est  de  même  de 
nos  bons  vieux  ancêtres  les  Tamhou 
(  n°  6  de  la  planche)  ;  leur  costume  est 
quelquefois  différent  ;  leurs  têtes  sont 
plus  ou  moins  chevelues  et  chargées 
d'ornements  diversifiés  ;  leur  vêtement 
sauvage  varie  un  peu  dans  sa  forme  ; 
mais  leur  teint  blanc ,  leurs  yeux  et 
leur  barbe  conservent  tout  le  caractère 
d'une  race  à  part.  J'ai  fait  copier  et 
colorier  cette  curieuse  série  ethnogra- 
phique. Je  ne  m'attendais  certaine- 
ment, pas,  en  arrivant  à  liiban-el-Mo- 
louk  ,  d'y  trouver  des  sculptures  qui 
pourront  servir  de  vignettes  à  l'his- 
toire des  habitants  primitifs  de  l'Eu- 
rope, si  on  a  jamais  le  courage  de 
l'entreprendre.  Leur  vue  a  toutefois 
quelque  chose  de  flatteur  et  de  conso- 
lant, puisqu'elle  nous  fait  bien  appré- 
cier le  chemin  que  nous  avons  parcouru 
depuis.  »  La  figure  n°  5  est  celle  d'un 
Grec  ou  Ionien. 

L'origine  de  la  race  égyptienne  une 
fois  déterminée ,  continuons  à  l'obser- 
ver dans  sa  migration  sur  les  rives 
inférieures  du  Psil ,  et,  s'il  est  possible, 
voyons  comment  elle  s'établit  et  se 
constitue  dans  ses  nouvelles  demeures  ; 
comment  de  simple  colonie ,  elle  s'é- 
lève au  rang  de  première  nation  du 
monde ,  par  sa  sagesse  comme  par  sa 
constitution  sociale. 

L'état  de  la  civilisation  de  l'Ethiopie, 
au  moment  où  une  colonie  en  sortit 
pour  aller  habiter  au  nord  de  la  cata- 
racte actuelle  de  Syène,  nous  étant 
inconnu,  on  ne  saurait  dire  avec  quel- 
que certitude  si  les  Éthiopiens ,  par- 
venus en  Egypte,  eurent  à  subir  les 
divers  degrés  d'épreuves  et  de  progrès 
que  les  philosophes  modernes  suppo- 
sent inévitables  pour  des  peuples  qui  se 
sont  formés  loin  des  préceptes  et  des 
exemples  d'une  civilisation  antérieure, 
voisine  ou  éloignée.  L'idée  seule  de 
quitter  la  terre  qui   la  nourrit,  pour 


S2 


L'UNIVERS. 


aller  en  cherclier  une  autre ,  suppose 
(ju'une  population  a  déjà  échappé  à 
l'état  de  nature ,  à  l'usage  unique  des 
productions  spontanées  de  la  terre ,  à 
l'état  de  simple  chasseur  ou  de  pêcheur 
<{ui  sait  ajouter  à  l'insuffisance  de  ces 


F  réductions.  Les  premiers  habitantsde 
Egypte  étaient  au  moins  déjà  formés 
en  tribus  nomades ,  sans  demeure  fixe 


il  est  vrai ,  et  tels  que  sont  encore  les 
Arabes  Bédouins  ;  mais  l'esprit  d'asso- 
ciation avait  déjà  pénétré  dans  ces 
peuplades  vagabondes  ;  l'esprit  de  fa- 
mille se  manifestait  aussi  dans  toutes 
leurs  coutumes  :  il  y  en  eut  de  généra- 
les pour  toute  la  tribu,  de  particu- 
lières pour  son  chef  et  son  protecteur: 
c'est  le  commencement  d'une  organi- 
sation régulière  ,  une  première  idée 
d'intérêts  généraux  et  de  justice.  La 
suite  des  siècles  développa  ces  germes 
précieux;  les  familles,  en  se  fixant 
isolément  sur  les  bords  fertiles  du  Nil,  y 
implantèrent  sans  y  penser  la  tribu  tout 
entière  ;  une  terre  prodigue  de  biens , 
presque  sans  peine  et  sans  travail ,  l'y 
attacha  pour  jamais;  des  demeures 
permanentes  s'élevèrent,  leur  voisi- 
nage en  fit  des  bourgades  et  des  villages  ; 
le  progrès  de  cette  civilisation,  d'abord 
agricole  et  dotée  ensuite  de  tout  le 
luxe  des  arts,  en  fit  enfin  des  cités 
grandes,  et  puissantes.  C'est  dans  la 
ilaute-Égypte  qu'on  jeta  les  fonde- 
ments des  premières  ;  les  points  les 
plus  anciennement  habités  furent  les 
territoires  de  Louqsor  et  de  Karhac  à 
Thèbes,  ensuite  ceux  oii  s'élevèrent 
plus  tard  les  villes  d'Esné  ,  Efou  et 
les  autres  villes  du  Saïd ,  au-dessus 
de  Dendera.  La  population  continua 
de  descendre  à  mesure  qu'elle  fut  sur- 
abondante dans  les  régions  supérieu- 
res. Elle  s'arrêta  d'abord  dans  l'Egypte 
moyenne  ,  et  s'établit  enfin  dans  la 
Basse-Egypte ,  à  mesure  que  l'exhaus- 
sement du  sol ,  la  végétation  et  l'éta- 
blissement des  canaux  principaux  en 
desséchèrent  le  sol ,  assainirent  le  cli- 
mat et  la  rendirent  habitable.  L'agri- 
culture ,  qui  assurait  les  produits  né- 
cessaires à  la  subsistance  des  habitants 
du  pays ,  était  leur  seule  occupation  ; 
ridée  (le  commerce  n'était  pas  encore 


venue  à  leur  esprit ,  aucune  nécessité 
publique  ne  l'avait  provoquée,  et ,  en- 
tre les  particuliers ,  il  ne  pouvait  y 
avoir  qu'un  commerce  d'échange  pu- 
rement accidentel  et  momentané. 
L'empire  de  quelques  règles  s'établit 
car  l'effet  de  leur  utilité  générale  ;  ce 
tut  le  premier  germe  d'une  législation 
nationale,  et,  après  une  première  idée 
d'ordre  public ,  il  est  très-vraisembla- 
ble que  toutes  les  autres  se  succédè- 
rent avec  rapidité  ;  que  cette  popula- 
tion ,  que  d'abord  aucun  lien  commun 
n'unissait  étroitement ,  s'aggloméra  de 
plus  en  plus  ,  mit  ses  intérêts  en  com- 
mun, et  forma  enfin,  par  une  commu- 
nauté de  vues  et  d'entreprises  une 
nation  qui,  se  donnant  ou  acceptant 
de  bon  gré  une  langue,  une  forme  de 
gouvernement,  des  lois,  une  religion, 
l'écriture ,  les  arts  utiles  et  les  beaux- 
arts  ,  s'assura  par  sa  sagesse  la  longue 
possession  de  tous  ces  avantages ,  et 
remplit  enfin  le  monde  entier  d'une 
durable  renommée. 

Les  commencements  de  ces  grandes 
institutions  nous  sont  inconnus , 
comme  ceux  de  la  nation  même  qui 
leur  fut  redevable  de  toutes  ses  pros- 
pérités. L'histoire  écrite  nous  a  con- 
servé quelques  souvenirs  dont  la  fidé- 
lité pourrait  être  suspectée  ;  le  témoi- 
gnage des  monuments  encore  subsis- 
tants est  pour  nous  d'un  autre  poids , 
et  il  ne  saurait  être  légitimement  in- 
firmé ou  mis  en  doute ,  si  l'inter- 
prétation de  ces  documents  si  authen- 
tiques ne  s'écarte  pas  dans  ses  ex- 
pressions des  règles  de  la  saine 
critique  historique,  et  n'en  tire  que 
des  conséquences  dont  la  simplicité 
corrobore  l'évidence. 

C'est  d'après  ces  moyens  éprouvés 
que  nous  allons  exposer  les  notions 
qu'il  nous  est  possible  de  réunir  ici  sur 
les  principales  institutions  publiques 
de  l'Egypte  :  les  monuments  éclaircis 
au  moyen  des  relations  écrites  par 
les  anciens ,  et  les  recherche^  faites 
par  les  savants  modernes ,  doivent 
nous  servir  de  guides  :  nous  dirons , 
non  pas  comment  furent  les  choses 
au  commencement  de  l'empire  égyp- 
tien, mais  comment  elles  étaient  à 


ÉGYPTF- 


l'époque  la  plus  reculée  à  laquelle  il 
nous  a  été  permis  de  parvenir  par  les 
monuments  contemporains  de  chaque 
siècle ,  et  don'  l'antériorité  relative  de 
l'un  à  l'autre  /orme  une  échelle  ré- 
trcpradc  des  temps  histoiiques  ,  qui 
peut  être  re.non+ée  avec  certitude  de- 
puis le  règne  d'Auguste,  qui  réduisit 
l'empire  égyptien  à  ime  préfecture  ro- 
maine ,  jusqu'uu  vingt-troisième  siècle 
avant  le  règne  de  ce  prince.  Nous 
pouvons  savo'ir  comment  l'Egypte  était 
slors  :  df  riches  et  nombreuses  popu- 
lations se  partageaient  l'Asie ,  et  celle 
de  l'Inde  n'était  inférieure  à  aucune 
.iutre;  les  annales  du  grand  empire 
d'Assyrie  nomment  pour  ces  mêmes 
époques,  Beius,  ■N'inuset  ensuiteSémi- 
ramis  ;  les  Hébreux  nomment  aussi 
Abraham  à  la  dixième  génération  après 
leur  déluge,  et  à  plus  de  trois  mille 
ans  après  Adam.  Enfin ,  peu  après  ces 
mêmes  temps,  des  peuplades  encore 
barbares  tombent  comme  un  fléau  dé- 
vastateur, des  régions  hyperboréennes, 
.sur  la  civilisation  égyptienne,  détrui- 
sent ses  ouvrages  et  arrêtent  sa  mar- 
che pendant  trois  siècles.  Quand  le 
fléau  eut  cessé  ,  les  débris  de  l'indus- 
trie antérieure  furent  amassés  reli- 
gieusement ,  et  les  anciennes  institu- 
tions rétablies  avec  la  nationalité 
égyptienne,  par  le  courage  et  le  génie 
des  rois  égyptiens.  On  peut  donc ,  par 
ces  diverses  données  historiques  et 
monumentales  ,  savoir  ce  qu'était  l'E- 
gypte comme  nation ,  bien  des  siècles 
avant  que  les  peuples  de  l'Occident  ap- 
paraissent dans  les  annales  humaines  : 
et  c'est  un  phénomène  digne  de  la  plus 
.sérieuse  attention,  que  1  É^pte  pos- 
sédant à  ces  époques  si  reculées  toutes 
les  institutions  civiles,  religieuses  et 
militaires,  indispensables  à  la  prospé- 
ritéd'ungrandpeuple.ettouteslesjouis- 
sances  que  le  luxe  des  arts  peut  ajou- 
ter à  la  possession  des  avantages  qu'as- 
surent l'autorité  des  lois  civiles  et 
re^gieuses ,  la  culture  des  sciences  et 
le  sentiment  profond  de  la  dignité  et 
de  la  destination  de  l'homme. 

X.    GOCVERJSE.MENT. 

L'organisation   sociale  de  l'Égjiite 

3'   Livraison.  (Egypte.) 


ne  put  échapper  au  désavantage  des 
moaifications  successives  auxquelles  la 
condamnèrent  son  inexpérience  ou  des 
ambitions  heureuses;car  on  trouve  aussi 
a  l'origine  des  sociétés,  des  hommes  en- 
treprenants, plus  soucieux  d'assurer 
leur  domination  que  de  travailler  au 
bonheur  de  leurs  semblables.  Le  des- 
potisme d'un  seul ,  secondé  par  des 
intérêts  qui  le  firent  tout-puissant , 
fut  la  première  loi  que  l'Egypte  con- 
nut. Faut-il  conclure  de  ce  ^îait ,  dont 
toute  l'antiquité  rend  témoignage ,  que 
le  caractère  de  la  population  égyptienne 
la  portait  à  souffrir  cette  servitude , 
et  lui  appliquer  une  opinion  d'Aristote 
et  de  Platon ,  d'après  laquelle  la  forrae 
du  gouvernement  qui  pesa  dans  les 
premiers  temps  sur  l'Egypte,  n'aurait 
été  que  la  conséquence  de  la  mollesse 
des  mœurs  et  de  la  pusillanimité  des 
esprits  ?  On  ne  saurait  répondre  avec 
trop  de  réserve  à  une  telle  question, 
et  il  est  naturel  de  penser  que  la  co- 
lonie venue  de  l'Ethiopie  en  Egypte, 
(juelque  peu  nombreuse  qu'elle  pût 
être,  n'y  descendit  pas  sans  un  chef, 
sans  se  soumettre  au  moins  à  la  direc- 
tion d'un  ancien,  autorité  alors  toute- 
puissante.  L'habitude  put  donc  porter 
la  population  égyptienne  à  accepter 
une  forme  de  gouvernement  sur  la- 
quelle on  ne  l'appela  vraisemblablement 
pas  à  délibérer,  et  qui  ne  lui  parut  pas 
mauvaise,  puisque  son  inexpérience  ne 
lui  en  révélait  pas  de  meilleure. 

Cet  état  de  choses  ne  fut  pas  de 
longue  durée.  Il  y  eut  du  despotisme 
au  commencement  de  l'existence  sociale 
de  chaque  nation ,  et  il  est  vrai  de  dire 
que,  relativement  à  leur  avancement 
intellectuel,  ce  régime  n'avait  pas 
tout  l'odieux  que  ce  mot  comporte 
dans  l'opinion  des  sociétés  modernes 
qui  prétendent  à  la  jouissance  légale  de 
tous  les  biens  que  la  culture  de  1  esprit 
leur  a  révélés.  La  théocratie,  ou  gou- 
vernement des  prêtres ,  fut  le  premier 
que  les  Égyptiens  connurent;  et  il  faut 
encore  donner  à  ce  mot  prêtres  l'ao- 
ception  qu'il  avait  dans  ces  temps  re- 
culés, où  les  ministres  delà  religion 
étaient  aussi  les  ministres  de  la  science, 
de  sorte  qu'ils  réunissaient  en  eux  les 


34 


L'UNIVERS. 


deux  plus  nobles  missions  dont  l'homme 
puisse  être  investi ,  le  culte  de  Dieu 
et  celui  de  l'intelligence.  Du  reste ,  en 
fait  de  despotisme  (et  nous  ajoutons  ces 
réflexions  pour  rassurer  les  lecteurs 
trop  prompts  à  s'alarmer  sur  la  con- 
dition sociale  des  premiers  Égyptiens), 
il  y  a  du  despotisme  de  tant  de  façons, 
que  les  Égyptiens  durent  en  accepter 
une  comme  condition  nécessaire  :  il  y 
a  en  effet,  dans  le  gouvernement  théo- 
cratique,  chance  de  despotisme  reli- 
gieux; dans  la  monarchie,  chance  de 
(iespotisme  militaire  ;  dans  l'aristo- 
cratie ou  olygarchie,  chance  de  despo- 
tisme nobiliaire;  dans  la  république, 
chance  de  despotisme  populaire  :  par- 
tout chance  d'oppression.  Le  bien 
relatif  sera  là  oii  ces  chances  sont  les 
moindres ,  et  tel  est  le  gouvernement 
monarchique  tempéré.  C'est  donc 
une  heureuse  invention  que  la  cons- 
titution qui  répartit  l'autorité  législa- 
tive à  trois  pouvoirs ,  système  qui  ne 
diffère  de  la  républiq^ue  que  par  l'hé- 
rédité du  pouvoir  executif,  combinai- 
son entrevue  par  les  anciens,  mais 
plus  facile  à  imaginer,  disait  Tacite, 
qu'à  réaliser.  Toutefois  l'obéissance 
passive  dut  être  la  grande  vertu  pu- 
blique de  la  nation  égyptienne  sous  le 
gouvernement  théocratique.  L'admi- 
nistration était  sous  la  direction  du 
grand -prêtre  qui,  au  nom  de  Dieu 
même,  transmettait  ses  ordres  dans 
tous  les  cantons  du  pays.  Le  gouver- 
nement des  premiers  kalifes  sur  les 
Arabes  était  aussi  une  théocratie ,  mais 
pjus  parfaite  que  celle  de  la  primitive 
Egypte  :  ici  le  gouvernement  pouvait 
être  sans  contradiction  injuste,  op- 
presseur et  ennemi  de  tout  progrès  ; 
on  ne  sait  pas  s'il  se  montra  ainsi.  La 
nature  de  l'homme,  alors  que  rien  ne 
ralentissait  l'ardeur  de  ses  passions, 
semble  le  faire  craindre  :  ce  que  la 
tradition  a  conservé  des  formes  et 
de  l'action  de  ce  gouvernement  nous 
montre  ce  pouvoir  habile  à  s'établir  et 
à  se  fortifier  par  les  institutions  les 
plus  favorables  à  ses  vues.  Ainsi  il  di- 
visa d'abord  la  nation  égyptienne  en 
trois  classes  distinctes  :  les  prêtres,  les 
militaires  et  le  peuple;  le  peuple  seul 


travaillait,  et  le  fruit  de  toutes  ses 
peines  appartenait  au  gouvernement. 
Il  en  employait  une  partie  à  solder  les 
militaires,  qui  contenaient  le  peuple 
dans  le  devoir,  et  il  disposait  du  sur- 
plus à  son  gré  :  les  deux  classes  privi- 
légiées maintenaient  ainsi  la  troisième 
dans  l'esclavage.  Du  reste,  ces  mal- 
heurs ne  frappèrent  pas  l'Égyple 
toute  seule;  l'Inde  et  la  Perse'  en 
Orient,  les  Gaules  dans  l'Occident,  su- 
birent aussi  le  joug  théocratique  ,  et 
pour  l'Egypte ,  ce  ne  fut  même  qu'une 
coutume  importée  de  l'Ethiopie  où, 
selon  Diodore  de  Sicile,  les  prêtres 
disposaient  de  la  vie  même  des  rois. 

Mais  les  progrès  que  le  temps  réalise 
inévitablement  partout ,  amenèrent  en 
Ég}'pte  un  notable  changement  dans 
cet  état  de  choses.  La  rivalité  naquit 
entre  les  deux  premières  classes  :  les 
militaires  se  lassèrent  d'obéir  aveuglé- 
ment aux  prêtres;  une  révolution 
éclata,  un  chef  militaire  se  saisit  du 
pouvoir,  établit  le  gouvernement  royal 
et  son  hérédité  pour  ses  descendants  ; 
il  changea  ainsi  et  améliora,  on  peut  le 
dire,  l'état  social  de  l'Égypte,et  consacra 
les  progrès  qu'elle  avait  faits  par  la 
succession  des  siècles.  Ce  chef  se  nom- 
mait Menai  ou  Menés:  il  est  inscrit 
comme  le  premier  roi  dans  les  listes 
des  dynasties  égyptiennes  de  Mané- 
thon,  et  sur  un  grand  nombre  d'édifi- 
ces égyptiens  encore  subsistants ,  dont 
quelques-uns,  classés   par  leur  date 

farmi  les  plus  anciens  monuments  de 
Egypte,  corroborent  par  leur  autorité 
celle  qui  est  propre  à  ces  listes  connues 
et  adoptées  par  toute  l'antiquité  savante. 
Cette  grande  révolution  politique  en 
Egypte  eut,  sur  l'état  général  de  la 
nation ,  une  influence  dont  nous  de- 
vons rappeler  les  principaux  effets. 

Du  despotisme  sacerdotal  qui  com- 
mandait, au  nom  du  ciel,  une  obéis- 
sance entière ,  les  Égyptiens  passèrent 
sous  l'autorité  d'une  monarchie  Ci- 
vile tempérée,  qui  les  rendit  libres, 
sages  et  heureux.  Le  chef  de  l'état 
était  roi ,  et  son  pouvoir  passait,  dans 
l'ordre  de  priraogéniture ,  à  ses  en- 
fants mâles,  à  ses  filles  s'il  n'avait 
pas  de  garçons,  enfin  à  ses  frères  et 


ÉGYPTi:. 


35 


à  ses  sœurs  si  sa  descendance  directe 
manquait  entièrement  :  on  ne  pouvait 
vouloir  plus  fermement  et  garantir 
avec  jilus  de  certitude  le  principe  de 
l'hérédité  de  la  couronne  royale.  Cette 
autorité  n'était  point  absolue;  elle  fut 
tempérée  par  l'influence  et  le  concours 
de  la  classe  sacerdotale ,  qui  ne  fut 
pas  entièrement  éloignée  du  gouver- 
nement, quoique  réduite  cependant  <à 
son  rôle  naturel,  celui  de  diriger  l'ad- 
ministration des  choses  sacrées,  d'in- 
struire les  peuples  par  les  préceptes 
(le  la  morare  et  la  pratique  des  arts. 
Elle  conserva  de  plus  les  magistratures 
civiles;  mais  chez  un  peuple  éminem- 
ment religieux,  les  ministres  des  dieux 
durent  exercer  toujours  un  grand 
empire  sur  l'état ,  sur  la  marche  et 
les  progrès  de  la  nation  qu'ils  avaient 
long-temps  gouvernée  ;  et  les  lois  du 
pays  ne  se  dépouillèrent  jamais  de 
cet  aspect  religieux  dont  la  première 
forme  de  gouvernement  les  avait 
profondément  empreintes.  Le  pouvoir 
nouveau  fut  contraint  de  s'entendre 
avec  le  pouvoir  déchu,  et  le  sceptre 
civd  d'admiîttre  encore  au  partage  de 
l'autorité  le  sceptre  sacerdotal.  Thebes, 
chef-lieu  du  gouvernement  théocra- 
tique,  devint  aussi  le  siège  du  gou- 
vernement civil  ;  cependant  Menés,  le 
premier  roi,  jeta  les  fondements  de 
iHlemphis,  qui  devint  la  rivale  de 
Thèbes ,  une  seconde  capitale  de  l'E- 
gypte, et  une  ville  fortiliée.  Le  fils  de 
-Hiénès  poursuivit  l'exécution  des  idées 
de  son  père;  et  c'est  de  cette  ville  nou- 
velle que  sortit  la  famille  de  rois  qui 
forma  la  troisième  dynastie  de  ceux 
de  l'Egypte  ;  les  pyramides  de  Dehs- 
chour  et  de  Sakkara  furent  construites 
pour  leur  sépulture,  et  à  cette  même 
époque  qui  en  fait  les  plus  anciens 
monu:nents  du  génie  de  l'homme,  dans 
le  monde  connu. {Yoy. planche  10.) 
C'est  sous  le  gouvernement  royal 
que  l'Egypte  prit  tout  son  développe- 
iiient  iiitellectuel ;  elle  montra,  di- 
i;ent  les  anciens ,  une  grande  sagacité 
dans  l'étude  de  la  nature  et  une 
grande  pénétration  dans  l'invention 
des  arts.  Les  sciences  comme  les  arts 
se  perfectionnèrent,  leur  culture  s'a- 


méliora; les  connai'osSnces  les  plus 
utiles  à  la  prospérité  publique  furent 
particulièrement  recherchées,  encou- 
ragées; l'administration  de  la  cité  se 
completta  par  leur  progrès  succes- 
sif; elles  concoururent  au  perfection- 
nement de  toutes  les  institutions  ci- 
viles :  ce  que  les  nations  modernes 
ont  découvert  par  de  longs  efforts, 
l'Égypic  l'avait  découvert  aussi,  en 
avait  fait  les  plus  utiles  applicotions 
à  sa  propre  félicité;  et  devenue  forte 
et  f  iissante  dans  tous  les  arts  de  la 
civilisation ,  elle  s'engagea  avrr-  succès 
dans  de  grandes  entreprises  militaires, 
dort  l'hiotoire  a  conservé  quelques 
souvenirs.  Elle  fut,  par  l'effet  même  de 
ces  progrès ,  soumise  à  cette  diversité 
de  tor tunes  dont  toutes  les  grandes 
nations  ont  dû  subir  la  commune  loi, 
et  l'Egypte  n'en  fut  pas  même  pré- 
servée par  cette  sagesse  profonde  don 
l'antiquité  sacrée  et  l'antiquité  pro- 
fane lui  ont  assuré  l'honorable  renom- 
mée, et  dont  nous  allons  reconnaître 
les  traces  dans  un  tableau  très-som- 
maire de  ses  institutions  publiques. 
Celles-ci  remontent  à  une  si  haute  an- 
tiquité, qu'il  devient  impossible  d'in- 
diquer l'ancienneté  relative  de  chacune 
de  ces  institutions;  les  historiens  grecs 
l'ignoraient  eux-mêmes,  ou  ne  pen- 
sèrent peut-être  pas  à  s'en  enquérir  î 
à  leur  exemple,  nous  rappelons  les  faits 
dont  le  souvenir  est  conservé  dans  les 
annales  qu'ils  nous  ont  transmises,  ou 
dans  les  monuments  nouvellement 
interprétés  par  la  critique  moderne. 

XI.    ÉTAT  POLITIQUE  DE  LA  NATION. 

Bien  des  recherches  ont  été  faites 
pour  parvenir  à  la  détermination  de 
la  quantité  d'hommes  qui  existait  en 
Egypte  à  l'époque  de  sa  prospérité  ;  on 
a  fait  entrer ,  comme  une  donnée  im- 
portante dans  cette  recherche,  les  im- 
menses travaux  exécutés  par  la  nation 
égyptienne,  ses  vastes  édifices  sur  terre, 
ses  souterrains,  plus  vastes  encore , 
creusés  dans  le  flanc  des  montagnes. 
(V. planche  12).  Aucun  peuple  ne  peut, 
sur  ce  point ,  rivaliser  avec  l'Egypte  ; 
il  est  juste  ,  toutefois ,  de  faire  remar- 
3. 


36 


L'UNIVERS. 


quer  que  le  temps  est  aussi  une  autre 
donnée  non  moins  importante  dans  la 
recherche  proposée.  Les  grands  mo- 
numents construits  en  Egypte,  comme 
les  grandes  excavations,  portent  avec 
eux  le  témoignage  écrit  de  travaux 
successivement  exécutés  durant  de  lon- 
gues années,  et  même  pendant  plu- 
sieurs règnes  ;  et  cette  succession  d'an- 
nées a  dû  produire  les  ouvrages  qu'au- 
rait exécutés,  en  moins  de  temps,  une 
population  plus  nombreuse ,  employée 
simultanément  à  ces  travaux.  Quoi  qu'il 
en  soit,  celle  de  l'ancienne  Egypte  ne 
paraît  pas  s'être  élevée  au-dela  d'un 
terme  moyen  entre  six  et  sept  mil- 
lions. 

Après  la  révolution  qui  substitua  le 
gouvernement  des  rois  à  celui  des 
prêtres ,  la  division  en  classes  diverses 
continua  de  subsister.  Cette  division 
était  la  base  fondamentale  de  la  con- 
stitution égyptienne ,  et  la  royauté  en 
était  le  sommet.  On  peut  réduire  à 
quatre  le  nombre  réel  de  ces  classes  : 
les  prêtres ,  les  militaires ,  les  agricul- 
teurs et  les  commerçants.  Les  bergers, 
ou  gardiens  de  troupeaux ,  dont  parle 
Hérodote,  devaient  être  au  service  des 
agriculteurs;  les  interprètes  apparte- 
naient à  la  classe  sacerdotale  ou  a  celle 
des  commerçants ,  et  les  marins  à  l'ar- 
mée :  le  surplus  de  la  population  était 
esclave.  Elle  était  assez  également  ré- 
pandue sur  la  surface  cultivée  de  l'E- 
gypte. La  loi  attachait  les  enfants  à  la 
profession  de  leur  père ,  ils  ne  pou- 
vaient pas  la  quitter;  et  il  est  vrai- 
semblable que  la  force  d'activité  de 
chaque  classe  était  portée  et  maintenue 
au  point  reconnu  nécessaire  à  l'intérêt 
général ,  à  la  prospérité  de  l'état  et  à 
celle  des  familles  :  l'histoire  dit  que 
cette  prospérité ,  fondée  sur  ces  bases , 
fut  d'une  longue  durée.  Le  royaume 
était  divisé  en  préfectures  ou  nomes  ^ 
et  l'administration  religieuse ,  civile  et 
militaire,  y  était  exercée  par  des  fonc- 
tionnaires dont  la  hiérarchie  bien  ré- 
glée assurait  la  complète  exécution  des 
lois.  Il  •■  en  avait  pour  l'établissement 
des  impots  ;  ils  étaient  régulièrement 
répartis ,  et  on  ne  peut  guère  douter 
qu'il  ait  existé  dans  chaque  nome  un 


terrier  ou  cadastre  authentique  qui 
servait  à  rendre  ces  impôts  plus  équi- 
tables. Les  produits  servaient  à  l'en- 
tretien de  la  famille  royale,  des  prêtres 
et  de  l'armée:  c'étaient,  si  l'on  veut, 
les  consommateurs  ;  les  deux  autres 
classes  seules,  les  agriculteurs  et  les 
commerçants  étaient  les  producteurs  : 
cela  est  vrai  pour  l'Egypte ,  cela  est 
vrai  partout  ;  et  partout  aussi  l'apo- 
logue des  membres  et  l'estomac  servit 
à  redresser  les  conclusions  trop  tôt 
tirées  de  ce  simple  rapprochement.  On 
affirme  aussi,  et  avec  une  vraisem- 
blance qui  a  pour  elle  quelques  tradi- 
tions anciennes  ,  que  des  assemblées 
politiques  et  solennelles  étaient  convo- 

3uées  par  le  roi  ou  par  la  loi ,  soit  dans 
es  circonstances  extraordinaires,  soit 
pour  régulariser  le  taux  et  la  nature 
des  impots,  soit  enûn  lorsque  les  chan- 
gements de  règne ,  et  surtout  les  chan- 
gements de  dynastie,  les  rendaient  né- 
cessaires. Chaque  nome  envoyait  un 
nombre  de  députés  à  l'assemblée  gé- 
nérale de  ceux  de  la  nation ,  et  c'est 
dans  le  labyrinthe  qu'elle  se  réu- 
nissait.    ■ 

Cet  édifice  célèbre  a  été  vu  par  Hé- 
rodote ;  il  subsistait  encore  au  temps 
de  Strabon  :  il  nous  semble  rappeler , 

§ar  sa  forme  et  sa  distribution ,  une 
es  plus  importantes  institutions  po- 
litiques de  l'antiquité;  et  c'est  sous  ce 
rapport  qu'un  vif  intérêt  doit  s'atta- 
cher à  la  description  qu'Hérodote  donne 
du  labyrinthe ,  en  ces  termes  : 

«  J'ai  vu  ce  monument,  dit-il,  que 
j'ai  trouvé  supérieur  à  sa  réputation  ; 
je  crois  même  qu'en  réunissant  tous 
les  bâtiments  construits ,  tous  les  ou- 
vrages exécutés  par  les  Grecs ,  on 
resterait  encore  au-dessous  de  cet  édi- 
fice ,  et  pour  le  travail  et  pour  la  dé- 
pense, quoique  le  temple  d'Éphèse  et 
celui  de  Samos  soient  justement  cé- 
lèbres; les  pyramides  mêmes  étaient 
certainement  alors  des  monuments  qui 
surpassaient  leur  renommée  ;  chacune 
d'elles  pouvait  être  comparée  à  ce  que 
les  Grecs  ont  produit  de  plus  grand  , 
et  cependant  le  labyrinthe  l'emporte 
sur  elles.  On  y  voit ,  dans  l'intérieur, 
douze  aulœ  recouvertes  d'un  toit ,  et 


EGYPTE. 


37 


dont  les  portes  sont  opposées  alterna- 
tivement les  unes  aux  autres.  Six  de 
ces  aulœ  sont  exposées  au  nord,  et 
six  au  midi;  elles  sont  continues  et 
renfermées  dans  une  enceinte  formée 
par  un  mur  extérieur;  les  chambres 
([ue  renferment  les  bâtiments  du  laby- 
rintlie  sont  toutes  doubles,  les  unes 
souterraines,  les  autres  élevées  sur 
ces  premières;  elles  sont  au  nombre 
de  trois  mille,  quinze  cents  à  chaque 
étage.  Nous  avons  parcouru  celles  qui 
sont  au-dessus  du  sol ,  et  nous  en 
parlons  d'après  ce  que  nous  avons  vu  ; 
mais  pour  celles  qui  sont  au-dessous  , 
nous  n'en  savons  que  ce  que  l'on  nous 
en  a  dit,  les  gardiens  n'ayant  voulu, 
pour  rien  au  monde ,  consentir  à  nous 
les  montrer;  elles  renferment,  disent- 
ils,  les  tombeaux  des  rois  qui  ont 
anciennement  fait  bâtir  le  labyrinthe , 
et  ceux  de5  crocodiles  sacrés  ;  ainsi 
nous  ne  pouvons  rapporter  sur  ces 
chambres  que  ce  que  nous  avons  en- 
tendu dire.  Quant  à  celles  de  l'étage 
supérieur,  nous  n'avons  rien  vu  de 
plus  grand  parmi  les  ouvrages  sortis 
de  la  main  des  hommes  :  la  variété  in- 
finie des  communications  et  des  gale- 
ries rentrant  les  unes  dans  les  autres, 
que  l'on  traverse  pour  arriver  aux 
a?//a?,  cause  mille  surprises  à  ceux  qui 
parcourent  ces  lieux ,  en  passant  tantôt 
d'une  des  auLœ  dans  des  chambres  qui 
les  environnnent,  tantôt  de  ces  cham- 
bres dans  des  portiques,  ou  de  ces 
portiques  dans  d'autres  aulœ.  Les 
plafonds  sont  partout  en  pierre,  comme 
les  murailles,  et  ces  murailles  sont 
chargées  d'une  foule  de  figures  sculptées 
en  creux  ;  chacune  de  ces  aulœ  est  ornée 
d'un  péristyle  exécuté  en  pierres  blan- 
ches parfaitement  assemblées;  à  l'angle 
qui  termine  le  labyrinthe ,  on  voit  une 
])yramide  de  quarante  orgyes  de  haut, 
décorée  de  grandes  figures  sculptées 
en  relief  :  on  communique  à  cette  py- 
ramide par  un  chemin  pratiqué  sous 
terre.  » 

Voilà  ce  qu'a  vu  Hérodote  du  laby- 
rinthe, et  l'impression  que  ce  vaste 
édifice  produisit  sur  son  esprit.  Stra- 
bon  n'en  parle  pas  en  termes  moins 
élogieux  ;  il  dit  que  le  labyrinthe  est 


un  palais  composé  d'autres  palaù  , 
et  ce  dernier  mot  donne  le  sens  des 
aulœ  d'Hérodote.  Il  y  avait,  ajoute 
Strabon,  autant  de  ces  palais  qu'il  y 
avait  jadix  de  nomes.  C'était  un  ou- 
vrage admirable,  puisque  chaque  cham- 
bre était  couverte  par  une  seule  pierre, 
et  les  cryptes  ou  couloirs  l'étaient 
aussi  par  des  pierres  portant ,  sur  toute 
leur  longueur,  d'un  mur  à  l'autre. 
Aussi ,  en  montant  sur  le  haut  de  l'é- 
difice ,  on  avait  sous  les  yeux  une  vaste 
plaine  en  pierres.  Les  dimensions  de 
l'ensemble  sont  estimées  à  650  pieds 
de  côté.  Enfin,  comme  complément 
des  données  relatives  à  la  forme  et  à 
la  destination  du  labyrinthe,  Strabon 
ajoute  ce  qu'il  avait  appris,  que  le 
nombre  des  palais  égalait  celui  des 
nomes  ou  provinces  de  l'Egypte,  parce 
qu'il  était  d'usage  que  les  députés 
vinssent  s'y  réunir,  chacun  envoyant 
ses  prêtres  et  ses  prétresses  pour  faire 
des  sacrifices  et  pour  juger  les  affaires 
importantes. 

A  ces  rapports  de  l'antiquitégrecque 
se  lient  directement  les  notions  re- 
cueillies de  nos  jours  sur  les  grandes 
Panégyries  égyptiennes,  assemblées  à 
la  fois  politiques  et  religieuses,  prési- 
dées d'ordinaire  par  le  roi  ou  l'un  des 
princes  ses  fils,  et  dont  la  célébration 
est  mentionnée  sur  des  monuments 
encore  subsistants ,  comme  un  des  de- 
voirs les  plus  essentiels  de  la  royauté. 
On  conclutdonc  de  tout  ce  qui  précède, 
qu'il  y  avait  dans  l'ancien  nome  Arsi- 
noïte,  où  était  le  lac  Mœris,  contrée 
plus  connue  aujourd'hui  sous  la  déno- 
mination ^El-Fayoum ,  un  vaste  édi- 
fice formé  de  la  reunion  de  douze  pa- 
lais composés  d'un  très-grand  nombre 
d'appartements  ;  que  cet  édifice  était 
entièrement  construit  et  couvert  en 
pierres  assemblées  avec  une  grande 
perfection  ;  que  ces  palais  étaient  ados- 
sés ou  contigus,  sans  se  communiquer; 
qu'ils  étaient  dans  une  grande  enceinte 
formée  de  murailles  et  ornée  de  co- 
lonnes ;  que  l'accès  de  ces  palais  était 
très-difficile,  à  cause  de  la  multitude 
de  galeries  et  de  couloirs  se  croisant 
dans  tous  les  sens,  qui  y  conduisaient; 
et  que  ,  privé  du  secours  d'un  conduc- 


38 


L'UNIVERS. 


teur,  un  étranger  s'y  égarait  infailli- 
blement. L'ensemble  de  ce  monument 
frappa  d'étonnement  et  d'admiration 
tous  les  Grecs  qui  le  virent,  et  ils  dé- 
claraient que  tous  les  monuments  de 
la  Grèce  réunis  n'égalaient  pas  celui- 
là.  Cet  édiflce  se  nommait  le  Labyrin- 
the; le  nombre  des  palais  fixé  à  12 
fait  supposer  qu'à  l'époque  où  il  fut 
édiflé ,  l'Egypte  n'était  divisée  qu'en  12 
nomes  ,  nombre  qui  fut  ensuite  accru 
successivement  et  porté  jusqu'à  36. 
L"époque  indiquée  par  le  nom  du  fon- 
dateur, selon  Manéthon ,  appuie  cette 
dernière  conjecture;  ce  fut,  d'après  cet 
historien ,  le  roi  Labarys  qui  éleva  ce 
merveilleux  palais  :  ce  prince  était  le 
qaatrième  roi  de  la  douzième  dynastie; 
d'après  les  époques  connues  de  l'his- 
toire des  Pharaons,  le  règne  de  Labarys 
et  la  fondation  du  labyrinthe  remon- 
taient à  trois  mille  cinq  cents  ans 
avant  l'ère  ciirétienne  ;  et  selon  les  listes 
du  même  Manéthon ,  Sésostris ,  à  qui 
la  division  en  36  nomes  est  attribuée, 
est  postérieur  de  dix-neuf  cents  ans  à 
Labarys.  Cet  intervalle  de  temps  entre 
ces  deux  princes  aurait  donc  suffi  aux 
progrès  de  !a  civilisation  égyptienne,  qui 
rendirent  nécessaire  sa  division  en  pro- 
vinces moins  étendues  et  conséquem- 
ment  plus  nombreuses.  Par  une  singu- 
larité digne  de  remarque,  le  labyrin- 
the était  construit  dans  une  province 
en  dehors  de  la  vallée  de  l'Egypte  ;  elle 
était  centrale  pour  tous  les  nomes;  elle 
en  avait  un  nombre  égal  au  nord  et  au 
midi ,  et,  des  douze  palais  ,  six  regar- 
daient aussi  au  nord ,  et  les  six  autres 
au  midi.  Sur  un  des  côtés  du  labyrin- 
the, s'élevait  la  pyramide  qui  ornait 
le  tombeau  de  son  fondateur. 

Si  le  labyrinthe  fut  destiné  aux  as- 
semblées nationales  de  l'Egypte,  à  réu- 
nir, dans  des  occasions  solennelles  et 
d'un  grand  intérêt  pour  l'état ,  les  dé- 
putés sacerdotaux,  civils  et  militaires 
des  nomes  du  royaume,  il  faut  conve- 
nir qu'on  ne  pouvait  imaginer  une 
construction  plus  dignement  et  plus 
convenablement  appropriée  à  sa  desti- 
nation. Il  était  tout-à-fait  conçu  dans 
l'esprit  général  des  institutions  égyp- 
tiennes ,  qui  laissaient  si  peu  libres  Qe 


leurs  mouvements,  et  les  classes,  et 
les  corporations,  et  les  individus.  Le 
sacerdoce  tout  entier  se  retrouvait  dans 
ces  occasions  mémorables  ;  et  ces  réu- 
nions du  corps  sacerdotal  étaient  comme 
de  grandes  cérémonies  religieuses,  où 
l'Egypte  tout  entière  venait  s'incliner 
au  même  instant  devant  la  divinité; 
peut-être  était-ce  là  le  lieu  du  conclave 
pour  l'élection  du  grand-prêtre-roi; 
pour  l'intronisation  et  le  sacre  du  nou- 
veau roi ,  quand ,  après  Menés ,  ce  roi 
ne  fut  plus  le  grand-prêtre;  comme  le 
fut  plus  tard  le  grand  temple  de  Phtha 
à  Memphis  sous  les  Ptolémées,  sans 
doute  à  l'imitation  des  Pharaons,  qui 
abandonnèrent  le  labyrinthe.  Dans  les 
mêmes  circonstances  et  dans  ce  même 
lieu ,  les  grandes  mesures  d'administra- 
tion, les  grands  intérêts  de  la  guerre 
et  de  la  paix,  l'examen  des  ressources 
pubUques,  de  leur  variation  et  de  ses 
causes ,  leur  emploi  au  développement 
des  plus  utiles  établissements  publics , 
à  des  entreprises  militaires  dans  les- 
quelles il  pouvait  entrer,  quoiqu'offen- 
sives ,  plus  de  prévisions  de  sûreté  que 
d'esprit  de  conquête ,  tous  ces  grands 
intérêts  de  l'Egypte  pouvaient  être 
traités  dans  ces  assemblées  formées  de 
tous  les  pouvoirs  de  l'état ,  le  roi ,  l'é- 
glise et  l'armée. 

On  s'expliquerait  ainsi  ces  limites 
légales  mises  à  l'exercice  de  l'auto- 
rité royale,  que  l'antiquité  mentionne 
particulièrement  parmi  les  sages  in- 
stitutions publiques  de  l'Egypte.  —  Le 
labyrinthe  deCnosse  fut  construit  sur 
le  plan  de  celui  des  Égyptiens,  mais  les 
Grecs  n'en  tirent,  en  l'imitant,  qu'une 
fabuleuse  monstruosité,  commode  tant 
d'autres  institutions  orientales,  qu  ils 
ne  cherchèrent  même  pas  à  com- 
prendre. 

MI.    LOIS 

Un  assez  grand  nombre  de  règles  so- 
ciales sont  citées  par  les  écrivains  de 
l'antiquité  comme  iois  de  l'ancienne 
Egypte,  et  à  leur  suffrage  il  faut 
ajouter  celv.i  de  Bossuet,  qui  a  dit  que 
l'Egypte  était  la  source  de  toute  bonne 
pohce.  L'examen  de  ces  diverses  règles, 
velativement  3  l'Égj'pte,  exigerait,  pour 


EGYPTE. 


parvenir  à  quelque  certitude  historique 
sur  leur  réalité ,  beaucoup  de  temps  et 
présenterait  de  grandes  diflicuités.  Les 
auteurs  anciens  qui  en  parlent  n'ont 

[)as  assez  distingué  les  époques  de  ces 
ois ,  et  les  gouvernements  différents 
sous  lesquels  celles  de  ces  lois  qui 
existèrent  réellement,  furent  rendues. 
Pour  ne  citer  qu'un  seul  exemple  de 
cette  confusion  des  temps,  il  suffira 
de  rappeler  la  loi  contre  les  faux  mon- 
nayeurs,  mise  par  Diodore  de  Sicile  au 
nombre  des  lois  générales  de  l'Égj'pte, 
à  coté  et  au  même  rang  que  les' plus 
anciennes  ;  et  cependant  l'usage  des 
rnétaux  monnayés  ne  commença  en 
Egypte  qu'avec  la  domination  des  Per- 
ses. Hérodote  dit  que  Darius,  fils 
d'Hystaspe ,  fut  le  premier  prince  qui 
fit  battre  de  la  monnaie  de  l'or  le  plus 

fur,  et  qu'Aryandès,  gouverneur  de 
Egypte  pour  les  Perses ,  ayant  usurpé 
une  des  prérogatives  roples,  en  fai- 
sant frapper  de  la  monnaie  d'argent, 
Darius  le  fit  condamner  à  mort.  L'o- 
pinion commune  est  que  la  monnaie 
de  Darius,  ou  les  dariques ^  fut  la 
première  monnaie  introduite  légale- 
ment en  Egypte ,  par  la  conquête  des 
Perses  :  il  paraît  que  jusque-là  l'E- 
gypte ,  pour  ses  relations  intérieures , 
n'usait  que  d'une  monnaie  de  con- 
vention, et  pour  l'étranger,  qu'elle 
comptait  en  anneaux  d'or  ou  d'argent 
d'un  poids  déterminé  ou  vérifié.  Les 
monuments  rendent  témoignage  de 
ces  faits  :  les  peuples  vaincus  paient 
les  tributs  en  anneaux  de  métaux; 
dans  une  autre  scène ,  on  pèse  quel- 
ques-uns de  ces  anneaux  pour  les  don- 
ner en  échange  d'autres  objets.  Enfin, 
il  paraît  qu'il  y  avait  aussi  des  masses 
d'or  ayant  une  autre  forme  que  celle 
de  Panneau,  par  exemple,  la  forme 
d'une  grenouille  ,  d'un  veau  ,  d'un 
bœuf,  et  q'i'il  était  passé  en  usage 
d'estimer  tel  objet  trois  bœufs,  te!  au- 
tre trois  veaux  ,  tel  autre  enfin  trois 
grenouilles ,  ce  qui ,  pour  l'Égyptien  , 
représentait  un  poids  connu  de  ce  métal. 
Sans  examiner  si  cet  usage  de  l'Egypte 
ne  pourrait  pas  être  utile^'a  l'interpréta- 
tion de  certaines  traditions  homériques, 
nous  reviendrons  à  notre  observation 


relative  à  la  monnaie,  qui  ne  fiit  pas  in- 
troduite en  Eg}T)te  avant  l'administra- 
tion des  Perses  (52.5  avant  J.-C).  Ce- 
pendantDiodoredeSicile  donne  comme 
une  loi  égyptienne  ,  celle  qui  prescri- 
vait de  couper  les  deux  mains  à  celui 
qui  faisait  de  la  fausse  monnaie.  La 
distinction  des  époques  dans  les  lois 
est  donc  un  point  essentiel  de  l'étude 
de  cette  partie  des  institutions  égyp- 
tiennes; ne  pouvant  l'entreprendre 
dans  ce  résumé  ,  nous  nous  bornerons 
à  rappeler  ici  les  principales  lois  égyp- 
tiennes dont  l'antiquité  a  conserve  le 
souvenir. 

Le  parjure  était  puni  de  mort;  le 
serment  étant  admis  par  la  législation 
ég}T)tienne  dans  beaucoup  de  circon- 
stances graves ,  il  fallait  en  assurer 
autant  qu'on  le  pouvait  la  vérité 
à  l'égard  de  Dieu  et  des  hommes.— 
C'était  un  devoir  pour  tous  les  citoyens 
de  prévenir  les  crimes ,  d'en  poursui- 
vre la  punition  ,  et  celui  qui ,  voyant 
un  homme  en  danger,  ne  volait  p"as  à 
son  secours ,  était  assimilé  à  l'homicide 
et  puni  comme  tel.  —  L'homme  devait 
détendre  son  semblable  contre  un  as- 
saillant ,  le  garantir  de  sa  fureur;  s'il 
prouvait  qu'il  ne  l'avait  pas  pu ,  il  n'en 
devait  pas  moins  découvrir  le  coupable 
et  le  poursuivre  en  justice.  Il  y  avait 
dans  cette  loi  l'idée  de  l'offense  faite 
par  l'effet  de  chaque  crime  ou  de  cha- 
que délit,  à  la  société  tout  entière, 
et  de  l'intérêt  qu'il  y  a  pour  chaque  ci- 
toven  que  ce  crime  ou  ce  délit  soit 
piini  :  l'exercice  du  droit  de  poursuite  au 
nom  des  lois  était  donc  mis  au  nombre 
des  devoirs  et  déféré  à  tous  les  ci- 
toyens.— Ils  avaient  tous  la  faculté  d'ac- 
cuser et  de  poursuivre  ;  le  témoin  d'un 
crime  qui  ne  remplissait  pas  ce  devoir 
était  battu  de  verges  et  privé  de  nour- 
riture durant  trois  jours  ;  et  l'accusa- 
teur convaincu  de  calomnie  subissait 
la  peine  réservée  à  l'accusé, s'il  avait 
été  déclaré  coupable.  —  Les  Egj'ptiens 
étaient  convaincus  que  la  punition  des 
coupables  et  la  protection  des  oppri- 
més étaient  les  plus  sûrs  garants  de  la 
sécurité  individuelle  et  du  bonheur  pu- 
blic :  enfin ,  un  coupable  qui  avait 
échappé  à  l'accusation  durant  sa  vie , 


40 


L'UNIVERS. 


ne  pouvait  se  soustraire  à  ceHe  qui 
l'attendait  à  l'entrée  même  du  tom- 
beau :  une  voix  qui  l'accusait  avec  vé- 
rité, le  faisait  priver  des  honneurs  de 
la  sépulture. 

Cette  sévérité  fait  supposer,  et  l'his- 
toire ne  dit  rien  de  contraire  à  notre 
conjecture ,  que  les  Égyptiens  ne  con- 
nurent point  cet  usage  de  notre  Occi- 
dent ,  celui  qui  admettait  les  composi- 
tions pourles  offenses;  ils  ne  voulurent 
pas  qne  le  crime  pût  être  effacé  par  un 
traite  avec  la  victime.  La  rigueur  des 
châtiments  et  la  certitude  de  ne  pou- 
voir s'y  soustraire  menaçaient  sans 
cesse  les  penchants  nuisibles  à  la  'so- 
ciété. Le  guerrier  devait  réparer  par 
une  action  d'éclat  une  faute  de  déso- 
béissance ou  l'oubli  des  lois  de  l'hon- 
neur.- Les  attentats  contre  les  femmes 
étaient  punis  de  la  mutilation  ;  la 
femme  infidèle  était  enlaidie  par  l'am- 
putation du  nez ,  son  complice  était 
irapçé  de  verges.  On  arrachait  la  lan- 
gue a  celui  qui  révélait  aux  ennemis 
les  secrets  de  l'état;  on  coupait  la 
main  à  celui  qui  falsifiait  les  poids ,  les 
mesures,  le  sceau  des  princes  ou  celui 
des  particuliers ,  à  l'écrivain  qui  sup- 
posait des  pièces  ou  qui  altérait  les 
copies  qu'il  en  délivrait  :  et ,  une  idée 
domine  dans  ces  dernières  lois ,  celle 
d'empêcher  que  le  coupable  ne  commette 
deux  fois  le  même  crime.  Les  physio- 
logistes de  nos  jours  diront  peut-être 
que  les  Égyptiens  avaient  aussi  observé 
et  reconnu  l'influence  des  penchants. 

La  société  égyptienne  avait  connu 
le  parricide ,  et  la  loi  le  punissait  par 
les  tortures  et  le  bûcher.  Les  parents 
qui  tuaient  un  de  leurs  enfants  étaient 
obligés  de  tenir  son  cadavre  embrassé , 

f)enaant  trois  jours  et  trois  nuits  ;  la 
oi  ne  leur  infligeait  pas  la  mort,  pour 
avoir  ôté  la  vie  à  l'être  à  (jui  ils  l'a- 
vaient donnée.  L'homicide  était  aussi 
puni  de  mort.  Les  lois  pénales  et  cri- 
minelles étaient  égales  pour  l'homme 
et  poar  la  femme  ;  les  femmes  encein- 
tes,  convaincues  d'un  crime  capital, 
n'étaient  jugées  et  condamnées  qu'a- 
près l'accouchement,  afin  que  l'enfant, 
innocent ,  fût  soustrait  à  l'infamie  de 
iamère. 


On  attribue  au  roiBocchoris,de  lavingt- 
quatrième  dynastie,  au  huitième  siècle 
avant  l'ère  chrétienne,,  immédiatement 
avant  l'invasion  des  Éthiopiens,  diver- 
ses lois  relatives  au  commerce.Une  dette 
était  nulle,  si  le  débiteur  affirmait  par 
un  serment  solennel  qu'il  ne  devait  rien 
au  créancier  qui  n'était  nanti  d'aucun 
titre.  Dans  aucun  compte ,  l'intérêt  dû 
ne  pouvait  dépasser  le  capital.  Les 
biens  du  débiteur  étaient  engagés  pour 
ses  dettes ,  mais  jamais  sa  personne  : 
la  loi  reconnaissait  que  la  personne 
d'un  citoyen  ne  cessait  jamais  d'appar- 
tenir à  l'état,  qui  ne  devait  pas  en  être 
privé,  et  elle  ne  voulait  pas  qu'un  par- 
ticulier, par  colère  ou  par  avarice, 
ravît  à  la  cité  un  membre  qui  avait  en- 
vers elle  des  devoirs  à  remplir.  Héro- 
dote attribue  à  un  autre  roi  du  siècle 
de  Bocchoris  une  autre  loi  relative  au 
commerce  ;  elle  autorisait  les  Égyp- 
tiens à  emprunter  en  mettant  en  gage 
la  momie  de  leurs  pères.  Le  prêteur 
était  en  même  temps  mis  en  possession 
du  tombeau  de  la  famille  de  l'emprun- 
teur; c'est  à  cette  condition  seulement 
qu'il  pouvait  en  effet  avoir  à  sa  dispo- 
sition les  momies  données  en  gage, 
ne  pouvant  certainement  pas  les  dé- 
placer du  lieu  où  elles  étaient  déposées. 
Celui  qui  ne  payait  pas  sa  dette ,  était 
privé  des  honneurs  de  la  sépulture  de 
lamille,  et  en  privait  aussi  ceux  de  ses 
enfants  qui  mouraient  durant  cet  en- 
gagement sacré. 

C'est  au  roi  éthiopien  Sabbacon, 
successeur  de  Bocchoris,  qu'il  avait  dé- 
trôné, retenu  captif  et  fait  brûler  vi- 
vant, qu'on  attribue  quelques  modifi- 
cations dans  les  lois  criminelles  de 
l'Egypte.  Hérodote  dit  que  ce  Sabba- 
con, si  cruel  envers  Bocchoris,  abolit  la 
peine  de  mort ,  et  imposa  pour  châti- 
ment aux  coupables  qui  l'avaient  mé- 
ritée ,  les  travaux  publics ,  notamment 
la  construction  des  digues  et  l'exhaus- 
sement du  sol  des  villes  par  des  terras- 
sements. 

Parmi  les  autres  lois  de  l'ancienne 
Egypte ,  on  doit  citer  encore  celle  qui 
dispensait  les  fils  de  nourrir  leurs  pa- 
rents ,  et  qui  en  faisait  une  obligation 
pour  les  filles.  La  circoncision  était 


ordonnée ,  et  cette  loi  n'était  qu'une 
prescription  d"iiygiène  publique.  Tout 
individu  était  tenu  de  donner  par  écrit 
tous  les  ans  au  magistrat  de  la  contrée 
qu'il  habitait,  son  nom,  l'indication 
de  sa  profession  et  de  l'industrie  qui 
pourvoyait  à  sa  subsistance  ;  la  même 
loi  punissait  de  mort  celui  qui  ne  fai- 
sait point  sa  déclaration  ou  ne  pouvait 
point  indiquer  ses  moyens  légitimes 
d'existence.  C'est  Amasis  qui  porta 
cette  loi ,  et  peut-être  ne  fut-elle  pas 
sans  quelque  corrélation  avec  une  des 
plus  singulières  lois  égyptiennes  ,  pour 
nos  sociétés  actuelles  du  moins,  celle 
qui  tolérait  le  vol.  Diodore  de  Sicile  , 
en  effet,  dit  que  ceux  qui  voulaient 
suivre  la  profession  de  voleur  se  fai- 
saient inscrire  chez  le  chef  reconnu 
des  gens  de  cette  classe ,  et  lui  rap- 
portaient tout  le  fruit  de  leur  indus- 
trie. Ceux  qui  avaient  été  volés  en 
faisaient,  chez  ce  même  chef,  une  dé- 
claration écrite,  en  y  ajoutant  une  des- 
cription circonstanciée  des  objets  qu'ils 
réclamaient,  et  l'indication  du  temps 
et  du  lieu  où  ils  leur  avaient  été  en- 
levés. Sur  ces  renseignements ,  les 
objets  étant  reconnus ,  leur  valeur 
(■tait  lixée,  et  le  propriétaire  en  aban- 
donnait le  quart  à  la  société  des  vo- 
leurs. Bien  des  commentaires  ont  été 
faits  sur  ce  singulier  règlement  ;  et  en 
admettant  sa  réalité,  il  n'y  faudrait 
peut-être  voir  qu'une  de  ces  transac- 
tions de  l'ordre  social  avec  les  pas- 
sions humaines ,  comme  il  s'en  voit 
tant  dans  les  sociétés  modernes.  Quel- 
ques philosophes  ont  nié  un  tel  acte 
dans  la  législation  de  l'Egypte ,  et  se 
sont  demandé  comment  on  procédait 
à  l'égard  des  voleurs  non  autorisés ,  et 
de  ceux  qui,  s'étant  fait  inscrire,  ne 
rendaient  pas  un  compte  Adèle  de 
leurs  rapines.  On  oppose  aussi ,  et  avec 
plus  de  succès  peut-être,  cette  au- 
tre ^  loi  déjà  citée ,  d'après  laquelle , 
chaque  année ,  tout  citoyen  de  l'E- 
gypte devait  faire  connaître  ses  mo- 
yens d'existence  au  gouverneur  de 
la  province  qu'il  habitait  ;  ceux  qui 
négligeaient  de  faire  cette  déclaration 
étaient  punis  de  mort  :  la  loi  les  pré- 
jugeait vivant  d'illégitimes  industries , 


EGYPTE.  41 

et  c'est  la  même  peine  qu'on  pronon- 
çait contre  ceux  qui  étaient  reconnus 
coupables  de  ce  dernier  crime.  Il  est 
vrai  que  la  loi  sur  les  déclarations  est 
attribuée  par  Hérodote  au  Pharaon 
Amasis ,  et  l'origine  de  cette  loi  serait 
des  temps  modernes  de  l'histoire  de  l'E- 
gypte, du  yp  siècle  avant  l'ère  chré- 
tienne ;  et  à  cette  époque ,  que  suivit 
de  près  l'invasion  des  Perses ,  les  étran- 
gers étaient  déjà  répandus  dans  toutes 
les  parties  du  royaume.  Cette  loi,  que 
Solon  transporta  à  Athènes  ,  et  qui 
prévenait  la  mendicité,  pouvait,  jus- 
qu'à un  certain  point ,  diminuer  aussi 
le  nombre  des  voleurs,  et  affaiblir, 
par  sa  rigueur  ,  l'effet  d'une  tolé- 
rance (si  la  loi  primitive  existait  en- 
core) que  les  sociétés  modernes,  fon- 
dées sur  la  propriété ,  n'ont  pas  été 
tentées  d'imiter  :  du  reste ,  ce  ne  serait 
qu'après  avoir  exactement  déterminé 
en  quoi  consistait  le  droit  de  propriété 
selon  la  loi  de  l'Egypte,  divisée  en 
classes  investies  ou  de  privilèges  ou  de 
servitudes ,  que  l'esprit  de  cette  loi 
singulière  pourrait  être  justement  ap- 
précié de  nos  jours. 

Diodore  de  Sicile  mentionne  encore 
plusieurs  autres  lois  égyptiennes,  mais 
toujours  sans  distinguer  les  temps  où 
elles  furent  en  vigueur ,  et  sans  s'oc- 
cuper à  discerner  l'influence  qu'exer- 
cèrent sur  la  législation  égyptienne 
l'invasion  et  les  coutumes  des  Perses 
et  des  Grecs  quand  ils  furent  maîtres 
de  l'Egypte.  C'est  à  ces  mêmes  épo- 
ques qu'il  faudra  rapporter  certaines  lois 
inconnues  à  la  primitive  Egypte.  C'est 
sous  les  Grecs  que  le  mariage  fut  per- 
mis entre  le  frère  et  la  sœur  ;  l'histoire 
des  rois  Ptolémées  en  offre  de  fré- 
quents exemples  :  on  n'en  trouve  au- 
cun dans  les  temps  antérieurs.  La  dis- 
solution du  mariage  paraît  aussi  avoir 
été ,  durant  cette  même  période  ,  très- 
facilement  autorisée  par  les  lois.  La 
société  conjugale  avait  ainsi  l'apparence 
d'une  polygamie;  et  cette  circonstance 
nous  explique  pourquoi  dans  les  mo- 
numents qui  nous  re.  tent  du  temps  de 
la  domination  des  Grecs  et  de  ceux 
des  Romains  en  Egypte ,  les  filiations 
des  individus  sont  plus  ordinairement 


42 


L'UNIVERS. 


exprimées  par  les  noms  de  la  mère 
que  par  ceux  du  père.  Dans  les 
temps  antérieurs,  pour  ceux  de  l'E- 
gypte vivant  sous  ses  propres  ïoiS ,  il 
n  existe  aucune  trace  de  pareils  usa- 
ges. Les  monuments  historiques  (  et 
ils  sont  en  très-grand  nombre  )  n'at- 
tribuent à  aucun  roi  plusieurs  épouses 
à  la  fois  ;  on  en  connaît  deux  à  plu- 
sieurs de  ces  princes,  notamment  à 
Sésostris,  qui  vécut  et  régna  long- 
temps ;  il  eut  vingt-trois  enfants  mâles, 
et  cette  circonstance  donne  quelque 

{)robabilité  à  l'opinion  d'après  laquelle 
es  enfants  nés  hors  de  mariage,  même 
d'une  femme  esclave,  étaient,  en 
Egypte ,  considérés  comme  légitimes. 
Ce  tut  le  treizième  de  ces  enfants  qui 
succéda  à  Sésostris  :  ce  treizième  en- 
fant, dans  l'ordre  de  primogéniture  , 
était  fils  de  la  seconde  femme  ;  et  l'on 
peut  encore  conclure  de  cette  autre 
circonstance,  rapprochée  du  respect 
des  Égyptiens  pour  le  droit  d'aînesse , 
qu'aucun  des  enfants  de  la  première 
femme  de  Sésostris  n'existait  plus 
quand  ce  grand  prince  mourut.  Les 
droits  étaient  pleinement  réservés  aux 
enfants  de  la  première  femme  :  le 
règne  du  roi  Thoutmosis  III ,  ou 
Mœris ,  en  fournit  une  nouvelle 
preuve. 

Le  roi  Thoutmosis  T""  mourut,  lais- 
sant un  fils  et  une  fille.  Ce  fut  le  fils 
qui  lui  succéda  selon  la  loi  de  l'état , 
et  il  prit  le  nom  de  Thoutmosis  II  ; 
celui-ci  étant  mort  sans  enfants,  sa 
sœur  monta  sur  le  trône,  se  maria  , 
eut  un  fils  de  ce  premier  mariage ,  de- 
vint veuve ,  et  en  contracta  un  second. 
Mais  ce  fut  l'enfant  du  premier  lit  qui 
succéda  à  sa  mère  sous  le  nom  de 
Thoutmosis  III  ou  Mœris  ;  le  second 
mari  avait  été  le  tuteur  de  la  minorité 
du  jeune  roi;  devenu  majeur,  le  roi 
fît  effacer  des  monuments  publics  le 
nom  de  ce  tuteur,  second  mari  de  la 
reine,  et  n'y  laissa  subsister  que  celui 
du  premier  mari,  qui  était  son  père. 
Ces  faits  historiques  sont  certains  , 
et  remontent  au  18*  siècle  avant  l'ère 
chrétienne;  ils  nous  révèlent  la  loi 
égyptienne  qui  réglait  l'état  des  famil- 
les ,  et  qui  devait,  par  la  sagesse  de  ses 


dispositions,  et  tous  les  germes  d'or- 
dre public  qu'elle  renfermait,  être 
commune  à  toutes  les  familles  libres 
des  diverses  classes  de  la  nation.  Il 
serait  donc  bien  téméraire  d'affirmer 
encore  que  la  polygamie  était  auto- 
risée. On  convient  qu'elle  était  expres- 
sément prohibée  dans  la  classe  sacer- 
dotale :  on  ne  saurait  prouver  que  cette 
prohibition  ne  s'appliquait  pas  égale- 
ment à  toutes  les  autres.  La  monoga- 
mie semble  donc  avoir  été  la  condition 
générale  des  familles  égyptiennes  ;  s'il 
en  avait  été  autrement  dans  la  lettre  de 
la  loi,  les  princes  et  les  prêtres,  per- 
sonnages les  plus  influents  de  l'état, 
devaient,  par  1  empire  tout-puissant  de 
l'exemple  donné  de  si  haut ,  corriger 
la  loi  par  les  mœurs.  Du  reste,  l'état 
des  femmes,  que  rien  ne  permet  de 
supposer  placées  dans  une  condition 
d'infériorité  civile  à  l'égard  des  hom- 
mes ,  est  encore  une  considération 
puissante  à  l'appui  de  cette  opinion. 

L'histoire  a  noté  quelques  modifi- 
cations essentielles  introduites  dans  la 
législation  égyptienne ,  entre  autres 
l'îibolition  de  la  peine  de  mort  par  Sab- 
bacon,  le  chef  de  la  dynastie  éthio- 
pienne ,  qui  s'établit  en  Egypte  par  la 
conquête ,  environ  700  ans  avant  J.-C. 
Ce  roi  substitua  à  cette  peine  celle  des 
travaux  à  perpétuité  :  il  disait  que  la 
société  trouvait  dans  le  fruit  du  travail 
du  condamné  une  compensation  pour 
une  partie  du  dommage  qu'elle  en  avait 
reçu ,  et  que  le  châtiment,  par  sa  du- 
rée ,  n'en  était  ni  moins  dur ,  ni  moins 
effrayant. 

Plus  anciennement .  la  législation 
égyptienne  avait  été  détruite  de  fond 
en  comble  ;  la  supériorité  des  armes  ou 
du  nombre  avait  livré  l'Egypte  à  une 
peuplade  de  Barbares  ;  l'histoire  les  a 
nommés  Pasteurs  et  Hjrksos.  Ils  fu- 
rent ses  maîtres  pendant  près  de  trois 
siècles,  et  ce  fut  d'un  de  ces  chefs 
étrangers  que  Joseph,  fils  de  Jacob, 
fut  le  premier  ministre.  La  Bible  ra- 
conte les  faits  principaux  de  son  ad- 
ministration, et  cette  narration  est 
féconde  en  notions  intéressantes  sur 
l'état  de  l'Égj-pte  près  de  deux  mille 
ans  avant  l'ère  chrétienne.  Une  famine 


EGYPTE. 


frappa  ce  pays;  les  greniers  royaux 
étaient  remplis  des  blés  provenant 
du  cinquième  des  récoltes  que  l'état 
prélevait  sur  toutes  les  terres;  celles 
qui  appartenaient  aux  prêtres  et  aux 
temples  en  étaient  seules  exceptées. 
Le  peuple  de  l'Egypte  s'adressa  au 
premier  ministre  Joseph,  qui  lui  fit 
vendre  ses  blés  en  réserve ,  et  tout  l'or 
qu'il  en  retira ,  il  le  déposa  dans  le  tré- 
sor royal.  Une  nouvelle  distribution 
de  blé  "fut  bientôt  nécessaire  ;  Joseph 
demanda  en  échange  les  troupeaux  que 
possédaient  les  Egyptiens  ;  tous  les 
chevaux,  les  brebis,  les  bœufs,  les 
ânes  lui  furent  livrés.  La  famine  con- 
tinuant l'année  suivante  ,  et  le  peuple 
s'adressant  de  nouveau  à  Joseph ,  lui 
disait  :  «  ]\ous  vous  avons  donné  notre 
or  et  nos  troupeaux ,  il  ne  nous  reste 
plus  que  notre  corps  et  nos  terres  ; 
nous  mourrons  donc  sous  vos  yeux.!* 
Achetez-nous  comme  esclaves  du  roi , 
et  achetez  aussi  nos  terres;  vous  nous 
donnerez  ensuite  de  la  semence  pour 
les  cultiver  et  pour  empêcher  qu'elles 
ne  se  changent  en  désert.  »  Joseph 
donna  de  nouveau  du  blé  et  aclieta 
toutes  les  terres,  que  chacun  vendait 
pressé  par  la  famine  ;  il  accepta  aussi  les 
personnes,  et  il  leur  dit  ;  «  Vous  et  vos 
terres  appartenez  tous  au  Pharaon  ;  il 
vous  donnera  la  semence,  vous  lui  livre- 
rez le  cinquièmedes  récoltes;  le  surplus 
vous  restera  pour  l'ensemencement  et 
votre  nourriture;  »  et  les  terres  et  les 
personnes  sacerdotales  furent  seules 
exceptées  de  cette  loi  générale  qui  ré- 
duisit la  population  égyptienne  en  ser- 
vitude ,  et  fit  du  sol  de  rÉg}-pte  la  pro- 
priété ,  le  fief  des  souverains  ;  et  du 
souverain  lui-même  un  seigneur  féodal 
possédant  ses  hommes  corps  et  biens, 
et  les  attachant  tous  par  une  loi  com- 
mune au  servage  et  à  la  glèbe  :  telle  fut 
rEg}-pte  pendant  le  reste  du  règne  des 
rois  Pasteurs. 

C'est  ici  le  lieu  d'examiner  une  opi- 
nion déjà  très-ancienne ,  qui  attribue 
aux  Egyptiens  un  usage  ou  une  loi 
dont  l'atrocité  spéciale  ne  saurait  être 
conciliée  avec  la  sagesse  et  l'humîinité 
de  la  législation  générale  de  l'antique 
Egypte.  Il  s'agitdes  sacrifices  humains, 


et  nous  croyons  pouvoir  nier  avec 
certitude  l'existence  d'une  telle  prati- 
que en  Egypte  dès  qu'elle  forma  une 
société  régulièrement  policée,dès  qu'elle 
eut  un  gouvernement  et  des  lois.  Nous 
pouvons  avancer  aussi  que  cette  même 
opinion  n"a  pris  quelque  consistance 
que  dans  des  temps  très-modernes , 
relativement  à  l'époque  oîi  on  suppose 
l'usage  des  sacrifices  humains  ;  et  des 
croyances  nouvelles  ont  pu  chercher 
à  l'accréditer,  afin  de  frapper  plus  sûre- 
ment les  croyancesanciennes  d'une  juste 
réprobation .  Selon  les  écrivains  anciens, 
il  n'existe  sur  ce  sujet  que  des  ouï-dire. 
Ainsi  Plutarque,  ou  l'auteur  moins  an- 
cien encore ,  peut-être,  du  traité  d'Isis 
et  d'Osiris ,  rapporte  (  d'après  Mané- 
thon ,  dit-il  )  qu'en  Egypte ,  à  certains 
jours,  à  Eléthya  en  Thebaïde  (aujour- 
d'hui El-Kab),  on  brillait  vifs  des  hom- 
mes qu'on  appelait  typhoniens,  et  qu'on 
jetait  leurs  cendres  au  vent.  Diodore 
de  Sicile  rapporte  aussi  comme  un  ouï- 
dire  que,  anciennement ,  les  rois  d'E- 
gypte sacrifiaient  sur  le  tombeau  d'O- 
siris des  hommes  de  la  couleur  de  Ty- 
phon,  c'est-à-dire  roux:  et  commeil 
y  avait  plus  d'étrangers  qiie  d'Egyp- 
tiens de  cette  couleur,  c'était  les  étran- 
gers que  cette  coutume  atteignait  plus 
particulièrement.  D'autres  écrivains 
postérieurs  ont  commenté  et  amplifié 
ces  dires  :  un  savant  moderne  était 
même  si  vivement  frappé  d'horreur 
pour  une  telle  pratique,  et  en  était  si 
préoccupé,  qu'il  ne  voyait  plus  dans  les 
monuments  égyptiens  les  plus  inoffen- 
sifs, les  zodiaques  par  exemple  {pi.  1 1  ), 
que  des  signes  de  crimes  et  d'abom:- 
nation,  des  coutelas  et  des  victimes. 
Mais  il  n'existe  en  réalité  aucun  té- 
moignage imposant  en  faveur  d'une 
telle''  opinion ,  et  des  faits  d'une  certi- 
tude incontestable  la  contredisent,  i^es 
faits  sont  de  diverses  natures  :  d'abord 
la  sagesse  générale  de  la  législation 
égj'ptienne,  si  unanimement  procia- 
mèe  par  les  philosophes  de  la  Grèce  ; 
ensuite,  les  garanties  exprimées  dans 
les  lois  égyptiennes  en  faveur  même 
des  esclaves,  puisque  celui  qui  tuait 
volontairement  un  homme,  libre  ou 
esclave,. était  puni  de  mort.  Rérodots 


44 


L'IJiMVERS. 


n'a  rien  appris  en  Egypte  sur  ces  sortes 
de  sacrifices,  et  il  y  a  recueilli  des 
notions  tout-à-fait  contraires  ;  il  traite 
d'absurdes  les  Grecs  qui ,  racontent 
qu'Hercule  étant  allé  en  Egypte ,  les 
habitants  voulurent  le  sacrifier  en 
grande  pompe,  mais  qu'arrivé  auprès 
de  l'autel  et  au  moment  oij  les  prières 
commençaient ,  Hercule ,  usant  de  ses 
forces ,  massacra  tous  les  assistants. 
«  Ce  récit ,  ajoute  Hérodote ,  prouve 
clairement  que  les  Grecs  n'ont  aucune 
idée  du  caractère  et  des  institutions 
des  Égyptiens.  En  effet,  on  a  vu  qu'il 
ne  leur  est  permis  de  sacrifier  aucun 
animal ,  à  l'exception  des  bœufs ,  des 
veaux,  des  moutons,  lorsqu'ils  sont 
purs ,  et  des  oies  :  comment  donc  au- 
raient-ils pu  vouloir  sacrifier  des  hom- 
mes? »  Rien  de  plus  concluant  que  ce 
passage  contre  la  supposition  des  sa- 
crifices humains  ;  Hercule  et  sa  fable 
n'y  sont  pour  rien,  c'est  l'opinion 
d'Hérodote  qui  est  tout  :  de  son  temps 
donc ,  et  malgré  les  nombreuses  infor- 
mations qu'il  a  prises  sur , l'histoire 
et  les  mœurs  de  l'ancienne  Egypte ,  il 
n'y  a  pas  rencontré  le  moindre  souve- 
nir relatif  à  un  usage  aussi  remarqua- 
ble ,  aussi  frappant  pour  un  observa- 
teur du  caractère  d'Hérodote.  On 
ajoute  que  ce  fut  le  roi  Amasis  qui  fit 
cesser  ces  sacrifices:  or,  le  roi  Amasis 
vécut  cent  ans  avant  le  voyage  d'Héro- 
dote en  Egypte  ;  Hérodote  raconte  fort 
en  détail  les  événements  du  règne  d'A- 
masis,  il  mentionne  quelques  lois  qu'il 
porta ,  et  il  ne  parle  en  aucune  manière 
de  celle  par  laquelle  Amasis  aurait  pro- 
hibé les  sacrifices  humains  :  Hérodote 
est  donc ,  par  ses  paroles  comme  par 
son  silence ,  une  autorité  contraire  aux 
dire  recueillis  par  Diodore  et  par  Plur 
tarque.  Il  est  vrai  aussi  que  d'autres 
attribuent  la  loi  contre  les  sacrifices 
humains  à  un  autre  roi  nommé  Amo- 
sis,  et  des  écrivains  inattentifs  peuvent 
avoir  faitquelque  confusion  entre  deux 
princes  dont  les  noms  sont  à  peu  près 
•semblables ,  mais  qui  appartiennent  à 
deux  époques  de  l'histoire  égyptienne 
bien  éloignées  l'une  de  l'autre.  Amosis 
ou  Ahmos  fut  en  effet  le  premier  roi 
de  la  dix-huitième  dynastie  égyptienne, 


et  Amasis  fut  l'avant-dernier  roi  de  la 
vingt-sixième  dynastie  ;  Amosis  régnait 
1800  ans  avant  l'ère  chrétienne,  et  Ama- 
sis 1200  ans  après  lui.  La  distinction 
des  époques  est  donc  ici  une  considé- 
ration importante,  et  si  de  suffisantes 
autorités  attribuaient  à  Amosis  l'abo- 
lition d'une  coutume  inhumaine,  il 
faudrait  en  attribuer  aussi  l'introduc- 
tion en  Egypte ,  à  la  peuplade  barbare 
et  inculte  qui  envahit  cette  contrée 
deux  mille  ans  et  plus  avant  l'ère 
chrétienne,  qui  répandit  sur  l'Egypte 
toutes  les  calamités  d'une  invasion 
brutale  et  destructive  de  toute  police 
et  de  toute  civilisation ,  qui  s'appliqua 
enfin  à  abolir  les  productions  des  arts, 
celles  de  l'intelligence,  la  religion  et  les 
loix ,  par  l'incendie  et  la  mort.  Ce  fut 
Amosis  qui  délivra  l'Egypte  de  ce  fléau, 
qui  rétablit  l'ancien  ordre  de  choses , 
le  culte  national  et  les  lois  en  Egypte: 
s'il  eut  à  abolir  les  sacrifices  humains, 
c'est  que  les  Barbares  qu'il  chassa  les 
y  avaient  introduits  :  ce  n'est  donc  pas 
à  la  législation ,  à  la  sagesse  égyptienne 
qu'on  doit  imputer  d'avoir  jamais,  dès 
que  cette  législation  exista,  autorisé  ou 
prescrit  les  sacrifices^  humains.  Nous 
ne  parlons  pas  de  l'Egypte  non  civi- 
lisée :  il  n'  y  avait  pas  encore  d'Egypte 
alors ,  et  a  la  période  de  barbarie , 
tous  les  peuples  se  sont  ressemblés; 
mais  aux  yeux  de  la  morale ,  leur  igno- 
rance les  a  absous  de  leurs  crimes. 

On  n'a  pas  manqué  de  chercher  dans 
les  monuments  égyptiens  des  traces  ou 
des  preuves  d'un  usage  qui  n'exista 
point,  et  on  a  même  cru  en  avoir 
trouvé.  Mais  c'est  donner  une  expres- 
sion trop  directe  à  des  compositions 
évidemment  symboliques ,  et  dont  l'in- 
terprétation,  au  surplus,  ne  dérive 
que  de  plusieurs  suppositions  absolu- 
ment gratuites.  On  voit  souvent  sur 
les  monuments  historiques  un  roi  égyp- 
tien frappant  d'un  coup  de  hache,  de 
la  main  droite,  un  groupe  d'hommes 
de  physionomies  et  de  couleurs  di- 
verses, dont  il  a  réuni  les  cheveux  dans 
sa  main  gauche.  Voilà ,  a-t-on  dit,  une 
représentation  de  sacrifice  humain ,  un 
groupe  de  prisonniers  égorgés  en  sacri- 
fice sur  l'autel  des  dieux  de  l'Egypte 


EGYPTE. 


par  le  roi  après  sa  victoire.  Les  prison- 
niers, ainsi  groupés,  ont  une  physiono- 
mie tellement  prononcée  dans  les  bas- 
reliefs  peints  des  temples  de  l'Egypte , 
qu'on  y  distingue  facilement  les  peu- 
ples divers  qui  en  ont  fourni  les  types  ; 
on  y  reconnaît  l'Africain,  l'Asiatique, 
l'Indien  ,  l'Arabe ,  etc.  ;  chaque  in- 
dividu est  là  le  symbole  de  la  contrée 
qu'il  habita,  et  l'ensemble  du  tableau 
n'est  que  l'expression  figurée  de  la 
conquête  de  ces  contrées  par  le  roi 
vainqueur.  Ce  roi  n'est  pas  un  sacrifi- 
cateur ,  et  le  sacrificateur  n'était  pas 
capable  d'abattre  d'un  seul  coup  vingt 
têtes  d'hommes  à  la  fois. 

Une  autre  scène,  scupltée  à  Médi- 
net-Habou ,  à  Thèbes ,  a  été  aussi  l'ob- 
jet d'une  interprétation  analogue,  mais 
'(■également  hasardée  :  c'est  une  céré- 
monie religieuse  relative  à  l'intronisa- 
tion du  Pharaon  Rhamsès-Méiamoun. 
Deux  autels  sont  surmontés  de  deux 
enseignes  sacrées;  deux  prêtres,  re- 
connaissables  à  leur  tête  rasée,  et 
mieux  encore  à  leur  titre  inscrit  à  côté 
d'eux ,  sont  devant  le  grand-pontife , 
qui  préside  à  la  Panégyrie  et  tient 
en  main  le  sceptre  insigne  de  ses 
hautes  fonctions  :  ces  deux  prêtres  se 
retournent  pour  prendre  ses  ordres  , 
pendant  qu'un  autre  prêtre  donne  la 
liberté  à  quatre  oiseaux  qui  s'envolent. 
On  a  voulu  voir  aussi  dans  cette  scène 
des  sacrifices  humains,  en  prenant  le 
sceptre  du  grand-prêtre  pour  un  glaive, 
les  deux  prêtres  pour  deux  victimes  , 
et  les  oiseaux  pour  l'emblème  des  âmes 
qui  s'échappaient  du  corps  des  deux 
malheureux  égorgés  par  une  barbare 
superstition.  Mais  une  inscription  qui 
lait  partie  de  la  scène  en  explique  le  vé- 
ritable sujet;  elle  nous  apprend  que  le 
grand-prètre ,  président  de  la  Pané- 
gyrie, dit  :  Donnez  l'essor  aux  quatre 
oies  Amset,  Sis  ,  Soumauts  et  Kebh- 
sniv;  dirigez- vous  vers  le  midi,  le 
nord,  l'occident  et  l'orient,  et  dites 
aux  dieux  de  ces  contrées  que  Horus , 
fils  d'Isis  et  d'Osiris,  s'est  coiffé  de  la 
couronne  royale  ,  et  que  le  roi  Rham- 
sès  s'est  aussi  coiffé  de  la  couronne 
royale.  Cette  scène  n'est  donc  encore 
qu  un  tableau  symbolique  et  religieux 


relatif  à  l'intronisation ,  au  couronne- 
ment et  au  sacre  d'un  roi  d'Egypte  : 
on  ne  trouvera  donc  là,  qu'à  l'aide  de 
gratuites  interprétations,  des  preuves 
authentiques  de  sacrifices  humains  en 
p;gypte.  K  ne  faut  donc  plus  répéter 
une  supposition  traditionnelle,  démen- 
tie par  les  faits  de  l'histoire. 

Aces  indications  diverses  sur  la  légis- 
lation égyptienne,  générale  ou  particu- 
lière, on  en  pourrait  ajouter  d'autres  ti- 
rées d'auteurs  de  tous  les  âges  de  la  litté- 
ratufe,  qui  ont  attribué  aux  Égyptiens 
des  lois  et  des  règlements  plus  ou  moins 
spéciaux  et  relatifs  à  la  police  intérieure 
des  cités,  ou  aux  intérêts  généraux  de 
l'état.  Mais  ici  encore  la  distinction  des 
époques  deviendrait  de  plus  en  plus 
nécessaire ,  et  nous  aurons  bientôt 
l'occasion  de  faire  remarquer  les  inno- 
vations que  des  puissances  nouvelles 
introduisirent  dans  la  législation  géné- 
rale de  l'Egypte.  Arrêtons-nous  un 
instant  aux  formes  qu'elle  adopta  pour 
l'administration  de  la  justice. 

La  classe  des  prêtres  fournissait  les 
juges  ;  cela  devait  être  :  là  étaient  la 
science  et  l'autorité  qui  la  sanctifiait. 
On  ne  peut  douter  que  les  petits  inté- 
rêts ne  trouvassent  facilement  des 
juges  secondaires  dans  chaque  nome  ; 
mais  il  ne  nous  est  parvenu  aucun 
renseignement  sur  ce  point  important 
des  institutions  égyptiennes.  C'est  de 
Thèbes,  de  Memphis  et  d'Héliopolis 
qu'on  tirait  les  personnages  revêtus 
des  magistratures  les  plus  élevées  :  on 
a  demandé  pourquoi  ce  privilège  pour 
ces  trois  villes.  La  réponse  aurait  pu 
être  facilement  trouvée  :  parce  que 
dans  ces  mêmes  villes  existaient  les 
trois  principaux  collèges  sacerdotaux , 
et  que  c'est  là  que  devaient  se  trouver 
les  hommes  essentiellement  revêtus  de 
cette  rare  considération  que  donnent 
le  savoir  et  les  vertus ,  et  qui  ajoute 
tant  d'autorité  à  l'autorité  même  des 
lois.  On  fixe  à  dix  le  nombre  des  juges 
tirés  de  chaque  collège  sacerdotal. 
Selon  les  mêmes  historiens,  un  tribu- 
nal suprême,  siégeant  à  Thèbes,  ca- 
pitale du  royaume  ,  était  composé  de 
ces  trente  magistrats  ;  nous  ne  pensons 
pas  qu'ils  fussent  pris  parmi  les  prêtres 


46 


L'UÎSIVERS. 


d'ordres  difféfents.  Le  caractère  émi- 
nemment hiérarchique  de  toutes  les 
institutions  égyptiennes  permet  plutôt 
Je  supposer  que  les  tribunaux  de  divers 
degrés  étaient  ccnposés  de  prêtres  de 
divers  ordres  ;  les  prêtres  du  premier 
ordre  devaient  donc  aller  siéger  au 
grand  tribunal  de  Thèbes.  En  se  for- 
mant, il  désignait  son  président,  et 
d'ordinaire  cet  honneur  était  détéré 
à  celui  d'entre  les  magistrats  qui  était 
le  plus  âgé.  Une  chaîne  d'or  passée  à 
son  cou ,  et  à  laquelle  était  attachée 
une  image  en  pierre  précieuse  de  la 
déesse  Saté  {la  vérité ,  figure  assise, 
ou  debout ,  d'une  déesse  caractérisée 
par  une  plume  qui  surmonte  sa  tête), 
était  la  marque  de  sa  prééminence  dans 
le  tribunal. 

L'histoire  ajoute  que  le  président  élu 
appelait  et  désignait  lui-même ,  pour 
le  remplacer  comme  juge,  un  autre 
prêtre  tiré  du  même  collège  d'où  il  était 
lui-même  sorti.  C'est  donc  à  31  qu'était 
fixé  le  nombre  des  membres  de  ce  tri- 
bunal supérieur  ;  et  aux  soins  que  le 
corps  sacerdotal  se  donnait  pour  ré- 
pandre l'enseignement  dans  tous  les 
nomes,  on  peut  croire  que  l'Egypte 
ne  manqua  jamais  d'hommes  capables 
d'occuper  ses  magistratures  de  divers 
degrés.  Les  hiérogrammates ,  prêtres 
chargés  des  affaires  temporelles  des 
temples  et  de  l'état,  devaient  posséder 
l'écriture  sacrée,  la  cosmographie,  la 
géographie,  le  système  solaire,  lunaire 
et  planétaire ,  la  chorographic  de  l'E- 
gypte et  la  topographie  du  Nil  :  un 
rouleau  de  papyrus  et  une  paletle  de 
scribe ,  garnie  d'encre  et  de  plumes 
de  roseau,  étaient  les  insignes  qui  les 
faisaient  reconnaître.  On  a  poussé  un 
peu  loin ,  ce  nous  semble  ,  à  propos 
du  grand  tribunal  des  trente  à  Thèbes, 
les  suppositions  dans  l'explication  des 
motifs  qui  firent  préférer  ce  nombre  à 
tout  autre;  on  a  dit,  en  effet,  que  le 
code  des  lois  égyptiennes  ,  rédigé  par 
Thôth  Trismégisle,  contenait  dix  li- 
vres; que  chaque  magistrat  était  spé- 
cialement adonné  à  l'étude  d'un  seul , 
et  que  le  tribunal  des  trente  renfer- 
mait ainsi  trois  magistrats  possédant 
à  fond  le  même  livre ,  et  tirés  de  trois 


collèges  différents.  Cette  idée  serait 
analogue  à  tant  d'autres  que  réalisa 
bien  certainement  la  sage  expérience 
de  l'Egypte  ;  mais  il  n'y  a  au  sujet  du 
livre  de  Trismégiste  qu'une  relation 
sur  laquelle  toutes  les  traditions  pa- 
raissent s'accorder.  C'est  qu'il  était 
déposé  sur  une  table  placée  devant  le 
président ,  et  qu'il  était  attentive- 
ment consulté  par  le  tribunal.  Il  sié- 
geait en  robes  blanches ,  et  cette  ex- 
pression bien  moderne  est  la  traduc- 
tion des  paroles  des  anciens,  qui  nous 
apprennent  que  les  magistrats  égyp- 
tiens étaient  revêtus  d'une  robe  blan- 
che-de  lin.  Leur  costume  ne  pouvait 
être,  dans  les  diverses  juridictions,  que 
celui  qui  était  particulier  à  l'ordre  des 
prêtres  d'oîi  les  juges  étaient  tirés.  Les 
juges  étaient  entretenus  par  le  roi; 
la  classe  sacerdotale  avait ,  il  est  vrai, 
sa  portion  des  revenus  publics  et  devait 
pourvoir  à  ses  propres  dépenses  et  à 
celles  des  temples  et  du  culte  public. 
Mais  en  Egypte  aussi  la  justice  éma- 
nait du  roi ,  et  il  défrayait  ceux  qui  la 
rendaient  en  son  nom  :  du  reste,  ils 
juraient,  en  acceptant  ces  fonctions, 
de  désobéir  au  roi,  s'il  leur  ordonnait 
une  action  injuste.  Le  peuple  égyptien 
vénérait  les  prêtres  magistrats,  «parce 
qu'il  leur  était  permis  de  voir  le  roi 
nu.  «  C'est-à-dire  que  les  juges  admis 
facilement  auprès  du  roi  tiraient  de  ce 
privilège  une  considération  qui  les  re- 
levait encore  aux  yeux  de  la  multitude. 
On  a  conservé  quelques  souvenirs 
de  la  forme  de  la  procédure  devant  les 
tribunaux  égyptiens.  L'objet  de  la  de- 
mande était  exposé  par  écrit  ;  l'adver- 
saire répondait  par  le  même  moyen  ; 
la  réplique  était  accordée  à  tous  deux 
également  par  écrit  ;  les  juges  consul- 
taient ensuite  les  livres  de  Thôth ,  qui 
décidaient  le  point  en  litige,  et  après 
qu'ilsavaient  prononcé,  le  président  fai- 
sait connaître  leur  jugement  en  tour- 
nant la  figure  de  Saté  ou  de  la  vé- 
rité vers  celui  des  deux  plaideurs  qui 
avait  gain  de  cause.  Il  n'y  avait  donc 
ni  avocat ,  ni  plaidoiries  devant  les 
tribunaux  de  l'Egypte;  ceux  qui  s'a- 
dressaient aux  magistrats ,  le  faisaient 
par  écrit;  des  hommes  de  loi  ou  des 


EGYPTE. 


écrivains  instruits  rédigeaient  sans 
doute  leurs  placets  ;  mais  les  juges 
échappaient  à  l'influence  des  paroles 
et  aux  séductions  des  orateurs  ha- 
biles h  manier  les  passions  humaines. 

Il  résuite  de  tout  ce  qui  précède 
que  la  législation  i^iyptienne  proté- 
geait tous  les  intérêts  sociaux,  pu- 
nissait avec  discernement  et  modéra- 
tion les  déîits  et  les  crimes  ;  la  re- 
ligion ajoutait  encore  à  la  sévérité 
des  lois  humaines,  en  montrant  au 
coupable'  les  châtiments  que  lui  ré- 
servait dans  une  autre  vie  la  justice 
divine. 

On  est  obligé  d'avouer  que  les  in- 
certitudes qui  existent  sur  l'ensemble 
du  corps  des  lois  égyptiennes  se  ma- 
nifestent aussi  dans  les  résultats  de 
l'étude  de  leurs  variations  par  l'effet 
des  invasions  des  étrangers  k  main 
armée,  de  leurs  établissements  tem- 
poraires d'abord ,  et  délinitils  quelques 
siècles  plus  tard. 

Il  ne  subsiste,  en  effet,  aucune 
trace  certaine  des  modifications  ou 
des  innovations  inti'oduites  dans  les 
lois,  les  coutumes  et  l'administration 
de  l'Egypte ,  par  les  rois  d'origine 
éthiopienne  qui  envahirent  la  contrée 
au  Vlir  siècle  avant  l'ère  chrétienne, 
et  s'y  maintinrent  pendant  44  ans. 
On  est  un  peu  plus  instruit  sur  quel- 
ques particularités  du  régime  intro- 
duit par  l'effet  de  la  conquête  de  l'E- 
gypte par  Alexandre-le-Grand ,  en  332 
avant  J.-C.  ,  et  de  la  possession  de 
ce  pays  par  les  rois  grecs  ses  succes- 
seurs •;  mais  ,  comme  on  va  le  voir  par 
quelques  exemples,  et  comme  le  prou- 
vent tous  les  témoignages  de  l'his- 
toire, l'ensemble  des  institutions  na- 
tionales fut  respecté  par  la  domina- 
tion grecque;  quelques  règles  nou- 
velles ,  rendues  nécessaires  par  les 
rapports  intimes  des  deux  peuples 
hanitant  les  mêmes  cités ,  y  furent 
seules  introduites.  Ainsi,  il  "était  ré- 
glé par  une  loi  que  tout  contrat  qui 
n'était  pas  enregistré  sur  un  registre 
tenu  par  un  officier  public,  était  sans 
autorité;  il  en  était  de  même  d'un 
contrat  passé  sans  caution  ;  tout  acte 
•supposé,  produit  en  justice,  était  aus- 


sitôt lacéré;  dans  certains  cas,  et  les 
contrats  passés  entre  des  Égyptiens 
et  des  Grecs  étant  rédigés  âans  les 
deux  langues,  c'est  le  contrat  égyp- 
tien qui  faisait  foi  ;  le  contrat  çrec  seul 
était  sans  ef.''3t.  La  prescription  était 
aussi  une  loi  de  l'état  ;  la  revendica- 
tion devait  être  exercée  dans  le  délai 
df  deux  à  trois  années  ;  un  héritier 
paraissant  en  justice,  devait  prouver 
sa  filiation;  sa  prise  de  possession 
de  l'héritage  paternel  était  soumise  à 
renregistrement  légal  sous  peine  d'a- 
mende ;  de  fréquentes  amnisties  étaient 
accordées  par  les  Ptolémées  après  des 
troubles  dans  le  royaumes;  enfin,  il 
paraît  que  ces  princes  autorisèrent  de- 
vant les  tribunaux ,  du  moins  dans  les 
causes  où  des  Grecs  étaient  intéressés, 
le  ministère  des  avocats  et  l'usage 
des  plaidoyers.  Voici  le  sommaire  d'un 
procès  juge  àThèbes  au  mois  de  décem- 
bre de  l'an  1 17  avant  l'ère  chrétienne  : 
c'est  tout  à  la  fois  un  exemple  des  plus 
anciens  procès  entre  particuliers,  et 
un  exposé  des  formes  de  procédure 
établies  en  Egypte  sous  les  Ptolémées. 
C'est  un  papyrus  grec  du  musée  de 
Turin  (  publie  par  M.  Payron  )  qui 
nous  fournit  ces  curieux  renseigne- 
ments. 

C'est  devant  le  tribunal  de  Thèbes  , 
la  capitale  du  royaume  ,  que  l'affaire 
est  portée;  il  est  présidé  par  Héra- 
clide  ,  l'un  des  commandants  des  gar- 
des-du-corps  du  roi ,  préfet  du  nome 
de  la  banlieue  et  surintendant  des 
contributions  du  nome  :  il  est  donc  à 
la  fois  officier  militaire ,  civil  et  finan- 
cier. Avec  lui  siègent  deux  autres  com- 
mandants des  gardes,  Polémon  etHé- 
raciide ,  qui  est  en  même  temps  gym- 
nasiarque  ;  Apollonius  et  Hermogme , 
des  ^mis  du  roi  (titre  de  cour); 
Pancrate ,  officier  de  cour  du  second 
ordre ,  un  autre  militaire  ,  Paniscus 
habitant  du  pays  ,  et  plusieurs  autres. 
La  date  est  le  2idu  mois  d'athyr  de  l'an 
34  du  règne  de  Ptolémée  Évergète  II. 
Hermias  ,  fils  de  Ptolémée,  l'un  des 
commandants  de  la  station  militaire 
d'Ombos,  cite  en  justice  Horus,  fils 
d'Arsiési ,  et  autres  cholchytes ,  pour 
avoir,  durant  son  a'osence  de  Thèbes , 


4S 


L'UNIVERS. 


occupé  «ne  maison  qu'il  possède  dans 
cette  ville  (on  en  donne  les  confins). 
Le  plaignant  expose  comment  il  a  plu- 
sieurs lois,  depuis  quelques  années, 
mais  en  vain ,  demandé  justice  contre 
les  occupants;  il  énumère  les  suppli- 
ques qu'il  a  présentées  tantôt  à  l'un  , 
tantôt  à  l'autre  mni^istrat,  et  il  ajoute 
que ,  soit  par  l'adresse  de  ses  adver- 
saires, soit  par  les  devoirs  de  sa  cliarge 
militaire,  il  a  été  empêché  jusque-là 
d'en  venir  à  un  jugement  délinitif  ;  il 
récapitule  ses  droits  de  propriété  sur 
sa  maison ,  et  cette  récapitulation  oc- 
cupe deux  colonnes  et  demie  du  ma- 
nuscrit. On  voit  déjà  que  ce  procès 
ressemble  beaucoup  a  ceux  des  temps 
modernes. 

Suivent  les  moyens  présentés  par 
Philoclès  et  Dinoii,  avocats  des  deux 
parties  plaidantes  ;  ces  moyens  sont 
exprimés  à  la  troisième  personne,  et 
ne  contiennent  que  le  résumé  des  pré- 
tentions respectives,  sans  ornements 
oratoires.  Chacun  des  avocats  produit 
les  titres  d'acquisition  ou  de  possession 
favorables  a  son  client,  et  d'autres 
iictes  légaux  relatifs  à  la  cause,  rap- 
porte leurs  dates  et  celles  de  leurs 
clauses  qui  sont  utiles  à  la  discussion  ; 
ils  concluent  ensuite,  en  se  fondant 
sur  des  textes  de  diverses  lois,  soit 
.générales ,  soit  municipales.  Philoclés, 
avocat  d'Ilermias,  cherche  en  même 
temps  à  avilir  la  corporation  des 
cliolchytes,  et,  invoquant  une  loi  et 
(jucUiues  rescrits  auxquels  ils  auraient 
contrevenu  en  exerçant  leur  profession 
de  cholchyte  (  qui'  avait  pour  objet 
une  partie  de  l'embaumement  des 
morts)  dans  le  voisinage  des  temples,  ce 
(|ui  était  formellement  défendu  par  les 
lois.  Dinon  recommande  au  contraire 
cette  corporation ,  en  expliquant  la 
nature,  l'utilité  de  ses  fonctions,  en 
ajoutant  qu'elle  a  une  place  marquée 
dans  certaines  cérémonies  publiques; 
enlin,  en  citant  une  loi  contraire  à  la 
première.  Dinon  oppose  enlin  à  Her- 
mias  l'inobservation  des  règles  con- 
sacrées par  la  hiérarchie  judiciaire; 
il  invoque  aussi  la  longue  posses- 
sion de  son  client,  en  énumère  les  an- 
nées, et  à  l'occasion  de  ce  procès,  il 


fournit  à  la  critique  quelques  données 
sur  diverses  solennités  puoliques ,  sur 
plusieurs  magistrats  et  leurs  fonctions, 
sur  les  divers  ordres  de  l'état,  et  d'au- 
tres circonstances  non  moins  intéres- 
santes pour  l'histoire.  A  la  neuvième 
colonne,  le  juge  résume  les  moyens 
opposés,  et  par  son  jugement,  il  main- 
tient le  cholchyte  Horus  dans  la  pos- 
session de  la  maison  revendiquée  par 
Hermias  :  ce  fut  donc  le  Grec  qui  per- 
dit son  procès. 

Un  autre  document  non  moins  cu- 
rieux est  également  très-utile  pour 
nous  faire  connaître  une  partie  de  l'or- 
ganisation administrative  de  l'Kgypte 
sous  les  Grecs.  C'est  une  supplique 
adressée  au  même  Ptolémée  Kver- 
gete  II,  au  règne  duquel  se  rapporte 
le  procès  déjà  mentionné,  supplique  par 
laquelle  les  prêtres  d'Isis  à  Philœ 
(V.  PL.  .5  et  6.)  se  plaignent  de  vexa- 
tions sur  lesquelles  ils  s'expriment  en 
ces  termes:  «  Au  roi  Ptolémée,  à  la 
reine  Cléopàtre  sa  sœur,  à  la  reine 
Cléopàtre  sa  femme,  dieux  évergètes, 
salut.  JNous ,  les  prêtres  d'Isis ,  adorée 
a  l'A  bâton  et  à  Philœ,  déesse  très- 
grande,  considérant  que  les  stratèges, 
les  épistates,  les  thébarques,  les  gref- 
fiers royaux ,  les  épistates  des  corps 
chargés  de  garder  le  pays ,  tous  les  of- 
ficiers publics  qui  viennent  à  Philœ, 
les  troupes  qui  les  accompagnent,  et  le 
reste  de  leur  suite ,  nous  contraignent 
de  leur  fournir  de  l'argent,  et  qu'il  ré- 
sulte de  tels  abus  que  le  peuple  est 
appauvri ,  et  que  nous  courons  les  ris- 
ques de  n'avoir  plus  de  quoi  suffire 
aux  dépenses,  réglées  par  la  loi,  des 
sacrifices  et  des  libations  qui  se  font 
pour  la  conservation  de  vous  et  de  vos 
enfants;  nous  vous  supplions,  dieux 
très-^^rands,  de  charger,  s'il  vous  plaît, 
JNummius,  votre  parent  et  épistolo- 
graphe,  d'écrire  à  Lochus,  votre  pa- 
rent et  stratège  de  la  Thébaide ,  de  ne 
point  exercer  à  notre  égard  de  ces 
vexations  ,  ni  de  permettre  à  nul  autre 
de  le  faire;  de  nous  donner  à  cet  effet 
les  arrêtés  et  autorisations  d- usage, 
dans  lesquelles  nous  vous  prions  de 
consigner  la  permission  d'élever  une 
stèie  où  nous  inscrirons  la  bienfaisance 


EGYPTE. 


que.  TOUS  aurez  montrée  à  notre  égard 
en  cette  occasion ,  afin  que  cette  stèle 
conserve  éternellement  fa  mémoire  de 
la  grâce  que  vous  nous  aurez  accor- 
dée. Cela  étant  fait ,  nous  serons , 
nous  et  le  temple,  en  ceci  comme  nous 
le  sommes  en  d'autres  choses,  vos 
très-obligés.  Soyez  heureux.  » 

Cette  supplique,  gravée  en  grec  sur 
un  socle  en  granit,  a  été  découverte 
en  Egypte  en  1815  ;  la  traduction  qu'on 
vient  de  lire  a  été  publiée  par  M.  Le- 
tronne  en  1823.  Il  explique  en  même 
temps  les  attributions  des  divers  fonc- 
tionnaires désignés  dans  l'inscription, 
et  il  considère  le  stratège  comme  le 
commandant  civil  d'un  nome ,  celui 
dont  tous  les  autres  officiers  relevaient; 
les  épistates  étaient  vraisemblable- 
ment des  inspecteurs  des  finances  ;  les 
thébarques,  chargés  de  hautes  fonctions 
soit  dans  Thèbes ,  soit  dans  son  nome  ; 
les  greffiers  royaux  étaient  aussi  des 
agents  supérieurs,  ils  pouvaient  exercer 
leur  fonction  dans  deux  provinces  à  la 
fois;  les  épistates  du  corps  commis 
à  la  garde  des  frontières  égyptiennes 
vers  la  Nubie ,  étaient  charges  de  la 
comptabilité  et  de  l'administration  de 
ce  corps.  C'est  ainsi  qu'un  seul  monu- 
ment authentique  fournit  instanta- 
nément plus  de  notions  certaines  que 
bien  de  pénibles  recherches.  Les  his- 
toriens ,  ceux  de  la  Grèce ,  n'ont  pas 
d'ailleurs  pris  la  peine  d'indiquer  le 
mode  d'adininistration  que  les  rois 
grecs  introduisirent  en  Egypte.  Cette 
supplique  nous  l'apprend  :  on  y  voit 
aussi  que  deux  autres  fonctionnaires 
du  pays,  Numénius  et  Lochus,  sont 
des  parents  du  roi,  c'est-à-dire  en  por- 
taient la  qualification  :  celle  de  parent 
comme  celle  d'ami ,  que  nous  avons 
déjà  rencontrée ,  était  en  effet ,  à  la 
cour  des  Ptolémées ,  un  titre  honori- 
fique commun  à  tous  les  fonctionnaires 
d'un  rang  déterminé  dans  la  hiérarchie 
I>olitique. 

On  voit  dans  les  deux  textes  qui 
viennent  d'être  cités  les  titres  de 
plusieurs  fonctionnaires  d'ordres  dif- 
férents. De  ces  titres,  les  uns  dési- 
gnaient des  magistratures ,  les  autres 
étaient  purement  honorifiques ,  et ,  en 

4'   I.itraiiofi.  CÉoTrTK.) 


ce  dernier  point,  le  prottx^le  des  tu.*- 
lémées  n'a  pu  encore  être  é^alé  dans 
les  cours  modernes  :  les  courtisans 
pourraient  y  puiser  l'idée  de  quelques 
mnovations  heureuses,  utiles  du  moins 
à  leurs  intérêts.  Le  roi  et  la  reine 
étaient  qualifiés  de  dieux;  le  roi  don- 
nait à  la  reine  le  titre  de  sœur,  leur» 
enfants  étaient  princes.  Parmi  les  per- 
sonnages attachés  au  service  du  sou- 
verain ou  du  palais,  les  uns  avaient 
le  titre  de  parents  du  roi ,  d'autres 
étaient  du  nombre  des  premiers  amis, 
d'autres  ensuite,  des  amis  seulement) 
il  y  avait  auprès  du  roi,  des  troupes  d'é- 
lite appelées  gardes-du-corps, et,  parmi 
les  granus  fonctionnaires ,  on  comptait 
les  commandants  des gardes,\egrand' 
veneur,  X épistolographe ,  ou  secré- 
taireducabinet.  Aveccetteprofusionde 
titres,  les  décorationsne  pouvaient  pas 
être  oubliées  ;  le  roi  décernait  donc  à 
ses  principaux  officiers  une  agrafe  ou 
un  collier  d'honneur  :  ceux  qui  avaient 
le  titre  de  parents  le  recevaient  de 
droit;  les  monuments  ont  conservé 
les  noms  de  quelques-uns  de  ces  offi- 
ciers décorés,  et  ces  noms  sont  tous 
d'origine  grecque.  Les  magistratures 
de  tout  ordre  étaient ,  en  général , 
déférées  à  des  Grecs.  Quoique  les 
formes  de  l'administration  fussent  un 
mélange  d'anciennes  coutumes  égyp- 
tiennes et  de  coutumes  grecques  in- 
troduites par  la  conguéte ,  on  trouve 
cependant  des  Égyptiens  admis  par  les 
Ptolémées  à  des  emplois  publics ,  ci- 
vils ou  militaires;  le  mélange  des 
usages  des  deux  nations  pouvant 
rendre  ce  mélange  d'employés  fort 
utile,  si  même  il  n'était  nécessaire.  Une 
seule  ville  fut  toute  grecque,  celle  de 
Ptolémaïs ,  fondée  par  les  Ptolémées. 
Son  administration  municipale  fut  cal-, 
nuée  sur  celle  même  des  villes  de  la 
Grèce ,  Corinthe ,  Rhodes ,  etc.  Il  y 
avait  un  sénat,  et  un  prytane  comme 
premier  magistrat. 

Après  \es  Ptolémées  vinrent  les  Ro- 
mains :  Jules-César  et  Antoine  accep- 
tèrent l'affectueuse  alliance  de  Cleo- 
pâtre  et  respectèrent  sa  couronne. 
Ausïuste  dédaigna  cette  faveur  et  lui- 
ravit  ses  états  :  elle  se  donna  la  mort^ 


60 


L'UiMVERS. 


et  le  royaume  d'Egypte  fut  inscrit 
dans  la  liste  des  provinces  romaines  : 
les  centurions  de  César  commandèrent, 
l'épée  à  la  main,  dans  le  palais  des 
Pharaons.  Le  nouveau  vainqueur  in- 
troduisit dans  la  législation  égyp- 
tienne de  nouvelles  modifications.  Au- 
guste ajouta ,  pour  ainsi  dire,  l'Egypte 
asesdoraaines,  en  la  déclarantprovince 
impériale.  Un  préfet  en  eut  l'admi- 
nistration supérieure ,  mais  ce  préfet 
ne  pouvait  être  ni  sénateur  ni  patri- 
cien de  marque.  Il  fallait  à  la  politi- 
que de  l'empereur  un  instrument  plus 
aocile  et  que  sa  main  pût  briser  en  un 
instant.  L'Egypte  eût  été  redoutable, 
soumise  à  l'autorité  d'un  homme  puis- 
sant par  son  nom,  son  crédit  ou  sa  capa- 
cité. Auguste,  ni  ses  premiers  succes- 
seurs ne  s'y  trompèrent  nullement,  et 
des  changements  très-fréquents,  des 
punitions  sévères  jusqu'à  la  mort,  pour 
des  fautes  légères ,  avertirent  les  pré- 
fets de  l'instabilité  et  des  dangers  de 
leur  titre.  Pour  l'Egypte  elle-même, 
la  succession  des  prérets  ne  fut  qu'une 
nouvelle  dynastie  de  monarques;  le  pou- 
voir d'un  seul  était  la  base  du  nou- 
veau comme  de  l'ancien  gouverne- 
ment. Auguste  respecta  tous  les  autres 
usages  civils  ou  religieux  des  Egyp- 
tiens ,  il  les  abandonna  au  temps  ;  il 
ordonna  toutefois  deux  choses  impor- 
tantes, et  qui  révélaient  hautement  le 
secret  de  ses  vues  :  la  première,  cpi'un 
noble  égyptien  ne  pouvait  aller  à 
Rome,  m  être  admis  dans  le  sénat  ;  la 
seconde,  qu'un  sénateur  romain  ou 
un  chevalier  distingué  ne  pouvait  se 
rendre  en  Egypte  sans  l'agrément  de 
l'empereur.  Le  préfet,  véritable  vice- 
roi  temporaire,  donnait  ses  ordres 
aux  gouverneurs  des  nomes,  et  plu- 
sieurs légions  gardaient  les  frontières 
méridionales  et  l'intérieur  du  pays. 
L'administration  s'occupa  de  réparer 
•les  désordres  des  derniers  règnes  des 
Ptolémées  :  des  temples  ruinés  furent 
rétablis  en  l'honneur  des  mêmes  divi- 
nités égyptiennes.  On  comprit  bien- 
tôt que  l'Egypte  devait  être  la  nourrice 
de  Rome  ;  on  tourna  tous  les  soins  vers 
ce  grand  but ,  et  il  fut  atteint  avec  un 
plem  succès.  Le  mélange  de  la  popu- 


lation romaine  avec  les  populations 
grecque,  égyptienne,  juive,  arabe, 
nubienne ,  était  comme  l'emblème  vi- 
vant des  fortunes  si  diverses  que  l'E- 
gypte avait  déjà  subies.  L'influence 
romaine  la  poussa  vers  sa  décadence  ; 
elle  partagea  les  destins  de  l'empire. 
Ainsi  la  décadence  de  l'Egypte  affai- 
blie s'accomplit  à  mesure  qu'elle  se 
vit  arracher  par  les  vainqueurs  étran- 
gers ses  lois ,  ses  coutumes  et  sa  reli- 
gion :  elle  n'exista  plus  quand  elle  eut 
perdu  les  primitives  institutions  dont 
nous  avons  tâché  de  réunir  ici  quelques- 
uns  des  traits  les  plus  remarquables. 

XIII.   ÉTAT  DE  LA  FAMILLE  KOYALF.. 

On  peut  dire ,  avec  toute  vérité ,  à 
l'égara  de  l'Egypte,  que  le  roi  était  le 
premier  sujet  de  la  loi ,  et  pour  l'ad* 
niinistration  des  affaires  publiques ,  et 
pour  les  objets  qui  dépendent,  partout 
ailleurs ,  de  sa  volonté  personnelle.  En 
Egypte ,  la  loi  voulait  pour  le  roi ,  et 
le  roi  ne  pouvait  que  selon  la  loi.  Tout 
le  service  du  palais  était  déféré  à  des 
personnes  tirées  des  diverses  classes , 
et  les  premiers  emplois  appartenaient 
aux  fils  des  prêtres  du  premier  ordre. 
A  vingt  ans ,  ils  joignaient  à  l'éduca- 
tion la  plus  soignée  la  connaissance  et 
la  pratique  des  plus  utiles  préceptes 
de  la  morale  et  de  la  justice;  leur  pré- 
sence continuelle  auprès  du  roi  avait 
pour  but  d'empêcher  qu'il  s'en  écartât 
dans  sa  conduite  et  dans  l'exercice  du 
pouvoir.  L'emploi  de  toutes  les  heures 
de  la  journée  du  roi  était  minutieuse- 
ment réglé  par  la  loi  :  la  première 
heure  après  le  lever  était  donnée  à 
l'ouverture  des  dépêches  relatives  aux 
affaires  publiques.  Le  roi  se  rendait 
ensuite  au  temple,  revêtu  d'habits 
magnifiques  et  des  signes  de  l'autorité 
royale;  après  les  cérémonies,  le  grand- 
prêtre  tirait  du  rituel  un  précepte  re- 
ligieux, dont  il  développait,  devant  le 
roi  et  l'auditoire ,  le  sens  et  les  appli- 
cations :  il  y  trouvait  une  occasion 
journalière  de  rappeler  au  prince  les 
devoirs  essentiels  de  la  royauté  envers 
Dieu  et  envers  son  peuple.  Le  reste  de 
la  journée  était  de  même  emplové  se- 


KGYPTE. 


JoD  la  prescription  de  la  loi ,  qui  avait 
réglé  1  heure  du  bain  ,  celle  des  repas, 
la  qualité  et  la  quantité  des  mets  et 
du  vin  qui  devaient  y  être  servis ,  le 
temps  et  la  durée  du  repos.  La  loi  con- 
duisait ainsi  la  volonté  du  monarque  ; 
il  y  perdait  sans  doute  un  peu  de  sa 
liberté  ;  il  y  trouvait  aussi  un  préser- 
vatif contre  les  mauvais  conseils  et  les 
mauvaises  passions,  contre  la  colère  , 
l'injustice  et  les  remords  qui  les  suivent. 
il  est  de  tradition  que  les  rois  de  l'E- 
gypte furent  respectés  et  chéris.  La 
nation ,  affectionnée  à  des  princes  fi- 
dèles aux  lois  du  pays ,  et  occupés  sans 
cesse  du  bonheur  de  leurs  sujets ,  mê- 
lait leurs  noms  dans  toutes  ses  prières 
et  tous  les  sacrifices.  La  prospérité  de 
l'empire  égyptien,  ses  conquêtes  en 
Asie  et  en  Afrique ,  les  vastes  monu- 
ments dont  les  cités  étaient  ornées  , 
les  gr»rids  travaux  d'utilité  publique 
entrepris  et  exécutés  au  profit  de 
l'agriculture  et  du  commerce ,  la  ferti- 
lité sans  pareille  du  sol  et  la  variété 
de  ses  productions ,  la  perfection  et  le 
luxe  même  de  son  industrie,  tout  ré- 
vèle en  Egypte  une  administration  ac- 
tive ,  éclairée,  patriotique,  attentive 
à  tous  les  intérêts  nationaux ,  ne  pui- 
sant que  dans  ces  intérêts  toutes  les 
inspirations  de  son  zèle ,  et  trouvant 
sa  plus  honorable  récompense  dans 
ses  succès  même.  De  tels  bienfaits  ne 
font  pas  des  ingrats;  ce  n'est  pas  à  de 
tels  titres  que  des  rois  furent  honnis 
par  les  peuples.  L'amour  et  le  respect 
des  Égyptiens  pour  leurs  souverains 
sont  souvent  cités  comme  exemple  par 
l'histoire.  A  la  mort  du  roi ,  le  peuple 
entier  prenait  le  deuil  ;  les  temples 
étaient  fermés  ,  et  les  cérémonies  in- 
terrompues pendant  72  jours  ;  des 
prières  funèbres  étaient  faites  sans  in- 
terruption par  des  personnes  des  deux 
sexes,,  la  tête  couverte  de  cendres, 
une  simple  corde  pour  ceinture,  et 
s'abstenant  de  viande,  de  raisin,  de  fro- 
ment et  de  vin.  En  attendant,  on  pré- 
parait la  momie  du  roi  et  son  cercueil. 
Le  délai  expiré ,  on  exposait  publique- 
ment la  momie  royale  à  l'entrée  de 
son  tomlte^îu ,  et  là  chacun  pouvait  ac- 
cuser le  roi  de  ses  fautes  avec  une  en- 


tière liberté  :  la  loi  donnait  au  peuple 
ce  privilège.  Le  prêtre  prononçait  aussi 
l'éloge  du  mort,  rappelait  ses'services 
et  ses  vertus,  et  si  les  applaudisse- 
ments de  l'assemblée  témoignaient  en 
sa  faveur ,  le  tribunal  des  42  jurés  dé- 
cidait et  le  roi  recevait  les  honneurs 
de  la  sépulture  ;  le  mécontentement  et 
l'opposition  du  peuple  en  ont  privé, 
dit-on,  quelques  princes  dont  les  mau- 
vaises actions  reçurent  ainsi  un  châ- 
timent bien  mérité.  La  crainte  d'un 
tel  jugement  était  très  -  propre  à  re- 
tenir les  princes  dans  les  voies  de  la 
justice  et  de  la  vertu.  On  voit  encore 
en  Égj'pte  des  témoignages  assez  signi- 
ficatifs d'un  tel  usage •,^  les  noms  de 
quelques  souverains'  sont  soigneuse- 
ment effacés  des  monuments  qu'ils 
fu-ent  élever  durant  leur  règne;  ils 
sont  martelés  avec  attention  jusque 
dans  leurs  tombeaux. 

Les  sépultures  royales  existent  en 
assez  grand  nombre  en  Egypte  :  les 
tombeaux  des  rois  des  XVIIP ,  XIX' 
et  XX'^  dynasties ,  originaires  de  ïhè- 
bes ,  se  voient  encore  Sans  la  voilée  de 
Biban-el-Molouk ,  qui  est  une  dépen- 
dance de  cette  ancienne  capitale.  Voici 
la  description  de  ces  tombeaux,  tels 
que  ChampoUion  le  jeune  les  a  vus  au 
mois  de  mai  1829  : 

«  La  vallée  de  Biban-el-]Molouk,  an- 
ciennement Bib-an-Ourou ,  hypogées 
des  rois,  était  la  nécropole  royale , 
et  on  avait  choisi  un  lieu  parfaitement 
convenable  à  cette  triste  destination  , 
une  vallée  aride  ,  encaissée  par  de 
très-hauts  rochers  coupés  à  pic,  ou 
par  des  montagnes  en  pleine  décom- 

f)osition,  offrant  presque  toutes  de 
arges  fentes  occasionées  soit  par  l'ex- 
trême chaleur,  soit  par  des  éboule- 
ments  intérieurs ,  et  dont  les  croupes 
sont  parsemées  de  bandes  noires, 
comme  si  elles  eussent  été  brûlées  en 
partie;  aucun  animal  vivant  ne  fré- 
quente cette  vallée  de  mort  :  je  ne 
compte  point  les  mouches,  les  renards, 
les  loups  et  les  hyènes ,  parce  que  c'est 
notre  séjour  dans  les  tombeaux  et  l'o- 
deur de  notre  cuisine  qui  avaient  attiré 
oes  quatre  espèces  affamées. 
«  En  entrant  dans  la  partie  la  plus 

4. 


L'-L'NIVKRS. 


l'eculée  de  cette  vallée ,  par  une  ouver- 
ture étroite,  évidemment  faite  de  main 
d'homme  et  offrant  encore  quelques 
légers  restes  de  sculptures  égyptiennes, 
on  voit  bientôt  au  pied  des  montagnes, 
ou  sur  les  pentes ,  des  portes  carrées , 
encombrées  pour  la  plupart,  et  dont 
il  faut  approcher  pour  apercevoir  la 
décoration  :  ces  portes,  qui  se  res- 
semblent toutes ,  donnent  entrée  dans 
les  tombeaux  des  rois.  Chaque  tom- 
beau a  la  sienne,  car  jadis  aucun  ne 
communiquait  avec  l'autre  ;  ils  étaient 
tous  isolés  :  ce  sont  les  chercheurs  de 
trésors,  anciens  ou  modernes,  qui 
ont  établi  quelques  communications 
forcées. 

«  lime  tardait,  en  arrivant  à  Biban- 
el-IMolouk  ,  de  m'assurer  que  ces  tom- 
beaux, au  nombre  de  16  (je  ne  parle 
ici  que  des  tombeaux  conservant  des 
sculptures  et  les  noms  des  rois  pour 
qui  ils  furent  creusés),  étaient  bien, 
comme  je  l'avais  déduit  d'avance  de 
plusieurs  considérations,  ceux  de  rois 
appartenant  tous  à  des  dynasties  thé- 
baines ,  c'est-à-dire  à  des  princes  dont 
\ti  famille  était  originaire  de  Thèbes. 
l'examen  rapide  que  je  fis  alors  de  ces 
excavations  avant  de  monter  à  la  se- 
conde cataracte,  et  le  séjour  de  plu- 
sieurs mois  que  j'y  ai  fait  à  mon  re- 
tour, m'ont  pleinement  convaincu  que 
ces  hypogées  ont  renfermé  les  corps 
des  rois  des  XVIIP,  XIX»  et  XX' 
dynasties,  qui  sont  en  effet  toutes 
trois  des  dynasties  diospolitaines  ou 
thébtiines. 

«  On  n'a  suivi  aucun  ordre,  ni  de 
dynastie,  ni  de  succession,  dans  le  choix 
de  l'emplacement  des  diverses  tombes 
royales  :  chacun  a  fait  creuser  la  sienne 
sur  le  point  où  il  croyait  rencontrer 
une  veine  de  pierre  convenable  à  sa 
sépulture  et  à  l'immensité  de  l'excava- 
tion projetée.  Il  est  difficile  de  se  dé- 
fendre d'une  certaine  surprise  lorsque, 
après  avoir  passé  sous  une  porte  assez 
simple ,  on  entre  dans  de  grandes  ga- 
leries ou  corridors ,  couverts  de  scul- 
ptures parfaitement  soignées ,  conser- 
vant en  grande  partie  1  éclat  des  plus 
vives  couleurs ,  et  conduisant  succes- 
sivement à  des  salles  soutenues  par 


des  piliers  encore  plus  riches  de  déc<i- 
rations  ,  jusqu'à  ce  qu'on  arrive  enfin 
à  la  salle  principale,  celle  que  les  Égyp' 
tiens  nommaient  la  salle  dorée,  plus 
vaste  que  toutes  les  autres,  et  au  mi- 
lieu de  laquelle  reposait  la  momie  du 
roi  dans  un  énorme  sarcophage  de 
granit.  La  vue  de  ces  tombeaux  donne 
seule  une  idée  exacte  de  l'étendue  de 
ces  excavations  et  du  travail  immense 
qu'elles  ont  coûté  pour  les  exécuter  au 
pic  et  au  ciseau.  Les  vallées  sont  pres- 
que toutes  encombrées  de  collines  for- 
mées par  les  petits  éclats  de  pierre 
provenant  des  effrayants  travaux  exé- 
cutés dans  le  sein  de  la  montagne. 
Plusieurs  mois  m'ont  à  peine  suffi 
pour  rédiger  une  notice  un  peu  détaillée 
des  innombrables  bas-reliefs  que  ces 
tombeaux  renferment  et  pour  çopiei* 
les  inscriptions  les  plus  intéressantes. 
Je  donnerai  cependant  une  idé€  géné- 
rale de  ces  monuments  par  la  descrip- 
tion rapide  et  très-succincte  de  l'un 
d'entre  eux ,  celui  du  Pharaon  Rham- 
Sès,  fils  et  successeur  de  Meïamoun. 
La  décoration  des  tombeaux  royaux 
était  systématisée,  et  ce  que  l'on  trouve 
dans  l'un  reparaît  dans  presque  tous 
les  autres ,  à  quelques  exceptions  près, 
comme  ie  le  dirai  plus  bas. 

«  Le  bandeau  de  la  porte  d'entrée 
est  orné  d'un  bas-relief  (  le  même  sur 
toutes  les  premières  portes  des  tom- 
beaux royaux  )  qui  n'est  au  fond  que 
la  préface  ou  plutôt  le  résumé  de 
toute  la  décoratton  des  tombes  pha- 
raoniques. C'est  un  disque  jaune  au 
milieu  duquel  est  le  soleil  à  tête  de 
bélier,  c'est-à-dire  le  soleil  couchant 
entrant  dans  l'hémisphère  inférieur, 
et  adoré  par  le  roi  à  genoux;  à  la 
droite  du  disque,  c'est-à-dire  à  l'orient, 
est  la  déesse  Nephthys,  et  à  la  gauche 
(occident)  la  déesse  Isis  occupant  les 
deux  extrémités  de  la  course  du  dieu 
dans  l'hémisphère  supérieur  :  à  côfé 
du  soleil  et  dans  le  disque,  on  a  sculpté 
un  grand  scarabée  qui  est  ici ,  comme 
ailleurs,  le  symbole  de  la  régénération 
ou  des  renaissances  successives  :  le  roi 
est  agenouillé  sur  la  montagne  céleste, 
sur  laquelle  portent  aussi  les  pieds  des 
deux  déesses. 


EGYPTE. 


53 


«  Le  sens  général  de  cette  composi- 
tion se  rapporte  au  roi  défunt  :  pen- 
dant sa  vie,  semblable  au  soleil  dans 
sa  course  de  l'orient  à  l'occident ,  le 
roi  devait  êUe  le  vivificateur,  l'illu- 
minateur  de  l'Egypte  et  la  source  de 
tous  les  biei»s  physiques  et  moraux 
nécessaires  à  ses  habitants  ;  le  Pharaon 
mort  fut  donc  encore  naturellement 
comparé  au  soleil  se  couchant  et  des- 
cendant vers  le  ténébreux  hémisphère 
inférieur  qu'il  doit  parcourir  pour  re- 
n;iître  de  nouveau  à  l'orient  et  rendre 
la  lumière  et  la  vie  au  monde  supé- 
rieur (  celui  que  nous  habitons),  de  la 
même  manière  que  le  roi  défunt  devait 
renaître  aussi ,  soit  pour  continuer  ses 
transmigrations  ,  soit  pour  habiter  le 
inonde  céleste  et  être  absorbé  dans 
le  sein  d'Ammon,  le  père  universel. 

«  Dans  le  tableau  décrit  est  toujours 
une  légende  dont  suit  la  traduction 
littérale.  Voici  ce  qui  dit  Osiris  ,  sei- 
gneur de  l'Amenti  (  région  occidentale 
Habitée  par  les  morts  )  :  «  Je  t'ai  ac- 
«  cordé  une  demeure  dans  la  montagne 
«  sacrée  de  l'occident,  comme  aux 
«  autres  dieux  grands  (  les  rois  ses  pré- 
«  décesseurs  )  ;  à  toi  Osirien ,  roi  sei- 
•  gneur  du  monde,  Rhamsès,  etc., 
«  encore  vivant.  »  Cette  dernière  ex- 
pression prouverait,  s'il  en  était  be- 
soin, que  les  tombeaux  des  Pharaons, 
ouvrages  immenses ,  et  qui  exigeaient 
un  travail  fort  long ,  étaient  commen- 
cés de  leur  vwant ,  et  que  l'un  des 
premiers  soins  de  tout  roi  égyptien 
fut ,  conformément  à  l'esprit  bien 
connu  de  cette  singulière  nation ,  de 
s'occuper  incessamment  de  l'exécution 
'îu  monument  sépulcral  qui  devait  être 
son  dernier  asile. 

«  C'est  ce  que  démontre  encore  mieux 
le  premier  bas-relief  qu'on  trouve  tou- 
jours à  la  gauche  en  entrant  dans  tous 
ces  tombeaux.  Ce  tableau  avait  évi- 
demment pour  but  de  rassurer  le  roi 
vivant  sur  le  fâcheux  augure  qui  sem- 
blait résulter  pour  lui  du  creusement 
(le  sa  tombe  au  moment  où  il  était 
plein  de  vie  et  de  santé  :  ce  tableau 
montre  en  effet  le  Pharaon  en  costume 
royal ,  se  présentant  au  dieu  Phré  à 
tête  d'épervier,  c'est-à-dire  au  soleil 


dans  tout  l'éclat  de  sa  course  (  à  l'heure 
de  midi),  lequel  adresse  à  son  repré- 
sentant sur  la  terre  ces  paroles  conso- 
lantes. Voici  ce  que  dit  Phré^  dieu 
grand  ,  seigneur  du  ciel  :  «  IVous  t'ac- 
«  cordons  une  longue  série  de  jours 
"  pour  régner  sur  le  monde  et  exercer 
«  les  attributions  royales  d'Horus  sur 
«  la  terre.  »  Au  plafond  de  ce  premier 
corridor  du  tombeau ,  on  lit  également 
de  magnifiques  promesses  faites  au  roi 
pour  cette  vie  terrestre ,  et  le  détail 
des  privilèges  qui  lui  sont  réservés 
dans  les  régions  célestes  ;  il  semble 
qu'on  ait  placé  ici  ces  légendes,  comme 
pour  rendre  plus  douce  la  pente  tou- 
jours trop  rapide  qui  conduit  à  la  salle 
du  sarcophage. 

«  Immédiatement  après  ce  tableau  , . 
sorte  de  précaution  oratoire  assez  dé- 
licate ,  on  aborde  plus  franchement  la 
question  par  un  tableau  symbolique, 
le  disque  du  soleil  criocéphale,  parti 
de  l'orient ,  et  avançant  vers  la  fron- 
tière de  l'occident ,  qui  est  marqué  par 
un  crocodile ,  emblème  des  ténèbres , 
et  dans  lesquelles  le  dieu  et  le  roi  vont 
entrer  chacun  à  sa  manière. 

«  Une  petite  salle ,  qui  succède  or- 
dinairement à  ce  premier  corridor, 
contient  les  images  sculptées  et  peintes 
des  75  parèdres  du  soleil,  précédées 
ou  suivies  d'un  immense  tableau  dans 
lequel  on  voit  successivement  l'image 
abrégée  de  75  zones  et  de  leurs  habi- 
tants dont  il  sera  parlé  plus  loin. 

«  A  ces  tableaux  généraux  et  d'en- 
semble succède  le  développement  des 
détails  :  les  parois  des  corridors  «t  sal- 
les qui  suivent  (  presque  toujours  les 
parois  les  plus  voisines  de  l'orient)  sont 
coa  vertes  d'une  longue  série  de  ta- 
bleaux représentant  ia  marche  du  so- 
leil dans  l'hémisphère  supérieur  (image 
(lu  roi  pendant  sa  vie),  et  sur  les  pa- 
rois opposées,  on  a  figuré  la  marche  du 
soleil  dans  l'hémisphère  inférieur(image 
du  roi  après  sa  mort).  Plusieurs  au- 
tres salles  succèdent  à  ce  corridor; 
elles  sont  également  ornées  de  peintures 
et  de  sculptures.  La  salle  qui  précède 
celle  du  sarcophage,  en  général  con- 
sacrée aux  quatre  génies  de  l'amenti  , 
contient ,  dans  les  tombeaux  les  plui 


L'UNIVERS. 


complets ,  la  comparution  du  roi  de- 
vant le  tribunal  des  42  juges  divins  qui 
doivent  décider  du  sort  de  son  ame, 
tribunal  dont  ne  fut  qu'une  simple 
image  celui  qui,  sur  la  terre,  accor- 
dait ou  refusait  aux  rois  les  honneurs 
de  la  sépulture.  Une  paroi  entière  de 
cette  salle,  dans  le  tombeau  de  Rham- 
sès  V,  offre  les  images  de  ces  42  asses- 
seurs d'Osiris,  mêlées  aux  justiflca- 
tions  que  le  roi  est  censé  présenter,  ou 
faire  présenter  en  son  nom ,  à  ces  ju- 
ges sévères,  lesquels  paraissent  être 
chargés ,  chacun,  de  faire  la  recherche 
d'un  crime  ou  péché  particulier,  et  de 
le  punir  dans  l'ame  soumise  à  leur  ju- 
ridiction. Ce  grand  texte ,  divisé  par 
conséquent  en  42  versets  ou  colonnes, 
n'est,  a  proprement  parler,  qu'une  con- 
fession négative^  comme  on  peut  en 
juger  par  les  exemples  qui  suivent  : 

«  O  dieu  (tel)!  le  roi^  soleil  modé- 
«  rateurdejustice,  approuvéd'Ammon, 
«  n'a  point  commis  de  méchancetés,  n'a 
«  pointblasphémé,nes'estpointenivré, 
«  n'a  point  été  paresseux,  n'a  point  en- 
«  levé  les  biens  voués  aux  dieux,  n'a 
«  point  dit  de  mensonges ,  n'a  point  été 
«  libertin,  ne  s'est  point  souille  par  des 
«  impuretés,  n'a  point  secoué  la  tête 
«  en  entendant'  des  paroles  de  vérité, 
«  n'a  point  inutilement  allongé  ses 
«  paroles,  n'a  pas  eu  à  dévorer  son 
«  cœur  (  c'est-à-dire  à  se  repentir  de 
«  quelque  mauvaise  action.)  » 

«  On  voyait  enfin ,  à  côté  de  ce  texte 
curieux,  dans  le  tombeau  de  Rhamsès 
Meïamoun ,  des  images  plus  curieuses 
encore ,  celles  des  péchés  capitaux  :  il 
n'en  reste  plus  que  trois  de  bien  con- 
servées, ce  sont  La  luxure^  la  paresse 
et  la  -voracité^  figurées  sous  forme  hu- 
maine ,  avec  les  têtes  symboliques  de 
bouc^  de  tortue  et  d.&  crocodile. 

«  La  grande  salle  du  tombeau  de 
Rhamsès  V,  celle  qui  renfermait  le 
sarcophage ,  et  la  dernière  de  toutes , 
surpasse  "aussi  les  autres  en  grandeur 
et  en  magnificence.  Le  plafond,  creusé 
en  berceau  et  d'une  tres-belIe  coupe , 
a  conservé  toute  sa  peinture  :  la  fraî- 
cheur en  est  telle ,  qu'il  faut  être  ha- 
bitué aux  miracles  de  conservation  des 
monuments  de  l'Bgypte,  pour  se  per- 


suader que  ces  frêles  couleurs  ont  ré« 
sisté  à  plus  de  trente  siècles.  Les  pa- 
rois de  cette  vaste  salle  sont  couvertes, 
du  soubassement  au  plafond,  de  ta- 
bleaux sculptés  et  peints  comme  dans 
le  reste  du  tombeau ,  et  chargées  de 
milliers  d'hiéroglyphes  formant  les  lé- 
gendes explicatives;  le  soleil  est  encore 
le  sujet  de  ces  bas-reliefs,  dont  un 
grand  nombre  contiennent  aussi ,  sous 
des  formes  emblématiques ,  tout  le 
système  cosmogonique  et  les  principes 
de  la  physique  générale  des  Égyptiens. 
Une  longue  étude  peut  seule  donner 
le  sens  entier  de  ces  compositions  que 
j'ai  toutes  copiées  moi-même,  en  tran- 
scrivant en  même  temps  tous  les  tex- 
tes qui  les  accompagnent.  C'est  du 
mysticisme  le  plus  raffiné;  mais  il  y 
a  certainement ,  sous  ces  apparences 
emblématiques ,  de  vieilles  vérités  que 
nous  croyons  très-jeunes 

«  J'ai  omis,  dans  cette  description, 
aussi  rapide  que  possible,  d'un  seul  des 
tombeaux  royaux ,  de  parler  des  bas- 
reliefs  dont  sont  couverts  les  piliers 
qui  soutiennent  les  diverses  salles  ;  ce 
sont  des  adorations  aux  divinités  de 
l'Egypte  et  principalement  à  celles  qui 
président  aux  destinées  des  âmes, 
Phtha-Socharis  ,  Atmou  ,  la  déesse 
Béresochar,  Osiris  et  Anubis. 

«  Tous  les  autres  tombeaux  des  rois 
de  Thèbes,  situés  dans  la  vallée  de  Ri- 
ban-el-Molouli  et  dans  la  vallée  de 
l'ouest ,  sont  décorés ,  soit  de  la  to- 
talité ,  soit  seulement  d'une  partie  des 
tableaux  que  je  viens  d'indiquer,  et 
selon  que  ces  tombeaux  sont  plus  ou 
moins  vastes  et  surtout  plus  ou  moins 
achevés.  Les  uns,  en  effet,  se  termi- 
nent à  la  première  salle ,  changée  en 
grande  salie  sépulcrale;  d'autres  ont 
deux  salles  seulement;  quelques-uns 
enlin  ne  sont  qu'un  petit  réduit  creusé 
à  la  hâte,  grossièrement  peint,  et  dans 
lequel  on  a  déposé  le  sarcophage  du 
roi,  à  peine  ébauché.  Cela  prouve 
avec  évidence ,  qu'à  son  avènement  au 
trône,  le  premier  soin  d'un  roi  était 
de  choisir  le  lieu  de  sa  sépulture  et 
d'y  faire  travailler  jusqu'à  sa  mort.  Si 
elle  le  surprenait,  les  travaux  cessaient, 
et     le    tombeau    demeurait     incon\' 


l'GYI'TE. 


&S 


jilet.  On  peut  donc  juger  de  lu  durée 
du  règne  d'un  roi  par  l'état  plus  ou 
moins  avancé  de  l'excavation  destinée 
à  sa  sépulture.  Les  tombeaux  des  prin- 
ces qui  régnèrent  le  plus  long-temps , 
sont  aussi  les  plus  étendus  et  les  plus 
somptueusement  ornés.  On  remarque 
dans  le  tombeau  deRhamsès-Meïamoun, 
des  peintures  dont  le  sujet  n'a  rien  de 
funéraire,  et  entre  autres,  les  travaux 
de  la  cuisine,  les  meubles  les  plus  élé- 
gants et  les  plus  variés  (  voyez  plan- 
che 23  ) ,  uiî  arsenal  complet  où  se 
voient  des  armes  de  toute  espèce  et  les 
enseignes  des  légions  égyptiennes;  les 
barques  et  les  canges  royales  avec  tou- 
tes leurs  décorations;  enfin,  des  mu- 
siciens, notamment  des  joueurs  de 
harpe  à  21  cordes.  (Voyez  planche 
24  )  C'est  aussi  dans  la  peinture  des 
tombeaux  qu'on  a  recueilli  de  pré- 
cieuses données  astronomiques,  très- 
utiles  à  l'histoire  des  sciences  et  à 
celle  des  institutions  publiques  en 
Egypte.  « 

On  connaîtra  par  les  sujets  figurés 
sur  nos  planches  13,  15  et  16,  les  cos- 
tumes des  rois  égyptiens  dans  leurs 
diverses  fonctions  publiques.  Sur  la 
planche  13,  le  Pharaon  armé  en  guerre, 
la  tête  casquée,  son  armure  recou- 
verte d'une  tunique  d'étoffe  rayée, 
et  portant  un  riche  collier,  est  assis 
sur  son  char,  attelé  de  deux  che- 
vaux richement  caparaçonnés  ,  la 
tête  ornée  de  plumes  d'autruche  et 
retenus  par  des  soldats.  Des  ombrel- 
les préservent  la  tête  du  roi  de  l'ar- 
deur du  soleil.  Dans  la  planche  16, 
le  roi  combat  contre  des  Indiens  ;  sa 
haute  taille  est  le  symbole  de  la  puis- 
sance; il  foule  aux  pieds  ses  ennemis; 
un  serviteur  élève  aussi  le  flabellum  à  la 
hauteur  de  sa  tête;  le  vautour,  emblème 
de  la  protection  divine ,  plane  au-des- 
sus du  roi ,  et  tient  dans  ses  griffes  le 
symbole  de  la  victoire.  Au-dessous  de 
cette  scène  principale ,  une  file  de  li- 
gures nous  montre  les  divers  ordres  de 
troupes  employées  par  les  Égyptiens , 
et  les  armes  "particulières  a  chaque 
corps.  Le  sujet  de  la  planche  15  est 
une  offrande  faîte  au  grand  dieu  de 
'Ihcbes  assis  sur  son  trône.   Ces  di- 


verses représentations  témoignent  eu 
même  temps  de  l'avancement  des  arts 
en  Egypte.  Le  luxe  des  tombeaux  ne 
cédait  en  rien  à  celui  des  palais  ;  de 
grands  ouvrages  d'art  les  décoraient  ; 
l'or  était  prodigué  dans  la  préparation 
des  momies  royales;  on  en  a  trouvé 
dont  tous  les  doigts  des  mains  et  des 
pieds,  la  face  et  peut-être  la  tête  en- 
tière étaient  enfermés  dans  des  étuis 
d'or  massif  ayant  la  forme  de  ces 
diverses  parties  du  corps;  des  momies 
étaient  même  entièrement  dorées  et 
chargées  de  bijoux;  nos  musées  abon- 
dent en  colliers  ,  bagues  et  autres 
joyaux  en  or  et  en  pierres  précieuses, 
"recueillis  dans  les  tombeaux  :  ceux  des 
rois ,  qui  devaient  être  les  plus  riches, 
ont  été  aussi  les  plus  maltraités.  Les 
vainqueurs  des  Pharaons  trouvèrent 
un  riche  butin  dans  leurs  sépultures. 

Plusieurs  monuments  égyptiens 
nous  ont  transmis  les  opinions  et  les 
pratiques  de  l'Egypte  relatives  à  la 
naissance  et  à  l'edacation  de  ses  rois. 
Étant  assimilés  à  ses   dieux,  ils  ne 

fouvaient  naître  et  grandir  que  par 
assistance  divine.  C'est  par  suite  de 
cette  croyance,  qu'à  côté  des  grands 
temples  où  une  triade  était  adorée, 
on  en  construisit  un  de  bien  moindre 
étendue,  qui  était  l'image  de  la  de- 
meure céleste  où  la  déesse,  second 
per.sonna^e  de  cette  triade ,  avait  en- 
fanté le  jeune  enfant  qui  la  complé- 
tait ,  et  ce  jeune  enfant  n'était  que  la 
représentation  du  roi  qui  faisait  éle- 
ver rédifice  :  ce  petit  temple  était 
appelé  Mammisit,  lieu  de  l'accouche- 
ment; et  c'est  ainsi  que  dans  celui  qui 
est  à  côté  du  grand  temple  d'Edfou, 
la  naissance  et  l'éducation  de  Ptolé- 
mée-Évergète  II  sont  associées  à 
celles  du  jeune  Har-Sont-Thô ,  qui  est 
le  fils  du  dieu  Har-Hat  et  de  la  déesse 
Halt-Hôr,  et  qui  forme  avec  son 
père  et  sa  mère  la  triade  adorée  dans 
ce  grand  temple.  Dans  le  mammisi 
d'Hermonthis,  c'est  la  naissance  et 
l'enfance  de  Caîsarion  ,  fils  de  Cléo- 
pàtre  et  de  Jules-César,,  assimilées  à 
celles  deHarphré,  fils  du  dieu  Mandou 
et  de  la  déesse  Ritho ,  triade  adorée 
à  Uc/nionthis.  Enfin  à  Louqsor  qu 


58 


L'UxMVERS 


T<Mt  une  suite  de  scènes  relatives  à 
l'origine  du  roi  Aménophis,  fonda- 
teur de  ce  palais  :  le  dieu  Thôth  vient 
annoncer  à  l'épouse  de  Thouthmosis  IV, 
qu'Amnion  lui  a  accordé  un  fils;  cette 
reine,  dont  l'état  de  grossesse  est  vi- 
siblement exprimé,  est  conduite  par 
Chnouphis  et  Hathôr  (  Vénus  )  vers  la 
chambre  d'enfantement  (le  mammisî)  ; 
«Ile  met  au  monde  le  roi  qui  fut  Amé- 
nophis; des  femmes  soutiennent  la 
gisante ,  et  des  génies  divins ,  rangés 
sous  le  lit,  élèvent  l'emblème  de  la 
vie  vers  le  nouveau-né  ;  la  reine  nour- 
rit ensuite  le  jeune  prince  ;  le  nour- 
risson est  présenté  par  le  dieu  Nil  aux 
grandes  divinités  de  Thèbes  ;  Am- 
luon-Ra  caresse  le  royal  enfant  en 
«igné  de  protection ,  et  l'investit  de 
la  royauté;  en  même  temps,  les 
«leesses  protectrices  de  la  Haute  et  de 
h  Basse-Égvpte  lui  offrent  la  cou- 
ronne, emblème  de  sa  future  domi- 
nation sur  les  deux  contrées;  Thôth 
clioisit  lui-même  le  prénom  royal  ç|u'A- 
ménophis-Memnon  doit  à  jamais  illus- 
trer. A  ces  marques  de  là  protection 
divine,  qui  n'étaient  d'ailleurs  figurées 
sur  les  monuments  que  lorsque  l'enfant 
était  devenu  roi ,  on  ajoutait  tous  les 
soins  d'une  éducation  civile,  militaire 
et  religieuse.  On  instruisait  les  jeunes 
princes  dans  les  préceptes  et  les  céré- 
monies de  la  religion ,  dans  les  let- 
tres et  le^  arts  ;  la  tradition  attribue 
à  quelques  rois  la  composition  d'ou- 
vrages relatifs  à  certaines  parties  des 
sciences  ;  enlin,  les  exercices  gymnasti- 
ques  complétaient  l'éducation  physique 
et  moraJe  des  princes. 

Des  dignités  de  divers  ordres  leur 
étaient  réservées  par  la  loi  de  l'état  ; 
ils  étaient  revêtus  d'un  costume  par- 
hculier;  le  pédum,  et  un  éventail 
formé  d'une  longue  plume  d'autruche 
attachée  à  une  poiçnée  très-élégante , 
étaient  leurs  insignes  ostensibles. 
Quant  à  leurs  dignités,  le  fils  aîné  de 
Sésostris  avait  le  titre  de  porte-évpii- 
tail  à  la  gauche  du  roi,  secrétaire 
royal ,  commandant  en  chef  de  l'ar- 
mée ;  le  second  fils  était  aussi  porte- 
«'ventail  à  la  gauche  du  roi  et  secré- 
tarre  royal,  commandant  çn  clirf  àa 


la  garde  royale  ;  le  troisième  fils  joi- 
gnait à  ces  mêmes  titres  de  porte- 
eventail  et  de  secrétaire  royal ,  celui 
de  commandant  en  chef  de  la  cava- 
lerie, c'est-à-dire  des  chars.  Ces  mê- 
mes qualifications  furent  aussi  don- 
nées à  d'autres  princes  ;  elles  parais- 
sent avoir  appartenu  à  toutes  les 
générations  royales,  ainsi  que  plu- 
sieurs titres  sacerdotaux  ou  civils , 
tels  que  ceux  de  prophète  (classe  de 
prêtres  )  de  divers  dieux ,  de  grand- 
îirétre  d'Ammon ,  et  de  chef  suprême 
des  diverses  fonctions  civiles.  Le  roi 
présidait  ainsi ,  par  les  membres  de 
sa  famille,  à  toutes  les  branches  de 
l'administration  publique;  il  régnait 
et  gouvernait  en  même  temps; c'était, 
disait-on  peut-être,  l'unité  parfaite  du 
pouvoir  monarchique,  et  un  élément 
de  sa  durée  ;  élément  impuissant  tou- 
tefois :  Alexandre  succéda  en  Egypte 
à  trente-une  dynasties  de  rois. 

Le  prince  diésigné  par  l'ordre  de 
primogéniture  parvenait  au  trône 
paterne  ;  c'était  la  religion  qui  con- 
sacrait son  avènement,  et  l'institu- 
tion royale  lui  était  donnée  par  les 
dieux  mêmes.  On  voit  dans  leRhames- 
séum  de  Thèbes  l'institution  de  Sé- 
sostris; il  est  en  présence  des  deux 
plus  grandes  divinités  de  l'Egypte  ; 
elles  l'investissent  des  pouvoirs  royaux , 
et  lui  en  remettent  les  insignes.  Am- 
mon-Ra ,  assisté  de  la  déesse  Mouth, 
livre  à  Sésostris  la  faux  de  bataille , 
arme  redoutable ,  type  primitif  de  la 
Jiarpc  des  mythes  grecs ,  et  en  même 
temps ,  le  fouet  et  le  pédum ,  em- 
blèmes de  la  direction  et  de  la  modé- 
ration. Ammob-Ra  dit  au  roi  :  «  Rerois 
la  faux  de  bartaille  pour  contenir  les 
nations  étrangères ,  et  trancher  la 
te'te  des  impurs  ;  prends  le  fouet  et  le 
pédum,  pour  diriger  la  terre  de  Kémé 
(l-Égypte).  » 

La  reine  assistait  au  sacre  du  roi 
près  de  lui  ;  elle  figurait  aussi  à  côté 
du  monarque  dans  d'autres  cérémo- 
nies publiqijes.  Les  scènes  domestiques 
fournissent  d'autres  preuves  de  l'état 
honorable  des  femmes  en  Egypte, 
compagnes  habituelles  de  l'homifle ,  et 
partageant  avec  lui  les  soins  et  l'auto- 


l'.GiPTi: 


rilé  domestiques;  également  protégées 
j>ar  la  loi  et  l'opinion,  et  soustraites, 
par  leur  commun  assentiment,  à  cette 
inégalité  de  condition  ,  si  injustement 
réalisée  dans  l'Orient  ancien  et  mo- 
derne. L'Egypte  flétrit  un  tel  usage 
par  sa  sagesse  et  son  équité;  et  un 
tel  fait  suffit  pour  révéler  toute  la 
Pùpériorité  de  son  état  social.  La  con- 
dition sociale  des  femmes  s'améliora 
partout  simultanément  avec  la  civili- 
sation; la  barbarie  seule  les  fit  es- 
claves. Il  y  a  deux  ou  trois  siècles , 
on  dissertait  publiquement  en  France 
sur  cette  question  ,  si  les  femmes  sont 
de  la  même  espèce  que  les  hommes  ; 
et  de  graves  docteurs  ne  décidaient 
pas  pour  l'affirmative.  Aujourd'hui , 
au  contraire,  on  se  demanderait,  avec 
plus  de  raison  sans  doute,  si  ces 
graves  docteurs  étaient  des  hommes. 
L'un  des  premiers  devoirs  de  la 
royauté,  celui  dont  l'accomplissement 
était  le  plus  agréable  aux  dieux  et  aux 
hommes,  c'était  la  fondation  d'édifices 
religieux ,  ornés  de  colosses  et  d'obé- 
lisques (  voy.  pi.  14,  entrée  du  palais 
de  Louqsor),  et  témoignant  à  la  fois 
<ie  la  piété  du  prince  et  de  celle  de 
la  nation.  D'innombrables  bas-reliefs, 
sculptés  et  peints,  en  étaient  la  dé- 
coration jprincipale;  elle  avait  poui' 
objet  l'otfrande  du  monument  à  la 
triade  à  laquelle  il  était  destiné.  Le 
roi  faisait  lui-même  cette  offrande, 
et  d'autres  dieux  recevaient  aussi  ses 
hommages  ;  et  ils  s'en  montraient  re- 
connaissants en  dotant,  à  leur  tour, 
le  roi  des  dons  les  plus  précieux  et 
les  plus  utiles.  Dans  ces  offrandes, 
le  Pharaon  est  habituellement  protégé 
par  une  autre  divinité,  qui  le  conduit 
vers  le  seigneur  des  dieux.  A  Louq- 
sor, c'est  à  Ammon  que  Sésostris 
4X)nsacra  son  grand  édifice;  le  dieu 
lui  dit  :  «  Mon  lils  bien-aimé,  seigneur 
du  monde ,  mon  coeur  se  réjouit  en 
contemplant  ta  bonne  oeuvre  ;  tu  m'as 
voué  cet  édifice ,  je  te  fais  le  don  d'une 
vie  pure  à  passer  dans  la  royauté  tem- 
porelle. »  Les  autres  dieux  s'associaient 
.1  ce  premier  bienfait ,  et  y  ajoutaient 
d'autres  grâces  non  moins  précieuses  : 
lédificf  que  le  roi  vient  d'clcvcr  sera 


aussi  durable  que  le  ciel  ;  le  roi  aura 
une  longue  suite  de  jours  sur  le  Irùne 
d'Kgypte;  il  dominera  sur  toutes  les 
contrées;  Thôth  inscrit  à  son  nom 
toutes  les  attributions  royales  du  so- 
leil; le  midi  et  le  nord,  l'orient  et 
l'occident  lui  sont  soumis;  son  règne 
sur  le  monde  sera  joyeux;  on  lui  livre 
les  Barbares  du  midi  et  ceux  du  nord 
à  fouler  sous  ses  sandales  ;  toutes  les 
bonnes  portes  qui  seront  devant  lui 
seront  ouvertes;  de  grandes  victoires 
lui  sont  accordées  dans  toute  les  par- 
ties du  monde ,  et  son  nom  s'impri- 
mera profondément  dans  le  cœur  des 
Barbares.  Les  dieux  et  les  déesses 
prennent  soin  du  salut  du  roi  ;  la  dame 
du  palais  céleste  lève  sa  main  droite 
sur  la  tête  du  monarque,  elle  la  couvre 
d'un  casque  en  lui  disant  :  «  J'ai  préparé 
pour  toi  le  diadème  du  soleil  ;  que  ce 
casque  demeure  sur  ta  corne  (ton 
front  ) ,  où  je  l'ai  placé.  » 

La  reine,  les  fils  et  les  filles  du  roi 
prenaient  part  à  toutes  les  cérémonies, 
et  leur  rang  et  leur  place  y  étaient  as- 
signés. A  la  foule  des  dieux  que  le  roi 
devait  honorer,  il  ajoutait  religieuse- 
ment ses  propres  ancêtres  ;  son  père  et 
sa  mère  recevaient  les  premiers  hom- 
mages, et  les  aïeux,  quelquefois  en 
grand  nombre,  étaient  ranges  et  nom- 
més après  eux  dans  l'ordre  rétrograde 
des  générations  ;  le  roi  brûlait  l'encens, 
disent  les  inscriptions,  en  l'honneur 
des  pères  de  ses  pères  et  des  mères  de 
ses  mères.  Cet  usage,  qui  se  ratta- 
chait à  une  idée  profondément  morale 
et  profondément  gravée  dans  l'esprit 
de  la  nation  égyptienne,  le  respect  des 
vieillards  et  le  culte  des  ancêtres  ,  ne 
fut  pas  aboli  par  l'influence  des  étran- 
gers conquérants  de  l'Egypte;  et  l'un 
des  petits  édifices  des  environs  de 
Thèbes  nous  montre  Ptolémée  É  ver- 
geté II  accomplissant  diverses  céré- 
monies religieuses  en  présence  de  per- 
sonnages des  deux  sexes  ,  revêtus  des 
insignes  de  certaines  divinités.  Les 
légendes  écrites  auprès  de  ces  person- 
nages nous  apprennent  que  ces  \\9n- 
neurs  sont  décernés  aux  rois  et  aux 
reines  de  la  famille  des  Ttolémées , 
ancêtres  en  ligne  directe  d'Évergètc  II. 


5S 


L'UINIVERS. 


Le  premier  bas-relief,  à  gauche,  re- 
présente en  effet  Ptolémée  Pliiladelçhe 
costumé  en  Osiris ,  assis  sur  un  trône 
à  côté  duquel  se  trouve  la  reine  Ar- 
sinoé,  femme  de  Philadelphe,  coiffée 
des  insignes  des  déesses  Mouth  et 
Hathor.  Évergète  II  lève  ses  bras  en 
signe  d'adoration  devant  les  deux  époux, 
qualiflés  ,  le  divin  père  de  ses  pères , 
Ptolémée  ;  la  divine  mère  de  ses  mères , 
Arsinoé.  Les  mêmes  hommages,  l'en- 
cens et  la  prière  sont  adresses  par  le 
roi  vivant  ù  ses  autres  ancêtres  admis 
au  rang  des  dieux. 

Ces  usages  des  Ptolémées  n'étaient 
qu'une  imitation  des  usages  antérieu- 
rement pratiqués  sous  les  Pharaons. 
Sur  le  Rhamesséum  de  Thèbes  , 
Sésostris  célèbre  une  panégyrie;  les 
rois  ses  ancêtres  y  assistent  par  leur 
image,  et  sont  figurés  par  une  suite  de 
statuettes  rangées  par  ordre  de  règne  ; 
Menés ,  le  premier  roi  de  l'Egypte , 
y  occupe  le  premier  rang;  après  lui 
est  figuré  un  autre  très-ancien  roi; 
viennent  ensuite  ceux  de  la  XVIII' 
dynastie,  représentant  les  neuf  géné- 
rations antérieures  à  Sésostris,  et  Sé- 
sostris lui  -  même.  De  même ,  à  Mé- 
dinet-Habou ,  Rhamsès-Meïamoun  cé- 
lèbre une  cérémonie  en  présence  de 
ses  ancêtres;  neuf  statuettes ,  rangées 
chronologiquement  ,  rappellent  leurs 
noms  et  leur  existence.  Ces  statues  ou 
représentations  des  ancêtres  royaux 
étaient  aussi  portées  sur  des  balda- 
quins dans  les  cérémonies  religieuses, 
dont  raccomplisseraent  était  un  des 
devoirs  des  rois. 

Lorsqu'une  guerre  était  entreprise . 
la  protection  des  dieux  était  invoquée 
par  des  cérémonies  publiques,  et  le 
roi  prenait  le  commandement  de  l'ar- 
mée. Elle  entrait  en  campagne;  les 
troupes  de  diverses  armes  prenaient 
leur  ordre  de  marche ,  sur  huit  ou  dix 
hommes  de  hauteur.  Un  trompette  et 
un  corps  d'hoplites  précédaient  un  char 
d'où  s'élevait  un  mât,  surmonté  d'une 
tête  de  bélier  ornée  du  disque  so- 
larfe  :  c'était  le  symbole  du  dieu  Ara- 
mon-Ra  guidant  l'armée  à  l'ennemi. 
Le  roi ,  monté  sur  son  char  de  guerre, 
suivait  le  dieu;  il  éta't  escorté  par  les 


archers  de  la  garde  et  suivi  par  les 
ofQciers  attachés  à  sa  personne.  Dès 
que  l'ennemi  était  atteint ,  on  lui  li- 
vrait la  bataille;  la  protection  divine 
donnait  la  victoire  au  roi  d'Egypte , 
qui ,  aussitôt  après ,  haranguait  les 
chefs  de  ses  troupes  qui  lui  présentaient 
les  prisonniers  de  marque  faits  sur 
l'ennemi,  et  chaque  corps  d'armée  fai- 
sait le  dénombrement  écrit  des  mains 
droites  et  autres  membres  coupés  aux 
ennemis  morts  sur  le  champ  de  bataille. 
Les  soldats  égyptiens  étaient  armés 
de  casques  ,  d'arcs ,  de  carquois ,  de 
haches  de  bataille  et  de  lances.  Une 
partie  de  l'armée,  en  ordre  de  ba- 
taille et  composée  de  fantassins  pe- 
samment armés  ou  hoplites,  marciiait 
la  première  ;  les  troupes  légères  étaient 
sur  les  flancs;  les  chars  de  guerre 
formaient  la  dernière  ligne.  Le  roi 
était  au  centre.  Dans  les  combats  sur 
mer ,  les  troupes ,  rangées  sur  le  ri- 
vage, soutenaient  et  secondaient  la  ma- 
rine ;  les  vaisseaux  manœuvraient  en 
même  temps  à  la  voile  et  à  l'aviron. 
Le  roi  commandait  les  troupes  de 
terre,  il  était  au  milieu  d'elles  à  pied  ; 
son  char  était  avec  les  bagages.  Après 
la  victoire,  il  poursuivait  l'ennemi , 
passait  les  rivières  sur  des  ponts  qycf 
Tes  monuments  nous  montrent  très- 
distinctement,  il  s'approchait  des  villes, 
et  des  forteresses,  ordonnait  l'escalade, 
les  enlevait  et  les  détruisait  ;  il  écou- 
tait les  propositions  des  envoyés  en- 
nemis ,  dictait  les  traités  et  imposait 
les  tributs ,  qui  consistaient  en  nie- 
taux  précieux,  en  productions  rares 
et  utiles,  en  instruments  de  guerre,  et  en 
animaux  vivants  particuliers  aux  pays 
subjugués  ,  et  qui  étaient  inconnus  en 
Épypte.  Le  roi  réunissait  ensuite  au- 
tour de  lui  les  chefs  supérieurs  de 
l'armée,  et  leur  adressait  une  allocu- 
tion :  «  Livrez-vous  à  la  joie,  s'écriait- 
il,  qu'elle  s'élève  jusqu'au  ciel;  les 
étrangers  sont  renversés  par  ma  force; 
la  terreur  de  mon  nom  est  venue, 
leurs  cœurs  en  ont  été  remplis;  je  me 
suis  présenté  devant  eux  comme  un 
lion  ;  je  les  ai  poursuivis,  semblable  à 
un  épervier;  j'ai  anéanti  leurs  âmes 
criminelles;  ''ai  franchi  leurs  fleuveS;, 


EGYPTE. 


59 


j'ai  incendié  leurs  forteresses  ;  je  suis 
pour  l'Egypte  ce  qu'a  été  le  dieu 
Mandou;  j'ai  vaincu  les  Barbares; 
Amon-Ra  était  à  ma  droite  comme  à 
ma  gauche;  son  esprit  a  inspiré  mes 
résolutions  ;  il  a  préparé  la  perte  de 
nos  ennemis;  Amon-Ra,  mon  père, 
a  humilié  le  monde  entier  sous  mes 
pieds,  et  je  suis  sur  le  trône  à  tou- 
jours. »  L'ordre  de  rentrer  en  Egypte 
terminait  la  harangue. 

L'armée  marchait  par  divisions  ;  le 
roi,  sur  son  char,  le  fouet  en  main, 
conduisait  lui-même  ses  chevaux ,  ri- 
chement caparaçonnés  ;  des  groupes 
de  prisonniers  enchaînés  leprécédaient; 
des  ofCciers  étendaient  au-dessus  de  sa 
tête  de  larges  ombrelles.  Il  rentrait  à 
pied  dans  la  ville  royale  de  Thèbes  ; 
des  colonnes  de  prisonniers ,  pris  parmi 
les  diverses  peuplades  vaincues,  le 
suivaient;  il  allait  d'abord  au  temple 
rendre  grâces  aux  dieux  de  ses  vic- 
toires et  leur  faire  hommage  des  cap- 
tifs. 

Le  jour  solennel  du  triomphe  arn\ 
vait  ensuite  :  tous  les  grands  de  l'état 
venaient  y  assister,  réunis  au  peuple, 
poui"  célébrer  les  victoires  du  souve- 
rain et  de  l'armée.  Oq  se  rendait  en 
grand  cortège,  du  palais  du  roi,  au 
temple  d'Amon-Ra.  Un  corps  de  mu- 
sique, composé  de  flûtes,  de  trom- 
pettes ,  de  tambours  et  de  choristes , 
ouvrait  la  marche;  les  parents  et  les 
familiers  du  roi,  des  pontifes  et  des 
fonctionnaires  publics  de  divers  ordres 
formaient  la  première  partie  du  cor- 
tège. Venait  ensuite,  seul,  le  lils  aîné 
du  roi ,  ou  l'héritier  présomptif  de  la 
couronne,  brûlant  de  l'encens  devant 
le  vainqueur  :  celui-ci  était  porté  dans 
un  naos ,  ou  châsse  richement  déco- 
rée, par  douze  chefs  militaires,  dont 
la  tête  était  ornée  de  plumes  d'au- 
truche. Le  monarque ,  décoré  de  toutes 
les  marques  de  son  autorité  supérieure, 
était  assis  dans  la  châsse,  sur  un  trône 
élégant ,  que  couvraient  de  leurs  ailes 
des  images  d'or  de  la  Justice  et  de  la 
Vérité;  un  sphinx,  symbole  de  la  sa- 
gesse unie  à  la  force,  et  un  lion,  em- 
blème du  courage,  étaient  figurés  de- 
bout auprès  du  trône.  Des  officiers. 


à  pied ,  élevaient  autour  de  la  châsse 
les  flabellum  et  les  éventails  ordi- 
naires ;  de  jeunes  enfants  de  la  caste 
sacerdotale  marchaient  auprès  du  roi, 
portant  son  sceptre ,  l'étui  de  son  arc 
et  ses  autres  armes  et  insignes. 

A  la  suite  du  roi  venaient  les  au- 
tres princes  de  la  famille  royale, 
les  hauts  fonctionnaires  du  sacerdoce, 
et  les  principaux  chefs  militaires  ran- 
gés sur  deux  lignes.  Des  militaires 
portaient  les  socles  et  les  gradins  de  la 
châsse,  et  un  peloton  de  soldats  fermait 
la  marche;  la  foule  était  partout. 

Parvenu  devant  le  temple,  le  roi  y 
entrait  à  pied ,  allait  faire  des  liba- 
tions sur  l'autel  et  brûler  l'encens  en 
l'honneur  du  dieu.  On  se  rendait  en- 
suite à  l'entrée  du  temple,  où  restait 
le  cortège.  Des  prêtres,  portant  les 
statues  des  rois  ancêtres  du  triom- 
phateur ,  marchaient  les  premiers  ; 
d'autres  pontifes  les  suivaient  avec  les 
enseignes  sacrées ,  les  vases ,  les  tables 
de  proposition  et  les  ustensiles  des 
sacrifices  solennels  ;  un  autre  pontife 
lisait  les  invocations  prescrites  par  le 
rituel  pour  l'instant  où  la  lumière  du 
dieu  allait  franchir  le  seuil  du  temple; 
le  symbole  vivant  d'Amon-Ra,  un 
taureau  blanc,  suivait  immédiatement; 
un  prêtre  l'encensait,  et  le  roi,  coiffé 
du  simple  diadème  de  la  région  infé- 
rieure ,  précédait  le  dieu,  dont  la 
statue  était  portée  par  22  prêtres  sur 
un  riche  palanquin  environné  de  fla- 
bellum, d'éventails  ot  de  ïameaux 
fleuris. 

Quand  le  dieu  était  rentré  dans  le 
sanctuaire,  le  roi,  coiffé  du  pschent, 
symbole  de  son  autorité  sur  les  deux 
régions  de  l'Egypte,  allait  lui  rendre  . 
de  nouvelles  actions  de  grâce,  précédé 
de  la  musique ,  des  c<eurs  religieux 
et  du  corps  sacerdotal,  et  accompagné 
de  tous  les  officiers  de  sa  maison;  il 
coupait,  avec  une  faucille  d'or,  une 
gerbe  de  blé,  dont  il  faisait  l'offrande; 
il  reprenait  le  casque  militaire,  et  re- 
tournait au  palais  av«'c  tout  le  cor- 
tège. La  reine  assistait  à  toutes  les 
cérémonies. 

Le  palais,  qui  n'était  pas  séparé 
d'un   des  principaux   temples  ,    était 


L'UKIVERS. 


composé  de  plusieurs  corps  de  logis , 
de  cours  et  de  pavillons,  de  grands 
et  de  petits  appartements.  Les  façades 
principales  étaient  percées  de  b'elles 
lenêtres,  décorées  avec  beaucoup  de 
goût  ;  l'édifice ,  entièrement  construit 
en  pierres,  s'élevait  de  trois  étages  : 
au  m-emier,  les  fenêtres  étaient  ornées 
de  balcons  ;  des  Barbares  ,  en  état  de 
prisonniers,  sculptés  en  saillie,  for- 
maient les  consoles  qui  supportaient  la 
plate-forme.  L'intérieur  des  apparte- 
ments était  orné  de  scènes  domes- 
tiques sculptées  en  relief  sur  les  pa- 
rois des  murs;  la  peinture  ajoutait  à 
l'effet  de  ces  compositions. 

C'était  là  une  véritable  habitation 
de  famille;  le  roi  y  vivait  familiè- 
rement avec  sa  femme  et  ses  enfants  ; 
ils  jouaient  en  sa  présence,  même 
avec  lui ,  et  la  majesté  royale  s'ef- 
façait fsous  les  inspirations  de  la 
tendresse  paternelle.  Le  roi  dînait 
en  famille  ou  seul;  il  était  servi 
par  les  dames  du  palais.  Au  luxe  et 
a  l'élégance  du  mobilier ,  à  la  somp- 
tuosité de  l'habitation,  on  mêlait 
habituellement  les  plus  gracieuses  pro- 
ductions de  la  nature  ;  des  vases  de 
fleurs  ornaient  les  salons ,  des  guir- 
landes de  verdure  se  mariaient  à 
de  riches  décorations.  Des  jardins, 
ornés  de  pièces  d'eau  et  de  berceaux 
de  vignes  ou  d'arbustes ,  d'arbres  ra- 
res et  de  larges  allées ,  étaient  des 
dépendances  des  palais  et  des  gran- 
des habitations.  Le  jeu  des  échecs 
ou  un  jeu  très-analogue,  composé 
d'une  table  et  de  pièces  nombreuses  , 
de  deux  couleurs  différentes  et  mo- 
biles, était  au  nombre  des  distrac- 
.tions  que  le  roi  prenait  dans  son  pa- 
lais ;  les  reines  y  jouaient  aussi.  Quand 
le  roi  sortait ,  s'il  ne  montait  pas  sur 
son  char,  il  était  porté  dans  un  pa- 
lanquin, ou  dans  une  voiture  qui  con- 
sistait en  une  chambre  très-bien  déco- 
rée, à  porte  à  deux  vantaux ,  et  placée 
sur  un  traîneau.  Il  y  avait  dans  l'ha- 
bitation royale  des  chiens ,  des  chats , 
des  singes  qui  lui  appartenaient,  et 
des  nains,  destinés,  dès  1,500  ans 
et  plus  avant  l'ère  chrétienne,  à  di- 
vertir les  seigneurs  ég)'ptiens  et  leur 


société,  comme  le  faisaient,  l,ôOf) 
ans  après ,  les  nains  appartenant  aux 
barons  féodaux  de  notre  Europe.  Des 
compagnies  de  musiciens,  de  danseurs 
et  de  danseuses ,  étaient  aussi  admi- 
ses dans  le  palais  du  roi ,  pour  en 
varier  les  divertissements.  Enfin,  des 
fêtes  religieuses  et  des  panégyries 
étaient  fréquemment  célébrées  dans 
le  palais,  d'après  les  indications  po- 
sitives du  rituel  :  la  loi  avait  prévu 
à  la  fois  les  plaisirs  et  les  devoirs  du 
monarque. 

C'est  des  monuments  encore  sub- 
sistants en  Egypte  que  sont  tirées  ces 
notions  variées  sur  l'état  et  la  con- 
dition des  familles  royales.  L'étude 
plus  approfondie  de  ces  mêmes  mo- 
numents étendra  et  complétera  ces 
mêmes  notions  sur  la  vie  intérieure  ; 
et^  toutes  les  productions  des  arts  de 
l'Egypte  en  rendront  témoignage  pour 
toutes  les  époques  de  son  histoire, 
tant  ces  usages  étaient  empreints  dans 
les  mœurs  publiques,  tant  les  pres- 
criptions des  lois  étaient  respectées^ 
et  affermies  par  leur  religieuse  ob- 
servation. Le  système  général  des  in- 
stitutions publiques  était  tellement 
lié  dans  ses  diverses  parties,  telle- 
ment implanté  dans  le  sol  et  l'esprit 
du  pays,  que  les  influences  diverses 
que  la  conquête  y  introduisit  ne  pu- 
rent rien  contre  les  vieilles  habitudes, 
de  la  nation,  et  qu'elle  fut  dans  la  né- 
cessité de  les  respecter.  Aussi  peut-on 
dire  que  les  monuments  du  temps 
des  Ptolémées  expliquent  avec  certi- 
tude les  temps  des  Pharaons  ;  que  la 
relation  des  cérémonies  célébrées  pour 
le  couronnement  de  ces  rois  grecs, 
s'appliquerait  très  -  convenablement  , 
en  changeant  les  noms ,  aux  rois  des 
anciennes  dynasties.  Le  rituel  égyp- 
tien n'avait  pas  cessé  d'être  en  vi- 
gueur. En  rappelant  donc  ici  les  faits 
prinapaux  énoncés  dans'  la  célèbre 
inscription  de  Rosette,  monument 
historique  du  premier  ordre,  écrit  à 
la  fois  en  langue  grecque ,  en  langue 
et  en  signes  démotiques  et  hiéroglyplii- 
ques  égyptiens,  nous  reproduisons 
des  données  certaines  sur  les  rapports 
des  rois  avec  ]s^  classe  sacerdotale; 


ÉG  YPTE. 


nous  exposons  des  nolions  autlientl- 
ques  sur  un  des  points  le  plus  im- 
portants et  les  plus  curieux  à  la  fois 
de  ^organisation  sociale  de  l'antique 
Kgypte  :  l'esprit  des  nations  se  révèle 
autant  dans  leurs  protocoles  que  dans 
leurs,  entreprises  :  le  calme  habituel 
des  Egyptiens,  source  de  toute  sa- 
gesse, "dut  les  rendre  nécessairement 
obséquieux  et  complimenteurs. 

Sous  les  Pharaons,  c'est  à  Thèbes 
que  le  roi  était  sacré  et  couronné 
par  la  religion  ;  sous  les  Ptolémées , 
quand  Alexandrie  devint  la  nouvelle 
capitale  royale ,  Memphis  en  fut  la 
capitale  religieuse,  et  c'est  dans  le 
grand  temple  de  Phtha  qu'avait  lieu 
cette  grande  solennité.  Tout  le  sa- 
cerdoce de  l'Egypte  s'y  était  réuni 
au  mois  de  mars  de  1  an  196  avant 
l'ère  chrétienne,  pour  le  couronne- 
ment et  l'intronisation  de  Ptolémée- 
b'piphane  qui  ,  ayant  succédé  à  son 
père  Philométor,  décédé  depuis  neuf 
ans ,  venait  d'atteindre  sa  majorité  et 
pouvait  dès  lors  être  couronné  et 
exercer  par  lui  -  même  l'autorité 
royale.  Les  prêtres,  après  lui  avoir 
mis  la  couronne  royale  sur  la  tête, 
lui  décernèrent  aussi  de  grands  hon- 
neurs ,  et  ils  en  énumèrent  les  motifs 
dans  le  décret  qu'ils  ont  eux-mêmes 
rédigé.  En  rappelant  textuellement 
les  principaux  de  ces  motifs ,  nous 
indiquons  les  actes  qui ,  dans  l'opinion 
du  corps  sacerdotal ,  méritèrent  le 
plus  sa  reconnaissance ,  et  on  voit  à 
quels  titres  un  roi  d'Egypte  pouvait 
se  concilier  la  bienveillance  d'une 
caste  aussi  puissante  :  c'est  comme 
un  résumé  des  opinions  qu'elle  avait 
sans  doute  le  plus  accréditées  dans 
la  nation.  On  lit  ce  qui  suit  dans 
leur  déclaration,  et  la  variété  des 
notions  historiques  qu'elle  renferme 
n'échappera  pas  au  lecteur  attentif: 
,  «  L'an  IX,  le  10  du  mois  de  méchir, 
les  pontifes  et  les  prophètes,  ceux  qui 
entrent  dans  le  sanctuaire  pour  habil- 
ler les  dieux ,  les  ptérophores ,  les  hié- 
rogrammates ,  et  tous  les  autres  prêtres 
qui ,  de  tous  les  temples  situes  dans 
le  pays,  s'étaient  rendus  à  Jlemphis, 
auprès  du  roi ,  pour  la  solennité  de  la 


prise  do  possession  de  cette  couronne, 
dont Ptolémée  toujours  vivant,  le  bien- 
aimé  de  Phtha ,  dieu  Epiphane ,  prince 
très-gracieux ,  a  hérité  de  son  père , 
se  trouvant  réunis  dans  le  temple  de 
Memphis,  ont  prononcé,  ce  même  jour, 
le  décret  suivant  : 

«  Considérant  que  le  roi  Ptolémée 
toujours  vivant,  le  bien-aimé  de  Phtha, 
dieu  Epiphane,  très-gracieux,  fils  du 
roi  Ptolémée  et  de  la  reine  Arsinoé, 
dieux  philopatores,  a  fait  toutes  sor- 
tes de  bien  et  aux  temples,  et  à  ceux 
qui  y  font  leur  demeure ,  et ,  en  gé- 
néral ,  à  tous  ceux  qui  sont  sous  sa 
domination  ;  qu'étant  dieu ,  né  d'un 
dieu  et  d'une  déesse ,  comme  Horus , 
le  fils  d'Isis  et  d'Osiris,  le  vengeur 
d'Osiris  son  père ,  et  jaloux  de  signa- 
ler généreusement  son  zèle  pour  les 
choses  qui  concernent  les  dieux ,  il  a 
consacre  au  service  des  temples ,  de 
grands  revenus ,  tant  en  argent  qu'en 
blé ,  et  a  fait  de  grandes  dépenses  pour 
ramener  la  tranquillité  en  Egypte,  et  y 
élever  des  temples  ; 

«  Qu'il  n'a  négligé  aucun  des  moyens 
qui  étaient  en  son  pouvoir  pour  faire 
des  actes  d'humanité;  qu'afin  que 
dans  son  royaume  le  peuple  et  en  gé- 
néral tous  les  citoyens  fussent  dans 
l'abondance  ,  il  a  supprimé  tout-à-fait 
quelques-uns  des  tributs  et  des  impo- 
sitions établis  en  Egypte,  et  a  diminué 
le  poids  des  autres  ;  que  de  plus ,  il  a 
remis  tout  ce  qui  lui  était  dû  des  re- 
devances royales ,  tant  par  ses  sujets, 
habitants  de  l'Egypte ,  que  par  ceux  de 
ses  autres  royaumes,  quoique  ces  re- 
devances fussent  un  objet  considérable 
par  leur  quantité  ;  qu'il  a  renvoyé  ab- 
sous, ceux  qui  avaient  été  emprison- 
nés et  mis  en  jugement  depuis  long- 
temps ; 

«  Qu'il  a  ordonné  que  les  revenus 
des  temples  et  les  redevances  qu'on 
leur  payait  chaque  année ,  tant  en  blé 
qu'en  argent,  ainsi  que  les  parts  ré- 
servées aux  dieux  sur  les  vignobles, 
les  vergers ,  et  sur  toutes  les  autres 
choses  auxquelles  ils  avaient  droit  du 
temps  de  son  père,  continueraient  à 
se  percevoir  dans  le  pays; 

«  Qu'il  a  dispensé  ceux  qui  appartien- 


L'UWIVERS. 


nent  aux  tribus  sacerdotales ,  de  faire 
tous  les  ans  le  voyage  par  eau  à  Alexan- 
drie; 

«  Qu'il  a  ordonné  que  les  citoyens  qui 
avaient  quitté  les  rebelles  armés ,  et 
ceux  dont  les  sentiments  avaient  été , 
dans  les  temps  de  trouble,  opposés  au 

Sjouvernement  et  étaient  rentrés  dans 
e  devoir,  fussent  maintenus  en  pos- 
session de  leurs  propriétés  ; 

«  Qu'étant  entré  dans  Memphis ,  en 
vengeur  de  son  père  et  de  sa  propre 
couronne,  il  a  puni,  comme  ils  le 
méritaient ,  les  chefs  de  ceux  qui  s'é- 
taient révoltés  sous  son  père,  et  avaient 
dévasté  le  pays  et  dépouillé  les  tem- 
ples; 

«  Qu'il  a  fait  beaucoup  de  dons  à 
Apis ,  à  Mnévis  ,et  aux  autres  ani- 
maux sacrés  de  l'Egypte; 

«  Qu'il  a  fait  faire  de  magnifiques  ou- 
vrages au  temple  d'Apis,  et  a  fourni 
pour  ces  travaux  une  grande  quantité 
d'or  et  d'argent  et  de  pierres  précieu- 
ses ;  qu'il  a  élevé  et  des  temples  et 
des  chapelles  et  des  autels ,  et  qu'il 
a  fait  les  réparations  nécessaires  à 
ceux  qui  en  avaient  besoin,  ayant  le 
zèle  d'un  dieu  bienfaisant  pour  tout 
ce  qui  concerne  la  divinité  ;  que ,  s'é- 
tant  informé  de  l'état  où  se  trouvaient 
Jes  choses  les  plus  précieuses  renfer- 
mées dans  les  temples ,  il  les  a  renou- 
velées dans  son  royaume  autant  qu'il 
était  nécessaire;  en  récompense  de 
quoi,  les  dieux  lui  ont  donne  la  santé, 
la  victoire,  et  les  autres  biens;.... la 
couronne  devant  lui  demeurer  ainsi 

S|u'à  ses  enfants,  jusqu'à  la  postérité 
a  plus  reculée  : 

«  Il  a  donc  plu  aux  prêtres  de  tous 
les  temples  du  pays ,  de  décréter  que 
tous  les  honneurs  appartenant  au  roi 
Ptolémée  toujours  vivant,  le  bien-aimé 
de  Phtha,  dieu  Épiphane  très-gracieux , 
ainsi  que  ceux  qui  sont  dus  à  son 
père  et  à  sa  mère  ,  les  dieux  philo- 
patores ,  et  ceux  qui  sont  dus  à  ses 
aïeux,  fussent  considérablement  aug- 
mentés; que  la  statue  du  roi  Ptolé- 
mée ,  toujours  vivant,  soit  érigée 
dans  chaque  temple ,  et  posée  dans  le 
lieu  le  plus  apparent,  laquelle  sera 
appelée  la  statue  de  Ptolémée,  ven- 


geur de  l'Égyçte,  près  de  cette  sta- 
tue, sera  place  le  dieu  principal  du 
temple,  qui  lui  présentera  l'arme  de. 
la  victoire,  et  tout  sera  disposé  de  la 
manière  la  plus  convenable.  Que  les 
prêtres  fassent  trois  fois  par  jour  le 
service  religieux  auprès  de  ces  statues , 
qu'ils  les  parent  des  ornements  sa- 
crés, et  qu'ils  aient  soin  de  leur  ren- 
dre, dans  les  grandes  solennités ,  tous 
les  honneurs  qui  doivent,  suivant 
l'usage,  être  rendus  aux  autres  dieux  ; 
qu'il  soit  consacré  au  roi  Ptolémée 
une  statue  et  une  chapelle  dorées  dans 
le  plus  saint  des  temples ,  que  cette 
chapelle  soit  placée  dans  le  sanctuaire, 
avec  toutes  les  autres,  et  que  dans  les 

fraudes  solennités  où  l'on  a  coutume 
e  faire  sortir  des  sanctuaires  tes  cha- 
pelles, on  fasse  sortir  aussi  celle  du  dieu 
Épiphane  très-gracieux;  et  pour  que 
cette  chapelle  puisse  mieux  être  dis- 
tinguée des  autres,  maintenant  et 
dans  la  suite  des  temps,  qu'on  pose 
au-dessus  les  dix  couronnes  d'or  du 
roi ,  lesquelles  porteront  sur  leur  par- 
tie antérieure  un  aspic ,  à  l'imitation 
de  ces  couronnes  à  figures  d'aspic  qui 
sont  sur  les  autres  chapelles;  et  au 
milieu  de  ces  couronnes,  sera  placé 
l'ornement  royal  appelé  pschent ,  ce- 
lui que  le  roi  portait  lorsqu'il  entra  à 
Memphis,  dans  le  temple,  afin  d'y 
observer  les  cérémonies  légales  pres- 
crites pour  la  prise  de  possession  de 
la  couronne;  qu'on  attache  au  tétra- 
gone  environnant  les  dix  couronnes 
apposées  à  la  chapelle  dont  on  vient 
de  parler,  des  phylactères  d'or,  avec 
cette  inscription  :  «  C'est  ici  la  chapelle 
du  roi ,  de  ce  roi  qui  a  rendu  illustres 
la  région  d'en  haut  et  la  région  d'en 
bas  ;  »  qu'il  soit  célébré  une  fête  et 
tenu  une  grande  assemblée  (panégy- 
rie)en  l'honneur  du  toujours  vivant, 
du  bien-aimé  de  Phtha,  du  roi  Pto- 
lémée, dieu  Épiphane  très-gracieux, 
tous  les  ans  ;  cette  fête  aura  lieu  dans 
tout  le  ,pays,  tant  de  la  Haute  que  de  la 
Basse-Egypte ,  et  durera  cinq  jours  à 
commencer  du  premier  jour  du  mois 
de  thôth,  pendant  lesquels  ceux  qui  fe- 
ront les  sacrifices,  les  libations  et  tou- 
tes les  autres  cérémonies  d'usage,  por- 


KGYPÏK. 


r,3 


teront  des  couronnes  ;  ils  seront  appelés 
les  prêtres  du  dieu  Épiphane-Eucha- 
riste  (très-gracieux),  et  ils  ajouteront 
ce  nom  aux  autres  qu'ils  empruntent 
des  dieux  au  service  desquels  ils  sont 
déjà  consacrés; 

«  Et ,  afln  qu'il  soit  connu  pourquoi 
en  Egypte  on  glorifie  et  l'on  honore, 
comme  il  est  juste ,  le  dieu  Épiphane , 
très-gracieux  monarque,  le  présent 
décret  sera  gravé  sur  une  stèle  de 
pierre  dure  en  caractères  sacrés  et  en 
caractères  grecs;  et  cette  stèle  sera 
placée  dans  chacun  des  temples  du 
l",  du  2*  et  du  3*  ordre,  existant  dans 
tout  le  royaume.  » 

C'est  à  Memphis ,  dans  le  temple 
de  Phtha ,  que  ce  décret  fut  rendu ,  et 
les  débris  de  ce  célèbre  édifice  existent 
encore  ;  ils  ont  été  vus  par  les  voya- 
geurs français  en  1828 ,  et  leurs  recher- 
ches se  sont  même  étendues  jusqu'à  re- 
connaître la  carrière  d'où  furent  tirés  les 
matériaux  de  ce  temple  :c'est  de  la  mon- 
tagne de  Thorra ,  sur  la  rive  orientale 
du  INil ,  et  en  face  même  de  l'ancien 
emplacement  de  Memphis.  La  matière 
est  un  beau  calcaire  blanc;  des  ins- 
criptions à  l'entrée  de  l'excavation 
annoncent  que  l'ouverture  des  plus 
vastes  remonte  au  règne  d'Ahmosis, 
le  chef  de  la  XVIII*  dynastie.  Une 
autre  inscription  indique  expressément 
l'extraction  des  pierres  pour  la  cons- 
truction du  temple  de  Phtha.  Un  im- 
mense bois  de  dattiers  couvre  l'empla- 
cement de  Memphis.  Passé  le  village 
de  Bédréchéin^  qui  est  à  un  quart 
dlieure  dans  les  terres ,  on  s'aperçoit 
qu'on  foule  le  sol  antique  d'une  grande 
cité,  aux  blocs  de  granit  dispersés 
dans  la  plaine ,  et  à  ceux  qui  déchi- 
rent le  terrain  et  se  font  encore  jour 
à  travers  les  sables  qui  ne  tarderont 
pas  à  les  recouvrir  pour  jamais.  En- 
tre ce  village  et  celui  de  Mit-Rahinèh, 
s'élèvf'rit  deux  longues  collines  paral- 
lèles, éboulements  d'une  enceinte  im- 
mense, construite  en  briques  crues 
comme  celle  de  Sais,  et  renfermant 
jadis  les  principaux  édifices  sacrés  de 
Memphis.  C'est  dans  l'intérieur  de 
cette  enceinte'  qu'existe  le  grand  co- 
losse exhumé  il  y  a  quelques  années. 


C'est  un  magnifique  morceau  de  sculp- 
ture égyptienne.  Le  colosse  ,  dont 
une  partie  des  jambes  a  disparu ,  n'a 
pas  moins  de  34  pieds  et  demi  de 
long.  Il  est  tombé  la  face  contre  terre, 
ce  qui  a  conservé  le  visage  parfaite- 
ment intact.  Sa  physionomie  suffit 
pour  le  faire  reconnaître  comme  une 
statue  de  Sésostris. 

C'est  au  nord  du  colosse  qu'exista 
un  temple  de  Vénus  (Hathôr),  cons- 
truit en  calcaire  blanc,  et  hors  delà 
grande  enceinte,  du  côté  de  l'orient.  Les 
touilles  faites  par  Champollion  le  jeune 
ont  constaté  dans  cet  endroit  même 
l'existence  d'un  temple  orné  de  colon- 
nes-pilastres accouplées,  en  granit 
rose ,  et  ce  temple  était  dédié  à  Phtha 
et  à  Hathôr  (Vulcain  et  Vénus),  les 
deux  grandes  divinités  de  Memphis. 

Ce  fut  des  prêtres  mêmes  du  tem- 
ple de  Phtha  a  IMemphis  qu'Hérodote 
recueillit  une  grande  partie  des  no- 
tions qu'il  a  transmises  sur  l'Kgypte, 
et  c'est  par  ses  relations  écrites  que 
l'on  peut  se  convaincre  combien  la 
religion  égyptienne  et  les  usages  du 
pays  concouraient  à  multiplier  les  fêtes 
publiques,  à  donner  plus  d'éclat  à 
leur  célébration. 

D'ailleurs,  la  vie  des  peuples  an- 
ciens était  tout  extérieure  :  de  là  l'obli- 
gation pour  les  gouvernements  de  mul- 
tiplier les  fêtes  publiques  ,  qui  étaient 
politiques  et  religieuses  tout  à  la  fois, 
parceque  la  religion  était  alors  une 
partie  très-intime  de  leurs  consti- 
tutions sociales.  Ce  qui  vient  d'ê- 
tre dit  de  quelques  cérémonies  égyp- 
tiennes prouve  que,  dans  ce  pays, 
cette  partie  influente  des  institutions 
publiques  n'était  pas  négligée,  et  les 
antiques  pratiques  ne  cessèrent  qu'a- 
vec l'indépendance  de  l'état.  Les  Pto- 
lémées ,  qui  s'occupèrent  constam- 
ment à  se  concilier  l'opinion  des  Égyp- 
tiens ,  ne  portèrent  aucune  atteinte  à 
leurs  habitudes ,  respectèrent  le  culte 
national  et  ne  diminuèrent  en  rien  l'é- 
clat de  ses  pompeuses  cérémonies.  Il 
nous  reste  un  monument  curieux  des 
soins  attentifs  que  la  nouvelle  dynastie 
donnait  à  la  célébration  des  fêtes,  et 
du  luxe  inouï  qu'elle  y  faisait  déployer. 


L'UNIVERS. 


Il  s'agit  de  la  fête  célébrée  à  Alexan- 
drie en  l'an  284  avant  le  christianisme, 
à  l'occasion  de  l'association  au  trône 
de  Ptolémée-Philadelphe,que  Ptolémée- 
Soter,  son  père ,  chef  de  la  dynastie 
nouvelle,  trouva  bon  de  faire  cou- 
ronner de  son  vivant.  Rien  n'a  jamais 
égalé  la  magniflcence  de  cette  fête , 
dont  le  récit  a  été  recueilli  dans  l'his- 
toire d'Alexandrie  par  Callixène  de 
Rhodes. 

Après  une  minutieuse  description 
d'un  pavillon  royal,  construit  pour 
cette  tête ,  et  où  l'or  et  l'argent ,  les 
pierres  précieuses,  les  dépouilles  des 
animaux  les  plus  rares ,  les  plus  riches 
tissus  de  la  Perse  et  de  l'Inde  étaient 
mêlés  avec  profusioh  aux  meubles  les 
plus  brillants ,  et  faits  des  plus  riches 
matières,  Callixène  décrit  la  marche  du 
cortège,  en  tête  duquel  étaient  les  ban- 
nières des  diverses  corporations  ad- 
mises à  cette  cérémonie.  Des  person- 
nages de  la  religion  grecque  y  figu- 
raient dans  l'ordre  de  leur  hiérarchie, 
parce  que  cette  fête  fut  toute  grecque, 
et  que  le  mythe  de  Bacchus  en  four- 
nit les  principaux  sujets.  Ces  person- 
nages étaient  en  grand  nombre  sur  de 
vastes  chars ,  et  y  figuraient  les  scè- 
nes principales  de  l'histoire  du  dieu. 
Ses  prêtres ,  ses  prêtresses  y  rem- 
plissaient leurs  diverses  fonctions. 

Après  cette  partie  du  cortège,  s'a- 
vançait un  autre  char  à  quatre  roues , 
large  de  huit  coudées,  traîné  par 
soixante  hommes,  et  portant  assise 
la  figure  de  la  ville  de  Nisa ,  haute 
de  huit  coudées;  elle  était  revêtue 
d'une  tunique  jaune ,  brochée  en  or , 
par-dessus  laquelle  était  un  surtout 
de  Laconie.  Par  l'effet  d'un  méca- 
nisme, cette  figure  se  levait  sans  que 
personne  y  touchât  ;  elle  versait  alors 
du  lait  d'une  coupe  et  se  rasseyait. 
Elle  tenaitde  la  main  gauche  un  thyrse, 
autour  duquel  on  avait  roulé  des  ban- 
delettes; sa  tête  était  couronnée  de 
lierre  et  de  raisins  en  or  enrichis 
de  pierreries. 

Après  elle,  un  autre  char  à  quatre 
roues ,  lonç  de  vingt  coudées  et  large 
de  seize,  était  roulé  par  trois  cents 
hommes.   On  y   avait  construit  un 


pressoir  plein  de  raisins.  Soixante  Sa- 
tyres les  foulaient,  en  chantant  au 
son  de  la  flûte  la  chanson  du  pressoir. 
Silène  y  présidait,  et  le  vin  (foux  cou- 
lait tout  le  long  du  chemin. 

Après  cette  division,  marchait  celle 
qui  portait  en  pompe  les  vases  et  us- 
tensiles d'or ,  savoir  :  quatre  cratères 
en  or,  semblables  à  ceux  de  Laconie , 
et  autour  desquels  courait  un  cordon 
de  pampre  ;  d'autres ,  contenant  qua- 
tre métrètes,  deux  d'ouvrage  de  Co- 
rinthe  :  il  y  avait  à  leur  partie  supé- 
rieure de  très-belles  figures  en  rehef, 
et  d'autres  en  demi-bosse,  tant  au 
col  qu'à  la  panse  des  vases,  et  faites 
avec  le  plus  grand  soin. 

On  portait  aussi  en  pompe  quatre 
grands  trépieds  d'or ,  un  buffet  d'or , 
oii  l'on  serrait  la  vaisselle  d'or  :  ce 
buffet  avait  dix  coudées  de  haut  et  six 
gradins.  Il  était  enrichi  de  pierres 
précieuses  et  présentait  sur  ses  gra- 
dins nombre  de  figures  de  quatre  pal- 
mes de  haut ,  travaillées  avec  beau- 
coup d'art  ;  deux  calices  d'or  et  deux 
de  cristal  doré  ;  deux  engythèques 
d'or ,  hautes  de  quatre  coudées ,  trois 
autres  moindres  ;  dix  urnes  ;  un  autel 
de  trois  coudées,  et  vingt-cinq  grand» 
mazonomes. 

A  leur  suite,  marchaient  seize  cents 
enfants,  vêtus  de  tuniques  blanches, 
les  uns  couronnés  de  lierre,  les  au- 
tres de  pin.  Deux  cent  cinquante  d'en- 
tre eux  portaient  des  congés  d'or  et 
quatre  cents  des  congés  d'argent; 
trois  cent  vingt  autres  portaient  des 
psyctères  d'or ,  d'autres  en  portaient 
d'argent.  Après  eux,  les  autres  en- 
fants portaient ,  pour  le  service  du  vin, 
des  pots,  dont  vingt  étaient'  d'or, 
cinquante  d'argent  et  trois  cents  en 
émaux  de  toutes  les  couleurs.  Or  , 
les  vins  ayant  été  mêlés  dans  les  ur- 
nes et  les  tonneaux ,  ceux  qui  étaient 
dans  le  stade  en  goûtèrent  avec  mo- 
dération. 

Il  ne  faut  pas  passer  sous  silence 
ce  grand  char  à  quatre  roues ,  long 
de  vingt-deux  coudées ,  large  de  qua- 
torze ,  traîné  par  cinq  cents  hommes. 
On  voyait  dessus  un  antre  singuliè- 
rement profond,   fait   de  lierre,  et 


EGYPTE. 


65 


peint  en  rouge.  De  cet  antre  s'en- 
volaient, le  long  de  la  marche  ,  des 
pigeons ,  des  ramiers ,  des  tourterelles, 
ayant  à  leurs  pattes  des  rubans  at- 
tachés ,  afin  que  les  spectateurs  pus- 
sent les  saisir  au  vol.  Deux  sources 
en  jaillissaient  aussi,  l'une  de  lait, 
l'autre  de  vin.  Toutes  les  nymphes 
qui  entouraient  ce  char  avaient  des 
couronnes  d'or.  On  y  voyait  aussi 
Hermès  avec  un  caducée  d'or  et  les 
habits  les  plus  riches. 

Un  autre  chariot  passa  avec  tout 
l'appareil  de  Bacchus  à  son  retour 
des  Indes.  Ce  dieu  était  mené  en 
pompe ,  haut  de  douze  coudées ,  assis 
sur  un  éléphant ,  et  vêtu  d'une  robe 
de  pourpre,  avec  une  couronne  de 
lierre  et  de  pampre  en  or,  tenant  en 
outre  un  thyrse  d'or.  Il  avait  une 
chaussure  dorée.  Devant  lui  et  sur  le 
cou  de  l'éléphant  était  assis  un  petit 
Satyre  de  cmq  coudées ,  couronné  de 
branches  de  pin  d'or;  de  la  main 
droite,  il  semblait  donner  un  signal 
avec  une  corne  de  chèvre  en  or.  L'é- 
léphant avait  tout  son  harnais  en  or 
et  une  guirlande  de  lierre  en  or  au- 
tour du  cou.  A  sa  suite,  marchaient 
cinq  cents  petites  filles,  vêtues  de 
tuniques  de  pourpre  et  ceintes  d'une 
tresse  en  or  :  celles  qui  étaient  en 
tête ,  au  nombre  de  cent  vingt,  avaient 
des  couronnes  de  pin  en  or  :  elles 
étaient  suivies  de  cent-vingt  Satyres 
armés  de  toutes  pièces  ,  les  unes  en 
argent ,  les  autres  en  bronze. 

Derrière  eux  s'avançaient  cinq  ban- 
des d'ânes,  montés  par  des  Silènes 
et  des  Satyres  couronnés.  De  ces  ânes, 
les  uns  avaient  des  fronteaux  et  des 
harnais  en  or,  d'autres  en  argent. 
On  avait  fait  partir  après  eux  vmgt- 
quatre  chars ,  attelés  d'éléphants  ; 
soixante  autres,  attelés  de  deux  boucs; 
douze  autres,  attelés  de  snaks;  sept 
attelés  d'oryx  et  quinze  de  bubales. 
Il  y  avait  en  outre  huit  attelages  de 
deiïx  autruches,  sept  de  deux  ânes- 
cerfs  et  quatre  d'ânes  sauvages.  Sur 
tous  ces  chars  étaient  montés  des 
enfants ,  en  tuniques ,  en  larges  cha- 
peaux et  en  habits  de  cocners.  A 
côté  d'eux    étaient  montés    d'autres 

5*   Livraison.  (Egypte.) 


enfants  plus  jeunes  ,  armés  de  petits 
boucliers  et  dfe  thyrses  munis  d'une 
lance.  Ils  étaient  tous  couverts  d'hn- 
bits  de  drap  d'or. 

On  fit  suivre  des  chars  attelés  de 
deux  chameaux  :  ilyavaitdechaquecôté 
trois  de  ces  chars  de  file ,  après  les 
quels  marchaient  des  chariots  attelés 
de  mulets  :  ces  derniers  chariots  por- 
taient les  tentes  des  nations  étrangè- 
res. On  voyait  aussi  placées  dessus,  aes 
femmes  indiennes  qui  y  étaient  assises 
avec  d'autres  mises  comme  des  capti- 
ves. Quelques-uns  des  chameaux  por- 
taient trois  cents  mines  d'encens; 
d'autres ,  deux  cents  livres  de  safran  , 
de  casia,  de  cinnamome ,  d'iris  et  d'au- 
tres aromates.  Près  d'eux  étaient  les 
Éthiopiens  portant  les  présents,  sa- 
voir :  les  uns  six  cents  dents  d'éléphants, 
les  autres  ,  deux  mille  troncs  d'ébène  ; 
d'autres ,  soixante  cratères  d'or  et 
d'argent,  et  des  paillettes  d'or.  Ils 
étaient  suivis  de  deux  chasseurs  ayant 
des  javelots  d'or,  et  menant  des  chiens 
au  nombre  de  deux  mille  quatre  cents  : 
ces  chiens  étaient,  les  uns  de  l'Inde, 
les  autres  de  l'Hyrcanie ,  ou  molosses , 
ou  d'autres  races.  Passèrent  ensuite 
cent  cinquante  hommes  portant  des 
arbres  d'où  pendaient  toutes  sortes  de 
bêtes  sauvages  et  d'oiseaux  ;  on  vit 
porter  dans  des  cages,  des  perroquets, 
des  paons,  des  pmtades,  des  faisans 
et  nombre  d'autres  oiseaux  d'Éthiouie. 

Après  avoir  parlé  de  beaucoup  d  au- 
tres choses  et  fait  le  détail  des  trou- 
peaux d'animaux,  Çallixène  ajoute  cent 
trente  moutons  d'Ethiopie,  trois  cents 
d'Arabie,  vingt  de  Néerepont,  vingt- 
six  bœufs  tout  blancs  des  Indes,  huit 
d'Ethiopie ,  un  grand  ours  blanc ,  qua- 
torze léopards,  seize  panthères,  qua- 
tre Ivnx ,  trois  oursons,  une  girafe  et 
un  rhinocéros  d'Ethiopie. 

Un  autre  char  était  suivi  de  femmes 
richement  vêtues  et  magnifiquement 
parées  :  elles  portaient  les  noms  des 
villes,  soit  de  l'Ionie,  soit  de  celles 
des  Grecs  qui  habitaient  l'Asie  et  les 
îles ,  et  qui  avaient  été  rangées  sous 
la  domination  des  Perses.  Elles  avaient 
toutes  des  couronnes  d'or. 

De  tout  ce  grand  nombre  de  choses 


L'UNIVERS. 


qui  se  trouvèrent  à  cette  pompeuse 
cérémonie,  Callixène  n'a  voulu  parler 
que  de  ce  qui  était  en  or  et  en  argent  ; 
car  il  y  avait  encore  beaucoup  d'objets 
«lignes  d'être  vus  et  d'être  rapportés  ; 
nombre  de  bêtes  féroces  et  de  che- 
vaux, vingt-quatre  très-grands  lions; 
en  outre,  plusieurs  chars  à  quatre 
roues,  qui  portaient  les  images  des 
rois  et  même  celles  des  dieux. 

Après  cela ,  marchait  un  chœur  de 
six  cents  hommes,  parmi  lesquels  trois 
cents  cytharistes  sonnaient  de  leur  in- 
strument en  accord  ;  ils  avaient  leurs 
cythares  toutes  garnies  d'or  en  pla- 
cage, et  des  couronnes  de  même  mé- 
tal. Après  eux,  passèrent  deux  mille 
taureaux  d'une  seule  et  même  couleur, 
ayant  les  cornes  dorées,  des  fronteaux 
d'or,  et  au  milieu  des  cornes ,  des  cou- 
ronnes, des  colliers ,  des  égides  devant 
le  fanon  :  tout  cela  était  d  or. 

Après  cela,  il  passa  sept  palmiers 
hauts  de  huit  coudées,  un  caducée, 
une  foudre,  l'un  et  l'autre  de  qua- 
rante coudées  ,  et  un  temple  ;  le  tout 
d'or.  Ce  temple  avait  quarante  coudées 
de  tour  ;  outre  cela,  chacune  des  deux 
ailes  était  de  huit  coudées.  On  vit 
aussi  à  cette  pompe  nombre  de  figu- 
res dorées  ,  dont  plusieurs  avaient 
douze  coudées;  des  bétes  féroces  qui 
les  surpassaient  en  grandeur,  et  des 
aigles  de  vingt  coudées.  Trois  mille 
deux  cents  couronnes  d'or  faisaient 
partie  de  ce  cortège.  Il  y  avait  une 
autre  couronne  d'or  de  quatre-vingts 
coudées  de  tour,  enrichie  de  pierreries 
et  consacrée  aux  mystères  ou  aux  cé- 
rémonies religieuses  :  c'était  la  cou- 
ronne,qui  embrassait  l'entrée  du  tem- 
ple de  Bérénice.  En  outre ,  on  portait 
une  égide  qui  était  aussi  d'or,  et  il  passa 
nombre  de  couronnes  d'or  portées  par 
des  jeunes  filles  richement  habillées. 
Une  de  ces  couronnes  avait  deux  cou- 
dées d'élévation  et  seize  coudées  de  cir- 
conférence. N'omettons  pas  une  cui- 
rasse d'or  de  deux  coudées ,  une  cou- 
ronne de  chêne  enrichie  de  pierreries, 
vingt  boucliers  d'argent ,  soixante- 
quatre  ai'mures  complètes  ;  deux  bot- 
tes d'or  de  trois  coudées  ;  douze  bas- 
sins d'or,  des  coupes  sans  nombre, 


trente-six  pots  à  verser  le  vin ,  dix 
grands  acciptres  ,  -douze  urnes ,  cin- 
quante corbeilles  à  présenter  le  pain , 
diverses  tables,  cinqnuffets  à  serrer  les 
vaisselles  d'or,  une  corne  toute  d'or  de 
trente  coudées  :  or,  tous  ces  vases  et 
ustensiles  d'or  doivent  être  exceptés 
de  ceux  qui  furent  portés  par  le  cor- 
tège même  de  Bacchus. 

Ensuite,  marchaient  quatre  cents 
chariots  portant  l'argenterie,  vingt 
portant  la  vaisselle  d'or,  et  huit  cents 
chargés  d'aromates  :  enfin,  toutes  les 
parties  de  cette  marche  pompeuse 
étaient  accompagnées  de  cavalerie  et 
d'infanterie  magnifiquement  armées. 
■L'infanterie  était  au  nombre  de  cin- 
quante-sept mille  six  cents  hommes , 
et  la  cavalerie  de  vingt-trois  mille  deux 
cents. 

Ce  ne  fut  pas  dans  cette  occasion 
seulement  que  se  montra  la  profu- 
sion des  richesses  en  Egypte  ;  là  comme 
partout  ailleurs,  le  gouvernement  ne 
pouvait  être  riche  que  dans  une  pro- 
portion analogue  à  la  richesse  du  pays 
et  à  celle  de  ses  habitants.  Cette  pro- 

f)ortion  existait  en  effet  en  Egypte ,  un 
uxe  sans  frein  s'y  montrait  de  toutes 
parts  ;  dans  les  jeux  publics ,  Ptolémée 
Soter  reçut  vingt  couronnes  d'or,  et  la 
reine  Bérénice  vingt-trois;  ces  cou- 
ronnes étaient  portées  sur  des  chars 
d'or,  et  la  dépense  en  fut  estimée  à 
plus  de  cinq  cent  mille  francs.  Ptolé- 
mée Philadelphe  reçut  aussi  dans  une 
occasion  semblable'  vingt  couronnes 
d'or,  et  l'on  vit  sur  deux  chars  d'or, 
une  de  ces  couronnes  ayant  6  coudées 
ou  près  de  dix  pieds  de  diamètre ,  cinq 
couronnes  de  cinq  coudées  ,  et  six  en- 
core de  quatre  coudées  chacune.  A 
ces  récits ,  l'antiquité  se  demandait  en 
quel  autre  pays  que  l'Egypte  on  pou- 
vait trouver  un  tel  faste  et  les  trésors 
capables  de  l'entretenir;  ce  n'était, 
disait-elle,  ni  à  Persépolis,  ni  à  Baby- 
lone ,  ni  dans  les  régions  arrosées  par 
le  Pactole  ;  le  Nil  seul  roulait  effecti- 
vement de  l'or,  et  comme  le  disait  un 
poète ,  il  était  le  véritable  Jupiter  de 
l'Egypte. 

Ln  gouvernement  stable  et  b/en 
constitué  pour  le  pays ,  la  longue  du- 


EGYPTE.  67 


rée  des  mêmes  jiréceptes  d'administra- 
tion que  l'expérience  avait  consacrés  , 
l'entretien  des  canaux,  la  fertilité  ex- 
traordinaire du  sol ,  telles  étaient  les 
sources  plus  certaines  de  l'abondance 
i,'énérale ,  du  bien-être  de  la  popula- 
tion ,  de  la  richesse  et  de  la  force  de 
l'état  :  et  l'on  peut  croire  que  le  dé- 
vouement aux  intérêts  du  pays ,  leur 
protection  assidue,  et  l'application 
constante  à  leur  prospérité,  qui  animè- 
rent de  génération  en  génération  les 
monarques  égyptiens  et  les  agents  prin- 
cipaux de  leur  autorité  ,  furent  vive- 
ment excités  par  les  éclatants  témoi- 
gnages de  reconnaissance  que  toutes  les 
(liasses  de  la  nation  leur  décernaient 
à  l'envi.  Le  langage  varié  des  arts  en 
multipliait  la  relation  sur  tous  les 
édifices  publics:  chaque  prince  y  voyait 
ses  bonnes  actions  écrites  de  son  vi- 
vant, et  la  magnificence  du  monument 
était  comme  une  garantie  de  la  perpé- 
tuité de  ces  souvenirs;  et  ce  temple, 
ce  palais  que  décorait  la  représentation 
majestueuse  des  actions  mémorables 
d'un  roi  d'Egypte ,  pouvaient  être  pour 
ses  successeurs  ce  que  l'histoire  d'A- 
chille par  Homère  fut  pour  Alexandre  : 
on  s'efforçait  d'imiter  de  telles  actions 
pour  mériter  de  tels  historiens. 

Il  y  avait  peut-être  une  intention 
morale  dans  les  manifestations  si  mul- 
tipliées des  flatteries  de  la  caste  sacer- 
dotale envers  les  souverains  :  on  con- 
naissait sans  doute  la  magique  influence 
des  éloges  accordés  au  devoir,  et  l'on 
excitait  au  bien  par  toutes  les  voies 
ouvertes  à  la  pauvre  humanité  :  il  est 
certain  qu'en  Egypte,  la  chose  publique 
était  au  suprême  degré  la  cnose  de 
tous,  antérieure  et  supérieure  à  toutes 
les  choses  de  chacun. 

C'est  en  ce  sens  que  le  soin  qu'on 
se  donnait  pour  multiplier  les  monu- 
ments publics ,  prenait  sa  source  dans 
un  intérêt  réellement  national,  dans  un 
sentiment  très-patriotique.  La  nation 
s'illustrait  dans  les  mêmes  pages  où  elle 
lionorait  ses  bons  et  sages  monarques. 
Les  monuments  deThèbes,  ceux  de  l'E- 
gypte entière  en  rendent  témoignage  à 
regard  des  Pharaons;  les  Ptolémées 
n'eurent  garde  d'affaiblir  un  tel  usage  : 


leurs  actions  furent  inscrites  sur  des 
stèles  placées  dans  les  édifices  publics 
des  pays  soumis  à  leur  autorité ,  et  aux 
exemples  déjà  cités ,  nous  en  ajoutons 
un  nouveau  tiré  d'un  monument  qui 
existait  autrefois  à  Adulis,  en  Ethio- 
pie. C'est  à  la  gloire  du  roi  Ptolémée 
Évergète  I"  que  ce  monument  était 
consacré.  Voici  la  traduction  de  ce  qu\ 
a  été  conservé  de  son  texte   :    «  Le 

f;rand  roi  Ptolémée,  fils  du  roi  Pto- 
émée  et  de  la  reine  Arsinoé,  dieux 
Adelphes  ,  petit-fils  du  roi  Ptolémée 
et  de  la  reine  Bérénice ,  dieux  Sôtères, 
descendant  par  son  père  d'Hercule, 
fils  de  Jupiter,  et  par  sa  mère,  de 
Dionysus  ,  fils  de  Jupiter ,  ayant 
reçu  de  son  père  la  couronne  d'K- 
gypte,  de  Libye,  de  Syrie,  de  Phœ- 
nicie,  de  Cypre  ,  de  Lycie,  de  Carie 
et  des  Cyclades ,  et  conduit  en  Asie 
une  armée  nomljreuse  en  infanterie , 
en  cavalerie,  en  forces  navales  et  en 
éléphants  du  pays  des  Troglodytes  ou 
de  l'Ethiopie,  pris  par  son  père  ou 
par  lui  -  même  dans  ces  contrées  , 
conduits  en  Egypte ,  et  dressés  en- 
suite pour  la  guerre  :  il  s'est  em- 
paré de  toutes  les  contrées  voisines 
de  l'Euphrate,  de  la  Cilicie,  de  la 
Pamphylie,  de  l'Ionie,  de  l'Helles- 
pont ,  de  la  Thrace ,  des  troupes  et 
des  richesses  de  ces  contrées ,  des  élé- 
phants indiens  qui  s'y  trouvaient ,  des 
rois  qui  les  gouvernaient ,  et  ayant 
traversé  ce  fleuve,  il  a  soumis  la  Mé- 
sopotamie, la  Babylonie,  la  Susiane, 
la  Perse,  la  Médie  et  tout  le  reste  du 
pays  jusqu'à  la  Bactriane;  ayant  re- 
couvré les  dieux  et  les  choses  sacrées 
enlevées  d'É^te  par  les  Perses,  il 
les  a  renvoyées  en  Egypte  avec  d'au- 
tres trésors  pris  dans  ces  divers  lieux.  » 
(  Le  reste  de  l'inscription  est  perdu  ). 
Ainsi ,  les  actions  mémorables  des 
rois  étaient,  après  les  bienfaits  des 
dieux ,  les  sujets  les  plus  ordinaires 
des  monuments  nationaux  en  Egypte; 
cet  usage  remonte  à  ses  plus  anciens 
temps  historiques  ,  et  c'est  ainsi  qu'on 
retrouve,  à  Ouadi-Halfa ,  près  de  la 
seconde  cataracte,  en  Nubie,  sur  une 
stèle  du  roi  Osortasen  de  la  XVI* 
dynastie ,  la  représentation  des  vie- 


68 


L'UNIVERS. 


toires  du  roi  dans  la  Nubie  :  le  dieu 
Mandou  ,  une  des  grandes  divinités  , 
conduit  et  livre  au  roi  tous  les  peu- 
ples de  cette  contrée,  avec  le  nom  de 
chacun  d'eux,  inscrit  dans  une  espèce 
de  bouclier  attaché  à  la  figure  ,  age- 
nouillée et  liée,  qui  représente  chacun 
de  ces  peuples ,  dont  le  nom ,  ou  plu- 
tôt celui  du  canton  qu'ils  habitaient, 
tels  que  Schanisk  ,  Osaou  ,  Schoât , 
Kôs ,  etc. ,  ne  se  retrouveraient  que 
dans  des  écrivains  remontant,  comme 
le  monument  de  Ouadi-Halfa,  à  plus 
de  deux  mille  ans  avant  l'ère  chré- 
tienne. 

Au  Rhamesséion  de  Thèbes  ,  on 
a  rappelé  aussi  les  grandes  actions 
guerrières  de  Sésostris ,  qui  vécut  cinq 
siècles  après  Osortasen. 

Les  tableaux  militaires  relatifs  à 
ses  conquêtes  couvrent  les  faces  des 
deux  massifs  du  pylône  sur  la  pre- 
mière cour  du  palais;  ils  sont  vi- 
sibles en  assez  grande  partie,  parce 
que  l'éboulement  des  portions  supé- 
rieures du  pylône  a  eu  lieu  du  coté 
opposé.  Ces  scènes  militaires  offrent 
la  plus  grande  analogie  avec  celles  qui 
sont  sculptées  dans  l'intérieur  du  tem- 
ple d'Ibsumboul  et  sur  le  pylône  de 
Louqsor,  qui  font  partie  du  Rhames- 
séion ou  Rhamséion  oriental  de  Thè- 
bes. Les  inscriptions  sont  semblables, 
et  tous  ces  bas-reliefs  se  rapportent 
évidemment  à  une  même  campagne 
contre  les  peuples  asiatiques,  qu'on  ne 
peut ,  d'après  leur  physionomie  et  d'a- 
près leur  costume,  chercher  ailleurs 
que  dans  cette  vaste  contrée  sise  entre 
le  Tigre  et  l'Euphrate  d'un  côté,  l'Oxus 
et  rindus  de  l'autre,  contrée  que  nous 
appelons  assez  vaguement  la  Perse. 
Les  Égyptiens  désignèrent  ces  peuples 
ennemis  sous  la  dénomination  de  la 
plaie  4e  Schéto,  de  la  même  manière 
que  l'Ethiopie  est  toujours  appelée  la 
maxwaise  race  de  Kousch ,  et  il  pa- 
raît assez  certain  que  c'est  de  peuples 
du  nord-est  de  la  Perse,  des  Bactriens 
ou  Sçythes-Bactriens  qu'il  s'agit  ici. 

On  a  sculpté  sur  le  massif  de  droite 
la  réception  des  ambassadeurs  scytho- 
bactriens  dans  le  camp  du  roi  ;  ils 
sont  admis  en  la  présence  de  Rhamsès 


qui  leur  adresse  des  reproches;  les 
soldats ,  dispersés  dans  le  camp ,  se 
reposent  ou  préparent  leurs  armes , 
et  donnent  des  soins  aux^  bagages  ;  en 
avant  du  camp,  deux  Égyptiens  ad- 
ministrent la  bastonnade  à  deux  pri- 
sonniers ennemis,  afin,  porte  la  lé- 
gende hiéroglyphique  ,  de  leur  faire 
dire  ce  que  fait  la  plaie  de  Schéto. 
Au  bas  du  tableau ,  est  l'armée  égyp- 
tienne en  marche ,  et  à  l'une  des  ex- 
trémités se  voit  un  engagement  entre 
les  chars  des  deux  nations.  La  partie 
gauche  de  ce  massif  offre  l'image  d'une 
série^de  forteresses  desquelles  sortent 
des  Égyptiens  emmenant  des  captifs  : 
les  légendes  sculptées  sur  les  murs  de 
chacune  d'elles  donnent  leur  nom ,  et 
apprennent  que  Rhamsès-le-Grand  les 
a  prises  de  vive  force ,  la  VIII'  année 
de  son  règne. 

Il  manque  près  de  la  moitié  du 
massif  de  droite  du  pylône  :  ce  qui 
reste  offre  les  débris  d'un  vaste  bas- 
relief  représentant  une  grande  ba- 
taille ,  toujours  contre  les  Schéto  ;  on 
y  a  représenté  l'un  des  principaux  chefs 
bactriens ,  nommé  Schiropsiro  ou 
Schiropasiro ,  blessé  et  gisant  sur  le 
bord  du  fleuve ,  vers  lequel  se  dirige 
aussi ,  fuyant  devant  le  vainqueur ,  un 
allié ,  le  chef  de  la  mauvaise  race  du 
pays  de  Schirbech  ou  Schilhesch.  A 
côté  de  la  bataille  est  un  tableau  triom- 
phal :  Rhamsès-le-Grand,  debout,  la 
hache  sur  l'épaule ,  saisit  de  sa  main 
gauche  la  chevelure  d'un  groupe  de 
captifs,  au-dessus  desquels  on  lit  : 
«  Les  chefs  des  contrées  du  midi  et 
«  du  nord  conduits  en  captivité  par  sa 
«  majesté.  » 

Les  sculptures  du  massif  de  droite  du 
deuxième  pylône  ou  mur  sont  le  tableau 
d'une  bataille  livrée  sur  le  bord  d'un 
fleuve,  dans  le  voisinage  d'une  ville  quo 
ceignent  deux  branches  de  ce  fleuve, 
et  sur  les  murailles  de  laquelle  on  lit  : 
la  ville  forte  lyatsch  ou  Batscli  (  la 
première  lettre  est  douteuse).  Vers 
l'extrémité  actuelle  du  tableau ,  à  la 
gauche  du  spectateur,  l'on  voit  le  roi 
Rhamsès  sur  son  char  lancé  au  galop 
au  milieu  du  champ  de  bataille  couvert 
de  morts  et  de  mourants.  Il  décoche 


EGYPTE. 


G'j 


des  (lèches  contre  la  masse  des  enne- 
mis en  pleine  déroute  ;derrièrele  char, 
sur  le  terrain  que  le  héros  vient  de 
quitter,  sont  entassés  les  cadavres  des 
vaincus  ,  sur  lesquels  s'abattent  les 
chevaux  d'un  chef  ennemi  nommé  To- 
rokani,  blessé  d'une  flèche  à  l'épaule 
et  tombant  sur  l'avant  de  son  char 
brisé.  Sous  les  pieds  des  coursiers  du 
roi ,  gisent,  dans  diverses  positions , 
les  corps  de  Torokato,  chef  des  sol- 
dats du  pays  de  Nakbésou,  et  ceux 
de  plusieurs  autres  guerriers  de  dis- 
tinction. Le  grand"  chef  bactrien  , 
Schiropasiro,  se  retire  sur  le  bord  du 
fleuve  ;  les  flèches  du  roi  ont  déjà  at- 
teint Tiotouro  et  Simatrrosi  fuyant 
dans  la  plaine  et  se  dirigeant  du  côté 
de  la  ville.  D'autres  chers  se  réfugient 
vers  le  fleuve,  dans  lequel  se  précipi- 
tent les  chevaux  du  chef  Krobschatosi, 
Wessé  et  qu'ils  entraînent,  avec  eux. 
Plusieurs  enfin,  tels  que  Thotâro  et 
Maférima,  frère  (allié)  de  la  plaie 
de  Schéto  (  des  Bactriens  ) ,  sont  allés 
mourir  en  face  de  la  ville ,  sur  la  rive 
du  fleuve,  que  d'autres,  tels  que  le 
Bactrien  Sipaphéro ,  ont  été  assez 
heureux  pour  traverser,  secourus  et 
accueillis  sur  la  rive  opposée  par  une 
jbule  immense  accourue  pour  connaître 
le  résultat  de  la  bataille.  C'est  au  mi- 
lieu de  tout  ce  peuple  amoncelé  qu'on 
aperçoit  un  groupe  donnant  des  secours 
empressés  à  un  chef  que  l'on  vient  de 
retirer  du  fleuve  où  il  s'est  noyé  ;  on 
le  tient  suspendu  par  les  pieds  la  tête 
en  bas,  et  on  s'efforce  de  lui  faire 
rendre  l'eau  qui  le  suffoque ,  afin  de 
le  rappeler  à  la  vie.  Sa  longue  cheve- 
lure semble  ruisseler,  et  le  traitement 
ne  produira  aucun  effet,  si  l'on  en 
juge  par  la  physionomie  et  le  mouve- 
ment de  l'assistance.  On  lit  au-dessus 
de  ce  groupe  :  «  Le  chef  de  la  mauvaise 
«race  du  pays  des  Sclùrbesch,  qui 
«  s'est  éloigne  de  ses  guerriers  en 
«  fuyant  le  roi  du  côté  du  fleuve.  » 

Knfin ,  au  milieu  de  la  foule  sortie 
de  la  ville  par  nnpont]tié  sur  l'une  des 
branches  du  fleuve ,  on  remarque  des 
symptômes  d'un  prochain  changement 
(fans  l'état  des  esprits  :  un  individu 
adresse  un  discours  à  ceux  qui  l'en- 


tourent ;  sa  harangue  a  pour  but  d'en- 
courager ses  compatriotes  à  se  sou- 
mettre au  joug  de  Rhamsès-le-Grand. 

Ainsi ,  après^  les  dieux,  les  rois  ob- 
tenaient les  premiers  honneurs  déférés 
par  la  voLx  publique  ;  et  après  les  bns- 
reliefs  où  leur  courage  et  leur  piété 
étaient  célébrés  à  l'envi  dans  toutes  les 
cités,  il  n!était  pas  d'ouvrage  d'art 
plus  favor^Ifi  à  1  intention  de  longue 
durée  qui  çrésidait  à  la  construction 
de  ces  édifices,  il  n'en  était  pas  de 
plus  flatteur  non  plus  pour  les  rois, 
que  leurs  effigies  colossales ,  érigées 
dans  les  cours  principales  des  grands 
temples,  et  formant  une  partie  es- 
sentielle de  leur  décoration.  Ces  im- 
menses ouvrages  ,  d'un  effet  si  gran- 
diose encore ,  après  avoir  subi  les  of- 
fenses des  hommes  et  les  coups  meur- 
triers des  siècles,  n'étaient  pas  rares 
dans  les  grandes  villes ,  et  les  fonda- 
teurs des  grands  édifices  de  l'Egypte 
n'oublièrent  pas  d'y  ériger  leurs  por- 
traits ;  chaque  portion  de  ces  monu- 
ments, agrandis  successivement ,  ren- 
fermait le  colossedu  souverain  qui  avait 
ordonné  ces  travaux.  Le  Memnonium 
de  Thèbes  en  fournit  la  preuve  et 
l'exemple. 

«  Que  l'on  se  figure ,  dit  Champol- 
lion  le  jeune,  un  espace  d'environ 
1,800  pieds  de  longueur,  nivelé  par  les 
dépôts  successifs  de  l'inondation ,  cou- 
vert de  longues  herbes  ,  mais  dont  la 
surface  déchirée  sur  une  multitude  de 
points,  laisse  encore  apercevoir  des 
débris  d'architraves,  des  portions  de 
colosses ,  des  fûts  de  colonnes  et  des 
fragments  d'énormes  bas-reliefs  que 
le  limon  du  fleuve  n'a  pas  enfouis  en- 
core ni  dérobés  pour  toujours  à  la  cu- 
riosité des  voyageurs.  La,  ont  existé 
plus  de  dix-huit  colosses  dont  les 
moindres  avaient  vingt  pieds  de  hau- 
teur; tous  ces  monolithes,  de  diverses 
matières  ,  ont  été  brisés ,  et  l'on  ren- 
contre leurs  membres  énormes  disper- 
sés çà  et  là ,  les  uns  au  niveau  du  sol, 
d'autres  au  fond  d'excavations  exé- 
cutées par  les  fouilleurs  modernes.  Sur 
ces  restes  mutilés,  on  lit  les  noms 
d'un  grand  nombre  de  peuples  asiati- 
ques dont  on  voyait  les  chefs  captifs 


TO 


L'UNIVERS. 


entourant  !n  base  (le  ces  colosses  re- 
présentant leur  vainqueur,  le  Pharaon 
Aniénophis,  le  3*"  du  nom,  celui 
même  que  les  Grecs  ont  voulu  confon- 
dre avecle  ÎMemnon  de  leurs  mythes 
héroïques. 

«  C'est  vers  l'extrémité  des  ruines 
et  du  coté  du  fleuve  que  s'élèvent  en- 
core, en  dominant  la  plaine  de  Thèbes, 
les  deux  fameux  colosses,  d'environ 
60  pieds  de  hauteur,  dont  l'un,  celui 
du  nord,  jouit  d'une  si  grande  célé- 
brité sous  le  nom  de  colosse  de  Mem- 
non  (  voyez  planche  8.)  Formés  chacun 
d'un  seul  bloc  de  grès-brèche ,  trans- 
portés des  carrières  de  la  Thébaïde 
supérieure ,  et  placés  sur  d'immenses 
bases  de  la  même  matière ,  ils  repré- 
sentent tous  deux  un  Pharaon  assis , 
les  mains  étendues  sur  les  genoux , 
dans  une  attitude  de  repos.  J'ai  vai- 
nement cherché  à  motiver  à  mes  yeux 
l'étrange  erreur  du  respectable  et  spi- 
rituel Denon,  qui  a  voulu  prendre 
ces  statues  pour  celles  de  deux  prin- 
cesses égyptiennes.  Les  inscriptions 
hiéroglyphiques  encore  subsistantes, 
telles  que  celles  qui  couvrent  le  dos- 
sier du  trône  du  colosse  du  sud  et  les 
côtés  des  deux  bases ,  ne  laissent  au- 
cun doute  sur  le  rang  et  la  nature  du 
personnage  dont  ces  merveilleux  mo- 
nolithes reproduisaient  les  traits  et 
perpétuaient  la  mémoire.  L'inscrip- 
tion du  dossier  porte  textuellement  : 
«  L'Aroëris  puissant,  le  modérateur 
des  modérateurs,  etc.,  le  roi  soleil, 
seigneur  de  vérité  (ou  de  justice),  le 
fils  du  soleil,  le  seigneur  des'diadè- 
mes  ,  Aménothph ,  modérateur  de  la 
région  pure  ,  le  bien-aimé  d'Amon- 
Ra,  etc.,  l'Horus  resplendissant,  ce- 
lui qui  a  agrandi  la  denîeure (la- 
cune) à  toujours  ,  a  érigé  ces  cons- 
tructions en  l'honneur  de  son  père 
Ammon;  il  lui  a  dédié  cette  statue 
colossale  de  pierre  dure  ,  etc.  »  Et  sur 
les  côtés  des  bases  on  lit  en  grands 
hiéroglyphes  de  plus  d'un  pied  de  pro- 
portion, exécutés,  surtout  ceux  du 
colosse  du  nord,  avec  une  perfection 
et  une  élégance  au-dessus  de  tout  éloge, 
la  légende  ou  devise  particulière ,  le 
prénom  et  îc  nom  propre  du  roi  que 


les  colosses  représentent  -  «  Le  sei- 
gneur souverain  de  la  région  supérieure 
et  de  la  région  inférieure,  le  réfor- 
mateur des  mœurs ,  celui  qui  tient  le 
monde  en  repos ,  l'Horus  qui ,  grand 
par  sa  force ,  a  frappé  les  15arbares , 
le  roi  soleil,  seigneur  de  vérité,  le  lils 
du  soleil  ,  Aménothph  ,  modérateur 
de  la  région  pure,  chéri  d'Amon-Ra, 
roi  des  dieux.  » 

«  Ce  sont  là  les  titres  et  les  noms  du 
troisième  Aménophis  de  la  dix-hui- 
tième dynastie ,  lequel  occupait  le 
trône  des  Pharaons  vers  l'an  1680 
avant  l'ère  chrétienne.  Ainsi  se  trouve 
complètement  justifiée  l'assertion  que 
Pausanias  met  dans  la  bouche  des 
Thébains  de  son  temps ,  lesquels  sou- 
tenaient que  ce  colosse  n'était  nulle- 
ment l'image  du  Memnon  des  Grecs , 
mais  bien  celle  d'un  homme  du  pays, 
nommé  Ph-Jmé7i02jh. 

«  Ces  deux  colosses  décoraient , 
suivant  toute  apparence,  la  façade 
extérieure  du  principal  pylône  de  i'A- 
ménophion  ;  et  malgré  l'état  de  dé- 
^adation  où  la  barbarie  et  le  fana- 
tisme ont  réduit  ces  antiques  mo- 
numents ,  on  peut  juger  de  l'élégance, 
du  soin  extrême  et  de  la  recherche 
qu'on  avait  mis  dans  leur  exécution  , 
par  celles  des  figures  accessoires  for- 
mant la  décoration  de  la  partie  anté- 
rieure du  trône  de  chaque  colosse.  Ce 
sont  des  figures  de  femmes  debout, 
sculptées  dans  la  masse  même  de  cha- 
que monolithe ,  et  n'ayant  pas  moins 
de  15  pieds  de  haut.  La  magnificence 
de  leur  coiffure  et  les  riches  détails  de 
leur  costume  sont  parfaitement  en 
rapport  avec  le  rang  des  personnages 
dont  elles  rappelent  le  souvenir.  Les 
inscriptions  Hiéroglyphiques  gravées 
sur  ces  statues ,  formant  en  quelque 
sorte  les  pieds  antérieurs  du  trône  de 
chaque  statue  d' Aménophis,  nous  ap- 
prennent que  la  figure  de  gauche  repré- 
sente une  reine  égyptienne,  la  mère 
du  roi,  nommée  Tmau-IIetn-Fa,  et 
la  figure  de  droite,  la  reine  épouse 
du  meAie  Pharaon,  Taïa,  dont  le 
nom  était  déjà  donné  par  une  foule  de 
monuments.  Je  connaissais  aussi  le 
nom  de  la  femme  do  Thoutniosis  IV, 


EGYPTE. 


Tl 


Tmau-IIem-f'a  y  mère  d'Ainénopliis- 
Memnon,  par  les  bas-reliefs  du  palais 
de  Louqsor. 

«  Sur  un  autre  point  des  ruines  de 
l'Aménophion,  du  côté  de  la  monta- 
gne Libyque,  à  la  limite  du  désert, 
et  un  peu  à  droite  de  l'axe  passant 
entre  les  deux  colosses  ,  existent  deux 
blocs  de  grès-brèche,  d'environ  trente 

f>ieds  de  long  chacun,  et  présentant 
a  forme  de  deux  énormes  stèles.  Leur 
surface  visible  est  ornée  de  tableaux 
et  de  magnifiques  inscriptions  formées 
chacune  de  24  à  23  lignes  d'hiérogly- 
phes du  plus  beau  style,  exécutes 
de  relief  dans  le  creux  ,  et  il  est  infi- 
niment probable  que  ces  portions  qu'on 
aperçoit  aujourd'hui  sont  les  dossiers 
des  sièges  de  deux  groupes  colossals 
renversés  et  enfouis  la  face  contre 
terre. 

«  Enfin  à  Ibsamboul ,  le  grand  tem- 
ple creusé  dans  le  roc,  excavation 
merveilleuse  au  plus  haut  degré ,  est 
annoncé  par  quatre  colosses,  n'ayant 
pas  moins  de  61  pieds  de  hauteur  quoi- 
que assis  ,  admirables  portraits  de 
llhamsès  Sésostris ,  où  la  perfection 
du  travail  répond  au  grandiose  de  la 
composition.  » 

C'est  à  propos  de  ces  singuliers  mo- 
numents ,  dont  les  artistes  grecs  ou 
romains  essayèrent  rarement  de  re- 
produire dans  leurs  ouvrages  les  gran- 
des dimensions  ,  que  nous  devons 
présenter  quelques  détails  particuliers 
sur  le  plus  célèbre  des  colosses  égyp- 
tiens ,  sur  la  statue  parlante  '  de 
Memnoii. 

On  vient  de  voir  (à  la  page  70)  la  des- 
cription des  deux  colosses  de  l'Anié- 
nopliion  ou  INlemnonium  de  Thèbes , 
dont  celui  du  nord  fut  cette  statue 
parlante;  c'est  le  moins  grand,  en 
pers[;ective,  des  deux  figures,  dont 
notre  planciie  8  a  reproduit  les  for- 
mes, et  on  distingue  les  assises  de 
pierres  qui  composent  toute  la  partie 
supérieure  de  son  corps.  On  n'a  pas 
pu  représenter  sur  ses  jambes  les 
nombreuses  inscriptions  grecques  ou 
latines  qui  les  couvrent  et  qui  témoi- 
gnent de  la  réalité  des  sons  harmo- 
uicux  que  faisait. entendre  cette  statue 


dès  qu'elle  était  fraprtéc  par  les  pre- 
miers rayons  du  soleil.  Ces  données 
merveilleuses  réveillent  sans  |)eine 
dans  notre  esprit  les  souvenirs  de 
]\Iemnon  et  de  l'Aurore  :  les  anciens , 
qui  avaient  bien  autant  d'esprit  que 
nous ,  ne  se  firent  faute  d'imaginer  et 
de  commenter  un  t<^l  rapprochement. 
Homère  fait  figurer  à  !a  guerre  de 
Troie  un  Memnon  avec  dix  mille 
Éthiopiens,  comme  auxiliaire  de 
Priani,  son  oncle.  Achille  vengea  sur 
ce  Memnon  la  mort  de  son  ami  An- 
tiloque. Jupiter  apaisa  la  douleur 
de  l'Aurore,  mère  du  héros  mort,  en 
en  perpétuant  le  souvenir  par  les  com- 
bats commémoratifs  que  se  livraient 
tous  les  ans  sur  son  tombeau,  dans 
la  Troade ,  les  oiseaux  memnon  ides 
qu'il  créa  tout  exprès;  enfin  les  Éthio- 
piens élevèrent  aussi  à  leur  roi ,  dans 
le  Haute-Egypte,  une  statue  devenue 
célèbre  par  les  sons  mélodieux  qu'elle 
rendait  au  lever  de  l'aurore ,  et  les 
accents  lugubres  et  plaintifs  qu'elle 
exhalait  le  soir,  dès  qu'elle  était  en- 
veloppée par  les  ombres  et  par  \o 
nuit. 

Voilà  les  circonstances  principales 
des  récits  que  font  les  historiens  et  sur- 
tout les  poètes  de  l'antiquité.  l'n  autre 
genre  de  données  plus  concluantes  que 
ces  récits  poétiques  et  mythiques,  se 
tire  des  témoignages  de  deux  écrivains 
un  peu  plus  graves,  de  Strabon  et  de 
Pausanias ,  qui  étudièrent  à  Thèbes 
même  la  statue  de  IMemnon.  «  J'y  ai 
vu  ,  dit  ce  dernier  auteur,  une  statue 
colossale  assise ,  qui  représente  le  so- 
leil, quoiqu'on  lui  donne  généralement 

le   nom  de   Memnon Mais  les 

Thébains  ne  veulent  pas  que  cette  sta- 
tue soit  Memnon  ,  et  ils  y  voient 
Phaménojjh,  qui  était  de  leur  pays...» 
Cambyse  l'ayant  fait  briser,  la  nioitie 
supérieure  "du  corps  est  étendue  a 
terre ,  l'autre  moitié  est  restée  en 
place  et  rend  chaque  jour  au  lever  du 
soleil  un  son  que  je  ne  puis  mieux 
comparer  qu'à  celui  que  produit  une 
corde  de  cythare  ou  de  lyre  qui  se 
rompt.  »  Enfin  les  inscriptions  latines 
et  grecques,  dont  les  jambes  de  la 
statue    sont  encore  couvcrtci ,  sont 


72 


L'UNIVERS. 


de  véritables  dépositions  publiques , 
faites  par  des  témoins  désintéressés  , 
de  la  réalité  d'un  phénonaène  merveil- 
leux ,  qui  a  fait  qualifier  de  vocale 
cette  célèbre  statue.  Dans  ces  inscrip- 
tions ,  au  nombre  de  soixante-douze , 
nouvellement  réunies,  publiées,  tra- 
duites et  expliquées  par  M.  Letronne , 
(les  individus  sans  qualités  connues,  et 
(les  tribuns,  des  centurions  ou  des  dé- 
curions militaires,  des  fonctionnaires 
publics  de  divers  ordres,  des, préfets 
et  autres  magistrats  de  l'Egypte  , 
l'empereur  Hadrien  et  Sabine  sa 
femme,  déclarent  unanimement  avoir 
entendu  la  statue  de  Memnon  rendre 
des  sons  au  lever  du  soleil  :  ils  indi- 
quent ordinairement  le  jour  et  l'heure 
de  ce  fait,  et  comme  pour  corroborer 
ces  témoignages  en  faveur  d'une  sorte 
de  miracle,  quelques  témoins  décla- 
rent d'abord  n'avoir  rien  entendu  un 
jour,  et  enfin  avoir  distinctement  con- 
staté le  fait  à  une  seconde  ou  troi- 
sième observation;  d'autres  au  con- 
traire certifient  avoir  entendu  Mem- 
non plusieurs  fois.  La  singularité  de 
ce  phénomène  explique  facilement 
l'enthousiasme  qu'il  inspirait,  les 
voyages  à  Tbèbes  dont  il  était  le 
principal  motif,  et  les  efforts,  quel- 
quefois malheureux,  du  génie  des 
voyageurs  qui  entreprenaient  de  retra- 
cer en  vers  grecs  ou  latins  le  souve- 
nir des  faveurs  que  Memnon  leur  avait 
accordées  en  daignant  se  faire  enten- 
dre et  les  satisfaire. 

Les  plus  anciennes  de  ces  inscrip- 
tions se  distinguaient  par  leur  simpli- 
cité :  «  A.  Instuleius  Tenax ,  prirai- 
pilaire  de  la  Xir  légion,  fulminée, 
et  Caïus  Valerius  Priscus ,  centurion 
de  la  XXII'  légion ,  et  Lucius  Quin- 
tius  Viator,  décurion  ;  nous  avons  en- 
tendu Memnon ,  l'an  XI  de  Néron , 
notre  empereur,  le  12  des  calendes 
d'avril ,  à  1  heure  (le  15  mars  de  l'an 
64  de  J.-C).  —  Titus  Julius  Lupus  , 
préfet  de  l'Egypte  ;  j'ai  entendu  Mem- 
non ,  à  la  première  heure ,  heureuse- 
ment (  l'an  71  de  J.-C.  ).  —  L.  Junius 
Calvinus,  préfet  du  canton  de  Béré- 
nice; j'ai  entendu  Memnon  avec  Mu- 
nicia  Rustica,  ma  femme, les  calendes 


d'avril ,  à  la  deuxième  heure ,  l'an  IV 
de  notre  empereur  Vespasien  Auguste 
(le  1'"  avril  de  l'an  73  de  J.-C).  — 
Un  Gaulois  est  au  nombre  de  ces  té- 
moins :  Marcus  Anicius  Verus ,  fils  de 
Julien ,  inscrit  dans  la  tribu  Voltinia, 
natif  de  Vienne  (capitale  de  l'ancienne 
AUobrogie  ),...  de  la  IIP  légion  cyré- 
naïque  ;  j'ai  entendu  Memnon,  en  l'an  3 
(du  règne  de  Vespasien)  le  4  des  ides 
de  novembre;  en  l'an  4,  le  7  des  ca- 
lendes de  janvier,  le  18  des  calendes 
de  février^  le  4  des  nones  et  le  5  des 
ides  de  ce  même  mois  ;  le  15,  le  13  et 
le  12  des  calendes  de  mars,  le  7  des 
ides  de  mars,  le  S  des  ides  d'avril  , 
le  7  des  ides  d.e  mai,  le  4  des  nones  de 
juin  ;  et  le  7  des  ides  du  même  mois 
de  juin  ,  deux  fois  (  quatorze  fois  en 
tout ,  dont  deux  fois  le  même  jour , 
durant  les  années  72  et  73  de  J.-C). 
—  Il  entrait  une  idée  religieuse  dans 
ces  sortes  de  visites  à  ces  statues  de 
Memnon  ;  et  à  l'imitation  d'autres 
prosajnèmes  ,  ou  actes  d'adoration 
faits  à  diverses  divinités  de  l'Egypte  , 
et  dont  les  monuments  conservent  en- 
core les  traces  écrites,  ceux  qui  al- 
laient entendre  la  statue  de  Memnon  , 
mentionnaient  parfois ,  dans  leur  ins- 
cription ,  qu'ils  s'étaient  souvenus  de 
telle  personne  qui  leur  était  chère; 
ils  l'associaient  ainsi  à  leur  pieuse  vi- 
site ,  et  aux  faveurs  qu'ils  devaient 
obtenir  des  dieux.  Cette  idée  religieuse 
paraît  s'être  introduite  successivement, 
et  elle  domine  de  plus  en  plus  dans  les 
inscriptions  du  Memnon,  à  mesure 
qu'elles  sont  moins  anciennes  ;  bientôt 
la  visite  fut  accompagnée  de  sacrifices 
et  de  libations,  et  les  dévots  ne  s'ex- 

[ primèrent  presque  plus  qu'en  vers 
atins  ou  grecs,  dont  la  composition 
révèle  d'ordinaire  plus  de  dévotion 
au  dieu  que  de  bon  goût.  Le  14  mars 
de  l'an  95 ,  sous  le  règne  de  Domi- 
tien ,  le  préfet  de  l'Egypte ,  Titus  Pé- 
tronius  Secundus ,  a  entendu  Memnon 
à  la  première  heure  et  l'a  honoré  des 
vers  grecs  ci-dessous  écrits.  L'inscrip- 
tion latine  du  préfet  est  en  effet  sui- 
vie de  deux  vers  grecs  qui  signifient  : 
«  Tu  viens  de  te  faire  entendre  (  car 
«  ee  n'est  ô  Memnon,  qu'une  partie  de 


KGYPTE. 


TZ 


«  toi-même  qui  est  assise  en  ce  lieu  ), 
"  frappé  des  rayons  brillants  des  feux 
»  du  ùls  de  Latone.  »  «  La  parenthèse 
est  assez  mal  placée,  ajoute  M.  Le- 
tronne;  mais  les  vers  grecs  n'en  sont 

Pas  moins  fort  passables  pour  être 
ouvrage  d'un  préfet  romain.  »  Sous  le 
règne  d'Hadrien,  un  autre  fonction- 
naire s'exprimait  ainsi  en  13  vers 
grecs  :  «  Funisulanus"  Charisius  , 
stratège  d'Hermonthis ,  natif  de  La- 
topolis ,  accompagné  de  son  épouse , 
Fulvia ,  t'a  entendu ,  ô  Memnon ,  ren- 
dre un  son ,  au  moment  oij  ta  mère 
éperdue  honore  ton  corps  des  gouttes 
de  sa  rosée.  Charisius,  t'ayant  fait 
un  sacrifice  et  de  pieuses  libations , 
a  chanté  ces  vers  à  ta  gloire  :  —  «  Dès 
«  mon  enfance ,  j'ai  appris  qu'Argo  , 
«  que  les  chênes  de  Jupiter  Dodonéen 
«  avaient  été  doués  de  la  parole  ;  mais 
«  tu  es  le  seul  que  j'aie  pu  voir  de 
«  mes  yeux  résonner  et  faire  enten- 
«  dre  une  certaine  voix.  »  —  Chari- 
sius a  gravé  pieusement  ces  vers  pour 
toi ,  qui  lui  as  parlé  et  l'as  salué  ami- 
calement. »  La  visite  que  l'empereur 
ïïadrien  fit  à  Memnon,  accompagné 
de  l'impératrice  Sabine  et  de  ses 
principaux  officiers,  est  un  événement 
nnportant  dans  l'histoire  de  la  statue 

Fiariante;  et  cet  événement  porta 
lors  de  toute  limite  et  l'étendue  des 
inscriptions  gravées  sur  le  colosse  et 
l'emphase  ridicule  des  expressions  : 
au  moment  où  Hadrien  ,  qui  visitait 
toutes  les  merveilles  de  l'Égj-pte,  par- 
vint enfin  en  la  présence  de  Memnon, 
on  grava  sur  la  statue  son  nom  seul, 
en  grosses  lettres,  l'empereur  Ha- 
drien, comme  témoignage  de  sa  visite; 
le  reste  fut  abandonné  à  la  verve  des 
poètes  et  ils  n'y  firent  faute.  Parmi  eux 
se  distingua  une  poétesse ,  Julia  Bal- 
billa  ,  d'une  effrayante  fécondité,  et 
qui ,  dans  ses  vers ,  n'oublia  pas  sa 
vaniteuse  généalogie.  «  Mes  pieux  an- 
«  cêtres ,  dit-elle  dans  des  vers  tracés 
sur  le  colosse ,  le  savant  Balbillus  et 
Antiochus  te  saluèrent  jadis  (  ô  Mem- 
non )  ;  Balbillus  naquit  d'une  mère 
de  sang  royal ,  d'Acmé ,  et  le  père  de 
son  père  était  le  roi  Antiochus.  C'est 
d'eux  que  je  tiens  ce  noble  sang  qui 


cwiledans  mes  veines;  passants,  jetez 
les  yeux  sur  ces  lignes ,  qui  sont  de 
moi  ,  Balbilla.  » 

La  petite-fille  du  roi  Antiochus  était 
donc  un  des  poètes  de  la  cour  d'Hadrien 
et  de  Sabine  en  Egypte,  et  les  pièces 
qu'elle  composa  au  sujet  de  la  visite 
laite  à  Memnon  par  l'empereur,  nous 
montrent  combien  s'était  généralisé 
dans  l'opinion  publique  le  culte  dont 
la  statue  de  Memnon  était  devenue 
l'objet,  après  avoir  été  d'abord  celui 
d'une  simple  curiosité.  «  Vers  de  Julia 
Balbilla ,  lorsque  l'auguste  Hadrien  en- 
tendit Memnon  :  »  tel  est  le  titre  qui 
précède  la  pièce  suivante  de  12  vers 
grecs ,  tracés  sur  le  haut  de  la  jambe 
gauche  du  colosse  : 

"  J'avais  appris  que  l'Égyptien  Mem- 
non ,  échauffe  par  les  rayons  du  so- 
leil ,  faisait  entendre  une  voix  sortie 
de  la  pierre  thébaine.  Ayant  aperçu 
Hadrien,  le  roi  du  monde ,  avant  le  le- 
ver du  soleil ,  il  lui  dit  bonjour,  comme 
il  pouvait  le  faire.  Mais  lorsque  le  Ti- 
tan ,  traversant  les  airs  avec  ses  blancs 
coursiers ,  occupait  la  seconde  mesure 
des  heures  marquée  par  l'ombre  du 
cadran,  Memnon  rendit  de  nouveau 
un  son  aigu,  comme  celui  d'un  instru- 
ment de  cuivre  qui  est  frappé  ;  et , 
plein  de  joie  (de  la  présence  de  l'em- 
pereur), il  rendit  pour  la  troisième 
fois  un  son.  L'empereur  Hadrien  sa- 
lua Memnon  autant  de  fois ,  et  Bal- 
billa a  écrit  ces  vers  composés  par  elle- 
même,  qui  montrent  tout  ce  qu'elle 
a  vu  distinctement  et  entendu.  Il  a 
été  évident  pour  tous  que  les  dieux 
le  chérissent.  » 

Une  autre  pièce  de  vers  de  notre 
poétesse  prouve  que  l'impératrice  Sa- 
bine entendit  aussi  Memnon,  et  Bal- 
billa en  dressa  aussi  en  6  vers  grecs  le 
poétique  procès-verbal.  Un  jour  pour- 
tant le  colosse  ne  se  montra  pas  très- 
courtois  envers  Sabine,  il  demeura 
muet;  le  lendemain  il  la  satisfit,  et 
Balbilla  chanta  ainsi  en  8  vers  ces 
graves  événements  :  «Hier, n'ayant  pas 
entendu  Memnon ,  nous  l'avons  supplié 
de  n'être  pas  une  seconde  fois  défavo- 
rable (  car  les  traits  de  l'impératrice 
s'étaient  enflanmiés  de  courroux),  et  de 


L'UNIVERS. 


faire  entendre  un  son  divin,  de  peur 
que  le  roi  lui-même  ne  s'irritât,  et 

3u'une  longue  tristesse  ne  s'emparât 
e  sa  vénérable  épouse.  Aussi ,  Mem- 
non,  craignant  le  courroux  de  ce 
prince  immortel ,  a  fait  entendre  tout- 
a-coup  une  douce  voix,  et  a  témoigné 
qu'il  se  plaisait  en  la  compagnie  aes 
dieux.  »  Le  séjour  d'Hadrien  en  Egypte 
en  l'an  130  de  l'ère  chrétienne  est 
un  des  faits  les  plus  importants  de  l'his- 
toire de  cette  contrée  dans  le  second 
siècle  de  notre  ère;  il  n'est  pas  éton- 
nant que  les  fêtes  et  les  cérémonies 
dont  il  fut  l'occasion  aient  attiré  sur 
ses  traces  et  échauffé  les  poètes.  Après 
les  temps  d'Hadrien  ,  la  renommée  de 
Memnon  ne  décrut  point ,  ni  le  nom- 
bre des  témoignages  de  la  vénéra- 
tion publique  àont  sa  statue  était 
l'objet.  Sous  le  vègne  d'Antonin ,  au 
mois  de  mai  de  l'an  150  de  notre  ère, 
un  autre  dévot  écrivit  sur  un  des  côtés 
du  piédestal  :  «  Ta  mère,  la  déesse 
Aurore  aux  doigts  de  rose ,  ô  célèbre 
Memnon,  t'a  rendu  vocal  pour  moi  qui 
désirais  t'entendre.  La  douzième  année 
de  l'illustre  Antonin ,  deux  fois ,  ô  être 
divin ,  j'ai  entendu  ta  voix ,  lorsque  le 
soleil  quittait  les  flots  majestueux  de 
l'Océan.  Jadis ,  le  fils  de  Saturne ,  Ju- 
piter, te  fit  roi  de  l'Orient  ;  mainte- 
nant tu  n'es  plus  qu'une  pierre,  et 
c'est  de  cette  pierre  que  sort  ta  voix. 
Gemellus  a  écrit  ces  vers  à  son  tour, 
étant  venu  ici  avec  sa  chère  épouse 
Rufilla  et  ses  enfants.  «  Une  femme  s'ex- 
primait ainsi  :  «  Cœcilia  Trebulla,  ayant 
entendu  une  seconde  fois  Memnon,  (a 
écrit  ces  vers):  Auparavant  Memnon, 
fils  de  l'Aurore  et  de  Tithon ,  nous  a 
seulement  fait  entendre  sa  voix  ;  main- 
tenant il  nous  a  salués  comme  connais- 
sances et  amis.  La  nature,  créatrice 
de  toutes  choses ,  a-t-elle  donc  donné 
à  la  pierre  le  sentiment  et  la  voix?  »  La 
fille  de  cette  Trebulla  faisait  aussi  des 
vers  grecs,  entendit  Memnon  et  lui  fit 
dire  dans  une  inscription  de  6  vers 
ce  qui  suit  :  «  Cambyse  m'a  brisée,  moi, 
cette  pierre  que  voici,  représentant  l'i- 
mage d'un  roi  d'Orient.  Jadis,  je  pos- 
sédais une  voix  plaintive  qui  déplorait 
les  malheurs  de  Memnon.  Depuis  long- 


temps, Cambyse  me  l'a  enlevée.  Main- 
tenant ,  mes  plaintes  ne  sont  plus  que 
des  sons  inarticulés  et  dénués  de  tous 
sens ,  triste  reste  de  ma  fortune  pas- 
sée. »  L'influence  complète  des  idées 
grecques  sur  la  prétendue  statue  de 
Memnon  de  Thèbes  se  montre  en  son 
entier  dans  une  dernière  inscription , 
l'une  des  plus  remarquables  par  la 
pensée  et  l'expression,  et  qui  eut  pour 
auteur  le  poète  Asclépiodote ,  procu- 
rateur de  l'empereur  en  Egypte. 
«  Apprends ,  dit-il ,  ô  Thétis ,  to"i  qui 
résides  dans  la  mer,  que  Memnon  res- 
pire encore,  et  que,  réchauffé  par  le 
flambeau  maternel,  il  élève  une  voix 
sonore ,  au  pied  des  montagnes  Liby- 
ques  de  l'Egypte ,  là  où  le  Kil ,  dans 
son  cours,  divise  Thèbes  aux  belles 
portes;  tandis  que  ton  Achille ,  jadis 
insatiable  de  combats ,  reste  à  ])resent 
muet  dans  les  champs  des  Troyens , 
comme  en  Thessalie.  »  L'idée  de  l'Au- 
rore saluée  par  son  fils  domine  dans 
les  vers  d'Asclépiodote  ;  Memnon  parle, 
et  Achille  est  muet  dans  son  tombeau 
près  des  murs  d'Ilium  ;  c'est  la  puis- 
sance de  l'Aurore  opposée  à  celle  de 
Thétis  ;  il  ne  s'offre  donc  au  poète 
que  des  idées  toutes  grecques;  à  l'é- 
poque où  il  composait  ces  vers , 
toute  tradition  égyptienne  était  hors 
de  sujet  ;  le  colosse  de  Thèbes  était 
décidément  la  statue  de  Memnon ,  lils 
de  l'Aurore ,  saluant  sa  mère  de  sa 
voix  harmonieuse ,  tous  les  matins  au 
lever  du  soleil  :  voilà  ce  qu'ont  déposé 
unanimement  dans  leurs  inscriptions  en 
prose  ou  en  vers ,  grecques  ou  latines, 
les  personnages  dont  nous  venons  de 
rapporter  textuellement  les  témoigna- 
ges. Il  est  temps  de  rétablir,  contre 
tant  de  religieuses  et  poétiques  attes- 
tations ,  la  vérité  de  l'histoire ,  de  dire 
l'origine  de  la  statue  vocale  de  Mem- 
non, si  elle  parla  et  comment  elle 
parla. 

Aménophis  III,  de  la  XVIII"  dy- 
nastie égyptienne ,  occupait  le  trône 
d'Egypte,  vers  l'an  1680  avant  l'ère 
chrétienne.  Il  fit  élever  à  Thèbes  un 
vaste  édifice;  sur  ses  ruines  encore 
subsistantes ,  on  voit  souvent  répété 
le  nom  de  ce  prince,  illustré  par  de 


ËGYPTF 


grandes  victoires  sur  les  nations  de 
l'Asie;  selon  l'usage,  les  statues  du 
fondateur,  de  dimensions  colossales, 
devaient  décorer  la  partie  principale  de 
l'édifice  :  il  en  fit  placer  deux,  d'un  seul 
bloc  de  grès-brècne  et  de  60  pieds  de 
hauteur ,  vers  l'extrémité  de  l'édifice 
du  côté  du  fleuve ,  et  dans  un  lieu  où 
était ,  selon  toute  apparence ,  le  prin- 
cipal nylone  du  palais,  qui  porta  le 
nom  aAménophion,  tiré  de  celui  du 
roi  Jménoph,  ou  Ph-Aménoph,  dont 
les  Grecs  firent  Aménophis,  Pliamé- 
noph  et  Phaménoth. 

De  ces  deux  colosses,  l'un  est  au 
midi  et  l'autre  au  nord  de  l'axe  de  l'é- 
difico  :  c'est  celui  du  nord  qui  est  de- 
venu, dans  des  temps  on  pourrait  dire 
modernes ,  la  statue  de  Memnon.  Tant 
que  dura  la  domination  égyptienne , 
la  statue  d' Aménophis  conserva  son 
nom,  la  vanité  grecque  n'entreprit  rien 
sur  elle  au  profit  de  Memnon  ;  dans 
l'Aménophion,  existaient  le  culte  et 
les  prêtres  du  roi  Aménophis ,  et  non 
pas  ceux  du  fils  de  l'Aurore  des  Grecs, 
et  jamais  les  Égyptiens  n'admirent  ce 
héros  étranger  "au  droit  de  cité ,  ni 
dans  leurs  cérémonies  religieuses;  l'E- 
gypte même  n'existait  déjà  plus ,  et 
l'autorité  des  successeurs  d'Alexandre 
était  presque  près  de  s'éteindre,  que  la 
statue  vocale  ne  portait  pas  encore  le 
nom  de  Memnon.  i^Ue  ne  fut  donc, 
jusqu'à  l'invasion  de  Camhyse ,  qu'un 
admirable  ouvrage  rappelant  le  nom 
et  la  gloire  d'un  grand  roi ,  et  concou- 
rant a  l'ornement  du  vaste  et  opulent 
édifice  dont  ce  roi  était  le  fondateur. 

Aux  temps  de  Cambyse ,  Thèbes  fut 
saccagée  par  les  Perses ,  les  temples 
furent  renversés  et  les  tombes  royales 
violées.  Les  monuments  subsistants 
en  l'honneur  des  anciens  rois  ne  furent 
pas  épargnés  :  est-ce,  à  cette  époque 
de  désastres  pour  l'Egypte  des  Pha- 
raons que  doit  être  rapportée  la  mu- 
tilation du  colosse  de  Memnon?  Une 
tradition  écrite  autoriserait  à  le  croire, 
mais^ette  tradition  est  tardive  et  ne 
se  concilie  pas  avec  quelques  faits  plus 
concluants  qu'elle.  Lorsqu'on  parla  à 
Sf rabon  ,  à  Thèbes  même  ,  des  ravages 
de  Cambyse,  on  imputa  hautement  au 


monarque  persan  la  destruction  des 
monuments  de  cette  vaste  cité,  mais 
quant  au 'colosse,  on  dit  à  Strabon 
qu'il  avait  été  brisé  par  un  tremble-  M  ç^ 
ment  de  terre  ,  et  les  chronologistes  (  •  ^ 
disent  en  effet  qu'à  une  année ,  qui 
est  la  27'  avant  l'ère  chrétienne ,  The-  a  ( 
bes  a^î  été  dévastée  par  un  violent 
tremblement  de  terre.  A  l'époque  où 
Strabon  visita  l'Egypte,  quinze  ou 
vingt  ans  après  ce  grand  phénomène , 
il  vit  les  deux  colosses  de  l'Améno- 
phium  de  Thèbes,  et  il  en  parle  ainsi  : 
«Des  deux  colosses  monolithes,  l'un  est 
entier,  l'autre  est  brisé  par  le  milieu  ; 
la  moitié  supérieure  est  tombée  par 
l'effet ,  dit-on  ,  d'un  tremblement  de 
terre  :  »  et  ce  passage  de  Strabon,  où  le 
colosse  n'est  pas  encore  mêlé  à  la 
légende  mythologique  de  Memnon,  est 
le  premier  renseignement  que  l'histoire 
écrite  nous  fournit  sur  la  mutilation 
du  colosse;  cette  mutilation  était  en 
effet  contemporaine  de  ce  témoignage, 
et  l'on  conçoit  sans  difficulté  l'eîlet  du 
tremblement  de  terre  sur  ce  monoli- 
the, quand  on  sait  que  la  brèche  dont 
il  est  formé,  a  quelquefois  des  fissures 
qui  se  propagent  dans  les  blocs  à  de 
grandes  profondeurs,  et  qu'une  fissure 
pareille  a  pu  favoriser  les  effets  des 
secousses  du  tremblement  de  terre  et 
la  séparation  de  la  masse  du  colosse 
en  deux  portions ,  dont  le  haut  fut 
détaché  et  jeté  à  terre.  L'inclinaison 
même  de  la  cassure  qui ,  par  denièrc 
s'élève  jusqu'à  la  moitié  du  dos ,  et 
par  devant  jusqu'au-dessus  des  cuisses 
seulement,  indique  avec  quelle  facilite 
la  partie  supérieure  a  dil  glisser  connue 
par  une  pente  natur: 'le  et  se  séparer 
du  reste  de  la  statue.  De  pareilles  fis- 
sures se  retrouvent  dans  des  monu- 
ments non  moins  considérables;  il  y 
en  a  une  dans  l'obélisque  de  Louqso'r 
transporté  à  Paris  :  de  la  base,  elle  se 
prolonge  jusqu'à  quinze  pieds  de  hau- 
teur, et  elle  existait  quand  le  bloc  fut 
taillé  en  obélisque.  Dans  le  magnifique 
sarcophage  en  basalte  vert,  rapporté 
d'Egypte  par  Champollion  le  jeune  et 
déposé  au  Musée,  une  fissure  a  sénaré 
la  cuve  en  deux  parties  ;  auctme  nac- 
turc  ne  suppose  le  moindre  effort ,  et 


jLc^^^; 


y-J*^ 


76 


L'UNIVERS. 


b  partie  détachée  s'adapte  au  sarco- 
^ihage  mieux  même  que  ne  le  ferait 
ime  pièce  taillée  tout  exprès. 

Cent  quarante  ans  après  Strabon,  un 
autre  voyageur  ^rec ,  Pausanias ,  vit 
aussi  renversée  a  terre  la  partie  su- 
périeure du  colosse ,  le  reste  étant 
en  place  comme  au  temps  de  Strabon. 
A  l'époque  de  ce  dernier,  peu  d'années 
avant  l'ère  chrétienne ,  on  parlait  déjà 
du  son  que  rendait  le  colosse  du  nord 
dès  le  lever  du  soleil  ;  moins  de  cin- 
quante années  avant ,  on  n'en  parlait 
pas  du  tout,  du  moins  on  n'en  avait 
rien  dit  à  Diodore  de  Sicile,  qui  ne 
nous  en  a  rien  transmis  non  plus; 
moins  encore  du  temps  d'Hérodote; 
et  c'est  aux  temps  de  Néron  que  com- 
mence la  grande  renommée  de  la  sta- 
tue parlante  de  Memnon  à  Thèbes. 
On  a  vu  dans  quelles  emphatiques 
paroles  s'expriment  les  principales 
mscriptions  gravées  sur  le  colosse 
même;  aucun  écrivain  de  l'époque  ne 
se  dispensa  dès  lors  de  parler  de  la 
grande  merveille  de  l'Egypte  :  Juvé- 
nal,  Dion  Chrysostôme,  Lucien,  Pau- 
sanias ,  Ptolémée ,  qui  étaient  allés 
«n  Egypte ,  Pline  ,  Tacite ,  Denys  le 
Périegète  ,  qui  écrivaient  loin  de 
cette  contrée,  tous  disaient  à  leurs 
lecteurs  que  l'impression  des  rayons 
du  soleil  tirait  des  sons  de  la  statue  oe 
pierre  de  Memnon.  L'empereur  Ha- 
<lrien  en  avait  été  plusieurs  fois  le 
témoin  ;  sous  le  règne  des  Antonins , 
la  renommée  du  prodige  ne  fit  que 
s'accroître  ;  elle  durait  encore ,  mais 
elle  s'éteignit  tout  à  coup  sousSeptime- 
Sévère ,  qui  fit  restaurer  le  colosse. 

Deux  faits  sont  essentiellement  re- 
marquables dans  toute  cette  merveil- 
leuse histoire;  la  statue  mutilée,  ré- 
duite à  sa  partie  inférieure,  assise  sur 
un  trône,  et  d'une  seule  pierre,  rend 
cessonsadmirables  qui  charmaient  à  un 
si  haut  degré  tous  les  voyageurs  en 
Thébaïde;  et,la  statue  restaurée  dans 
son  ancien  état,  complétée  par  la  re- 
construction de  sa  partie  supérieure, 
devient  aussitôt  muette.  La  voix  et  les 
hommages  qu'elle  excitait  cessent  dès 
le  règne  de  Septime-Sévère ,  à  qui  la 
restauration  du  colosse  est  attribuée. 


On  voit  par  notre  planche  8  que  celte 
restauration  consiste  en  cinq  assises 
de  pierres  qui  rétablissent  l'effigie 
d'Aménophis  dans  ses  anciennes  pro- 
portions. 

Les  faits  historiques  qui  ressortent 
clairement  de  ce  qui  précède ,  peuvent 
se  résumer  ainsi  :  1°  deux  colosses 
firent  partie  de  la  décoration  du  ma- 
gnifique édifice  que  le  roi  Aménophis 
fit  élever  à  Thèbes  ;  2°  ces  colosses  ,. 
selon  l'usage,  représentaient  ce  roi 
lui-même  et  portent  encore  son  nom; 
3°  ils  subirent ,  comnie  tous  les  au-^ 
très  monuments  de  l'Egypte,  les  effets 
du  temps  et  des  invasions  étrangères  ;• 
4°  un  tremblement  de  terre,  l'an  27. 
avant  l'ère  chrétienne ,  brisa  celui  des 
deux  colosses  qui  est  placé  vers  le 
nord ,  et  en  détacha  la  partie  supé- 
rieure ;  5°  quelques  années  après ,  il 
était  bruit  dans  le  pays  des  sons  que 
rendait  au  lever  du  soleil  la  partie 
de  la  statue  restée  en  place ,  ou  le 
socle  qui  la  portait  ;  6°  dès  le  règne 
de  Néron ,  ce  bruit  était  générale- 
ment répandu  et  annonçait  une  mer^ 
veille  qui  attirait  les  curieux  de  toute 
condition;  7°  dès  cette  même  épo- 
que ,  la  statue  parlante  fut  considérée 
comme  étant  une  figure  de  Memnon, 
fils  de  Tithon  et  de  l'Aurore,  qui 
saluait  sa  mère  de  sa  voix  miracu- 
leuse, tous  les  jours  au  lever  du  so- 
leil ;  8°  à  l'intérêt  qu'excita  cette 
merveille,  il  se  mêla  bientôt  un  ca- 
ractère religieux  .envers  le  héros 
d'Homère,  le  demi-dieu  d'Hésiode,  le 
roi  de  l'Orient;  l'admiration  le  divi- 
nisa et  lui  offrit  des  libations  et  des 
sacrifices;  9°  la  statue  mutilée  fut 
restaurée  par  Septime-Sévère,  et  sa 
voix  merveilleuse  ne  se  fit  plus  en- 
tendre; le  prodige  et  les  chants  ces- 
sèrent aussitôt. 

Ce  fut  l'époque  fatale  à  bien  des 
oracles  antiques ,  et  l'empereur  vou- 
lut en  vain  opposer  les  miracles  de 
Memnon  à  ceux  du  christianisme  :  la 
statue  restaurée  devait  possédtr  une 
voix  bien  plus  harmonieuse ,  rendre 
de  véritables  oracles  :  on  détruisit  ses 
merveilles,  parce  qu'on  en  ignorait  la 
nature.  Les  observations  taites   sur 


I^GYPTE. 


77 


les  lieux  nous  ont  suffisamment  ex- 
pliqué les  causes  de  ee  phénomène, 
qui  ne  peut  pas  être  révoqué  en  doute. 
Il  est  constaté  que  les  granits  et  les 
brèches  produisent  souvent  un  son 
au  lever  du  jour ,  et  quant  à  la  sta- 
tue de  Tlièhes  ,  les  rayons  du  soleil , 
dit  M.  de  Rozières,  venant  à  frapper 
le  colosse ,  ils  séchaient  l'humidité 
abondante  dont  les  fortes  rosées  de  la 
nuit  avaient  couvert  sa  surface,  et  ils 
achevaient  ensuite  de  dissiper  celle 
dont  ces  mêmes  surfaces  dépolies  s'é- 
taient imprégnées.  Il  résulta  de  la 
continuité  de  cette  action  que  des 
grains  ou  des  plaques  de  cette  brèche 
cédant  et  éclatant  tout  à  coup ,  cette 
rupture  subite  causait  dans  la  pierre  ri- 
gide et  un  peu  élastique  un  ébranlement, 
une  vibration  rapide,  qui  produisait 
ce  son  particulier  que  faisait  entendre 
la  statue  au  lever  du  soleil.  Elle  est 
bien  muette  depuis  seize  siècles.  «  Je  ne 
nie  pas,  écrivait  deThèbes  même  Chani- 
pollion  le  jeune  au  mois  de  juin  1829, 
je  ne  nie  pas  la  réalité  des  harmonieux 
accents  que  tant  de  témoins  affirment 
unanimement  avoir  entendu  moduler 
par  le  merveilleux  colosse,  aussitôt 
qu'il  était  frappé  des  pemiers  rayons 
du  soleil.  Je  dirai  seulement  que,  plu- 
sieurs fois,  assis,  au  lever  de  l'aurore, 
sur  les  immenses  genoux  de  Memnon , 
aucun  accord  musical  sorti  de  sa  bou- 
che n'est  venu  distraire  mon  atten- 
tion du  mélancolique  tableau  que  je 
contemplais ,  la  plaine  de  Thèbes ,  où 
gisent  les  membres  épars  de  cette 
aînée  des  villes  royales.  » 

Un  de  ses  quartiers,  situé  sur  la 
rive  gauche  du  Nil,  du  côté  des 
tombeaux,  s'appelait  dès  la  plus  haute 
antiquité,  les  Memncmia,  mot  d'ori- 
gine égyptienne,  qui  a  la  signification 
de  lieu  des  sépultures  ;  c'est  là  qu'exis- 
tent les  édifices  religieux  et  commé- 
moratifs  des  rois  divinisés ,  les  tem- 
ples de  Médinet-Habou ,  le  Rhames- 
séon  et  l'Aménophium,  et  dans  ce 
dernier  temple ,  on  voyait  encore  du 
temps  des  rois  grecs,  des  prêtres  du 
roi  Aménophis  divinisé.  Ce  nom  de 
Memnonia  dut  frapper  les  Grecs,  na- 
turellement lestes  a  adopter  les  rap- 


prochements où  »eur  vanité  devait 
trouver  son  compte;  l'idée  de  leur 
Memnon  se  présenta  sans  hésitation, 
et  vraisemblablement  dès  l'établisse- 
ment des  Ptolémées  en  Egypte.  Les 
édifices  des  Memnonia  furent  attribués 
au  héros  homérique ,  et  le  colosse 
merveilleux  de  l'Aménophium  ne  pou- 
vait plus  être  que  la  statue  de  Slem- 
non  :  les  Thébains  n'avaient  pas  oublié 
qu'elle  était  une  image  de  leur  ancien 
roi  Aménophis ,  et  Pausanias  raconte 
qu'ils  l'en  avertirent  expressément 
quand  il  la  visita.  Voilà  comment  une 
oiseuse  prétention  de  la  vanité  grec- 
que a  fait  à  l'un  des  nombreux  co- 
losses que  l'Egypte  éleva  en  l'honneur 
de  ses  rois ,  une  renommée  qui  paraît 
devoir  subsister  encore  long-temps , 
surtout  depuis  que  M.  Letronne,  par 
ses  ingénieuses  recherches ,  l'a  ratta- 
chée à  l'histoire  de  l'établissement  du 
christianisme  en  Egypte. 

En  érigeant  de  tels  monuments  , 
construits  de  telles  matières  et  de  tel- 
les proportions,  les  Égyptiens  se  fai- 
saient par  leur  pensée  une  lointaine 
postérité  ,  à  laquelle  ils  avaient  la 
confiance  de  transmettre  ces  monu- 
ments de  leur  génie,  de  leur  sagesse 
et  de  leur  grandeur.  Cet  espoir  n'a 
pas  été  déçu,  et  le  souvenir  de  l'an- 
tique Egypte  est  présent  dans  le 
monde  entier  :  l'Europe  savante  re- 
nouvelle en  Egypte  les  philosophi- 
ques pèlerinages  de  l'ancienne  Grèce, 
et  ses  ruines  historiées  sont  encore 
instructives  pour  nous ,  comme  le  fu- 
rent pour  les  Grecs  ses  prêtres  et  ses 
archives.  Il  y  avait  des  idées  d'ordre, 
d'utilité  et  de  durée ,  dans  toutes  les 
institutions  de  l'Egypte;  après  le  culte 
des  dieux  venait  celui  des  bons  rois  ; 
d'innombrables  monuments  célébraient 
les  services  qu'ils  avaient  rendus  au 
pays  et  la  gloire  qu'ils  y  avaient  ac- 
quise ;  après  ces  statues  colossales  , 
les  obélisques  étaient  les  plus  remar- 
quables de  ces  monuments  royaux. 

Les  obélisques  sont  une  invention 
égyptienne ,  particulière  à  l'Egypte  , 
et  les  ouvrages  les  plus  simples  de 
l'architecture  de  ce  pays  célèbre.  Tous 
les  obélisques  égyptiens  sont  d'une 


L'UNIVERS. 


seule  pierre  ou  monolithes,  de  granit 
rose,  tirés  des  carrières  deSyène,  dans 
la  Haute-Egypte,  et  leur  forme  est 
celle  d'un  long  prisme  ,  de  forme  qua- 
drangulaire,  se  rétrécissant  insensi- 
blement de  la  base  au  sommet  et  se 
terminant  en  pyramide.  Il  est  im- 
possible de  dire  à  quelle  époque  le 
premier  obélisque  fut  élevé;  la  tradi- 
tion historique  attribue  des  monu- 
ments de  ce  genre  aux  plus  anciens 
rois  ;  mais  aucun  des  obélisques  n'est 
antérieur  à  l'avènement  de  la  XVIII' 
dynastie  égyptienne,  qui  date  de  l'an 
1822  avant  l'ère  chrétienne.  Il  existe 
des  obélisques  de  l'époque  de  plusieurs 
des  princes  de  cette  XVIIP  dynastie 
et  de  leurs  successeurs.  La  plupart  des 
rois  égyptiens  en  érigèrent.  La  fu- 
reur de  Cambyse  détruisit  un  grand 
nombre  d'obélisques  dans  les  principa- 
les villes,  à  Thèbes  particulièrement. 
On  dit  aussi  que,  frappé  de  la  ma- 
gnificence et  de  la  majesté  d'un  des 
obélisques  élevés  par  le  roi  Rhamsès 
dans  cette  vaste  cité,  le  farouche 
conquérant  fit  arrêter  un  incendie  qui 
menaçait  cet  obélisque.  Les  historiens 
disent  que  le  roi  qui  le  fît  élever, 
pour  garantir  la  conservation  de  ce 
précieux  ouvrage  et  s'assurer  des  soins 
de  l'architecte  et  des  ouvriers  em- 
ployés à  le  dresser ,  avait  fait  attacher 
son  fîls  au  sommet  de  l'obélisque. 

Si  les  rois  grecs ,  successeurs  d'A- 
lexandre en  Egypte,  les  Ptolémées , 
n'exécutèrent  pas  de  nouveaux  obélis- 
ques ,  ils  ornèrent  avec  les  anciens 
les  villes  qu'ils  fondèrent  ou  qu'ils 
agrandirent. 

Quand  l'Egypte  fut  réduite  au  rang 
de  province  romaine ,  Ausiuste  com- 
prit combien  ses  dépouilles  si  mo- 
numentales pouvaient  répandre  d'é- 
clat sur  la  ville  éternelle,  et  il  fit 
transporter  à  Rome  les  deux  obélis- 
ques d'Héliopolis.  Caïus  Caligula  en 
demanda  un  troisième ,  et ,  au  rapport 
de  Pline,  la  mer  n'avait  jamais  porté 
un  vaisseau  d'aussi  colossales  dimen- 
sions ,  que  celui  gui  fut  construit 
pour  cette  entreprise.  D'autres  em- 
pereurs imitèrent  l'exemple  d'Auguste; 
onze  obélisques  entiers,  et  les  frag- 


ments de  plusieurs  autres  subsistent 
encore  à  Rome;  on  en  trouve  aussi  à 
Veiletri,  Bénévent,  Florence,  Catane, 
Arles  ;  Constantin  et  Théodose  en  or- 
nèrent l'hippodrome  et  le  palais  im- 
périal de  Constantinople.  Des  préfets 
romains  en  Egypte  y  firent  faire  des 
obélisques  où  leurs  louanges  étaient 
écrites  en  caractères  hiéroglyphiques , 
et  les  envoyèrent  à  Rome ,  ou  on  les 
voit  encore. 

Le  mot  français  obélisque,  qu'on  a 
familièrement  remplacé  par  celui  d'ai- 

fuille,  est  le  \st\nobeliscus,  diminutif 
u  grec  obelos ,  broche.  Le  mot  obé- 
lisque signifie  Aonc petite  broche,  bro- 
chette^ et  l'on  attribue  aux  Grecs  d'A- 
lexandrie, hommes  d'un  esprit  caus- 
tique et  malin,  d'avoir  donné  cette 
singulière  dénomination  à  ces  masses 
colossales  de  granit;  il  y  en  a  de  plus 
de  cent  pieds  de  longueur. 

Tant  qu'on  ignora  la  véritable  des- 
tination des  obélisques,  l'esprit  de 
système  ne  s'épargna  pas  pour  la  de- 
viner au  moyen  des  plus  arbitraires 
étymologies  de  ce  simple  mot  grec.  On 
les  supposa  consacrés  au  soleil.  On  y 
vit  aussi  des  colonnes  ou  autels  des 
dieux ,  des  doigts  ou  des  rayons  du  so- 
leil, des  gnomons,  ou  des  symboles 
du  cours  de  cet  astre. 

Les  obélisques  sont  des  monuments 
essentiellement  historiques ,  placés  au 
frontispice  des  temples  et  des  palais , 
annonçant  par  leurs  inscriptions  le 
motif  de  la  fondation  de  ces  édifices  , 
leur  destination  et  leur  dédicace  à  une 
ou  plusieurs  des  divinités  du  pays  ;  les 
inscriptions  des  obélisques  donnent  les 
détails  des  constructions ,  le  nom  et  la 
filiation,  des  princes  qui  les  élevèrent; 
ils  indiquent  les  accroissemeri.ts  ou  les 
embellissements  exécutés  par  les  soins 
de  chacun  d'eux,  et  par  là,  l'époque 
relative  de  chaque  partie  de  l'édifice  ; 
enfin,  les  obélisques  eux-mêmes  sont 
mentionnés  dans  ces  inscriptions 
parmi  les  autres  actes  de  la  piété  des 
Pharaons. 

On  voit  par  notre  planche  14  com- 
ment les  Égyptiens  employèrent  les 
obélisques  ;  toujours  accouplés  ,  ils 
n'eurent  jamais  l'idée  d'en  placer  un 


EGYPTE.  '  79 


seul  au  milieu  d'un  vaste  espace  où  il 
devait  s'éclipser.  Deux  obélisques  s'é- 
levaient en  avant  du  pylône  ou  entrée 
principale  d'un  temple  :  ils  annon- 
(jgient  majestueusement  l'édifice  et 
étaient  les  premiers  insignes  de  la 
gloire  du  prince  qui  l'avait  construit 
en  l'honneur  des  dieux  de  la  contrée. 
Nous  préciserons  davantage  les  notions 
essentielles,  relatives  aux  obélisques  , 
et  nous  ajouterons  infailliblement  à 
leur  intérêt,  en  les  appliquant  spécia- 
lement à  la  description  de  l'obélisque 
de  Louqsor ,  si  heureusement  trans- 
porté à  Paris  et  destiné  à  l'ornement 
d'une  de  nos  places  publiques. 

Le  village  de  Louqsor  est  une  portion 
du  territoire  de  Thèbes ,  sur  la  rive 
droite  du  îsil.  Des  ruines  étendues  y 
attirent  le  voyageur,  et  c'est  vers 
leur  extrémité" nord  que  se  présente 
l'entrée  pittoresque  du  palais ,  figurée 
dans  son  état  primitif  sur  notre  plan- 
che 14.  C'est  un  pylône,  composé  de 
deux  massifs  p}Tamidaux  entre  les- 
quels une  porte  est  ménagée  ;  celle  du 
palais  de  Louqsor  n'a  pas  moins  de 
cinquante-deux  pieds  de  hauteur;  elle 
est  surmontée  d'une  corniche  élégante; 
les  pylônes  ont  dix-huit  pieds  de  plus 
d'élévation  et  quatre-vingt-douze  pieds 
d'étendue  de  chaque  coté  de  cette 
porte. 

En  avant  du  pylône  étaient  quatre 
statues  colossales  ,  chacune  d'environ 
quarante  pieds  de  hauteur  et  d'un  seul 
bloc,  et  en  avant  des  colosses  les 
obélisques  de  granit  rose. 

Les  sujets  sculptés  en  bas-reliefs 
sur  le  pylône  sont  d'un  très-grand  in- 
térêt historique.  L'immense  surface 
de  chacun  de  ces  deux  massifs  est 
couverte  de  sculptures  d'un  très-bon 
style,  sujets  tous  militaires  et  de  plu- 
sieurs centames  de  personnages.  C'est 
le  roi  Rhamsès-le-Grand  (Sesostris), 
assis  sur  son  trône  au  milieu  de  son 
camp  ,  oij  il  reçoit  les  chefs  militaires 
et  des  envoyés 'étrangers  ;  on  y  voit 
les  détails  du  camp  ,  les  bagages ,  ten- 
tes, fourgons,  etc.,  etc.;  en  dehors  , 
l'armée  égyptienne  est  rangée  en  ba- 
taille, les  chars  de  guerre  à  l'avant ,  à 
l'arriére  et  sur  les  lianes;  au  centre. 


les  fantassins  régulièrement  formés 
en  carrés.  Sur  le  massif  de  gauche 
sont  figurés  une  bataille  sanglante,  la 
défaite" des  ennemis,  leur  poursuite  , 
le  passage  d'un  fleuve,  la  prise  d'une 
ville ,  et  on  amène  ensuite  les  prison- 
niers ,  etc.  • 

Ces  deux  tableaux  ont  environ  cin- 
quante pieds  chacun;  ils  sont  précédés 
par  les  deux  obélisques  qui  frappent  d'a- 
bord l'esprit  du  voyageur  ;  on  peut  se 
faire  une  idée,  quoique  bien  faible,  de 
leur  effet  dans  l'ensemble  de  ces  im- 
menses constructions,  parla  vue  res- 
taurée de  la  façade  du  monument  telle 
qu'elle  était  aux  temps  de  la  splen- 
deur de  l'Egypte.  {\oy.  pi.  14.) 

Une  carrière  de  granit  rose  de  la 
plus  belle  qualité ,  située  à  Syène  , 
vers  la  frontière  méridionale  de  l'E- 
gypte, à  la  première  cataracte,  a 
fourni  la  matière  des  deux  obélisques. 
Ils  sont  tous  deux  d'un  seul  morceau 
ou  monolithes.  Les  surfaces  ont  reçu 
un  poli  parfait  et  brillant  ;  les  arêtes 
sont  vives  et  bien  dressées ,  mais  les 
faces  de  l'obélisque  ne  sont  point 
exactement  planes.  Elles  ont  à  l'ex- 
térieur une  convexité  de  quinze  lignes , 
et  si  régulièrement  exécutée ,  qu'on 
ne  saurait  y  voir  qu'une  preuve  de 
la  science  de  l'architecte. 

On  peut  diviser  l'obélisque  en  deux 
parties  :  1°  le  prisme  quadrangulaire 
ou  fût,  comprenant  toute  la  partie  du 
monument  depuis  sa  base  jusqu'au 
pyramidion  ;  2°  le  pyramidion ,  qui 
est  la  portion  taillée  en  forme  de  py- 
ramide et  qui  surmonte  le  prisme  ou 
fût. 

Les  dimensions  générales  de  l'obé- 
lisque ont  été  reconnues  comme  il  sait  : 

pieds,  pouc.  lij. 

Hauteur  totale  de  l'o- 
bélisque      70      3      5 

Plus  grande  largeur  a 
la  hase  {face  nord)...      7      6      3 

Plus  grande  largeur 
à  la  basé  du  pyrami- 
dion {faces  est  et  ouest)      5      4      4 

Le  poids  total  du  monolithe  est 
évalué  à  220,528  kilogrammes  (  4457 
quintaux),  et  avec  le  revêtement  en 
bois  pour  le  transport,  le  poids  du 


L'UNIVERS. 


monument  arrive  à  5000  quintaux. 

L'obélisque  était  posé  sur  un  dé 
carré,  en  granit,  dont  la  surface  a 
été  trouvée ,  par  les  fouilles ,  à  3°" 
«C  au-dessous  du  sol  actuel ,  et  qui 
a  été  mis  à  découvert  jusqu'à  une  pro- 
fondeur de  1°"  60".  On  a  reconnu  que 
ce  dé  a  été  dégradé  par  la  nature,  et 
il  n'offre  quant  à  l'extérieur  qu'une 
croûte  friable  et  scoriée.  Les  faces  sud 
-et  nord  étaient  autrefois  ornées  de 
•quatre  cynocéphales  en  relief;  les  fa- 
ces ouest  et  est  étaient  aussi  occupées 
par  un  autre  sujet  sculpté. 

Le  dé  en  granit  était  posé  sur  des 
constructions  en  pierres  de  grès ,  et  la 
conservation  du  monument  dans  son 
état  primitif  jusqu'à  nos  jours  en  mon- 
tre sufUsamment  la  solidité.  Tous  les 
grands  édifices  égyptiens  encore  subsis- 
tants sont  construits  avec  le  même 
grès  ;  on  le  tirait  des  carrières  de  Sil- 
silis,  dont  l'exploitation  est  historique- 
ment prouvée  pour  des  temps  bien 
antérieurs  à  Sésostris. 

Les  quatre  faces  de  l'obélisque  sont 
couvertes  d'inscriptions  en  caractères 
hiéroglyphiques.  TJn  léger  examen sufût 

{)our  faire  voir  que ,  sur  chacune  d'el- 
es ,  les  signes  sont  rangés  symétrique- 
ment pour  composer  trois  colonnes 
perpendiculaires,  bien  distinctes,  et 
formant  ainsi  trois  inscriptions ,  trois 
phrases  sur  chaque  face.  Cette  dis- 
tinction est  encore  plus  tranchée  par 
la  manière  dont  chaque  colonne  a 
été  exécutée;  sur  toutes  les  faces,  les 
caractères  de  l'inscription  du  milieu 
sont  sculptés  en  bas -relief  dans  le 
creux ,  à  une  profondeur  de  plus  de 
cinq  pouces,  et  parfaitement  polis; 
les  hiéroglyphes  des  deux  colonnes  la- 
térales ont  une  profondeur  moitié 
moindre,  et  sont  seulement  piqués  à 
la  pointe.  L'œil  est  satisfait  a'une  op- 
position qu'il  saisit  facilement  et  qui , 
par  la  variété  des  tons  et  des  reûets  , 
prévient  toute  confusion  dans  l'ordre 
et  l'expression  de  ces  signes  nombreux, 
admirable  tableau  sculpté  avec  la  der- 
nière précision  ,  et  dans  lequel  chaque 
signe  joint  à  la  beauté  et  au  fini  du 
travail  la  plus  grande  pureté  de  dessin. 
Le  nombre  total  des  signes  sculptés 


sur  l'obélisque  s'élève  à  IGOO;  ce  sont 
autant  de  portraits  fidèles  des  objets 
figurés,  et  l'on  comprend  que  cette 
fidélité ,  cette  science  complète  d'une 
iconographie  qui  pouvait  embrasser 
tous  les  objets  de  l'univers  matériel , 
était  dans  les  inscriptions  égyptiennes 
une  condition  essentielle  et  fondamen- 
tale, puisque  chacun  de  ces  signes 
avait  un  sens  propre,  absolu,  et  que 
toute  incertitude  sur  la  nature  de 
l'objet  figuré  l'aurait  privé  aussitôt  de 
son  expression  comme  signe  d'écriture, 
et  aurait  jeté  de  la  confusion  dans  l'or- 
dre et  l'exposition  graphique  des  idées. 
Cette  condition  essentielle  de  l'écriture 
sacrée  égyptienne  explique  la  perfec- 
tion des  sculptures  hiéroglyphiques, 
et  l'examen  de  celles  de  l'obélisque  de 
Louqsor,  exécutées  sur  une  roche  aussi 
dure,  aussi  solide,  on  pourrait  dire 
inaltérable,  composée  d'au  moins  trois 
substances  cristallisées  ,  intimement 
adhérentes,  et  également  rebelles  au 
ciseau,  doit  nous  donner  une  haute 
idée  de  l'art ,  des  artistes  et  des  pro- 
cédés mécaniques  auxquels  nous  som- 
mes redevables  d'un  pareil  monument. 

Ses  inscriptions  nous  en  font  con- 
naître l'objet  et  la  destination  ;  la  piété 
du  prince  illustre  qui  éleva  le  palais 
de  Louqsor  s'y  révélait  dès  l'approche 
de  cet  édifice  à  la  fois  civil  et  religieux, 
et  les  deux  obélisques  y  sont  expres- 
sément figurés  et  mentionnés ,  ainsi 
que  la  vaste  et  somptueuse  construc- 
tion dont  ils  décoraient  le  frontispice. 

Quant  au  texte  des  inscriptions ,  on 
peut  diviser  l'ensemble  de  celles  de 
chaque  face  de  l'obélisque,  en  trois 
parties  : 

1°  Immédiatement  au-dessous  du  py- 
ramidion ,  le  bas-relief  des  offrandes 
qui  occupe  toute  ta  largeur  de  chaque 
face. 

2°  En  tête  de  chaque  colonne  d'hié- 
roglvphes  ,  un  encadrement  surmon- 
té de  la  ligure  de  l'épervier  sym- 
bolique avec  la  coiffure  royale,  et 
terminé  en  franges  à  sa  partie  infé- 
rieure ;  on  peut  donner  à  cet  encadre- 
ment le  nom  de  bannière  royale;  il 
renferme  les  titres  honorifiques  et  va- 
riés des  princes  nommés  dans  les  obé- 


f.GYPTE. 


81 


lisques,  et  on  le  trouve  ligiiré  isolé- 
ment à  côté  des  rois  égyptiens ,  dans 
des  représentations  de  ceréinonies  re- 
ligieuses ou  civiles. 

3°  Vinscription  proprement  dite, 
dont  les  signes,  divises  en  trois  colonnes 
parallèles ,  et  écrits  les  uns  au-dessous 
des  autres  isolément  ou  par  groupes , 
ibrinent  trois  inscriptions  verticales 
qui  se  lisent  de  haut  en  bas. 

En  général ,  un  obélisque  dont  les 
quatre  faces  ne  portent  qu'une  inscrip- 
tion médiale  chacune ,  ne  mentionne 
que  le  souverain  qui  le  dédia  ;  quand 
il  y  a  trois  inscriptions,  c'est  un  roi 
no'stérieur  à  celui-ci  qui  a  fait  ajouter 
les  deux  inscriptions  latérales. 

Quelques  groupes  de  signes  sont  en- 
fermés dans  un  encadrement  dont  les 
contours  sont  uniformes  et  réguliers. 
Ces  encadrements  se  nomment  cartou- 
ches et  méritent  une  attention  toute 
particulière ,  les  cartouches  donnant  à 
tous  les  monuments  où  il  s'en  trouve 
une  haute  importance  historique. 

On  entend  par  cartouche ,  des  grou- 
pes de  signes  hiéroglyphiques  renfer- 
més dans  de  petits  encadrements  com- 
posés de  deux  lignes  verticales  ou 
liorizontales ,  arrondies  par  le  haut  et 
par  le  bas ,  et  posés  sur  une  base  rec- 
tangulaire. 

On  trouve  enfermés  dans  les  cartou- 
ches :  r  les  noms  propres  des  divinités, 
ou  dieux-dynastes,  qui  furent  considé- 
rées comme  ayant  gouverné  l'Egypte  et 
le  monde  terrestre  à  l'origine  des  cho- 
ses ;  2°  les  noms  propres  et  les  prénoms 
royaux  des  rois  et  des  reines  qui  ré- 
gnèrent en  Egypte  ,  soit  nationaux  , 
soit  étrangers. 

Les  cartouches  de  l'obélisque  de  Pa- 
ris rappellent  les  noms  et  les  actions 
des  deux  rois  ;  mais  l'équité  de  l'his- 
toire peut  faire  la  part  à  chacun  d'eux. 
C'est  Rhamsès  II  qui  lit  extraire  l'o- 
bélisque des  carrières  de  Syène ,  qui  le 
fit  transporter  à  Thèbes,  qui  le  destina 
a  la  décoration  d'un  grand  édifice  qu'il 
est  difficile  de  désigner  aujourd'hui. 

Il  est  certain  que  cet  obélisque  de- 
vait consacrer  par  quatre  inscriptions  et 
transmettre  jusqu'à  nous  le  souvenir  de 
la  gloire  et  dfe  la  piété  de  Rhamsès  II  ; 

tV  Livraiu)n.  (ÉcYrTR.) 


trois  de  ces  inscriptions  furent  seules 
terminées.  Comment  ces  chants  de 
victoire  furent-ils  interrompus.'  La 
mort  surprit  Rhamsès  II  au  milieu  de 
ses  trophées. 

Rhamsès  III  ou  Sésostris  lui  suc- 
céda ;  il  édifia  ou  termina  le  Rhames- 
séion  de  Louqsor ,  adopta  les  obélis- 
ques commencés  par  son  prédécesseur, 
employa  à  y  rappeler  sa  propre  gloire, 
toute  la  place  que  Rhamsès  II  laissait 
inoccupée ,  c'est-à-dire  trois  faces  en- 
tières de  l'obélisque  qui  est  encore  à 
Louqsor,  une  face  entière  de  l'obélis- 
que de  Paris,  et  sur  chacune  des  trois 
autres  faces  terminées ,  comme  sur  la 
seule  que  le  nom  de  Rhamsès  occupait 
sur  l'autre,  la  place  nécessaire  aux 
deux  inscriptions  latérales  qui  subsis- 
tent sur  toutes  les  faces  également. 

Sur  l'obélisque  de  Paris  les  travau-c 
des  deux  rois  sont  ainsi  distribués  : 

I^^,.-7  /  Rhamsès  Il.l'inscrip- 
5^^'      tion  médiale; 
^^p      Rhamsès  III,  les 2  in- 
'     '    scriptions  latérales. 

Face  o^lest,  Rhamsès  III,  les  3  in- 
scriptions. 

De  plus,  Rhamsès  III  fit  dresser 
cet  obélisque  et  graver  son  nom  sous 
le  plan  de  la  base,  et  sur  toutes  les 
parties  du  piédestal  oîi  ce  nom  pouvait 
être  placé  comme  ornement  ou  comme 
renseignement  historique. 

Enfin,  et  pour  multiplier  encore  ces 
renseignements  pour  une  postérité  qui 
devait  s'étendre  jusqu'à  la  génération 
présente ,  et  qu'il  était  dans  la  desti- 
née de  la  France  de  perpétuer  par  sa 
munificence,  Sésostris  fit  écrire  sur  la 
face  nord  du  monolithe  laissé  à  Louqsor, 
que  lui,  seigneur  de  la  région  d'en 
haut  et  de  la  région  d'en  bas  (la  Haute 
et  la  Basse-Egypte),  Germe  (fils)  des 
dieux  et  des  déesses.  Seigneur  du 
monde,  Soleil  gardien  de  la  vé- 
rité ,  APPROUVÉ   PAR  PhRÉ,  a  JcÙt 

ces  travaux  (le  Rhamesséion  de  Louq- 
sor )  pour  son  père  Àmon^Ra,  e^qull 
a  érigé  ces  deux  grands  obélis- 
ques EN  pierre  devant  le  Rhames- 
séion de  la  ville  d'Ammon  (Thèbes). 
Sésostris  termina  donc  ce  grand  ou- 
vrage commencé  par  son  prédécesseur , 


ft2 


L'UNIVERS. 


et  ce  concours  de  deux  rois  à  l'achè- 
vcnjent  de  ces  admirables  monuments 
fournit,  pour  leur  histoire,  des  notions 
chronologiques  assez  précises. 

Le  règne  de  Rhamsès  II,  qui  fit 
commencer  ces  obélisques ,  remonte  à 
l'an  1580  avant  l'ère  chrétienne;  il 
n'existe  pas  de  monuments  avec  des 
dates  postérieures  à  la  quatorzième 
année  de  ce  règne ,  qui  finit  bientôt 
après  ;  ce  fut  donc  vers  l'an  1570  que 
ces  obélisques  furent  entrepris  par 
Rhamsès  II ,  après  qu'il  eut  châtié  les 
impurs  en  Afrique  et  en  Asie,  comme 
le  disent  ses  inscriptions. 

Sésostris  succéda  à  son  frère  vers 
l'an  1565  ;  il  édifia  ou  continua  le  pa- 
lais de  Louqsor,  et  un  tel  ouvrage 
exigea  bien  des  années;  sur  les  bas- 
reliefs  du  pylône,  qui  est  le  frontispice 
même  du  palais  {pi.  14  ) ,  Sésostris  fit 
sculpter  en  grand  sa  campagne  contre 
les  Asiatiques ,  et  les  inscriptions  lui 
donnent  pour  date  la  cinquième  année 
du  règne  de  ce  roi  ;  les  obélisques  ne 
furent  élevés  qu'après  ce  pylône  ;  on 
peut  donc  les  supposer,  dès  l'an  1550, 
a  la  place  où  ils  ont  bravé ,  pendant 

Krès  de  3,400  ans,  le  temps  et  les 
ommes. 

Qu'il  nous  soit  permis  de  dire  que 
leur  destin  est  bien  changé:  monu- 
ments nationaux  et  sacrés  sur  les 
rives  du  Nil ,  ils  ne  seront  plus ,  sur 
celles  de  la  Seine ,  que  des  aiguilles 
de  granit  dont  l'antiquité ,  l'origine  et 
la  magnificence  peuvent  concourir  à 
l'éclat  que  les  prodiges  des  arts  répan- 
dent sur  une  civilisation  éclairée. 

Les  inscriptions  célèbrent  à  la  fois 
la  gloire  des  deux  rois ,  leurs  victoi- 
res ,  leur  piété ,  et  rappellent  spéciale- 
ment que  ce  sont  eux  qui  ont  élevé 
ces  magnifiques  édifices  en  l'honneur 
du  grand  dieu  de  Thèbes,  auquel  ils  les 
ont  consacrés  :  c'était  là  la  véritable  des- 
tination des  obélisques,  monuments 
singuliers ,  dont  l'invention  tout  égyp- 
tienne a  pour  caractère  propre  une 
grandeur  colossale  et  une  éternelle 
aurée. 

Les  inscriptions  hiéroglyphiques 
concernent  les  deux  rois  ^ui  ont  con- 
couru à  l'élévation  de  l'obélisque ,  et  il 


nous  suffira  ici ,  pour  donner  une  idée 
du  contenu  des  inscriptions  de  ce 
genre,  de  mentionner  celles  qui  rap 
pellent  Rhamsès  III ,  Sésostris.  Toute 
la  face  ouest  de  l'obélisque  lui  appar- 
tient, étant  demeurée  vide  par  la  mort 
de  Rhamsès  IL 

Dans  le  bas-relief  des  offrandes 
de  la  face  ^ui  regardait  l'ouest ,  Sé- 
sostris, coiffé  du  pschent  complet, 
symbole  de  son  autorité  sur  la  Haute 
et  sur  la  Basse-Egypte  ,  et  surmonté 
du  globe  ailé  du  soleil ,  fait  au  grand 
dieu  éponyme  de  Thèbes ,  à  Amon-ra, 
l'offrande  du  vin. 

Aux  louanges  d'usage ,  la  colonne 
médiale  ajoute  que  Sésostris  est  le  fils 
préféré  du  roi  des  dieux,  celui  qui, 
sur  son  trône  ,  domine  sur  le  monde 
entier.  On  mentionne  le  palais  qu'il  a 
fait  élever  dans  l'ôph  du  midi  (  la 
partie  méridionale  de  Thèbes).  Le  ti- 
tre de  bienfaisant  lui  est  donné  dans 
l'inscription  de  droite,  qui  ajoute: 
«  Ton  nom  est  aussi  stable  que  le 
«  ciel  ;  la  durée  de  ta  vie  est  égale  à 
«  la  durée  du  disque  solaire.  »  Sésos- 
tris porte ,  dans  la  bannière  de  l'in- 
scription de  g'aî^cA^e,  le  titre  de  chéri  de 
la  déesse  de  la  vérité,  et,  avec  d'au- 
tres louanges  très-ordinaires  dans  le 
protocole  royal  égyptien,  cette  in- 
scription proclame  Rhamsès  III  «  l'en- 
«  gendre  du  roi  des  dieux  pour  pren- 
«  are  possession  du  monde  entier.  » 
Les  trois  colonnes  de  cette  face  sont 
uniformément  terminées  par  le  car- 
touche nom  propre  du  roi ,  le  fils  du 
Soleil ,  le  chéri  d'Ammon  Rhamsès. 

A  la  Face  Sud,  la  bannière  et  1'»»- 
scription  de  la  colonne  de  droite  pro- 
clament Sésostris  «  l'Aroéris  puissant, 
«  ami  de  la  vérité,  roi  modérateur, 
«  très-aimable  comme  Thmou ,  étant 
«  un  chef  né  d'Ammon,  et  son  nom 
«  étant  le  plus  illustre  de  tous-.  »  Sur 
la  colonne  de  gauche ,  on  lit  dans  la 
bannière  :  «  L'Aroéris ,  roi  vivant 
«  des  régions  d'en  haut  et  d'en  bas, 
«  enfant  d'Ammon;  »  Vinscription 
donne  à  Sésostris  le  titre  de  roi  direc- 
teur, mentionne  ses  ouvrages,  et  ajoute 
qu'il  est  «  grand  par  ses  victoires ,  fils 
«  préféré  du  soleil  dans  sa  royale  de- 


EGYPTE. 


"  njeure,  le  roi  (ses  prénoms  et  nom 
"  propre  ),  celui  qui  réjouit  Tlièbes , 
«  comme  le  firmament  du  ciel,  par 
<■  des  ouvrages  considérables  pour 
«  toujours.  » 

A  la  Face  Est  ,  la  bannière  de  la 
colonne  de  gauche  est  remarquable 
par  le  grand  nombre  de  signes  qui 
composent  sa  légende ,  qui  signifie  : 
«  L'Aroéris  puissant,  le  grand  des 
«  vainqueurs  ,  combattant  sur  sa 
«  force.  ')  Vmscription  nomme  Sé- 
sostris  grand  conculcateur,  le  seigneur 
des  victoires ,  qui  a  dirigé  la  contrée 
entière,  et  qui  est  très-aimaWe.  Enfin, 
la  bannière  qui  surmonte  l'inscrip- 
tion de  droite  annonce  que  Sésostris 
est  «  l'Aroéris  fort,  puissant  dans  les 
«  grandes  panésyries  (  assemblées  ci- 
«  viles  ou  religieuses  ) ,  l'ami  du 
«  monde,  et  le  roi  modérateur.  »  L'in- 
scription ajoute,  comme  pour  com- 
bler la  mesure  des  éloges ,  qu'il  est 
aussi  «  le  prince  des  grands ,  jouissant 
«  du  pouvoir  royal  comme  ïhmou , 
«  et  que  les  chefs  des  habitants  de  la 
o  terre  entière  sont  tous  sous  ses  san- 
«  dales.  » 

Les  inscriptions  latérales  de  la  face 
nord  n'expriment  pas  de  moins  magni- 
fiques éloges  :  dans  celle  de  gauche , 
la  bannière  qualifie  le  roi  de  Aroéris 
puissant,  gardien  des  vigilants,  et 
l'inscription  rappelle  sa  force  et  ses 
victoires,  ainsi  que  sa  gloire  dans  la 
terre  entière.  Dans  la  colonne  de 
droite,  c'est  le  fils  chéri  de  la  vérité; 
c'est  un  second  dieu  Mandou ,  dont  il 
est  le  fils  ;  et  le  monde  entier  a  trem- 
blé par  ses  exploits. 

Le  dé  et  toutes  les  parties  du  sou- 
bassement portent  uniformément  le 
nom  de  Sésostris  :  combien  l'antique 
renommée  de  ce  roi  qui  date  aujour- 
d'hui de  trois  mille  quatre  cents  ans, 
n'ajoute-t-elle  pas  de  merveilleux  in- 
térêt à  un  tel  monument  !  Ce  prince , 
en  effet ,  illustra  son  nom  et  son  rè- 
gne par  les  éminents  services  qu'il 
rendit  à  son  pays  dans  les  camps  com- 
me dans  la  cité;  il  fut  à  la  fois  grand 
conquérant  et  sage  législateur  ;  il  con- 
nut la  véritable  gloire,  fondée  sur  le 
respect  que  la  victoire  impose  aux  en- 


nemis ,  et  sur  l'amour  que  la  prospé- 
rité de  la  patrie  inspire  aux  citoyens; 
il  l'enrichit  de  la  dépouille  de  vingt 
peuples  rivaux  ou  jaloux  ;,  il  ajouta  à 
toutes  les  merveilles  de  l'Egypte  et  de 
la  Nubie,  d'autres  monuments  non 
moins  dignes  de  ce  nom.  Il  voulut 
aussi ,  par  dès  soins  presque  minu- 
tieux ,  s'assurer  la  gloire  d'avoir  érigé 
les  deux  obélisques  de  Louqsor,  com- 
me s'ils  devaient ,  par  leur  inaltérable 
solidité,  réaliser  les  promesses  surhu- 
maines que  les  prêtres  de  l'Egypte 
lui  firent  au  nom  de  leurs  dieux  ,  qui 
ne  sont  déjà  plus.  Les  obélisques  de 
Sésostris  leur  survivent  depuis  quinze 
siècles  ,  et ,  par  une  ovation  nouvelle, 
la  civilisation  moderne  rajeunit  à  ja- 
mais et  la  gloire  de  Sésostris  et  l'an- 
tique illustration  de  l'Egypte.  La 
France  s'y  emploie  avec  succès  en  les 
associant  à  sa  propre  renommée,  et  il 
entre  sans  doute  dans  l'accomplisse- 
ment de  ce  devoir  un  juste  sentiment 
de  reconnaissance,  car  les  sciences, 
source  première  de  nos  prospérités, 
nous  sont  aussi ,  comme  la  lumière  , 
arrivées  de  l'Orient. 

Ce  n'est  pas  moins  un  spectacle 
des  plus  surprenants ,  et  par  cela  même 
bien  digne  de  notre  époque,  qui  est  celle 
des  plus  extraordinaires  coïncidences  , 
que  ce  monument  inaltérable  d'une 
gloire  qui  semble  défier  le  temps ,  et 
l'envie  plus  cruelle  que  lui ,  s'élevant 
sur  une  des  places  de  la  capitale  de  la 
France ,  c'est-à-dire  sur  les  cendres  a 
jamais  refroidies  des  générations  gau- 
loises ,  romaines ,  grecques  et  égyp- 
tiennes. 

Que  d'histoire  entre  Sésostris  et 
nous,  et  c'est  le  génie  des  arts  qui  a 
jalonné  cet  espace  par  ses  merveilles  ! 
Les  armes  d'Achille  avaient  servi  à 
plusieurs  générations  de  héros ,  pour- 
quoi le  même  monument  ne  servirait- 
il  pas  à  plusieurs  triomphes?  Qu'il  me 
soit  permis  de  le  répéter  ici  :  aura- 
t-on  bien  tout  fait ,  quand  l'obélisque 
de  Sésostris  sera  convenablement 
dressé  sur  une  de  nos  places  publi- 
ques, et  doit-il  suffire  a  la  saiisfao- 
tion  du  gouvernement  de  l'y  montrer 
comme  une  difficulté  vainoie ,  comme 

6. 


L'UWIVEP.S. 


un  tour  de  force  très-périlleux  de  no- 
tre mécanique  moderne  ,  qui  aura 
Timmense  mérite  d'avoir  élevé  sur  un 
piédestal  une  pierre  du  poids  de  quel- 
ques milliers  de  quintaux?  et  ne  vien- 
dra-t-ii  à  l'esprit  ou  au  cœur  d'aucune 
des  personnes  dont  la  voix  a  quelque 
autorité  dans  les  conseils  du  prince 
ou  dans  ceux  de  la  nation ,  que  cette 
pierre  peut  être  animée  par  d'illustres 
souvenirs,  consacrée  par  un  sentiment 
religieux  et  national  à  la  mémoire 
des  enfants  de  la  France  morts  pour 
sa  gloire  dans  ce  même  désert  d'où 
l'obélisque  vient  d'être  arraché?  Tout 
le  monde  comprendrait  très-clairement 
cette  pieuse  résolution  de  la  France, 
qui ,  au  prix  du  sang  de  ses  enfants , 
ayant  délivré  d'une  ""mortelle  oppres- 
sion et  relevé. à  jnmais  l'antique  re- 
nommée de  l'Egypte ,  en  consacrerait 
les  reliques  sur  les  bords  de  la  Seine 
aux  mânes  de  ses  héros  abandonnés 
sur  les  rives  du  Kil. 

Qu'une  loi  ordonne  que  l'obélisque 
sera  élevé  en  mémoire  de  l'expédi- 
tion    FRANÇAISE    EN    ÉgYPTE  ,    Car 

elle  est  la  plus  mémorable  entreprise 
des  temps  modernes ,  par  son  objet , 
ses  moyens ,  l'illustration  des  noms 
qui  s'y  rattachent,  et  par  ses  nom- 
breux résultats  ,  les  uns  déjà  si  utiles 
à  la  prospérité  de  la  France ,  au  pro- 
grès des  peuples  du  Levant  vers  la 
civilisation,  et  les  autres  d'un  si  haut 
mtérêt  pour  la  véracité  des  annales  de 
la  philosophie  humaine. 

tJne  inscription  simple,  précise,  et 
très-intelligible  pour  tous  ,  dirait  : 

A  l'armée  d'orient 

QUI  OCCUPA 
L'EGYPTE  ET  LA  SYRIE 

EN  1798,  1799,  1800  et  1801. 
LOI  DU 

L'armée  d'Orient  grava  ses  vœux 
patriotiques  pour  la  France  sur  les 
rochers  de  ^yène,  à  la  frontière  ex- 
trême de  l'Egypte  vere  le  midi.  A  son 
tour  la  France  manifesterait  enfin  sa 
gratitude  envers  ces  phalanges  savan- 
tes et  guerrières  qui  portèrent  son 
nom  jusqu'aux  confins  de  la  INubie ,  et 


en  maintinrent  héroïquement  l'hon- 
neur et  la  renommée. 

Puissent  d'honorables  suffrages 
donner  un  jour  quelque  valeur  à^m 
vœu  sans  intérêt ,  et  qui ,  réalisé ,  ac- 
quitterait une  dette  sacrée  pour  la 
France  tant  qu'elle  restera  iidele  à  sa 
propre  gloire  ! 

Celle  de  l'empire  égyptien  ,  conmie 
sa  puissance,  se  révèlent  ici  par  la 
splendeur  du  trône  et  les  magnificences 
de  la  royauté.  Tant  d'éclat  ne  pouvait 
procéder  que  d'un  ordre  parfait,  et  un 
tel  ordre  dans  un  grand  état  suppose 
un  pouvoir  respecté  au  dehors ,  intel- 
ligent au  dedans,  passionné  pour  le 
bien  public,  en  dirigeant  toutes  les 
sources  vers  l'utilité  commune;  pro- 
fondément imbu  de  cet  esprit  de  mo- 
dération qui  est  le  secret  de  la  véri- 
table puissance  et  le  signe  d'une  rai- 
son éclairée  ;  imprimant  dans  tous  les 
cœurs  un  amour  ardent  pour  le  pays 
et  un  ferme  éloignement  pour  les  étran- 
gers; enfin,  assez  probe,  ou  assez 
heureux ,  pour  avoir  amené  une  na- 
tion nombreuse,  active  et  réfiéchie 
vivant  dans  l'abondance  du  nécessaire 
et  dans  les  profusions  d'un  luxe  per- 
fectionné, éminemment  morale,  re- 
ligieuse jusqu'à  la  superstition ,  adon- 
née avec  une  égale  ponctualité  à  ses 
f)laisirs  et  à  ses  devoirs ,  chérissant  ses 
ois ,  ses  princes  et  ses  magistrats  , 
plus  exigeante  peut-être  pour  ces  ver- 
tus mêmes,  à  cette  fusion  complète 
des  existences  individuelles  en  une  puis- 
sante nationalité,  et  pour  lui  avoir 
inspiré  cette  habitude  de  confiance  et 
de  soumission  qui  sont  l'ordre  même, 
et,  chez  les  peuples  civilisés,  un  té- 
moignage manifeste  de  l'affection  ré- 
ciproque des  princes  et  des  citoyens. 
Telle  fut  l'Egypte  dix-huit  cents  ans 
avant  l'ère  chrétienne;  les  monuments 
nous  l'apprennent  ;  on  n'a  exposé  jus- 
qu'ici que  les  résultats  les  plus  cer- 
tains tirés  des  tableaux  historiques 
dont  ces  monuments  sont  décorés.  Au  ; 
spectacle  de  tant  de  sagesse ,  unie  à 
tant  de  puissance,  l'imagination  s'é- 
lance curieusement  vers  ces  temps  pri- 
mitifs de  l'histoire,  et  y  recueille  avec 
orgueil  et  respect  ces  preuves  nom- 


l'GYPTE. 


breuses  de  rantiquitéde  la  sagesse  hu- 
liiaine;  et  nous  demandons  a  Dieu  et 
aux  hoiniiies  de  nous  dévoiler  les  mys- 
tères de  son  origine  ,  de  ses  expérien- 
ces ,  de  son  perfectionnement. 

La  nation  égyptienne  n'était  pas 
seule  au  n^onde  "duns  ces  temps  si  re- 
culés pour  nous  :  à  la  même  époque , 
de  grands  empires  se  partageaient  les 
terres  et  les  mers  de  l'Orient;  tous, 
mais  diversement,  civilisés. 

En  Afrique,  les  souvenirs  de  l'em- 
pire de  Méroé  remontent  au-delà  de 
cette  époque;  et  si  l'Egypte  fut  une 
émanation  de  la  civilisation  éthio- 
pienne, elle  ne  fut  point  infidèle  aux 
devoirs  de  la  reconnaissance,  et  par- 
venue au  plus  haut  période  de  sa  splen- 
deur, elle  confondit  sa  gloire  avec  ses 
origines  ;  les  monuments  de  style  égyp- 
tien et  de  la  domination  royale  égyp- 
tienne jalonnent  encore  en  Ethiopie 
un  espace  de  quatre  cents  lieues,  en 
remontant  le  >"il  au  midi  de  la  cata- 
racte de  Syène.  Dans  le  sanctuaire  de 
Semné,  au  sud  de  la  seconde  cataracte, 
le  roi  Osortasen ,  le  troisième  de  la 
XYir  dynastie  égyptienne ,  est  adoré 
comme  un  dieu.  Les  noms  d'Amosis , 
le  sixième  roi  de  la  même  dynastie , 
et  le  prédécesseur  inmiédiat  de  la 
XVIIP,  sont  inscrits  dans  les  bas- 
reliefs  religieux  du  même  temple.  Ce 
fut  Thouthmosis  III,  le  Mceris  de  cette 
même  XVIIF  dynastie,  qui  consacra 
ce  temple  au  dieu  ?ïil  et  au  roi  Csor- 
tasen,  l'un  de  ses  ancêtres  divinisé. 
Ce  même  Thouthmosis  éleva  d'autres 
édifices  royaux  et  sacrés  à  Contra- 
Semné,  à  Amada,  autres  lieux  de  la 
TS'ubie  ;  et  ces  témoignages  historiques 
nous  disent  assez  l'état  avancé  de  l'E- 
thiopie et  de  l'Egypte  dans  une  civili- 
sation analogue,  qiii  lit  Thèbes  d'abord 
rivale  et  ensuite  héritière  de  Méroé. 

Dans  l'Asie  orientale ,  l'empire  chi- 
nois en  était  déjà  alors,  et  depuis  plu- 
sieurs siècles ,  à  cette  civilisation  d'a- 
dultes ,  qui  n'était  pas  prédestinée  à 
la  virilité,  et  la  Chine  n'était  vrai- 
semblahlement  pas  inconnue  à  l'É- 
gvpte  ;  quelques  débris  de  l'industrie 
chmoise  ont  été  recueillis  sur  le  sol  de 
''"hcbes,  dans  des  fouilles  profondes; 


des  personnages,  indubitablement  chi- 
nois de  phjsicnomie  et  de  costume  , 
se  retrouvent  peints  par  des  Égyptiens 
au  nombre  des  peuples  étrangers  re- 
présentés dans  un  des  plus  anciens 
tombeaux  de  la  même  ville;  enfin,  les 
certitudes  historiques  dans  les  apnales 
de  la  Chine  remontent  à  plus  de  six 
siècles  au-delà  des  temps  de  la  restau- 
ration de  la  monarchie  égyptienne  , 
après  la  fin  des  Pasteurs. 
.  DèslerègnedelaXVIirdynastie,les 
l-]gyptiens  combattent  sur  terre  et  sur 
nier  contre  des  peuples  indiens  ;  les  ar- 
mes et  l'attirail  militaire  sont  sembla- 
bles des  deux  côtés  ;  les  bois  et  les  mé- 
taux ,  artistement  travaillés ,  s'y  mon- 
trent sous  mille  formes  diverses;  les 
chevaux etd'autres  animaux  y  sont  dans 
la  domesticité  de  l'homme  ;  des  chars 
de  guerre,  de  riches  costumes,  des 
villes  fortifiées ,  des  ponts  jetés  sur 
des  rivières  dans  le  pays  où  la  victoire 
a  conduit  l'armée  et  la  flotte  du  Pha- 
raon, annoncentdans  le paysoccupé  par 
ces  Indiens  toutes  les  ressources  d'une 
civilisation  .  non  moins  avancée  que 
relie  de  l'Egypte,  et  on  ne  saurait  re- 
fuser à  l'Inde  les  temps  historiques 
révélés  par  ces  rapprochements. 

A  Babylone ,  les  règnes  de  Béius 
et  de  INinus  étaient  déjà  anciens  ;  Se- 
miramis  était  morte  depuis  plus  d'un 
siècle;  depuis  le  même  temps  les  mer- 
veilles de  Bahvlone ,  ses  riches  palais  , 
ses  innombrables  canaux,  ses  ponts 
et  ses  quais  ,  annonçaient  la  splendeur 
de  l'empire  ;  cette  reine  illustre  avait 
élevé  de  vastes  édifices  dans  la  Médie  , 
dans  l'Assyrie,  étendu  sa  puissance 
au-delà  des"^  sources  du  Tigre,  et  fondé 
dans  la  Grande-Ariuénie ,  à  cent  cin- 
quante lieues  de  Babylone  ,  cette  ville 
de  Semiramacerte  (la  ville  de  Sémira- 
mis  ) ,  dont  l'existence  a  paru  fabu- 
leuse malgré  les  rapports  des  écrivains 
grecs  et  orientaux,  jusqu'au  moment 
où  des  découvertes  "toutes  récentes  , 
faites  sous  les  auspices  de  la  France , 
ont  fait  retrouver  sur  les  bords  du  lac 
de  '\^an  Iss  ruines  étendues  de  cette 
ville ,  de  ses  châteaux ,  et  les  vastes 
svringes  qui  furent  creusées  dans  les 
lîancs  de  la   montagne ,  et  qui  sont. 


L'UNIVERS. 


encore  tapissées  de  nombreuses  in- 
scriptions en  caractères  cunéiformes 
comme  ceux  des  inscriptions  de  Baby- 
lone,  et  en  style  assyrien.  C'est  là  en- 
core un  synchronisme  très-significatif 
pour  la  civilisation  égyptienne,  comme 
aussi  de  celle  de  Babylone ,  qui  eut, 
bien  des  siècles  après,  les  Chaldéens  et 
les  Perses  pour  héritiers  de  sa  splen- 
deur et  de  sa  puissance. 

Les  villes  de  la  Syrie  se  confédé- 
raient  du  temps  de  Moïse  ;  leur  fon- 
dation ,  leur  puissance  remontaient  à 
des  époques  antérieures  ;  les  courtiers 
un'versels  du  commerce  de  l'Orient, 
les  Phéniciens,  les  avaient  fondées, 
enrichies  et  agrandies  ;  ils  fréquen- 
taient toutes  les  régions  alors  con- 
nues ,  les  côtes  de  l'Egypte  sur  la 
mer  Rouge  et  la  Méditerranée;  des 
manuscrits  phéniciens  ont  été  trouvés 
mêlés  avec  des  papyrus.de  l'Egypte. 
Ainsi ,  pendant  que  l'Egypte  renais- 
sait à  son  ancien  état  avec  sa  XVIIP 
dynastie,  et  couvrait  de  nouveau  le 
sol  de  ses  villes  de  monuments  où  se 
déployait  à  l'envi  le  luxe  de  tous  les 
arts  ;  autour  d'elle ,  de  près  et  de  loin, 
le  même  avancement  de  l'intelligence 
humaine,  dirigé  et  soutenu  par  la 
pratique  des  arts ,  se  montrait  dans 
les  habitudes  sociales ,  dans  les  cou- 
tumes de  paix  et  de  guerre  de  plusieurs 
des  nations  de  l'Afrique  et  de  l'Asie  ; 
en  même  temps  se  montraient  aussi 
les  premiers  rois  hellènes  dans  notre 
Europe;  en  tous  ces  lieux  divers  à  la 
fois  le  génie  de  l'homme  accomplit  par 
sa  culture  sa  divine  destinée  ;  l'or  et 
la  puissance  se  montrent  partout,  mais 
à  l'Egypte  seule  le  privilège  de  la  sa- 
gesse dans  les  lois ,  et  comme  l'a  dit 
Bossuet,  «les  exemples  de  toute  bonne 
police  ;  »  réalisés  en  effet  par  la  com- 
binaison en  un  pouvoir  unique  d'in- 
lluences  diverses  ,  rivales,  mais  réci- 
proquement restrictives ,  et  forcément 
dirigées  par  la  puissance  de  l'habitude, 
l'influence  de  l'opinion  et  l'effet  des 
franchises  réservées  aux  castes  populai- 
res ,  vers  le  bien  général ,  le  culte  des 
dieux  et  la  dignité  humaine. 

Rien  de  pareil  n'exista  dans  les  ci- 
vilisations contemporaines. 


A  Méroé,  la  théocratie  avec  ses  om- 
brageuses exigences ,  et  autour  d'elle , 
des  peuplades  de  pasteurs  indomptées 
et  vagabondes. 

En  Chine,  l'égalité  civile  ouvrant  à 
tous,  par  la  voie  des  lettres,  par  la  pro- 
motion et  le  mariage,  l'accès  aux  pre- 
mières charges  de  l'état  et  la  partici- 
pation à  un  pouvoir  essentiellement 
despotique  par  sa  vétusté,  de  sa  na- 
ture imperfectible. 

Dans  l'Inde ,  l'inertie  flegmatique 
des  masses  les  précipitant  dans  cet 
éternel  et  contemplatif  repos  auquel 
un  pouvoir  mi-parti  civil  et  religieux 
les  condamnait  pour  son  propre  avan- 
tage. 

A  Babylone,  la  tyrannie  du  roi  et 
celle  des  satrapes  s'appropriant  avec 
une  ardeur  rivale  une  domination 
hiérarchiquement  tyrannique,  essen- 
tiellement féodale ,  de  laquelle  dépen- 
daient, corps  et  biens,  et  les  provinces, 
et  les  cités,  et  les  individus. 

A  Tyr,  à  Sidon,  au  contraire,  la  dé- 
mocratie commerçante,  des  rois  mar- 
chands ,  et  des  marchands  pour  rois  ; 
population  à  qui  le  tarif  des  bénéfices 
tenait  lieu  d'esprit  national  ;  qui , 
animée  d'un  patriotisme  de  comptoir, 
fondait  de  nouvelles  cités  ou  créait  des 
rois  nouveaux  sous  les  inspirations  du 
monopole ,  et  que  les  satisfactions  in- 
satiables du  lucre  pouvaient  seules 
éloigner  de  l'émeute  et  des  séditions  : 
misérable  clientelle  pour  tout  gouver- 
nement sage  et  prudent,  et  qui  sait 
que  l'homme,  nativement  doué  de  • 
sentiments  plus  impérieux  que  l'ab- 
jecte passion  des  intérêts,  cherche  ail- 
leurs que  dans  les  races  carthaginoises 
les  inspirations  du  patriotisme  et  les 
liens  des  devoirs  civiques. 

A  l'Egypte  donc  appartient  légiti- 
mement cette  renommée  de  science  et 
de  sagesse  que  lui  lit  unanimement  l'an- 
tiquité classique  tout  entière;  elle  est 
confirmée  par  l'idée  sommaire  que 
nous  venons  de  donner  de  ses  institu- 
tions sociales,  des  droits  et  des  devoirs 
qu'elle  avait  faits  à  la  royauté. 

XIV.  DE  LA  CLASSE  SACERDOTALE. 

On  sait  déjà,  nous  l'avons  dit ,  que 


EGYPTE. 


87 


(3  caste  sacerdotale  était,  à  proprement 
parler,  la  partie  instruite  et  savante 
(le  la  nation.  Elle  était  spécialement 
vouée  à  l'étude  des  sciences  et  au 
progrès  des  arts  ;  elle  était  chargée  en 
outre  des  cérémonies  du  culte,  de 
l'administration  de  la  justice,  de  l'é- 
tal)lissement  et  de  la  levée  des  impôts, 
invariablement  fixés  d'après  la  nature 
et  l'étendue  de  chaque  portion  de  ter- 
rain mesurée  d'avance;  enfin,  de  toutes 
les  branches  de  l'administration  ci- 
vile. 

Souveraine  dans  la  primitive  orga- 
nisation de  l'Egypte,  en  passant  au 
second  rang,  lorsqu'une  révolution 
l'obligea  de  céder  le  premier  au  roi 
créé  par  la  caste  militaire,  elle  con- 
serva néanmoins  la  plus  grande  partie 
de  son  influence ,  et,  sans  doute,  parce 
que  cette  influence  avait  été  fondée , 
dès  l'origine ,  sur  de  vastes  possessions 
territoriales  et  sur  de  grands  privilè- 
ges. La  caste  sacerdotale  était  consti- 
tuée en  effet  sur  le  principe  qui ,  dans 
toute  organisation  sociale ,  porte  avec 
lui,  et  lui  seul,  des  éléments  immua- 
bles de  solidité  et  de  durée,  sur  la 
propriété  territoriale.  Durant  le  règne 
des  pasteurs ,  et  de  la  XVII"  dynastie 
des  Pharaons,  une  famine  ravagea 
l'Egypte.  Ce  fut  pendant  le  ministère 
de  Joseph ,  et  l'on  peut  croire  à  une 
famine  dans  le  pays  le  plus  fertile , 
mais  où  la  certitude  des  récoltes  repo- 
sait sur  la  régularité  des  inondations 
du  fleuve,  et  l'entretien  régulier  des 
canaux,  en  un  mot,  sur  les  soins  at- 
tentifs et  expérimentés  de  l'adminis- 
tration publique,  puisque  cette  admi- 
nistration et  le  gouvernement  du  pays 
appartenaient  à  une  horde  de  barbares 
conquérants,  incapables  de  prévoyance 
et  ignorants  de  tout  précepte  d'ordre 
social.  L'histoire  biblique  de  cette  fa- 
mine nous  apprend  que  Joseph  acheta 
avec  ses  blés  de  réserve  toutes  les 
propriétés  particulières  et  fit  ainsi  le 
roi  maître  de  toutes  les  terres  de  l'É- 

§ypte,  excepté,  dit  la  Bible,  les  terres 
es  prêtres ,  qui  leur  avaient  été  don- 
nées par  le  roi  ;  et  les  prêtres,  ajoute 
l'historien  ,  furent  dispensés  de  l'o- 
l'iigation  de  vendre  leurs  terres  pour 


vivre,  parce  que  le  roi  leur  faisait  dis- 
tribuer du  bled  tiré  des  greniers  pu- 
blics. Il  est  donc  certain,  par  cette 
curieuse  et  antique  relation,  que, 
avant  l'invasion  des  pasteurs ,  ou 
hyk-shos,  c'est-à-dire,  plus  de  deu.x 
mille  ans  avant  l'ère  chrétienne,  la  " 
caste  sacerdotale  était  dotée  de  pro- 

[)riétés  territoriales  ;  ce  ne  furent  pas 
es  pasteurs  qui  imaginèrent  ce  moyen 
de  conservation  et  de  perpétuité  pro- 

Pre  en  Egypte  au  premier  corps  de  A., 
état,  ils  respectèrent  seulement  un  /  ■ 
usage  consacre  par  les  lois  et  par  le 
temps  ;  ils  le  respectèrent  dans  les  con- 
jonctures les  plus  favorables  à  leur  es- 
prit de  conquête ,  et  l'influence  de  la 
caste  sacerdotale  explique  suffisam- 
ment les  ménagements  qui  lui  furent 
alors  accordés.  Un  autre  privilège  pa- 
raît avoir  été  dès  l'origine  concédé  en 
même  temps  à  la  caste  sacerdotale  ;  ses 
propriétés  étaient  exemptes  d'impôt  ; 
toutes  les  terres  d'Egypte,  selon  l'his- 
toire précitée,  furent  taxées,  au  pro- 
fit du  fisc  royal  ,  au  cinquième 
de  leur  produit,  excepté  encore  les 
terres  sacerdotales,  qui  furent  libres 
de  tout  impôt  sous  les  rois  pasteurs. 
Elles  l'étaient  auparavant  sans  doute; 
et  nous  tirons  notre  pensée  de  l'uni- 
formité des  institutions  égyptiennes 
pour  toutes  les  époques,  car  il  en  étail 
ainsi  du  temps  de  l'annaliste  que  nous, 
consultons  :  «  Depuis  ce  temps  (  de- 
puis Joseph  )  jusqu'à  ce  jour ,  dit  | 
Moïse,  deux  siècles  après  Joseph,  on 
paya  au  roi  dans  toute  l'Egypte  le 
cinquième  du  produit  des  terres,  et 
ceci  est  comme  passé  en  loi  ;  excepté 
les  terres  sacerdotales,  qui  sont  affran- 
chies de  cet  impôt.  »  Les  temples,  c'est- 
à-dire  la  caste  sacerdotale ,  jouissaient 
donc  en  Egypte  de  cette  perpétuité  de 

Ï)Ossession  et  de  revenus  qui ,  s'ils  s'é- 
èvent  à  un  taux  considérable,  sont 
un  moyen  certain  d'autorité  et  d'in- 
fluence, moyen  dangereux  pour  l'or- 
dre public,  la  conservation  des  famil- 
les, la  prospérité  de  l'état,  et  contre  le- 
3uel  tant  d'utiles  exemples,  consignés 
ans  l'histoire  ancienne  et  moderne  , 
ont  consacré  une  résistance  nécessaire. 
La  splendeur  des  temples  et  la  pomp^ 


l-'UiMYERS. 


des  cérémonies  relii,Meiises  prouvent  as- 
sez que  le  sacerdoce  en  Egypte  posséda 
de  grandes  richesses  ;  et  il  est  certain 
que  le  produit  des  terres  n'en  fut  pas 
la  source  unique. 

Il  nous  est  parvenu  des  registres 
originaux  des  lecettes  faites  dans  les 
temples ,  et  ce  n'est  pas  sans  preuves 
qu'on  peut  affirmer  que  ces  recettes 
comprenaient  des  produits  autres  que 
les  revenus  des  domaines  sacerdotaux; 
des  redevances  diverses  étaient  payées 
en  nature  aux  temples  de  l'Egypte  ;  la 
piété  des  citoyens  ne  pouvait  pas  rester 
stérile ,  et  là  où  les  métaux  monnoyés 
n'existaient  pas,  les  produits  de  la 
terre  ou  de  l'industrie  devaient  être 
les  seules  valeurs  habituellement  en 
circulation  :  les  métaux  précieux  débi- 
tés au  poids  n'étaient  qu'une  sorte  de 
ces  mén>cs  valeurs.  Ces  registres  de 
recettes  pour  les  temples  consistaient 
en  feuillets  de  papyrus  arrangés  ou  en 
rouleaux ,  ou  en  registre  de  plusieurs 
feuillets  sur  lesquels  on  écrivait  sur  le 
recto  et  sur  le  verso.  Ces  registres 
portaient  sur  le  premier  feuillet  le 
protocole  entier  du  roi  régnant,  et 
l'année  de  son  règne  ;  les  articles  de 
recettes  y  étaient  ensuite  inscrits  jour 
par  jour  jusqu'à  la  fin  du  registre,  et 
un  scribe  du  temple  était  commis  à  la 
tenue  de  ce  registre.  Les  objets  reçus 
y  étaient  inscrits  à  mesure  qu'ils 
"étaient  déposés ,  et  le  nombre  en  était 
indiqué  en  chiffre  à  l'extrémité  de  la 
ligne;  on  additionnait  les  diverses 
recettes  par  mois  et  par  années.  Ces 
registres  étaient  écrits  en  écriture  hié- 
ratique ou  sacerdotale  ;  le  plus  com- 
plet des  manuscrits  hiératiques  de  ce 
genre  est  du  règne  du  Pharaon  Rljam- 
sès  V,  le  dernier  roi  de  la  dix-huitième 
dynastie,  qui  vivait  au  XV  siècle 
avant  l'ère  chrétienne.  Ce  registre  con- 
siste en  trois  fragments  formant  en- 
semble cinq  pages  à  peu  près  entières, 
et  ce  registre  appelé,  des  recettes 
sacrées ,  était  tenu  par  un  scribe  nom- 
mé Thoutmès;  le  protocole  du  ma- 
nuscrit annonce  qu'il  est  de  l'an  douze, 
et  le  premier  article  porte  la  date  du  16 
du  mois  de  paophis,  »  sous  la  divine 
providence  du  roi  du  peuple  obéissant, 


seigne'ir  du  monde ,  soleil  stabiliteur 
de  la  région  inférieure ,  approuvé  par 
Phtha,  fils  divin  du  soleil,  seigneur 
des  contrées,  Rhamsès  chéri  dAm- 
mon,  divin  président,  »  titres  officiels 
de  Rhamsès  V,  qui  est  aussi  l'un  des 
rois  Rhamsès  de  IManéthon  ;  et  c'est 
dans  ce  même  registre  qu'on  trouve 
mentionné  parmi  les  contribuables, 
un  individu  appartenant  à  la  demeure 
du  roi  divin ,  c'est-à-dire  un  habitant 
du  palais  bâti  par  un  autre  roi  à  ïhè- 
bes.  Un  autre  de  ces  registres  de  comp- 
tabilité ,  tenu  par  le  scribe  Mandou- 
mès,  est  presque  sans  lacunes  pour 
cinq  mois  consécutifs;  il  y  a  aussi 
parmi  les  personnes  qui  ont  payé  leur 
tribut,  un  nommé  Natdi-Amoun, 
homme  appartenant  à  la  demeure  du 
roi  Rhamsès  Mëiamoun  ;  les  officiers 
du  palais  n'étaient  donc  pas  exempts 
des  redevances  perçues  au  profit  des 
temples.  Un  autre  papyrus  en  rouleau, 
presque  complet ,  renferme  un  compte 
très  -  détaillé  d'objets  reçus  ou  livrés 
par  les  prêtres  chargés  "du  culte  du 
Pharaon  Rhamsès  X;  et  ici  il  y  a 
analogie  entre  ce  registre  et  les  autres 
pièces  comptables  relatives  aux  finan- 
ces des  temples,  le  culte  des  rois  étant 
assimilé  à  celui  des  dieux ,  et  les  re- 
cettes et  dépenses  faisant  également 
partie  de  la  comptabilité  des  temples 
où  leur  cuite  était  établi.  Enfin  on 
trouve,  sur  un  autre  registre ,  l'addi- 
tion en  un  total  des  recettes  faites 
pendant  six  années  de  suite,  qui  fai- 
saient la  durée  entière  d'un  règne,  et 
l'on  voit  par  ces  divers  détails,  d'a- 
bord toute  la  régularité  apportée  dans 
cette  partie  de  l'administration  publi- 
que ,  et  combien  elle  devait  être  con- 
sidérable ,  puisqu'il  en  subsiste  encore 
tant  de  traces  écrites  après  un  laps 
de  temps  de  plus  de  trois  mille  ans. 

Un  autre  document,  non  moins  au- 
thentique que  ces  registres ,  et  qui  est 
d'une  époque  intermédiaire ,  nous 
avertit  de  la  continuation  de  ces  pra- 
tiques administratives  de  la  vieille 
Egypte,  en  ce  qui  concerne  les  temples 
et  la  religion  de  l'état,  et  ajoute  encore 
d'utiles  notions  à  celles  qui  viennent 
d'être  exposées. 


ÉGYL'TE. 


Le  texte  de  rinscription  de  Rosette 
nous  donne,  en  effet,  sur  l'état  légal 
(le  la  caste  sacerdotale  et  l'administra- 
tion des  temples,  une  foule  de  rensei- 
f^nements  du  plus  haut  intérêt.  Outre 
leurs  revenus  propres  ,  les  temples 
percevaient  encore,  sur  les  autres  pro- 
priétés territoriales ,  des  taxes  en  blé 
et  en  argent  sur  les  terres  laboura- 
bles, et  des  taxes  en  nature  sur  la  vi- 
gne et  les  prairies.  On  ne  peut  énu- 
mérer  au  juste  les  diverses  sources  de 
])roduits  sur  lesquels  reposait  la  ri- 
chesse des  temples  ;  mais  les  prêtres 
louent  habituellement  les  rois  d'avoir 
pourvu  par  leur  autorité  à  ce  que  les 
droits  des  temples  fussent  maintenus 
dans  le  pays  selon  les  anciennes  lois , 
et  l'on  doit  comprendre  sans  peine  que 
les  lois  étaient  d'autant  plus  sacerdo- 
tales qu'elles  étaient  plus  anciennes, 
et  par  là  plus  empreintes  de  la  primitive 
puissance  de  la  caste.  Les  temples  per- 
cevaient donc  des  droits  sur  les  cho- 
ses et  sur  les  personnes;  la  dévotion 
des  rois,  influencée  par  les  prêtres, 
ne  manquait  pas  d'y  ajouter  encore 

Ear  des  dons  fréquents  et  considéra- 
les  ;  c'est  encore  les  prêtres  qui  nous 
l'apprennent  par  leurs  louanges  en 
l'honneur  des  rois  qui  ont  fait  beau- 
coup de  dons  aux  dieux  de  l'Egypte  , 
aux  animaux  sacrés ,  leur  symbole  vi- 
vant ;  qui  ont  pourvu  magnifiquement 
«•1  leurs  funérailles  ,  aux  frais  des  sacri- 
fices ,  des  solennités  qui  se  célébraient 
dans  les  temples;  qui  ont  élevé  des  tem- 
ples ou  des  chapelles,  agrandi ,  décoré, 
enrichi  d'or  et  de  pierres  précieuses 
ceux  qui  existaient  déjà;  et  c'est  pour 
tous  ces  bienfaits  que  les  dieux  ac- 
cordaient aux  rois,  par  la  bouche  des 
prêtres,  la  santé ,  la  victoire ,  la  force 
et  tous  les  autres  Isiens  qu'ils  pouvaient 
désirer. 

Il  faut  mettre  aussi  au  nombre  des 
revenus  des  temples  perçus  par  les  vi- 
vants ,  les  redevances  établies  sur  les 
morts  :  il  résulte  de  diverses  données 
authentiques ,  que ,  dans  la  Thébaïde , 
les  momies  qui  n'avaient  pas  un  tom- 
beau particulier,  étaient  déposées 
dans  un  tombeau  commun  à  toute  une 
ville,  ou  à  tout  un  rjuarficr,  si  la  ville 


était  considérable  ;  que  sur  le  cercueil 
de  ces  momies ,  plus  ou  moins  riche- 
ment traitées,  étaient  écrits,  comme  on 
le  voit  sur  tous  les  cercueils  connus,  le 
nom  et  la  filiation  du  défunt.  Dans  les 
bas  temps  on  attachait  même  au  cercueil 
une  tablette  en  bois  où  ce  nom  et 
cette  filiation  étaient  également  écrits. 
Ainsi  arrangées.,  ces  momies  étaient 
mises  en  chantier  dans  les  tombeaux 
creusés  dans  la  montagne  ,  et  où  l'on 
voit  encore  de  ces  momies  empilées 
par  milliers;  les  prêtres  avaient  la 
propriété  et  la  police  de  ces  funéraires 
habitations  ,  et  toutes  les  momies  qui 
y  étaient  déposées  payaient  chaque 
année  un  droit  fixe,  dont  le  produit 
tendait  continuellement  à  s'accroîti-e. 
Il  existe  des  contrats  qui  rendent  té- 
moignage de  ce  fait,  et  qui  nous  ap- 
prennent encore  que  les  prêtres  ven- 
daient pour  un  certain  nombre  d'an- 
nées les  droits  à  percevoir  dans  di- 
vers tombeaux ,  à  une  espèce  de  fer- 
mier général  qui  sous-traitait  avec 
d'autres  fermiers  pour  un  ou  plusieurs 
tombeaux  en  particulier;  et  dans  un 
contrat,  on  trouve  la  liste  nominative 
des  momies  qui,  dans  chaque  tombeau, 
payaient  annuellement  ce  droit  de 
gîte.  C'est  ainsi  que  les  vivants  et  les 
morts  concouraient  également  à  en- 
richir les  temples  et  au  maintien  de 
la  puissance  sacerdotale,  dotée  à  la 
fois  par  la  loi ,  par  la  piété  des  rois  et 
des  citoyens. 

Il  est  à  remarquer,  cependant,  que 
le  fisc  royal  percevait  alors  sur 
les  temples  des  impositions  de  plus 
d'un  genre,  et  ce  droit  n'était,  peut- 
être,  dans  l'intention  du  législateur, 
(|u'un  moyen  de  modérer,  au  gré  de 
l'autorité  publique  ,  l'accroissement 
des  richesses  d'une  caste  toujours 
puissante  par  son  influence  morale; 
la  bienfaisance  des  princes;  et  la  raison 
d'état  prescrivant  sans  doute,  selon  les 
temps,  ou  de  rigoureuses  perceptions, 
ou  des  remises'^entières  ou  partielles. 

Il  résulte  en  effet  de  diverses  don- 
nées historiques,  tirées  de  monuments 
authentiques ,  et  notamment  de  l'in- 
scription de  Rosette ,  que  les  temples, 
entreautrcs  contributions  au  lise  royal. 


L'UNIVERS. 


lui  livraient  chaque  année  une  certaine 
quantité  de  toiles  de  byssus ,  et  il  ar- 
riva qu'à  l'occasion  de  son  couronne- 
ment, Ptolémée  Épiphane  fit  aux  tem- 
ples de  l'Egypte  la  remise  non-seule- 
ment des  toiles  qu'ils  étaient  eo  retard 
de  Iburnir  depuis  huit  ans,  mais  en- 
core celle  des  indemnités  que  le  fisc 
l)0uvait  réclamer  pour  une  portion  de 
ces  toiles  qui,  ayant  été  fournies,  se 
trouvaient  inférieures  à  l'échantillon  : 
et  ceci  est  une  donnée  curieuse ,  en  ce 

Qu'elle  autorise  à  croire  qu'il  y  avait 
ans  ces  temples  des  manufactures  de 
toiles  de  byssus ,  et  peut-être  encore 
d'autres  objets  dont  la  consommation, 
comme  celle  de  ces  toiles ,  était  con- 
sidérable dans  la  caste  sacerdotale.  Les 
temples  payaient  aussi  au  fisc  une  con- 
tribution annuelle  en  blé  et  une  au- 
tre en  argent;  Ptolémée  Épiphane  leur 
en  fait  aussi  la  remise  pour  les  huit 
premières  années  de  son  règne,  quoi- 
que ce  qui  était  dû  formât,  dit  l'in- 
scription ,  une  valeur  considérable.  La 
ligne  suivante  de  ce  précieux  monu- 
ment nous  apprend  que  les  terres  sa- 
crées payaient  aussi  annuellement  au 
trésor  royal  une  artabe  pour  chaque 
aroure  de  ces  terres ,  et  une  amphore 
de  vin  pour  chacjue  aroure  de  vigne, 
ce  qui  est  évalue  à  un  peu  plus  de  six 
anciens  boisseaux  de  blé,  ou  autres 
grains ,  pour  un  journal  de  terre  la- 
bourable ,  et  à  environ  trente-six  de 
nos  anciennes  pintes  de  Paris  pour 
un  journal  de  vigne. 

Deux  autres  obligations,  imposées 
au  profit  de  la  couronne  sur  la  caste 
sacerdotale,  paraissaient  un  peu  étran- 
{i;es,  et  feront  juger  avec  certitude  du 
degré  de  supériorité  auquel  la  classe 
militaire,  d'où  était  tirée  la  famille 
t'oyale ,  était  parvenue  à  l'égard  de  la 
caste  sacerdotale,  primitivement  en 
possession  d'une  si  haute  prééininence 
sur  tous  les  autres  ordres  de  l'état. 
Pour  l'initiation  aux  mystères ,  chaque 
arétre  payait  un  tribut  au  roi. 

INous  lisons  en  effet  dans  l'inscrip- 
'lon  de  Rosette  que  Ptolémée  Épi- 
phane abaissa  au  taux  anciennement  en 
(isage,  et  tel  qu'il  était  établi  à  la  pre- 
uiière  année  du  règne  de  son  père, 


le  droit  que  les  prêtres  payaient  pour 
être  inities  aux  mystères.  Cette  ini 
tiation  n'était  vraisemblablement  que 
l'avancement  successif  des  néopliytes 
dans  les  divers  degrés  de  la  hiérarchie 
sacerdotale,  d'où  il  faudrait  induire 
plusieurs  faits  également  remarqua- 
iDles ,  savoir  :  que  l'avancement  dans 
l'ordre  sacerdotal  et  la  promotion  aux 
fonctions  supérieures  étaient  réglés 
par  une  loi  de  l'état;  que  l'autorité 
royale  intervenait  dans  l'exécution  de 
cette  loi,  et  que  le  fisc  percevait  un 
droit  sur  les  promotions  :  singulière 
organisation  qui  a  précédé  de  deux 
mille  ans  le  régime  actuel  de  certaines 
classes  sacerdotales  qui  tiennent  aussi 
leur  pouvoir  et  leur  promotion  de 
l'autorité  civile  ,  en  reçoivent  une  do- 
tation pécuniaire,  et  la'faculté  de  pos- 
séder des  propriétés  territoriales  qui 
sont  soumises  à  la  loi  générale  des 
contributions  publiques. 

L'autre  coutume  singulière  que  nous 
avons  à  signaler  est  l'obligation  où 
étaient  tous  ceux  qui  appartenaient 
aux  tribus  sacerdotales  ,  de  faire  tous 
les  ans  un  voyage  par  eau  à  Alexandrie- 
Le  nom  de  cette  ville  pourrait  faire 
supposer  que  cette  obligation  imposée 
aux  membres  de  tout  rang  de  la  caste 
sacerdotale  était  une  innovation  in- 
troduite par  les  Ptolémées,  en  mé- 
moire peut-être  d'Alexandre,  fonda- 
teur de  la  monarchie  grecque  en 
Egypte  ;  mais  on  ne  saurait  où  trouver 
la  preuve  d'une  telle  innovation  ou  de 
toute  autre  de  cette  importance  faite 
en  Egypte  par  les  Ptolémées.  A  l'exem- 
ple d'Alexandre,  ils  respectèrent,  ils 
continuèrent  les  anciens  usages  de  ce 
pays  ;  et  si  sous  les  Ptolémées  les  prê- 
tres étaient  tenus  de  faire  tous  les  ans 
un  voyage  par  eau  à  Alexandrie, 
c'était  sans  doute  par  suite  d'une  an- 
cienne loi  qui  obligeait  les  membres 
du  corps  sacerdotal  à  se  rendre  une 
fois  par  an  dans  les  capitales  du  royau- 
me ,  Thèbes ,  Memphis  et  ensuite 
Alexarjdrie;  là  était  le  grand-prêtre, 
le  centre  de  l'union  et  de  la  discipline 
religieuse ,  l'autorité  qui  jugeait,  qui 
conseillait ,  la  source  des  promotions , 
des  récompenses  et  des  faveurs.  L'his- 


EGYPTE. 


01 


toire  ne  donne  aucune  explication  des 
motifs  de  la  loi  qui  ordonnait  ces  voya- 
l^es  annuels  à  une  caste  très-nom- 
breuse ;  toute  autre  conjecture  sur  ce 
sujet  serait  oiseuse  ;  il  en  résulte  seu- 
leuïent  une  preuve  de  plus  de  l'autorité 
des  lois  civiles  sur  la  classe  si  puis- 
sante des  prêtres  de  l'Egypte,  et,  on 
peut  le  dire,  du  perfectionnement  suc- 
cessif des  formes  d'un  gouvernement 
qui  avait  su  concilier  en  des  points 
très-importants  l'autorité  et  l'obéis- 
sance, l'usage  de  certains  privilèges 
avec  l'accomplissement  d'impérieux 
devoirs  ;  habile  enchaînement  de  fran- 
chises spéciales  à  chaque  caste  et 
d'une  commune  dépendance  de  l'auto- 
rité des  lois,  qui  savait  à  la  fois  sou- 
mettre irrésistiblement  à  leur  empire 
le  sceptre  ,  l'épée ,  la  mitre  et  la 
charrue. 

Tel  était  l'état  de  la  caste  sacerdo- 
tale égyptienne ,  considérée  dans  les 
bases  essentielles  de  sa  constitution  , 
dans  celles  sur  lesquelles  reposaient 
réellement  son  existence ,  son  pouvoir 
et  l'autorité  que  doivent  donner  dans 
tin  pays  très-civilisé,  à  l'un  des  pre- 
jiiiers "ordres  de  l'état,  la  richesse  fon- 
dée sur  des  revenus  certains  et  de 
grandes  possessions  territoriales.  Il 
nous  reste  à  considérer  cet  ordre  dans 
son  état  moral ,  dans  sa  hiérarchie  et 
ses  fonctions  diverses,  dans  ses  autres 
devoirs  comme  dans  ses  autres  pri- 
vilèges. 

On  a  vu  par  les  détails  des  principa- 
les cérémonies  religieuses  dont  la  loi 
faisait  un  devoir  aux  monarques  égyp- 
tiens dans  les  circonstance  marquantes 
de  leur  vie,  combien  l'autorité  sacer- 
dotale était  mêlée  à  l'autorité  royale, 
et  aux  époques  les  plus  connues  de 
l'histoire  de  l'Egypte,  aucun  signe  ne 
se  manifeste  visiblement  qui  nous  ré- 
vèle la  décadence  de  cette  caste  puis- 
sante. Ce  qu'Hérodote  a  vu ,  ce  que 
Diodore  de  Sicile  a  raconté  d'après  les 
écrivains  qui  l'avaient  précédé,  nous  la 
montrent  partout  présente,  ayant  le 
monopole  des  sciences  et  des  princi- 
pales branches  de  l'administration  de 
l'état,  de  grands  revenus  et  de  gran- 
des iHoprietcs  incommutables  comme 


leur  autorité.  Dans  les  bas-reliefs  his- 
toriques, les  Ptolémées  et  les  empe- 
reurs romains  se  montrent  dans  des 
cérémonies  publiques  pareilles  à  celles 
où  les  monuments  contemporains  des 
plus  anciens  Pharaons  connus  nous 
montrent  ces  mêmes  Pharaons  s'inr.li- 
nant  devant  la. majesté  divine  person- 
nifiée par  les  prêtres  de  divers  ordres  ; 
et  jusqu'aux  derniers  temps  de  la 
monarchie  égyptienne,  le  monarque 
appelé  au  trône  par  sa  naissance  fut 
intronisé  et  sacré  a  IMemphis,  dans  une 
assemblée  générale  de  l'ordre  sacer- 
dotal,  convoquée  pour  la  proclama- 
tion du  nouveau  roi.  Dans  tous  les 
temps  aussi  de  la  monarchie ,  les  rois 
ne  cessèrent  de  travailler  à  l'édifica- 
tion, à  l'agrandissement  ouà  l'ornement 
des  monuments  religieux,  et  en  cela 
ils  ne  faisaient  que  souscrire  à  une  in- 
fluence toujours  puissante  par  elle- 
même  et  surtout  par  l'opinion  du 
pays.  On  sait  en  eifet  la  persistance 
de  la  nation  égyptienne  dans  ses 
croyances  religieuses  ;  les  persécutions 
des  Perses ,  la  tolérance  du  culte  grec 
et  du  culte  romain  en  concurrence  avec 
le  culte  égyptien,  qui  ne  cessa  pas  d'être 
la  religion  dominante,  rien  n'altéra 
l'esprit  religieux  de  l'Egypte,  sa  foi  aux 
dieux  de  ses  ancêtres.  La  présence 
des  légions  romaines  n'empêchait  pas 
que  de  fréquentes  séditions  naquissent 
à  la  plus  légère  insulte  faite  par  le 
vainqueur  aux  dieux  et  aux  autres  ob- 
jets du  culte  national  égyptien  :  la 
caste  sacerdotale  tira  donc  de  la  dévo- 
tion publique  une  force  d'influence  et 
une  autorité  qui  ne  pouvaient  succom- 
ber qu'avec  la  monarchie  et  la  natio- 
nalité de  l'Egypte.  La  royaut?  comme 
le  sacerdoce  furent  redevables  de  leur 
longue  durée  au  même  système  so- 
cial, celui  de  la  propriété  à  toujours 
substitué  à  une  classe  de  citoyens  et 
non  pas  à  une  famille;  ils  étaient 
l'un  et  l'autre  implantés  profondé- 
ment dans  le  sol  national ,  le  temps 
favorisait  également  leur  croissance; 
la  monarchie  et  la  prêtrise  devaient 
durer  autant  que  le  sol,  et  même  tou- 
jours, si  un  déluge,  ou  une  invasion 
armée  non  moins  calamiteusc ,  ne  ve- 


92 


L'UNIVERS. 


naient  le  ravager  ou  le  détruire.  Il  a 
eu  aussi  ses  mauvais  jours. 

Ainsi  constituée  sur  la  possession 
territoriale,  la  caste  sacerdotale  tout 
entière  était  comme  une  famille  pos- 
sédant un  vaste  héritage,  transmissible, 
selon  des  conditions  connues,  à  ses 
divers  membres  de  génération  en  gé- 
nération. C'est  ce  droit  d'héritage  de 
la  terre  qui  rendait  obligatoire  l'héré- 
dité des  fonctions,  parce  que  la  nature 
de  ces  fonctions  détermmait  la  part 
cohéréditaire  afférente  à  chaque  mem- 
bre de  la  famille  :  c'est  sur  ce  principe 
fondamental  que  repose  toute  la  con- 
stitution de  la  caste  sacerdotale  égyp- 
tienne. 

Les  prêtres  se  mariaient  donc,  et 
leurs  enfants  mâles  étaient  prêtres. 
La  multiplicité  des  lieux  de  dévotion, 
leurs  riches  dotations  et  la  fertilité  de 
l'Egypte,  expliquent  sans  difficultés 
comment  un  si  grand  nombre  de  prê- 
tres pouvait  vivre  dans  l'aisance  ;  et  à 
ces  dotations,  à  ces  professions,  il 
feut  ajouter  encore  les  subventions 
qu'ils  recevaient  du  trésor  royal  pour 
les  nombreuses  fonctions  salariées  qui 
étaient  réservées  à  leur  caste  et  qui 
embrassaient  toutes  les  branches  de 
l'administration  publique  non  spéciale- 
ment militaires.  Ainsi  l'existence  des 
familles  sacerdotales  était  assurée  à 
perpétuité  par  la  possibilité  de  la 
transmission  d'une  part  de  l'héritage 
commun ,  proportionnée  au  nombre 
des  membres  de  la  famille  ;  la  même 
condition  leur  était  aussi  garantie  , 
le  rang  hiérarchique  était  de  même 
héréditaire  ;  il  n'y  avait  donc  que  des 
chances  de  promotion  pour  les  famil- 
les comme  pour  les  individus,  espèce 
de  tontine  d'honneur  et  de  fortune, 
garantie  de  toutes  les  mauvaises  chan- 
ces par  la  loi  d'une  indissoluble  asso- 
ciation. 

Le  grand -prêtre ,  le  chef  suprême 
de  l'ordre,  était,  après  le  roi,  le  pre- 
mier fonctionnaire  de  l'état.  On  mon- 
tra à  Hérodote  la  série  chronologique 
des  statues  des  grands-prêtres;  elles 
étaient  déposées  dans  le  temple  à  côté 
de  la  suite  des  statues  royales.  Les  lils 
des  principaux  titulaires  de  l'ordre  sa- 


cerdotal vivaient  avec  les  enfants  dj 
monarque,  et  remplissaient  ainsi  au- 
près du  roi  lui-même  les  fonctions  les 
plus  relevées  dans  le  service  du  palais. 
L'alliance  des  rois  et  des  prêtres  était 
intime  comme  celle  de  la  royauté  avec 
le  sacerdoce  :  pouvoir  un  autrefois , 
et  qu'une  révolution  avait  divisé  en 
deux  parties  intimement  adhérentes 
pour  leur  commune  utilité,  mais  que 
des  intérêts  rivaux  devaient  empêcher 
de  jamais  se  confondre. 

L'organisation  symétrique  du  culte 
public  multiplia ,  au  gré  d'une  popula- 
tion essentiellement  religieuse ,  les 
temples  et  les  lieux  sacrés;  l'habitation 
des  morts  était  aussi  de  ce  nombre  ; 
enfin  la  déification  et  le  culte  des  rois , 
soit  de  leur  vivant ,  soit  après  leur  dé- 
cès, ouvraient  de  vastes  carrières  où  les 
prêtres  de  tout  rang  trouvaient  un  em- 
ploi assuré.  Tout  porte  à  croire  qu'on 
multipliait  ou  qu'on  restreignait  ces 
emplois  dans  une  juste  proportion  avec 
les  ressources  de  chaque  temple  ;  quand 
les  prêtres  de  ]\lemplis  établissent  dans 
les  principaux  temples  un  service  re- 
ligieux en  l'honneur  du  roi  Ptolémec 
Épiphane  qui  vient  de  se  montrer  si 
bienfaisant  envers  les  dieux,  ils  pour- 
voient en  même  temps  aux  dépenses  du 
culte  de  ce  dieu  nouveau ,  à  celles  des 
sacrifices  et  des  libations  qu'il  occa- 
sionnera. Le  service  journalier  des 
dieux  exigeait  d'ailleurs  beaucoitp  de 
monde  ,  et  la  diversité  des  emplois  e.v- 
plique  la  diversité  des  classes  de  prê- 
tres qui  composaient  l'ordre  en  géné- 
ral. Comme  dans  tous  les  pays  sans 
doute,  et  surtout  dans  les  corporations 
religieuses,  la  capacité  se  faisait  jour 
des  rangs  infimes  jusqu'aux  premiers 
emplois  ;  ainsi  le  voulait  l'intérêt  de 
l'association  ;  la  loi  de  l'héridité  des 
charges  n'en  souffrait  aucune  at- 
teinte; là,  comme  ailleurs,  des  famil- 
les s'éteignaient  sans  descendance ,  et 
ouvraient  ainsi  une  voie  certaine  à  des 
promotions  successives.  La  diversité 
des  fonctions  attribuées  à  la  classe  sa- 
cerdotale était  un  moyen  de  plus  de 
classer  les  personnes  selon  leur  mérite, 
et  le  hasard  de  la  naissance  devait- 
aussi,  dans  cette  antique  société ,  faire 


GYPTK. 


93 


ci'servei'  pour  les  pauvres  d'esprit  les 
Honneurs  du  martyre,  ou  les  plus 
humbles  emplois.  Ceux-ci  n'étaient 
sans  doute  ni  les  prêtres  savants  en- 
seignant dans  les  écoles  des  temples 
les  sciences ,  les  arts ,  les  lettres , 
la  musique ,  le  dessin  ,  la  cosmogonie, 
la  physique ,  l'histoire  naturelle  ,  la 
religion  et  la  morale  ;  ni  des  prêtres 
administrateurs  des  finances ,  chargés 
de  la  répartition  et  de  la  levée  des  im- 
|)ôts;  ni  des  prêtres  administrateurs 
(le  la  justice  ,  interprétant  des  lois,  et 
jugeant  au  nom  du  roi  toutes  les  con- 
testations civiles  et  criminelles.  Les 
membres  de  la  caste  sacerdotale  étaient 
donc  dans  le  plus  intime  rapport  avec 
tous  les  intérêts  individuels,  et  les 
intermédiaires  inévitables  entre  Dieu 
et  les  hommes ,  entre  le  roi  et  les  ci- 
tovens.  Leur  concours  aux  affaires  pu- 
bliques n'était  pas  moins  constant 
ni  moins  nécessaire  ;  l'esprit  reli- 
gieux de  la  nation  mêlait  à  toutes 
ses  actions  l'invocation  des  dieux  ; 
dans  la  paix  et  dans  la  guerre ,  dans 
la  famille  et  dans  la  cité ,  à  la  retraite 
des  eaux  de  l'inondation,  h  l'ouverture 
des  sillons  pour  la  semence  des  grains, 
à  la  récolte  des  fruits  de  la  terre  ,  les 
dieux  apparaissaient  par  les  prêtres  , 
dirigeaient  les  décisions  les  plus  im- 
portantes, ou  sanctifiaient ,  par  des 
témoignages  de  leur  satisfaction ,  la 
possession  des  fruits  dont  ils  avaient 
reçu  les  prémices  en  offrandes.  Les 
prêtres  scribes  des  temples  écrivaient 
les  annales  nationales,  les  livres  sacrés, 
les  rituels  funéraires  plus  ou  moins 
étendus  que  la  piété  des  familles  dépo- 
sait dans  le  cercueil  des  parents  morts  ; 
on  écrivait  beaucoup  en  Egypte ,  et  si 
les  prêtres  avaient  presque  seuls  le  mo- 
nopole de  cet  art  admirable ,  ce  mo- 
nopole devait  être  considérable  et  lu- 
cratif, le  grand  nombre  de  signes  de 
l'écriture  hiératique,  employée  dans 
la  plupart  des  cas  ,  devant  rendre 
bien  peu  communs  hors  de  la  classe 
savante  l'usage  et  la  pratique  de  l'é- 
criture. 

Les  prêtres  professaient  aussi  la  mé- 
decine et  la  chirurgie;  chaque  méde- 
cin devait  s'adonner  à  l'étude  d'un 


genre  de  maladie;  c'était  un  moyen 
de  la  mieux  connaître ,  et  de  la  guérir 
s'il  était  possible.  Quoique  non  pres- 
crite par  les  lois ,  cette  spécialité  n'est 
pas  étrangère  aux  sociétés  modernes , 
et  les  plus  belles  réputations  médica- 
les sont ,  en  général ,  fondées  sur  ces 
spécialités.  Puisqu'elles  étaient  de  rè- 
gle en  Egypte,  il  faudrait  voir  dans 
cette  loi  une  nouvelle  preuve  de  cet 
esprit  de  prévoyance,  ou  de  régula- 
risme  si  l'on  veut ,  qui  avait  fait  trou- 
ver en  Egypte  des  prescriptions  im- 
muables pour  les  nécessités  les  plus  mo- 
biles des  sociétés  humaines.  Avec  la 
sévérité  du  régime  imposé  à  la  nation 
tout  entière,. il  est  possible  toutefois 
qu'il  y  eût  en  Egypte  plus  de  constance, 
plus  d'uniformité  dans  la  série  an- 
nuelle des  faits  physiques  et  physiolo- 
giques ,  dans  l'état,  conséquemment,  de 
la  santé  publique ,  et  qu'elle  fût  ainsi 
à  l'abri  de  ces  importations  pestilen- 
tielles qui  rendent  si  variable  l'état 
annuel  de  nos  populations  dans  nos 
contrées,  que  rien  ne  préserve  d'un 
mélange  universel  et  d'une  commu- 
nauté réelle  de  biens  et  de  maux.  La 
variété  et  l'influence  proportionnelle 
des  maladies  pouvaient  donc  être  ap- 
proximativement connues  en  Egypte, 
et  l'administration  sacerdotale ,  qui 
avait  sous  sa  main  le  collège  de  mé- 
decine ,  pouvait  régler  chaque  année 
le  nombre  des  médecins  à  admettre  et 
leur  répartition  dans  les  divers  ser- 
vices :  l'activité  et  la  convenance  par- 
faite des  mesures  de  police  et  de  salu- 
brité pouvaient  donner  aussi  à  ces 
déterminations  une  suffisante  certi- 
tude. 

Personne  n'a  contesté  aux  Égyptiens 
le  talent  d'observation  et  une  aptitude 
particulière  à  la  recherche  des  faits  na- 
turels :  aucune  nation  n'a  connu  son 
pays  comme  le  collège  des  prêtres  sa- 
vants connaissait  l'Egypte ,  et  nulle 
part  l'administration  publique  ne  fut 
plus  attentive  à  réaliser  dans  l'intérêt 
général  les  conseils  et  les  prescriptions 
qui  ressortaient  de  cette  connaissance. 
Il  est  vrai  que  l'uniformité  annuelle 
des  principaux  phénomènes  physiques 
rendait  à  la  fois  cette  étude  plus  facile, 


9-4 


L'UJ^IVERS. 


et  l'expérience  des  conseils  plus  cer- 
taine. Cette  immense  et  merveilleuse 
inondation  du  Nil ,  revenant  tous  les 
ans  le  même  jour,  laissant  pendant  le 
même  espace  de  temps  l'Egypte  sous 
les  eaux ,  inculte  et  stérile ,  et  sa  po- 
pulation vagabonde  sur  une  mer  de 
Quelques  mois;  la  retraite  des  eaux 
onnant  au  pays  une  surface  nouvelle 
et  à  la  race  humaine  qui  l'habitait  une 
activité  que  rien  n'arrêtera  plus  que  le 
retour  inévitable  du  même  phénomène; 
cette  régularité,  cette  prédestination 
providentielle,  imprimaient  infaillible- 
ment au  caractère  de  la  nation,  des 
habitudes  d'ordre  et  do  prévoyance 
qui  prennent  rarement  au  cœur  de 
nos  populations  mobiles  et  légères , 
impatientes  de  tout  frein  social,  am- 
b.tieuses  d'indépendance  et  considé- 
rant le  travail  comme  une  obliga- 
tion ignoble,  et  réalisant  les  avanta- 
ges de  la  liberté  dans  les  torpeurs  de 
la  paresse  et  la  licence  des  dissipations. 
L'Egypte  s'observait  attentivement , 
et  n'observait  qu'elle-même  pour  son 
propre  avantage ,  renouvelant  chaque 
année  ses  observations ,  les  contrôlant 
pour  leur  succession  périodique,  es- 
sayant des  remèdes  à  des  maux  bien 
constatés,  et  parvenant  ainsi  à  une 
série  de  préceptes  d'une  utilité  incon- 
testable consacrés  par  cette  observa- 
tion et  l'expérience. 

De  tous  ces  préceptes ,  de  toutes  ces 
créations  protectrices  fruit  si  pré- 
cieux de  cette  sollicitude  attentive  qui 
caractérisa ,  dans  les  temps  de  sa 
splendeur,  l'administration  publique 
de  l'Egypte ,  il  en  est  une  que  nous 
devons  particulièrement  remarquer,  à 
cause  de  son  importance  sans  égale ,  et 
qui  révèle  aussi ,  par  son  objet  conutie 
par  ses  moyens,  cette  constante  al- 
liance de  la  science  avec  la  religion, 
enseignées  l'une  et  Fautre  dans  les 
temples ,  l'une  et  l'autre  dans  les  at- 
tributions de  la  caste  sacerdotale.  Je 
veux  parler  des  momies,  de  la  mo- 
mification des  corps  morts ,  institution 
à  la  fois  politique  et  religieuse,  et,  en 
résumé,  précepte  d'hygiène  publique, 
sanctionné  par  l'autorité  divine,  sanc- 
tifié par  le  concours  de  la  religion. 


Après  la  retraite  des  eaux  du  ]Nil, 
la  terre  est  couverte  du  limon  qu'il  v 
a  déposé,  et  de  la  dépouille  des  anf- 
maux  de  toute  espèce  que  l'inondation 
a  submergés.  L'élévation  de  la  tem- 
pérature ,  après  la  retraite  du  Nil , 
dessèche  très-vite  ce  limon ,  et  les 
matières  animales,  après  un  long  sé- 
jour dans  l'eau  ,  tombent  prompte- 
ment  en  putréfaction  ;  l'air  en  est 
corrompu ,  et  la  peste  frappe  et  mois- 
sonne la  population  imprévoyante. 
Ordinairement  les  pestes  les  plus 
meurtrières  suivent  les  plus  fortes 
inondations  ;  les  eaux  s'élèvent  en  ef- 
fet davantage  dans  les  terres ,  attei- 
gnent les  cimetières  sur  des  hauteurs 
où  le  volume  du  fleuve  l'a  fait  parve- 
nir; il  y  a  donc  plus  d'inondation  , 
plus  de  matières  animales  en  putréfac- 
tion ,  plus  de  peste  et  plus  de  morta- 
lité. Voilà  ce  que  nous  apprennent  les 
observations  faites  en  Egypte  à  des 
époques  diverses ,  mais  toutes  posté- 
rieures aux  premiers  siècles  de  l'ère 
chrétienne.  L'Egypte  primitive ,  et  il 
n'y  en  a  pas  d'antérieure  aux  inonda- 
tions périodiques  du  Nil ,  dut  subir 
les  mêmes  lois,  jusqu'à  ce  que  la  cause 
originelle  des  épidémies  annuelles  s'é- 
tant  révélée  par  l'observation  à  l'ad- 
ministration publique  du  pays,  elle  y 
opposa  une  grande  mesure;  elle  tant 
la  source  de  cette  meurtrière  pesti- 
lence, en  prévenant  la  putréfaction 
des  matières  animales ,  en  prescrivant 
leur  embaumement  avec  des  matières 
diverses  très-abondantes  dans  le  pays  ; 
et  associant  habilement  ce  précepte 
prophylactique  à  des  idées  de  patrie 
et  cle  famille  ,  elle  créa  ce  respect,  ce 
culte  des  ancêtres ,  qui  fut  aussi  une 
des  croyances  les  plus  salutaires  et  les 
plus  morales  de  la  sage  Egypte.  Elle 
tut  délivrée  du  fléau  de  la  peste.  Toute 
l'antiquité  rend  témoignage  de  la  sa- 
lubrité perpétuelle  de  l'Egypte,  et 
nulle  relation  des  épidémies  qui  rava- 
gèrent l'ancien  monde  ne  nomme  l'E- 
gypte comme  en  ayant  éprouvé  les 
cruels  effets.  Délivrée  par  la  momifi- 
cation des  putréfactions  animales  ,  il 
lui  restait  et  son  climat  sans  pluie  et 
sans  nuage ,  et  les  plus  saines  produc- 


EGYPTE. 


55 


tions  ,  et  l'eau  la  plus  salubre  de  l'u- 
nivers. 

L'histoire  des  pestes  et  oes  épidé- 
mies observées  depuis  le  sixième  siè- 
cle de  l'ère  chrétienne  jusqu'à  la  On 
du  dix-huitième ,  est  unanime  sur  un 
point  :  toutes  les  pestes ,  les  véritables 
pestes  qui  ont  affligé  l'Orient  et  l'Oc- 
cident ,  sont  venues  d'Egypte  ;  l'E- 
gypte est  le  pays  natal  de  la  peste  ;  cha- 
que année  elle  en  éprouve  les  cruelles 
atteintes  -,  cependant  la  peste  fut  in- 
connue à  l'antique  Egypte ,  durant  une 
longue  série  de  siècles.  Que  s'est-il 
donc  passé  en  Egypte  dans  ce  long 
intervalle,  pour  qu'a  tant  de  bien  ait 
succédé  un  si  meurtrier  fléau ,  depuis 
le  sixième  siècle  de  notre  ère?  C'est 
depuis  ce  même  siècle  que  l'usage  et 
l'obligation  de  momifier  les  morts  ont 
cessé  :  les  Pères  du  désert  qui  prê- 
chèrent le  christianisme  sur  les  bords 
du  ÏNil.  et  saint  Antoine  surtout,  qui 
mourut  en  356,  défendirent  à  grands 
cris  aux  nouveaux  chrétiens  ,  et  sous 
les  peines  de  la  damnation  éternelle, 
d'imiter  les  païens ,  leurs  ancêtres , 
qui  embaumaient  les  cadavres  de  leurs 
parents,  et  les  entouraient  de  signes 
et  d'ornements  diaboliques;  on  écouta, 
on  suivit  ces  pieuses  et  ignorantes 
prédications  répétées  pendant  un  siè- 
cle :  on  ne  lit  plus  de  momies,  et 
l'année  643  est  la  date  de  la  première 
peste  à  bubon  que  l'Egypte  donna  au 
monde  ;  elle  ravagea  l'Europe  pendant 
un  demi-siècle ,  et  tous  les  ans ,  après 
la  retraite  des  eaux  de  l'inondation, 
l'Egypte  en  éprouve  les  effets  plus  ou 
moins  meurtriers,  plus  ou  moins  con- 
tagieux pour  les  nations  voisines;  et 
i{  n'y  a  jamais  de  peste  dans  la  Haute- 
ÉQ'pte,  dans  la  partie  du  pays  la  plus 
chaude  cependant,  parce  que  le  Nil, 
encaissé  dans  la  vallée,  n'inonde  pas 
les  terres  riveraines,  ne  submerge  pas 
d'animaux  ,  ne  laisse  pas  après  lui,  en 
se  retirant ,  de  germes  d'un  homicide 
fléau. 

C'est  au  docteur  Pariset  qu'appar- 
tient l'ingénieuse  opinion  dont  on 
vient  de  lire  les  motifs  :  il  a  expliqué, 
je  crois,  l'origine  de  la  momification 
en  Egypte,  et  rprufcilîi  de  précieuses 


notions  sur  l'histoire  de  la  cruelle  épi- 
démie si  commune  dans  le  levant:  sou- 
haitons avec  lui  que  Mohamed  Ali , 
éclairé  par  les  conseils  de  notre  savant 
philantrope,  applique  sa  volonté  toute 
puissante  à  la  destruction  de  ce  fléau, 
et  imite  en  cela  l'antique  prévoyance 
des  Pharaons  :  l'Europe  serait  recon- 
naissante d'un  tel  bienfait,  et  la  France 
serait  heureuse  de  l'avoir  inspiré. 

C'est  aussi  dans  les  sanctuaires  que 
les  sciences  exactes  étaient  spéciale- 
ment étudiées,  perfectionnées,  et  qu'on 
en  recherchait  attentivement  les  appli- 
cations d'une  utilité  générale.  Les  as- 
tronomes étaient  aussi  des  prêtres  ;  et 
les  vastes  plates-formes  des  temples 
servirent  d'observatoires.  Il  est  cer- 
tain, en  effet,  que  les  Égyptiens  ob- 
servèrent assidûment  l'orare  des  phé- 
nomènes célestes ,  et  le  connurent  avec 
toute  la  précision  qu'exigent  les  usages 
communs  de  la  société.  L'explication 
de  l'inégale  durée  des  jours ,  des  phases 
de  la  lune ,  des  éclipses ,  celle  des  mou- 
vements apparents  des  planètes,  enfin 
l'étude  de  tous  les  principes  fonda- 
mentaux de  l'astronomie ,  composaient 
une  science  réelle,  qu'on  s'attacha  sur 
tout  à  consacrer  à  l'utilité  publique. 
Elle  fut  mêlée  intimement  avec  la  re- 
ligion, et  elle  fournit  au  gouvernement, 
dans  ce  pays  oii  les  phénomènes  phy- 
siques se  renouvelaient  annuellement 
avec  une  merveilleuse  périodicité,  plus 
d'un  bon  précepte  pour  une  adminis- 
tration éclairée  et  prévoyante.  La  suite 
des  observations  leur  fit  connaître  que 
le  lever  des  mêmes  astres  cessait, 
après  l'intervalle  de  plusieurs  siècles, 
de  correspondre  aux  mêmes  saisons  , 
et  ils  avaient  remarqué  ce  déplacement. 
Ils  avaient  divisé  le  ciel  en  constel- 
lations ;  leurs  noms  et  leurs  figures 
avaient  des  rapports  certains  avec  le 
climat  de  l'Egypte.  L'institution  du 
zodiaque  fut  leur  ouvrage  ,  et  elle  re- 
monte à  des  époques  antérieures  à  l'an 
deux  mille  cinq  cent  avant  l'ère  chré- 
tienne. Le  calendrier  civil  était  réglé 
alors  et  le  cycle  sothique  établi.  L'an- 
née était  composée  de  3G5  jours,  di- 
visés en  12  mois  de  30  jours  chacun  ,  ' 
suivis  de  cinq  jours  épngomènes  eu 


9G 


L'UNIVERS. 


complémentaires.  Alors  aussi  existait 
la  semaine,  ou  période  de  sept  jours, 
l'un  des  plus  antiques  vestiges  de  la 
civilisation ,  période  d'une  certitude 
'  sans  égale  ,  et  qui  ayant  pour  unique 
élément  le  jour,  permet  de  remonter 
sans  interruption,  sans  confusion  ni 
erreur,  d'aujourd'hui  au  premier  soleil 
que  vit  la  race  humaine.  On  croit  que 
le  nombre  des  jours  de  la  semaine  fut 
tiré  du  nombre  des  planètes  alors  con- 
nues ,  et  qu'on  donna  aux  jours  de  la 
semaine  les  noms  de  ces  mêmes  as- 
tres. Il  est  certain  du  moins  que 
l'antiquité  classique  nous  a  conservé 
cette  période  ainsi  constituée;  et  si 
l'on  se  demande  pourquoi  cette  appa- 
rence d'arbitraire,  ou  ce  signe  d'igno- 
rance peut-être,  qui  se  manifeste  dans 
l'ordre  actuel  des  jours  de  la  semaine, 
qui  ne  sont  pas  rangés  dans  l'ordre 
des  planètes  selon  la  durée  de  leurs  ré- 
volutions ,  c'est  à  l'Egypte  que  nous 
demanderons  la  solution  de  ce  singu- 
lier problème  ;  et  nous  apprendrons 
que  de  notre  temps ,  comme  dans  ceux 
de  toute  l'antiquité,  le  premier  jour  de 
la  semaine  était  celui  de  la  lune,  lundi, 
le  deuxième  était  celui  de  Mars,  le 
troisième  de  Mercure,  le  quatrième  de 
Jupiter ,  le  cinquième  de  Vénus ,  le 
sixième  de  Saturne ,  et  le  septième  du 
soleil ,  ou  le  jour  de  Dieu;  tandis  que 
l'ordre  astronomique  des  planètes  fut 
tout  autre  :  la  lune ,  Mercure ,  Vénus, 
le  soleil ,  Mars ,  Jupiter  et  Saturne  , 
c'est-à-dire,  pour  les  dénominations  des 
jours  de  la  semaine ,  si  elles  étaient 
analogues ,  lundi ,  mercredi ,  vendredi, 
dimanche  (jour  du  soleil  ou  de  Dieu  ) , 
mardi,  jeudi  et  samedi.  Un  auteur 
ancien  ,  Dion  Cassius ,  nous  a  donné 
la  clef  de  cette  énigme ,  et  appris  que 
les  Egyptiens  avaient  divisé  le  jour  en 
quatre  parties  ;  que  chacune  d'elles 
était  sous  la  protection  d'une  de  ces 
planètes ,  et  que  chaque  jour  prit  le 
nom  de  la  planète  qui  en  protégeait  la 
première  partie.  Ainsi,  le  premier  jour 
fut  celui  de  la  lune ,  parce  que  les 
quatre  parties  de  ce  jour  étaient  con- 
sacrées aux  quatre  planètes ,  la  lune , 
Mercure ,  Vénus  et  le  soleil  ;  le  jour 
suivant  était  dédié  aux  quatre  planètes 


Mars,  Jupiter,  Saturne,  et  la  lune 
en  continuant  d'en  suivre  la  série;  ie 
troisième  jour  était  nécessairement 
celui  de  Mercure ,  puisque  la  pla- 
nète de  Mercure  était  la  première  des 
quatre  qui,  dans  l'ordre  de  ces  astres, 
appartenaient  à  ce  jour ,  et  ainsi  de 
suite,  jusqu'à  la  fin  de  la  semaine. 
Les  sept  jours  de  cette  période  épui- 
saient tout  juste  le  tableau  des  sept  pla- 
nètes après  quatre  roulements  consé- 
cutifs ;  et  il  est  à  observer  qu'on 
arriverait  au  même  ordre  dans  les  dé- 
nominations des  jours  de  la  semaine, 
et  au  même  épuisement  intégral  du 
tableau  des  planètes,  24  fois  répété,  en 
affectant  une  planète  à  chaque  heure 
du  jour  divisé  en  24  parties  au  lieu  de 
6,  selon  une  autre  opinion  ancienne  ; 
il  faudrait  seulement  opérer  dans  l'or- 
dre rétrograde  des  sept  planètes  qui 
viennent  d'être  nommées.  C'est  donc 
sur  cet  ordre  que  repose  un  des  usages 
le  plus  universellement  répandus,  la  se- 
maine, et  peut  être  le  seul  dans  les 
sociétés  modernes,  qui  ait  pour  lui  une 
si  haute  sanction  d'antiquité  et  de  du- 
rée. L'Egypte  est  donc  arrivée  jusqu'à 
nous,  et  c'est  elle  qui  règle  encore  avec 
sa  religieuse  autorité  une  de  nos  prin- 
cipales institutions  publiques ,  la  divi- 
sion civile  du  temps  la  plus  usitée, 
celle  qui  a  prévalu  sur  tous  les  systè- 
mes proposés  par  la  science ,  ou  par 
l'autorité  de  l'église  ou  de  l'état. 
IMais  on  sait  que  la  haute  antiquité 
de  l'astronomie  pratique  en  Egypte 
avait  été  révélée  par  des  faits  certains  et 
l'expression  la  moins  équivoque  de  cer- 
tains monuments,  autres  même  que  les 
zodiaques  d'Ésnéh  et  de  Dendérah  (jp/. 
11),  incontestablement  sculptés  durant 
la  domination  romaine  en  Egypte,  soit 
comme  monuments  composés  pour 
des  événements  contemporains  de  la 
construction  des  édifices  oii  ils  furent 
placés ,  soit ,  ainsi  que  le  veulent  d'au- 
tres opinions ,  comme  copies  d'anciens 
types  semblables ,  remontante  une  an- 
tiquité exprimée  par  le  thème  astrono- 
mique qui  s'y  trouve  figuré ,  et  que  le 
temps  avait  détruit.  Il  est  indispen- 
sable de  rappeler  que  ces  opinions  de 
l'antiquité  des   types  antérieurs  aux 


EGYPTE. 


zouiaques  actuels,  et  de  leur  expression 
chronologique,  s'accréditèrent  difficile- 
ment, malgré  la  science  profonde  de 
l'illustre  Fourier,  dont  l'esprit  supé- 
rieur et  l'habileté  de  critique  devaient 
cependant  recommander  lesjugements. 
L'antiquité  extraordinaire  de  la  civili- 
sation égyptienne  était  encore  une 
opinion  trop  nouvelle  ,  elle  dérangeait 
aussi  trop  d'avis  contraires  bruyam- 
ment énoncés  avec  plus  ou  inoins  de 
conviction,  pour  qu'elle  se  pût  établir 
sans  contradicteurs,  etil  ne  lui  en  man- 
qua point.  Mais  de  nouvelles  recher- 
ches devaient  les  confondre,  et  on 
n'en  trouve  presque  plus  aujourd'hui 
que  contre  ceux  qui  refuseraient  à  l'É- 
^^vpte  autant  de  science  et  autant  de 
siècles  qu'il  plaît  à  ses  partisans  de  lui 
en  accorder. 

Nous  ne  signalons  pas  ici  une  versa- 
tilité de  plus'dans  les  opinions  de  no- 
tre temps ,  mais  un  progrès ,  et  il  est 
aujourd'hui  permis  d'exposer,  de  dé- 
montrer, de  soutenir  au  sein  même 
des  académies,  la  science  et  l'anti- 
quité de  l'Egypte,  les  grandes  actions 
de  ses  rois  ,  les  grands  travaux  de  ses 
artistes ,  les  grandes  découvertes  de 
ses  astronomes.  L'un  des  plus  savants 
de  notre  époque,  M.  liiot,  a  porté 
au  -  delà  de  toute  prévision  la  révéla- 
tion des  notions  astronomiques  dont 
on  ne  peut  refuser  aux  Égyptiens  la 
parfaite  connaissance  ;  et  il"  confirme 
ainsi  ce  que  Fourier  avait  publié,  qu*'. 
les  antiquités  astronomiques  observées 
enÉg}'pte  faisaient  remonter  l'institu- 
tion de  la  sphère  égyptienne,  fruit  d'ob- 
servations antérieures  ,  au  25"  siècle 
avant  l'ère  chrétienne;  qu'ils  en  avaient 
ensuite  observé  les  déplacements,  et 
que  des  monuments  subsistants  por- 
tent des  témoignages  évidents  de 
cette  observation.  Avec  les  formules 
établies  par  les  géomètres  pour  repré- 
senter les  mouvements  planétaires  , 
pour  en  reproduire  les  phénomènes  et 
pour  reconstruire  l'état  des  cieux  pour 
une  antiquité  quelconque ,  M.  Biot , 
interprérant  les  représentations  astro- 
nomiques dont  ChampoUion  le  jeune  a 
recueilli  les  dessins  dans  les  tableaux 
historiques  ou  religieux  qui  décorent 

T  Livraison.  (Egypte.} 


des  temples  ou  des  tombeaux  en  Haute- 
Egypte  ,  a  reconnu  qu'en  l'année  ju- 
lienne 328.5  avant  l'ère  chrétienne ,  les 
Egyptiens  avaient  déterminé  dans  le 
ciel  la  vraie  position  de  l'équinoxe 
vernal ,  du  solstice  d'été  et  de  l'é- 
quinoxe d'automne;  de  plus,  que  1505 
ans  plus  tard,  en  1780  avant  la  même 
ère  ,  ils  avaient  reconnu  que  ces  jioints 
primitifs  s'étaient  considérablement 
déplacés  ;  enfin ,  que  les  Egyptiens  ont 
exprimé  ces  deux  états  du  ciel  sur  leurs 
monuments.  M.  Biot  emploie  en  ces 
curieuses  recherches  celles  par  les- 
quelles ChampoUion  le  jeune ,  dans 
son  Mémoire  sur  la  notation  graphi- 
que des  divisions  civiles  et  astrono- 
miques du  temps,  avait  prouvé  par 
les  monuments  que  l'année  vague 
égyptienne ,  composée  de  12  mois 
de  30  jours  et  de  5  jours  épagomènes , 
s'écrivait  depuis  là  plus  haute  anti- 
(juité  sur  les  monuments  par  des  signes 
qui  la  partageaient  en  trois  saisons , 
la  végétation,  la  récolte  et  l'inonda- 
tion. A  chacun  des  douze  mois  était 
attaché  un  personnage  divin  qui  y  pré- 
sidait: parmi  eux,  ChampoUion  faisait 
reconnaître  les  emblèmes  des  deux  sol- 
stices et  de  l'équinoxe  vernal;  et 
M.  Biot  a  fait  voir  que  la  répartition 
de  ces  emblèmes  s'accordait  très-exac- 
tement avec  les  phases  correspondan- 
tes de  l'année  solaire  vraie ,  dans  les 
trente  ou  quarante  siècles  qui  ont  pré- 
cédé notre  ère.  Toutefois ,  l'année  va- 
gue était  plus  courte  que  cette  année 
vraie  ;  la  notation  écrite  de  la  première 
ne  coïncidait  plus  avec  l'état  réel  de 
la  seconde  ;  la  différence  s'accroissait 
tous  les  jours  jusqu'à  ce  qu'elle  edt 
amené  une  nouvelle  coïncidence  entre 
les  phases  écrites  et  les  phases  réelles. 
Ceci  arrivait  après  un  intervalle  de 
1505  ans  juliens.  -Ces  coïncidences 
appartiennent  aux  années  275  ,1780 
et  3285  avant  l'ère  chrétienne;  M.  Biot 
a  reconnu  celle  de  l'an  1780  comme 
figurée  au  Rhamesseum  de  Thèbes, 
différente,  comme  elle  doit  l'être, 
de  celle  de  l'an  3285;  distinction  bien 
intentionnelle,  conséquemment obser- 
vée ,  et  qui  donne  à  la  plus  ancienne 
le  caractère  d'expression  primitive,  et 
7 


L'UNIVERS 


permet  de  rapporter  à  la  même  épo- 
que l'institution  originelle  du  calen- 
drier civil  dont  l'Egypte  aura  ainsi 
conservé  l'usage  pendant  quatre  mille 
ans. 

Ceci  est  bien  l'œuvre  des  membres  de 
la  caste  sacerdotale  chargés  de  l'ob- 
servation du  ciel ,  et  les  recherches  du 
savant  astronome  moderne  tendraient 
à  prouver  que  les  anciens  remplirent 
dignement  leur  office.  C'est  a  eux 
aussi  que  d'autres  savants,  nos  con- 
temporains ,  ont  attribué  les  noms  et 
les  figures  des  constellations,  déter- 
minés par  leurs  rapports  avec  le  climat 
de  l'Egypte  ,  et  ayant  pour  objet  d'an- 
noncer l'ordre  des  saisons  par  les  levers 
de  ces  constellations,  au  commence- 
ment de  la  nuit.  Mais  l'on  ignore  si 
les  Égyptiens  ont  acquis ,  par  leurs 
propres  observations ,  les  connaissan- 
ces antérieures  que  suppose  cette  divi- 
sion du  ciel ,  ou  s'ils  les  ont  reçues  des 
autres  nations  de  l'Asie  ;  le  défaut  de 
monuments  d'une  antiquité  certaine 
et  recueillis  dans  cette  vaste  contrée 
rend  très-difficile  la  solution  de  cette 
question.  Mais  l'histoire  écrite  de  l'ob- 
servation du  ciel  par  les  anciens  Asia- 
tiques conserve  néanmoins  quelques 
traits  dignes  d'une  sérieuse  considé- 
ration. Les  astronomes  de  l'école  d'A- 
lexandrie ont  assis  leurs  théories  sur 
leurs  propres  observations  qu'ils  com- 
parèrent avec  celles  de  leurs  devan- 
ciers en  Asie.  Ils  citent  de  celles-ci 
un  certain  nombre  qui  sont  autant  de 
faits  consignés  dans  les  antiques  an- 
nales des  sciences  ,  d'où  les  Grecs  les 
tirèrent  ;  et  l'usage  qu'en  firent 
sans  hésitation  Hipparque  et  Ptolémée 
donne  à  ces  observations  relatées 
toute  l'autorité  qui  est  propre  aux  faits 
historiques  les  plus  avérés.  Il  est  vrai 
que  la  plus  ancienne  observation  citée 
dans  l'Almageste ,  ou  Grande  Compo- 
sition rédigée  par  Ptolémée ,  est  celle 
de  l'éclipsé  de  lune  du  19/20  mars  de 
l'an  721  avant  l'ère  chrétienne;  ob- 
servation faite  à  Babylone  par  un  as- 
tronome dont  on  n'a  pas  conservé  le 
nom.  D'autres  phénomènes  lunaires, 
observés  aussi  a  Babylonç ,  sont  em- 
ployés par  Ptolémée  dans  le  même  ou- 


vrage; mais  la  date  des  deux  plus  an- 
ciens est  encore  postérieure  de  12  et 
de  18  mois  à  celle  de  l'éclipsé  préci- 
tée ;  il  ne  nous  est  donc  parvenu  de 
l'Asie ,  par  les  Grecs ,  que  des  notions 
qui  ne  remontent  pas  au-delà  du  VIII* 
siècle  avant  l'ère  chrétienne.  Mais  les 
annales  de  la  Haute-Asie  nous  sont 
inconnues;  la  puissance  des  grands 
empires  qui  occupaient  cette  vaste 
contrée  semblera  toujours  inséparable 
de  la  pratique  des  sciences  et  des  arts 
de  la  civilisation.  Il  n'y  pas  de  suppor- 
table division  du  temps  pour  les  usages 
civils  sans  une  astronomie  fondée  sur 
quelques  théorèmes  de  géométrie  ;  et 
l'usage  de  quelques  instruments  élé- 
mentaires leur  put  suffire  pour  des 
observations  d'éclipsés.  Les  prêtres  de 
Bélus ,  selon  Diodore ,  observaient  as- 
sidûment les  astres  du  haut  des  tours 
de  Babylone;  ils  avaient  réuni  une 
série  d'observations  embrassant  une 
série  de  siècles;  et  Ptolémée  ajoute 
que  des  listes  d'éclipsés  avaient  été 
apportées  de  Babylone  en  Egypte. 
Pourquoi  donc  Callisthènes ,  arrivé 
dans  cette  vaste  cité  avec  Alexandre, 
n'aurait-il  pas  pu  connaître  les  re- 
gistres de  ces  observations ,  et  en- 
voyer à  son  oncle  Aristote,  comme 
le  dit  Simplicius,  d'après  Porphyre, 
un  état  de  ces  éclipses  de  soleil  et  de 
lune  observées  par  les  prêtres  chal- 
déens ,  pendant  les  1903  ans  qui  avaient 
précédé  la  conquête  d'Alexandre?  La  si- 
multanéité de  la  civilisation  de  Thèbes 
et  de  Babylone,  les  invasions  militai- 
res de  l'Egypte  en  Asie  dès  le  XVIIP 
siècle  avant  l'ère  chrétienne ,  celles  qui 
avaient  eu  lieu  plus  anciennement  en- 
core sans  doute ,  puisque  cette  civili- 
sation simultanée  des  deux  empires , 
bien  antérieure  à  cette  dernière  épo- 
que ,  avait  dû  créer  aussi  antérieure- 
ment cette  rivalité  d'intérêts  et  de 
prépondérance  qui  ne  cessa  que  par 
l'asservissement  commun  des  deux 
empires  sous  l'épée  romaine;  toutes 
ces  circonstances,  disons-nous,  et  la 
facilité  des  communications  par  les 
routes  de  mer,  ne  permettent  guère 
de  supposer  en  Assyrie  une  science 
de  l'observation  des  astres  qui  aurait 


EGYPTE. 


été  ignorée  en  Egypte.  L'époque  de 
l'institution  originelle  du  calendrier 
civil  en  Egypte,  assignée  par  M.  Biot, 
suppose  d'ailleurs ,  et  avec  une  juste 
réciprocité  pour  les  prêtres  babylo- 
niens ,  cette  science  bien  ancienne 
parmi  les  membres  de  la  caste  sacer- 
dotale égyptienne,  à  qui  cette  partie 
de  l'enseignement  et  de  la  pratique 
des  sciences  était  attribuée. 

Diodore  de  Sicile  rapporte  ce  qui 
suit  :  «  Les  prêtres  exercent  les  enfants 
dans  l'étude  de  l'arithmétique  et  de  la 
géométrie;  car  les  inondations  du  Nil 
détruisant  chaque  année  les  limites  des 
terres,  de  nombreuses  contestations 
s'élèvent  entre  les  voisins,  et  c'est 
par  la  géométrie  qu'on  les  vide.  L'a- 
rithmétique sert  aussi  et  pour  les  usa- 
ges sociaux,  et  pour  les  spéculations 
de  la  géométrie.  Elle  est  surtout  très- 
utile  à  ceux  qui  cultivent  Y  astrologie , 
car  les  Égyptiens ,  comme  d'autres 
peuples,  observent  aussi  les  lois  et 
le  mouvement  des  astres  ,  et  conser- 
vent une  série  d'observations  qui  re- 
montent à  un  nombre  incroyable  d'an- 
nées, cette  étude  étant  cultivée  chez 
eux  dès  les  plus  anciens  temps.  Ils 
ont  aussi  soigneusement  décrit  les 
mouvements,  la  marche  et  la  station 
des  planètes ,  et  l'influence  bonne  ou 
mauvaise  de  chacune  d'elles  sur  la 
naissance  des  êtres,  et  ils  en  tirent 
souvent  des  prédictions  sur  les  événe- 
ments de  la  vie  des  hommes.  » 

Porphyre  a  su  que  les  prêtres  égyp- 
tiens employaient  les  nuits,  partie  à  aes 
ablutions,  et  partie  à  l'observation 
des  astres.  Strabon  a  vu  à  Héliopolis 
un  vaste  édifice  qui  était  l'habitation 
des  prêtres  adonnés  spécialement  à 
l'étude  de  la  philosophie  et  de  l'astro- 
nomie; et  Diodore  ajoute  à  ce  qui 
vient  d'être  rapporté  ,  que  les  prêtres 
égyptiens  prédisaient  l'avenir  tant  par 
la  science  des  choses  sacrées  que  par 
celle  des  astres.  Clément  d'Alexandrie, 
qui  avait  vu  la  fin  des  institutions 
pharaoniques  en  Egypte,  place  dans 
l'ordre  des  prêtres ,  et  avant  le  scribe 
sacré,  le  prêtre  qui  a  les  fonctions 
d'horoscope.  Il  tenait  dans  ses  mains, 
dit  le  savant  Père ,  une  horloge ,  et  un 


phénix  symbole  de  l'astrologie ,  et 
qui  portait  toujours,  pendus  à  son 
bec ,  les  livres  astrologiques  de  Thoth, 
au  nombre  de  quatre  :  le  premier 
traitant  de  l'ordre  des  étoiles  errantes 
et  apparentes  ;  le  second  des  conjonc- 
tions et  de  l'illumination  du  soleil  et 
de  la  lune;  les  deux  autres  du  lever 
de  ces  deux  astres.  Enfin,  il  paraî- 
trait, par  un  rapport  de  Chœrémon 
dans  Porphyre ,  que  le  prêtre  horos- 
cope était  placé  bien  au-dessus  de  la 
foule  des  autres  prêtres ,  soit  pasto- 
phores,  soit  néochores,  ceux-ci  n'é- 
tant pas  soumis  à  de  si  nombreuses 
ou  à  de  si  complètes  purifications. 

Il  résulterait  donc  de  tous  ces  rap- 
ports ,  que  les  anciens  Égyptiens  , 
détournant  une  science  vraie  de  ses 
applications  rationnelles  et  logiques , 
auraient  fait,  comme  tant  ^'autres 
peuples  anciens  et  modernes,  de  l'as- 
trologie avec  les  principes  de  l'astrono- 
mie; et  cette  erreur  remonte  en  effet 
à  une  très-haute  antiquité,  selon  les 
rapports  de  quelques  écrivains  assez 
renommés ,  et  les  recherches  plus  ré- 
centes d'un  de  nos  plus  habiles  cri- 
tiques ,  M.  Letronne.  Nous  rappelons 
ici  sommairement  ces  diverses  no- 
tions. 

Toutes  les  traditions  de  l'antiquité 
placent  le  berceau  de  l'astrologie 
dans  la  Chaldée  et  en  Egypte ,  et  l'on 
peut  remarquer  en  passant  .que  ce  fait 
bien  avéré  est  une  nouvelle  preuve 
des  communications  qui  existèrent 
entre  ces  deux  contrées.  Quant  à  l'E- 
gypte ,  adonnée  très-anciennement  à 
là  pratique  de  l'astrologie,  Ciçéron 
nous  dit  formellement  que  les  Égyp- 
tiens sont  considérés  comme  connais- 
sant ,  depuis  un  grand  nombre  de  siè- 
cles ,  cette  science  des  Chaldéens , 
qui ,  fondée  sur  l'observation  journa- 
lière des  astres  ,  prédit  l'avenir  et  la 
destinée  des  hommes.  Hérodote  avait 
dit  avant  Cicéron  :  «Les  Flgyptienssont 
les  auteurs  de  plusieurs  inventions  . 
telles  que  celle  de  déterminer,  d'après 
le  jour  où  un  homme  est  né,  quels 
événements  il  rencontrera  dans  sa  vie, 
comment  il  mourra  ,  et  quels  seront 
son  caractère  et  son  esprit.  »  C'est  à 
7. 


L'UNIVERS. 


deux  Égyptiens ,  célèbres  sous  ce  rap- 
jwrt  dans  l'antiquité  grecque  et  ro- 
maine, et  nommés  Pétosiris  et  ]N'é- 
cepso,  qu'on  attribua  les  ouvrages 
fondamentaux  de  la  doctrine  astrolo- 
gique égyptienne.  Mais  l'époque  où  ces 
deux  savants  vécurent  et  composèrent 
leurs  écrits  est  fort  douteuse  :  d'une 
part,  on  les  fait  dii  siècle  de  Sésostris; 
de  l'autre  on  confond  Nécepso  avec  le 
roi  d'Egypte  de  la  26"  dynastie,  qui 
porta  le  même  nom  ;  mais  il  est  posi- 
tif que  Ptolémée  et  Proclus  regardaient 
ces  deux  astrologues  comme  très-an- 
ciens, et  que  ni  Pline,  ni  aucun  autre 
écrivain,  latin  ou  grec,  n'a  mis  en 
doute  l'authenticité  de  leurs  ouvrages  : 
nouvelle  preuve  de  l'origine  égyptienne 
des  écrits  qui  portent  leurs  noms  et 
de  la  doctrine  qu'ils  renferment ,  et 
dans  laquelle  dominent  le  thème  na- 
tal du  monde  et  la  théorie  des  décans. 
Le  fond  réel  de  la  science  est  la 
croyance  à  l'influence  des  astres  et  le 
moyen  de  tirer  des  pronostics ,  sur  un 
homme,des  circonstances  de  sa  nativité, 
et  du  lieu  des  planètes  à  ce  moment. 
Il  y  avait  donc  de  l'astronomie  dans 
l'astrologie  ;  mais  celle-ci  avait  un  but 
qui  lui  était  propre  et  qui  s'éloignait 
entièrement  de  l'astronomie.  Eudoxe, 
qui  alla  en  Egypte ,  y  apprit  la  doctrine 
astrologique  ;  mais  en  l'expliquant  aux 
Grecs,  il  eut  le  soin  de  les  avertir 
qu'elle  ne  méritait  aucune  créance  ; 
aussi  Vitruve  assure-t-il  que  les  as- 
tronomes grecs,  Hipparque  entre  au- 
tres ,  ne  lirent  aucun  usage  de  l'as- 
trologie, pas  même,  on  peut  le  dire, 
ceux  qui  vécurent  après  Alexandre. 
On  regarde  donc  comme  certain  que 
cette  fausse  science ,  lille  insensée 
d'une  mère  sage ,  comme  la  nommait 
Kepler,  n'avait  pénétré  ni  dans  la  re- 
ligion, ni  dans  les  usages  de  la  Grèce 
libre-,  et  cette  assertion  n'exclut  point 
par  sa  généralité  les  individus  qui  pu- 
rent isolément  se  délecter  aux  miracles 
de  la  doctrine  égyptienne.  Les  moyens 
dont  elle  usait  étaient  en, rapport  avec 
les  progrès  réels  de  l'astronomie ,  et 
on  savait,  dans  des  temps  postérieurs 
à  l'empire  égyptien ,  user  de  calculs , 
sinon  fotl  difficiles,  du  moins  très- 


compliqués,  et  se  fonder  sur  l'usage 
de  tables  astronomiques ,  dont  on  n'ac- 
corde pas  aisément  la  connaissance  ni 
aux  Chaldéens,  ni  aux  Égyptiens.  Il 
résulterait  de  ces  données  diverses , 
que ,  si  la  croyance  à  l'influence  des 
astres  est  extrêmement  ancienne  en 
Egypte,  on  doit  croire  aussi  que  les 
combinaisons  infinies  et  les  calculs 
très-longs  qui  servaient  aux  astrolo- 
gues pour  dresser  leurs  thèmes ,  n'ont 
))u  être  exécutés  qu'avec  le  secours 
d'une  astronomie  perfectionnée;  et  si 
l'antiquité  de  l'astrologie  égyptienne 
doit  dépendre  ainsi  de  l'antiquité  des 
connaissances  astronomiques  dans  la 
même  contrée,  on  a  vu  plus  haut  l'o- 
pinion de  quelques  savants  modernes 
sur  ce  point  important. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'antiquité  clas- 
sique parle  des  membres  de  la  classe 
sacerdotale  qui  s'adonnaient  à  l'étude 
de  l'astrologie .,  assertion  qui,  pour  les 
tenips  les  plus  anciens  de  l'histoire  de 
l'Egypte,  me  semble  devoir  s'enten- 
dre seulement  et  de  l'étude  des  astres 
et  de  celle  des  phénomènes  naturels , 
avec  la  méthode  des  pronostics  qui  en 
étaient  déduits,  étude  qui  n'avait  en 
elle-même  rien  d'absurde,  qui  fat  pra- 
tiquée par  de  très-bons  esprits  ,  tels 
que  Thaïes  et  Pythagore ,  et  à  leur 
exemple  par  Eudoxe,  Euctémon ,  Cal- 
lippe  ,  Méton ,  Hipparque ,  et  tant 
d'autres,  qui  reconnurent,  par  des  ob- 
servations ,  l'influence  que  le  lever  et 
le  coucher  des  astres  exerçaient  sur 
les  changements  de  l'atmo'sphère  et 
des  saisons,  et  transmirent  à  leur 
postérité  les  résultats  de  leurs  recher- 
ches dans  des  parapegmes,  ou  cata- 
logues de  ces  phénomènes  naturels. 
Ces  anciens  astrologues  égyptiens  pra- 
tiquaient-ils aussi  les  nativités ,  ou  la 
prédiction  de  la  destinée  d'un  individu, 
d'après  l'époque  des  astres  au  mo- 
ment de  sa  naissance?  Hérodote  l'as- 
sure pour  son  temps.  Nous  connais- 
sons donc ,  par  la  réunion  de  ces  té- 
moignages divers,  les  fonctions  des 
membres  de  la  classe  sacerdotale  à  qui 
était  attribuée  l'étude  des  cieux  et  des 
mouvements  des  astres ,  et  la  science 
de  l'application  des  résultats  de  cette 


EGYPTE. 


101 


étude  aux  besoins  réels ,  ou  aux  pré- 
jugés de  la  société  contemporaine. 

Il  en  fut  ainsi  jusqu'à  l'époque  de 
l'influence  romaine  en  Egypte.  Dès  le 
premier  siècle  de  l'ère  clîraienne,  de 
savants  astronomes,  écrivaient  contre 
les  astrologues  et  s'efforçaient  de  mon- 
trer la  vanité  de  leur  prétendue  science; 
mais  ces  attaques  l'accréditèrent  peut- 
être  ,  car  bientôt  l'empire  romain  tout 
entier  crut  à  l'astrologie ,  et  ajouta 
avec  une  sorte  d'ardeur  à  la  doctrine 
fulgurale  des  Étrusques  la  doctrine  as- 
trologique des  Égyptiens.  Elle  sé- 
duisit des  esprits  très-élevés;  un  il- 
lustre Romain,  Nigidius  Figulus,  ami 
de  Cicéron ,  était  fort  adonné  à  l'art 
divinatoire  et  croyait  à  la  fois  à  la  pos- 
sibilité de  prédire  l'avenir  et  par  l'ob- 
servation des  météores  et  par  l'inspec- 
tion des  entrailles  des  victimes;  Lu- 
cius  Tarrutius  ,  autre  ami  de  l'ora- 
teur ,  pratiquait  avec  confiance  et 
autorité  la  divination  par  les  astres  et 
dressait  les  nativités  avec  des  tables 
de  phénomènes  célestes  rédigées  se- 
lon le  style  égyptien.  Si  nous  vou- 
lions direde  quels  noms  célèbres  l'his- 
toire de  cette  opinion  fut  illustrée, 
nous  citerions  Marc-Antoine,  ayant 
pour  conseiller  intime  un  astrologue 
égyptien,  choisi  par  Cléopatre,  qui  lui 
inspirait  ses  prophéties  et  ses  divi- 
nations ;  Auguste ,  qui  lit  dresser  son 
thème  natal  par  Theogène  ;  Tibère  et 
ses  successeurs ,  dont  un  porta  la 
croyance  jusqu'à  faire  mettre  à  mort 
un  personnage  à  qui  un  astrologue 
avait  prédit  l'élévation  à  l'empire. 
Vespasien  et  Domitien  se  dirigèrent 
parles  plus  savants  dans  cette  science 
supposée ,  et  le  docte  Hadrien  lui-même 
se  disait  en  état  de  prédire,  dès  les 
calendes  de  janvier,  ce  qui  devait  lui 
arriver  jusqu'au  .31  décembre  :  et  cette 
science  était  traditionnellement  parve- 
nue à  Rome  du  plus  profond  des  anciens 
temples  de  l'Egypte.  Elle  était  encore 
en  grande  vogue  en  France,  il  n'y  a 
pas  plus  de  deux  siècles. 

Tel  a  été  le  succès  de  la  science  fon- 
pée  par  les  Égyptiens  Pétosiris  et  Né- 
cepso ,  qui  eurent  pour  successeurs 
toutes  les  générations  des  prêttes  as- 


trologues attachés  aux  principaux  tem- 
ples de  l'Egypte,  et  qui,  gardiens  fldè- 
les  des  principes  qui  leur  avaient  été 
enseignes ,  les  transmirent  en  effet  à 
leurs  descendants  et  jusqu'à  nous  , 
comme  l'indiquent  deux  monuments 
que  nous  devons  citer  ici. 

Le  premier ,  conservé  par  les  écri- 
vains de  la  science,  est  le  thème  natal  de 
l'univers;  il  indique  les  domiciles  des 
planètes  au  moment  même  de  la  créa- 
tion du  monde  :  la  Lune  était  dans  le  si- 
gne du  Cancer;  le  Soleil  dans  le  Lion; 
Siercure  dans  la  Vierge  ;  Vénus  dans 
la  Balance  ;  Mars  dans  le  Scorpion  ;  Ju- 

{)iter  dans  le  Sagittaire;  Saturne  dans 
e  Capricorne.  Le  sage  Antonin  fit 
inscrire  en  ces  signes  ce  thème  natal 
de  l'univers  sur  les  monnaies  qui  fu- 
rent frappées  la  huitième  année  de 
son  règne  en  Egypte,  et  l'empereur 
romain  consacrait,  accréditait  par  son 
exemple  la  science  des  genethliaques 
dans  le  pays  même  où  elle  avait  pris 
naissance. 

D'autres  monuments  du  règne  de 
ce  même  prince  appartiennent  aussi 
à  cette  science  illusoire  et  nous  pré- 
sentent un  exemple  plus  développe  de 
ces  mêmes  thèmes  :  ce  sont  deux  papy- 
rus écrits  en  grec  et  trouvés  en  Egypte. 
Les  premières  lignes  du  texte  d'un  de 
ces  papyrus  contiennent  un  préam- 
bule qui  est  l'histoire  même  de  la 
science.  L'astrologue  qui  a  écrit  ce 
thème  natal  invoque  en  effet  ce  qu'il 
a  vu  dans  beaucoup  de  livres  des  an- 
ciens sages  ,  particulièrement  des 
Chaldéens,  de  Pétosiris,  et  surtout 
du  roi  Néchous,  qui  avaient  été  eux- 
mêmes  instruits  par  leur  seigneur  Her- 
mès, et  par  Asclépius ,  le  même  que 
Imouth,  le  fils  d'Héphaïstus  (Phtha). 
Venait  ensuite  le  thème  natal,  daté 
de  la  première  heure  du  18*  jour  du 
mois  égyptien  Tybi,  de  la  première 
année  de  l'empereur  Antonin  ;  inais 
le  reste  du  manuscrit  est  perdu.  On 
peut  y  suppléer  par  un  autre  papyrus 
inieux  conservé ,  portant  sur  la  même 
page  deux  colonnes  d'écriture,  de  la 
même  date,  et  ainsi  conçu  :  «  L'an 
premier  d' Antonin  César ,'  notre  sei- 
gneur, le  8  du  mois  d'Hadrien,  selon. 


«tt 


rUNIVERS. 


les  Hellènes,  (c'est-à-dire,  les  Grecs 
d'Alexandrie),  et  selon  les  anciens 
Hes  Égj'ptiens),  le  18  du  mois  de 
Tybi ,  a  la  première  heure  du  jour 
commençant.  »  Le  texte  dit  ensuite  : 

Le  Soleil  dans  le  Sagittaire ,  13  de- 
grés 23  minutes,  dans  la  maison  de 
Jupiter,  sur  les  confins  de  Vénus. 

La  Lune  dans  le  Verseau ,  3  degrés 
6  minutes,  à  l'orient,  dans  la  maison 
de  Saturne,  sur  les  confins  de  Mer- 
cure. 

Saturne  dans  le  Verseau , ...  degrés 
8  minutes ,  dans  son  deuxième  firma- 
ment propre,  dans  les  confins  de  Mer- 
cure. 

Jupiter  dans  le  Bélier,  2  degrés  44 
minutes,  dans  le  deuxième  firmament, 
dans  la  maison  de  Mars ,  le  point  su- 
périeur du  Soleil ,  le  point  inférieur  de 
Saturne,  sur  les  confins  de   Vénus. 

Mars  à  l'extrémité  du  Capricorne , 
30  degrés ,  point  de  minutes  ,  dans  le 
dixième  firmament,  la  maison  de  Sa- 
turne ,  son  propre  point  supérieur ,  le 
point  inférieur  de  Jupiter,  et  ses  pro- 
pres confins. 

Vénus  dans  le  Sagittaire,  2  degrés 

.51  minutes, à  l'orient,  dans  la 

maison  de  Jupiter,  et  les  confins  (du 
Soleil  ?  ). 

Mercure  dans  le  Sagittaire,  1.5  de- 
grés 2  minutes ,  dans  Vespérus ,  la 
maison  de  Jupiter,  et  les  confins  de 
Vénus. 

L'horoscope  dans  le  Sagittaire ,  15 
degrés ,  la  maison  de  Jupiter ,  et  les 
confins  de  Vénus. 

La  conjonction  dans  les  Gémeaux  , 
10  degrés,  la  maison  de  Mercure  et 
les  confins  de  Mercure. 

Le  milieu  du  ciel  dans  la  Vierge , 
8  degrés,  la  maison  de  Mercure,  le 
point  supérieur  de  Mercure ,  le  point 
inférieur  de  Mercure,  les  confins  de 
Vénus. 

L'hypogée  dans  les  Poissons,  

degrés ,  la  maison  de  Jupiter,  le  point 
supérieur  de  Vénus,  le  point  inférieur 
de  Mercure,  les  confins  de  Vénus. 

Le  premier  sortde  la  fortune  est  dans 
le  Capricorne,  19  degrés,  la  maison 
de  Saturne ,   le  point   supérieur    de 


Mars ,  le  point  inférieur  de  Jupiter 
et  les  confins  de  Vénus. 

Le  second  sort  de  la  fortune  est 
dans  le  Cancer,  11  degrés,  la  mai- 
son de  lacune,  le  pomt  supérieur 
de  Jupiter,  le  poiijt  inférieur  de  Mars, 
les  confins  de  Vénus.  » 

Le  signe  dominant  de  la  nativité  est 
donc  l'astre  de  Vénus.  « 

Voilà  un  thème  natal ,  ou  geneth- 
liaque  régulièrement  formulé  par 
un  homme  expert  en  la  science  des 
nativités;  on  les  dressait  encore  de 
même  en  France  au  XVI"  siècle.  Cette 
partie  des  sciences  occultes  était  aussi 
considérée  comme  originaire  de  l'E- 
gypte ;  la  chimie  et  l'alchimie  tiraient 
même  leur  nom ,  selon  les  adeptes ,  de 
celui  de  cette  contrée,  nommée  Chêmé, 
ou  CJiîmi,  dans  les  livres  coptes;  les 
Chaldéens,  Pétorisis,  Néchous,  Hermès 
et  Asclépius  ont  conservé  jusqu'à  nos 
jours  leur  antique  renommée  ;  l'un  de 
nos  deux  papyrus  astrologiques  les 
nomme  formellement  ;  d'autres  auto- 
rités ,  et  les  écrivains  anciens  surtout, 
appellent  Nécepso  celui  que  le  papyrus 
désigne  par  Néchous:  l'un  et  l'autre 
noms  ont  été  portés  par  des  rois  égyp- 
tiens de  la  XXVr  dynastie.  Le  papy- 
rus désigne  aussi  le  premier  par  le 
titre  de  roi  ;  mais  il  est  très- vraisem- 
blable ,  d'après  l'épithète  danciens 
que  leur  donne  Ptolémée ,  que  ce  sont 
deux  astrologues  d'une  époque  bien 
antérieure  au  VII'  siècle  avant  l'ère 
chrétienne  ,  et  telle  était  l'opinion  de 
Cicéron,  bien  justifiée  par  les  faits 
historiques  ci -après  rappelés. 

Cette  opération  divinatoire  et  pro- 
phétique à  laquelle  nos  deux  papyrus 
donnent  tout  le  caractère  d'un  fait 
historique,  et  qu'ils  nous  présentent 
comme  le  résultat  d'une  croyance  à 
l'astrologie  judiciaire,  généralement 
répandue  et  dominante  en  Egypte, 
n'est  point  unique  dans  les  annales 
contemporaines  de  Rome  ,  et  elle  fut 
accréditée  par  l'adhésion  publiçjue  des 
plus  savants  hommes  de  l'empire.  Ta- 
cite raconte  gravement  les  mjracles 
qui  s'opérèrent  à  Alexandrie  d'Egypte 
pendant  le  séjour  de  Vespasien ,  ceux 
même  que  l'empereur  opérait  lui-même 


EGYPTE. 


f03 


f)ar  la  grâce  de  Sérapis  :  il  guérissait 
es  aveugles  et  les  écloppés.  Plus  tard  , 
le  mage  Arnuphis  évoquait  les  démons 
et  faisait  pleuvoir  à  volonté.  Le  chris- 
tianisme ne  détruisit  pas  entièrement 
cette  superstition  ;  Origène  aflirmait  la 
certitude  des  préceptes  et  de  l'usage  de 
la  magie ,  non  pas  de  celle  d'Épicure  et 
d'Aristote,  disait-11,  mais  l'art  qui  se 
pratiquait  de  son  temps  ;  il  reconnaît  la 
puissance  de  certains  mots  égyptiens 
peur  opérer  sur  une  classe  de  démons, 
et  celle  de  certains  mots  persans  pour 
a^^ir  sur  une  autre  classe  de  ces  gé- 
nies indomptés.  Il  avoue  toutefois  que 
les  gens  instruits  possèdent  seuls  ces 
secrets  de  la  science,  et  que  cette 
science  est  une  partie  de  cette  théolo- 
gie cachée  qui  élève  les  esprits  vers  le 
créateur  de  l'univers.  La  possession  par 
les  démons  était  aussi  en  grande  vogue 
alors  ,  et  saint  Jérôme  raconte  l'aven- 
ture d'une  jeune  possédée,  subitement 
saisie  de  fureur  parce  qu'un  jeune 
homme  de  Gaza,  qui  en  était  épris  , 
avait  enfoui  sous  le  seuil  de  la  porte 
de  son  amante  une  plaque  de  métal 
sur  laquelle  il  avait  gravé  des  signes 
qu'il  avait  appris  des  prêtres  égyptiens 
de  Memphis.  Saint  Jérôme  ajoute  que 
saint  Hilarion  délivra  la  jeune  fille  du 
démon,  avec  lequel  il  eut  préalablement 
un  long  colloque. 

Tout  ceci  était  la  suite  des  opinions 
égyptiennes  et  chaldéennes,  dont  l'exis- 
tence est  historiquement  prouvée  dès 
une  très-haute  antiquité.  On  voit  en 
effet  en  Egypte ,  dès  la  XVII"  dynas- 
tie égyptienne ,  près  de  deux  mille  ans 
avant  Jésus-Christ ,  le  roi ,  effrayé  par 
ses  songes ,  faire  appeler  les  devins  et 
les  sages  de  l'Egypte,  pour  en  avoir 
l'interprétation;  ce  fut  l'Hébreu  Joseph 
qui  la  lui  donna,  les  sages  égyptiens 
n'ayant  pu  le  faire.  Ceci  est  raconté 
dans  le  plus  ancien  livre  qui  parle  de 
l'ïlgypte,  dans  la  Genèse,  et  se  rap- 
porte au  temps  des  rois  pasteurs. 
Quelques  siècles  plus  tard,  après  la 
restauration  de  la  monarchie  nationale 
égyptienne ,  à  l'époque  de  la  sortie  des 
Hébreux  de  l'Egypte  sous  la  conduite 
de  Moïse,  l'art'des  devins ,  des  magi- 
ciens et  des  astrologues,  joue  un  grand 


rôle  dans  l'histoire  de  ces  mémorables 
événements.  Moïse  et  Aaron,  étant 
en  la  présence  du  Pharaon,  dit  la 
Bible ,  Aaron  jeta  sa  verge  devant  le 
roi  et  ses  serviteurs  ,  et  elle  fut  chan- 
gée en  serpent.  Le  Pharaon  fit  venir 
les  sages  d'Egypte  et  les  magiciens, 
qui  firent  la  même  chose ,  par  les  en- 
chantements du  pays  et  par  les  secrets 
de  leur  art ,  car  chacun  d'eux  ayant 
jeté  sa  verge,  elles  furent  changées  en 
serpents  ;  il  est  vrai  que  la  verge  d' Aa- 
ron dévora  les  verbes  des  Égyptiens. 

Dans  une  autre  circonstance',  Aaron 
éleva  sa  verge  et  frappa  l'eau  du  fleuve 
devant  le  roi  et  ses  serviteurs  ,  et  l'eau 
fut  changée  en  sang;  les  poissons 
moururent,  le  fleuve  se  corrompit, 
il  y  eut  du  sang  dans  toute  l'Egypte  ; 
mais  les  magiciens  d'Egypte  firent  la 
même  chose  avec  leurs  enchantements, 
et  le  peuple  ne  trouva  de  l'eau  pour 
boire  qu'en  creusant  la  terre  le  long  du 
fleuve.  Quand  ensuite  Aaron,  étendant 
sa  main  sur  les  eaux  d'Egypte ,  en  fit 
sortir  des  grenouilles  de  toute  par*^ , 
les  magiciens  du  roi  opérèrent  encore 
le  même  prodige  par  leurs  enchante- 
ments; ils  rivalisaient  victorieusement 
avec  la  puissance  surnaturelle  de  Moïse 
et  d'Aaron  ;  ils  échouèrent  néanmoins 
quand  ils  voulurent,  en  frappant  la 
poussière  de  la  terre,  la  changer  en 
moucherons,  comme  venaient  de  le 
faire  les  chefs  du  peuple  hébreu. 

Des  monuments  contemporains  de 
cette  relation  et  des  faits  dont  elle  a 
retracé  les  circonstances  extraordinai- 
res, subsistent  encore  en  Egypte  et 
rendent  le  même  témoignage  au  sujet 
du  crédit  dont  jouirent ,  en  Orient , 
dès  la  haute  antiquité ,  les  plus  oiseu- 
ses spéculations  de  l'esprit  et  les  plus 
fausses  applications  des  préceptes  les 
plus  vrais,  des  observations  les  plus 
certaines  qu'il  ait  été  donné  à  l'homme 
de  faire  dans  le  vaste  domaine  de  la 
nature.  Dans  ces  mêmes  monuments, 
l'astronomie  et  l'astrologie  sont  inti- 
mement mêlées  avec  les  représentations 
psychologiques  et  à  l'expression  des 
idées  qui  composaient  la  philosophie  du 
temps  et  se  manifestaient  par  la  lan- 
gue des  symboles.  C'est  dans  les  toni- 


L'UNIVERS. 


beaux  des  rois  à  Thèbes  que  sont 
•conservés  ces  précieux  documents; 
i'ame  du  roi  défunt,  assimilée  au 
soleil,  accomplit  sa  double  destinée 
sur  la  terre  et  dans  les  cieux ,  comme 
l'astre  lui-même  parcourt  successi- 
vement les  deux  hémisphères,  l'hé- 
misphère supérieur,  ou  lumineux  ,  et 
l'hémisphère  inférieur,  qui  fut  aussi 
en  Egypte  celui  des  ténèbres.  A  ce 
premier  tableau  d'expressions  toutes 
métaphysiques ,  il  en  succède  un  se- 
cond où  dominent  les  signes  les  plus 
apparents  de  l'astronomie  et  de  l'as- 
trolog;ie.  Ce  tableau,  dressé  sur  un 
plan  régulier,  parce  que  la  science  en 
dirigea  la  composition,  est  peint  sur 
les  plafonds  des  tombeaux,  et  occupe 
toute  la  longueur  d'un  corridor  et  de 
deux  salles  contiguës.  Voici ,  textuel- 
lement, la  description  d'une  de  ces 
importantes  représentations ,  les  plus 
anciennes  de  ce  genre  que  la  science 
ait  jusqu'ici  recueillies  ,  et  telles  que 
Clïampollion  le  jeune  les  a  vues  dans  le 
tombeau  d'un  des  Pharaons  Rhamsès , 
dans  la  vallée  de  Biban-el-Molouk  à 
ïhèbes  : 

«  Le  ciel,  sous  la  forme  d'une  femme 
dont  le  corps  est  parsemé  d'étoiles  , 
enveloppe  de  trois  côtés  cette  immense 
composition  :  le  torse  se  prolonge  sur 
toute  la  longueur  du  tableau ,  dont  il 
couvre  la  partie  supérieure;  sa  tête 
est  à  l'occident;  ses  bras  et  ses  pieds 
limitent  la  longueur  du  tableau,  divisé 
en  deux  bandes  égales  :  celle  d'en 
haut  représente  l'hémisphère  supérieur 
et  le  cours  du  soleil  dans  les  douze 
heures  du  jour;  celle  d'en  bas,  1  hé- 
misphère inférieur ,  la  marche  du  so- 
leil pendant  les  douze  heures  de  la 
nuit. 

«A  l'orient,  c'est-à-dire  vers  le  point 
sexuel  du  grand  corps  céleste  (  de  la 
déesse  Ciel  ) ,  est  figurée  la  naissance 
du  soleil;  il  sort  du  sein  de  sa  divine 
mère  Néith,  sous  la  forme  d'un  petit 
enfant  portant  le  doigt  à  sa  bouche  , 
et  renfermé  dans  un  disque  rouge  :  le 
dieu  Méui  (l'Hercule  égyptien ,  la  rai- 
son divine),  debout  dans  la  barque 
destinée  aux  voyages  du  jeune  dieu  , 
«ilève  les  bras  pour   l'y  placer   lui-- 


même;  après  que  le  soleil  enfant  a 
reçu  les  soins  de  deux  déesses  nourri- 
ces ,  la  barque  part  et  navigue  sur  l'o- 
céan  céleste,  l'aether,  qui  coule  comme 
un  fleuve  de  l'orient  à  roccident,  où 
il  forme  un  vaste  bassin  ,  dans  lequel 
aboutit  une  branche  du  fleuve  traver- 
sant l'hémisphère  inférieur,  d'occi- 
dent en  orient. 

«  Chaque  heure  du  jour  est  indiquée 
sur  le  corps  du  ciel  par  un  disque 
rouge,  et  dans  le  tableau  par  douze 
barques  ou  baîi.  dans  lesquelles  paraît 
le  dieu  Soleil  naviguant  sur  l'Océan 
céleste  avec  un  cortège  qui  change  à 
chaque  heure ,  et  qui  l'accompagne  sur 
les  deux  rives. 

«  A  la  première  heure ,  au  moment 
où  le  vaisseau  se  met  en  mouvement, 
les  esprits  de  l'Orient  présentent  leurs 
hommages  au  dieu  debout  dans  son 
naos,  (jui  est  élevé  au  milieu  de  la 
bari  ;  l'équipage  se  compose  de  la  déesse 
Sori,  qui  donne  l'impulsion  à  la  proue  ; 
du  dieu  Sev  (  Saturne  ) ,  à  la  tête  de 
lièvre ,  tenant  une  longue  perche  pour 
sonder  le  fleuve,  et  dont  il  ne  fait 
usage  qu'à  partir  de  la  huitième  heure, 
c'est-à-dire  lorsqu'on  approche  des 
parages  de  l'Occident  ;  le  réïs  ou  com- 
mandant est  Horus ,  ayant  en  sous- 
ordre  le  dieu  Haké-Oëris ,  le  Phaëton 
et  le  compagnon  fidèle  du  soleil  ;  le 
pilote  manœuvrant  le  gouvernail  est 
un  hiéracocéphale  nommé  Haôu;  plus 
la  déesse  JNeb-Wa  (la  dame  de  la  bar- 
que), dont  j'ignore  les  fonctions  spé- 
ciales ;  enfin  le  dieu  gardien  supérieur 
des  tropiques.  On  a  représenté  sur 
les  bords  du  fleuve,  les  dieux  ou  les 
esprits  qui  président  à  chacune  des 
heures  du  jour;  ils  adorent  le  soleil  à 
son  passage ,  ou  récitent  tous  les  noms 
mystiques  par  lesquels  on  le  distin- 
guait. A  la  seconde  heure  paraissent 
les  âmes  des  rois ,  ayant  à  leur  tête  le 
défunt  Rhamsès  V,  allant  au-devant 
de  la  bari  du  dieu  pour  adorer  sa  lu- 
mière :  aux  quatrième ,  cinquième  et 
sixième  heures,  le  mêmePharaon  prend 
part  aux  travaux  des  dieux  qui  font  la 
guerre  au  grand  Apophis ,  caché  dans 
les  eaux  de  l'Océan.  Dans  les  septième 
et  huitième  heures .  le  vaisseau  célesta 


i 


côtoie  les  demeures  des  bienheureux  , 
jardins  ombragés  par  des  arbres  de 
différentes  espèces,  sous  lesquels  se 
promènent  les  dieux  et  les  âmes  pures. 
Enfln  le  dieu  approche  de  l'Occident  : 
Sev  (  Saturne  )  sonde  le  fleuve  inces- 
samment, et  des  dieux  échelonnés  sur 
le  rivage  dirigent  la  barque  avec  pré- 
caution; elle  contourne  le  grand  bassin 
de  l'ouest ,  et  reparaît  dans  la  bande  su- 

Férieure  du  tableau,  c'est-à-dire  dans 
hémisphère  inférieur,  surleCeuve, 
qu'elle  remonte  d'occident  en  orient. 
Riais ,  dans  toute  cette  navigation  des 
douze  heures  de  nuit,  comme  il  arrive 
encore  pour  les  barques  qui  remontent 
le  Nil ,  la  bari  du  soleil  est  toujours 
tirée  à  la  corde  par  un  grand  nombre 
de  génies  subalternes ,  dont  le  nom- 
bre varie  à  chaque  heure  différente. 
Le  grand  cortège  du  dieu  et  l'équipage 
ont  disparu,  il  ne  reste  plus  que  le 
pilote  debout  et  inerte  à  l'entrée  du 
naos  renfermant  le  dieu,  auquel  la 
déesse  Thméï  (la  vérité  et  la  justice) , 
qui  préside  à  l'enfer  ou  à  la  région  in- 
férieure, semble  adresser  des  consola- 
tions. 

«  Des  légendes  hiéroglyphiques  pla- 
cées sur  chaque  personnage  et  au  com- 
mencement de  toutes  les  scènes  indi- 
quent les  noms  et  les  sujets ,  en  faisant 
connaître  l'heure  du  jour  ou  de  la  nuit 
à  laquelle  se  rapportent  ces  scènes 
symboliques. 

«  Mais ,  sur  ces  mêmes  plafonds  et 
en  dehors  de  cette  composition,  exis- 
tent des  textes  hiéroglyphiques  d'un 
intérêt  plus  grand  peut-être ,  quoique 
^iés  au  même  sujet.  Ce  sont  des  tables 
des  constellations  et  de  leurs  injlueji- 
ces  pour  tontes  les  heures  de  chaque 
mois  de  Vannée  ;  elles  sont  ainsi  con- 
çues : 

«  Mois  DE  TÔBi ,  la  dernière  moitié. 
—  Orion  domine  et  influe  sur  l'oreille 
gauche. 

((.Heure  1'*,  la  constellation  d' Orion 
(influe)  sur  le  bras  gauche. 

«Heure  2",  la  constellation  de  5Jms 
(influe)  sur  le  cœur. 

«  Heure  3%  le  commencement  de  la 
constellation  des  deux  étoiles  (les  gé- 
meaux?), sur  le  cœur. 


EGYPTE.  105 

«  Heure  4* ,  les  constellations  des 
deux  étoiles  (  influent  )  sur  l'oreille 
gauche. 

«  Heure  5',  les  étoiles  du  fleuve  (in- 
fluent) sur  le  cœur. 

«  Heure  6',  la  tête  (ou  le  commen- 
cement) du  lion  (influe)  sur  le  cœur. 

«Heure  7",  laflèche  (influe)  sur  l'œil 
droit. 

«  Heure  8%  les  longues  étoiles,  — 
sur  le  cœur. 

«Heure  9",  les  serviteurs  des  parties 
antérieures  (  du  quadrupède  ) ,  Me7ité 
(le  lion  marin?)  (influent)  sur  le  bras 
gauche. 

«  Heure  10*,  le  quadrupède  Mente 
(le  lion  marin?),  —  sur  l'œil  gauche. 

<■■  Heure  1 1%  les  serviteurs  au  Mente, 
—  sur  le  bras  gauche. 

«  Heure  12%  le  pied  de  la  truie  (in- 
flue) sur  le  bras  gauche. 

«  Nous  avons  donc  ici  une  table  des 
influences^  analogue  à  celle  qu'on 
avait  gravée  sur  le  fameux  cercle  doré 
du  monument  d'Osymandyas ,  et  qui 
donnait,  comme  le  dit  Diodore  de  Si- 
cile, les  heures  du  lever  des  constel- 
lations avec  les  influences  de  chacune 
d'elles.  Cela  démontrera  sans  réplique, 
comme  l'a  affirmé  M.  Letronne,  çjue 
V astrologie  remonte ,  en  Egypte ,  jus- 
qu'aux temps  les  plus  reculés  ;  cette 
question,  par  le  fait,  est  décidée  sans 
retour. 

«  La  traduction  que  je  viens  de  don- 
ner d'une  des  vingt-quatre  tables  qui 
composent  la  série  des  levers,  est  cer- 
taine dans  les  passages  où  j'ai  intro- 
duit les  noms  actuels  des  constellations 
de  notre  planisphère  ;  n'ayant  pas  eu 
le  temps  de  pousser  plus  loin  mon 
travail  de  concordance,  j'ai  été  obligé 
de  donner  partout  ailleurs  le  mot  à 
mot  du  texte  hiéroglyphique. 

«  J'ai  dû  recueillir,  et  je  l'ai  fait  avec 
un  soin  religieux  ,  ces  restes  précieux 
de  V astronomie  antique ,  science  qui 
devait  être  nécessairement  liée  à  Vas  - 
trologie,  dans  un  pays  oii  la  religion 
fut  la  base  immuable  de  toute  l'orga- 
nisation sociale.  Dans  un  pareil  sys- 
tème politique ,  toutes  les  sciences 
devaient  avoir  deux  parties  distinctes  : 
'a  partie  des  faits  observés,  qui  con- 


lOC 


L'UNIVERS. 


stitue  seule  nos  sciences  actuelles  ;  la 
partie  spéculative,  qui  liait  la  science 
a  la  croyance  religieuse,  lien, néces- 
saire ,  indispensable  même  en  Egypte, 
où  la  religion ,  pour  être  forte  et  pour 
l'être  toujours ,  avait  voulu  renfermer 
l'univers  entier  et  son  étude  dans  son 
domaine  sans  borne  ;  ce  qui  a  son  bon 
et  son  mauvais  côté,  comme  toutes 
les  conceptions  humaines.  » 

On  peut  voir  une  nouvelle  preuve 
du  mélange  intime  de  la  science  avec 
les  idées  religieuses,  dans  l'usage  qui 
existait  encore  en  Egypte  du  temps  des 
empereurs ,  de  mettre  l'homme  et  les 
diverses  portions  de  son  corps  sous  l'in- 
fluence et  la  protection  des  çlanètes 
ou  des  dieux.  Le  papyrus ,  en  écriture 
hiératicjue,  trouvé  dans  la  momie  de 
Pétamenoph ,  fils  d'un  archonte  de 
Thèbes,  sous  Trajan,  est  un  curieux 
exemple  de  ces  pratiques  superstitieu- 
ses que  les  sociétés  modernes  n'ont 
pas  dédaigné  d'imiter  et  de  propager 
dans  les  tableaux  fantastiques  qui  dé- 
corent ordinairement  les  almanachs 
populaires,  comme  si  l'on  réservait 
a  dessein  pour  les  livres  les  plus  ré- 
pandus, un  choix  attentif  des  plus  mi- 
sérables erreurs  de  la  science  et  de 
Tmiagmation  des  hommes.  On  lit  donc 
dans  le  manuscrit  de  Pétamenoph,  que 
sa  chevelure  appartient  au  Nil  céleste, 
sa  tête  au  dieu  Soleil ,  ses  yeux  à  la 
Vénus  égyptienne,  ses  oreilles  au  dieu 
Macédo ,  gardien  des  tropiques ,  la 
tempe  gauche  à  l'esprit  vivant  dans 
le  soleil ,  la  droite  à  l'esprit  d'A  mon , 
le  nez  à  Anubis  dans  la  demeure  de 
Sackem ,  les  lèvres  au  même  Anubis , 
les  dents  à  la  déesse  Selk,  la  barbe 
au  dieu  Macédo ,  le  cou  à  Isis ,  les 
bras  à  Osiris,  les  genoux  à  Néïth, 
dame  de  Sais ,  les  coudes  au  dieu  sei- 
gneur de  Ghel ,  le  dos  à  Sischô ,  les 
parties  sexuelles  à  Osiris  ou  à  la 
déesse  Kolit ,  les  cuisses  au  dieu  Bal- 
hôr(rœild'Horus),lesjambesàNetphé, 
les  pieds  à  Phtha,  et  les  doigts  aux  dées- 
ses. Les  astres  et  les  divinités  gou- 
vernaient toutes  les  zones  de  l'univers 
physique  et  tous  les  êtres  créés  ,  et 
cette  opinion  ,  pour  être  propre  à  ex- 
pliquer en  apparence  bien  des  choses . 


n'en  était  pas  moins  extravagante , 
comme  toutes  les  autres  parties  de 
l'astrologie. 

Les  zodiaques  découverts  en  Egypte 
portent  avec  eux ,  dans  leur  composi- 
tion ,  les  preuves  de  l'influence  de  cet 
art  chimérique ,  déviation  irration- 
nelle des  préceptes  élémentaires  de 
l'astronomie.  Notre  planche  11  est 
une  réduction  soignée  du  zodiaque 
circulaire  de  Dendiérah.  Au  premier 
aspect,  on  n'aperçoit  qu'un  mélange 
de  figures  diverses'entourées  d'inscrip- 
tions en  caractères  sacrés  :  une  légère 
attention  fera  remarquer  d'abord  un 
cercle  extérieur,  occupé  par  une  in- 
scription tracée  en  caractères  de  cet 
ordre,  et  coupée  à  des  distances  égales 
par  des  figures  à  tête  de  femme  debout, 
ou  à  tête  d'épervier  accroupies ,  et  qui , 
de  leurs  bras  également  élevés,  sou- 
tiennent un  médaillon  entièrement 
garni  de  signes  de  toute  espèce.  Si 
l'on  étudie  ce  médaillon,  oii  l'on  a  voulu 
figurer  le  ciel,  on  reconnaît  bientôt , 
un  peu  au-dessous  du  centre  de  ce 
disque,  vers  la  gauche,  un  lion,  suivi 
d'une  femme  et  marchant  sur  un  ser- 
pent: c'est  réellement  le  signe  du  Lion 
dans  ce  zodiaque.  Derrière  le  groupe 
du  lion  marche  une  femme  portant 
dans  sa  main  gauche  une  tige  de  blé  : 
c'est  la  Vierge.  Après  elle,  on  retrouvé 
successivement ,  en  allant  de  droite  à 
gauche ,  la  Balance  avec  ses  deux  pla- 
teaux, le  Scorpion,  le  Sagittaire,  sous  la 
forme  d'un  centaure  ailé;  le  Capricorne, 
moitié  chèvre  et  moitié  poisson;  un 
homme  répandant  l'eau  contenue  dans 
deux  vases  qu'il  tient  dans  ses  mains  : 
c'est  le  Verseau  ;  les  Poissons  unis  par 
un  triangle,  et  le  signe  figuratif  eau; 
un  bélier,  un  taureau,  deux  figures 
humaines  marchant  ensemble ,  ou  les 
Gémeaux;  enfin  le  Cancer,  qui  les  suit 
immédiatement.  Voilà  bien  les  douze 
signes  du  zodiaque;  et  pour  recon- 
naître l'ordre  dans  lequel  ils  sont  ran- 
gés ,  en  urt  mot  quel  était  le  premier 
des  douze  signes  dans  l'ordre  de  ce 
monument ,  il  suffît  de  faire  attention 
que  le  Cancer  est  placé  immédiatement 
au-dessus  de  la  tête  du  lion  ;  qu'ainsi 
les  douze  signes  forment,  non  pas 


ÉGYPTK. 


107 


un  cercle  sans  commencement  ni 
fin ,  mais  une  spirale  qui  indique  clai- 
rement que  le  Lion  est  le  premier  si- 
gne dans  le  système  de  ce  zodiaque  ; 
que  tous  les  autres  viennent  après  dans 
leur  ordre  ordinaire;  et  la  vérité  de 
cette  observation  est  prouvée  par  l'état 
du  zodiaque  rectangulaire  du  même 
temple  de  Dendérah,  où  les  signes  étant 
rangés  en  procession ,  le  Lion  y  est 
aussi  le  premier  de  tous.  En  dedans 
et  en  dehors  de  la  spirale  que  forment 
les  douze  signes ,  se  trouvent  un  cer- 
tain nombre  de  iigures  qui  représen- 
tent les  principales  constellations  extra- 
zodiacales ,  et  l'on  a  généralement 
reconnu  dans  l'animal  monstrueux, 
marchant  debout,  qui  occupe  à  peu  près 
le  centre  du  disque,  une  ancienne 
personniflcation  de  la  grande  Ourse; 
de  sorte  que,  près  d'elle,  se  trouve- 
rait la  place  du  pôle  septentrional.  On 
voit  par  là  que  les  formes  sous  les- 
quelles les  constellations  extra-zodiaca- 
les sont  figurées  dans  ce  zodiaque  sont 
bien  différentes  des  figures  des  zodia- 
ques romains  et  modernes ,  et  que  les 
premières  sont  tirées  de  la  mythologie 
égyptienne. 

On  doit  remarquer  aussi  cette  sé- 
rie méthodique  de  figures  qui  occu- 
pent circulairement  la  circonférence 
du  disque  et  appuient  leurs  pieds  sur 
la  ligne  même  qui  la  décrit.  Ces  figu- 
res principales,  dont  quelques-unes 
sont  accompagnées  de  signes  acces- 
soires, sont  au  nombre  de  trente-six  ; 
ce  sont  les  décans  dépendants ,  par 
groupes  de  trois,  de  chacun  des  douze 
signes  du  zodiaque;  et  les  groupes  de 
signes  hiéroglyphiques  qui  les  avoisi- 
nent ,  groupes  tous  également  termi- 
nés par  une  étoile  qui  est  le  signe  dé- 
terminatif  grammatical  de  l'espèce  de 
ces  groupes,  ne  sont  que  les  noms 
mêmes  de  chacun  de  ces  décans  , 
Chnoumis,  Chachnoumis, Oware, etc.; 
et  l'on  a  reconnu  dans  ces  inscriptions 
les  noms  mêmes  qui  sont  assignés 
aux  décans  du  zodiaque  par  les  an- 
ciens écrivains  sur  l'astrologie.  En 
tous  ces  points ,  le  zodiaque  rectangu- 
laire du  portique  du  temple  de  Dendé- 
rali  est  semblable  au  zodiaque  circu- 


laire reproduit  sur  notre  planche  11. 
Il  n'en  est  pas  de  même  des  zodia- 
ques d'Esnéh ,  ville  au  midi  de  Thèbes; 
et  si  la  composition  générale  et  géo- 
métrique de  ces  monuments  présente 
partout  une  ressemblance  réelle,  on 
y  observe  néanmoins  des  différences 
de  détails  très  -  sensibles ,  et  d'une 
importance  majeure  pour  l'intelli- 
gence certaine  de  ces  monuments 
comparés  entre  eux  ,  et  pour  l'appré- 
ciation exacte  de  l'expression  particu- 
lière du  thème  spécial  figuré  sur  cha- 
cun d'eux.  Ainsi,  dans  lés  zodiaques 
de  Dendérah,  le  signe  du  Lion  est  le 
premier,  et  marche  en  tête  de  tous 
les  autres  ;  c'est  le  signe  de  la  Vierge 
dans  les  zodiaques  d  Esnéh.  L'ordre 
relatif  des  signes  est  le  même  dans 
tous  ces  monuments  ;  mais  s'ils  repré- 
sentaient tous  un  état  réel  du  ciel  y 
un  thème  réellement  astronomique ,  il 
en  résulterait  qu'à  Esnéh  c'est  l'état 
du  ciel  quand  le  soleil  était  dans  la 
Vierge  au  solstice  d'été,  et  à  Den- 
dérah ,  ce  même  état  quand  ce  solstice 
était  dans  le  Lion.  Il  y  aurait  une 
science  tout  entière  dans  cette  diffé- 
rence d'un  signe,  puisqu'il ,  faudrait 
en  conclure  1°  que  les  Égyptiens 
avaient  observé  le  déplacement  insen- 
sible des  signes  par  la  rétrogradation 
des  points  équinoxiaux,  en  d'autres  ter- 
mes, laprécession  des  équinoxes;  2°  que 
cette  rétrogradation  étant  aujourd'hui 
connue  et  estimée  à  72  années  par  de- 
gré de  signe  du  zodiaque  ,  ou  a  2160: 
ans  pour  un  signe  entier ,  si  le  zodia- 
que d'Esnéh  exprimait  le  solstice  au 
même  degré  dans  la  Vierge  que  le  zo- 
diaque de  Dendérah  l'exprimait  dans 
le  Lion ,  il  y  aurait  une  différence  d'un 
si^ne  entier  ou  de  ces  2160  ans  entre  le 
thème  astronomique  figuré  dans  dia- 
cun  de  ces  deux  zodiaques,  et  celui 
d'Esnéh  serait  plus  ancien  de  ce  même 
nombre  d'années  que  celui  de  Den- 
dérah. A  son  tour,  le  zodiaque  de 
Dendérah  exprimerait  un  ordre  de 
phénomènes  solaires  antérieur  à  l'é- 
poque oià ,  pour  le  calendrier  moderne, 
le  solstice  d'été  rétrograda  dans  le 
Cancer,  le  Bélier  devenant  ainsi  le 
signe  de  l'équinoxe  du  printemps.  Ce 


L'UNIVERS. 


fut  bien  des  siècles  avant  l'ère  chré- 
tienne que  le  solstice  d'été  passa  du 
Lion  dans  le  Cancer;  le  Lion ,  pre- 
mier signe  du  zodiaque  de  Dendérah , 
aurait  donc  été  le  signe  solsticial  d'été 
durant  les  2160  ans  antérieurs  à  ces 
siècles  ;  et  plus  anciennement  encore , 
la  Vierge  ,  premier  signe  du  zodiaque 
d'Esnén,  aurait  été  le  signe  solsticial 
pendant  les  2160  ans  précédents,  dès 
que  le  Soleil  aurait  abandonné  la  Ba- 
lance :  et  voilà  comment ,  en  admet- 
tant ces  explications  comme  exactes, 
on  a  trouvé  tant  d'antiquité  et  tant  de 
siècles  écrits  dans  les  zodiaques  de  l'É- 

Mais  on  a  refusé  d'abord  aux  prêtres 
astronomes  de  Thèbes  la  connaissance 
des  lois  de  cette  rétrogradation  des 
points  équinoxiaux  ,  ou  de  la  préces- 
sion des  équinoxes,  qu'il  faudrait  leur 
accorder  pour  que  les  données  pré- 
cédentes tussent  douées  de  quelque 
exactitude,  pour  que  la  différence 
dans  l'ordre  des  mêmes  signes  dans 
ces  deux  zodiaques  pût  être  considérée 
comme  l'expression  de  résultats  astro- 
nomiques réellement  observés  et  con- 
statés par  la  science.  Aujourd'hui  qu'on 
paraît  accorder  aux  Égyptiens  la  con- 
naissance des  lois  les  plus  importantes 
de  la  marche  des  corps  célestes  {supra, 
page  97),  faut -il  aussi  admettre  ces 
données  et  lire  les  zodiaques  comme 
des  thèmes  réguliers  où  serait  écrit 
l'état  successif  du  ciel,  réel  et  bien  ob- 
servé, à  plus  de  deux  mille  ans  d'in- 
tervalle ?  L'époque  incontestable  oii  les 
deux  tableaux  ont  été  sculptés  et  où 
furent  édifiés  les  monuments  mêmes 
dont  ils  font  partie,  ôterait  à  une  opi- 
nion affirmative  sur  cette  question 
une  grande  partie  de  la  véracité  qu'elle 
pourrait  tirer  de  toute  considération 
scientifique;  les  temples  d'Esnéh  et  de 
Dendérah,  où  les  zodiaques  ne  sont 
qu'une  faible  portion  de  leur  décora- 
tion, sont  en  effet  du  dernier  pé- 
riode de  la  puisssance  égyptienne  ,  et 
tous  deux  de  l'époque  romaine  :  voici 
ce  nii'en  dit  ChampoUion  le  jeune , 
après  avoir  étudié  à  fond  ces  deux  cé- 
lèbres édifices.  Il  vit  d'abord  Den- 
dérah : 


«  Le  16  novembre  1828,  nous  arri- 
vâmes enfin  le  soir  à  Dendérah.  Il 
faisait  un  clair  de  lune  magnifique ,  et 
nous  n'étions  qu'à  une  heure  de  dis- 
tance des  temples  :  pouvions-nous  ré^ 
sister  à  la  tentation  ?  Souper  et  partir 
sur-le-champ  furent  l'affaire  d'un  in- 
stant :  seuls  et  sans  guides,  mais  ar- 
més jusqu'aux  dents,  nous  prîmes  à 
travers  champs,  présumant  que  les 
temples  étaient  en  ligne  droite  de  no- 
tre maasch.  Nous  marchâmes  ainsi , 
chantant  les  airs  variés  des  opéras  les 
plus  nouveaux ,  pendant  une  neure  et 
demie  sans  rien  trouver.  On  découvrit 
enfin  un  homme  ;  nous  l'appelons , 
mais  il  s'enfuit  à  toutes  jambes ,  nous 
prenant  pour  des  Bédouins,  car,  ha- 
]3illés  à  l'orientale  et  couverts  d'un 
grand  bernous  blanc  à  capuchon,  nous 
ressemblions ,  pour  l'Égyptien ,  à  une 
tribu  de  Bédouins ,  tandfis  qu'un  Eu- 
ropéen nous  eût  pris ,  sans  balancer , 
pour  un  chapitre  de  chartreux  bien 
armés.  On  m'amena  le  fuyard,  et  le 
plaçant  entre  quatre  de  nous,  je  lui 
ordonnai  de  nous  conduire  aux  tem- 
ples. Ce  pauvre  diable,  peu  rassuré 
d'abord,  nous  mit  dans  la  bonne  voie 
et  finit  par  marcher  de  bonne  grâce  : 
maigre,  sec,  noir,  couvert  de  vieux 
haillons,  c'était  une  momie  ambulante: 
mais  il  nous  guida  fort  bien  et  nous 
le  traitâmes  de  même.  Les  temples 
nous  apparurent  enfin.  Je  n'essaierai 
pas  de  décrire  l'impression  que  nous 
fit  le  grand  propylon  et  surtout  le  por- 
tique du  grand  temple.  On  peut  bien 
le  mesurer ,  mais  en  donner  une  idée , 
c'est  impossible.  C'est  la  grâce  et  la 
majesté  réunies  au  plus  haut  degré, 
Nous  y  restâmes  deux  heures  en  extase, 
courant  les  grandes  salles  avec  notre 
pauvre  fallot ,  et  cherchant  à  lire  les 
inscriptions  extérieures  au  clair  de  la 
lune.  On  ne  rentra  au  maasch  qu'à 
trois  heures  du  matin  pour  retourner 
aux  temples  à  sept  heures.  C'est  là 
que  nous  passâmes  toute  la  journée  du 
17.  Ce  qui  était  magnifique  à  la  clarté 
de  la  lune ,  l'était  encore  plus  lorsque 
les  rayons  du  soleil  nous  firent  dis- 
tinguer tous  les  détails.  Je  vis  dèg 
lors  que  j'avais  sous  les  yeux  un  chef- 


EGYPTE. 


109 


d'œuvre  d'architecture ,  couvert  de 
sculptures  de  détail  du  plus  mauvais 
stvle.  IN'en  déplaise  à  personne,  les 
bas-reliefs  de  Dendérah  sont  détesta- 
bles, et  cela  ne  pouvait  être  autrement: 
ils  sont  d'un  temps  de  décadence.  La 
sculpture  s'était  déjà  corrompue ,  tan- 
dis que  l'arcliitecture ,  moins  sujette  à 
varier ,  puisqu'elle  est  un  art  chiffré, 
s'était  soutenue  di^ne  des  dieux  de 
rÉs;ypte  et  de  l'admiration  de  tous  les 
siècles.  Voici  les  époques  de  la  déco- 
ration :  la  partie  la  plus  ancienne  est 
la  muraille  extérieure,  à  l'extrémité 
du  temple,  où  sont  figurés,  de  pro- 
portions colossales,  Ctëopàtre  et  son 
lils  Ptolémée-Cœsar.  Les  bas-reliefs 
supérieurs  sont  du  temps  de  l'empe- 
reur Auguste,  ainsi  que  les  murailles 
extérieures  latérales  du  naos ,  à  l'ex- 
ception de  quelques  petites  portions 
qui  sont  de  l'époque  de  Néron.  Le 
pronaos  est  tout  entier  couvert  de 
légendes  impériales  de  Tibère ,  de 
Càius,  de  Claude  et  de  Néron;  mais 
dans  tout  l'intérieur  du  naos,  ainsi 
que  dans  les  chambres  et  les  édifices 
construits  sur  la  terrasse  du  temple, 
il  n'existe  pas  un  seul  cartouche  sculp- 
té :  tous  sont  vides  et  rien  n'a  été  ef- 
facé ;  mais  toutes  les  sculptures  de  ces 
appartements,  comme  celles  de  tout 
rmtérieur  du  temple,  sont  du  plus 
mauvais  style ,  et  ne  peuvent  remonter 
plus  haut  que  les  temps  de  Trajan  ou 
d'.-ïntonin.  Elles  ressemblent  a  celles 
du  propylon,  qui  est  de  ce  dernier  em- 
pereur,'et  qui,  étant  dédié  à  Isis  , 
conduisait  au  temple  de  cette  déesse , 
placé  derrière  le  grand  temple,  qui  est 
bien  le  temple  de  Hathôr  (  Vénus  ) , 
comme  le  montrent  les  mille  et  une 
dédicaces  dont  il  est  couvert ,  et  non 
pas  le  temple  A' /sis,  comme  l'a  cru 
la  Commission  d'Egypte.  Le  grand 
propylon  est  couvert  des  images  des 
empereurs  Domitienet  Trajan.  Quant 
au  Typhonium,  il  a  été  décoré  sous 
Trajan ,  Hadrien  et  Anton  in-k-pieux .  » 
Les  renseignements  recueillis  à  Es- 
néh  ne  sont  pas  moins  positifs  sur  l'é- 
poque où  le  pronaos  du  grand  tem- 
ple, orné  d'un  zodiaque,  a  été  construit; 
et  le  petit  temple ,  où  est  un  autre  zo- 


diaque, n'est  pas  d'une  époque  dif- 
férente. Voici  encore  la  relation  du 
voyageur  français  : 

«  Le  3  mars  1829,  au  matin,  nous 
arrivâmes  à  Esnéh,  où  nous  fûmes 
très-gracieusement  accueillis  par  Ibra- 
him-bey,  le  mamour  ou  gouverneur 
de  la  province;  avec  son  aide,  il  nous 
fut  permis  d'étudier  le  grand  temple 
d'Esnéh,  encombré  de  coton,  et  qui, 
servant  de  magasin  général  de  cette 
production ,  a  été  crépi  de  limon  du 
JNil ,  surtout  à  l'extérieur.  On  a  éga- 
lement fermé  avec  des  murs  de  boue 
l'intervalle  qui  existe  entre  le  premier 
rang  des  colonnes  du  pronaos ,  de  sorte 
que  notre  travail  a  du  se  faire  souvent 
une  chandelle  à  la  main,  ou  avec  le 
secours  de  nos  échelles,  afin  de  voir 
les  bas-reliefs  de  plus  près. 

'c  Malgré  tous  ces  obstacles ,  j'ai  re- 
cueilli tout  ce  qu'il  importait  de  sa- 
voir relativement  à  ce  grand  temple, 
sous  les  rapports  m\thologique  et  his- 
torique. Ce  monunient  a  été  regardé, 
d'après  de  simples  conjectures  établies 
sur  une  façon  particulière  d'interpréter 
le  zodiaque  du  plafond ,. comme  le  plus 
ancien  monument  de  l'Egypte  :  l'étude 
que  j'en  ai  faite  m'a  pleinement  con- 
vaincu que  c'est  au  contraire  le  plus 
moderne  de  ceux  qui  existent  encore 
en  Egypte  :  car  les  bas-reliefs  qui  le 
décodent ,  et  les  hiéroglyphes  surtout , 
sont  d'un  style  tellement  grossier  et 
tourmenté,  qu'on  y  aperçoit,  du  pre- 
mier coup  d'oeil ,  le  point'  extrême  de 
la  décadence  de  l'art.  Les  inscriptions 
hiéroglyphiques  ne  confirment  que  trop 
cet  aperçu  :  les  masses  de  ce  pronaos 
ont  été  élevées  sous  l'empereur  César- 
Tiberius-Claudius- Germanicus  (l'em- 
pereur Claude) ,  dont  la  porte  du  pro- 
naos offre  la  dédicace  en  grands  hié- 
roglyphes. La  corniche  de  la  façade  et 
le  "premier  rang  de  colonnes  ont  été 
sculptés  sous  les  empereurs  Fespa- 
sien  et  Titus  ;  la  partie  postérieure  du 
pronaos  porte  les  légendes  des  empe- 
reurs Antonin,  Marc-Aurèle  et  Com- 
mode ;  quelques  colonnes  du  pronaos 
furent  décorées  de  sculptures  sous 
Trajan  ,  Hadrien  et  Antonin;  mais, 
à  l'exception  de  quelques  bas-reliefs 


110 


L'UNIVERS. 


de  l'époque  de  Domitien,  tous  ceux 
des  parois  de  droite  et  de  gauche  du 
pronaos  portent  les  images  et  les  lé- 
gendes de  Septime  Sévère,  et  de  Géta, 
que  son  frère  Caracalla  eut  la  barbarie 
d'assassiner,  en  même  temps  qu'il  fit 
proscrire  son  nom  dans  tout  l'empire; 
il  paraît  que  cette  proscription  du 
tyran  fut  exécutée  à  la  lettre  jusqu'au 
tond  de  la  Tbébaïde,  car  les  cartou- 
ches noms  -  propres  de  l'empereur 
Géta  sont  tous  martelés  avec  soin  ; 
mais  ils  ne  l'ont  pas  été  au  point  de 
m'empêcher  de  lire  très-clairement  le 
nom  de  ce  malheureux  prince  :  I'em- 
PEREUR  CÉsAR-GÉTA  le  directeur. 

«  Ainsi  donc ,  l'antiquité  du  pronaos 
d'Esnéh  est  incontestablement  fixée  ; 
sa  construction  ne  remonte  pas  au- 
delà  de  l'empereur  Claude  ;  ses  sculp- 
tures descendent  jusqu'à  Caracalla , 
et  du  nombre  de  celles-ci  est  le  fameux 
zodiaque  dont  on  a  tant  parlé.  » 

Si  donc  ces  zodiaques ,  évidemment 
sculptés  et  édifiés  par  les  Égyptiens 
du  temps  de  la  domination  romaine , 
représentaient  un  état  du  ciel  tel  qu'on 
a  voulu  l'y  reconnaître  d'après  l'ordre 
apparent  des  signes  du  zodiaque,  la 
Vierge  étant  le  signe  chef  dans  l'un, 
le  Lion  dans  l'autre ,  et  cette  substi- 
tution du  Lion  à  la  Vierge  procédant 
de  l'intention  de  représenter  dans  ces 
tableaux  le  phénomène  que  l'astrono- 
mie moderne  nomme  la  précession 
des  équinoxes,  qui  aurait  été  connu 
des  anciens,  on  est  obligé  de  supposer 
que  ces  mêmes  tableaux ,  sculptes  au 
premier  et  au  second  siècle  de  l'ère 
chrétienne,  sont  des  copies  de  mo- 
numents d'une  plus  haute  antiquité, 
qui  fut  contemporaine  des  siècles  bril- 
lants de  Thèbes  et  de  Memphis.  Il  y 
aura  des  personnes  que  cette  sup- 
position satisfera  peut-être  ;  mais 
avec  la  loi  des  précessions  on  compo- 
sera des  zodiaques  pour  une  époque 
d'une  antiquité  ou  d'un  avenir  sans 
limites;  les  astronomes  de  Thèbes, 
en  les  faisant  aussi  savants  que  l'exige 
l'interprétation  supposée  de  nos  zo- 
diaques ,  purent  composer  de  ces  thè- 
mes pour  les  temps  bien  antérieurs  à 
leur  siècle  ;  bien  d'autres  considéra- 


tions encore  tendent  à  amoindrir 
l'importance  scientifique  et  arcneolo- 
gique  de  ces  monuments ,  qui  n'en  sont 
pas  pour  cela  moins  importants  par 
leur  sujet,  leur  patrie  et  leur  véritable 
époque  ;  enfin  on  ne  peut  se  soustraire 
à  la  nécessité  d'admettre  dans  leur 
composition  l'infiuence  des  opinions  as- 
trologiques alors  dominantes  dans  tout 
l'empire  romain,  où  elles  avaient  été  im- 
portées de  la  patrie  même  de  ces  zodia- 
ques. La  présence  des  décans  sur  le 
zodiaque  de  Dendérah  caractérise  tou- 
tes les  compositions  analogues;  et  elles 
étaient,  on  pourrait  dire,  vulgaires  en 
Egypte,  car  des  cercueils  de  momies, 
de  personnages  peu  considérables  en 
sont  ornés.  Dans  le  cercueil  de  Péta- 
ménoph ,  qui  est  à  la  Bibliothèque 
royale,  est  peint  un  zodiaque  com- 
mençant aussi  par  le  signe  du  Lion  ; 
celui' du  Cancer  est  tiré  de  la  série ,  et 
placé  au-dessus;  et  il  se  trouve  que  le 
Cancer  était  le  signe  où  le  soleil  se 
trouvait  au  mois  de  janvier  de  l'an  95 
de  notre  ère,  qui  est  le  mois  de  la 
naissance  de  Pétaménoph.  Un  autre 
zodiaque ,  commençant  aussi  par  le 
Lion ,  est  peint  dans  le  cercueil  de  la 
jeune  Sensaos ,  sœur  du  même  Péta- 
ménoph, et  morte  à  peu  d'années 
d'intervalle  de  son  frère.  L'ensemble 
de  la  composition  des  zodiaques  ,  la 
présence  des  décans,  la  singularité  de 
la  dissection  des  figures ,  qui  est  diffé- 
rente dans  les  monuments  d'une  épo- 
que très-rapprochée ,  comme  le  sont 
ceux  d'Esnéh  et  de  Dendérah,  et  qui 
est  semblable  dans  des  ouvrages  d'une 
époque  comparativement  plus  éloi- 
gnée, comme  le  zodiaque  de  Dendérah, 
et  ceux  qu'on  voit  dans  les  momies  de  la 
famille  de  Pétaménoph;  l'usage  vul- 
gaire de  ces  compositions  sculptées  ou 
peintes  ;  enfin  répO(jue  des  plus  célèbres 
de  ces  zodiaques ,  époque  qui  fut  celle 
de  la  prospérité  générale  de  l'astrolo- 
gie dans  le  monde  romain,  nous  por- 
tent à  croire  qu'on  ne  peut  méconnaî- 
tre dans  ces  compositions  l'influence 
de  cette  fausse  science ,  dont  la  prati- 
que remontait  à  une  haute  antiquité 
en  Egypte  et  paraît  avoir  été  l'occu- 
pation spéciale  de  certains  membres  de 


EGYPTE. 


la  classe  sacerdotale  ,  toutes  les  scien- 
ces étant  le  privilège  de  cette  caste 
puissante  qui  formait  le  premier  ordre 
de  l'état  et  s'était  intimement  immis- 
cée aux  droits  et  aux  devoirs  de  la 
royauté. 

C'est  l'importance  même  de  cette 
caste  ,  la  variété  de  ses  attributions 
et  l'incertitude  des  notions  recueillies 
sur  elle  par  l'antiquité  classique, 
qui  s'opposeront  encore  long-temps  à 
ce  que  l'on  connaisse  complètement  sa 
constitution  politique  :  les  Grecs ,  qui 
s'en  occupèrent  bien  anciennement  , 
avaient  du  sacerdoce  une  idée  fort  mince 
relativement  à  l'autorité  de  la  classe 
sacerdotale  égyptienne  ;  en  Grèce ,  le 
service  des  temples  était  l<i  seule  oc- 
cupation des  prêtres  ;  en  'Egypte ,  ils 
étaient  un  corps  de  l'état,  gouvernant, 
pour  ainsi  dire,  les  roi^  et  les  peu- 
ples au  nom  des  dieux,  et  ayant  le 
monopole  de  l'administration  de  la 
justice ,  de  la  culture  des  sciences  et 
de  leur  enseignement.  Aussi  trouve- 
t-on  les  membres  de  cette  caste  par- 
tout ,  dans  tous  les  rangs  de  la  société 
égyptienne,  et  reconnaît-on  dans  les 
attributions  des  plus  intimes  fonc- 
tionnaires que,  par  quelques  points,  ils 
se  rattachent ,  ou  par  les  titres ,  ou  par 
leur  offlce  ,  à  la  religion  et  à  ses 
ministres.  On  retrouve  dans  quelques 
écrits  des  anciens  les  qualilications 
propres  aux  diverses  classes  des  prê- 
tres :  Clément  d'Alexandrie  désigne  , 
très -vraisemblablement  dans  l'ordre 
inverse  de  la  préséance ,  le  chanteur , 
l'horoscope,  ou  observateur  des  as- 
tres ,  l'hiérogrammate ,  le  stoliste  et 
le  prophète.  Plus  anciennement,  l'In- 
scription de  Rosette  nomme  les  pon- 
tifes, les  prophètes,  les  stolistes,  les 
ptérophores  ,  les  hiérogrammates  et 
tes  autres  prêtres  de  tout  ordre  em- 
ployés sous  des  titres  divers  dans  toute 
r Egypte.  Enfin,  en  consultant  les  mo- 
numents, source  inépuisable  de  docu- 
ments ,  on  peut  le  dire ,  vierges  encore, 
la  caste  sacerdotale  s'offre  à  nous  avec 
ses  ramifications  infinies  dans  tous  les 
rangs,  et,  n'en  dédaignant  aucun,  est 

f)résente  partout,  au  moyen  d'une  vaste 
liérarchie  qui  descend  par  d'innom- 


brables degrés  de  la  toute-puissance  du 
grand  pontife  à  l'humble  profession 
de  portier  des  temples  et  des  palais , 
peut-être  même  de  leurs  serviteurs. 
Une  nomenclature  de  ces  fonctions 
nombreuses  ,  malgré  qu'elle  fiU 
fort  variée ,  serait  bien  aride  sans 
doute  malgré  sa  nouveauté  :  nous 
la  hasarderons  toutefois  pour  ce  der- 
nier motif,  et  à  cause  de  l'authenticité 
des  sources  d'où  nous  la  puisons,  c'est- 
à-dire  des  monuments  mêmes. 

Chaque  divinité  avait  ses  prêtres 
comme  ses  temples  particuliers  ;  il  est 
vraisemblable  que  les  prêtres  gardaient 
entre  eux  le  rang  même  que  la  religion 
donnait  aux  dieux  qu'ils  desservaient, 
et  le  culte  de  la  grande  divinité  de 
Thèbes,  d'Ammon,  roi  des  dieux, 
étant  le  plus  répandu ,  les  monuments 
relatifs  à  ses  prêtres  devaient  être  les 
plus  nombreux  ;  ses  temples  devaient 
être  les  mieux  dotés  ,  ils  étaient  élevés 
dans  la  capitale  de  l'empire.  C'est  pour 
ces  motifs  qu'on  retrouve  donc  assez 
fréquemment  des  serviteursd'Ammon, 
et  de  tous  les  degrés  ,  rappelés  dans 
les  inscriptions  égyptiennes.  Avec  les 
prêtres  d'Ammon ,  elles  nomment 
aussi  des  prêtres  des  autres  dieux 
d'Hap-môu  (le  Kil),  d'Osiris, de  Phtha , 
d'Horus ,  de  Thoth  ,  et  des  déesses 
Néith,  Thniéi,  Bubastis,  Souan  ou 
Lucine. 

Les  monuments  nous  désignent  aussi 
les  grands-prêtres  attachés  au  culte 
des  rois,  et  à  la  fois  à  celui  d'un  dieu 
et  d'un  roi  ;  des  rois  revêtus  du  titre 
de  grand-prêtre  d'une  divinité;  enfin, 
les  pères-prêtres  ou  prophètes  ; 

Les  hiérogrammates  ou  scribes  sa- 
crés, chargés  de  l'administration  des 
revenus  sacrés,  tirant  leur  titre  du  dieu 
honoré  dans  le  temple  où  ils  étaient 
placés  :  il  y  avait  aussi  les  hiérogram- 
mates des  villes. 

Les  archi-prophètes ,  les  prophètes , 
les  prophètes  de  Hathôr  et  autres 
dieux  ou  déesses  ; 

Les  gardiens  des  temples ,  ou  atta- 
chés aux  temples  ;  les  supérieurs  dans 
les  divers  rangs  ; 

Les  sphraghistes  ou  scribes  des  vic- 
times, chargés  de  marquer  d'un  grand 


112 


L'UrsIVERS. 


sceau  les  victimes  propres  aux  sacri- 
Oces; 

Les  prêtres  des  villes ,  comme  Tétait 
Soutimés  ,  dont  le  cercueil  est  au  Mu- 
sée de  Paris,  et  qui  se  qualifiait  de 
prêtre  de  Thèbes ,  chargé  des  offran- 
des faites  à  Ammon ,  à  Mouthis-Neith, 
à  Khons  et  à  tous  les  autres  dieux 
des  régions  supérieures  et  inférieures, 
et  qui  était  en  même  temps  hierogram- 
niate  et  scribe  des  temples  de  Thèbes  ; 

Leshiéracophores,  les  prêtres  royaux; 
ceux  qui  étaient  chargés  de  présenter 
les  offrandes  funéraires;  les  libano- 
phores,  ou  prêtres  chargés  d'offrir 
l'encens  aux  dieux  ;  les  spondistes ,  ou 
chargés  des  libations  ;  les  surveillants 
des  temples;  les  fonctionnaires  infé- 
rieurs attachés  à  leur  service  ;  les 
porteurs  de  ilabellum  ou  ilabellifères , 
pour  les  dieux,  les  portiers,  les  dé- 
corateurs, les  chanteurs,  les  inspec- 
teurs. Enlin  les  ïaricheutes ,  les  Para- 
schistes  et  les  Cholchytes  étaient 
les  membres  des  rangs  inférieurs  de 
cette  caste  toute -puissante  et  em- 
ployés à  l'embaumement  des  morts  : 
(es  premiers  préparaient  les  corps  avec 
le  natron,  ou  les  enveloppaient  de 
bandelettes  ;  les  seconds  étaient  les 
inciseurs,  ou  chargés  d'ouvrir  les 
lianes  pour  extraire  les  entrailles,  et 
les  troisièmes  avaient  des  fonctions 
relatives  aussi  à  l'embaumement,  mais 
peut-être  plus  relevées  que  celles  des 
deux  autres  sortes  de  prêtres. 

Plusieurs  fonctions  sacerdotales  pou- 
vaient être  conférées  à  la  même 
personne  ;  et  un  monument  funéraire 
montre  un  Égyptien,  nommé  Khon- 
soumosis,  qui  réunissait  les  titres 
de  prêtre  d'Ammon  dam  Oph  (  la 
partie  méridionale  de  Thèbes  ) ,  d'hié- 
rogrammate  du  temple  de  la  déesse 
Mouthis-Bouto ,  et  de  membre  du 
collège  des  hiérogrammates  de  Thèbes. 

Si  l'on  se  fait  une  idée  de  cet  en- 
semble de  titres  et  d'emplois,  leur 
nombre  et  leur  variété ,  qui  n'avaieat 
très -vraisemblablement  pas  échappé  à 
cette  action  symétrique  qui  organisa 
toutes  les  autres  institutions  égyp- 
tiennes, et  qui  était  plus  nécessaire 
peut-être  encore  dans   la  plus  consi- 


dérable de  toutes,  nous  font  concevoir 
ridée  d'un  corps  semblable  à  l'un  de 
ceux  qui  existèrent  autrefois  dans 
notre  Occident,  et  qui,  dominant  pen- 
dant des  siècles  toutes  les  rivalités, 
implantés  à  la  fois  dans  le  sol  et  l'o- 
pinion du  pays ,  assez  riches  pour  être 
redoutables  aux  grands  et  secourables 
aux  petits,  se  raicachaient  d'une  main 
aux  puissances  du  ciel  et  de  la  terre , 
et,  de  l'autre,  régissaient  empirique- 
ment les  populations  contemporaines 
par  une  habile  dispersion  dans  tous 
les  rangs  sociaux  d'adhérents  lidèles  et 
intéressés,  ayant,  aux  avantages  de 
l'association ,  une  part  proportionnée 
à  leurs  services  et  à  leurs  mérites ,  et 
conservant  dans  plusieurs  emplois  les 
avantages  et  les  privilèges  particuliers 
à  la  caste  puissante  où  ils  étaient 
d'ordinaire  inaperçus.  Le  cachet  sa- 
cerdotal était  empreint  sur  tous  les 
individus  introduits  dans  l'ordre  :  les 
serviteurs  n'étaient  point  prêtres; 
mais  en  servant  les  prêtres  ils  parti- 
cipaient à  tous  leurs  privilèges. 

Les  costumes  étaient  variés  et  réglés 
en  tout  point  comme  la  hiérarchie ,  et 
avec  des  obligations  générales  impo- 
sées à  tous  les  membres  de  la  caste  ; 
il  y  avait  encore  les  coutumes  ou  in- 
jonctions particulières  à  chaque  ordre 
de  prêtre.  JNous  avons  donc  à  indiquer 
les  prescriptions  communes  à  la  caste 
sacerdotale  tout  entière,  et  celles  qui, 
spéciales  aux  divers  ordres,  servaient 
à  distinguer  chacun  d'eux  de  tous  les 
autres. 

Comme  prescription  générale  aux 
prêtres  égyptiens  ,  on  doit  mettre  au 
premier  rang  celle  d'être  entièrement 
rasés  et  épilès  ;  c'était  un  devoir  impé- 
rieux pour  eux  de  prendre  ce  soin  tous 
les  trois  jours  ;  Hérodote  l'affirme  po- 
sitivement ,  et  l'on  sait  par  d'autres 
écrivains  anciens  que  Eudoxe,  voulant 
fréquenter  les  prêtres  égyptiens ,  se  fit 
raser  la  barbe  et  les  sourcils  ,  et  qu'il 
en  était  encore  àc  même  sous  les  Ro- 
mains, puisque  l'empereur  Commode 
se  fit  aussi  raser  la  tête ,  afin  d'assis- 
ter aux  pompes  Isiaques  et  d'y  porter 
le  simulacre  d'Anubis.  Il  entrait  dans 
cette  prescription  une  idée  de  silreté 


EGYPTE. 


de  pureté  et  de  propreté  corporelles  que 
paraissaient  exiger  le  commerce  des  prê- 
tres avec  les  dieux  et  l'administration 
des  choses  sacrées.  Dans  les  monu- 
ments égyptiens  de  toutes  les  époques, 
on  reconnaît  en  effet  les  prêtres  de  tout 
ordre  à  leur  tête  entièrement  rasée  et 
épilée  {\oyez  planche  26,  les  prêtres 
portant  la  bari  du  dieu  Amon ,  à 
Thèbes). 

La  circoncision  était  prescrite  à  tous 
les  Égyptiens ,  aux  prêtres  comme  aux 
autres"  citoyens. 

En  imitation  de  TÉgypte,  le  sacerdoce 
juifavaitaussi  prescrit  ces  mêmes  règles 
a  tous  ses  membres  ;  un  insecte  mort 
sur  la  peau  ou  dans  les  habillements 
d'un  prêtre  juif  l'exposait  à  des  peines 
sévères.  La  propreté,  et  le  choix  des 
tissus  pour  le  vêtement  de  certaines 
classes  ou  de  certains  individus,  fut 
dans  tous  les  temps,  parmi  les  nations 
à  tous  les  degrés  d'avancement ,  un 
signe  très-expressif  de  supériorité. 
L'Egypte  ne  négligea  pas  ce  moyen 
bien  "innocent  d'influence  sur  les  mas- 
ses; ses  prêtres,  d'ailleurs  exempts 
de  toute    difformité  corporelle ,    ne 

Souvaient  être  habillés  que  de  robes 
e  lin;  Tusai^e  des  étoffes  de  laine 
leur  était  détendu.  On  a  cherché  les 
motifs  secrets  d'une  telle  loi,  et  les 
divinations  tirées  des  plus  occultes 
secrets  de  la  physique  ou  de  la  religion 
n'ont  pas  été  épargnées;  la  laine,  le 
poil ,  le  crin  proviennent ,  a-t-on  dit , 
d'une  source  impure  ;  le  lin  naît  de  la 
terre  immortelle.  La  vérité  est  que 
les  tissus  de  lin  procuraient  des  vête- 
ments très  -  fins ,  très  -  légers ,  d'une 
blancheur  éclatante ,  propres  à  toutes 
les  saisons,  et  qui  n'engendraient  au- 
cune essence  immonde,  tes  vêtements 
devaient  être  les  plus  recherchés  ;  ceux 
qui  en  usaient  étaient  donc  distingués 
de  la  foule  à  laquelle  étaient  réser- 
vées les  étoffes  communes  et  grossiè- 
res. En  somme ,  la  loi  relative  à  l'ha- 
billement des  prêtres  leur  prescrivait 
d'être  vêtus  plus  proprement  et  plus 
richement  que  ne  l'était  la  masse  de 
la  population  égyptienne ,  et  si  ce  fut 
un  secret  politique  en  Egypte,  il  a  été 
facilement  deviné  dans  d'autres  temps 
8'  Licraiaon.  (Egypte.) 


et  dans  tous  les  autres  pays.  Les  an- 
ciens disent  qu'il  résultait  de  ce  cos- 
tume éclatant  de  blancheur,  de  la  gra- 
vité habituelle  de  la  physionomie ,  de 
la  démarche  et  des  paroles  des  prêtres, 
un  extérieur  imposant  que  complétait 
le  repos  forcé  des  bras  et  des  mains 
habituellement  cachés  dans  les  plis 
des  vêtements  :  les  monuments  con- 
firment cette  observation  faite  par  les 
anciens.  A  la  tête  entièrement  rasée 
et  à  la  forme  des  tuniques  de  lin ,  on 
reconnaît  donc  facilement  les  figures 
des  prêtres  dans  les  tableaux  égyptiens, 
et  ce  n'est  que  par  une  erreur  bien 
excusable  aujourd'hui  ,  que  quelques 
auteurs  ont  avancé  autrefois  que  les 
diverses  classes  de  prêtres  étaient  dis- 
tinguées par  la  diversité  des  coiffures. 
Ces  auteurs  auraient  été  plus  près  de 
la  vérité  en  parlant  de  quelque  diver- 
sité dans  le  costume,  diversité  consis- 
tant en  quelques  insignes  caractéristi- 
ques des  rangs  dans  les  mêmes  fonc- 
tions, et  surtout  de  la  divinité  dont 
le  prêtre  desservait  le  culte.  Les  prê- 
tres portaient  en  effet ,  suspendues  à 
leur  cou  ,  des  figures  des  dieux  ou  des 
déesses  ;  ils  avaient  dans  leurs  mains 
des  enseignes  sacrées  et  d'autres  em- 
blèmes religieux.  La  palette  du  scribe, 
le  kasch  ou  roseau  taillé ,  un  papyrus 
roulé  oy  déroulé,  désignent  d'ordi- 
naire un  prêtre  hiérogrammate ,  ou 
scribe  sacré  ;  c'est  aux  prêtres  de  cet 
ordre  qu'était  réservée  l'administra- 
tion des  choses  sacrées,  et  l'on  m'ex- 
cusera peut-être  de  dire  en  passant 
que  l'habitude  de  poser  sa  plume  sur 
le  haut  de  l'oreille  droite  n'est  pas  une 
invention  du  génie  bureaucratique  mo- 
derne :  il  y  a  trois  mille  ans  qu'on  a 
peint  dans  les  monuments  de  Thèbes 
des  scribes  de  divers  ordres  paperassant 
librement  de  leurs  (^eux  mains  au 
moyen  de  ce  secours  emprunté  à  leurs 
oreilles.  Le  schenfi  était  leur  habil- 
lement habituel,  courte  tunique  que 
l'on  a  réservée  vraisemblablement  pour 
l'intérieur;  la  calasiris,  plus  longue 
et  plus  ample,  couvrait  le  schenti. 
Une  peau  de  panthère  jetée  sur  la 
tunique  de  lin  caractérise  spécialemenS 
les  prêtres  d'Osiris:  elle  était  l'insigne 
S 


L'UNIVERS. 


de  cette  classe  de  prêtres.  D'autres 
se  distinguaient  par  des  pectoraux  en 
forme  de  petit  naos,  renfermant  le 
scarabée  sacré,  ou  des  images  de  divi- 
nités, la  bari  symbolique,  les  em- 
blèmes de  la  vie,  de  la  stabilité,  et 
des  figures  d'animaux  sacrés.  De  ri- 
ches colliers  à  plusieurs  rangs  ajou- 
taient à  l'éclat  du  costume  des  prê- 
tres, des  bagues  ornaient  leurs  doigts , 
et  leurs  pieds  étaient  couverts  et  dé- 
fendus par  des  chaussures  en  papyrus, 
ou  bien  en  palmier,  nommées  tabtebs, 
ayant  la  forme  de  la  plante  des  pieds 
et  se  terminant  par  de  longues  pointes 
recourbées ,  et  attachées  sur  le  cou-de- 
pied. 

Les  prêtres  employaient  dans  toutes 
les  cérémonies  du  culte  divers  usten- 
siles et  instruments  en  matières  va- 
riées ,  et  nos  musées  renferment  pres- 
que tous  ceux  dont  les  monuments 
nous  montrent  la  figure.  Les  parfums 
offerts  aux  dieux  étaient  brûlés  dans 
un  amschir,  ou  encensoir  en  bronze, 
formé  d'une  coupe  posée  sur  une  main 
sortant  d'une  tige  de  lotus.  Une  tête 
d'épervier,  ou  d'un  autre  animal  sacré, 
termine  la  poignée;  le' manche  des 
amschirs  était  quelquefois  en  bois 
sculpté.  Des  coffrets  de  même  matière, 
incrustés  en  ivoire  ou  en  bois  de 
couleurs  variées ,  renfermsient  les 
parfums;  des  cuillers  en  ivoire,  en 
bois,  en  serpentine,  en  terre  émaillée 
ou  en  pâte  d'émail ,  servaient  à  les  en 
extraire,  et  ces  cuillers  n'étaient  point 
de  formes  muettes  ou  insignifiantes  : 
l'imagination  et  la  piété  des'Égyptiens 
animaient  tout  ce  qu'elles  produisaient  ; 
ces  cuillers  à  parfums  imitaient  donc 
des  bouquets,  des  boutons,  des  feuil- 
les ,  des  fleurs  ou  une  corbeille  de  lo- 
tus; une  femme  cueillant  les  tiges  de 
cette  plante  sacrée  ;  et  des  animaux 
de  divers  ordres ,  tels  que  le  chien , 
l'oie ,  ou  une  gazelle  oryx.  Les  fouilles 
faites  en  Egypte  nous  ont  aussi  fait 
recouvrer  quelques-uns  des  grands 
sceaux  en  bois  qui  servaient  à  marquer 
les  bœufs-mondes  reconnus  propres  à 
être  offerts  en  sacrifice ,  sceaux  dont 
se  servaient  les  prêtres  sphraghistes 
ou  scribes  des  victimes.  De  plus  pe- 


tits sceaux  en  terre  émaillée  ser- 
vaient à  marquer  les  victimes  de  plus 
petite  taille ,  telles  que  les  oies ,  les 
veaux,  etc.  Des  couteaux  de  sacri- 
fice, des  tables  et  des  vases  à  libation 
en  pierres  dures  ou  tendres ,  même 
en  terre  cuite,  mais  également  ornés 
de  sculptures  ou  de  peintures,  se 
voient  aussi  dans  nos  collections  ;  on 
y  remarque  des  autels  de  matières  et 
de  formes  variées;  enfin,  des  vans  sa- 
crés en  bronze  ou  en  substances  na- 
turelles ,  espèce  de  grand  seau  à  anse, 
et  destiné  a  porter  l'eau  du  ]Nil  dans 
les  cérémonies  religieuses. 

Ces  seaux  ,  grands  ou  petits ,  sont 
d'ordinaire  très-ornés.  Le  Musée  égyp- 
tien du  Louvre  en  possède  un  en 
bronze,  remarquable  a  la  fois  par  sa 
dimension  et  par  les  sculptures  dont 
il  est  couvert.  La  panse  est  occupée  par 
un  tableau  représentant  un  prêtre 
scribe  d'Ammon  et  d'Osiris,  nommé 
Chapochomis ,  fils  de  Psammétichus  , 
recevant  les  honneurs  funèbres  qui 
lui  sont  rendus  par  son  fils  Pétésis , 
prêtre  d'Ammon ,  lequel  offre  l'encens 
a  son  père ,  lui  fait  une  libation ,  et  ré- 
cite pour  lui  une  prière  qui  est  gravée 
à  côté  de  cette  scène  en  plusieurs  lignes 
d'écriture  hiéroglyphique.  Sur  d'au- 
tres vans  sacrés ,  le  tableau  représente 
seulement  le  personnage  auquel  il  a 
appartenu,  rendant  ses  devoirs  reli- 
gieux aux  divinités  qui  étaient  l'objet 
particulier  de  ses  dévotions. 

A  ces  détails  sur  l'état  social  de  la  classe 
sacerdotale  égyptienne  et  sur  quelques 
parties  de  ses  privilèges,  de  ses  devoirs 
ou  de  ses  fonctions  nombreuses  et  va- 
riées, il  faudra  ajouter  encore,  pour 
en  présenter  une  idée  moins  incom- 
plète ,  tout  ce  qu'on  sait  sur  les  prati- 
ques intimes  du  culte ,  des  cérémonies 
et  des  sacrifices;  le  lecteur  ne  sera 
pas  prive  de  ces  notions  ;  l'ordre  des 
sujets  adopté  pour  cet  écrit  a  mar- 
qué leur  place  un  peu  plus  loin ,  dans 
la  section  relative  a  la  religion  égyp- 
tienne en  général. 

Il  ne  nous  reste  donc  qu'à  dire  quel- 
ques mots  sur  une  question  souvent 
agitée  parmi  les  savants  et  qui  nous 
semble  aujourd'hui  décidée  par  le  té^ 


EGYPTE. 


iiiui;;nage  des  monuments.  Selon  le 
lijpnort  d'Hérodote,  il  n'y  eut  point 
en  Egypte  de  prêtresses;  ainsi  les  fem- 
mes y  étaient  exclues  du  sacerdoce. 
iSéanmoins  les  cérémonies  isiaques  et 
Je  culte  d'Isis,  introduits  dans  le  monde 
romain,  admettaient  les  femmes  comme 
prétresses ,  et  quelques  monuments  de 
l'art  confirment  cette  première  indica- 
tion. 11  est  vrai  qu'elle  est  recueillie 
hors  de  l'Egypte  ;  mais  l'inscription  de 
Rosette,  qui  est  toute  de  formule  égyp- 
tienne, nomme  expressément  des  tem- 
mes  prétresses,  telles  que  Pyrrha , 
qui  remplit  les  fonctions  d'athlophore 
de  la  reine  Bérénice-Évergète;  Aréia, 
canéphore  d'Aninoé  Phitopator;  en- 
fin ,  Irène ,  prétresse  de  la  même 
reine  Arsinoé.  D'autres  actes  du  règne 
des  Lagides  en  Egypte  fournissent 
des  notions  absolument  semblables  et 
nomment  des  prêtresses  des  diverses 
reines  qui  jouirent  après  leur  mort 
des  honneurs  divins. 

Dira-t-on  que  l'inscription  de  Ro- 
sette est  de  l'Egypte  grecgue  et  d'une 
époque  assez  postérieure  à  Hérodote  ? 
Dès  lors  nous  invoquerons  les  monu- 
ments qui  sont  à  la  fois  d'origine 
égyptienne  pure  et  bien  antérieurs  aux 
temps  de  l'historien  grec.  Telle  est 
une  stèle  du  Musée  royal  du  Louvre, 
où  le  roi  Thouthmosis  III,  de  la 
XVnr  dynastie ,  est  suivi  de  la 
princesse  JMouthétis,  sa  sœur  ou  sa 
lille,  qui  est  qualifiée  de  7>7'^^re5se  des 
déesses  Mouthis  et  Hathôr,  et  qui  fait 
ses  adorations  à  la  première  de  ces 
deux  divinités.  Dans  plusieurs  autres 
monuments  du  même  musée ,  les  fem- 
mes et  les  filles  des  prêtres  portent 
des  titres  religieux  qui  pouvaient  être 
quelque  chose  de  plus  qu'une  simple 
(jualification  sociale.  Il  fallait  aussi  que 
les  filles  des  prêtres  eussent  quelque 
part  aux  privilèges  delà  caste  à  laquelle 
elles  appartenaient  irrévocablement, 
et  les  déesses  avaient  besoin  aussi  de 
(irêtresses  de  divers  ordres  pour  leur 
service.  Aussi  voit-on  que  dans  un  ta- 
bleau funéraire  Ténési ,  fille  du  prêtre 
du  soleil  Osoroéris,  prend  la  qualité 
de  servante  d'Amon-Ra ,  que  sa  mère, 
femme  deceorétre,  portait  aussi.  Dans 


un  manuscrit  également  funéraire ,  on 
lit  les  prières  pour  Thaouaisis,  autre 
servante  d'Arnon-Ra,  titre  religieux 
commun  peut-être  aux  femmes  et  aux 
filles  des  prêtres,  en  attendant  que  , 
comme  la  lille  ou  la  sœur  du  roi  Thouth- 
mosis, elles  fussent  employées  effecti- 
vement au  culte  d'une  déesse,  qu'elles 
entrassent  réellement  dans  le  sacer- 
doce et  obtinssent  le  titre  et  le  rang 
de  prétresse.  Ainsi ,  en  la  question 
présente,  il  est  difficile  d'accorder  le 
témoignage  des  monuments  antérieurs 
et  postérieurs  à  Hérodote ,  avec  l'as- 
sertion si  positive  de  cet  historien , 
d'après  laquelle  le  sacerdoce  en  Egypte 
aurait  été  interdit  aux  femmes  :  les 
faits  ici  énumérés  autorisent  à  croire 
le  contraire.  On  sait  aussi  que,  dans 
les  familles  royales  et  sacerdotales,  les 
filles  étaient  vouées  dès  leur  bas  âge 
au  culte  des  divinités  ;  les  reines  pre- 
naient le  titre  d'épouses  cVJmmon  ,  et 
la  sépulture  de  plusieurs  de  ces  reines 
ainsi  qualifiées  existe  encore  dans  une 
vallée  de  Thèbes,  non  loin  du  Rha- 
messeum  occidental.  On  est  donc  for- 
tement induit  à  adopter  une  opinion 
contraire  à  celle  d'Hérodote,  et  à  croire 
que  les  femmes  ne  furent  pas  exclues 
du  sacerdoce,  qu'elles  y  parcouraient 
à  divers  titres  une  hiérarchie  de  fonc- 
tions variées  qui  les  élevaient  au  rang 
et  aux  fonctions  de  prêtresses,  soit 
des  déesses,  soit  des  reines  divinisées. 
Les  dispositions  générales  de  la  con- 
stitution de  la  classe  sacerdotale  furent 
sans  doute  obligatoires  pour  les  prê- 
tresses, comme  elles  l'étaient  pour  les 
prêtres  ;  l'objet  que  les  statuts  avaient 
principalement  en  vue,  c'était  la  consi- 
dération nécessaire  à  cette  caste,  véri- 
table ordre  religieux  dans  ses  fonctions 
extérieures ,  mais  réellement  corps  po- 
litique par  son  concours  nécessaire 
dans  lesaffairesprincipalesde  l'état,  par 
son  influence  inévitable  même  dans  les 
plus  minimes,  et  surtout  par  sa  con- 
stitution territoriale.  La  loi  voulait  lui 
faire  cette  considération  en  lui  pres- 
crivant la  pratique  de  toutes  les  ver- 
tus; la  piété  envers  les  dieux  et  la  pa- 
trie, l'accomplissement  régulier  d« 
tous  les  devoirs  religieux,  la  fidélité  à 


L'UNIVERS. 


la  loi  et  au  prince,  la  bonne  adminis- 
tration des  affaires  publiques ,  la 
science ,  la  frugalité ,  la  modestie ,  la 
retraite  et  la  bienfaisance. 

Ce  que  l'histoire  rapporte  de  ces 
prêtres,  Hérodote,  qui  a  vécu  fami- 
lièrement avec  eux  pendant  que  l'E- 
gypte était  sous  la  domination  des 
Perses ,  le  confirme  par  son  témoignage 
formel.  «Du  reste,  ajoute-t-il,  les 
prêtres  jouissent,  en  retour  de  leurs 
nombreuses  obligations ,  de  beaucoup 
d'avantages.  Ils  n'ont  aucun  soin  do- 
mestique ,  ni  aucune  dépense  à  faire  ; 
les  mets  consacrés  leur  servent  de 
nourriture ,  et  chaque  jour  on  leur 
présente  en  abondance  de  la  chair  de 
bœuf  et  des  oies.  On  leur  fournit  en 
outre  du  vin  de  raisin  ;  mais  il  ne  leur 
est  pas  permis  de  manger  du  poisson. 
Les  Égyptiens  ne  sèment  jamais  des 
fèves  dans  leurs  champs ,  et  si  quel- 
ques-unes y  croissent  naturellement , 
ils  ne  ^doivent  les  manger  ni  crues, 
même  ni  cuites;  les  prêtres  ne  peu- 
vent en  supporter  la  vue ,  et  ils  les 
considèrent  comme  un  légume  im- 
pur. « 

Hérodote  confirme  aussi  l'existence 
des  divers  collèges  de  prêtres ,  chaque 
divinité  ayant  le  sien,  qui  était  régi 
par  un  pr être-chef  ou  grand-prêtre  de 
collège ,  dignité  également  héréditaire 
comme  tous  les  degrés  du  sacerdoce  , 
sans  en  excepter  le  pontife  suprême , 
chef  de  la  hiérarchie  religieuse ,  dont 
le  centre  était  dans  la  capitale  de  l'em- 
pire et  dans  le  temple  de  sa  grande 
divinité,  le  temple  d'Ammon  à  Thèbes. 
Ce  pontife  suprême  était  traité  par  sa 
caste  à  l'égal  des  rois,  et  le  même 
temple,  où  l'autorité  publique  dépo- 
sait la  série  chronologique  des  statues 
des  souverains ,  recelait  aussi  la  série 
chronologique  des  statues  des  grands- 
prêtres.  Hécatée  de  Milet,  qui  visita 
l'Egypte  avant  Hérodote,  se  vantait 
devant  les  prêtres  d'Ammon  de  sa  gé- 
néalogie gu'il  attachait  à  un  dieu  par 
son  seizième  ancêtre;  les  prêtres  se 
moquèrent  de  son  origine  divine  à  la 
seizième  génération,  en  lui  montrant 
plus  de  trois  cents  générations  successi- 
ves d'hommes,  représentées  par  autant 


de  statues  de  grands-prêtres  déposées 
dans  le  temple  par  chaque  pontife  de 
son  vivant.  Plus  tard,  ils  montrèrent 
341  de  ces  statues  à  Hérodote,  et  en 
les  lui  comptant  l'une  après  l'autre, 
commençant  par  l'image  du  grand- 
prêtre  dernier  mort ,  ils  lui  firent  re- 
marquer que  chacun  de  ces  personna- 
ges avait  succédé  à  son  père  jusqu'au 
plus  ancien. 

Sans  nous  arrêter  à  discuter  cette 
série  de  341  générations  d'hommes, 
dont  la  durée  est  estimée  dans  le  récit 
d'Hérodote  à  11,340  années.,  et  pen- 
dant laquelle ,  disaient  les  Égyptiens 
à  l'historien  grec,  le  soleil  s'était  levé 
deux  fois  au  point  où  il  se  couche 
d'ordinaire ,  et  s'était  couché  deux  fois 
au  point  où  il  se  lève  (phénomène  bien 
ou  mal  observé,  bien  ou  mal  énoncé 
par  les  prêtres ,  bien  ou  mal  compris 
par  le  voyageur ,  et  que  tant  de  savants 
modernes  ont  vainement  tenté  d'expli- 
quer plausiblement  ) ,  nous  ferons  re- 
marquer ,  par  occasion ,  et  dans  l'in- 
térêt des  recherches  nouvelles  que  le 
rapport  merveilleux  des  prêtres  égyp- 
tiens ne  manquera  pas  d'exciter  encore, 
que  l'estimation  de  la  durée  de  ces 
générations ,  à  raison  de  trois  pour 
un  siècle ,  est  éminemment  erronée  , 
et  qu'Hérodote ,  à  qui  elle  paraît  ap- 

Fartenir ,  a  mal  à  propos  appliqué  à 
Orient  une  règle  qui  n'était  Iwnne 
que  pour  la  population  de  la  Grèce  et 
des  autres  contrées  de  l'Occident,  là 
où  généralement  les  hommes  se  ma- 
rient vers  l'âge  de  trente  ans  ;  et 
comme  il  en  était  autrement  en  Egypte, 
où  la  puberté  et  les  mariages  étaient 
bien  plus  hâtifs ,  l'estimation  de  la  du- 
rée des  341  générations  est  exagérée 
dans  Hérodote,  et  ce  sera  dans  un 
intervalle  moindre  que  celui  de  11,340 
années  que  se  seront  manifestés  les 
phénomènes  solaires,  vraisemblable- 
ment inexplicables,  qu'on  a  si  inuti- 
lement cherché  et  qu'on  cherchera 
encore  à  expliquer,  d'après  la  relation 
d'Hérodote,  peut-être  même  d'après 
l'élément  nouveau  que  notre  observa- 
tion fournit  à  l'examen  de  cette  antique 
tradition..  Et  pour  ne  rien  omettre  de 
ce  qui  peut  être  utile  à  cet  examen  , 


EGYPTE. 


peut-être  à  jamais  oiseux  et  stérile, 
nous  ajouterons  que  nos  recherches 
sur  des  générations  réellement  histo- 
riques, certaines  et  nombreuses  des 
monarques  égyptiens ,  ont  porté  à  28 
ans  au  plus  là  durée  des  générations 
humaines  pour  l'Egypte ,  ce  qui  don- 
nerait au  calcul  d'Hérodote  une  exa- 
gération de  près  de  1800  ans.  Mais  il 
est  peut-être  plus  raisonnable  de  ne 
voir  dans  ces  chiffres  et  ces  généra- 
tions qu'un  de  ces  nombres ,  en  quel- 
que sorte  religieux  ,  consacrés  ,  du 
moins  par  la  cosmogonie  et  les  chro- 
niques nationales,  comme  tels  autres 
que  la  tradition  nous  a  conservés  , 
l'ancienne  chronique  entre  autres  qui, 
supputant  les  temps  connus  de  l'Egypte, 
fixe  la  durée  du  règne  des  dieux  et  des 
rois  à  36,525  ans,  et  ce  nombre  con- 
tient exactement  la  durée  de  25  périodes 
sothiaques  de  1461  années  chacune, 
temps  de  la  révolution  des  deux  années 
solaires,  la  vague  et  la  fixe,  et  après 
lequel  les  deux  années  recommençaient 
le  même  jour.  Si  donc  une  idée 'sem- 
blable était  entrée  dans  la  supputation 
des  341  générations  d'hommes  dont 
les  prêtres  d'Égj'pte  parlèrent  si  haut 
à  Hécatée  comme  à  Hérodote ,  on  ne 
pourrait  aujourd'hui  la  retrouver  ni 
avec  les  nombres  d'Hérodote ,  tels 
qu'ils  nous  sont  parvenus ,  ni  en  por- 
tant la  somme  à  26  ans  de  plus, 
comme  l'exigent  les  éléments  mêmes 
de  son  calcul;  et  la  plus  grande  ap- 
proximation entre  le  nombre  exprimé 
des  générations  et  le  nombre  des  pé- 
riodes de  1461  ans,  donnera  les  deux 
nombres  10,230  ans  ,  somme  de  341 
générations  à  30  années  pour  chacune , 
et  10,227  ans,  somme  de  sept  périodes 
de  1461  années. 

Quelque  oiseuses  et  stériles  aussi 
que  puissent  être  ces  indications,  il 
reste  le  fait  principal  que  nous  avons 
recueilli  du  récit  d'Hérodote,  qui  a  vu 
dans  le  temple  d'Anmion  à  Thèbes  le 
lieu  où  étaient  conservées  les  statues 
colossales  en  bois,  des  grands-prêtres 
chefs  de  la  hiérarchie  sacerdotale  en 
Egypte.  Ces  statues  devaient  recevoir 
au  moins  les  mêmes  honneurs  que  celles 
des  ancêtres  des  autres  familles  con- 


sidérables qui  conservaient  (idèlemeiit 
les  images  de  leurs  aïeux.  Érigées  et 
consacrées  au  nom  des  lois ,  celles  des 
grands-prêtres  ,  placées  à  côté  de  cel- 
les des  rois  ,  étaient  également  d'im- 
posants accessoires  des  annales  pu- 
bliques; on  réunissait  ainsi  à  l'effigie 
des  rois  la  relation  de  leurs  bonnes 
actions,  car  les  prêtres  étaient  à  la  fois 
les  dépositaires  des  archives  et  les 
écrivains  des  annales  qui  en  étaient 
extraites.  On  sait  ce  que  le  judicieux 
Hérodote  pensait  de  l'esprit  et  du 
caractère  des  Égyptiens,  appliqués  à 
la  recherche  des  laits  relatifs  a  leur 
propre  histoire  ;  «  ils  sont  très-soi- 
gneux, dit-il ,  de  conserver  le  souve- 
nir des  événements ,  et  ils  me  parais- 
sent de  tous  les  peuples  que  j'ai  con- 
nus ,  les  plus  instruits  en  faits  histo- 
riques. » 

Après  cette  dernière  assertion  d'Hé- 
rodote,  qui  a  tant  et  tant  questionné 
les  prêtres  égyptiens  et  sur  leur  pro- 
pre histoire  et  sur  celle  des  peuples 
étrangers  à  l'Egypte ,  on  ne  sera  pas 
surpris  qu'un  si  bon  esprit ,  frappé  à 
la  fois  de  leur  science  et  de  l'antiquité 
de  leurs  annales,  les  ait  aussi  in- 
terrogés sur  les  faits  les  plus  anciens 
et  les  plus  mémorables  de  l'histoire  de 
la  Grèce.  «  J'ai  cru,  dit-il  encore, 
devoir  demander  aux  prêtres  égyptiens 
leur  opinion  sur  ce  que  les  Grecs  ra- 
content de  la  guerre  de  Troie,  et  s'ils 
le  regardent  comme  vrai  ou  comme 
controuvé.  »  Ils  lui  répondirent  et  sur 
le  rapt  d'Hélène  et  sur  la  prise  de 
Troie ,  et  sur  le  voyage  de  Ménélas  en 
Egypte,  des  choses  si  positives  et  à 
la  fois  si  conformes  à  l'ordre  ordi- 
naire des  choses  humaines ,  qu'Héro- 
dote n'hésita  pas  à  donner  la  préfé- 
rence à  la  relation  historique  des 
prêtres  sur  la  relation  merveilleuse 
d'Homère;  «il  me  semble,  ajoute-t-il, 
qu'Homère  n'a  pas  ignoré  ces  faits, 
mais  comme  ils  ne  s'accommodaient 
pas  heureusement  avec  le  plan  de  son 
épopée ,  il  a  adopté  une  autre  version, 
en  laissant  apercevoir  cependant  qu'il 
était  instruit  de  la  narration  égyp- 
tienne; »  et  cette  réflexion  si  sensée 
est  une  preuve  de  plus  de  cette  appli^ 


LUISIVERS. 


cation  constante  d'Hérodote  à  la  re- 
cherche attentive  de  la  vérité.  Au  sou- 
venir des  brillants  et  poétiques  récits 
d'Homère ,  qui  sont  présents  à  l'esprit 
de  tous  nos  lecteurs ,  ajoutons  ici 
l'histoire  de  la  destruction  de  Troie 
d'après  les  annales  égyptiennes,  et 
telle  qu'Hérodote  nous  l'a  transmise. 
Paris  enleva  Hélène  de  Sparte,  et 
voulut  la  conduire  à  Troie  ;  mais  des 
vents  contraires  qui  s'élevèrent  pen- 
dant qu'il  traversait_  la  mer  Egée  le 
jetèrent  dans  celle  d'Egypte.  Ces  vents 
lI?  s'étant  pas  calmés ,  ils  le  forcèrent 
d'aborder  à  la  côte,  et  d'entier  dans 
!e  iNil  par  la  bouche  de  Canôpe  pour 
déi>arquer  aux  Tarrichées.  Il  y  avait 
itiurs  sur  le  rivage,  comme  il  y  exista 
de  tout  temps,  un  temple  consacré 
à  Hercule,  avec  droit  d'asile.  Un  es- 
clave, quel  que  fût  son  maître,  qui 
s'y  réfugiait  et  consentait  à  se  doimer 
au  dieu  en  se  laissant  imprimer  sur 
le  corps  une  marque  sacrée,  y  était 
à  l'abri  de  toute  poursuite;  et  ce  droit 
d'asile,  comme  le  temple,  existaient 
encore  du  temps  d'Hérodote. 

Quelques  domestiques  de  Paris, 
instruits  de  ce  privilège,  abandon- 
nèrent leur  maître ,  et  se  réfugièrent 
dans  le  temple.  Là ,  assis  en  suppliants, 
ils  se  déclarèrent  les  accusateurs  de 
Paris  ;  et ,  dans  le  dessein  de  lui  nuire, 
racontèrent  en  détail  ce  qui  s'était 
passé  à  l'égard  d'Hélène,  et  l'injure 
qu'il  avait  faite  à  Ménélas.  Leur  ac- 
cusation et  leurs  plaintes  furent  en- 
tendues du  prêtre  du  temple,  chargé 
de  la  garde  de  la  bouche  de  Canope , 
et  dont  le  nom  était  Thonis.  Informé 
de  ces  faits ,  le  prêtre  envoie ,  en 
toute  diligence,  un  exprès  pour  infor- 
mer le  roi  de  l'arrivée  d'un  étranger, 
ïroyen  d'origine ,  qui  vient  de  com- 
mettre en  Grèce  un  grand  forfait.  Il 
a  séduit  la  femme  de  son  hôte  et 
l'emmène  avec  lui  ;  ses  vaisseaux  por- 
tent de  grandes  richesses  :  les  vents 
l'ont  forcé  d'aborder  en  Egypte;  doit- 
on  le  laisser  tranquillement  se  rem- 
barquer, ou  bien  lui  reprendre  tout 
ce  qu'il  emporte.'  Le  roi  répondit  : 
«  Emparez-vous  de  cet  étranger  ac- 
cusé d'une  si   cruelle  injure  envers 


son  hôte,  et  amenez- le  devant  moi . 
afin  que  je  sache  de  lui-même  ce  qu'il 
peut  alléguer  en  sa  faveur.'  » 

Thonis  ayant  reçu  ces  ordres,  fit 
arrêter  Paris  et  retint  ses  vaisseaux  ; 
il  le  mena  ensuite,  avec  Hélène,  à 
Memphis,  oii  l'on  conduisit  aussi  toutes 
les  richesses  trouvées  sur  les  vaisseaux, 
et  même  les  domestiques  qui  s'étaient 
réfugiés  dans  le  temple.  Lorsque  tous 
furent  rendus  à  Memphis ,  le  roi  de- 
manda à  Paris  qui  il  était  et  d'oii  il 
venait.  Le  prince  déclara ,  sans  dif- 
ficulté, sa  naissance,  le  nom  de  sa 
patrie,  et  son  voyage.  Mais  le  roi 
ayant  voulu  savoir  ensuite  où  il  avait 
pris  Hélène,  il  commença  à  hésiter 
dans  ses  réponses  et  à  s'écarter  de  la 
vérité.  Alors  on  fit  paraître  les  sup- 
pliants d'Hercule,  qui  donnèrent  tous 
les  détails  du  crime.  Enfin,  le  roi 
prononça  ces  paroles  :  «  Si  je  ne  con- 
sidérais pas  comme  mon  premier  de- 
voir de  ne  jamais  faire  périr  aucun 
des  étrangers  que  les  vents  forcent 
d'aborder  dans  mes  états ,  je  vengerais 
sur  toi ,  ô  le  plus  scélérat  des  hommes  ! 
l'injure  que  tu  as  faite  aux  Grecs  en 
commettant,  au  sein  de  l'hospitalité, 
un  forfait  aussi  impie;  je  te  punirais, 
toi  qui,  non  content  d'avoir  profané 
le  lit  de  ton  hôte  ,  lui  dérobes  sa 
femme  séduite  par  tes  ruses,  et  fuis 
encore,  insatiable  dans  tes  crimes, 
chargé  des  dépouilles  de  la  maison  qui 
t'a  reçu.  Cependant,  comme  avant 
tout  il'm'importe  de  n'avoir  pas  à  me 
reprocher  la  mort  d'un  de  mes  hôtes , 
je  me  bornerai  à  t'empécher  d'em- 
mener plus  loin  cette  femme;  et  les 
richesses  dont  tu  t'es  emparé,  je  les 
garderai  pour  le  Grec  qui  t'a  donné 
l'hospitalité,  et  je  les  lui  remettrai 
dès  qu'il  viendra  lui-même  les  re- 
prendre. Quant  à  toi ,  et  à  ceux  qui 
montent  tes  vaisseaux,  je  vous  donne 
trois  jours  pour  sortir  de  mes  états 
et  gagner  la  haute  mer.  Si  vous  n'o- 
béissez ,  je  vous  trairerai  comme  mes 
ennemis.  »  Paris  obéit  au  roi ,  et  quitta 
l'Egypte  ;  Hélène  y  fut  retenue  avec 
ses  richesses. 

Mais  ies  Grecs ,  comme  les  prêtres 
égyptiens  déclaraient  le  savoir  d'après 


EGYPTE. 


uue  tradition  venant  de  Ménélas  lui- 
même,  les  Grecs,  à  la  suite  du  rapt 
d'Hélène,  assemblèrent  une  année  qui 
arriva  dans  la  Teucride  pour  soutenir 
]\lénélas  ;  cette  armée ,  après  être  dé- 
barquée, établit  son  camp,  envoya  des 
députés  à  Troie  i  Ménélas  lui-même 
(ut  du  nombre.  Cette  députation ,  re- 
iiie  dans  l'enceinte  des  murs  de  la 
I  ille,  réclama  Hélène,  ainsi  que  toutes 
les  richesses  que  Paris  avait  dérobées 
vt  emportées  avec  lui ,  et  demanda , 
en  outre,  vengeance  de  l'injure  faite 
aux  Grecs;  mais  les  Troyeiis  répon- 
dirent alors  ce  qu'ils  oîit  toujours 
soutenu  depuis,  soit  sous  la  foi  du 
serment,  soit  dans  leurs  discoyrs  or- 
dinaires, que  ni  flélène,  ni  les  richesses 
redemandées  ne  se  trouvaient  en  leur 
pouvoir;  que  ces  trésors,  et  Hélène 
elle-même ,  étaient  ee  Egypte ,  et  qu'il 
serait  injuste  de  les  rendre  respon- 
sables d'objets  que  le  roi  d'Egypte 
tenait  en  sa  possession.  Mais  les  Grecs, 
ajoutent  les  Égyptiens,  ayant  pris  cette 
réponse  pour  une  raillerie,  firent  le 
siège  de  la  ville,  finirent  par  la  pren- 
dre ;  et  après  s'en  être  rendus  les  maî- 
tres ,  comme  ils  n'y  trouvèrent  pas 
Hélène ,  forcés  alors  d'ajouter  foi  aux 
premières  paroles  des  Troyens,  ils  ren- 
voyèrent Ménélas  en  Égyjpte. 

Ménélas  s'y  rendit  donc;  et  après 
avoir  remonté  le  Nil ,  il  arriva  dans 
Memphis,  où  il  se  fit  connaître;  il 
fut  traité  avec  les  plus  grands  hon- 
neurs, comme  un  hôte  distingué,  et 
on  lui  remit,  avec  Hélène  qui  n'avait 
point  eu  à  se  plaindre  de  son  séjour 
en  Egypte,  les  richesses  qui  lui  ap- 
partenaient. 

Les  Égyptiens  disaient  ensuite  que 
Ménélas,  malgré  tant  de  services,  se 
rendit  coupable  d'un  sacrilège,  et  que, 
poursuivi  par  les  Égyptiens,  il  remonta 
précipitamment  sur  ses  vaisseaux  et 
s'enfuit  en  Libye.  Les  prêtres  égyp- 
tiens ne  savaient  pas  ce  que  Ménélas 
devint  après  cette  fuite,  mais  ils  as- 
surèrent que  tout  ce  qu'ils  venaient 
de  raconter  au  sujet  des  trésors  d'Hé- 
lène, ils  le  savaient  d'une  manière 
certaine ,  soit  par  les  recherches  qu'ils 
avaient  faites,  soit  comme  des  évé- 


nements qui  avaient  eu  lieu  dans  leur 
propre  pays. 

Et  pourquoi  auraient-ils  ignoré  les 
Grecs ,  Troie  et  le  bruit  de  la  destruc- 
tion de  l'empire  de  Priam,  quand  àcette 
même  époque  la  renommée  des  Égyp- 
tiens, de  leurs  armes ,  de  leur  civilisa- 
tion ,  avait  pénétré  dans  toutes  les  par- 
ties de  l'Asie;  quand  leur  puissance, 
assez  révélée  par  leurs  richesses  et  la 
inagnificence  de  leurs  monuments,  était 
si  intéressée  à  fréquenter  tout  le  bassin 
oriental  de  la  mer  intérieure  et  l'Ar- 
chipel, qui  n'en  est  qu'un  appendice. 
L'active  niais  discrète  curiosité  des 
Egyptiens  leur  avait  appris  les  na- 
tions voisines  ,  leur  puissance  et  leurs 
intérêts,  et  jusqu'à  leur  physionomie? 
Dans  les  tableaux  emblématiques  qui 
décorent  les  tombeaux  de  leurs  rois, 
ils  ont  habituellement  représenté,  avec 
une  bien  remarquable  précision ,  les 
habitants  de  l'Egypte  et  ceux  des  con- 
trées voisines  ;  le  dieu  Horus ,  le  pas- 
teur des  peuples ,  marche  à  leur  tête  ; 
les  Occidentaux  y  figurent  après  les 
Asiatiques,  et  les  Ioniens  y  sont  nomi- 
nativement mentionnés. 

C'est  un  Ionien  que  représente  la 
figure  G  de  notre  planche  1 1  ;  c'est 
une  famille  absolument  grecque  de 
physionomie  et  de  costume  que  re- 
produit une  précieuse  peinture,  en- 
core existante  dans  un  des  tombeaux 
de  Beni-Hassan,  où  l'on  voit  une 
femme,  couverte  d'une  tunique ,  pous- 
sant devant  elle  un  âne  qui  porte  deux 
jeunes  enfants  dans  des  paniers ,  et 
sous  la  protection  d'un  homme  habillé 
de  la  chlamyde  grecque,  et  tenant 
d'une  main  l'antique  lyre  grecque  à 
trois  cordes ,  et  de  l'autre  un  bâton. 
Tout  ceci  est  grec ,  puisqu'il  est  écrit 
au-dessus,  en  signes  alphabétiques, 
louni,  Ioniens  ;  et  ces  figuresde  Grecs, 
peintes  exactement  par  les  Égyptiens, 
remontent  incontestablement  a  plus  de 
quatre  cents  ans  au-delà  du  temps  des 
aventures  d'Hélène  et  des  malheurs 
de  la  famille  de  Priam. 

Hérodote  savait  sans  doute  aussi 
bien  que  nous  les,  antiquités  de  la 
Grèce  et  celles  de  l'Egypte;  on  ne  doit 
pas  être  surpris  de  la  confiance  qu'il 


120 


L'UMVERS. 


accorde  à  la  narration  égyptienne;  et 
cherchant  jusque  dans  Homère  les 
faits  les  plus  propres  à  la  justifler ,  il 
rappelle  que  ce  poète  convient  que  Pa- 
ris, forcé  par  les  vents  d'errer  en 
divers  lieux,  aborda  avec  Hélène  à 
Sidon,  en  Phénicie,  limitrophe  de 
l'Egypte;  qu'il  en  emporta  des  toiles 
peintes  de  diverses  couleurs,  précieux 
ouvrages  des  femmes  de  cette  indus- 
trieuse cité  ;  qu'Hélène  possédait  plu- 
sieurs remèdes  utiles  que  lui  avait  appris 
la  femme  du  prêtre  Thonis ,  de  Canope , 
le  même  dont  les  Égyptiens  disaient 
le  nom  à  Hérodote  ;  enfin  que  Méné- 
las  avouait  à  Télémaque  que  les  dieux 
l'avaient  retenu  long-temps  en  Egypte. 
Dans  tous  ces  passages ,  dit  Hérodote, 
Homère  maniteste  qu'il  avait  connais- 
sance des  courses  de  Paris  et  de  son 
débarquement  en  Egypte  ;  et  si ,  con- 
tinuait-il, Hélène  avait  été  en  effet 
dans  Troie  quand  les  Grecs  menaçaient 
la  ville ,  certainement  elle  leur  aurait 
été  rendue  avec  ou  sans  le  consente- 
ment de  Paris;  car  comment  croire 
Priam  et  ses  parents  assez  insensés 
pour  mettre  en  danger  leur  existence , 
celle  de  leur  famille  et  de  la  ville  en- 
tière ,  afin  de  favoriser  les  crimes  de 
Paris?  Après  même  une  telle  résolu- 
tion ,  si  elle  avait  été  prise  d'abord , 
auraient-ils  persisté  quand  tant  d'il- 
lustres Troyens,  tant  d'enfants  même 
de  Priam  succombaient  sous  le  fer  des 
Grecs?  Comment  aussi  expliquer  la 
détermination  d'Hector ,  héritier  de 
l'empire,  se  sacrifiant  à  la  défense 
d'un  frère  coupable  et  auteur  de  tant 
de  maux?  Les  Troyens  eux-mêmes  s'y 
seraient  unanimement  soustraits  en 
rendant  Hélène,  s'ils  l'avaient  pu; 
mais  elle  avait  été  retenue  en  Egypte , 
€t  l'obstination  des  Grecs  à  ne  pas  le 
croire  ne  put  être  que  l'ouvrage  des 
dieux  ;  ils  voulaient  manifester  aux 
hommes  que  les  grands  crimes  attirent 
toujours  les  grandes  vengeances.  D'a- 
près ces  précieuses  traditions  histo- 
riques ,  Hérodote  aurait  donc  recueilli 
en  Egypte  l'histoire  de  Troie  ;  et  Ho- 
mère, qui  l'avait  aussi  connue,  en 
avait  compose  une  épopée  :  son  génie 
en  créa  tout  le  merveilleux .  et  en  fit 


un  ouvrage  peut-être  sans  modèle ,  et 
certainemenl  sans  rival.  Du  reste ,  il 
faudrait  nier  tous  les  rapports  de  l'E- 
gypte avec  la  Grèce  dans  les  temps 
prnnitifs  de  ses  annales ,  et  les  Grecs 
eux-mêmes  les  ont  assez  reconnus  et 
proclamés,  pour  refuser  aux  prêtres 
égyptiens  toute  notion  certaine  sur 
l'histoire  des  Grecs ,  leurs  élèves  :  les 
Grecs  eux-mêmes  nous  ont  appris 
qu'Homère  vit  et  connut  l'Égyptè,  et 
conféra  avec  ses  prêtres ,  dépositaires 
des  sciences  et  des  archives  humaines. 
Mille  fois  Hérodote  révèle  les  em- 
prunts de  toute  nature  que  leur  firent 
les  Grecs. 

Au  contraire ,  dit  encore  Hérodote , 
les  Égyptiens  n'ont  adopté  aucune  des 
institutions  des  Grecs;  et  s'il  existe  à 
Chemmis,  dans  le  nome  de  Thèbes, 
un  temple  consacré  à  Persée,  fils  de 
Danaé,  et  en  l'honneur  de  ce  héros 
des  jeux  gymniques ,  c'est  parce  que 
Persée  descendait  de  Danaùs  et  de 
Lyncée,  habitants  de  Chemmis,  et 
qui  avaient  autrefois  passé  en  Grèce. 
Les  prêtres  égyptiens  connaissaient 
très-bien  l'histoire  des  premiers  phi- 
losophes de  la  Grèce ,  et  des  tradi- 
tions sur  leur  séjour  et  sur  leurs  re- 
cherches en  Egypte  y  étaient  soigneu- 
sement conservées.  Ces  prêtres  affir- 
1  naient  que  c'est  à  eux-mênies  qu'Orphée 
avait  emprunté  les  mystères  qu'il  in- 
stitua en  l'honneur  de"  Bacchus  et  de 
Cérès ,  qui,  n'étaient  que  l'Osiris  et 
risis  de  l'Egypte,  et  que  sa  fable  des 
enfers  n'était  qu'une  parodie  des  ce-  < 
rémonies  funéraires  qu'il  avait  vu  pra-  | 
tiquer  par  les  Égyptiens.  Il  s'en  trou-  I 
vait  même  parmi  eux  qui  afiirmaient 
qu'Orphée  et  Amphion  étaient  nés  sur 
le  bord  du  Nil.  Les  vers  d'Hésiode 
abondent  en  idées  égyptiennes  tra- 
vesties. Pythagore  ap{)rit  en  Egypte 
tout  ce  qu'il  parvint  a  savoir, "et  il 
sut  beaucoup  de  choses  très-positives, 
et  quelques-unes  qui  l'étaient  un  peu 
moins.  Ses  préceptes  sur  les  prin- 
cipes de  la  philosophie  naturelle,  sa 
doctrine  des  nombres,  ses  mystères 
sur  la  science ,  sur  la  morale ,  sur  l'o- 
rigine du  monde ,  ses  symboles  et  ses 
énigmes,  tout  est  égyptien  dans  ctî 


KGYPTK. 


121 


élève  des  prêtres  de  l'Kgypte,  si  dis- 
tingué d'ailleurs,  et  si  chéri  par  ses 
maîtres,  dont  le  plus  illustre  fut  l'ar- 
rliiprophète  Sonchès.  Solon,Tlialès  de 
IMilet  apprirent  d'eux  aussi  tout  ce 
qu'ils  enseignèrent  à  la  Grèce.  INous 
connaissonsles  maîtres  égyptiens  du  di- 
viiiPlaton  ;  Proclus  nomnie  comme  tels 
Paténéïth,  Ochaaps  d'Héliopolis,  Éty- 
mon  de  Sébennj'tus  :  l'histoire  nomme 
encore  Sechnouphis  d'Héliopolis.  On 
montra  à  Strabon  le  collège  où  Eu- 
doxe  et  Platon  avaient  étudié  à  Hélio- 
polis;  et  je  ne  sais  quel  prêtre  de 
l'une  de  ces  villes  savantes  lui  répétait 
(luelquefois  :  «  O  Platon  !  Platon  !  vous 
-<  autres  Grecs,  vous  n'êtes  que  des 
«  enfants  !  » 

Eudoxe  reçut  aussi  à  Héliopolis  les 
leçons  du  prêtre  Conuphis;  et  bien 
d'autres  Grecs  s'instniisirent  à  la 
même  école  :  Eudoxe  et  Platon  étaient 
allés  ensemble  en  Egypte  ;  on  montra 
à  Strabon  la  maison  qu'ils  avaient 
habitée,  et  on  lui  dit  que  ces  deux 
philosophes  avaient  passé  jusqu'à  treize 
années  dans  cette  ville  célèbre  par 
son  collège  sacerdotal  ;  qu'ils  y  avaient 
vécu  dans  le  commerce  habituel  des 
prêtres;  qu'à  force  de  temps  et  de 
prévenances  ,  ils  obtinrent  enfin  de 
ces  doctes  ministres  de  la  science  et 
de  la  divinité,  très-instruits  en  astro- 
nomie ,  mais  d'habitude  très-mysté- 
rieux et  peu  communicatifs  ,  la  "con- 
naissance de  quelques  théorèmes  ;  mais 
que  les  prêtres  leur  cachèrent  la  plus 
grande  partie  de  ce  qu'ils  savaient , 
notamment  la  méthode  des  intercala- 
tions  qui  donnaient  à  l'année  civile 
une  durée  égale  à  la  révolution  so- 
laire ,  intercalation  ignorée  des  Grecs , 
ajoute  Strabon,  ainsi  que  bien  d'au- 
tres choses ,  jusqu'à  ce  (jue  des  astro- 
nomes { modernes  au  siècle  du  voya- 
geur )  l'eussent  connue  au  moyen  des 
traductions  en  langue  grecque  "des  mé- 
moires rédigés  par  les  prêtres  égyp- 
tiens, mémoires  où  les  astronomes 
puisaient  encore  de  son  temps ,  ainsi 
que  dans  les  écrits  des  Chaldéens.  Pla- 
ton et  Eudoxe  furent  donc  redevables 
à  cette  persévérance  que  leur  donnait 
uti  ardent  désir  de  savoir .  des  com- 


munications qu'ils  arraclièrent  à  la 
réserve  habituelle  des  prêtres  égvp- 
tiens.  Ils  ne  révélaient  pas  leurs  mys- 
tères à  toute  sorte  de  personnes,  "dit 
Clément  d'Alexandrie  ;  ils  ne  portaient 
pas  les  choses  divines  à  la  connaissance 
des  profanes,  mais  seulement  des  per- 
sonnages destinés  au  trône,  et  de  ceux 
d'entre  les  prêtres  qui  étaient  les  plus 
distingués  par  la  naissance,  l'éduca- 
tion ou  la  science.  Et  Fourier,  dans 
cet  écrit  si  justement  admiré  ,  où 
Fontane  trouvait,  avec  tant  de  rai- 
son ,  la  grâce  d'Athènes  réunie  à  la  sa- 
gesse de  l'Egypte ,  a  résumé  toutes  ces 
pensées  de  Tantiquité  sur  la  puissance 
du  sacerdoce  dans  l'Egypte ,  quand  il 
a  dit  que  sa  religion,  unie  à  l'étude 
des  phénomènes  naturels ,  était  en 
même  temps  intellectuelle  et  physique, 
qu'elle  ne  révélait  qu'à  quelques  es- 
prits sages  les  principes  abstraits  de 
la  morale ,  et  les  offrait  à  tous  sous 
des  foVmes  sensibles.  La  Grèce  ne 
comprit  peut-être  pas  complètement 
ces  deux  parties  de  cet  admirable  sys- 
tème ,  si  approprié  à  l'insufi'Jsance  or- 
dinaire de  l'intelligence  humaine,  et 
qui ,  par  la  forme  ou  par  le  fond,  ins- 
pire invinciblement  aux  esprits  de 
tout  ordre  les  pratiques  ou  les  convic- 
tions, les  actions  et  les  pensées  les 
plus  utiles  à  l'ordre  social  et  au  bon- 
heur de  l'homme. 

De  tous  les  élèves  des  doctrines 
égyptiennes,  le  plus  célèbre  est  ftloïse, 
le  législateur  des  Hébreux.  On  con- 
naît les  merveilles  de  sa  naissance 
et  de  son  éducation.  Protégé  par  la  fille 
du  roi  d'Egypte ,  élevé  dans  le  palais  du 
souverain,  au  sein  des  magnificences 
d'un  grand  empire,  «il  fut  instruit  dans 
toute  la  sagesse  des  Égyptiens  ,  et  de- 
vint puissant  en  paroles  et  en  oeuvres.» 
Les  autorités  ne  manquent  pas  sur  la 
véracité  de  l'histoire  de  Moïse,  même 
dans  l'antiquité  profane.  Strabon  le  con- 
sidère comme  un  prêtre  égyptien  qui , 
voulant  bannir  les  animaux  vivants  des 
cérémonies  religieuses ,  essaya  de  chan- 
ger les  formes  du  culte  public.  .Justin 
disait  que  Moïse  avait  reçu  de  la  na- 
ture les  plus  rares  qualités,  et,  com- 
me son  ancêtre  Joseph,  le  don  d'ex- 


i22 


L'UNIVERS 


pliquer  les  songes  et  de  faire  des  pro- 
diges, étant  également  instruit  dans 
la  science  humaine  et  les  secrets  des 
dieux.  On  prête  à  Manéthon  un  juge- 
ment fort  sévère  sur  Moïse  :  on  lui  tait 
dire  qu'une  populace  lépreuse  et  mi- 
,  sérable,  condamnée  aux  plus  vils  comme 
aux  plus  pénibles  travaux  ,  à  creuser 
des  canaux,  à  élever  des  chaussées ,  fut 
enfermée  dans  l'enceinte  d'Aouaris, 
construite  quelques  siècles  avant  par 
les  Pasteurs,  et  que,  désireux  de  se 
soustraire  à  un  honteux  esclavage ,  ils 
élurent  pour  chef  un  prêtre  d'Hélio- 
polis,  nommé  Osarsiph,  qui  leur  donna 
un  culte  nouveau,  et,  changeant  de 
nom,  prit  celui  dé  Moïse.  Diodore  de 
Sicile  rangea  néanmoins  le  législateur 
des  Hébreux  parmi  les  hommes  d'une 
prudence  consommée,  d'un  courage  à 
toute  épreuve ,  et  qui  ,,chef  d'une  peu- 
plade étrangère  à  l'Egypte,  où  elle 
était  esclave,  l'en  fit  sortir,  la  con- 
duisit dans  le  désert  voisin ,  lui  donna 
des  lois  ,  secondé  par  le  concours  des 
hommes  les  plus  capables,  qu'il  institua 
à  la  fois  prêtres  et  magistrats  ,  con- 
servant pour  lui-même  l'autorité  su- 
prême, dont  il  était  digne  par  sa 
science,  comme  par  son  caractère. 
Lorsque  l'âge  était  venu  ,  il  avait,  en 
effet,  étudié  dans  les  collèges  sacer- 
dotaux de  l'Egypte,  et  des  maîtres  les 
plus  distingues,  dit  Clément  d'A- 
lexandrie ,  l'arithmétique  et  la  géo- 
métrie, le  rhythine  et  l'harmonie,  la 
médecine  et  la  musique.  Moïse  s'a- 
donna en  outre  à  l'étude  de  cette 
partie  de  la  science  qui  s'exprime  par 
des  symboles  et  les  signes  hiéroglyphi- 
ques," ce  qui  ne  peut  laisser  dans  l'esprit 
d'autre  idée  que  la  connaissance  de 
la  partie  symbolique  de  l'écriture  sa- 
crée des  Égyptiens;  et  saint  Justin, 
martyr,  autorise  en  effet  cette  inter- 
prétation des  paroles  de  Clément  d'A- 
lexandrie, qui  écrivit  deux  siècles  après 
.Tustin.  Celui-ci,  dans  ses  Questions 
aux  orthodoxes,  se  demande  «Pour- 
quoi Moïse,  s'il  a  été  instruit  dans 
toute  la  science  égyptienne,  ne  s'est 
pas  adonné  à  l'astronomie ,  à  la  géo- 
métrie ,  à  l'astrologie  et  aux  autres 
études  analogues  ;  à  quoi  il  fait  cette 


réponse  :  Moïse  ne  s'occupa  que  de  la 
science  la  plus  élevée,  car  l'astrono- 
mie, l'astrologie  et  la  géométrie  pas- 
sèrent chez  les  Égyptiens  pour  des 
études  vulgaires  et  peu  relevées  :  on 
attachait,  au  contraire,  un  grand  prix 
aux  études  hiéroglyphiques,  que  l'on 
enseignait  dans  les  sanctuaires,  non 
au  premier  venu  du  vulgaire,  mais  à 
des  gens  choisis  et  excellents.  »  Enfin, 
il  était  de  tradition  éci'ite  dans  l'anti- 
quité ,  que  Moïse  avait  reçu  une  édu- 
cation toute  royale,  qu'il  fut  à  la  fois 
prophète,  législateur,  militaire,  poli- 
tique et  philosophe,  tout  ce  qui  est 
nécessaire  pour  être  roi ,  disent  les 
anciens  ;  et  l'on  sait  avec  quels  avan- 
tages il  lutta  plus  tard  de  merveilles 
et  de  miracles  contre  les  sages  et  les 
enchanteurs  du  Pharaon ,  de  qui  il 
voulait  obtenir  la  délivrance  de  ses 
frères  d'Israël.  Il  battit  les  Égyptiens 
avec  leurs  propres  sciences ,  et  sa  re- 
nommée est  restée  attachée  à  une  des. 
plus  mémorables  époques  de  l'histoire 
des  nations  orientales. 

Tous  ces  hommes  illustres  de  l'anti- 
quité ,  qui  influèrent  si  directement 
sur  leur  siècle  et  sur  leur  pays ,  s'in- 
struisirent en  Egypte  ;  ils  sont ,  dans 
l'ordre  des  progrés  de  la  philosophie, 
les  glorieux  intermédiaires  entre  les 
premiers  instituteurs  de  l'homme  et 
ceux  qui ,  dans  les  temps  modernes  ,. 
ont  abaissé  par  d'immortels  efforts, 
les  dernières  barrières  devant  l'intel- 
ligence humaine.  L'Europe  civilisée 
profite  encore  des  connaissances  que 
l'Egypte  transmit  à  tant  de  nations 
anciennes,  et  dont  la  caste  sacerdotale 
fut  si  long-temps  la  dépositaire  fidèle 
et  toute-puissante. 

S'il  était  en  effet  nécessaire  d'ajou- 
ter quelques  considérations  nouvelles 
à  tous  les  faits  qui  nous  révèlent 
hautement  cette  puissance, infinie  de 
la  caste  sacerdotale  en  Egypte,  sa 
constante  influence  sur  les  mœurs  et 
les  lois,  sur  les  coutumes  publiques 
ou  les  habitudes  domestiques,  et  le 
précieux  appui  qu'en  retirait  l'auto- 
rité royale  pour  maintenir  les  peu- 
ples dans  l'amour  de  l'ordre  et  l'obéis- 
sance,  il  nous  suffirait  de    rappeler 


EGYPTE.  153 


jiiain  proparé  et  habitué  la  population 
à  cette  influence,  sans  doute  par  la 
pratique  des  plus  rares  vertus  et  par 
la  profusion  des  biens  les  plus  utiles 
à  l'homme  policé,  mais  surtout  en 
inculquant  dans  tous  les  esprits,  en 
les  révélant  oralement  aux  plus  sages, 
en  les  exprimant  sous  des  formes  sen- 
sibles aux  yeux  des  plus  bornés ,  les 
préceptes  d'une  morale  épurée,  source 
de  tous  les  doggies  salutaires  et  con- 
solants ,  et  qui  proclamait  l'unité  de 
Dieu ,  l'immortalité  de  l'ame ,  les 
peines  et  les  récompenses  d'une  autre 
vie. 

Cette  croyance  qui  mêlait  sans  cesse 
la  terre  avec  le  ciel ,  et  l'homme  avec 
Dieu,  dans  les  mystères  d'une  religion 
où  l'on  puisait  à  la  fois  les  plus  utiles 
préceptes  d'hygiène  publique ,  et  la  rè- 
gle des  nobles  actions  et  des  vertueuses 
pensées,  était  empreinte  dans  tous  les 
cœurs,  écrite  dans  tous  les  livres,  expri- 
mée figurativeraent  sur  les  monuments 
publics.  On  ne  pourrait,  sans  errer, 
contester  à  l'Egypte  ces  sublimes  ré- 
sultats de  sa  longue  étude  de  l'homme 
et  de  l'univers.  Ce  fut  en  Egypte,  dit 
un  écrivain  chrétien  du  preinier  siè- 
cle, qu'Homère  et  Platon  apprirent 
ce  dogme  de  l'unité  de  Dieu  ;  et  un 
autre  savant  père  grec  ajoute  que 
l'autre  dogme  ,  celui  de  l'immortalité 
de  l'ame  ,"a  passé  de  l'Egypte  chez  les 
Grecs,  que  Platon  l'apprit  de  Pytha- 
gore,  et  beaucoup  d'autres  de  Platon. 
Les  transmigrations  successives  de  l'a- 
me séparée  de  l'homme  qu'elle  a  animé 
sur  la  terre,  idée  propre  à  l'Egypte 
dès  ses  primitives  institutions,  ne  fut 
que  le  tableau  des  épreuves  que  cette 
divine  émanation  avait  à  subir  afin 
d'arriver  à  l'infinie  perfection  ,  qui  de- 
vait être  le  but  constant  de  ses  ver- 
tueux efforts.  La  prévoyance  qui  ca- 
ractérisa la  population  égyptienne  nous 
a  transmis  le  tableau  complet  de  ces 
épreuves  redoutables,  dans  le  rituel  des 
cérémonies  imposantes  que  prescri- 
vait je  code  des  lois  religieuses  pour 
ces  longues  et  difficiles  épreuves. 

Ce  tableau  est  généralement  connu 
snus  le  nom  Aq  Rituel  funéraire  ;  les 


copies  orisinales  n'en  sont  point  rares, 
mais  il  n  en  existe  qu'un  très -petit 
nombre  de  complètes.  Écrites  en  signes 
hiéroglyphiques  ou  en  signes  hiéra- 
tiques, ces  copies  sont  également  re- 
connaissables  à  une  suite  de  scènes 
qui  sont  peintes  au  haut  des  colonnes 
ou  pages  du  manuscrit ,  et  qui  nous 
montrent  un  personnage  de  forme  hu- 
maine comparaissant  successivement 
en  la  présence  d'un  assez  grand  nombre 
de  divinités  auxquelles  il  fait  des  of- 
frandres  ou  adresse  des  supplicatictfis. 
On  voit  parfois,  mêlé  avec  les  pages 
d'écriture,  un  tableau  d'agriculture, 
où  le  même  personnage  laboure,  sème 
et  moissonne  dans  des  scènes  variées  ; 
enfin  la  deuxième  partie  du  livre  est 
terminée  par  un  autre  grand  tableau  , 
où  un  assez  grand  nombre  de  person- 
nages occupent  la  scène  :  c'est  la  re- 
présentation du  jugement  même  de 
l'ame ,  c'est  le  sujet' reproduit  sur  no- 
tre planche  20. 

Ce  rituel  funéraire,  quand  il  est 
complet,  est  composé  de  trois  parties; 
on  en  connaît  plusieurs  exemplaires, 
tous  en  rouleau ,  et  qui  n'ont  pas 
moins  de  30  à  40  pieds  de  longueur, 
sur  un  à  deux  pieds  de  hauteur.  Le 
titre  général  de  l'ouvrage  est  celui-ci  : 
Livre  des  Manifestations  à  la  Lu- 
mière. Dans  les  temps  de  la  splendeur 
de  l'empire  égyptien,  on  en  plaçait 
auprès  de  chaque  corps  embaumé  une 
copie  plus  ou  moins  complète,  plus 
ou  moins  soignée ,  selon  la  qualité  du 
personnage,  soit  la  première  et  la 
deuxième  subdivision,  soit  la  deuxième 
et  la  troisième,  ou  enfin  quelques 
chapitres  seulement,  ce  qui  arriva 
surtout  dans  les  momies  les  moins 
anciennes.  Cet  ouvrage  religieux,  qu'on 
peut  assimiler  à  nos  livres  de  prières 
appelés  Heures,  et  dont  on  met  aussi 
un  exemplaire  dans  la  bière  chrétienne, 
est  un  recueil  très-étendu  des  for- 
mules relatives  à  l'embaumement,  au 
transport  des  morts  dans  les  hypogées, 
et  il  contient  une  foule  de  prières 
adressées  a  toutes  les  divinités  qui 
pouvaient  décider  du  sort  de  l'ame , 
soit  dans  l'enfer,  où  elle  était  jugée, 
soit  «ans  les  régions  m\stiques  qu'elle 


t24 


L'UNIVERS 


devait  habiter  avant  de  recommen- 
cer le  cours  de  ses  transmigrations. 
Un  des  rituels  en  caractères  hiérogly- 
phiques ,  du  Musée  royal  du  Louvre  , 
est  un  extrait  des  diverses  parties  du 
Livre  des  Manifestations  à  la  Lu- 
mière; il  est  orné  de  peintures  colo- 
riées avec  beaucoup  de  soin ,  et  il  ap- 
partient à  la  momie  d'un  prêtre  graih- 
mate ,  ou  secrétaire  de  justice,  nommé 
]\évoten. 

La  grande  scène  initiale  représente 
ce  magistrat ,  vêtu  de  blanc ,  suivi  de 
sa  mère  Amenhem-hèb,  et  de  sa  sœur 
Hnisannoub  ,  faisant  les  offrandes  au 
dieu  Osiris ,  assis  sur  un  trône  dans 
un  naos  richement  décoré.  Le  texte 
qui  suit  ce  tableau  religieux  est  ex- 
trait de  la  première  partie  du  rituel , 
et  contient  les  prières  relatives  au 
transport  de  la  momie  du  défunt  dans 
l'hvpogée  de  sa  famille,  cérémonie 
retracée  avec  détail  dans  la  longue 
vignette  placée  au-dessus  du  texte.  On 
voit,  au  centre  de  cette  composition , 
la  momie  de  Névoten ,  étendue  sur  le 
lit  funèbre  placé  dans  une  barque 
portée  sur  un  traîneau  que  tirent 
quatre  bœufs.  La  mère  du  défunt, 
Amenhem-hèb  ,  les  cheveux  épars  et 
la  tunique  souillée  en  signe  de  deuil, 
pleure  sur  la  momie  de  son  fds.  Deux 
femmes ,  figurant  les  déesses  Nephthys 
et  Isis  ,  vêtues  de  rouge,  veillent  à  la 
tête  et  aux  pieds  du  mort.  A  côté  de 
la  barque  funèbre  est  un  prêtre  d'O- 
siris ,  reconnaissable  à  la  peau  de 
panthère  qui  le  couvre ,  ainsi  qu'à  l'en- 
censoir et  au  vase  à  libation  qu'il  porte 
dans  ses  mains.  Quatre  hommes  con- 
duisent sur  un  second  traîneau  un 
grand  coffre  noir ,  en  forme  de  naos  , 
renfermant  les  vases  funéraires  qui 
contiennent  les  viscères  et  les  intes- 
tins du  défunt,  embaumés  séparément. 

Le  dieu  Anubis  ,  à  tête  de  schacal , 
prend  possession  de  ce  coffre  funé- 
raire que  suivent  immédiatement  les 
parentes  du  mort,  éclievelées,  vêtues 
de  tuniques  souillées  de  cendre  ou  de 
poussière.  A  la  suite  de  ces  femmes 
qui  se  lamentent ,  comme  l'indique  la 
position  de  leurs  bras ,  viennent  les 
parents  ou  les  amis  de  Névoten  ,  en 


habit  de  deuil ,  et  tenant  un  long  bâ- 
ton dans  leurs  mains.  Dans  la  der- 
nière partie  de  cette  curieuse  ])einture, 
près  d'un  amas  d'offrandes  de  divers 
genres,  on  remarque  la  mère  du  dé- 
funt disant  le  dernier  adieu  à  la  mo- 
mie de  son  fils.  Le  prêtre  d'Osiris 
accomplit  les  dernières  cérémonies  sur 
la  momie  dressée  devant  l'entrée  de 
l'hypogée,  ou  catacombe  de  sa  famille. 
La  porte  en  est  ouverte,  et  le  dessi- 
nateur a  tracé  au-dessaus  le  plan  même 
de  l'hypogée.  Un  long  escalier  conduit 
à  une  porte  peinte  en  jaune,  donnant 
entrée  dans  une  première  salle  où  se 
voient  un  autel  et  un  fauteuil  ;  une 
seconde  porte  conduit  à  un  cabinet 
qui  communique  à  la  grande  salie  , 
dans  laquelle  est  une  es'trade  portant 
la  momie  du  mort.  Une  galerie ,  pa- 
rallèle à  cette  grande  salle ,  renferme 
les  coffrets  et  les  offrandes  funéraires. 
Dans  les  quinze  petites  vignettes 
peintes  qui  suivent ,  on  voit  le  défunt, 
vêtu  de  blanc  ,  adorer  successivement 
les  génies  des  huit  régions  d'Hermès,, 
les  génies  de  l'Orient ,  les  oiseaux  sa- 
crés Bennou  et  Ghenghen,  l'esprit 
d'Atmou  sous  la  forme  d'un  bélier, 
le  dieu  Phtha  dans  son  naos ,  enfin 
divers  animaux  et  emblèmes  sacrés. 
Les  autres  vignettes  sont  relatives  aux 
divinités  qui  président  à  l'embaume- 
ment des  corps.  Au-dessous  de  chaque 
vignette  est  placé  le  texte  qui  s'y  rap- 
porte directement.  Dans  la  suite  du 
manuscrit ,  le  défunt  Kévoten  adore 
Osiris,  suivi  d' Anubis  et  de  ses  pa- 
rèdres  ;  il  se  présente  ensuite  comme 
suppliant  dans  le  palais  de  la  vérité,  où 
sont  les  images  des  quarante-deux  juges 
des  morts.  Plus  loin  il  adore  Osiris 
dans  un  naos  au  milieu  de  l'Amenti  ; 
devant  le  dieu  est  la  balance  pour 
peser  la  conduite  des  âmes ,  la  plume 
d'autruche  ,  emblème  de  la  justice  , 
et  le  Cerbère  égyptien.  Le  défunt  ]\é- 
voten  est  ensuite  admis  dans  le  palais 
de  la  vérité,  où  est  l'arche  symbolique 
du  soleil.  Il  navigue  bientôt  dans  le  ciel 
accompagné  de  sa  femme  Mouthem- 
hèb ,  dans  un  vaisseau  à  voiles.  Un 
autre  tableau  représente  le  défunt 
contemplant  le  vaisseau  sacré  du  dieu 


EGYPTE 


Phré.  Le  texte  qui  suit  immédiate- 
ment cette  scène  est  relatif  aux  divi- 
nités qui  président  à  la  conservation 
des  divers  membres  du  corps  humain. 
La  traduction  d'un  texte  analogue  est 
à  la  page  105  ci-dessus. 

Un  autre  manuscrit  hiéroglyphique 
n'est  que  l'extrait  des  trois  parties  du 
grand  rituel  funéraire,  orné  de  pein- 
tures relatives  aux  divers  textes.  On 
y  remarque  successivement  le  défunt 
khonsouniosis,  prêtre  d'Ammon  dans 
Oph,  hiérogrammate  du  temple  de  la 
déesse  RIouthis-Bouto,  membre  du 
collège  des  hiérogrammates  de  Tbèbes, 
faisant  une  libation  et  offrant  l'encens 
au  dieu  Phré-Atmou,  seigneur  du 
grand  temple  ;  à  Osiris  Pethempamen- 
tbès  ,  surnommé  Onnofris ,  modéra- 
teur des  vivants  ;  à  Isis  ,  grand'mère 
divine ,  et  à  Nephthys,  déesse  adelphe, 
comme  portent  les  "légendes  hiérogly- 
phiques tracées  au-dessus  des  person- 
nages de  la  première  scène  ;  Khonsou- 
niosis, adorant  les  emblèmes  de  la 
demeure  des  morts  ;  le  même  person- 
nage, labourant  et  coupant  la  mois- 
son dans  les  Champs-Elysées,  au  mi- 
lieu des  âmes  pures;  le  défunt  sup- 
pliant à  l'entrée  de  leur  palais,  dont 
les  portes  sont  ouvertes  ,  les  quarante- 
deux  juges  des  âmes  dans  l'Amenthi  ; 
le  même ,  présentant  des  offrandes  de 
pains  à  huit  des  gardiens  du  palais 
d'Osiris,à  têtes  de  rat  et  d'uraeus 
alternées  ;  le  même,  adorant  les  quatre 
génies  des  morts ,  précédés  des  attri- 
buts d'Osiris ,  le  thyrse ,  la  peau  de 
panthère  et  la  coupe;  le  même,  arri- 
vant au  bassin  mystique  de  feu  liquide, 
sur  les  bords  duquel  sont  quatre  cyno- 
céphales. 

La  dernière  scène  représente  la  mo- 
mie de  Khonsoumosis ,  couchée  sur  le 
lit  funèbre,  au-dessous  duquel  sont 
les  quatre  vases  funéraires.  L'ame  du 
défunt  plane  au-dessus  du  corps  em- 
baumé. Plus  haut  sont  les  déesses  Isis 
et  Nephthys  devant  une  table  chargée 
d'offrandes  funéraires. 

Un  troisième  manuscrit ,  mais  en 
caractères  hiératiques,  est  un  rituel  fu- 
néraire à  peu  près  complet,  écrit  par 
«ne  très-belle  main,  orné  de  tableaux 


et  de  vignettes  dessinés  en  noir,  avec 
une  finesse  et  une  pureté  de  trait  ad- 
mirables. Ce  rouleau  est  de  l'espèce 
de  papyrus  nommée  royale,  la  plus 
précieuse  de  toutes  ;  aussi  est-il  beau- 
coup moins  foncé ,  et  a-t-il  conservé 
plus  de  souplesse  que  les  autres  rou- 
leaux découverts  jusqu'ici  dans  les  ca- 
tacombes égyptiennes. 

Un  autre  manuscrit  hiératique  n'est 
qu'une  feuille  de  papyrus  contenant 
les  premières  formules  de  la  prière 
pour  les  morts,  intitulée  :  Tascho- 
Mah-Snau,  par  laquelle  on  supplie 
«  Hathôr,  déesse  de  la  contrée  occi- 
"  dentale ,  de  faire  prospérer  le  nom 
«  de  Soter,  fils  de  Baphor,  le  jour  et 
"  la  nuit;  d'assurer  à  ce  défunt  une 
«  place  dans  la  demeure  céleste,  afin 
«  que  son  nom  germe  dans  le  ciel  par 
«  le  dieu  Phré  (le  soleil  ) ,  et  dans  le 
«  monde  physique  par  le  dieu  Sèv 
«  (  Saturne  )  ;  de  faire  enfin  que  ce 
«  nom  soit  agréable  à  Osiris,  seigneur 
n  de  l'occident ,  et  à  toutes  les  puis- 
«  sances  de  l'Amenthès ,  maintenant 
«  et  à  toujours.  »  Ce  manuscrit  est  de 
l'époque  romaine  en  Egypte. 

D'autres  papyrus ,  également  funé- 
raires ,  abondent  en  tableaux  symbo- 
liques,  dans  lesquels  sont  figurés  les 
formes  emblématiques  et  les  attributs 
de  différentes  divinités ,  et  principa- 
lement ceux  du  soleil  et  d'Osiris.  On 
y  remarque  1°  le  défunt  adressant  une 
prière  au  dieu  de  la  lumière  venant 
du  ciel ,  dont  les  yeux  illuminent  le 
monde  matériel  et  dissipent  les  té- 
nèbres de  la  nuit,  etc.  :  dans  le  ta- 
bleau qui  suit  cette  prière ,  on  a  figuré 
des  âmes  et  des  hommes  adorant  un 
disque  lumineux  ;  2°  prière  à  Phré  , 
dieu  grand,  manifesté  dans  les  deux 
firmaments ,  et  symboles  des  deux 
formes  de  cette  divinité  ;  3°  prière  aux 
dieux  Phré  et  Thôth,  autre  symbole 
de  Phré;  4°  prière  à  la  déesse  IVetphé, 
la  grand'mère  des  dieux  ,  pour  qu'elle 
accorde  à  l'Égyptien  Amenhem  la  con- 
templation du  disque  de  la  lumière 
dans  toute  sa  splendeur  ;  le  tableau 
représente  la  déesse  Netphté,  dont  le 
corps  couvert  d'étoiles  se  recourbe 
comme  pour  circonscrire  l'espace  :  c'est 


L'U-MVERS. 


le  ciel  personnifié  :  le  dieu  Sôou,  l'une 
des  formes  de  Knèph  ou  le  Démiurge, 
j)lacé  entre  l'orient  et  l'occident,  per- 
sonnifiés sous  l'apparence  de  deux 
femmes,  élève,  dans  l'espace  circon- 
scrit par  le  ciel  (  Netphé  ) ,  le  vaisseau 
du  soleil ,  dont  il  semble  ainsi  déter- 
miner le  cours;  5°  prières  h  Osiris, 
seigneur  de  la  région  de  stabilité.  Les 
emblèmes  de  ce  dieu ,  ainsi  que  Thôth 
ibiocépbale,  sont  renfermés  dans  un 
cercle  formé  par  le  serpent  qui  se 
mord  la  queue,  emblème  de  l'éternité  ; 
<;°  prière  à  toutes  les  divinités  qui 
président  aux  régions  habitées  par  les 
âmes ,  représentées  symboliquement 
dans  le  grand  tableau  suivant;  7°  à 
10°  courtes  invocations  aux  dieux  Osi- 
ris ,  Nofré-Atmou ,  et  à  la  vache  sa- 
crée d'Hathôr. 

Enfin,  un  autre  manuscrit  hiéro- 
glyphique, colorié,  est  entièrement 
formé  de  tableaux  symboliques  relatifs 
au  système  psychologique  des  Egyp- 
tiens. On  y  a  représenté  les  divers 
états  de  l'ame ,  ainsi  que  les  divinités 
qui  présidaient  à  ses  transmigrations. 
Ce  papyrus  appartenait  à  la  momie 
d'une  femme  nommée  Tetchonsis. 

Malgré  l'analogie  des  sujets  de  ces 
manuscrits,  on  remarque  toutefois 
quelques  diversités  dans  le  nombre 
et  l'ordre  des  scènes,  diversités  dé- 
terminées très-vraisemblablement  par 
celle  des  qualités  ou  du  rang  du  per- 
sonnage pour  lequel  le  manuscrit  fut 
dessine ,  et  les  plus  complets  comme 
les  plus  beaux  appartenaient  nécessai- 
rement aux  membres  de  la  caste  sa- 
cerdotale, à  la  classe  spécialement 
chargée  du  service  des  dieux  et  des 
choses  sacrées.  Ce  qu'il  y  a  d'uni- 
forme dans  tous  les  rituels ,  c'est  la 
scène  finale  de  la  seconde  subdivision 
de  l'ouvrage ,  qui  est  aussi  ceile  de  la 
fin  de  la  vie,  uniforme  aussi  pour 
tous,  et  telle  qu'elle  est  représentée 
sur  notre  pi.  20. 

Après  les  divers  pèlerinages  de  l'ame 
du  défunt  dans  les  régions  nombreuses 

au'elle  doit  visiter,  elle  arrive  enfin 
ans  YJmenthi,  l'enfer,  où  elle  va  su- 
bir son  jugement.  La  scène  qui  le  re- 
présente offre  à  nos  regards  la  partie 


la  plus  curieuse  de  la  croyance  reli- 
gieuse des  Égyptiens.  L'inérogram- 
mate ,  dans  la  composition  de  ce  sujet 
singulier,  a  su  donner  un  corps  aux 
idées  les  plus  métaphysiques ,  et  nous 
y  trouvons  la  preuve  évidente  que  le 
dogme  de  l'immortalité  de  l'ame  et 
celui  des  récompenses  et  des  peines 
dans  une  autre  vie  furent  les  fonde- 
ments principaux  de  la  religion  des 
anciens  Égyptiens.  Il  est  naturel  en 
effet  de  retrouver  ces  grands  principes 
de  la  morale  chez  un  peuple  dont  l'an- 
tiquité tout  entière  a  célébré  la  sa- 
gesse. L'Écriture  sainte  elle-même  ne 
dédaigne  pas  de  la  rappeler ,  quoi- 
qu'elle condamne  en  même  temps  ces 
tormes  matérielles  sous  lesquelles  l'Ii- 
gypte  trouva  bon  de  voiler  ses  doc- 
trines. 

Cette  scène  se  trouve  d'ordinaire  à 
la  fin  de  la  seconde  section  du  rituel 
funéraire  entier ,  mais  seK  de  conclu- 
sion à  tous  les  rituels  abrégés;  elle 
présente  la  Psychostasie,  c'est-à-dire 
le  jugement  que,  selon  les  doctrines 
égyptiennes ,  devait  subir  l'ame  des 
morts  en  quittant  le  corps  mortel , 
dans  la  région  inférieure  de  VÂmen- 
thi,  où  l'on  examinait  sévèrement  et 
oùVonpesait  ses  actions  durant  sa  vie 
sur  la  terre.  L'édifice  où  la  scène  se 
passe  est  le  prétoire  même  de  l'A- 
nrenthi ,  le  palais  du  juge  suprême  des 
âmes.  On  distingue  à  gauche  de  la 
scène  le  dieu  lui-même  assis  sur  son 
trône.  Il  est  caractérisé  par  une  coif- 
fure particulière,  formée  de  la  par- 
tie supérieure  du  pschent  (  une  tiare 
royale  ),  ceinte  d'un  large  diadème  et 
unie  au  disque  du  soleil  et  aux  cornes 
de  bouc,  emblèmes  de  la  lumière  et  de 
la  faculté  génératrice.  Le  dieu  tient 
dans  ses  mains  un  fouet  et  un  scep- 
tre recourbé  en  forme  de  crochet, 
soit  pour  exprimer  le  pouvoir  d'exci- 
ter le  mouvement  des  choses  et  de  les 
ralentir ,  soit  par  allusion  au  nom 
de  la  région  infernale  à  laquelle  ce 
dieu  préside ,  c'est-à-dire  l'Amenthi , 
qui  attire  les  âmes  de  tous  les  vivants 
et  qu'on  croyait  les  relancer  dans  le 
monde;  ce  dieu  est  Osiris,  dieu  très- 
bienfaisant,  seigneur  delà  vie,  dieu 


KGYPTK. 


grand ,  médiateur  éternel ,  président 
de  la  région  inférieure,  et  roi  divin. 

Nous  retrouvons  donc  là  le  souve- 
rain de  l'enfer  égyptien,  Osiris,  divi- 
nité qu'Hérodote,  Diodore  de  Sicile  et 
Plutarque  regardaient  unanimement 
comme  le  type  primitif  du  Dionysos 
ou  Baccliusdes  Grecs  et  des  Romains. 
L'opinion  de  ces  classiques  est  pleine- 
ment confirmée  par  le  groupe  emblé- 
matique placé  en  face  du  dieu  et  dans 
la  chapelle  même.  Un  grand  nombre 
de  papyrus  montrent  clairement  dans 
ce  groupe  un  vase  d'où  sort  un  thyrse, 
auquel  est  liée  par  des  bandelettes  une 
peau  de  panthère.  Ainsi  ces  principaux 
emblèmes  de  Bacchus  sont  constam- 
ment figurés  auprès  d'Osiris ,  et  on 
en  conclut  l'origine  égyptienne  de  la 
divinité  grecque ,  le  culte  égyptien 
étant  sans  aucun  doute  antérieur  au 
culte  grec.  Toutefois  les  Grecs  adop- 
tant la  divinité  égyptienne,  en  restrei- 
gnirent singulièrement  les  attribu- 
tions. De  même  Phtha,  le  ministre 
immédiat  du  dieu  supérieur  et  orga- 
nisateur du  monde  physique,  devmt 
en  occident  le  forgeron  Héphaïstos  , 
Vulcain.  Osiris ,  le  principe  humide 
du  monde,  ne  fut  ainsi  pour  les  Grecs, 
du  moins  dans  la  croyance  populaire, 
que  l'inventeur  de  la  vigne ,  le  dieu 
du  vin,  et  le  pin  fut  ajouté  au  thyrse. 

Devant  la  sainte  habitation  du  dieu 
de  l'Amenthi  est  un  autel  chargé  d'of- 
frandes, telles  que  des  pains,  des  vian- 
des diverses ,  des  grenades  et  des 
fleurs  de  lotus  ;  et  ce  lotus  est  le  sym- 
bole du  monde  matériel. 

Le  voisinage  du  séjour  du  suprême 
juge  de  l'Amenthi  est  annoncé  par  un 
piédestal  sur  lequel  se  repose  un  ani- 
mal monstrueux ,  mais  dont  les  formes 
sont  si  déterminées,  qu'on  ne  peut  y 
méconnaître  un  hippopotame  mélangé 
de  crocodile  :  c'est  le  cerbère  égyptien. 
Ici ,  c'est  l'hippopotame  femelle ,  qui , 
dans  les  tableaux  astronomiques  de 
Thèbes  et  d'Esnéh,  occupe  dans  le 
ciel  même  la  place  que  les  Grecs  ont 
donnée  à  ia  grande  Ourse.  Cette  con- 
stellation était  nommé  le  Chien  de 
Typhon  par  les  Égyptiens ,  et  sa  pré- 
sence  dans   l'Amenthi   (  l'enfer  )  ne 


laisse  pas  douter  que  cet  animal  ne 
soit  le  type  du  chien  Cerbère,  qui, 
selon  les  mythes  çrecs ,  gardait  l'en- 
trée du  palais  d'Ades.  La  légende  égyp- 
tienne le  nomme  0ms ,  et  le  quahiie 
de  recteur  de  la  région  inférieure. 

A  l'autre  extrémité  de  cette  scène 
(  à  droite  ) ,  on  remarque  un  groupe 
de  trois  personnages ,  c'est-à-dire  une 
femme  qui,  la  tête  surmontée  d'une 
plume,  présente  une  personne  vêtue 
a  la  manière  ordinaire  des  Égyptiennes, 
à  une  déesse  caractérisée  par  un  sceptre 
et  par  l'emblème  de  la  vie  céleste  (  la 
croix  ansée  )  qu'elle  tient  dans  sa  main 
droite.  C'est  l'ame  d'une  défunte  sous 
les  formes  corporelles  ,  conduite  par 
les  deux  déesses  T 'évité  et  Justice 
devant  le  grand  juge  des  morts. 

Thméï,  lille  du  Soleil,  fut  la  com- 
pagne habituelle  d'Osiris  dans  l'Amen- 
thi; elle  représente  le  personnage  ana- 
logue à  la  Perséphonè  des  Grecs  et  à 
la  Proserpine  des  Latins  ;  ses  fonc- 
tions sont  de  recevoir  les  âmes  des 
morts  à  l'entrée  Je  l'Amenthi ,  et  elle 
semble  les  rassurer  et  exciter  leur 
confiance ,  pendant  qu'on  examine  leur 
conduite  sur  la  terre.  Elle  est  en  outre 
la  présidente  des  quarante-deux  juges, 
ou  plutôt  quarante-deux  jurés  votants 
qui  ont  le  droit  d'assisterau  jugement 
des  âmes,  aux  assises  infernales,  et 
qui  occupent ,  sur  deux  lignes ,  le  haut 
de  la  scène. 

L'antiquité  grecque  parle  de  ces 
jugfts  auxquels  les  Egyptiens  soumet- 
taient les  personnes  de  toutes  les 
classes  de  la  nation  avant  de  permettre 
que  leur  dépouille  mortelle  fût  dépo- 
sée dans  le  tombeau  des  ancêtres. 
Certains  juges  inexorables  examinaient 
en  présence  du  peuple  la  conduite  te- 
nue par  le  mort  avec  ses  concitoyens, 
et  ils  refusaient  à  son  corps  une  "place 
dans  la  catacombe,  s'il  n'avait  pas 
religieusement  rempli  ses  devoirs  en- 
vers les  dieux  et  envers  les  hommes. 
Cette  coutume,  éminemment  morale, 
produisait  d'autant  plus  d'effet  sur  les 
moeurs  publiques  ,  qu'elle  s'appliquait 
aux  rois  mêmes.  Les  sculptures  des 
temples  et  des  palais  (ju'on  voit  encore 
dans  les  ruines  de  Thebes  .  constatent 


L'UNIVERS. 


stifllsamment  que  les  noms  de  quel- 
ques Pharaons  turent  proscrits  par  ces 
mêmes  juges  suprêmes. 

Ainsi  les  Égyptiens  imitaient  sur  la 
terre ,  à  l'égard  du  corps ,  ce  qu'ils 
croyaient,  selon  leurs  doctrines  reli- 
gieuses, être  pratiqué  à  l'égard  des 
âmes  dans  l'enfer ,  l'Amenthi ,  où 
elles  passaient  après  leur  séparation 
du  corps.  La  dernière  scène  des  pa- 
pyrus représente  donc  cette  épreuve 
îinale ,  la  plus  complète  de  toutes , 
puisqu'elle  exige  de  î'anie  un  compte 
général  des  motifs  de  ses  actions ,  et 
en  tout  la  plus  redoutable,  puisque 
les  juges  sont  les  dieux  mêmes,  les 
êtres  supérieurs ,  ceux  à  qui  tout  est 
connu  jusqu'aux  plus  secrètes  pensées. 

Dans  cette  scène  finale ,  l'ame  du 
défunt,  figurée,  pour  lever  toute  in- 
certitude et  comme  dans  sa  présenta- 
tion à  Thméï ,  sous  les  formes  corpo- 
relles mêmes  dont  il  fût  revêtu  du- 
rant son  séjour  sur  la  terre ,  se  voit 
de  nouveau  représentée  à  genoux ,  les. 
bras  élevés ,  en  attitude  suppliante , 
devant  les  images  des  quarante-deux 
juges  de  l'Amenthi,  rangées  sur  deux 
files ,  ce  qui  a  rendu  nécessaire  la  ré- 
pétition de  la  figure  de  l'ame  ,  sur  le 
sort  de  laquelle  ces  juges  doivent  pro- 
noncer la  sentence.  Les  têtes  de  ces 
quarante-deux  juges  sont  assez  variées  ; 
les  unes  ont  la  forme  humaine ,  d'au- 
tres la  tête  de  divers  animaux,  tels 
que  crocodile ,  aspic ,  bélier ,  épervier, 
ibis,  schakal,  hippopotame,  lion  et 
cynocéphale.  Cette  diversité  de  têtes 
provenait  de  la  nécessité  de  caractéri- 
ser un  à  un  ces  divers  juges  figurés 
hiératiquement,  ayant  d'ailleurs  des 
fonctions  diverses  ;  leurs  quarante-deux 
noms  propres  se  lisent  dans  les  rituels 
Funèbres  complets ,  auprès  de  la  scène 
du  jugement,  avec  l'indication  précise 
de  la  région  céleste  à  laquelle  chacun 
d'eux  présidait.  Diodore  de  Sicile 
pari*  de  ces  quarante-deux  génies  en 
décrivant  des  bas-reliefs  du  tombeau 
d'Osymandias ,  sur  lesquels  était  figuré 
le  jugement  de  l'ame  de  ce  conquérant  ; 
et  dans  d'autres  manuscrits ,  ces  juges 
sont  figurés  assis  devant  Thméï,  leur 
iT^sidente 


Cette  déesse,  fille  du  Soleil,  dont 
la  figure  est  si  fréquente  sur  les  mo- 
numents, parce  qu'elle  était  regardée 
comme  la  protectrice  de  l'Egypte  et 
la  directrice  du  pouvoir  royal,  a  été 
prise  par  les  Grecs  pour  leur  Héra , 
la  Junon  des  Latins.  Mais  chez  les 
Égyptiens ,  Thméï  était  l'emblème  de 
la  vérité;  de  là  elle  fut  dite  la  pre- 
mière née  du  dieu  de  la  lumière,  et 
on  lui  attribua  la  suprême  présidence 
des  régions  infernales,  où  les  appa- 
rences mondaines  s'évanouissent,  où 
tous  les  projets  humains  disparaissent 
pour  faire  place  aux  éternelles  réalités. 
Elle  devait  donc  diriger  et  régler  les 
opérations  des  juges  de  l'Amenthi ,  et 
son  image ,  celle  de  la  vérité ,  devait 
se  trouver  appendue  au  cou  et  sur  la 
poitrine  des  juges  composant  le  tribu- 
nal qui ,  sur  la  terre,  décidait  des  plus 
importants  intérêts  des  familles.  Fé- 
rité  et  justice  sont  deux  idées  essen- 
tiellement connexes  dans  l'ordre  mo- 
ral; un  seul  et  même  mot  exprimait 
l'uneet  l'autre  dans  l'ancienne  langue 
des  Égyptiens ,  et  le  plus  beau  et  le 
plus  ordinaire  des  titres  que  prirent 
les  Pharaons  sur  leurs  obélisques ,  fut 
sans  doute  celui  d'ami  de  Thméï  ^ 
ami  de  la  vérité,  c'est-à-dire,  de  la 
justice. 

En  présence  de  ces  quarante-deux 
juges,  d'autres  divinités  faisaient  elles- 
mêmes  l'examen  de  la  conduite  que 
l'ame  avait  tenue  sur  la  terre.  Ses  ac- 
tions étaient  rigoureusement  mises 
dans  la  balance  de  l'Amenthi,  et  cet 
instrument,  qui  décidera  du  sort  de 
l'ame,  est  placé  au-dessous  des  juges. 
Le  fût  ou  colonne  qui  le  supporte  est 
surmonté  d'un  cynocéphale  assis  , 
image  symbolique  de  l'un  des  minis- 
tres du  dieu  Thoth,  appelé  alternati- 
vement Api  (  nombre ,  quantité  ) ,  et 
Hap  (jugement,  sentence),  noms, 
comme  on  le  voit,  relatifs  aux  fonc- 
tions du  génie  qui  préside  à  la  pesée 
des  actions  de  l'ame  sur  la  balance  in- 
fernale dont  la  garde  lui  était  com- 
mise. 

Deux  autres  personnages  sont  de- 
bout auprès  des  bassins  de  la  balance, 
et  pèsent  les  bonnes  et  les  mauvaises 


KGYPTK. 


129 


actions  du  défunt.  La  figure  a  droite, 
qui  examine  attentivement  le  fil  ou 
plomb  au  moyen  duquel  les  Égyptiens 
avaient  coutume  d'estimer  le'  poids 
relatif  des  deux  bassins  de  l'instru- 
ment ,  est  le  dieu  Horus ,  le  fils  chéri 
d'Osiris  et  d'Isis,  bien  reconnaissable  à 
sa  tête  d'épervier,  de  même  que  par  son 
nom  d'ordinaire  écrit  au-dessus  de  lui. 
Le  personnage  de  gauche ,  à  la  tête  de 
schakal ,  ou  de  loup  d'Egypte ,  est  le 
dieu  Anubis ,  fils  d'Osiris  et  de  Neph- 
tis.  Les  fonctions  spéciales  de  ces  deux 
frères  étaient  de  peser  les  actions  des 
morts  en  présence  des  juges  de  l'A- 
menthi.  Les  mauvaises  sont  symboli- 
quement figurées  par  un  vase  d'argile 
Eosé  dans  le  bassin  de  droite  ,  et  les 
onnes  dans  le  bassin  de  gauche ,  par 
une  petite  figure  de  Thméï,  ou  de  sa 
plume  seulement,  c'est-à-dire  par  le 
symbole  même  de  la  justice  et  de  la 
vérité. 

En  avant  de  l'instrument  redoutable 
on  voit  une  autre  divinité,  dont  la 
haute  stature  annonce  la  dignité;  car, 
dans  les  tableaux  symboliques  des 
Égyptiens ,  la  hauteur  des  figures  est 
presque  toujours  en  raison  du  rang 
du  personnage  figuré,  toutes  les  fois 
du  moins  que  l'espace  ne  s'oppose  pas 
à  la  pratique  de  cette  règle.  L'hiéro- 
grammate  a  représenté  ici  le  dieu  Thoth 
(  la  science  et  la  sagesse  divines  per- 
sonnifiées), l'inventeur  des  lettres  et 
le  premier  législateur  des  Égyptiens. 
Quand  Osiris  revêtit  des  formes  hu- 
maines pour  introduire  la  vie  civile 
dans  le  monde ,  Thoth ,  le  Mercure 
des  Égyptiens,  fut  son  fidèle  compa- 
gnon et  comme  l'ame  de  ses  conseils. 
Les  mêmes  traditions  religieuses  ajou- 
taient qu'il  n'abandonna  jamais  Osiris, 
même  lorsque  ce  dieu  établit  sa  de- 
meure dans  l'Amenthi  pour  juger  les 
âmes.  Le  Mercure  égyptien  est  carac- 
térisé par  sa  tête  d'ibis ,  oiseau  qui , 
dans  l'écriture  sacrée  égyptienne ,  est 
le  symbole  du  cœur  et  de  l'intelligence. 
Il  tient  dans  sa  main  ub  calam,  et 
il  écrit  sur  une  tablette  le  résultat  de 
ia  pesée  dans  la  balance  de  l'Amen- 
thi, des  œuvres  du  défunt.  Thoth  porte 
ce  résultat  à  la  connaissance  du  juge 
9'  Livraison.  (Egypte.) 


suprême  ûes  âmes ,  Osiris ,  dont  Ja 
bouche  doit  prononcer  la  sentence  dé- 
finitive. Considéré  selon  ces  fonctions 
dans  l'enfer  égyptien,  Thoth  corres- 
pond exactement  au  Mercure  Psycho- 
pompe des  Grecs. 

Tel  est  le  sens  de  la  scène  figurée 
dans  la  deuxième  partie  des  papyrus  ; 
elle  rend  ainsi  sensible  aux  yeux  toute 
la  doctrine  psychologique  des  Égyp- 
tiens, c'est-à-dire  l'ame  du  défunt  qui 
entre  dans  l'Amenthi,  et  qui  se  trouve 
en  présence  de  la  vérité;  ses  minis- 
tres, les  quarante-deux  juges,  sont 
chargés  d'examiner  les  motifs  de  ses 
actions;  ces  mêmes  actions  sont  pe- 
sées par  certains  dieux;  la  sagesse 
divine  (  Thoth  )  écrit  le  résultat  de 
cette  pesée;  la  bonté  de  Dieu,  figurée 
par  l'être  bienfaisant  par  excellence  , 
Osiris ,  récompense  l'ame  fidèle  à  ses 
devoirs  en  l'appelant  dans  un  monde 
meilleur,  ou  bien  il  la  punit  de  ses  fau- 
tes en  la  rejetant  sur  la  terre  pour  y 
subir  de  nouvelles  épreuves  et  y  en- 
durer de  nouvelles  peines  sous  une 
nouvelle  forme  corporelle ,  jusqu'à  ce 
qu'elle  se  présente  pure  de  toute  faute 
au  tribunal  de  l'Amenthi.  Ici  l'amb 
a  été  reconnue  coupable  de  glouton- 
nerie, et  elle  est  renvoyée  sur  la  terre 
sous  la  forme  d'une  truie. 

On  trouve  dans  cette  scène  allégo- 
rique toute  ia  représentation  de  l'en- 
fer des  Grecs  et  des  Romains.  Orphée, 
et  les  autres  très-anciens  instituteurs 
du  culte  des  Grecs,  furent  les  dis- 
ciples des  prêtres  égyptiens  ;  il  n'est 
donc  pas  surprenant  que  le  palais  d'A- 
dès  ne  soit  en  grande  partie  autre 
chose  que  la  copie  de  l'Amenthi  égyp- 
tien. Osiris  est  devenu  en  occident 
Adès,  ou  Pluton  ;  Thméï,  Proserpine; 
0ms ,  le  Cerbère  ;  Thoth ,  le  Mercure 
Psychopompe;  enfin  Horus,  Api  et 
Anubi ,  semblent  être  les  types  origi- 
naux de  Minos,  Éaque  et  Rhada- 
mante  :  et  de  tels  rapprochements 
font  comprendre  quels  précieux  ren- 
seignements sur  les  origines  de  la  re- 
ligion des  Grecs  et  des  Romains,  peut 
fournir  l'étude  approfondie  des  mo- 
numents de  tout  genre  qui  nous  re* 
tent  de  l'antique  Egypte. 


130 


L'UNIVERS. 


L'expression  figurée  de  cette  même 
croyance  au  sujet  du  jugement  de  l'ame 
des  morts,  par  les  symboles  qui  pou- 
vaient la  rappeler  directement  à  l'es- 
prit de  tous ,  était  multipliée  avec 
une  attentive  persévérance:  fondement 
de  la  morale  publique ,  elle  était  re- 
produite sur  les  monuments  publics 
par  le  concours  de  tous  les  arts.  Le 
tableau  qui  la  représente  entrait  dans 
le  système  de  (îécoration  religieuse 
des  grands  édifices.  On  la  retrouvait 
ainsi  et  dans,  les  livres  et  dans  les 
temples  de  l'Egypte,  tant  que  dura 
l'inlluence  des  institutions  nationales  ; 
les  rois  et  les  citoyens  comparaissaient 
devant  le  même  tribunal.  Ce  même  ta- 
bleau religieux  existe  encore,  en  effet, 
parmi  les  bas-reliefs  peints  du  petit 
temple  qui  s'élève  derrière  l'Améno- 

Ehion ,  sur  la  rive  occidentale  de  Thè- 
es  :  il  fut  dédié  aux  deux  déesses 
Hathôr  et  Thméï,  vers  l'an  200  avant 
l'ère  chrétienne ,  comme  le  disent  les 
dédicaces,  qui  nommentle  roi  Ptolémée- 
Épiphane  et  la  reine  Cléopâtre  sa  femme. 
Champollion  le  jeune  a  vu  et  décrit  ce 
monument;  il  a  déterminé  l'époque  de 
sa  fondation,  un  peu  antérieure  au 
règne  d'Épiphane;  il  a  donné  à  la 
fcis  le  nom  du  prince  qui  le  dédia , 
et  celui  des  divinités  auxquelles  il  fut 
consacré  :  il  a  reconnu  que  le  naos 
du  temple  est  divisé  en  trois  salles 
ou  sanctuaires  contigus  ;  que  le  sanc- 
tuaire principal ,  celui  du  milieu ,  est 
décoré  de  tableaux  d'offrandes  adres- 
sées à  tous  les  dieux  adorés  dans  le 
temple,  et  que  celui  de  droite  est  spé- 
cialement réservé  à  la  déesse  Hathôr. 
«Le  sanctuaire  de  gauche,  ajoute  le 
voyageur,  est  consacré  à  la  déesse 
Thméï,  qui  fut  la  Dicé  et  l'Alété  des 
mythes  égyptiens  ;  aussi ,  tous  les  ta- 
bleaux qui  décorent  cette  chapelle  se 
rapportent-ils  aux  importantes  fonc- 
tions que  remplissait  cette  divinité 
dans  l'Amenthi ,  les  régions  occiden- 
tales ou  l'enfer  des  Égyptiens. 

«  Les  deux  souverains  de  ce  lieu 
terrible ,  où  les  âmes  étaient  jugées  , 
Osiris  et  Jsis  reçoivent  d'abord  les 
hommages  de  Ptolémée  et  d'Arsinoé , 
dieux  Philopatores  ;  et  l'on  a  sculpté 


sur  la  paroi  de  gauche  la  grande  scène 
de  la  psychostasie.  Ce  vaste  bas- 
relief  représente  la  salle  hypostyle 
(  Oskh  ) ,  ou  le  prétoire  de  l'Amenthi, 
avec  les  décorations  convenables.  Le 
grand- juge  Osiris  occupe  le  fond  de 
la  salle;  au  pied  de  son  trône  s'élève 
le  lotus,  emblème  du  monde  matériel, 
surmonté  de  l'image  de  ses  quatre  en- 
fants, génies  directeurs  des  quatre 
points  cardinaux. 

«■  Les  quarante  -  deux  juges  asses- 
seurs d'Osiris  sont  aussi  rangés  sur 
deux  lignes,  la  tête  surmontée  d'une 
plume  d'autruche,  symbole  de  la  jus- 
tice :  debout  sur  un  socle ,  en  avant 
du  trône,  le  Cerbère  égyptien,  monstre 
composé  de  trois  natures  diverses,  le 
crocodile  ^  le  lion  et  l'hippopotame , 
orfvre  sa  large  gueule  et  menace  les 
âmes  coupables  :  son  nom ,  Téouôm- 
enement,  signifie  la  dévoratrice  de 
l'occident  ou  de  l'enfer.  Vers  la  porte 
du  tribunal  paraît  la  déesse  Thméï , 
dédoublée ,  c'est-à-dire  figurée  deux 
fois ,  à  cause  de  sa  double  attribution 
de  déesse  de  la  justice  et  de  déesse  de 
la  vérité;  la  première  forme,  qualifiée 
Thméï,rectrice  de  l'Amenthi  (la  vérité), 
présente  l'ame  d'un  Égyptien,  sous  les 
formes  corporelles,  à  la  seconde  forme 
de  la  déesse  (la  justice),  dont  voici  la 
légende  :  Thméï ,  qui  réside  dans  l'A- 
menthi ,  où  elle  pèse  les  cœurs  dans  la 
balance  :  aucun  méchant  ne  lui  échappe. 
Dans  le  voisinage  de  celui  qui  doit  su- 
bir l'épreuve,  ont  lit  les  mots  suivants  ; 
«Arrivée  d'une  ame  dans  l'Amenthi.» 
Plus  loin,  s'élève  la  balance  infernale, 
les  dieux  Horus,  fils  d'Isis,  à  tête 
d'épervier,  et  Anubis,  fils  d'Osiris,  à 
tête  des  chakal ,  placent  dans  les  bas- 
sins de  la  balance ,  l'un  le  cœur  du 
prévenu,  l'autre  une  plume,  emblème 
de  justice  :  entre  le  fatal  instrument 
qui  doit  décider  du  sort  de  l'ame ,  et 
le  trône  d'Osiris,  on  a  placé  le  dieu 
Thoth  ibiocéphale ,  Thoth  le  deux 
fois  grand,  le  seigneur  de  Schmoun 
(Hermopolis  Magna),  le  seigneur  des 
divines  paroles,  le  secrétaire  de  jus- 
tice des  autres  dieux  grands  dans  la 
salle  de  justice  et  de  vérité.  Ce  gref- 
fier divin  écrit  le  résultat  de  l'épreuve 


EGYPTE. 


131 


à  laquelle  vient  d'être  soumis  le  cœur 
de  l'Égî'ptien  défunt ,  et  va  présenter 
son  rapport  au  souverain  juge.  >> 

On  voit  donc  encore  ici,  dans  le  sanc- 
tuaire de  la  déesseThméï,  la  représenta- 
tion de  la  psychostasie ,  telle  qu'elle 
est  dans  la  deuxième  partie  de  tous 
les  rituels  funéraires. 

D'autres  scènes  d'un  ordre  sembla- 
ble et  nsn  moins  significatives  à  l'é- 
gard des  dogmes  psychologiques  en- 
seignés et  reçus  chez  les  Égyptiens , 
existent  encore  comme  décorations 
religieuses  de  monuments  comptés 
parmi  les  plus  anciens  de  ceux  qui  cou- 
vrent si  pompeusement  le  sol  ég}'p- 
tien  :  et  ces  diverses  scènes  sont 
comme  le  complément ,  et ,  s'il  en 
était  besoin ,  l'interprétation  intelli- 
gible à  tous,  de  celle  du  jugement  de 
i'ame,  pour  ses  bonnes  ou  ses  mau- 
vaises actions  sur  la  terre.  Ces  scènes 
imposantes  nous  montrent  .la  série 
des  châtiments  terribles  et  variés  que 
recevaient  dans  l'autre  vie  les  âmes 
coupables  et  indignes  de  pardon;  et  à 
côte  de  ce  tableau  des  sévères  effets 
de  rinévital)le  justice ,  est  placé  celui 
des  félicités,  sans  cesse  renaissantes  , 
que  la  même  justice  a  réservées  aux 
âmes  pures  de  toute  souillure,  et  qui 
se  sont  élevées  à  cette  perfection  en 
suivant  avec  ardeur  et  persévérance  la 
voie  du  devoir  et  de  la  vertu.  C'est 
dans  les  catacombes  royales  de  Biban- 
el-Molouk ,  où  reposent  les  restes  des 
rois  de  la  18%  de  la  lO*"  et  de  la  20^^ 
dynastie,  que  sont  conservées  ces  pré- 
cieuses représentations.  On  y  décrit , 
par  une  série  innombrable  de  figures , 
la  marche  emblématique  du  dieu  So- 
leil dans  l'hémisphère  supérieur  et 
lumineux ,  et  successivement  dans  l'hé- 
misphère inférieur ,  qui  est  celui  des 
ténèbres  éternelles.  Les  nombreux  ta- 
bleaux relatifs  à  la  marche  du  dieu  au- 
dessus  de  l'horizon  et  dans  l'hémi- 
sphère lumineux,  sont  partagés  en 
douze  séries,  annoncées  chacune  par 
un  riche  battant  de  porte ,  sculpté , 
et  gardé  par  un  énorme  serpent  :  ce 
sont  les  portes  des  douze  heures  du 
jour. 

Près  du  battant  de  la  première  porte, 


celle  du  lever ,  on  a  figuré  les  vingt- 
quatre  heures  du  jour  astronomique 
sous  forme  humaine ,  une  étoile  sur 
la  tête ,  et  marchant  vers  le  fond  du 
tombeau  ,  comme  pour  marquer  la 
direction  de  la  course  du  dieu ,  et  in- 
diquer celle  quil  faut  suivre  dans  l'é- 
tude de  ces  tableaux  qui  offrent  un  in- 
térêt d'autant  plus  piquant,  que,  dans 
chacune  des  douze  heures  du  jour,  on 
a  tracé  l'image  détaillée  de  la  barque 
du  dieu ,  naviguant  dans  le  fleuve  cé- 
leste sur  \%  fluide  primordial  ou  V/E- 
ther,  le  principe  de  toutes  les  choses 
physiques  selon  la  vieille  philosophie 
égj'ptienne ,  avec  la  figure  des  dieux 
qui  l'assistent  successivement;  et  de 
plus ,  la  représentation  des  demeures 
célestes  qu'il  parcourt ,  et  les  scènes 
mythiques  propres  à  chacune  des  heures 
du  jour.  Ainsi ,  à  la  troisième  heure, 
le  dieu  Soleil  arrive  dans  la  zone  cé- 
leste où  se  décide  le  sort  des  âmes , 
relativement  aux  corps  qu'elles  doi- 
vent habiter  dans  leurs  nouvelles  trans- 
migrations ;  on  y  voit  le  dieu  Atmon 
assis  sur  son  tribunal ,  pesant  à  sa 
balance  les  âmes  humaines  cpi  se  pré- 
sentent successivement  :  l'une  d'elles 
vient  d'être  condamnée;  on  la  voit 
ramenée  sur  terre  dans  une  bari  qui 
s'avance  vers  la  porte  gardée  par  Anu- 
bis,  et  conduite  à  grands  coups  de 
verges  par  des  cynocéphales,  emblèmes 
de  la  justice  céleste;  le  coupable  est 
sous  la  forme  d'une  énorme  truie , 
au-dessus  de  laquelle  on  a  gravé,  en 
grands  caractères,  gourmandise  ou 
gloutonnerie,  sans  doute  le  péché  ca- 
pital du  délinquant,  quelque  glouton 
de  l'époque. 

Le  dieu  visite,  à  la  cinquième  heure, 
les  Champs-Elysées  de  la  mythologie 
égyptienne,  habités  par  les  âmes  bien- 
heureuses se  reposant  des  peines  de 
leurs  transmigrations  sur  la  terre  : 
elles  portent  sur  leur  tête  la  plume 
d'autruche ,  emblème  de  leur  conduite 
juste  et  vertueuse.  On  les  voit  pré- 
senter des  offrandes  aux  dieux  ;  ou 
bien ,  sous  l'inspection  du  seigneur  de 
la  joie  du  cœur,  elles  cueillent  les 
fruits  des  arbres  célestes  de  ce  paradis- 
Plus  loin ,  d'autres  tiennent  en  maia 


132 


L'U?ÎIVERS. 


<les  faucilles  :  ce  sont  les  âmes  qui 
cultivent  les  champs  de  la  vérité  ;  leur 
légende  =porte  :  «  Elles  font  des  liba- 
«  lions  de  l'eau  et  des  offrandes  des 
«  grains  des  campagnes  de  gloire;  elles 
«  tiennent  une  faucille  et  moissonnent 
«  les  champs  gui  sont  leur  partage  ; 
«  le  dieu  Soleil  leur  dit  :  Prenez  vos 
«  faucilles ,  moissonnez  vos  grains  , 
«  emportez-les  dans  vos  demeures , 
«  jouissez-en  et  les  présentez  aux  dieux 
«  en  offrande  pure.  »  Ailleurs ,  enfin , 
on  les  voit  se  baigner,  nager,  sauter 
et  folâtrer  dans  un  grand  bassin  que 
remplit  l'eau  céleste  et  primordiale , 
le  tout  sous  l'inspection  du  dieu  Nil- 
Céleste,  le  vieil  Océan  des  mythes 
égyptiens. 

La  marche  du  soleil  dans  Yhémi- 
sphère  inférieur,  celui  des  ténèbres  , 
pendant  les  douze  heures  de  nuit , 
c'est-à-dire  la  contre-partie  des  scènes 
précédentes,  se  trouve  sculptée  sur 
les  parois  des  tombeaux  royaux,  op- 
posées à  celles  dont  on  vient  de  don- 
ner une  idée  très-succincte.  Là  le 
(dieu ,  assez  constamment  peint  en 
noir  Ar  la  tête  aux  pieds ,  parcourt 
les  75  cercles  ou  zones  auxquels 
président  autant  de  personnages  di- 
vins de  toute  forme  et  armés  de  glai- 
ves. Ces  cercles  sont  habités  par  les 
atnes  coupables  qui  subissent  divers 
supplices.  C'est  véritablement  là  le 
type  primordial  de  V Enfer  du  Dante, 
car  la  variété  des  tourments  a  de 
quoi  surprendre;  d;  on  ne  doit  pas 
s'étonner  que  quelques  voyageurs , 
effra}'és  de  ces  scènes  de  carnage, 
aient  cru  y  trouver  la  preuve  de 
l'usage  des,  sacrifices  humains  dans 
l'ancienne  Egypte  ;  mais  les  légendes 
lèvent  toute  espèce  d'incertitude  à  cet 
regard. 

Les  âmes  coupables  sont  punies 
d'une  manière  ditférente  dans  la  plu- 
part des  zones  infernales  que  visite  le 
dieu  Soleil  :  on  a  figuré  ces  esprits 
impurs,  et  persévérant  dans  le  crime, 
presque  toujours  sous  la  forme  hu- 
nwine ,  quelquefois  aussi  sous  la  forme 
symbolique  de  la  grue,  ou  celle  de 
Véptrvier  à  tête  humaine  entièrement 
peint  en  noir,  pour  indiquer  à  la  fois 


et  leur  nature  perverse  et  leur  séjour 
dans  l'abîme  des  ténèbres.  Les  unes 
sont  fortement  liées  à  des  poteaux ,  et 
les  gardiens  de  la  zone,  brandissant 
leurs  glaives ,  leur  reprochent  les  cri- 
mes qu'elles  ont  commis  sur  la  terre. 
D'autres  sont  suspendues  la  tête  en 
bas  ;  celles-ci ,  les  mains  liées  sur  la 
poitrine  et  la  tête  coupée ,  marchent 
en  longues  files;  queques-unes ,  les 
mains  liées  derrière  le  dos,  traînent 
sur  la  terre  leur  cœur  sorti  de  leur 
poitrine  ;  dans  de  grandes  chaudières , 
on  fait  bouillir  des  âmes  vivantes  . 
soit  sous  la  forme  humaine ,  soit  sous 
celle  d'oiseau ,  ou  seulement  leurs  têtes 
et  leurs  cœurs.  Il  y  a  des  âmes  jetées 
dans  la  chaudière  avec  l'emblème  du 
bonheur  et  du  repos  céleste  (l'éven- 
tail), auxquels  elles  avaient  perdu  tous 
leurs  droits.  A  chaque  zone  et  auprès 
des  suppliciés ,  on  lit  toujours  leur  con- 
damnation et  la  peine  qu'ils  subissent. 
«  Ces  anies  ennemies,  y  est-il  dit, 
«  ne  voient  point  notre  dieu  lorsqu'il 
«  lance  les  rayons  de  son  disque;  elles 
n  n'habitent  plus  dans  le  monde  ter- 
«  restre ,  et  elles  n'entendent  point  la 
«  voix  du  Dieu  grand  lorsqu'il  traverse 
«  leurs  zones;  »  tandis  qu'on  lit  au 
contraire ,  à  côté  de  la  représentation 
des  âmes  heureuses,  sur  les  parois 
opposées  :  «  Elles  ont  trouvé  grâce  aux 
"  yeux  du  Dieu  grand  ;  elles  habitent 
«  les  demeures  de  gloire ,  celles  où 
«  l'on  vit  de  la  vie  céleste  ;  les  corps 
«  qu'elles  ont  abandonnés  reposeront 
«  à  toujours  dans  leurs  tombeaux , 
«  tandis  qu'ellesjouiront  de  la  présence 
«  du  Dieu  suprême.  » 

Cette  double  série  de  tableaux,  tels 
que  ChampoUion  le  jeune  les  a  re- 
cueillis dans  ses  dessins,  et  expli- 
qués dans  ses  Lettres ,  nous  offre  donc 
le  système  psychologique  égyptien 
dans  ses  deux  points  les  plus  impor- 
tants et  les  plus  moraux ,  les  récom- 
penses et  les  peines  ;  c'est  un  irréfra- 
gable témoignage  en  faveur  de  tout 
ce  que  les  anciens  ont  dit  de  la  doc- 
trine égyptienne  sur  l'immortalité  de 
Famé,  et  le  Jbut  positif  de  la  vie  hu- 
maine. L'Egypte  symbolisa  ainsi  la 
double  destinée  des  âmes  par  la  pein- 


♦lire  de  la  course  du  soleil  dans  les 
deux  hémisphères. 

L'antiquité  classique  connut  et  con- 
serva la  tradition  égyptienne  relative 
au  jugement  de  l'ame  séparée  du  corps 
qu'elle  anime  ;  et  cette  antiquité  fit 
plus  encore  à  l'égard  d'une  partie  de 
cette  tradition ,  la  pesée  des  âmes , 
elle  se  l'appropria  et  l'introduisit  dans 
ses  propres  croyances.  ï^apsychostasie 
figure  dans  les  "écrits  des  Grecs,  dans 
ceux  des  Latins ,  et  sur  leurs  monu- 
ments. Homère  décrit  Jupiter  sur  le 
sommet  du  mont  Gargare  ,  déployant 
ses  balances  d'or  pour  y  peser  les 
destinées  des  guerriers  troyens  et  celles 
des  Grecs  valeureux;  il  saisit  le  milieu 
des  balances  ,  qu'il  élève ,  et  le  jour 
fatal  aux  Grecs  est  arrivé  :  leur  des- 
tin penche  vers  la  terre ,  et  celui  des 
Troyens  vers  les  cieux.  C'est  dans  ces 
mêmes  balances  que  Jupiter  place  en- 
suite les  destinées  fatales  d'Achille  et 
d'Hector  ;  le  destin  cruel  d'Hector  em- 
porte la  balance,  et  le  héros  descend 
dans  les  enfers.  Virgile  imita  cette 
belle  image  dans  la  description  du 
combat  d'^née  contre  Turnus.  Une 
belle  patère  étrusque  représente  un 
sujet  analogue,  et  le  nom  d'Achille 
se  lit  à  côté  d'un  des  deux  bassins  de 
la  balance ,  chargés  de  deux  figures 
humaines.  Sur  un  vase  grec  on  a  peint 
le  combat  d'Achille  contre  Memnon, 
et  au-dessus  des  combattants,  Her- 
mès ,  le  Thoth  des  Grecs,  pèse  dans 
une  balance  les  âmes  des  héros,  en 
présence  de  Thétis  et  de  l'Aurore. 
Enfin,  Plutarque  rapporte  que  tel  était 
le  sujet  de  la  Psychostasie  d'Eschyle  ; 
et  Milton  ne  dédaigna  pas  d'iniiter 
cette  riche  fiction,  reste  difforme  d'une 
grande  pensée  et  d'un  dogme  sublime, 
désormais  consacré  par  l'assentiment 
des  siècles ,  la  conscience  publique  et 
l'ordre  nécessaire  de  l'univers. 

Ce  tableau  très-expressif  des  terri- 
bles châtiments  réservés  aux  âmes 
coupables,  dément  assez  hautement 
l'assertion  de  ceux  qui ,  parmi  les  sa- 
vants des  t'^mps  modernes,  ont  avancé 
qu'il  n'y  avait  pas ,  dans  l'enfer  égyp- 
tien, de  peines  physiques  iiifligées'^âux 
condamnés;   la    preuve  du  contraire. 


EGYPTE.  133 

est  écrite  sur  plusieurs  monun)ents  du 
premier  ordre.  Il  y  avait  dansl'Amen- 
thi  des  Égyptiens,  le  séjour  des  bien- 
heureux et  celui  des  coupables.  Ces 
idées, d'origine  égvptienne,  passèrent 
chez  tous  les  peuples  polfcés  de  l'anti- 
quité ;  elles  n'ont  pas  encore  vieilli,  et  il 
est  évident  que  l'idée  de  peines  et  de 
récompenses  éternelles  fut  inséparabla 
d€  celle  de  l'immortalité  de  l'anie. 
Personne  n'a  refusé  aux  sages  de  l'K- 
gypte  la  priorité  de  la  connaissance  de 
ce  dogme;  Isis  et  Osiris,  dit  Héro- 
dote ,  régnent  dans  l'enfer  des  l^.cyp- 
tiens;  ce  peuple  est  le  premier  qui  ait 
dit  que  l'ame  de  l'homme  est  immor- 
telle; ils  croient  qu'en  quittant  le 
corps  de  l'homme,  elle  passe  dans 
celui  d'un  autre  animal,  successive- 
ment dans  le  corps  des  êtres  animés 
de  toute  espèce ,  terrestres  ,  marins 
ou  aériens  ;  de  là  elle  occupe  de  nou- 
veau le  corps  d'un  homme,  et  ces 
transmigrations  s'opèrent  dans  un  in- 
tervalle de  trois  mille  ans.  '  C'est  à 
trois  ép>reuves  semblables  que  I  ame 
aurait  été  soumise  successivement , 
idée  recueillie  aussi  par  Platon ,  qui 
savait  que  l'ame  qui,  après  ces  trois 
épreuves ,  restait  innocente,  retournait 
aux  dieux,  d'où  elle  émanait  ;  les  âmes 
coupables,  au  contraire,  animaient 
d'autres  corps  durant  des  myriades 
d'années  avant  de  rentrer  dans  le  sein 
delà  divinité.  Pindarene  semble-t-il  pas 
avoir  eu  présente  la  pensée  de  ce  séjour 
de  joie  et  de  plaisirs  pour  les  âmes 
pures,  qui  est  décrit  a  une  de  nos 
pages  précédentes ,  lorsqu'il  rappelle , 
dans  ses  vers ,  que  les  âmes  qui  sor- 
tent pures  de  ces  trois  épreuves,  par- 
viennent aux  demeures  de  Saturne  et 
aux  îles  des  bienheureux  que  rafraî- 
chissent les  vents  de  l'Océan,  où 
brillent  des  (leurs  qui  ont  l'éclat  de 
l'or ,  qui  naissent  de  la  terre,  ornent 
les  arbres  ou  s'élèvent  du  sein  des 
eaux,  et  dont  les  habitants  de  ces  lieux 
fortunés  se  font  des  couronnes  et  des 
colliers?  Pindare  imite  ici  l'inépui- 
sable modèle  des  poètes,  Homère  dans 
son  Odyssée  ;  et  comme  pour  conserver 
à  cette  opinion  son  origine  égyptienne, 
c'estUaiis  kl  bouche  del'égyptita Protêt 


134 


L'UNIVERS. 


gij' Homère  met  ces  paroles ,  adressées 
à  Ménélas:  «Votre  destin  n'est  pas  de 
connaître  la  mort  ;  les  dieux  vous  trans- 
porteront dans  les  Champs-Elysées , 
où  les  heureux  jouissent  à  jamais  d'une 
vie  fortunée  ;  la  neige  ,  les  pluies ,  les 
longs  hivers  n'attristent  point  ces 
lieux  ;  sans  cesse  l'Océan  leur  envoie 
les  douces  haleines  du  zéphyr,  qui 
porte  aux  hommes  une  agréable  fraî- 
cheur. »  Homère  consignait  ainsi  une 
opinion  égyptienne  dans  ses  immor- 
tels écrits  :  «  Il  y  a  des  Grecs ,  ajoute 
Hérodote ,  qui  se  sont  approprié  cette 
opinion ,  les  uns  plus  tôt ,  les  autres 
plus  tard  ;  je  connais  même  leurs 
noms ,  mais  je  ne  veux  pas  les  écrire 
dans  mon  récit.  »  Le  même  historien 
rend  le  même  témoignage  sur  l'origine 
égyptienne  de  la  métempsychose  ;  on 
n  en  parla  parmi  les  philosophes  grecs 
qu'aux  temps  de  Phérécyde  et  de  Py- 
tnagore  :  c'est  à  ce  dernier  que  la 
propagation  de  cette  idée  parmi  les 
Grecs  est  attribuée,  ainsi  gue  celle 
de  l'immortalité  de  l'ame  à  Thaïes; 
et  cependant  on  entrevoit  cette  opi- 
nion très-distinctement  dans  les  poè- 
mes d'Homère.  Dès  le  début ,  il  parle 
des  âmes  nombreuses  de  héros  qu'A- 
chille a  envoyées  aux  enfers;  leurs 
corps  étaient  livrés  aux  chiens  et  aux 
vautours.  Et  à  la  fin  de  l'Odyssée ,  il 
décrit  la  belle  prairie  habitée  par  les 
âmes  des  défunts  ,  demeure  toutefois 
peu  attrayante  dans  l'esprit  des  Grecs, 
puisque  Achille  aurait  préféré  le  sort 
d'un  misérable  villageois  sur  la  terre 
au  titre  de  roi  de  toutes  ces  araes  dans 
les  enfers.  L'opinion  sur  l'état  de 
l'ame,  après  l'extinction  de  la  vie  du 
corps,  était  incertaine  encore  chez  les 
Grecs  à  ces  époques  reculées  de  leur 
histoire.  Ce  tut  l'Egypte  qui  les  in- 
struisit ;  elle  leur  communiqua  la 
science  qu'elle  avait  reçue  des  dieux 
mêmes. 

D'après  l'histoire  sacrée  de  l'Egypte, 
ce  fut  Thoth ,  le  premier  Hermès ,  le 
Trismégiste  ,  ou  trois  fois  très-grand , 
qui  écrivit  tous  les  livres  par  l'ordre 
du  Dieu  suprême.  Ce  premier  Thoth 
fut  l'Hermès  céleste,  ou  l'intelligence 
divine  personnifiée,  le  seul  des  êtres 


divins  qui  ,  dès  l'origine  des  choses, 
comprit  l'essence  de  ce  Dieu  suprême. 
Il, avait,  selon  les  mythes  sacrés  de 
rÉg3'pte,  consigné  ces  hautes  connais- 
sances dans  des  livres  qui  restèrent 
inconnus  jusqu'à  ce  que  le  Démiurge 
eût  créé  les  âmes ,  et  par  suite  l'uni- 
nivers  matériel  ainsi  que  la  race  hu- 
maine. Le  premier  Hermès  avait  écrit 
ces  livres  en  langtie  et' en  écritures 
divines  ou  sacrées  ;  mais  après  le  ca- 
taclysme,  lorsque  le  monde  physique 
fut  réorganisé  et  reçut  une  nouvelle 
existence,  le  Créateur,' prenant  pitié  des 
hommes  qui  vivaient  sans  règles  et 
sans  lois ,  voulut ,  en  leur  donnant 
l'intelligence  et  une  direction  salutaire, 
leur  tracer  la  voie  qui  devait  les  ra- 
mener dans  son  sein  dont  ils  étaient 
émanés.  Ce  fut  alors  que  se  manifes- 
tèrent sur  la  terre  Isis  et  Osiris,  dont 
la  mission  spéciale  fut  de  civiliser  l'es- 
pèce humaine.  Ces  deux  époux  avaient 
pour  associé  et  pour  conseiller  fidèle, 
Thoth,  nommé  aussi  Thoyth  par  les 
Grecs ,  qui  fut  le  second  Hermès  ,  et 
n'était  toutefois  qu'une  incai-nation  du 
premier,  ou  l'Hermès  céleste  mani- 
festé sur  la  terre. 

Tout  ce  que  tentèrent  Isis  et  Osiris 
pour  tirer  les  humains  de  l'état  sau- 
vage ,  fut  ou  suggéré  ou  approuvé  par 
Thoth,  et  c'est  a  ce  second  Hermès 
que  les  Égyptiens  se  croyaient  rede- 
vables de  toutes  leurs  institutions  so- 
ciales. Les  hommes  étaient  encore 
réduits,  comme  les  animaux,  à  ne 
manifester  leurs  sensations  que  par 
des  cris  confus  et  sans  liaison  ;  Thoth- 
leur  apprit  une  langue  articulée ,  et  • 
imposant  des  noms  a  tous  les  objets  , 
il  donna  à  chaque  individu  le  moyen 
de  communiquer  ses  pensées  et  de 
s'approprier  celles  des  autres.  Il  fit 
plus ,  il  enseigna  à  les  fker  d'une  ma- 
nière durable ,  en  inventant  l'art  de 
l'écriture  ;  il  organisa  l'état  social  , 
établit  la  religion ,  et  régla  les  céré- 
monies du  culte  ;  il  fit  connaître  uux 
hommes  l'astronomie  et  la  science  des 
nombres,  la  géométrie,  l'usage  des 
poids  et  des  mesures.  Won  content  de 
satisfaire  à  tous  les  besoins  de  la  so- 
ciété humaine  par  ces  impoctantes  et 


atiles  créations ,  le  second  Hermès 
s'occupa  aussi  de  tout  ce  qui  pouvait 
contribuer  à  embellir  la  vie  :  il  in- 
venta la  musique,  fabriqua  la  lyre,  à 
laquelle  il  ne  donna  que  trois  cordes, 
et  institua  les  exercices  gymnastiques. 
C'est  ce  même  dieu ,  enfin ,  qui  fit 
connaître  aux  hommes  l'architecture  , 
la  sculpture,  la  peinture  et  tous  les 
arts  utiles.  Voilà  ce  qu'en  ont  dit  Pla- 
ton ,  Plutarque  et  bien  d'autres  écri- 
vains. 

Ils  ajoutent  que  la  langue  et  l'écri- 
ture inventées  par  Thoth,  et  commu- 
niquées aux  homînes  par  cette  divinité 
bienfaisante  ,  différaient  de  la  langue 
et  de  l'écriture  des  dieux ,  dont  s'était 
servi  le  premier  Hermès  pour  rédiger 
ses  livres.  L'écriture  employée  par  le 
second  Hermès  est  appelée  hiérogra- 
plùqiie  par  ]\Ianéthon,  parce  qu'elle 
servit  d'abord  à  écrire  les  livres  sa- 
crés, dont  ce  dieu  confia  la  garde  à 
la  caste  sacerdotale ,  qui  lui  devait , 
dit-on ,  son  organisation  et  toutes  les 
connaissances  dont  elle  fut  la  déposi- 
taire et  la  dispensatrice.  li  paraît  même 
que  cet  instituteur  des  hommes  ré- 
serva, pour  cette  caste  seule,  un  certain 
ordre  de  notions,  entre  autres  celle  de 
la  véritable  longueur  de  l'année.  Les 
prêtres  égyptiens  reconnaissaient  ce 
dieu  pour  l'auteur  des  livres  sacrés 
que  cnacun  d'eux  devait  posséder  à 
fond,  en  totalité  ou  en  partie,  selon 
l'ordre  de  ses  fonctions  et  son  rang 
dans  la  hiérarchie.  Ces  livres  de  Thoth, 
au  nombre  de  quarante-deux,  renfer- 
maient toutes  les  régies,  tous  les  pré- 
ceptes et  tous  les  documents  relatifs  à 
la  religion,  au  culte,  au  gouvernement, 
à  la  cosmographie,  à  la  géographie,  à 
tous  les  arts  et  à  toutes  les  sciences  ; 
en  un  mot,  ces  livres  sacrés, dont  nous 
indiquerons  les  sujets,  formaient  une 
véritable  Encyclopédie  égijptienne. 

Les  deux  Thoth  étaient  les  auteurs 
de  tous  ces  ouvrages ,  le  second  sur- 
tout, chargé  plus  particulièrement  du 
gouvernement  de  la  terre  et  de  la  po- 
lice des  hommes.  Il  rassemblait  dans 
lui-même  toutes  les  sciences  divines 
et  humaines  ;  aussi  les  prêtres  égyp- 
tiens lui   attribuèrent-ils    religicuse- 


ÉGYPTE.  13.-. 

ment  toutes  les  découvertes  utiles 
faites  par  les  membres  de  la  caste 
sacerdotale  ,  Thoth  étant  pour  elle , 
à  la  fois  ,  et  son  instituteur  et  sa  pro- 
pre image ,  sa  personnification  dans 
les  mythes  sacrés  ;  Thoth  était  reconnu 
pour  l'arbitre  souverain  du  cœur  et 
de  V intelligence  humaine,  et  le  même 
mot  égyptien  exprimait  en  même  temps 
les  idées  cœur,  intellect  ou  intelli- 
gence. Dans  les  livres  sacrés ,  le  pre- 
mier Thoth ,  l'Hermès  trois  fois  très- 
grand  ,  est  qualifié  de  père  et  direc- 
teur de  toutes  choses ,  et  d'historio- 
graphe des  dieux,  et  ces  titres  sont 
pleinement  justifiés  par  les  attribu- 
tions particulières  de  cet  être  divin 
selon  les  mythes  nationaux  déjà  rela- 
tés. C'est  ce  même  dieu  qui  pré- 
para la  matière  dont  furent  formés 
les  corps  de  la  race  humaine;  et  il 
promit  alors  (  prescience  trompeuse  !  ) 
de  rendre  ces  nouveaux  êtres  fort 
doux ,  et  de  leur  inspirer  la  prudence , 
la  tempérance,  l'obéissance  et  l'amour 
de  la  vérité.  Osiris  et  Isis  révélèrent 
aux  hommes  les  livres  de  Thoth  qui 
devaient  régler  leur  vie  intellectuelle 
et  physique  ;  ce  Thoth  est  l'intelli- 
gence divine  personnifiée  dans  cet  être 
puissant,  et  le  dieu  supérieur  ne  le 
nomme  que  :  Ame  de  mon  ame ,  et 
intelligence  sacrée  de  vion  intelli- 
gence ,  en  un  mot ,  celui  qui  connaît 
tout.  Il  délégua  au  second  Thoth,  qui 
était  son  incarnation,  le  gouvernement 
de  la  terre ,  celui  de  la  lune ,  et  un 
ministère  supérieur  dans  les  enfers. 

Ce  second  Thoth  fut  pour  les  Égyp- 
tiens l'auteur  de  tous  les  livres  connus; 
on  lui  en  attribua  un  très-grand  nom- 
bre. Il  y  eut  réellement  en  Egypte  des 
bibliothèques  et  des  archives  considé- 
rables. Dans  le  magnifique  édifice  ap- 
pelé par  l'antiquité  grecque  le  tom- 
beau d'Osymandvas,  il  y  avait  une 
bibliothèque  de  livres  sacrés ,  et  sur 
sa  porte  on  avait  écrit  remède  de 
famé.  Au  Rhamesséïon de  Tlièhes,  qui 
a  tant  d'analogie  avec  le  prétendu 
tombeau  d'Osymandyas ,  décrit  par 
Diodore  de  Sicile,  d'après  Hécatée, 
Champollion  le  jeune  a  aussi  reconnu, 
après   le  promenoir,  la  salle  des  li- 


136 


L'UNIVERS. 


vres  ou  la  bibliothèque.  La  çorte  qui 
conduit  d'une  de  ces  deux  pièces  dans 
l'autre ,  et  dont  les  ornements  en  re- 
lief ont  été  stuqués  et  dorés ,  porte 
l'annonce  évidente  de  la  destination 
donnée  à  la  deuxième  de  ces  deux  sal- 
les. Au  bas  des  jambages ,  et  immé- 
diatement au-dessus  de  la  dédicace, 
sont  sculptées  deux  divinités ,  la  face 
tournée  vers  l'ouverture  de  la  porte  , 
et  regardant  la  seconde  salle,  qui  était 
par  conséquent  sous  leur  juridiction. 
Ces  deux  divinités  sont ,  à  gauche ,  le 
dieu  des  sciences  etdes  arts,  l'inventeur 
des  lettres ,  Thoth  à  tête  d'ibis ,  et  à 
droite  la  déesse  Saf,compagne  de  Thoth, 
portant  le  titre  remarquaole  de  Dame 
des  Lettres  et  présidente  de  la  biblio- 
thèque (  mot  à  mot  la  salle  des  livres  ). 
Be  plus ,  le  dieu  est  suivi  d'un  de  ses 
Parèdres,  qu'à  sa  légende  et  à  un 
grand  œil  qu'il  porte  sur  la  tête ,  on 
reconnaît  pour  le  sens  de  la  vue  per- 
sonniCé,  tandis  que  le  Parèdre  ae  la 
déesse  est  le  sens  de  l'ouïe,  caractérisé 
par  une  grande  oreille  tracée  égale- 
ment au-dessus  de  sa  tête,  et  par  le 
mot  solem  (  l'ouïe  )  sculpté  dans  sa 
légrnde  ;  il  tient  de  plus  en  main  tous 
les  instruments  de  l'écriture,  comme 
pour  écrire  tout  ce  qu'il  entend.  Est- 
il  possible,  ajoute  notre  voyageur,  de 
mieux  annoncer,  que  par  de  tels  bas- 
reliefs,  l'entrée  d'une  bibliothèque? 
Les  livres  étaient  si  abondants  en 
Egypte ,  que  le  nombre  des  ouvra- 
ges attribués  à  Hermès  est  porté  par 
Jamblique  à  vingt  mille,  parManéthon 
a  un  nombre  encore  supérieur,  et 
Hermès  c'est  la  caste  savante  et  la 
science  même,  selon  les  idées  égyptien- 
nes. Les  livres  sacrés  étaient  les  plus  re- 
cherchés, et  l'on  considérait  comme 
tels  ceux  qui  traitaient  de  la  natu- 
re ,  de  la  hiérarchie  et  du  culte  des 
dieux  :  un  roi  nommé  Suphis  ,  celui 
auquel  on  attribue  la  grande  pyra- 
mide, était  l'auteur  d'un  de  ces  trai- 
tés. On  considérait  aussi  comme  sacrés 
les  livres  historiques  renfermant  les 
annales  de  la  nation ,  les  grandes  ac- 
tions des  rois  et  des  citoyens  illustres  ; 
ces  livres  étaient  déposés  dans  les  ar- 
chives de?  temples;  Manéthon  déclare 


Î[u'il  prit  ces  livres  pour  guides  dans 
a  rédaction  de  son  ouvrage,  et  il 
nous  est  parvenu  des  fragments  origi- 
naux en  écriture  sacrée ,  soit  des  lis- 
tes authentiques  des  rois,  soit  des 
relations  des  événements  de  leur  rè- 
gne ,  qui  remontent  aux  temps  de 
Moïse  et  au-delà.  Les  livres  d'Hermès 
contenaient  toute  la  science  sociale 
des  Égyptiens ,  ils  étaient  en  grande 
vénération  ;  Artaxercès ,  maître  de  l'E- 
gypte, en  amassa  un  grand  nombre 
dans  les  temples,  d'où  il  les  enleva , 
et  les  prêtres  les  rachetèrent  de  l'eu- 
nuque du  roi,  pour  beaucouj)  d'argent. 
Cependant,  tous  les  livres  dits 
d'Hermès  n'étaient  pas  également  vé- 
nérés en  Egypte.  Les  uns ,  considérés 
comme  les  plus  anciens  et  renfermant 
les  préceptes  divins  les  plus  essentiels, 
étaient  l'objet  constant  de  l'étude  des 
prêtres  chargés  d'en  lire  chaque  jour 
quelque  chapitre  au  roi  et  au  peuple; 
et  d'autres,  moins  anciens,  d'une  étude 
moins  fréquente  et  moins  obligée, 
étaient  des  commentaires  orthodoxes 
des  précédents,  et  traitaient  de  matiè- 
res moins  relevées ,  de  sujets  plus  à  la 
portée  des  vulgaires  intelligences. 

Clément  d'Alexandrie  rapporte  ce 
qui  suit  :  «  Les  Égyptiens  suivent 
une  philosophie   particulière   à  leur 

ftays  ;  c'est  aans  leurs  cérémonies  re- 
igieuses  surtout  qu'on  s'en  aperçoit  ; 
on  y  voit  d'abord ,  marchant  le  'pre- 
mier, le  chanteur,  portant  un  synabole 
musical  ;  il  est  obligé  de  savoir  detta- 
des  livres  d'Hermès,  l'un  contenant 
les  hymnes  en  l'honneur  des  dieux  » 
l'autre  les  règles  de  vie  pour  les  rois. 
Après  le  chanteur  vient  l'horoscope  ; 
il  porte  dans  ses  mains  une  horloge  et 
une  palme.  Il  faut  qu'il  ait  toujours 
dans  son  esprit  les  quatre  livres  qui 
traitent  des  astres,  l'un  des  astres 
errants ,  l'autre  de  la  conjonction  du 
soleil  et  de  la  lune,  les  derniers  de  leur 
lever.  Vient  ensuite  le  prêtre  hiéro- 
grammate ,  reconnaissable  aux  plumes 
qui  ornent  sa  tête;  il  a  dans  sas  mains 
un  livre  et  une  palette  gai-nie  de  l'en- 
cre et  des  joncs  nécessaires  pour  écrire. 
L'hiérogrammate  doit  posséder  les 
connaissances  qu'on  appelle  hiérogly- 


EGYPTE. 


137 


nhiques  (ou  interprétatives  des  anciens 
livres)  et  qui  comprennent  la  cosmogra- 
phie ,  la  géographie ,  les  phases  du  so- 
leil et  de  la  lune ,  celles  des,  cinq  pla- 
nètes ,  la  chorographie  de  l'Egypte  ,  le 
cours  du  Nil  et  ses  phénomènes,  l'état 
des  possessions  des  temples  et  des 
lieux  qui  en  dépendent ,  les  mesures 
et  tout  ce  qui  est  utile  à  l'usage  des 
temples.    Le  stoliste   vient  ensuite, 

fortant  la  coudée,  emblème  de  la  jus- 
ice  ,  et  le  vase  de  puriflcation.  Celui- 
ci  sait  tout  ce  qui  concerne  l'art  d'en- 
seigner et  l'art  de  marquer  du  sceau 
sacré  les  jeunes  victimes.  Dix  livres 
sont  relatifs  au  culte  des  dieux  et  aux  pré- 
ceptes de  la  religion  ;  ils  traitent  des  sa- 
crifices, des  prémices,  des  hymnes, 
des  prières ,  clés  pompes  religieuses  et 
autres  sujets  analogues.  Après  tous 
les  prêtres  marche  le  prophète,  portant 
le  seau  sacré ,  suivi  de  ceux  (jui  portent 
des  pains;  comme  le  supérieur  des 
.'lutres  prêtres,  le  prophète  apprend 
Jes  dix  livres  qu'on  appelle  sacerdo- 
taux, où  est  contenu  ce  qui  concerne 
les  lois  et  l'administration  de  l'état  et 
de  la  cité,  les  dieux  et  la  règle  de 
l'ordre  sacerdotal.  Il  y  a  en  tout  qua- 
rante-deux livres  principaux  d'Her- 
mès, dont  trente-six,  où  est  exposée 
toute  la  philosophie  des  Égyptiens , 
sont  appris  par  des  prêtres  des  clas- 
ses qui  viennent  d'être  désignées  ;  les 
six  autres  livres  sont  étudiés  par  les 
pastophores ,  comme  appartenant  à 
l'art  de  guérir ,  et  ces  livres  parlent 
en  effet  de  la  construction  du  corps 
humain,  de  ses  maladies,  des  instru- 
ments et  des  médicaments  ,  des  yeux  , 
enfin  des  maladies  des  femmes.  » 

Au  témoignage  de  Clément  d'A- 
leiandrie,  bien  moderne  par  rapport 
à  l'époque  où  la  caste  sacerdotale 
égyptienne  était  dans  toute  sa  puis- 
sance, se  joignent,  pour  accréditer  ces 
précieux  renseignements  sur  la  litté- 
rature sacrée  de  l'antique  Egypte , 
d'autres  témoignages  plus  anciens  et 
non  moins  imposants.  Platon  a  su  que 
de  très -anciens  poèmes  égyptiens 
étaientdes  hymnes  en  l'honneur  d'Isis, 
et  toute  l'antiquité  classique  affirme 
que  c'était  une  coutume  générale  et  très- 


ancienne  aussi  en  Egypte,  de  célébrer, 

f)ar  la  poésie  lyrique,  chantée  dans 
es  cérémonies  publiques  et  dans  les 
repas  de  famille ,  les  louanges  des 
dieux  et  les  belles  actions  des  hommes. 
Clément  d'Alexandrie  mentionne  les 
compositions  de  ce  genre  comme  fai- 
sant partie  de  deux  des  principaux 
ouvrages  d'Hermès  :  les  bons  exemples 
laissés  par  les  anciens  rois  y  étaient  con- 
signés pour  l'instruction  de  leurs  suc- 
cesseurs, et  cette  instruction  procédait 
de  ces  exemples  mêmes  rappelés  tous 
les  Jours  à  la  mémoire  et  à  la  vénéra- 
tion des  hommes.  Diodore  de  Sicile 
avait  remarqué  que  les  poèmes  en 
l'honneur  de  Sésostris  différaient  quel- 
quefois ,  pour  les  faits ,  des  annales 
des  prêtres.  Il  n'est  pas  rare  de  trou- 
ver dans  les  tableaux  historiques ,  dont 
les  monuments  de  l'Egypte  sont  dé- 
corés ,  des  scènes  où  des  chanteurs 
accompagnent  leurs  paroles  avec  le 
son  de  divers  instruments  :  les  louan- 
ges des  dieux  et  celles  des  bons  rois 
devaient  être  constamment  dans  la 
bouche  d'un  peuple  religieuxet  soumis, 
comme  elles  étaient  déjà  dans  tous  ses 
livres. 

Outre  le  titre  de  ceux  qu'a  indiqués 
Clément  d'Alexandrie,  d'autres  écri- 
vains de  l'antiquité  en  désignent  en- 
core bien  d'autres  qui  traitaient  de 
la  physique,  de  la  nature  des  choses, 
de  la  connaissance  de  soi-même ,  et  de 
divers  sujets  philosophiques  exposés 
et  discutes  dans  des  discours  à  Tat ,  à 
Ammon,  à  Asclépius,  d'Isis  à  Horus, 
et  autres  titres  recueillis  par  des  au- 
teurs grecs  ou  latins  ;  livres  dont  il 
nous  est  parvenu  des  fragments  qui 
révèlent  de  trop  évidentes  interpola- 
tions au  milieu  de  quelques  restes 
trop  rares  de  leurs  primitifs  précep- 
tes et  de  leur  rédaction  originelle. 
Après  les  livres  sacrés ,  les  ouvra- 
ges de  Thoth ,  on  a  nommé  des  hom- 
mes comme  auteurs  de  quelques  écrits 
utiles  ou  remarquables.  Un  roi  Am- 
mon ,  selon  Justin  Martyr ,  écrivit 
un  traité  sur  Dieu  ;  un  prophète  nommé 
Bitys  avait  découvert  dans  le  temple 
de  Sais  un  exposé  de  la  doctrine  de 
Thoth  sur  l'ascension  des  âmes  à  Dicu^ 


L'UNIVERS. 


écrite  en  hiéroglyphes  ;  il  l'interpréta 
et  offrit  son  ouvrage  à  un  roi  nommé 
Anin)on,  ainsi  qu  un  autre  ouvrage 
sur  le  bien.  L'hiérogrammate  Épeis 
était  l'auteur  d'un  commentaire  sur 
les  symboles  égyptiens,  qui  fut  traduit 
en  grec  par  Àrius  d'Héracléopolis. 
Nous  avons  déjà  parlé  de  l'ouvrage  du 
roi  Suphis  ;  un  autre  roi ,  Athotliis , 
second  roi  de  la  première  dynastie , 
fondateur  des  palais  de  Memphis,  com- 
posa des  écrits  d'anatomie  :  on  attribue 
aussi  des  livres  sur  l'astronomie  et  sur 
l'astrologie  au  roi  Néchos  ou  Né- 
chepso ,  et  à  un  Pétosiris  dont  on  ne 
connaît  pas  l'époque.  Galien  et  Aëtius 
citent  un  remède  contre  la  pierre , 
tiré  des  ouvrages  de  médecine  de  Né- 
chepso.  Pline  mentionne  quelques  don- 
nées relatives  aux  planètes,  recueillies 
des  mêmes  écrivains  Néchepso  et 
Pétosiris  ;  et  Servius  ne  craint  pas 
d'aflirmer  qu'ils  avaient  fait  de  bonnes 
observations  sur  la  nature  de  certains 
météores.  Suidas  attribue  au  même, 
ou  à  un  autre  Pétosiris,  des  commen- 
taires sur  les  dieux  et  les  mystères  des 
Égyptiens.  On  nomma  plus  tard  deux 
géographes  égyptiens  ,  Cynchrus  et 
Blantasus  ;  Apollonius  de  Rhodes  af- 
firme que  les  Égyptiens  connaissaient 
la  terre,  le.  pom  et  la  distance  des  lieux 
hors  de  l'Egypte.  Quant  à  leurs  an- 
nales nationales,  elles  étaient  soigneu- 
sement écrites  dans  les  registres  des 
temples  ;  Hérodote  a  vu ,  de  ses  pro- 
pres yeux ,  les  registres  sur  papyrus 
où  elles  étaient  consignées;  Diodore 
les  mentionne  souvent;  Manéthon  les 
prit  pour  guide  dans  son  histoire  d'E- 
gypte ,  et  Théophraste  parle  sciemment 
de  l'histoire  des  rois  d'Egypte,  qu'il 
a  parfaitement  connue.  Apulée  indique 
des  livres  sur  des  sujets  religieux,  qui 
n'étaient  pas  communiqués  aux  profa- 
nes; Ammien  Marcellin,  l'ouvrage  se- 
cret 011  l'on  avait  particilièrement  noté 
l'âge  du  bœuf  Apis;  Achillès-Tatius  , 
l'autre  ouvrage  où  un  prêtre  était 
chargé  spécialement  d'étudier  et  de 
prévoir  le  retour  du  phénix  d'Ethiopie 
en  Egypte ,  c'est-à-dire  le  retour  du 
commencement  de  la  période  sothia- 
que;  et  Damascius  ,  des  livres  théo- 


logiques. L'empereur  Alexandre-Sé- 
vère parcourut  l'Egypte,  fit  enlever 
des  temples  tous  les  livres  mythiques 
qu'il  y  trouva,  et  les  fit  déposer  dans 
le  tombeau  d'Alexandre  à  Alexandrie, 
afin  qu'on  ne  pût ,  à  l'avenir  ,  étudier 
le  contenu  de  ces  ouvrages.,  Homère 
connaissait  la  renommée  des  Égyptiens 
dans  l'art  de  guérir,  et  l'emploi  des 
remèdes  était  réglé  par  la  loi  :  toute 
infraction  funeste  au  malade,  exposait 
le  médecin  à  la  mort.  La  loi  réglait 
aussi  la  composition  des  remèdes"  qui 
consistaient  en  mixtions  ;  et  un  livre , 
nommé  Ambrés  ,  contenait  la  science 
des  diagnostics  et  des  pronostics  en 
médecine.  Aélien  nous  a  transmis  la 
renommée  de  l'Égyptien  lachus,  dont 
la  mémoire  était  célèbre  dans  sa  patrie 
pour  les  services  qu'il  lui  avait  rendus 
par  sa  science  profonde  en  médecine , 
et  le  succès  avec  lequel  il  avait  com- 
battu et  arrêté  de  meurtrières  épidé- 
mies. L'art  de  traiter  les  métaux  et  tou- 
tes les  substances  propres  aux,  autres 
arts  utiles  fut  porté  très-loin  en  Egypte; 
une  science  aujourd'hui  très-perfec- 
tionnée,  la  chimie,  a  pris  son  nom 
de  celui  même  que  l'Egypte  porta  très- 
anciennement  (  chémi  ou  chimi  ). 
Enfin  Dioçlétien ,  abusant  de  sa  vic- 
toire en  Egypte ,  y  fit  rechercher  et 
brûler  tous  lès  anciens  livres  de  chimie 
qui  traitaient  de  l'or  et  de  l'argent , 
afin  d'appauvrir  les  Égyptiens,  et  que, 
pauvres ,  ils  lui  fussent  plus  soumis. 
On  connaît  encore,  par  Théophile, 
patriarche  d'Antioche ,  un  ouvrage 
d'Apollonidès,  surnommé  Orapios,  qui, 
sous  le  titre  de  Sémenouthi  (  mot  égyp- 
tien corrompu),  le  lioi'e  divin,  trai- 
tait des  dieux  de  l'Egypte.  Enfin  on 
ne  peut  douter  qu'outre  les  instruc- 
tions orales  que  Platon  reçut  des  prê- 
tres égyptiens,  il  n'ait  aussi  obtenu 
d'eux  de  voir  de  ses  propres  yeux 
leurs  livres  philosophiques  et  doctri- 
naux ;  les  hierogrammates  Sachoniate 
et  Secnuphis,  ses  instituteurs,  durent 
lui  montrer  ces  précieux  ouvrages, 
comme  on  croit  que,  avant  Platon, 
leprêtre  Pérénis  avait  montré  ces  livres 
à  Pythagore ,  et  primitivement  Éthi- 
mius  à  Orphée.  Il  est  certain  que  Pla- 


EGYPTE. 


13Î) 


ton  obtint  des  prêtres  égyptiens  beau- 
t;oup  plus  lie  oomniunications  que  la 
plupart  des  autres  philosophes  grecs, 
i!  était  profondément  instruit  de  leurs 
doctrines  cosmogoniques  et  psycholoa;i- 
qiies;  et  parce  qu'on  ies  lui  avait  com- 
muniquées comme  des  secrets ,  que  le 
\Tilî:aire  même  des  hommes  instruits 
était  indigne  de  connaître,  Platon  les 
conserva  dans  son  esprit  comine  des 
mystères  sacrés ,  s'abstint  de  les  con- 
signer en  corps  de  doctrine  écrit ,  en 
S  aria  avec  réserve ,  et  ne  les  rappela 
ans  ses  ouvrages  que  par  des  phrases 
énigmatiques  et  parfois  inintelligibles 
pour  tout  autre  que  pour  lui-même. 
Il  laisse  toutefois  à  entendre,  il  s'en 
explique  même  assez  clairement ,  que 
les  doctrines  égyptiennes  dominent 
dans  ses  écrits.  S'il  se  propose  pour 
sujet  de  ses  méditations  l'ordre  de 
l'univers,  il  veut  s'y  livrer  d'après 
l'opinion  de  ceux  qui'  l'introrluisirent 
dans  cette  étude  par  des  signes  figu- 
rés, indispensables  pour  pénétrer  de 
tels  secrets.  Et  ces  opinions  égyp- 
tiennes ,  si  Platon  s'imposa  la  réserve 
de  ne  pas  les  écrire,  du  moins  il  en 
parla  souvent  à  ses  disciples,  à  ses 
amis;  et  ce  qu'en  a  conservé  Aris- 
tote  dans  ses  ouvrages,  et  qui  est 
conforme  aux  doctrines  de  Platon, 
passe  assez  généralement  pour  avoir 
été  recueilli  par  Aristole,  de  la  bouche 
de  son  divin  maître. 

De  tous  les  écrivains  de  l'ancienne 
Egypte ,  le  dieu  Thoth  fut  et  devait 
être  le  plus  fécond;  une  pieuse  défé- 
rence lui  attribuait  toutes  les  décou- 
vertes utiles;  aussi  le  nombre  des 
écrits  qui  ont  été  mentionnés  sous 
son  nom  par  l'antiquité  classique ,  est- 
il  très  -  considérable  ;  les  uns  sur  des 
sujets  graves  et  d'une  haute  philoso- 
phie, d'autres  sur  des  matières  oi- 
seuses, les  sciences  occultes,  et  l'art 
de  la  divination.  Deux  ouvrages  do- 
minent cependant  cette  liste  des  pro- 
ductions attribuées  à  Thoth  ou  Her- 
mès, et  ils  sont  dignes,  par  leur  ob- 
jet, de  la  réputation  de  sagesse  supé- 
rieure et  de  divine  inspiration  dont 
Thoth  a  joui  dans  tous  les  temps  et 
tous  les  pays  de  l'antiquité.  L'un  de 


ces  ouvrages  est  intitule,  Piinander, 
et  l'autre  Àsclépius.  Le  premier  traite 
de  la  puissance  et  de  la  sagesse  de 
Dieu  ;  le  second  de  Dieu ,  de  l'homme , 
et  de  l'univers.  Un  autre  ouvrage 
d' Asclépius,  les  Définitions,  est  adresse 
au  roi  Ammon ,  et  l'auteur  s'y  déclare 
le  disciple  de  Thoth. 

Rien  n'est  plus  connu  dans  l'an- 
cienne littérature  que  les  écrits  réunis 
sous  la  dénomination  commune  de 
Livres  hermétiques  ;  ils  sont  écrits  en 
grec  pour  la  plupart ,  on  ne  sait  quand , 
et  moins  encore  par  qui.  Ceux  qui  les 
écrivirent  en  cette  langue  déclarent 
les  avoir  traduits  de  textes  antiques 
en  écritures  sacrées  égyptiennes.  Il  est 
certain  qu'un  examen  attentif  y  fait 
reconnaître  des  idées  étrangères  au 
monde  égyptien ,  qui  sont  nées  de 
sectes  diverses  dans  des  temps  pos- 
térieurs à  celui  de  la  splendeur  pha- 
raonique, et  qui  furent  ainsi  inter- 
polées dans  l'antique  texte,  comme 
pour  leur  donner  quelque  crédit  à  la 
faveur  de  cette  origine  supposée.  Mais 
il  ne  faut  pas,  pour  ces  interpolations, 
avérées,  rejeter  entièrement  ces  livTes 
hermétiques;  Champollion  le  jcone  les 
a  étudiés  à  fond,  et  il  a  déclaré  pu- 
bliquement, malgré  les  jugements  har- 
dis ou  hasardés  qu'en  ont  portés  quel- 
ques critiques  modernes  ,  que  ces  li- 
vres renferment  réellement  une  masse 
de  traditions  purement  égj-ptiennes , 
et  constamment  d'accord  avec  les  mo- 
numents les  plus  authentiques  de  l'E- 
gypte. 

Parmi  les  fragments  qui  nous  sont 
parvenus,  on  remarque  celui  d'un 
discours  d'Hermès ,  adressé  à  Thoth  : 
«  Il  est  difficile  à  la  pensée,  lui  dit-il , 
de  concevoir  Dieu,  et  à  la  langue  d'en 
parler.  On  ne  peut  décrire  par  des 
moyens  matériels  une  chose  immaté- 
rielle; et  ce  qui  est  éternel  ne  s'allie 
que  très-difficilement  avecice  qui  est 
sujet  au  temps.  L'un  passe,  l'autre 
existe  toujours.  L'un  est  une  percep- 
tion de  l'esprit,  l'autre  est  une  réa- 
lité.... Ce  qui  peut  être  connu  par  les 
yeux  et  par  les  sens,  comme  les  corps 
Visibles ,  peut  être  exprimé  par  le  lan- 
gage; ce  qui  est  incorporel,  invisible, 


L'UNIVERS. 


iiimiatériel ,  sans  forme,  ne  peut  être 
connu  par  nos  sens  :  je  comprends 
donc,  ô  Thoth,  je  comprends  que  Dieu 
est  ineffable.  « 

«  La  mort ,  dit-il  ailleurs  ,  est  pour 
certains  hommes  un  mal  qui  les  frappe 
d'une  profonde  terreur.  C'est  de  l'i- 
gnorance. La  mort  arrive  par  la  dé- 
bilité et  la  dissolution  des  membres  du 
corps  ;  le  corps  meurt ,  parce  qu'il  ne 
peut  plus  porter  l'être  :  ce  qu'on  ap- 
pelle mort ,  c'est  seulement  la  destruc- 
tion des  membres  et  des  sens  du 
corps  (  l'être ,  l'ame  ne  meurt  pas).  » 

«  La  vérité ,  tit-il  encore  ,  c'est  ce 
qui  est  éternel  et  immuable  ;  la  vérité 
est  le  premier  des  biens  ;  la  vérité  n'est 
pas  et  ne  peut  pas  être  sur  la  terre  :  il 
se  peut  que  Dieu  ait  donné  à  quelques 
hommes ,  avec  la  faculté  de  penser  aux 
choses  divines ,  celle  de  penser  aussi 
à  la  vérité;  mais  rien  n'est  la  vérité  sur 
la  terre,  parce  que  toute  chose  y  est 
une  matière,  revêtue  d'une  forme  cor- 
porelle sujette  au  changement,  à  l'al- 
tération ,  à  la  corruption ,  à  de  nou- 
velles combinaisons.  L'homme  n'est 
pas  la  vérité ,  parce  qu'il  n'y  a  de  vrai 
que  ce  qui  a  tiré  son  essence  de 
soi-même,  et  qui  reste  ce  qu'il  est. 
Ce  qui  change,  au  point  de  ne  pas 
être  recoimu,  comment  cela  serait-il 
la  vérité  ?  La  vérité  est  donc  ce  qui 
est  immatériel,  qui  n'est  point  en- 
fermé dans  une  enveloppe  corporelle , 
qui  est  sans  couleur  et  sans  figure, 
exempt  de  changement  et  d'altération  ; 
ce  qui  est  éternel.  Toute  chose  qui 
périt  est  mensonge  ;  la  terre  n'est  que 
corruption  et  génération  ;  toute  géné- 
ration procède  d'une  corruption  ;  les 
choses  de  la  terre  ne  sont  que  des  ap- 
parences et  des  imitations  de  la  vé- 
rité ,  ce  que  la  peinture  est  à  la  réa- 
lité. Les  choses  de  la  terre  ne  sont 
pas  la  vérité.  » 

Dans  ce  sommaire  de  pensées,  plus 
développées  dans  le  texte  des  frag- 
ments ,  la  forme  de  ce  texte  n'est  pas 
conservée  ;  elle  est  la  même  dans  tous 
les  écrits  hermétiques  dont  il  nous 
est  parvenu  quelques  portions ,  et  elle 
est  remarquable,  puisque  introduite 
dans    la  Grèce   par  les  philosophes 


élèves  de  l'Egypte ,  et  employée  dans 
les  livres  par  leurs  disciples ,  on  l'a  ho- 
norée en  la  mettant  sous  la  protection 
d'un  nom  à  jamais  illustre  dans  les 
annales  de  la  science  et  de  la  vertu, 
celui  de  Socrate.  La  méthode  socra- 
tique,  ou  de  l'enseignement  par  le 
dialogue,  est  ainsi  un  autre  bienfait 
émané  de  la  science  égyptienne. 

On  retrouve  cette  même  forme  de 
dialogue  dans  un  autre  écrit  qui  est 
considéré  par  les  critiques  modernes 
comme  le  plus  ancien  et  le  plus  au- 
thentique des  premiers  livres  philoso- 
phiques de  l'Egypte.  On  a  vu,  plus 
haut,  le  jugement  qu'en  a  porté  Cham- 
pollion  le  jeune,  et  qui  s'applique 
surtout ,  dans  son  intention ,  au 
Pimander  d'Hermès  Trismégiste.  Cet 
ouvrage ,  souvent  publié  ,  et  dont 
il  existe  plusieurs  manuscrits  grecs  à 
la  Bibliothèque  royale,  passe  pour 
avoir  été  traduit  ou  au  moms  imité  de 
l'égyptien ,  et  pour  conserver,  plus  sû- 
rement que  tout  autre  fragment ,  les 
traces  des  doctrines  psychologiques  et 
cosmologiques  égyptiennes.  Pimander 
a  aussi  la  forme  d' un  dialogue  qui  a 
lieu  entre  Pimander  et  Tlioth;  et 
comme  le  mot  Pimander  signifie  V In- 
telligence suprême ,  et  que  Thoth  est 
aussi  une  autre  Intelligence,  manifestée 
aux  hommes,  c'est  donc  un  dialogue 
entre  l'Intelligence  divine  et  l'Intelli- 
gence humaine ,  la  première  révélant 
à  la  seconde ,  pour  le  salut  du  genre 
humain ,  l'origine  de  l'ame ,  sa  desti- 
née ,  ses  devoirs ,  les  peines  ou  les 
récompenses  qui  lui  sont  réservées. 
Nous  essaierons  de  donner  une  idée 
du  contenu  de  ce  dialogue.  C'est  Thoth 
qui  raconte  lui-même  sa  conversation 
avec  Primander. 

«  Comme  je  réfléchissais  un  jour  sur 
la  nature  des  choses,  élevant  mon 
entendement  vers  les  cieux,  et  mes 
sens  corporels  assoupis ,  comme  il  ar- 
rive dans  le  profond  sommeil  aux 
hommes  fatigués  par  le  travail  ou  la 
satiété ,  il  me  sembla  voir  un  être 
d'une  stature  démesurée,  qui,  m'ap- 
pelant  de  mon  nom ,  m'interpella  en 
ces  termes  :  «  Que  désires-tu  voir  et 
entendre?  ô  Thoth  !  que  souhaites-tu 


EGYPTE.  141 


d'apprendre  et  de  connaître  ?  »  Je  lui 
demandai  :  «  Qui  es-tu?  —  Je  suis, 
nie  dit-il ,  Pimander  ,  la  Pensée  de  la 
puissance  divine;  dis-moi  ce  que  tu 
désires ,  je  serai  en  tout  à  ton  aide.  » 

«  Je  désire,  lui  dis-je ,  apprendre  la 
nature  des  choses  qui  sont,  et  con- 
naître Dieu.  »  Il  me  répondit  :  «Expli- 
que-moi bien  tes  désirs,  et  je  t'ins- 
truirai sur  toutes  choses.  »  M'ayant 
ainsi  parié,  il  changea  de  forme  :  et 
soudamement  il  me  révéla  tout. 

J'avais  alors  devant  les  yeux  un 
spectacle  prodigieux  ;  tout  s'était  con- 
verti en  lumière,  aspect  merveilleuse- 
ment agréable  et  séduisant  ;  j'étais 
saisi  de  ravissement.  Peu  après,  une 
ombre  effroyable,  qui  se  terminait  en 
obliques  replis,  et  se  revêtait  d'une 
nature  humide,  s'agitait  avec  un  fracas 
terrible.  Une  fumée  s'en  échappait 
avec  bruit;  une  voix  sortait  de  ce 
bruit  ;  elle  me  semblait  être  la  voix  de 
la  lumière ,  et  le  Verbe  sortit  de  cette 
voix  de  la  lumière. 

«  Ce  Verbe  était  porté  sur  un  prin- 
cipe humide ,  et  il  en  sortit  le  feu  pur 
et  léger  qui ,  s'élevant ,  se  perdit  dans 
les  airs.  L'air  léger ,  semblable  à  l'Es- 
prit, occupe  le  milieu  entre  l'eau  et 
le  feu  ;  et  la  terre  et  les  eaux  étaient 
tellement  mêlées  ensemble ,  que  la 
surface  de  la  terre,  enveloppée  par 
les  eaux,  n'apparaissait  en  aucun  point. 
Elles  furent  toutes  deux  agitées  par 
le  Verbe  de  l'Esprit,  parce  qu'il  était 
porté  au-dessus  d'elles;  et  dans  ce 
moment  Pimander  me  dit  :  «  As-tu 
bien  compris  ce  que  signifie  ce  spec- 
tacle?—  Je  le  connaîtrai ,»  lui  dis-je. 
Il  ajouta  :  «  Cette  lumière,  c'est  moi  : 
^e  suis  l'intelligence,  je  suis  ton  Dieu , 
et  je  suis  bien  plus  ancien  que  le  prin- 
cipe humide  qui  s'échappe  de  l'ombre. 
Je  suis  le  germe  de  la  pensée,  le 
Verbe  resplendissant ,  le  fils  de  Dieu. 
Je  te  dirai  donc  :  Pense  que  ce  qui 
voit  et  entend  ainsi  en  toi ,  c'est  le 
Verbe  du  maître,  c'est  la  Pensée,  qui 
est  Dieu  le  père  ;  ils  ne  sont  aucune- 
ment séparés ,  et  leur  union ,  c'est  la 
vie.  Thoth  Trismégiste  :  Je  te  rends 
grâces.  Pimander  :  Médite  d'abord  sur 
la  lumière ,  et  arrive  à  la  connaître. 


«  Quand  ces  choses  furent  dites,  je  le 
priai  long-temps  pour  (ju'il  tournât 
vers  moi  sa  figure.  Dès  qu'il  l'eût 
fait ,  j'aperçois  aussitôt  dans  ma  Pen- 
sée une  lumière  environnée  de  puis- 
sances innombrables,  brillant  sans 
limites,  le  feu  contenu  dans  un  espace 
par  une  force  invincible,  et  se  main- 
tenant au-dessus  de  sa  propre  base. 

«  Je  vis  toutes  ces  choses  par  l'effet 
du  Verbe  de  Pimander ,  qui  ,  me 
trouvant  plongé  dans  la  stupeur ,  m'a- 
dressa, de  nouveau  la  parole  ainsi  : 
«  Tu  as  vu  en  ta  Pensée  la  première 
forme  prévaloir  sur  le  principe  in- 
fini, et  autres  choses  semblables.  » 
Je  lui  demandai  d'où  émanent  les  élé- 
ments de  la  nature  ?  «  De  la  volonté 
de  Dieu ,  me  dit-il ,  laquelle  s'étant 
saisie  de  sa  perfection ,  en  a  orné  tous 
les  autres  éléments  et  les  semences 
viables  qu'il  a  créées;  car  l'intelligence 
c'est  Dieu,  possédant  la  double  fécon- 
dité des  deux  sexes,  qui  est  la  vie  et 
la  lumière  de  son  intelligence;  il 
créa  avec  son  Verbe  une  autre  intelli- 
gence opérante;  il  est  aussi  Dieu  Feu 
et  Esprit  Dieu.  Il  a  ensuite  formé 
sept  agents,  qui  contiennent  dans  les 
cercles  le  monde  matériel ,  et  leur 
action  se  nomme  le  Destin.  Le  Verbe 
de  Dieu  s'est  ensuite  réuni ,  se  sé- 
parant des  éléments  agités  par  un 
simple  effet  de  la  nature ,  et  s'est  uni 
à  l'intelligence  opérante,  car  il  était 
de  même  essence.  Dès  lors  les  élé- 
ments de  la  nature  sont  restés  décli- 
nants sans  raison ,  pour  qu'ils  fussent 
simplement  de  la  matière. 

«  L'intelligence  opérante  et  le  Verbe 
renfermant  en  eux  les  cercles  et  tour- 
nant avec  une  grande  vélocité ,  cette 
machine  se  meut  dès  son  commence- 
ment jusqu'à  la  fin,  sans  avoir  ni  com- 
mencement ni  fin  ;  car  elle  commence 
toujours  au  point  oii  elle  finit.  C'est 
de  l'ensemble  de  ces  cercles,  l'intel- 
ligence l'a  voulu  ainsi ,  qu'ont  été  ti- 
res ,  des  éléments  inférieurs ,  les  ani- 
maux privés  de  raison,  car  elle  ne 
leur  en  a  pas  donné.  L'air  porte  les  êtres 
ailés;  l'eau,  ceux  qui  nagent.  L'eau 
et  la  terre  diffèrent  entre  elles  de  la 
manière  que  l'Intelligence  l'avait  ores- 


N2 


L'UNIVERS. 


crit.  La  terre  a  ensuite  enger,dré  les 
animaux  qui  étaient  en  elle ,  les  qua- 
drupèdes, les  serpents,  les  animaux 
sauvages  et  les  animaux  domestiques  ; 
mais  Plntelligence,  père  de  tout,  qui 
est  la  vie  et  la  lumière,  a  procréé 
l'homme  semblable  à  elle-même, 
et  l'a  accueilli  comme  son  fds  ;  car  il 
était  beau  et  était  le  portrait  de  son 
père.  Dieu  s' étant  complu  dans  l'image 
de  lui-même,  concéda  à  l'homme  la  fa- 
culté d'user  de  son  ouvrage.  Mais 
l'homme,  ayant  vu  dans  son  père  le 
créateur  de  toutes  choses ,  voulut  aussi 
créer,  et  il  se  précipita  de  la  con- 
templation de  son  père  dans  la  sphère 
de  la  génération.  Tout  étant  soumis 
à  son  pouvoir ,  il  considéra  les  attri- 
butions des  sept  agents.  Ceux-ci  se 
plaisant  à  favoriser^Tintelligence  hu- 
maine ,  lui  communiquèrent  leur  pou- 
voir. Dès  qu'il  eut  ainsi  connu  leur 
essence  et  sa  propre  nature ,  il  désira 
de  pénétrer  dans  les  cercles  et  d'en 
rompre  la  circonférence,  s' attribuant 
la  force  de  celui  qui  domine  sur  le  feu 
lui-même.  Et  celui  qui  avait  eu  tout 
pouvoir  sur  les  animaux  mortels  et 
privés  de  raison,  s'éleva,  sortit  du 
sein  de  l'harmonie ,  pénétra  et  rompit 
la  puissance  des  cercles,  et  montra  la 
nature  comme  une  des  belles  formes 
de  Dieu....  L'homme  se  prit  d'amour 
pour  elle.  Il  en  naquit  une  forme  d'être 
privé  de  raison....  Mais  de  tous  les  ani- 
maux terrestres,  l'homme  seul  est  doué 
d'une  double  existence  ;  mortel  par  son 
corps ,  immortel  par  son  être  même. 
Im.mortel ,  tout  lui  est  soumis  ;  les  au- 
tres êtres  vivants  subissent  la  loi  des 
destins.L'hommefut  donc  une  harmo- 
nie supérieure,  et  pour  l'avoir  voulu 
pénétrer,  il  est  tombédans  l'esclavage. . . 
Comme  l'homme,  tous  les  autres  ani- 
maux sont  détruits;  mais  Dieu  dit  : 
Vous  à  qui  nne  part  d'intelligence  est 
concédée ,  connaissez  votre  propre  na- 
ture et  considérez  votre  immortalité. 
L'amour  de  la  portion  corporelle  de 
vous-même  sera  cause  de  votre  mort. 
Après  ces  paroles  la  Providence,  selon 
les  lois  des  destinées  et  de  l'harmonie 
des  mondes,  composa  les  mélanges 
d'éléments  divers,  et  constitua  les  es- 


pèces qui  toutes  devaient  se  propager 
selon  leurs  propres  caractères. 

«  Celui  donc  qui  se  connaît  lui-même,  a 
conquis  le  bien  supérieur  à  son  essence; 
celui  qui  se  laissa  tromper  par  l'amour 
du  corps,  fut  jeté  dans  les  ténèbres 
de  la  mort....  Dieu,  qui  est  l'intelli- 
gence ,  a  voulu  que  chaque  homme  qui 
participée  cette  intelligence  se  considé- 
rât en  lui-même. «  «Tous  les  hommes, 
dit  Thoth,  ne  possèdent  donc  pas  cette 
intelligence  ?  —Tu  penses  juste,  répond 
Pimander,  et  je  suis  moi-même  l'intelli- 
gence pour  les  hommes  bons,  purs, 
pieux ,  saints  ;  ma  présence  leur  est  en 
aide ,  et  aussitôt  ils  connaissent  tout , 
et  le  Père  est  pour  eux  propice  et  mi- 
séricordieux. C'est  pourquoi  ils  célè- 
brent ses  louanges  par  des  hymnes, 
abandonnant  le  corps  à  sa  mort,  et 
repoussant  les  illusions  des  sens  qu'ils 
savent  être  mortelles.  L'intelligence 
est  pour  eux  comme  une  sentinelle  qui 
les  garantit  des  entreprises  et  des  em- 
bûches du  corps ,  et  se  ferme  les  voies 
de  leur  séduction.  Au  contraire,  je 
m'éloigne  des  ignorants,  des  méchants, 
des  envieux ,  des  homicides  et  des  im- 
pies ;  je  les  livre  au  démon  vengeur , 
qui  aime  les  coupables  et  les  punit  par 
le  feu.  "Thoth  dès  lors  demande  à  sa- 
voir ce  qui  arrivera  après  l'ascension 
de  l'ame  vers  le  Père.  —  «Le  corps  ma- 
tériel perd  sa  forme,  qui  se  détruit 
avec  le  temps  ;  les  sens ,  qui  ont  été 
animés ,  retournent  à  leur  source ,  et 
reprendront  un  jour  leurs  fonctions , 
mais  ils  perdent  leurs  passions  et  leurs 
désirs,  et  l'esprit  remonte  vers  les 
cieux  pour  se  voir  en  harmonie;  il 
laisse  dans  la  première  zone  la  faculté 
d'accroître  et  de  décroître  ;  dans  la 
seconde,  la  puissance  du  mal  et  les 
fraudes  de  l'oisiveté  ;  dans  la  troisième, 
les  déceptions  de  la  concupiscence  ; 
danslaquatrième,rinsatiableambition; 
dans  la  cinquième,  l'arrogance,  l'au- 
dace et  la  témérité;  dans  la  sixième, 
le  goût  improbe  des  richesses  mal  ac- 
quises ;  et  dans  la  septième ,  le  men- 
songe. Et  l'esprit ,  ainsi  purifié  par  l'ef- 
fet de  ces  harmonies,  retourne  à  l'état 
si  désiré,  ayant  un  mérite  et  une  force 
qui  lui  sont  propres ,  et  il  habite  enfin 


l'GYPTE. 


avec  ceux  qui  célèbrent  les  louanges  du 
Père.  Ils  sont  dès  lors  placés  parmi 
les  pouvoirs,  et  à  ce  titre  ils  jouissent 
de  Dieu.  Tel  est  le  suprême  bien  de 
ceux  à  qui  il  a  été  donné  de  savoir ,  ils 
deviennent  Dieu.»  «  Ayant  parlé  ainsi, 
Pimander  retourna  parmi  les  pouvoirs 
divins  ,  et  moi  je  me  mis  à  conseiller 
aux  hommes  la  piété  et  la  science.  O 
hommes  !  vivez  sobrement ,  abste- 
nez-vous de  gloutonnerie.  Pourquoi 
vous  préciçitez-vousvers  la  mort,  puis- 
que vous  êtes  capables  d'obtenir  l'im- 
mortalité ?  Fuyez  les  ténèbres  de  l'i- 
gnorance, retirez-vous  de  la  lumière 
obscure ,  échappez  à  la  corruption ,  ac- 
quérez l'immortalité  !  Conducteur  et 
chef  de  la  race  humaine,  je  lui  mon- 
trerai les  voies  du  salut ,  et  je  remplirai 
ses  oreilles  des  préceptes  de  la  sa- 
gesse. » 

A  travers  cet  ensemble  de  mots 
d'une  langue  bien  moderne  employée 
à]  exprimer  des  idées  très-vraisembla- 
blement fort  anciennes ,  le  lecteur 
aura-t-il  puisé  une  notion  précise  des 
opinions  renfermées  dans  ces  débris, 
peut-être  bien  informes ,  des  antiques 
livres  de  l'Hermès  Trismé^iste ,  qui , 
sous  ces  noms  grecs ,  représente  dans 
l'histoire  deso{)mions  humaines,  celles 
des  primitifs  philosophes  de  l'Egypte? 
On  n'oserait  l'espérer ,  et  dans  ce  cas , 
il  nous  sera  permis  de  répéter  aujour- 
d'hui ce  que  Je  grand-pretre  de  Cérès 
disait  à  Anacharsis ,  au  sujet  de  la 
philosophie  de  Pythagore.  «  L'obscu- 
rité et  les  inconséquences  que  trouve 
un  lecteur  en  parcourant  ces  écrits, 
proviennent  des  ténèbres  dont  seront 
toujours  enveloppées  les  questions 
qu'ils  traitent;  de  la  diversité  des 
acceptions  dans  lesquelles  sont  pris 
les  mots  qui  composent  la  langue  phi- 
losophique; des  couleurs  dont  les  pre- 
miers interprètes  de  la  nature  revêti- 
rent leurs  dogmes;  de  la  diversité  des 
méthodes  introduites  dans  les  éco- 
les. »  Toutes  les  idées  égyptiennes 
passèrent  dans  la  Grèce,  ou  elles  ne 
restèrent  pas  stériles.  L'esprit  prodi- 
gieux et  l'active  imagination  des  Grecs 
exploitèrent  avec  une  incessante  acti- 
vité ce  domaine  des  idées  ;  le  nom- 


bre des  philosophes  y  fut  grand,  sans 
compter  les  sophistes  :  aussi  le  grand- 
prêtre  de  Cérès  disait-il  encore  :  «  O 
mon  fils  !  quelles  étranges  lumières 
ont  apportées  sur  la  terre  ces  honunes  , 
célèbres  qui  prétendent  s'être  asservi  ' 
la  nature  !  et  que  l'étude  de  la  philo- 
sophie serait  Humiliante,  si,  après 
avoir  commencé  par  le  doute,  elle 
devait  se  terminer  par  de  semblables 
paradoxes.  « 

Finissons  cet  exposé  sommaire  et 
imparfait  des  dogmes  psychologi- 
ques égyptiens ,  par  un  trait  d'une 
sublime  invention.  C'est  parmi  les 
âmes  sorties  victorieuses  de  toutes  les 
épreuves,  parmi  les  âmes  les  plus 
pures,  que  Dieu  choisissait  l'ame  des 
rois.  Si  elles  remplissaient  dignement 
cette  nouvelle  et  difficile  mission  ,  en 
rendant  les  peuples  heureux  et  en 
étant  pieux  envers  les  dieux  et  envers 
les  hommes,  ces  âmes  rentraient  heu- 
reuses dans  le  sein  de  la  divinité,  et 
voyaient  Dieu  pour  l'éternité.  Ce  pré- 
cepte de  morale  royale  et  populaire 
tout  à  la  fois  aidait  les  sujets  dans 
leur  respect  pour  le  monarque ,  et 
plaçait  les  devoirs  du  prince  dans 
son  plus  cher  intérêt.  Les  prêtres  lui 
rappelaient  fréquemment  l'un  et  l'au- 
tre ,  et  cette  éducation  des  princes,  en 
harmonie  avec  leur  croyance  religieu- 
se, pouvait  être  aussi  fructueuse  que 
toute  autre  idée  tirée  des  considérations 
de  l'orgueil  ou  du  pouvoir.  Le  grand- 
prêtre,  qui  rappelait  au  roi  avec  succès 
ses  futures  béatitudes  ,  était  à  la  fois  le 
maître  du  prince  et  de  l'état  :  s'il  était 
honnête  homme,  il  méritait  de  jouir 
du  bonheur  qu'il  promettait. 

D'après  cet  exposé  des  droits  et 
des  devoirs  de  la  caste  sacerdotale 
en  Egypte ,  y  eut-il  jamais  au  monde 
une  autre  association  d'hommes  qui 
égalât  son  crédit,  sa  puissance,  et  ca- 
pable, au  même  degré  qu'elle,  du  bien 
et  du  mal?  Non,  jamais  :  et  celle-ci 
n'a  été  maudite  que  par  ceux  qui ,  je 
ne  sais  sous  quelles  modernes  influen- 
ces, l'ont  considéi'ée  comme  l'ennemie 
de  la  science  et  des  hommes. 

On  estconduitpartoutcequi  démon- 
tre la  haute  influencede  la  caste  sacerdo- 


144 


L'UNIVERS. 


taie,  à  penser  que  les  prêtres  des  dieux, 
des  temples  et  des  rois,  devaient  être 
honorés  par  de  pompeuses  funérailles. 
Les  monuments  recueillis  en  Egypte 
sont  d'accord  avec  cette  présomption. 
Les  plus  riches  cercueils,  en  bois  peint 
comme  en  matières  dures,  sont  des 
cercueils  de  prêtres  ,  et  leurs  momies 
sont  d'ordinaire  enrichies  de  dorures 
ou  d'objets  en  or  massif ,  plus  abon- 
dants quand  le  prêtre  appartenait  à 
une  classe  plus  élevée.  On  remarque 
au  Musée  du  Louvre  les  riches  cer- 
cueils de  deux  momies  mâles  ;  ils  ont 
appartenu  à  deux  prêtres  de  Thèbes  : 
le  corps  embaumé  de  chacun  d'eux 
était  enfermé  dans  un  double  cercueil, 
et  il  n'est  pas  rare  d'en  trouver  jus- 
qu'à trois,  enfei-més  successivement 
fun  dans  l'autre,  et  tous  les  trois 
couverts  de  peintures  religieuses  par- 
faitement conservées  et  accompagnées 
d'un  très-grand  nombre  d'inscriptions 
hiéroglyphiques.  Nous  donnerons  une 
idée  de  la  magniflcence  de  ces  sépul- 
tures par  la  description,  mais  som- 
maire ,  de  quatre  cercueils  sacerdotaux 
du  Louvre;  ils  sont  tous  les  quatre 
en  bois  peint. 

Le  premier  cercueil  avait  renfermé 
la  momie  d'un  prêtre  de  Thèbes,  chargé 
des  offrandes  faites  à  Ammon,  à  Mou- 
this-Neïth  ,  à  Khons  et  à  tous  les  au- 
tres dieux  des  régions  supérieures  et 
inférieures,  hiérogrammate,  scribe  des 
temples  de  Thèbes ,  nommé  Soutimès. 
Le  couvercle  de  ce  cercueil  offre  l'i- 
mage du  défunt  ayant  les  bras  croisés 
sur  sa  poitrine.  Les  peintures  qui  le 
couvrent,  et  qui  sont  d'une  finesse 
très-remarquable ,  représentent  ce  per- 
sonnage, adorant  successivement  les 
dieux  Phré  (  le  soleil  ) ,  Chnouphis  , 
Osiris  assisté  d'Isis  ou  de  Nephthys  ; 
divers  animaux  sacrés,  et  le  dieu  Osi- 
ris se  levant  de  son  lit  funèbre.  Sur 
les  pieds  sont  figurées  les  déesses  Isis 
et  Nephthys,  pleurant  la  mort  de  leur 
divin  frère  Osiris.  Toutes  les  parois 
extérieures  et  intérieures  de  ce  magni- 
fique cercueil  sont  couvertes  de  scènes 
peintes,  dans  lesquelles  le  défunt  adore 
successivement  la  plupart  des  divinités 
égyptiennes,  dessinées  en  pied,  ou  sous 


la  forme  mystique  de  sphinx  décorés 
d'insignes  variés. 

Le  second  cercueil  de  la  momie  de 
l'hiérogrammate  Soutimès  renfer- 
mait jadis  le  précédent;  les  peintures 
qui  décorent  cette  caisse  sont  exécu- 
tées avec  plus  de  soin  et  de  recherche 
que  celles  du  premier  cercueil.  On  y 
remarque  également  le  défunt  adres- 
sant ses  supplications  aux  dieux  Phré, 
à  Chnouphis  assisté  de  Neïth  ,  à  Osi- 
ris, à  Isis  veuve,  et  à  Nephthys ,  dé- 
plorant la  mort  d'Osiris.  Les  ins- 
criptions contiennent  le  nom  et  les 
titres  de  Soutimès ,  et  une  prière  qu'il 
est  censé  adresser  à  la  grande  ame  du 
monde  céleste. 

Un  cartonnage  de  toile  peint  ser- 
vait de  couvercle  intérieur  au  second 
cercueil  de  la  momie  de  l'hiérogram- 
mate Soutimès.  Le  scarabée  du  soleil 
décore  la  poitrine  du  défunt.  Au-des- 
sous est  la  déesse  Netphé  (  Rhéa,  mère 
d'Osiris  ) ,  les  ailes  déployées  et  tenant 
l'emblème  de  la  vie.  A  droite  et  à 
gauche,  l'hiérogrammate  adresse  ses 

Srières  à  divers  dieux  et  déesses.  Les 
eux  colonnes  verticales  d'hiérogly- 
Shes  contiennent  le  nom  et  les  titres 
e  Soutimès ,  et  se  terminent  par  des 
invocations  à  la  déesse  Netphé. 

Le  premier  cercueil  de  la  momie 
d'un  autre  hiérogrammate  de  Thèbes 
est  celui  du  nommé  Poéris.  Sur  le 
côté  gauche  du  cercueil  sont  les  scènes 
suivantes  :  1°  Le  dieu  Sôou ,  soutenant 
le  ciel  par  le  secours  du  dieu  Chnou- 
phis, l'ame  du  monde;  à  leurs  pieds 
est  le  dieu  Sèv  (  Saturne  ) ,  couché,  et 
dont  les  chairs  sont  de  couleur  verte  ; 
2°  le  défunt  Poéris ,  adorant  les  quatre 
génies  des  morts  ;  au  pied  du  cercueil 
la  déesse  Isis  portant  les  emblèmes  de 
la  vie,  de  la  stabilité  et  du  bonheur. 
Sur  le  côté  droit,  F  Osiris,  assis  sur 
son  trône  et  assisté  de  la  déesse  de 
l'occident ,  reçoit  de  son  fils  Horus , 
accompagné  dû  dieu  Thoth ,  l'œil  sym- 
bolique gauche;  2°  le  défunt  Poéris, 
adorant  les  quatre  génies  des  morts. 
Vçrs  la  tête  du  cercueil  on  a  peint  la 
déesse  Nephthys  Ptérophore.  Le  fond 
du  coffre  est  occupé  par  une  mf|gni- 
fique  figure  en  pieu  de  la  déesse  Isis. 


EGYPTE. 


14a 


Le  second  cercueil  de  la  momie  de 
l'Iiiérogrammate  prêtre  d'Ammon  Poé- 
ris  est  sans  couvercle.  A  l'extérieur, 
vers  la  tête ,  est  peinte  la  déesse 
Nephthys,  entre  deux  symboles  de 
l'Occident.  Côté  droit  du  cercueil  : 
1°  Isis  et  Nephthys,  adorant  Osiris 
stabiliteur;  2"  le  "défunt  Poéris,  à  la 
porte  d'un  palais,  contemple  la  scène 
de  la  présentation  de  l'œil  mystique, 
faite  par  les  dieux  Horus  et  Tliôth  à 
Osiris,  assisté  de  la  déesse  Amenti  et 
du  dieu  Héki  ;  3"  le  défunt  adore  le 
dieu  soleil,  Phré,  dans  sa  bari  ou  vais- 
seau mystique  remorqué  par  des  scha- 
cals  et  quatre  divinités  secondaires  : 
la  bari  navigue  sur  le  caractère  clei 

E lacé  au-dessus  d'un  serpent,  em- 
lème  du  cours  des  planètes  ;  4°  Isis 
et  Nephthys,  adorant  leur  frère  Osiris  ; 
5°  la  déesse  Netphé,  au  pied  de  l'ar- 
bre mystique,  nourrissant  de  son  fruit 
l'ame  du  défunt  Poéris,  et  lui  versant 
le  breuvage  divin.  Coté  gauche  du 
même  cercueil  :  1°  Isis,  Osiris  et 
Nephthys  ;  2°  scène  déjà  écrite ,  n°  1 
du  premier  cercueil  (Soou)  ;  3°  le  ju- 
gement de  l'ame  du  défunt  Poéris ,  le- 
quel est  llguré  non  loin  de  la  balance, 
portant  sur  sa  main  ses  yeux  et  sa 
bouche,  comme  pour  attester  la  pureté 
de  ses  regards  et  de  ses  discours  ;  4« 
le  défunt  adorant  la  vache  mystique 
de  la  déesse  Hathôr,  sortant  d'une 
montagne  sur  le  flanc  de  laquelle  est 
la  porte  de  l'hypogée  qui  devait  rece- 
voir la  momie  du  défunt. 

Le  musée  royal  possède  aussi  : 
1°  un  cartonnage  "de  toile  peint,  ayant 
contenu  la  momie  d'un  Thébain,  em- 
ployé dans  la  maison  royale,  nommé 
Pétof,  et  qualifié  de  prêtre  d'Ammon. 
Le  masque  est  doré.  Au  centre  du 
collier  est  une  image  de  la  déesse 
Thmei  (la  justice);  au-dessous,  le  sca- 
rabée du  I"  Hermès  déployant  ses 
ailes  ornées  d'émaux.  A  droite  et  à 
gauche  sont  les  emblèmes  de  la  déesse 
Netphé  (Rhéa)  et  du  dieu  Sèv  (  Sa- 
turne). —  1*""  registre  :  le  dieu  Tliôtli, 
à  tête  d'ibis,  présente  le  défunt  Pétof, 
assisté  de  la  déesse  Amenti ,  au  dieu 
Phré  assis  sur  son  trône.  —  Dans 
le  2'  registre  sont  peintes  17  ensei- 
10''  Livraison.  (Egypte.) 


gnes  sacrées.  —  3*  registre  :  l'Egypte 
supérieure  et  l'Egypte  inférieure  per- 
sonnifiées, adorant  Osiris  Sarapis,  le 
dieu  de  l'inondation.  —  4"  registre  : 
le  jeune  dieu  Horus  et  son  Épervier 
sacré.  —  5*  registre  :  la  déesse  Selk 
étendant  ses  ailes  sur  les  pieds  de  la 
momie. 

2°  Un  autre  cartonnage  provenant 
de  la  momie  d'un  prêtre  d'Ammon , 
nommé  Afomouthis.  Au-dessus  du 
collier,  richement  peint,  est  l"  l'Éper- 
vier  criocéphale  du  dieu  Chnouphis,  la 
tête  surmontée  du  disque  lunaire;  2° 
une  scène  représentant  le  2"  Hermès, 
Thôth,  conduisant  le  défunt  à  Osiris 
assisté  d'Isis,  et  des  quatre  Génies  des 
morts  ;  3°  l'Épervier  du  dieu  Phré  (  le 
Soleil),  les  ailes  éployées  ;  4°  les  dées- 
ses Tsis  et  Nephthys  ptérophores  ;  5°  les 
Éperviers  du  V  Hermès,  affrontés; 
6°  sur  les  pieds  de  la  momie,  les  scha- 
cals  gardiens  des  deux  hémisphères. 

3°  Des  scarabées  funéraires  avec  des 
noms  de  personnages  de  divers  grades 
de  la  caste  sacerdotale. 

4°  Des  images  funéraires  d'individus 
du  même  ordre;  lesdites  images  en 
bois,  terre  émaillée,  porcelaine,  terre 
cuite  ou  serpentine,  et  rappelant  par 
leurs  inscriptions  les  titres  variés  des 
personnes  défuntes  pour  lesquelles  ces 
images  furent  faites ,  et  ces  images 
étaient  renfermées  dans  des  coffres  pla- 
cés à  côté  des  momies  dans  les  tom- 
beaux. Enfin,  il  existe  aussi,  provenant 
des  tombeaux  de  la  caste  sacerdotale, 
des  vases  funéraires  contenant  les  par- 
ties intérieures  des  corps,  séparées  de 
la  momie  et  embaumées.  On  compren- 
dra qu'en  Egypte ,  comme  dans  tous 
les  pays,  toute  la  pompe  des  funérail- 
les était  surtout  déployée  pour  la 
caste  qui  dispensait  sur  la  terre  les 
bienfaits  du  ciel  et  les  gages  de  la  pro- 
tection divine. 

^  Telle  fut  la  caste  sacerdotale  en 
Egypte.  Elle  posséda  à  la  fois  les  hon- 
neurs, le  pouvoir  et  la  richesse.  A  côté 
d'elle  la  loi  de  l'état  avait  placé  la  caste 
militaire  :  essayons  d'en  faire  connaî- 
tre l'antique  constitution. 


L'UNIVERS. 


S  XV.  DES  MILITAIRES. 


Tous  les  historiens  de  l'antiquité 
donnent  à  la  classe  ou  caste  militaire 
le  second  rang  dans  l'organisation  so- 
ciale de  l'Egypte,  et  les  monuments 
comme  les  écrivains  déposent  de  sa 
puissance ,  et  de  son  concours  aux  af- 
faires comme  à  la  défense  de  l'état. 

L'existence  de  cette  caste  puissante 
remonte  aux  premiers  temps  des  éta- 
blissements civils  de  l'Egypte  ;  sous 
le  gouvernement  théocratique ,  elle 
était  aussi  le  second  ordre  de  l'état  ; 
elle  devint  le  premier  quand  les  sol- 
dats, las  d'obéir  à  un  pretre-roi ,  choi- 
sirent dans  leurs  rangs  le  plus  illustre 
d'entre  eux ,  rélevèrent  sur  le  pavois , 
et  faisant  succéder ,  dans  l'exercice  de 
l'autorité  suprême,  des  hommes  aux 
dieux,  fondèrent  les  dynasties  de  rois , 
et  reconnurent  Menés  comme  chef  du 
nouveau  système  de  gouvernement. 
Ce  fut  alors  que  la  théocratie  vit  rédui- 
re son  autorité  jusque-là,  souveraine, 
eu  une  influence  presque  aussi  puis- 
sante, et  qui,  dans  ses  limites  léga- 
les, lui  laissait  encore,  même  en  ne 
les  dépassant  pas,  un  pouvoir  ilHmité 
pour  faire  le  bien.  On  a  vu  plus  haut 
quelle  fut,  après  cette  révolution  mi- 
litaire ,  la  nouvelle  position  de  l'ordre 
sacerdotal  ;  il  la  conserva  jusqu'aux 
derniers  jours  de  la  puissance  égyp- 
tienne. 

La  constitution  politique  de  la  caste 
militaire  reposait  sur  les  mêmes  bases 
que  celle  de  l'ordre  des  prêtres  ;  avec 
d'autres  devoirs,  elle  avait  été  dotée 
des  mêmes  droits  ,  elle  tenait  au  sol 
par  la  propriété.  Elle  était  une  portion 
considérable  de  la  nation  ;  chargée  de 
la  défense  de  l'état,  elle  veillait  à  sa 
sûreté  pendant  que  les  prêtres  instrui- 
saient les  peuples,  invoquaient  les 
dieux ,  et  que  la  caste  industrieuse  se- 
condant la  fertilité  du  sol ,  et  prati- 
quant tous  les  arts  utiles,  assurait  la 
subsistance  de  tous,  et  fournissait  à 
tous  les  besoins  de  la  vie,  à  tous  les  de- 
sirs  d'une  civilisation  avancée. 

L'idée  de  troupes  nationales  ou  trou- 
pes soldées  n'était  pas  venue  à  l'es- 
prit des  sages  de  l'Egypte  ;  il  n'y  avait 


pas  en  ces  régions  de  population  flot- 
tante, sans  feu  ni  lieu,  inerte  ou  fai- 
néante ,  à  laquelle  il  ne  restât  d'autre 
ressource  que  celle  de  vendre  sa  vie  à 
son  pays  ;  la  loi  avait  donc  déféré  le 
service  militaire,  comme  un  privilège, 
à  une  classe  de  la  nation,  qu'elle  avait 

[)ourvue  d'une  dotation  territoriale, 
léréditaire  comme  son  office.  Les  Égyp- 
tiens pensaient  qu'il  était  raisonnable 
de  remettre  la  défense  de  l'état  à  ceux 
qui  possédaient  quelque  chose  qu'ils 
avaient  intérêt  de  protéger. 

On  ignore  d'après  quelles  règles  les 
produits  de  la  dotation  de  cette  caste 
étaient  annuellement  répartis  entre  les 
chefs  de  divers  grades  et  les  soldats 
de  diverses  armes.  La  tradition  auto- 
rise à  penser  que  la  portion  possédée 
par  chaque  soldat  n'était  pas  au-des- 
sous de  six  de  nos  arpents  (douze 
aroures)  ;  mais  c'était  plutôt  l'habita- 
tion de  sa  famille  et  la  sienne  en  temps 
de  paix  que  sa  solde  en  temps  de 
guerre.  Une  portion  du  revenu  pu- 
blic était  expressément  affectée  aux 
dépenses  de  l'armée  ;  les  terres  mili- 
taires étaient  affranchies  de  toute  im- 
position. 

Au  temps  d'Hérodote,  ces  guerriers 
étaient  connus  sous  deux  dénomina- 
tions différentes  :  les  Calasiries  et 
les  Hermotybies,  suivant  les  différents . 
nomes  de  1  Egypte  d'où  ils  étaient  ti- 
rés. Peut-être  trouvera-t-on  quelque 
jour,  de  ces  dénominations,  une  meil- 
leure explication  que  celle  qu'en  donne 
notre  historien.  Il  a  recueilli  la  nomen- 
clature des  nomes  qu'habitaient  les 
Hermotybies,  dont  le  nombre  s'élevait 
jusqu'à  cent  soixante  mille  ;  les  Cala- 
siries, qui  résidaient  dans  d'autres 
nomes,  fournissaient  jusqu'à  deux 
cent  cinquante  mille  hommes  :  leurs 
possessions  étaient  aussi  bien  plus 
considérables  que  ceUes  des  premiers. 
Ces  nombres  d'hommes  indiqués  par 
Hérodote  sont  ceux  des  soldats  égyp- 
tiens, quand  la  population  militaire 
de  l'Egypte  était  dans  un  état  très- 
prospère  ;  car  l'armée,  par  sa  consti- 
tution, était  soumise  à  tous  les  désa- 
vantages des  variations  inévitables 
dans  l'état  de  toutes  les  populations. 


EGYPTE. 


Les  nombres  donnés  par  Hérodote, 
et  dont  le  total  indigue  une  armée  de 
quatre  cent  dix  mille  hommes,  ne 
s'appliquent  peut-être  qu'aux  temps 
m*éme  de  l'historien.  A  cette  époque, 
l'Egypte  avait  subi  d'affreuses  inva- 
sions, celles  des  Ethiopiens  et  celles 
des  Perses;  les  prospérités  de  l'Egypte 
avaient  sensiblement  décliné,  et  les 
temps  de  sa  décadence  approchaient. 
Au  jour  de  sa  splendeur,  sous  ses  rois 
de  la  dix-huitième  dynastie,  la  popula- 
tion militaire ,  proportionnelle  à  celle 
de  l'Egypte  entière,  devait  être  bien 
plus  considérable,  et  par  l'effet  naturel 
des  lois  de  l'institution  militaire.  Aussi 
Strabon  portait-il  plus  qu'au  double  du 
nombre  donné  par  Hérodote,  celui  des 
soldats  sous  les  rois  dont  les  tombeaux 
existent  encore  à  Thèbes.  L'Egypte, 
long-temps  environnée  de  nations  in- 
cultes et  barbares,  dut  avoir,  pour  sa 
sûreté ,  sur  toutes  ses  frontières ,  de 
puissants  établissements  militaires;  La 
plupart  de  ses  guerres  furent  défen- 
sives. Les  tribus  nomades,  les  nations 
voisines,  attirées  par  ses  richesses  et 
la  fertilité  de  l'Egypte,  la  menaçaient 
incessamment;  et  plusieurs  fois  elle 
fut  impuissante  pour  leur  résister. 
Elle  faisait  garder  sa  frontière  d'E- 
thiopie par  ses  forces  réunies  à  ÉJé- 
phantine ,  celles  d'Arabie  par  les  gar- 
nisons de  Daphné,  qui  défendaient  l'E- 
gypte contre  les  Arabes  et  les  Syriens, 
et  celles  de  la  Libye  des  Grecs,  par  ses 
troupes  réunies  à  Maréa.  Péluse  était 
aussi  une  place  considérable  et  la  clef 
de  l'Egypte  à  l'orient;  enfin,  des  camps 
retranchés  subsistaient  aussi  sur  divers 
points  de  l'Egypte.  Le  service,  dans 
ces  stations  militaires  ou  dans  les  gar- 
nisons des  villes  frontières,  était  tem- 
poraire et  successivement  déféré  aux 
divers  corps  de  l'armée  ;  ce  service 
actif  était  fixé  à  deux  années,  et  il 
arriva ,  sous  le  roi  Psammétichus,  que 
les  troupes  stationnées  à  Éléphantine 
désertèrent  en  Ethiopie  et  s'y  fixèrent, 
parce  qu'elles  étaient  dans  cette  garni- 
son depuis  trois  ans,  et  que  le  roi 
avait  négligé  de  les  faire  relever. 

On  dit  aussi  que  cette  émigration 
eut  un  plus  noble  motif.  Psamméti- 


chus I"'  s'était  particulièrement  allié 
avec  les  Ioniens  et  les  Cariens  ;  il  per- 
mit aux  commerçants  de  ces  deux  na- 
tions grecques  établies  en  Asie,  de  se 
fixer  en  Egypte;  il  leur  concéda  des 
terres,  et  prit  à  sa  solde  un  corps 
très-considérable  de  leurs  troupes.  La 
caste  militaire  égyptienne  vit  dans 
cette  mesure  une  violation  flagrante 
de  ses  privilèges,  s'irrita  de  ce  que  le 
roi  confiait  à  des  étrangers  encore 
barbares  la  défense  de  la  terre  sacrée  ; 
et  l'irritation  de  cette  caste  fut  portée 
à  son  comble  quand  elle  vit  les  pre- 
miers postes  de  l'armée  occupés  par 
ces  Grecs.  Cent  mille  soldats  quittè- 
rent spontanément  la  garnison  où  le 
roi  les  avait  à  dessein  rélégués ,  et  ils 
allèrent  former  un  établissement  au- 
delà  des  cataractes. 

Plus  de  vingt  siècles  avant  l'ère 
chrétienne ,  des  barbares  venus  de 
l'Orient  fondirent  comme  un  torrent 
sur  l'Egypte,  se  jetèrent  dans  Aouara, 
campement  fortifié,  non  loin  des  lacs 
amers  vers  la  mer  Rouge,  et  s'y  main- 
tinrent pendant  près  de  trois  "siècles. 
Un  blocus  qui  dura  plusieurs  années 
et  les  efforts  successifs  de  deux  rois 
illustres  furent  nécessaires  pour  les 
chasser  de  cette  place  de  guerre. 

Aux  environs  de  Thèbes,  dans  la 
plaine  rocailleuse  qui  s'étend  vers  la 
chaîne  libyque,  existe  encore  une  en- 
ceinte d'une  grande  étendue,  assise 
sur  des  monticules  factices,  et  entou- 
rée de  larges  fortifications.  Ce  fut  aussi 
un  établissement  militaire,  un  camp 
permanent  occupé  par  les  troupes  de 
la  garnison  de  Thèbes  et  la  garde  des 
Pharaons. 

Cent  Hermotybies  et  cent  Calasi- 
ries  composaient  cette  garde ,  chaque 
jour  sans  doute;  et  tous  les  corps 
de  l'armée  étaient  à  tour  de  rôle  char- 
gés de  fournir  cette  garde  pendant  une 
année,  afin  que  tous,  sans  exception, 
pussent  profiter  des  avantages  que  pré- 
sentait le  service  auprès  de  la  famille 
royale.  Ceux  qui  le  faisaient  recevaient, 
en  efiet,  outre  leur  part  dans  le  pro- 
duit de  la  dotation  territoriale ,  cinq 
livres  de  pain,  deux  de  viande  et  deux 
mesures  de  vin  chaque  jour.  Oc  se 
10. 


v/ 


14B 


L'UNIVERS. 


proposait  par  ces  largesses  de  porter 
.e  soldat  à  se  marier,  afin  de  main- 
tenir au  taux  désiré  la  population  de  la 
caste  militaire. 

On  porte  à  un  taux  moyen  de  180 
mille  hommes  la  force  ordinaire  de 
l'armée  égyptienne  en  temps  de  paix , 
mais  on  ignore  les  détails  et  les  pro- 
portions de  sa  composition.  Si  l'on 
interroge  les  sources  les  plus  authen- 
tiques, c'est-à-dire  les  monuments 
contemporains  des  anciennes  époques 
de  l'histoire  égyptienne,  on  distinguera 
facilement  les  diverses  espèces  de 
troupes  qui  composaient  ces  armées. 
D'abord  les  combattants  en  char,  né- 
cessairement en  moindre  proportion 
Îue  les  autres  armes.  Chaque  char  à 
eux  roues ,  ouvert  par  le  fond  et  at- 
telé de  deux  chevaux,  était  monté  par 
un  combattant  armé  de  flèches  ou  de 
liaches  -,  il  avait  à  sa  gauche,  debout 
à  côté  de  lui,  un  cocher  chargé  de 
gouverner  les  chevaux.  Le  surplus  de 
l'armée  était  formé  de  fantassins  ;  les 
uns,  les  soldats  de  ligne,  étaient  armés 
d'une  cuirasse,  d'un  bouclier,  d'une 
lance  ou  d'une  hache  et  de  l'épée; 
les  autres  étaient  des  troupes  légères, 
composées  de  compagnies  d'archers,  de 
frondeurs  et  d'autres  soldats  portant  la 
hacheou  la  faux  de  bataille  (voy./)/.  16). 
Les  troupes  se  mouvaient  selon  des 
manœuvres  régulières ,  marchaient  ou 
manœuvraient  par  légion  ou  par  com- 
pagnie ,  et  les  évolutions  s'exécu- 
taient au  son  du  tambour  ou  de  la 
trompette. 

Le  roi  était  le  chef  suprême  de  l'ar- 
mée ;  il  déléguait  à  ses  fils ,  à  des 
princes  de  sa  race  ou  aux  fils  des  fa- 
milles les  plus  marquantes,  le  comman- 
dement des  différents  corps  ou  des  diffé- 
rentes divisions  des  forces  nationales. 
Comme  partout  ailleurs ,  la  hiérar- 
chie de  l'autorité  procédait  de  celle  des 
grades.  Des  rois  guerriers  comman- 
dèrent eux-mêmes  de  lointaines  expé- 
ditions, et  prirent,  par  leur  présence , 
une  part  active  à  toutes  les  circon- 
stances comme  à  toutes  les  fatigues 
de  la  guerre.  Montés  sur  un  Char, 
excortés  par  leur  garde  et  par  les  prin- 
cipaux officiers ,  armés  de  pied  en  cap, 


ils  lançaient  des  flèches  contre  l'ennemi 
ou  le  'frappaient  de  la  hache  de  ba- 
taille. On  les  vit  au  milieu  de  la  mêlée 
encourager  l'armée  par  leur  exemple, 
et  concourir  ainsi  à  la  conquête  de  la 
victoire.  Un  lion  apprivoisé  et  éduqué 
pour  les  combats,  suivait  ordinaire- 
ment ou  précédait  le  char  du  roi. 

Il  n'y  eut  point  de  troupes  de  cava- 
lerie proprement  dite  :  cette  opinion 
est  tirée  du  témoignage  unanime  dés 
monuments  et  des  tableaux  militaires. 
L'usage  de  monter  et  de  guider  les 
chevaux  n'était  pas  inconnu ,  mais  il 
n'était  pas  employé  dans  l'armée  ;  on 
a  remarqué  dans  deux  ou  trois  bas- 
reliefs  historiques ,  un  homme  monté 
sur  un  cheval  qui  court  à  toutes  jam- 
bes. Mais  dans  un  de  ces  bas-reliefs, 
l'homme  à  cheval  est  un  courrier  por- 
tant en  toute  hâte  une  lettre  qu'il  tient 
dans  sa  main  ;  et  dans  l'autre  bas- 
relief,  la  physionomie  de  l'homme 
monté  est  celle  d'un  étranger  qui  cher- 
che son  salut  dans  la  vitesse  de  son 
cheval,  sans  harnais,  sur  lequel  il  s'est 
jeté.  Ainsi  les  bas-reliefs  historiques 
observés  jusqu'ici  en  Egypte,  et  ils 
sont  en  fort  grand  nombre  et  d'épo- 
ques diverses,  prouvent  que  les  trou- 
pes de  cavalerie  furent  inconnues  dans 
l'Egypte,  et  n'entrèrent  pas  dans  la 
composition  de  son  armée. 

Toutefois ,  une  tradition  antique  et 
révérée  semblerait  contredire  haute- 
ment cette  conclusion  tirée  des  mo-j 
numents.    Cette    tradition    remont 
au  temps  de  Moïse.  Il  raconte,  au  cha 
pitre  XIV  de  l'Exode ,  la  marche  de 
Israélites  à  leur  sortie  d'Rlgypte  et 
passage  de  la  mer  Rouge.  Aussitôt  que 
le  Pharaon  fut  informé  que  les  Hébreux* 
avaient  pris  la  fuite,  dit  la  Rible,  il 
attelle  son  char  de  guerre  et  se  fait 
suivre  par  tout  son  peuple;  il  prend 
six  cents  chariots  choisis  et  tous  les 
chars   de  l'Egypte,  et  les  chefs  sur. 
eux  tous.    Jusqu'ici   la   tradition  est' 
conforme  aux  monuments  ;  mais  pres- 
que aussitôt  le  texte  sacré  dit  :  «  Les 
Egyptiens  se  trouvèrent  bientôt  près 
du  camp  d'Israël ,  sur  le  bord  de  la 
mer,  et  toute  la  cavalerie  et  les  cha- 
riots du  Pharaon ,  avec  toute  son  ar- 


KG  Y  l' TE. 


149 


mée,  s'arrctcrciil  à  Piliahirolli.»  Plus 
bas ,  Dieu  doit  être  giorilié  dans  Pha- 
raon ,  dans  son  char  et  dans  sa  cavale- 
rie; enfin,  poursuivant  les  Israélites 
sur  le  fond  de  la  mer,  qu'ils  viennent 
de  traverser  à  pied  sec,  le  Pharaon  s'y 
engage  avec  toute  sa  cavalerie,  ses 
chariots  et  ses  chevaux ,  qui  furent  en- 
veloppés par  les  flots,  et  y  périrent  tous. 
—  Cette  mention  si  souvent  répétée 
de  la  cavalerie  égyptienne  n'intirnie 
cependant  pas  l'autorité  des  monu- 
ments ;  et  en  se  tenant  plus  près  des 
textes^  originaux ,  on  y  trouverait  men- 
tionne's  plutôt  des  cavaliers  que  de  la 
cavalerie  ;  les  mots  du  verset  23  disent 
que  les  Égyptiens  suivirent  les  Hébreux, 
et  entrèrent  après  eux,  tous  les  chevaux 
de  Pharaon  ,  son  char  et  ses  cavaliers , 
'•'est-à-dire  les  hommes  montés  sur  les 
chars  de  guerre.  Avec  cette  modification 
dans  l'acception  des  mots,  la  tradition 
historique  ne  sera  plus  contredite  par 
les  monuments  qui,  soit  antérieurs, 
soit  postérieurs  à  Moïse ,  rendent  con- 
stamment le  même  témoignage  contre 
l'usage  des  corps  de  cavalerie  dans  l'ar- 
mée égyptienne.  Aussi ,  dans  leur  can- 
tique d'actions  de  grâces,  les  Hébreux 
ne  parlent-ils  que  des  chars  du  Pharaon 
tombés ,  comme  une  pierre ,  au  fond 
des  eaux. 

On  tirera  la  même  conséquence  des 
notions  assez  positives ,  et  des  mêmes 
temps ,  qui  nous  sont  parvenues  au  su- 
jet de  l'éducation  de  la  caste  militaire. 
Parmi  les  exercices  variés  qui  font 
partie  de  cette  éducation  ,  et  qui  sont 
figurés  sur  de  nombreux  monuments , 
on  ne  retrouve  aucune  idée  de  l'équi- 
tation.  Tous  ces  exercices  se  font  à 
pied ,  et  sont  dirigés  selon  les  précep- 
tes de  la  gymnastique  la  plus  perfec- 
tionnée. Rien  n'est  plus  varié  que  les 
poses  et  les  attitudes  des  lutteurs , 
attaquant ,  se  défendant ,  reculant  et 
avançant  tour  à  tour,  se  baissant,  ou 
renversés ,  se  relevant ,  et  triomphant 
de  l'adversaire  par  la  force ,  la  ruse 
et  l'adresse.  Dans  ces  exercices,  les 
lutteurs  étaient?nus;  une  large  cein- 
ture soutenait  et  favorisait  leurs  ef- 
forts (voy. /?/.  32).  Les  exercices  mili- 
taires proprement  dits   n'étaient  pas 


moins  variés;  l'éducation  du  soldat 
était  longue  et  sérieuse,  et  depuis  lo 
tête  à  f//-oite  ,  jusqu'à  la  petite  guerre, 
il  en  parcourait  tous  les  deçrés  sous 
l'autorité  d'une  discipline  sévère.  Du 
reste ,  il  en  prenait  de  bonne  heure  le 
goût  et  les  habitudes  :  tous  les  mâles 
de  la  caste  militaire  étaient  de  vérita 
blés  enfants  de  troupe;  la  loi  leur 
défendait  toute  autre  profession. 

Les  grandes  pages  nistoriques  dont 
les  surfaces  des  monuments  égyptiens 
sont  ornées,  nous  enseignent  aussi 
tous  les  détails  des  camps.  Une  palis 
sade  en  formait  l'enceinte  ;  un  peloton, 
de  fantassins  en  gardait  l'entrée;  la 
tente  du  roi  ou  du  chef  était  au  point 
opposé  à  l'entrée;  de  petites  tentes, 
destinées  aux  officiers  principaux, 
étaient  dressées  près  de  la  première  ; 
le  lion  apprivoisé  du  roi  était  tout  au- 
près ,  accroupi ,  les  deux  pattes  de  de- 
vant liées  ensemble,  et  surveillé  par 
un  gardien  armé  d'un  long  bâton. 
Les  chevaux  et  les  ânes  sans  harnais 
étaient  syjmétriquemeat  rangés  du  côté 
de  l'entrée;  les  fourrages  leur  étaient 
distribués,  soit  à  terre,  soit  dans  des 
mangeoires;  lesdiars,.en  files  réguliè- 
res, étaientdans  la  partie  opposée.  Dans 
les  intervalles  libres ,  on  plaçait  les  ba- 
gages et  les. harnais,  ceux  des  chevaux 
pour  les  atteler  aux  chars;  ceux  des 
ânes,  comme  pour  des  bêtes  de  char- 
ge ,  consistaient  en  un  bât ,  auquel  sont 
attachés  deux  paniers  ou  autres  usten- 
siles propres  au  transport  des  vivres 
et  des  liquides. 

Sur  la  droite  du  camp  étaiient  les 
hommes  valides,  se  livrant  aux  exer- 
cices ou  aux  anmsements  que  conseil- 
lait la  règle  ou  le  loisir  ;  les  recrues 
sont  instruites  dans  les  manœuvres  ; 
les  anciens  jouent,  joutent  ou  se 
querellent;  plus  loin  l'ordonnance  mi- 
litaire est  mise  à  exécution,  et  un  in- 
subordonné subit  la  peine  à  laquelle  il 
a  été  condamné;  des  officiers  en  char 
ou  à  pied  inspectent  partout  et  don- 
nent des  ordres  qui  sont  écoutés  avec 
attention ,  et  exécutés  vraisemblable- 
ment de  même. 

Sur  la  gauche  du  camp  étaient  les 
hôpitaux  et  les  ambulances  ;  les  cbe- 


L'UNIVERS. 


vaux  et  les  ânes  maïades  y  étaient 
réunis  ;  des  vétérinaires  les  soignaient 
et  les  pansaient;  enfin,  on  voit  à  l'angle 
droit  de  ce  même  côté ,  les  soldats 
nialades  auxquels  l'infirmier  adminis- 
tre une  potion  qu'ils  boivent  avec  em- 
pressement. Les  exercices  des  chars 
et  les  manœuvres  des  corps  de  fantas- 
sins se  passaient  autour  de  la  palissade 
en  dehors  du  camp. 

C'est  à  ces  deux  espèces  d'armes  seu- 
lement qu'il  nous  paraît  que  les  Égyp- 
tiens se  bornèrent  dans  la  composition 
de  leur  armée.  Toutefois  les  corps  de 
fantassins  furent  variés ,  etsi  nous  nous 
en  rapportons  au  témoignage  des  mo- 
numents, nous  y  reconnaissons  :  1°  des 
soldats,  portant  un  bouclier  qui  couvre 
leur  corps  de  la  ceinture  à  la  tête,  ar- 
més d'une  lance  dans  la  main  droite , 
d'une  courte  hache  dans  la  gauche ,  et 
couverts  d'une  courte  tunique,  ceux-ci 
marchent  en  colonne  serrée  et  for- 
maient le  gros  de  l'armée;  2°  des  sol- 
dats composant  sans  nul  doute  les 
troupes  légères,  portant  de  la  main  gau- 
che un  petit  bouclier  rond ,  de  la  droite 
la  harpe,  ou  sabre  recourbé  garni 
d'un  manche;  leur  tête  était  couverte 
d'un  casque  en  cuir  ou  en  métal  diver- 
sement orné  à  son  sommet  ;  3°  les  ar- 
chers proprement  dits,  habillés  de 
longues  tuniques,  portaient  un  arc 
triangulaire  de  grande  dimension  et 
un  énorme  carquois  sur  l'épaule. 

Dans  les  marches  de  l'armée ,  les 
chars  de  guerre  étaient  à  l'avant ,  à 
l'arrière  et  sur  les  flancs  ;  au  centre , 
les  fantassins  pesamment  armés , 
protégés  par  leur  grand  bouclier;  et 
ies  troupes  légères  à  l'avant-garde  et 
sur  tous  les  points  menacés. 

Un  chef  militaire  a  fait  orner  son  tom- 
beau de  tous  les  instruments  de  sa  pro- 
fession ;  ce  tombeau  a  été  étudiépar  des 
voyageurs  modernes ,  qui  ont  eu  la  sa- 
tisfaction d'y  reconnaître  un  arsenal 
antique  tout  entier  :  plusieurs  faisceaux 
de  longues  piques,  des  casques  de 
formes  différentes  et  diversement  or- 
nés d'inscrustations  en  métaux  ou  en 
matières  précieuses;  des  poignards 
longs  et  droits  dans  leur  fourreau  et 
non  moms  ornés;  des  carquois  de  plu- 


sieurs substances  solides  en  forme  de 
gaines ,  et  fermés  avec  un  couvercle 
orné  d'une  tête  de  lion  dorée;  des 
fouets,  des  cravaches  de  combat  de 
formes  assez  différentes  ;  enfin ,  de 
belles  côtes  de  mailles  en  métaux  assor- 
tis. Ces  curieux  objets  militaires  peints 
dans  ce  tombeau  représentent  sans 
nul  doute  des  objets  d'armement  à 
l'usage  de  l'armée  dans  l'antique 
Egypte. 

Chaque  corps  avait  aussi  son  en- 
seigne ,  et  c'est  dans  ce  même  tombeau 
qu'on  a  retrouvé  plusieurs  types  de  ces 
signaux  égyptiens;  ils  étaient  placés  à 
l'extrémité  d'une  grande  hampe  qui , 
par  son  élévation ,  les  rendait  visibles 
a  tous  les  yeux.  Les  enseignes  étaient, 
comme  on  devait  le  penser,  empruntées 
à  la  religion.  Les  unes  consistaient 
dans  la  coiffure  même  et  les  insignes 
caractéristiques  des  divinités  représen- 
tées sous  forme  humaine ,  telles  que 
Ammon,  Phtha,  Osiris  ou  Isis;  d'au- 
tres substituaient  aux  traits  humains 
du  dieu  ou  de  la  déesse,  la  tête  de  l'a- 
nimal qui  était  son  emblème  vivant, 
tel  que  l'épervier,  le  lion,  et  quelque- 
fois même  la  figure  complète  de  ce 
symbole  ,  comme  l'ibis  et  le  schacal. 

Avec  les  ressources  d'une  population 
militaire  aussi  nombreuse,  et  le  perfec- 
tionnement successif  qu'elle  acquit 
dans  l'art  de  la  guerre,  par  l'étude 
et  par  la  pratique ,  l'Egypte  était  en  ce 
pomt  aussi  avancée  qu'ait  pu  l'être  toute 
autre  nation  ancienne  ou  moderne, 
tant  que  l'usage  des  armes  à  feu  fut 
inconnu;  et  ceux  qui,  d'après  une 
opinion  irréfléchie ,  élisent  et  répètent 
que  la  nation  égyptienne  ne  fut  pas  guer- 
rière ,  parce  qu'ayant  plutôt  étendu  sa 
domination  par  des  colonies  que  par 
des  conquêtes ,  elle  n'eut  pas  l'avan- 
tage d'aguerrir  ses  soldats  par  les  ba- 
tailles ;  ceux-là  n'ont  point  étudié  les 
monuments  où  sont  retracés  en  un 
nombre  infini  d'actions  les  faits  mili- 
taires de  l'antique  histoire  de  l'Egypte. 
Nous  avons  déjà  dit  qu'environnée  de 
peuplades  nombreuses,  elle  dut  être 
habituellement  sous  les  armes  pour  dé- 
fendre ses  richesses  et  sa  civilisation 
contre  leurs  entreprises ,  et  qu'obligée 


EGYPTE, 


151 


parfois  de  poursuivre  les  conséquences 
de  ses  victoires  pour  se  garantir  contre 
de  nouvelles  invasions,  elle  porta  ses 
armes  très-loin  au-delà  des  frontières 
de  l'Egypte ,  vers  l'est  et  le  midi.  Ses 
armées  combattaient  en  rase  campa- 
gne, dans  les  bois  et  les  défilés,  pas- 
saient les  rivières ,  assiégeaient  les 
villes  et  les  forteresses,  les  réduisaient 
par  la  tortue  et  le  bélier ,  ou  par  l'es- 
calade; et  elles  ajoutaient  à  leur  force 
et  à  leur  courage  le  secours  de  ma- 
chines diverses ,  offensives  et  défensi- 
ves ,  et  dont  quelques-unes  lançaient 
vivement ,  et  a  une  grande  distance  , 
un  certain  nombre  à  la  fois  de  flèches 
du  de  javelots, 

A  tous  ces  détails  il  serait  peut-être 
possible  d'en  ajouter  quelques  autres, 
non  moins  minutieux,  et  déduits  de 
l'examen  attentif  des  scènes  militaires 
dont  les  monuments  nous  présentent 
l'aspect  infiniment  varié;  cette  nomen- 
clature aurait  sans  doute  son  mérite  ' 
archéologique  :  mais  il  nous  est  permis 
d'espérer  que  l'intérêt  et  la  satisfaction 
des  lecteurs  seront  plus  sûrement  exci- 
tés par  des  descriptions  exactes  de 
l'ensemble  de  ces  scènes  éminemment 
historiques  dont  on  a  décoré  les  grands 
monuments  de  l'Egypte  ;  de  ces  com- 
positions immenses  qui  méritent  à  tant 
de  titres  la  dénomination  de  tableaux 
homériques ,  d'oeuvres  de  la  sculpture 
héroïque ,  parce  qu'ils  sont  pleins  de 
ce  feu  et  de  ce  désordre  sublime  qui 
nous  entraînent  si  fort  à  la  lecture  des 
batailles  de  l'Iliade.  On  l'a  déjà  remar- 
qué :  chaque  groupe  de  ces  vastes 
compositions,  considéré  à  part,  sera 
jugé  certainement  défectueux  dans  quel- 
ques points  relatifs  à  la  perspective, 
ou  à  ses  proportions ,  comparativement 
aux  parties  voisines  ;  mais  ces  défauts 
de  détail  sont  rachetés,  et  au-delà, 
par  l'effet  des  masses  ;  c'est,  on  peut 
le  dire ,  comme  les  plus  beaux  vases 
grecs  peints ,  représentant  des  com- 
bats ,  qui  pèchent  aussi,  si  péché  il  y 
a,  sous  les  mêmes  rapports  que  les  bas- 
reliefs  égyptiens. 

Des  scènes  de  cet  ordre  ont  été  ob- 
servées sur  tous  les  grands  monuments 
de  l'Egypte ,  elle  appartiennent  à  des 


époques  diverses ,  et  l'on  peut  classer 
parmi  les  plus  modernes ,  la  commé- 
moraison  des  campagnes  du  roi  Séson- 
chis,  sculptées  sur  une  partie  du  palais 
de  Karnac  à  Thèbes.  On  y  voit  ce  roi, 
traînant  enchaînés  aux  pieds  de  la  tri- 
nité  thébaine,  les  chefs  de  plus  de  trente 
nations  vaincues ,  parmi  lesquelles  fi- 
gure très -distinctement  loudahama- 
lek ,  le  royaume  de  Juda  ou  des  Juifs 
personnifié  ;  et  la  Bible  rapporte ,  au 
chapitre  14  du  III"  livre  des  Rois ,  que 
le  pharaon  Sésonchis,  nommé  Sches- 
chonk  par  les  Égyptiens ,  et  par  la  Bible 
Sèsac  ou  Schéschôk  ,  prit  Jérusalem 
dans  la  5'  année  du  règne  de  Roboam  : 
c'est  cette  même  victoire  de  Sésonchis 
qui  est  représentée  dans  les  bas-reliefs 
de  Karnac;  et  d'après  la  fidélité  de  phy- 
sionomie que  les  Égyptiens  apportaient 
dans  la  représentation  des  peuples  étran- 
gers ,  cette  figure  du  royaume  de  Juda 
f)eutêtre  considérée  comme  un  type  de 
a  physionomie  du  peuple  juif  au  X' 
siècle  avant  l'ère  chrétienne ,  et  peut- 
être  comme  un  portrait  de  Roboam  lui- 
même. 

Sésostris  régnait  six  siècles  avant 
le  vainqueur  de  Juda  ;  les  vastes  parois 
de  la  grande  salle  du  temple  d'ibsam- 
boul  sont  couvertes  des  représentations 
qui  rendent  témoignage  des  nombreu- 
ses victoires  de  ce  prmce  illustre,  en 
Asie  et  en  Afrique  ;  en  voici  un  abrégé 
pris  sur  une  partie  de  ce  grand  temple 
(  ou  spéos  ,  temple  creusé  dans  la. 
montagne)  : 

1"  tableau.  Rhamsès- le -Grand  est 
sur  son  char,  les  chevaux  sont  lancés 
au  grand  galop  ;  il  est  suivi  de  trois  de 
ses  fils  montés  aussi  sur  des  chars  de 
guerre  ;  il  met  en  fuite  une  armée  as- 
syrienne et  assiège  une  place  forte. 

2'.  Le  roi  à  pied ,  venant  de  terras- 
ser un  chef  ennemi ,  et  en  perçant  un 
second  d'un  céup  de  lance.  Ce  groupe 
est  d'un  dessin  et  d'une  composition 
admirables. 

3^.  Le  roi  est  assis  au  milieu  des 
chefs  de  l'armée  ;  on  vient  lui  annon- 
cer que  les  ennemis  s'avancent  pour 
l'attaquer.  On  prépare  le  char  du  roi , 
et  des  serviteurs  modèrent  l'ardeur  des 
chevaux  ,  qui  sont  dessinés  ,  ici  comsie 


152 


L'UNIVERS. 


ailleurs,  dans  la  perfection.  Plus  loin  se 
voit  l'attaque  des  ennemis ,  montés  sur 
des  chars  de  guerre  et  combattant 
sans  ordre  une  ligne  de  chars  égyptiens 
méthodiquement  rangés.  Cette  partie 
du  tableau  est  pleine  de  mouvement  et 
d'action  :  c'est  comparable  à  la  plus 
belle  bataille  peinte  sur  les  vases  grecs, 
que  ces  tableaux  nous  rappellent  invo- 
lontairement. 

4*.  Le  triomphe  du  roi  et  sa  ren- 
trée solennelle  (a  Thèbes ,  sans  doute), 
debout  sur  un  char  superbe,  traîné 
par  des  chevaux  marchant  au  pas  et 
richement  caparaçonnés.  Devant  le 
char ,  sont  deux  rangs  de  prisonniers 
africains ,  les  uns  de  race  nègre  et  les 
autres  de  race  barabra ,  formant  des 
groupes  parfaitement  dessinés ,  pleins 
d'effet  et  de  mouvement. 

5"  et  6*.  Le  roi  faisant  hommage  de 
captifs  de  diverses  nations  aux  aieux 
de  Thèbes  et  à  ceux  d'Ibsamboul. 

Des  monuments  de  la  gloire  du 
père  de  Sésostris  existent  aussi  dans 
un  autre  lieu  de  la  Nubie.  Champol- 
lion  le  jeune,  qui  l'a  explorée  au  mois 
de  janvier  1828,  en  donne  la  descrip- 
tion en  ces  termes  : 

«  Près  de  Kalabschi  est  l'intéres- 
sant monument  de  Bet-Oually,  qui 
nous  a  pris  les  journées  des  28 ,  29  , 
30  et  31  janvier  jusqu'à  midi.  Là  mes 
yeux  se  «ont  consolés  des  sculptures 
barbares  du  temple  de  Kalabschi , 
qu'on  a  faites  riches  parce  qu'on  ne 
savait  plus  les  faire  belles,  en  contem- 
plant les  bas-reliefs  historiques  qui 
décorent  ce  spéos ,  d'un  fort  beau  style 
et  dont  nous  avons  des  copies  com- 
plètes. Ces  tableaux  sont  relatifs  aux 
campagnes  contre  les  Arabes  et  des 
peuples  africains ,  les  Kouschi  (  les 
Éthiopiens),  et  les  Schari  qui  sont 
probablement  les  Bischari  d'aujour- 
d'hui; campagnes  de  Sésostris  dans 
sa  jeunesse  et  du  vivant  de  son  père , 
comme  le  dit  expressément  Diodore 
de  Sicile  qui,  à  cette  époque,  lui  fait 
soumettre  en  effet  les  Arabes  et  pres- 
que toute  la  Libye. 

«  Le  roi  Rhamsès ,  père  de  Sésos- 
tris ,  est  assis  sur  son  trône  dans  un 
iiaos,  et   son  fils,   en   costume  de 


prince,   lui  présente   un  groupe  de 

[)risonniers  arabes  asiatiques.  Plus 
oin ,  le  pharaon  est  représenté  comme 
vainqueur ,  frappant  lui  -  même  un 
homme  de  cette  nation,  en  même 
temps  que  le  prince  (  Sésostris  )  lui 
présente  les  chefs  militaires  et  une 
loule  de  prisonniers.  Le  roi ,  sur  son 
char ,  poursuit  les  Arabes ,  et  son  fils 
frappe  de  sa  hache  les  portes  d'une 
ville  assiégée;  le  roi  foule  aux  pieds 
les  Arabes  vaincus,  dont  une  longue 
file  lui  sont  amenés  captifs  par  le 
prince  son  fils  :  tels  sont  les  tableaux 
historiques  décorant  la  paroi  de  gau- 
che de  ce  qui  formait  la  salle  princi- 
pale du  monument,  en  supposant 
que  cette  portion  du  spéos  ait  jamais 
été  couverte, 

«  La  paroi  de  droite  présente  les 
détails  de  la  campagne  contre  les 
Éthiopiens,  les  Bischari  et  des  Nè- 
gres. Dans  le  premier  tableau  ,  d'une 
grande  étendue,  on  voit  les  Barbares 
en  pleine  déroute,  se  réfugiant  dans 
leurs  forêts,  sur  les  montagnes,  ou 
dans  les  marécages.  Ce  second  ta- 
bleau ,  qui  couvre  le  reste  de  cette 
paroi ,  représente  le  roi  assis  dans  un 
naos  et  accueillant ,  avec  un  geste  de 
la  main ,  son  fils  aîné  ( Sésostris) ,  qui 
lui  présente,  l"  un  prince  éthiopien 
nommé  Aménémoph  fils  de  Poëri, 
soutenu  par  deux  de  ses  enfants ,  dont 
l'un  lui  offre  une  coupe  comme  pour 
lui  donner  la  force  d'arriver  au 
pied  du  trône  du  père  de  son  vain- 
queur; 2°  des  chefs  militaires  égyp- 
tiens ;  3'  des  tables  et  des  buffets  cou- 
verts de  chaînes  d'or  et  avec  elles  des 
peaux  de  panthère  ;  des  sachets  ren- 
fermant de  l'or  en  poudre ,  des  troncs 
de  bois  d'ébène,  des  dents  d'éléphant, 
des  plumes  d'autruche,  des  faisceaux 
d'arcs  et  de  flèches ,  des  meubles  pré- 
cieux et  toutes  sortes  de  butin  pris 
sur  l'ennemi  ou  imposé  par  la  con- 
quête; 4°  à  la  suite  de  ces  richesses,  jj 
marchent  quelques  Bischaris  prison- 
niers, hommes  et  femmes,  l'une  de 
celles-ci  portant  d£ux  enfants  sur  ses 
épaules  et  dans  uae  espèce  de  couffe , 
suivent  des  individus  conduisant  au 
roi  des  animaux  vivants ,  les  plus  eu- 


EGYPTE. 


rieux  de  l'intérieur  de  l'Afrique,  le 
lion ,  la  panthère  ,  l'autruche ,  des 
singes  et  la  girafe ,  parfaitement  des- 
sinés ,  etc. ,  etc.  On  reconnaîtra  là , 
j'espère,  la  campagne  de  Sésostris 
contre  les  Éthiopiens,  lesquels  il  força, 
selon  Diodore  de  Sicile  encore,  'de 
payer  à  l'Egypte  un  trihut  annuel  en 
or,  en  ébènê  et  eu  dents  d'éléphant. 
Les  autres  sculptures  du  spéos  sont 
toutes  religieuses,  et  de  nombreuses 
inscriptions  contemporaines  de  ces 
précieuses  représentations  militaires 
les  accompagnent  et  en  expliquent  les 
sujets.» 

Le  spéos  de  Silsilis ,  commencé  par 
le  roi  Horus,  delà  XVIII'  dynastie, 
en  fournit  plusieurs  autres  exemples. 
Cette  belle  excavation  devait  être  d'a- 
bord un  temple  dédié  à  Ammon- 
Ra,  ensuite  au  dieulNil,  divinité  du 
lieu,  et  au  dieu  Sevek  (Saturne  à  tête 
de  crocodile),  divinité  principale  du 
nome  Ombite,  auquel  appartenait  Sil- 
silis. C'est  dans  cette  intention  qu'ont 
été  exécutés ,  sous  le  règne  d'Horus , 
les  sculptures  et  les  inscriptions  de  la 
porte  principale,  tous  les  bas-reliefs 
du  sanctuaire,  et  quelques-uns  de  ceux 
qui  décorent  une  longue  et  belle  ga- 
lerie transversale  qui  précède  ce  sanc- 
tuaire. 

Cette  galerie,  très-étendue,  forme 
un  véritable  musée  historique.  Une 
de  ses  parois  est  tapissée  dans  toute 
sa  longueur  de  deux  rangées  de  gran- 
des stèles  ou  de  bas-reliefs  sculptés 
sur  le  roc,  et,  pour  la  plupart,  d'é- 
poques diverses;  des  monuments  sem- 
blables décorent  les  intervalles  des 
cinq  portes  qui  donnent  entrée  dans 
ce  curieux  muséum. 

Les  plus  anciens  bas-reliefs,  ceux 
du  roi  Horus,  occupent  une  portion 
de  la  paroi  ouest  :  le  Pharaon  y  est 
représenté  debout,  la  hache  d'aVmes 
sur  l'épaule,  recevant  d'Ammon-Ra 
l'emblème  de  la  vie  divine  et  le  don 
de  subjuguer  le  nord  et  de  vaincre  le 
midi.  Au-dessous  sont  des  Éthiopiens, 
les  uns  renversés ,  d'autres  levant  des 
mains  suppliantes  devant  un  chef 
égyptien  qui  leur  reproche,  dans  la 
légende ,  d'avoir  fermé  leur  cœur  à  la 


prudence  et  de  n'avoir  pas  écouté 
lorsqu'on  leur  disait  :  «  Voicj  que  le 
lion  s'approche  de  la  terre  d'Ethiopie 
(  Kousch  ).  »  Ce  lion  -  là  était  le  roi 
Horus  qui  fit  la  conquête  de  l'Ethiopie 
et  dont  le  triomphe  est  retracé  sur  les 
bas-reliefs  suivants. 

Le  roi  vainqueur  est  porté  par  des 
chefs  militaires  sur  un  riche  palan- 
quin ,  accompagné  de  flabellifères.  Des 
serviteurs  préparent  le  chemin  que  le 
cortège  doit  parcourir  ;  à  la  suite  du 
Pharaon  viennent  des  guerriers  con- 
duisant des  chefs  captifs;  d'autres 
soldats ,  le  bouclier  sur  l'épaule ,  sont 
en  marche ,  précédés  d'un  trompette  ; 
un  groupe  de  fonctionnaires  égyp- 
tiens ,  sacerdotaux  et  civils ,  reçoit  le 
roi  et  lui  rend  des  hommages. 

La  légende  hiéroglyphique  de  ce  ta- 
bleau exprime  ce  qui  suit  :  «  Le  dieu 
gracieux  revient  (  en  Egypte  ) ,  porté 
par  les  chefs  de  tous  les  pays  (les  No- 
mes )  ;  son  arc  est  dans  sa  main 
comme  celui  de  Mandou ,  le  divin  sei- 
gneur de  l'Egypte  ;  c'est  le  roi  direc- 
teur des  vigilants  ,  qui  conduit  (  cap- 
tifs) les  chefs  de  la  terre  de  Kousch 
(l'Ethiopie),  race  perverse;  ce  roi 
directeur  des  inondes,  approuvé  par 
Phré,  fils  du  soleil  et  de  sa  race,  le 
serviteur  d'Ammon ,  Hôrus,  le  vivifi- 
cateur.  Le  nom  de  sa  majesté  s'est 
fait  connaître  dans  la  terre  d'Ethiopie 
que  le  roi  a  châtiée  conformément  aux 
paroles  que  lui  avait  adressées  son 
père  Ammon.  » 

Un  autre  bas -relief  représente  la 
conduite,  par  les  soldats,  des  prison- 
niers du  commun  en  fort  grand  nom- 
bre ;  leur  légende  exprime  les  paroles 
suivantes  quMls  sont  censés  prononcer 
dans  leur  humiliation  :  «  O  toi  ven- 
geur! roi  de  la  terre  de  Kémé  (l'E- 
gypte), soleil  de  Niphaïat  (  les  peuples 
libyens),  ton  nom  est  grand  dans  la 
terre  de  Kousch  (l'Ethiopie),  dont 
tu  as  foulé  les  signes  royaux  sous  tes 
pieds  !  » 

Mais  c'est  à  Thèbes,  la  ville  des 
merveilles ,  que  ces  tableaux  militai- 
res sont  surtout  exécutés  sur  de  vas- 
tes proportions.  Au  Memnonium,  ou 
plutôt    au    Rhamesséuni ,    élevé   par 


154 


L'UNIVERS. 


Rhamsès-Sésostris ,  au  grand  dieu  de 
Thèbes  Ammon-Ra,  les  tableaux  mi- 
litaires, relatifs  aux  conquêtes  du  roi, 
couvrent  les  faces  des  deux  massifs 
du  pylône  sur  la  première  cour  du 
palais;  ils  sont  visibles  en  assez  grande 
partie,  parce  que  l'éboulement  des 
portions  supérieurs  du  pylône  a  eu 
lieu  du  côté  opposé.  Ces  scènes  mili- 
taires offrent  la  plus  grande  analogie 
avec  cehes  qui  sont  sculptées  dans 
l'intérieur  du  temple  d'Ibsamboul  et 
sur  le  pylône  de  Louqsor,  qui  font 
partie  du  Rhamesséum  oriental  de  Thè- 
bes. Les  inscriptions  sont  semblables , 
et  tous  ces  bas-reliefs  se  rapportent 
évidemment  à  une  même  campagne 
contre  des  peuples  asiatiques  qu'on  ne 
peut,  d'après  leur  physionomie  et  d'a- 
près leur  costume,  chercher  ailleurs 
que  dans  cette  vaste  contrée  sise  en- 
tre  le  Tigre  et  l'Euphrate  d'un  côté, 
rOxus  et  rindus  de  l'autre ,  contrée 
que  nous  appelons  assez  vaguement 
la  Perse.  Cette  nation,  ou  plutôt  le 
pays  qu'elle  habitait,  se  nommait 
Cnto,  Chéto,  Schéto  ou  Schto.  Les 
Égyptiens  désignèrent  ces  peuples  en- 
nemis sous  la  dénomination  de  laplaie 
de  Schéto,  de  la  même  manière  que 
l'Ethiopie  est  toujours  appelée  la  mau- 
vaise race  de  Kousch,  et  tout  porte  à 
croire  fermement  que  c'est  de  peuples 
du  nord-est  de  la  Perse,  des  Bac- 
triens ,  ou  Scythes-Bactriens,  qu'il  s'a- 
git ici. 

On  a  sculpté  sur  le  massif  de  droite 
la  réception  des  ambassadeurs  scytho- 
bactriens  dans  le  camp  du  roi  ;  ils 
sont  admis  en  la  présence  de  Rham- 
sès,  qui  leur  adresse  des  reproches;  les 
soldats,  dispersés  dans  le  camp,  se 
reposent  ou  préparent  leurs  armes, 
et  donnent  des  soins  aux  bagages  ;  en 
avant  du  camp,  deux  Égyptiens  admi- 
nistrent la  bastonnade  a  deux  prison- 
niers ennemis ,  afln ,  porte  la  légende 
hiéroglyphique,  de  leur  faire  dire  ce 
que  fait  la  plaie  de  Schéto.  Au  bas 
du  tableau,  est  l'armée  égyptienne  en 
marche,  et  à  l'une  des  extrémités  se 
voit  un  engagement  entre  les  chars  des 
deux  nations. 

La  partie  gauche  de  ce  massif  offre 


l'image  d'une  série  de  forteresses,  des- 
quelles sortent  des  Égyptiens  emme- 
nant des  captifs  :  les  légendes  sculp- 
tées sur  les  murs  de  chacune  d'elles 
donnent  leur  nom,  et  apprennent  que 
Rhamsès- le- Grand  les  a  prises  de 
vive  force,  la  huitième  année  de  son 
règne. 

Près  de  là  on  trouve  un  grand  ta- 
bleau de  guerre ,  mais  qui  se  partage 
en  deux  parties  principales  :  dans  une 
vaste  plaine ,  le  roi  Rhamsès  vient  de 
vaincre  les  Schéto,  qu'il  a  mis  en  pleine 
déroute.  Deux  princes  sont  à  la  pour- 
suite de  l'ennemi  ;  ces  fils  du  roi  se 
nomment  Mandouhi  Schopsh  et  Schat- 
hemkémé  :  c'étaient  le  4*  et  le  5*  des 
enfants  de  Rhamsès.  Les  vaincus  sont  . 
encore  des  peuples  de  Schéto  (des  | 
Bactriens.?);  ils  se  dirigent  vers  une  I 
ville  placée  à  l'extrémité  droite  du  ' 
tableau,  où  s'ouvre  une  nouvelle  scène. 
Quatre  autres  fils  du  conquérant,  les 
7*,  8",  9*  et  10'  de  ses  enfants,  appelé  j 
Méïamoun,  Amenhemwa,  Noubtei  et 
Setpanré,  sont  établis  sous  les  murs 
de  la  place  ;  les  assiégés  opposent  une 
vigoureuse  résistance;  mais  déjà  les 
Égyptiens  ont  dressé  les  échelles ,  et 
les  murailles  vont  être  escaladées.  Une 
fracture  a  malheureusement  fait  dis- 
paraître la  première  partie  du  nom 
de  la  ville  assiégée  :  il  finissait  par.... 
apouro. 

Quelquefois  les  représentations  des 
hauts  faits  militaires  des  rois  égyp- 
tiens s'exprimaient  erablématique- 
ment  ;  c'était  comme  des  trophées  éle- 
vés à  leur  gloire ,  et  pour  ainsi  dire 
consacrés  par  la  religion.  Aussi  dans 
le  vaste  édifice  de  Medinet-Habou, 
qui  est  à  la  fois  un  temple  et  un  palais, 
on  remarque  dans  l'intérieur  de  la 
petite  cour  deux  massifs  de  pylônes 
ornés ,  ainsi  que  les  constructions  qui 
les  unissent  au  grand  pavillon,  de  fri- 
ses anaglyphiques  portant  la  légende 
du  fondateur  Rhamsès-Méïamoun ,  et 
de  bas -reliefs  d'un  grand  intérêt, 
parce  qu'ils  ont  trait  aux  conquêtes  de 
ce  Pharaon. 

La  face  antérieure  du  massif  de 
droite  est  presque  entièrement  occupée 
par  une  ngure  colossale  du  conque- 


EGYPTE.  155 


rant  levant  sa  hache  d'armes  sur  un 
groupe  de  prisonniers  barbus  dont  sa 
main  gauche  saisit  les  chevelures  ;  le 
dieu  Amon-Ra,  d'une  stature  tout 
aussi  colossale,  présente  au  vainqueur 
la  harpe  divine  en  disant  :  «  Prends 
cette  arme ,  mon  fils  chéri ,  et  frappe 
les  chefs  des  contrées  étrangères  !  » 

Le  soubassement  de  ce  vaste  tableau 
est  composé  des  chefs  des  peuples 
soumis  par  Rhamsès-Méïamoun ,  age- 
nouillés ,  les  bras  attachés  derrière  le 
dos  par  des  liens  qui,  terminés  par 
une  houppe  de  papyrus  ou  une  fleur  de 
lotus,  indiquent  si  le  personnage  est 
un  Asiatique  ou  un  Africain. 

Ces  chets  captifs,  dont  les  costumes 
et  les  physionomies  sont  très-variés, 
offrent,  avec  toute  vérité,  les  traits 
du  visage  et  les  vêtements  particuliers 
à  chacune  des  nations  qu'ils  représen- 
tent :  des  légendes  hiéroglyphiques 
donnent  successivement  le  nom  de 
chaque  peuple.  Deux  ont  entièrement 
disparu  ;  celles  qui  subsistent ,  au 
nombre  de  cinq,  annoncent  : 

Le  chef  du  pays  de 
Kouschj,  mauvaise 
race  (  l'Ethiopie) , 

Le  chef  du  pays  de   \  en  Afrique  ; 
Térosis , 

Le  chef  du  pays  de 
Toroao , 
et 

Le  chef  du  pays  de 
Robou , 

Le  chef  du  pays  de 
Moschauscn ,  / 

Un  tableau  et  un  soubassement  ana- 
logues décorent  la  face  antérieure  du 
massif  de  gauche  ;  mais  ici  tous  les 
captifs  sont  des  chefs  asiatiques  :  on 
les  a  rangés  dans  l'ordre  suivant  : 

Le  chef  de  la  mauvaise  race  du  pays 
de  Schéto  ou  Chéta  ; 

Le  chef  de  la  mauvaise  race  du  pays 
d'Aumôr  ; 

Le  grand  du  pays  de  Fekkaro  ; 

Le  grand  du  pays  de  Schairotana, 
contrée  maritime; 

Le  grand  du  pays  de  Scha (le 

reste  est  détruit). 

Le  grand  du  pays  de  Touirscha , 
contrée  maritime; 


en  Asie. 


Le   grand  du  pays  de  Pa (le 

reste  est  détruit). 

Sur  l'épaisseur  du  massif  de  gauche, 
Rhamsès-Méïamoun  casqué,  le  carquois 
sur  l'épaule ,  conduit  des  groupes  de 
prisonniers  de  guerre  aux  pieds  d'A- 
mon-Ra.  Le  dieu  dit  au  conquérant  • 
«  Va  !  empare-toi  des  contrées  ;  sou- 
mets leurs  places  fortes,  et  amène 
leurs  chefs  en  esclavage.  » 

Un  peu  plus  loin  s'offre  le  premier 
pylône  du  grand  et  magnifique  palais 
du  même  Pharaon  Rhamsès-Méïa- 
moun. Tout  y  prend  des  proportions 
colossales.  Les  faces  extérieures  des 
deux  énormes  massifs  du  premier  py- 
lône, entièrement  couvertes  de  sculp- 
tures, rappellent  les  exploits  du  fon- 
dateur de  l'édifice,  non-seulement  par 
des  tableaux  d'un  sens  vague  et  géné- 
ral, mais  encore  par  les  images  et  les 
noms  des  peuples  vaincus,  par  celles 
du  conquérant  et  de  la  divinité  pro- 
tectrice qui  lui  donne  la  victoire.  On 
voit  sur  le  massif  de  gauche,  le  dieu 
Phtah-Socharis  livrant  à  Rhamsès- 
Méïamoun  treize  contrées  asiatiques , 
dont  les  noms,  conservés  pour  la  plu- 
part, ont  été  sculptés  dans  des  cartels 
servant  comme  de  boucliers  aux  peu- 
ples enchaînés.  Une  longue  inscription, 
dont  les  onze  premières  lignes  sont 
assez  bien  conservées,  nous  apprend 
aue  ces  conquêtes  eurent  lieu  dans  la 
ûouzième  année  du  règne  de  ce  Pha- 
raon. 

Dans  le  grand  tableau  du  massif  de 
droite,  le  dieu  Amon-Ra,  sous  la  forme 
de  Phré  hiéracocéphale,  donne  la  harpe 
au  belliqueux  Rhamsès  pour  frapper 
vingt- neuf  peuples  du  nord  ou  du 
midi  ;  dix-neuf  noms  de  contrées  ou 
de  villes  subsistent  encore  :  le  reste 
a  été  détruit  pour  appuyer  contre  le 
pylône  des  masures  modernes.  Le  roi 
des  dieux  adresse  à  Méïamoun  un  long 
discours  ;  voici  le  contenu  des  dix 
premières  colonnes  :  «  Amon-Ra  a 
«  dit  :  Mon  fils,  mon  germe  chéri, 
«  maître  du  monde,  soleil  gardien  de 
«  justice,  ami  d'Ammon,  toute  force 
«  t'appartient  sur  la  terre  entière  ;  les 
«  nations  du  septentrion  et  du  midi 
«  sont  abattues  sous  tes  pieds  ;  je  te 


156 


L'UWIVERS. 


«  livre  les  chefs  des  contrées  méridio- 
«  nales  ;  conduis-les  en  captivité ,  et 
«  leurs  enfants  à  leur  suite  ;  dispose 
«  de  tous  les  biens  existant  dans  leur 
«  pays  :  laisse  respirer  ceux  d'entre  eux 
«  qui  voudront  se  soumettre,  et  punis 
«  ceux  dont  le  cœur  est  contre  toi. 
«  Je  t'ai  livré  aussi  le  Nord ....  (lacune)  ; 
«  la  Terre-Rouge  (l'Arabie)  est  sous  tes 
«  sandales,  etc.,  etc.» 

Une  grande  stèle,  mais  très-fruste, 
constate  que  ces  conquêtes  eurent  lieu 
la  onzième  année  du  règne  du  roi. 

C'est  à  la  même  année  du  règne  de 
Rhamsès-Méïanioun  que  se  rapportent 
les  sculptures  des  massifs  du  premier 
pylône  du  côté  de  la  cour.  Il  s'agit  ici 
d'une  campagne  contre  les  peuples 
«•isiatiques  nommés  Moschausch. 

Au  fond  de  cette  première  cour 
s'élève  un  second  pylône,  décoré  de 
ligures  colossales  sculptées,  comme 
partout  ailleurs,  de  relief  dans  le  creux; 
celles-ci  rappellent  les  triomphes  de 
R.hamsès-Méïamoun,  dans  la  neuvième 
année  de  son  règne.  Le  roi,  la  tête 
surmontée  des  insignes  du  fils  aîné 
d'Ammon ,  entre  dans  le  temple  d'A- 
inon-Ra  et  de  la  déesse  Mouth ,  con- 
duisant trois  colonnes  de  prisonniers 
de  guerre,  imberbes  et  enchaînés  dans 
diverses  positions  :  ces  nations,  appar- 
tenant à  une  même  race ,  sont  nom- 
mées Schakalascha,  Taônaou  et  Pou- 
rosato.  Plusieurs  voyageurs,  examinant 
les  physionomies  et  le  costume  de  ces 
captifs,  ont  cru  reconnaître  en  eux  des 
peuples  hindous.  Sur  le  massif  de 
droite  de  ce  pylône,  existait  une  énorme 
inscription ,  aujourd'hui  détruite  aux 
trois  quarts  par  des  fractures  et  des 
excavations.  On  voit,  par  ce  qui  en 
subsiste  encore,  qu'elle  était  relative 
à  l'expédition  contre  les  Schakalascha, 
les  Fekkaro,  les  Pourosato,  les  Taônou 
et  les  Ouschascha.  Il  y  est  aussi  ques- 
tion des  contrées  d' Aumôr  et  d'Orcksa, 
ainsi  que  d'une  bataille  navale. 

Une  magnifique  porte  en  granit  rose 
unit  les  deux  massifs  du  second  pylône. 
J)es  tableaux  d'adoration  aux  diverses 
formes  d'Amon-Ra  et  de  Phtha  en 
décorent  les  jambages,  au  bas  desquels 
on  lit  deux  inscriptions  dédicatoires 


attestant  que  Rhamsès-Méïamoun  a 
consacré  cette  grande  porte  en  belle 
pierre  de  granit  a  son  père  Amon-Ra  , 
et  qu'enfin  les  battants  ont  été  si  riche- 
ment ornés  de  métaux  précieux , 
qu'Ammon  lui-même  se  réjouit  en  les 
contemplant. 

On  se  trouve ,  après  avoir  franchi 
cette  porte ,  dans  la  seconde  cour  du 
palais,  oîi  la  grandeur  pharaonique  se 
montre  dans  tout  son  éclat  :  la  vue 
seule  peut  donner  une  idée  du  majes- 
tueux effet  de  ce  péristyle,  soutenu  à 
l'est  et  à  l'ouest  par  d'énormes  colon- 
nades, au  nord  par  des  piliers  contre 
lesquels  s'appuient  des  cariatides ,  et 
derrière  lesquels  se  montre  une  seconde 
colonnade.  Tout  est  chargé  de  sculptu- 
res revêtues  de  couleurs  très-brillantes 
encore  :  et  c'est  là  qu'il  faut  envoyer, 
pour  les  convertir,  les  ennemis  systé- 
matiques de  l'architecture  peinte. 

Les  parois  des  quatre  galeries  de 
cette  cour  conservent  toutes  leurs  dé- 
corations :  de  grands  et  vastes  tableaux 
sculptés  et  peints  appellent  de  toute 
part  la  curiosité  des  voyageurs.  L'œil 
se  repose  sur  le  bel  azur  des  plafonds 
ornés  d'étoiles  de  couleur  jaune  doré  ; 
mais  l'importance  et  la  variété  des  scè- 
nes reproduites  par  le  ciseau  absorbent 
bientôt  toute  l'attention. 

Quatre  tableaux,  formant  le  registre 
inférieur  de  la  galerie  de  l'est,  côté 
gauche,  et  une  partie  de  la  galerie 
sud ,  retracent  les  principales  circon- 
stances d'une  guerre  de  Rhamsès- 
Méiamoun  contre  des  peuples  asiati- 
ques nommés  Robou,  teint  clair,  nez 
aquilin,  longue  barbe,  couverts  d'une 
grande  tunique  et  d'un  surtout  trans- 
versalement rayé  bleu  et  blanc  :  ce 
costume  est  tout-à-fait  analogue  à  ce- 
lui des  Assyriens  et  des  Mèdes  figurés 
sur  les  cylindres  dits  babyloniens  ou 
persépolitains. 

i"  tableau.  Grande  bataille  :  le 
héros  égyptien,  debout  sur  un  ckir 
lancé  au  galop,  décoche  des  flèches 
contre  une  foule  d'ennemis  fuyant 
dans  le  plus  grand  désordre.  On  aper- 
çoit sur  le  premier  plan  les  chefs 
égyptiens  montés  sur  des  chars,  et 
leurs  soldats  entremêlés  à  des  a>lHés . 


EGYPTE. 


les  Felikaro,  massacrant  tes  Robou 
épouvantés,  ou  les  liant  comme  pri- 
sonniers de  guerre.  Ce  tableau  seul 
contient  plus  de  cent  figures  en  pied, 
sans  compter  les  chevaux. 

2'  tableau.  Les  princes  et  les  chefs 
de  l'armée  égyptienne  conduisent  au 
roi  victorieux  quatre  colonnes  de 
prisonniers  :  des  scribes  comptent  et 
enregistrent  le  nombre  des  mains  droi- 
tes et  des  parties  génitales  coupées 
aux  Robou  morts  sur  le  champ  de  ba- 
taille. L'inscription  porte  textuelle- 
ment :  «  Conduite  des  prisonniers  en 
«  présence  de  sa  majesté  ;  ceux-ci  sont 
»  au  nombre  de  mille;  mains  coupées, 
"  trois  mille;  phallus,  trois  mille.  » 
Le  Pharaon,  aux  pieds  duquel  on  dé- 
pose ces  trophées ,  paisiblement  assis 
sur  son  char,  dont  les  chevaux  sont  re- 
tenus par  des  officiers ,  adresse  une 
allocution  à  ses  guerriers;  il  les  féli- 
rite  de  leur  victoire,  et  prodigue  fort 
naïvement  les  plus  grands  éloges  à  sa 
propre  personne. 

En  dehors  de  ce  curieux  tableau 
existe  une  longue  inscription  malheu- 
reusement fort  endommagée,  et  re- 
lative à  cette  campagne ,  qui  date  de 
l'an  5«  du  règne  de  Rhamsès-Méïa- 
moun. 

3"  tableau.  Le  vainqueur  ,  le  fouet 
en  main  et  guidant  ses  chevaux ,  re- 
tourne ensuite  en  Egypte  ;  des  grou- 
pes de  prisonniers  enchaînés  précè- 
dent son  char;  des  officiers  étendent 
au-dessus  de  la  tête  du  Pharaon  de 
larges  ombrelles;  le  premier  plan  est 
occupé  par  l'armée  égyptienne  divisée 
en  pelotons  marchant  régulièrement 
en  ligne  et  au  pas  ,  selon  les  règles  de 
la  tactique  moderne. 

Enfin  Rhamsès  rentre  triomphant 
dans  Thèbes  (  4"  tableau  )  ;  il  se  pré- 
sente à  pied ,  traînant  à  sa  suite  trois 
colonnes  de  prisonniers,  devant  le 
(emple  d'Amon-Ra  et  de  la  déesse 
Mouth;  le  roi  harangue  les  divinités 
et  en  reçoit  en  réponse  les  assurances 
les  plus  'flatteuses. 

A  côté  de  ces  faits  d'un  intérêt  gé- 
néral ,  retracés  dans  ces  vastes  com- 
positions militaires,  se  trouvent  ex- 
primées des  circonstances  d'une  moin- 


dre importance,  mais  non  pas  moins 
utiles  pour  l'histoire.  Ainsi,  la  femme 
et  la  famille  entière  du  roi  vainqueur 
assistaient  à  son  triomphe;  la  criti- 
que a  retiré  de  ces  représentations  les 
noms  et  l'ordre  de  succession  de  ces 
enfants ,  et  des  données  de  ce  genre 
ont  servi  à  éclaircir  avec  certitude 
plus  d'un  doute  sur  le  rang  des  prin- 
ces qui  composèrent  les  nombreuses 
dynasties  égyptiennes. 

Ainsi ,  sur  la  paroi  du  fond  de  la 
galerie  de  l'ouest  de  la  même  cour,, 
galerie  formée  par  une  double  rangée 
de  piliers  cariatides  et  de  colonnes,  24 
grands  bas-reliefs  retracent  les  hom- 
mages pieux  du  roi  envers  les  dieux ,, 
ou  les  bienfaits  que  les  grandes  divi- 
nités de  Thèbes  prodiguent  au  Pha- 
raon victorieux.  Une  série  de  figures 
en  pied  ornent  le  soubassement  de 
cette  galerie  et  méritent  une  attention 
particulière. 

Les  légendes  hiéroglyphiques  inscri- 
tes à  côté  de  ces  personnages  revêtus 
du  riche  costume  des  princes  égyp- 
tiens ,  dont  ils  tiennent  en  main  les 
insignes  caractéristiques,  constatent 
qu'on  a  représenté  ici  les  enfants  de 
Rhamsès-Méïamoun  par  ordre  de  pri- 
niogéniture.  On  a  seulement  fait  deux 
groupes  distincts  des  enfants  mâles  et 
des  princesses.  Les  princes ,  dont  les 
noms  et  les  titres  ont  été  sculptés  à 
côté  de  leurs  images,  sont  au  nombre 
de  huit,  savoir  : 

1.  Rhamsès  -  Amonmai ,  basilico- 
grammate  commandant  des  troupes  ; 

2.  Rhamsès -Amonhischopsch  ,  ba- 
silico-grammate  commandant  de  ca- 
valerie. 

3.  Rhamsès-Mandouchischopsch,  ba- 
silico-grammate  commandant  de  ca- 
valerie; 

4.  Phréhipefhbour ,  haut  fonction- 
naire dans  l'administration  royale  ; 

5.  Mandouschopsch ,  ideitij 

6.  Rhamsès  -  Maithmou,  prophète 
des  dieux  Phré  et  Athmou  ; 

7.  Rhamsès -Amonhischopsch,  sans 
autre  qualification  que  celle  de  prince- 

8.  Rhamsès-Méïamoun,  idem. 

Les  trois  premiers,  après  la  mort 
de   leur  père  Rhamsès-Méïamoun, 


158 


L'UNIVERS. 


étant  successivement  montés  sur  le 
trône  des  Pharaons,  leurs  légendes 
ont  dû  être  surchargées  pour  recevoir 
les  cartouches  prénoms  ou  noms  pro- 
pres de  ces' princes  parvenus  au  sou- 
verain pouvoir.  Il  faut  remarquer 
aussi ,  à  propos  de  cette  liste  intéres- 
sante, qu'à  cette  époque  le  nom  de 
Rhamsès  était  devenu  en  quelque 
sorte  le  nom  même  de  la  famille ,  et 

3ue  le  conquérant  avait  concentré 
ans  les  membres  de  sa  maison  les 
postes  les  plus  importants  de  l'armée, 
de  l'administration  civile  et  du  sacer- 
doce. Les  noms  propres  des  filles  du 
roi  n'ont  jamais  été  sculptés. 

Enfin ,  la  muraille  nord  de  la  même 
j)artie  du  palais  de  Médinet-Habou  est 
couverte  de  tableaux  sculptés  et  peints, 
qui  suffiraient  presque  pour  nous  faire 
connaître  dans  leurs  principaux  dé- 
tails les  éléments  essentiels  des  insti- 
tutions militaires  de  l'Egypte,  et  sur 
terre  et  sur  mer.  La  description  de 
ces  belles  sculptures  nous  en  appren- 
dra bien  plus  a  ce  sujet  que  de  minu- 
tieuses et  méthodiques  relations. 

Deux  campagnes  du  mêmeRhamsès- 
Méïamoun  y  sont  figurées  :  la  pre- 
mière est  contre  des  peuplades  nom- 
mées les  Maschausch  et  les  Robou. 
Dans  le  premier  tableau ,  l'armée 
égyptienne  se  met  en  marche,  trom- 
pettes en  tête,  et  conduite  par  le  char 
où  reposent  les  insignes  d'Ammon,  la 
divinité  protectrice.  Le  sujet  du 
deuxième  tableau  est  une  bataille  san- 
glante :  les  Maschausch  prennent  la 
fuite  ;  le  roi  et  les  quatre  princes 
égyptiens  en  font  un  horrible  carnage. 
On  voit,  sur  le  tableau  suivant,  Rham- 
sès-Méïamoun  debout  sur  un  trône, 
haranguant  cinq  rangs  de  chefs  et  de 
guerriers  égyptiens  qui  conduisent  une 
foule  d'ennemis  prisonniers,  et  ces 
chefs  font  une  réponse  au  roi.  En  tête 
de  chaque  corps  d'armée,  on  fait  le 
dénombrement  des  mains  droites  cou- 
pées aux  ennemis  morts  sur  le  champ  de 
bataille ,  ainsi  que  celui  de  leurs  phallus, 
sorte  d'hommage  rendu  à  la  bravoure 
des  vaincus.  L'inscription  porte  à  2,535 
le  nombre  de  ces  trophées  sur  autant 
d'ennemis  courageux  et  vaillants. 


La  seconde  campagne  est  plus  dé- 
taillée :  elle  eut  lieu  contre  les  Fek- 
karo,  les  Schakalascha  et  autres  peuples 
de  même  race,  à  physionomie  hindoue. 

1"  tableau.  Le  roi  Rhamsès -Méïa- 
moun ,  en  costume  civil,  harangue  les 
chefs  de  la  caste  militaire  agenouillés 
devant  lui,  ainsi  que  les  porte-enseignes 
des  différents  corps  ;  plus  loin ,  les 
soldats  debout  écoutent  les  paroles  du 
souverain  qui  les  appelle  aux  armes 

[)our  punir  les  ennemis  de  l'Egypte  : 
es  chefs  répondent  à  l'apçel  du  roi 
en  invoquant  les  victoires  récentes,  et 
protestent  de  leur  dévouement  à  un 
prince  qui  obéit  aux  paroles  d'Amon- 
Ra.  La  trompette  sonne,  les  arsenaux 
sont  ouverts  ;  les  soldats ,  divisés  par 
pelotons  et  sans  armes,  s'avancent 
dans  le  plus  grand  ordre  guidés  par 
leurs  chefs ,  on  leur  distribue  des  cas- 
ques, des  arcs,  des  carquois,  des  ha- 
ches de  bataille,  des  lances  et  toutes 
les  armes  alors  en  usage. 
,  2"  tableau.  Le  roi ,  tête  nue  et  les 
cheveux  nattés,  tient  les  rênes  de  ses 
chevaux  et  marche  à  l'ennemi  :  une 
partie  de  l'armée  égyptienne  le  pré- 
cède en  ordre  de  bataille  ;  ce  sont  les 
fantassins  pesamment  armés  ou  opli- 
tes  :  sur  le  flanc  s'avancent  par  pelo- 
tons les  troupes  légères  de  différentes 
armes  ;  les  guerriers  montés  sur  des 
chars  ferment  la  marche.  Une  des 
inscriptions  de  ce  bas-relief  compare 
le  roi  au  germe  de  Mandou,  s'avançant 
pour  soumettre  la  terre  entière  à' ses 
lois;  ses  fantassins,  à  des  taureaux, 
et  ses  cavaliers  ou  chars,  à  des  éper- 
viers  rapides. 

3' 'tableau.  Défaite  des  Fekkaro 
et  de  leurs  alliés.  Les  fantassins  égyp- 
tiens les  mettent  en  fuite  sur  tous  les 
points  du  champ  de  bataille  ;  Méïa- 
moun, secondé  par  ses  chars  de  guerre, 
en  fait  un  horrible  carnage  ;  quelque* 
chefs  ennemis  résistent  encore ,  mon- 
tés sur  des  chars  traînés  soit  par  deux 
chevaux,  soit  par  quatre  bœufs  :  au 
milieu  de  la  mêlée  et  à  une  des  extré- 
mités ,  plusieurs  chariots,  traînés  par 
des  boeufs  et  remplis  de  femmes  et 
d'enfants,  sont  défendus  par  des  Fek- 
karo ;  des  soldats  égyptiens  les  atta- 


EGYPTE. 


159 


quent  et  les  réduisent  en  esclavage. 
4'  tableau.  Après  cette  première 
victoire,  l'armée  égyptienne  se  met  en 
marche,  toujours  dans  l'ordre  le  plus 
méthodique  et  le  plus  régulier,  pour 
atteindre  une  seconde  fois  l'ennemi  ; 
elle  traverse  des  pays  difficiles  infestés 
de  bêtes  sauvages  :  sur  le  flanc  de 
l'armée,  le  roi,  attaqué  par  deux  lions, 
vient  de  terrasser  l'un  et  combat  con- 
tre l'autre. 

5*  tableau.  Le  roi  et  ses  soldats 
arrivent  sur  le  bord  de  la  mer  au 
moment  où  la  flotte  égytienne  en  est 
venue  aux  mains  avec  la  flotte  des 
Fekkaro,  combinée  avec  celle  de  leurs 
alliés  les  Schairotanas,  reconnaissables 
à  leurs  casques  armés  de  deux  cornes. 
Les  vaisseaux  égyptiens  manoeuvrent 
à  la  fois  à  la  voile  et  à  l'aviron  :  des 
archers  en  garnissent  les  hunes,  et 
leur  proue  est  ornée  d'une  tête  de 
lion.  Déjà  un  navire  fekkarien  a  coulé, 
et  la  flotte  alliée  se  trouve  resserrée 
entre  la  flotte  égyptienne  et  le  rivage, 
du  haut  duquel  Rhamsès-Méïamoun 
et  ses  fantassins  lancent  une  grêle  de 
traits  sur  les  vaisseaux  ennemis.  Leur 
défaite  n'est  plus  douteuse,  la  flotte 
éçyptienne  entasse  les  prisonniers  à 
coté  de  ses  rameurs.  En  arrière  et 
non  loin  du  Pharaon  on  a  représenté 
son  char  de  guerre  et  les  nombreux 
officiers  attacliés  à  sa  personne.  Ce 
vaste  tableau  renferme  plusieurs  cen- 
taines de  figures. 

6*  tableau.  Le  rivage  est  couvert 
de  guerriers  égyptiens  conduisant  di- 
vers groupes  mêlés  de  Schairotanas  et 
de  Fekkaro  prisonniers  ;  les  vain- 
queurs se  dirigent  vers  le  roi ,  arrêté 
avec  une  partie  de  son  armée  devant 
une  place  forte  nommée  Mogadiro.  Là 
se  fait  le  dénombrement  des  mains 
coupées.  Le  Pharaon ,  du  haut  d'une 
tribune  sur  laquelle  repose  son  bras 
gauche  appuyé  sur  un  coussin,  haran- 
gue ses  fils  et  les  principaux  chefs  de 
son  armée,  et  termine  son  discours 
par  ces  phrases  remarquables  :  «Amon- 
«  Ra  était  à  ma  droite  comme  à  ma 
«  gauche;  son  esprit  a  inspiré  mes 
«  résolutions;  Amon-Ra  lui-même, 
«  préparant  la  perte  de  mes  ennemis, 


«  a  placé  le  monde  entier  dans  mes 
«  mains.  »  Les  princes  et  les  chefs 
répondent  au  Pharaon  qu'il  est  un  so- 
leil appelé  à  soumettre  tous  les  peuples 
du  monde,  et  que  l'Egypte  se  réjouit 
d'une  victoire  remportée  par  le  bras 
du  fils  d'Ammon ,  assis  sur  le  trône 
de  son  père. 

7"  tableau.  Retour  du  Pharaon 
vainqueur  à  Thèbes  après  sa  double 
campagne  contre  les  Robou  et  les 
Fekkaro  :  on  voit  les  principaux  chefs 
de  ces  nations  conduits  par  Rhamsès 
devant  le  temple  de  la  grande  triade 
thébaine,  Amon-Ra,  Mouth  et  Chons. 
Le  texte  des  discours  que  sont  censés 
prononcer  les  divers  acteurs  de  cette 
scène  à  la  fois  triomphale  et  religieuse 
subsiste  encore  en  grande  partie.  En 
voici  la  traduction  : 

«  Paroles  des  chefs  du  pays  de  Fek- 
«  karo  et  du  pays  de  Robou  qui  sent 
«  en  la  puissance  de  S.  M.,  et  qui  glo- 
«  rifient  le  dieu  bienfaisant ,  le  sei- 
«  gneur  du  monde,  soleil  gardien  de 
«  justice,  ami  d'Ammon  :  Ta  vigilance 
«  n'a  point  de  bornes  ;  tu  règnes 
«  comme  un  puissant  soleil  sur  l'É- 
«  gypte ;  grande  est  ta  force  ;  ton 
"  courage  est  semblable  à  celui  de 
«  Bore  (le  griffon)  ;  nos  souffles  t'ap- 
»  partiennent,  ainsi  que  notre  vie,  qui 
«  est  en  ton  pouvoir  à  toujours.  » 

«  Paroles  du  roi  seigneur  du  mon- 
«  de,  etc.,  à  son  père  Amon-Ra,  le  roi 
«  des  dieux  :  Tu  me  l'as  ordonné  ;  j'ai 
«  poursuivi  les  barbares  ;  j'ai  com- 
«  battu  toutes  les  parties  de  la  terre  ; 
«  le     monde     s'est     arrêté     devant 

«  moi  ; mes  bras  ont   forcé  les 

«  chefs  de  la  terre ,  d'après  le  com- 
«  mandement  sorti  de  ta  bouche.  » 

«  Paroles  d'Amon-Ra,  seigneur  du 
«  ciel ,  modérateur  des  dieux  :  Que 
«  ton  retour  soit  joyeux  !  tu  as  pour- 
K  suivi  les  neuf  arcs  (les  barbares); 
«  tu  as  renversé  tous  les  chefs  ;  tu  as 
«  percé  les  cœurs  des  étrangers  et 
«  rendu  libre  le  souffle  des  narines  de 
«  tous  ceux  qui....  (lacune).  Ma  bou- 
«  che  t'approuve.  » 

Ces  tableaux  retracent  les  principa- 
les circonstances  de  deux  campagnes 
du  conquérant  égyptien  dans  la  xr 


160 


L'UNIVERS. 


année  <le  son  règne  ;  ils  arrivent  jus- 
qu'au second  pylône  du  palais  :  de  ce 
point  jusqu'au  premier  pylône,  les 
sculptures  n'abondent  pas  moins;  mais 
plusieurs  tableaux  sont  enfouis  sous 
des  collines  de  décombres.  On  peut 
distinguer  deux  bas-reliefs  faisant  par- 
tie d'une  troisième  campagne  du  roi 
contre  des  peuples  asiatiques ,  avec  les 
légendes  en  très-mauvais  état.  L'un 
représente  Rhamsès  -  Meïamoun  com- 
battant à  pied ,  couvert  d'un  large 
bouclier ,  et  poussant  l'ennemi  vers 
une  forteresse ,  assise  sur  une  hau- 
teur. Dans  le  second  tableau,  le  roi, 
à  la  tête  de  ses  chars,  écrase  ses 
adversaires  en  avant  d'une  place  dont 
une  partie  de  l'armée  égyptienne 
pousse  le  siège  avec  vigueur  ;  des  sol- 
dats coupent  des  arbres  et  s'approchent 
des  fossés,  couverts  par  des  mantelets  ; 
d'autres ,  après  les  avoir  franchis,  at- 
taquent à  coups  de  hache  la  porte  de 
la  ville;  plusieurs,  enfin,  ont  dressé 
des  échelles  contre  la  muraille  et  mon- 
tent à  l'assaut,  leurs  boucliers  rejetés 
sur  leurs  épaules. 

Sur  le  revers  du  premier  çylone, 
existe  encore  un  tableau  relatif  à  une 
campagne  contre  la  grande  nation  de 
Skhéta  ou  Chéto  :  le  roi ,  debout  sur 
son  char,  prend  une  flèche  dans  son 
carquois  fixé  sur  l'épaule,  et  la  décoche 
contre  une  forteresse  remplie  de  bar- 
bares. Les  soldats  égyptiens  et  les  offi- 
ciers attachés  à  la  personne  du  roi 
marchent  à  sa  suite,  rangés  sur  quatre 
files  parallèles. 

Ces  grandes  sculptures  méritent  bien 
le  titre  d'historiques,  par  le  nombre 
considérable  de  noms  de  peuples  et 
de  nations  asiatiques  ou  africaines 
qu'on  peut  y  recueillir,  et  qui  ouvrent 
un  nouveau  champ  de  recherches  à  la 
géographie  comparée  ;  ce  sont  de  pré- 
cieux éléments  pour  la  reconstruction 
du  tableau  ethnographique  du  monde 
dans  la  plus  antique  période  de  son 
histoire ,  et  il  paraît  possible  de  rap- 
procher ces  noms  égyptiens  de  peuples 
avec  ceux  que  nous  ont  transmis  les 
géographes  grecs,  et  ceux  que  contien- 
nent les  textes  hébreux  et  les  mémoi- 
res originaux  des  nations  asiatiques. 


On  peut  y  recueillir  aussi  des  noms 
plus  modernes  et  qui  n'en  sont  pas 
moins  utiles  à  l'histoire,  ^ui  ignore 
souvent  les  faits  que  nous  révèlent  ces 
monuments.  C'est  ainsi  qu'au  temple 
situé  au  nord  d'Esneh,  et  sur  les  sculptu- 
res duquel  se  trouvent  successivement 
les  noms  de  Ptolémée  Évergète  I*',  de 
sa  femme  Bérénice,  de  Philopator,  et 
des  empereurs  Hadrien,  Antonin  et 
Vérus,  le  soubassement  extérieur  de 
la  partie  gauche  est  occupé  par  un  ta- 
bleau représentant  une  série  de  captifs 
oîi  sont  figurés  les  peuples  vaincus  par 
Ptolémée  Évergète  1",  selon  toute 
apparence.  Chacune  des  figures  porte 
attaché  à  sa  poitrine  un  bouclier  sur 
lequel  le  nom  de  sa  nation  est  tracé, 
et  on  lit  très-distinctement,  dans  la 
liste  des  peuples  que  le  vainqueur  se 
vante  d'avoir  soumis ,  les  noms  de 
l'Arménie,  de  la  Perse,  de  la  Thrace  et 
de  la  Macédoine  ;  peut-être  aussi  ces 
conquêtes  furent- elles  faites  par  un 
empereur  romain. 

11  est  toutefois  indispensable  de  faire 
remarquer  à  ce  sujet,  que  les  scènes 
militaires  relatives  aux  guerres  des 
Ptolémées  ou  des  empereurs  romains 
sont  d'une  extrême  rareté  sur  les 
monuments  de  l'Egypte  ;  au  contraire, 
les  scènes  religieuses  du  même  temps 
y  sont  fort  communes  :  l'antique  ri- 
tuel égyptien  avait  jusque-là  conservé 
toute  son  autorité,  et  l'accomplisse- 
ment des  devoirs  envers  Dieu  était 
pour  le  roi  d'Egypte  la  plus  solen- 
nelle comme  la  plus  importante  de  ses 
obligations. 

Ces  tableaux  si  multipliés  des  cam- 
pagnes de  l'armée  égyptienne  donnent 
nécessairement  une  grande  idée  de 
l'état  militaire  de  l'Egypte.  On  a  estimé 
à  1 80  mille  hommes  de  toutes  armes 
les  forces  de  cette  nation  habituelle- 
ment sur  pied  ;  mais  cet  état  dut  être 
successivement  augmenté  quand  l'E- 
gypte entreprit  des  conquêtes  quel- 
quefois très-lointaines,  et  qui  exigè- 
rent un  très-grand  développement  de 
moyens  militaires,  sous  le  règne  de 
Sésostris,  par  exemple. 

Son  nom  est  un  des  plus  fréquents 
dans  les  légendes  historiques  oe  l'É- 


lic.ypTE. 


ICI 


gvpte,  surtout  dans  les  bas-reliefs  qui 
représentent  des  sièges,  des  combats, 
des  allocutions,  des  marches  militaires, 
des  passades  de  fleuves.  Il  pénétra 
dans  les  pays  éloignés  de  TÉgypte ,  et 
il  est,  sur"  d'autres  tableaux,  l'objet 
des  hommages  de  peuples  vaincus  ou 
captifs,  dont  la  couleur  et  le  costume 
n'ont  rien  de  commun  avec  les  Égyp- 
tiens figurés  sur  ces  mêmes  reliefs  ; 
il  pénétra  dans  l'intérieur  de  l'Afrique, 
et  on  le  voit  dans  de  riches  sculptures 
recevant  en  présent  des  productions 
propres  à  cette  région,  telles  que  des 
girafes,  des  autruches,  et  diverses 
espèces  de  singes  et  de  gazelles. 

Les  prêtres  dirent  à  Hérodote  que 
Sésostris  fut  le  premier  roi  d'Egypte 
qui,  s'embarquant  sur  une  flotte  com- 
posée de  vaisseaux  longs,  partit  du 
Î;oIfe  Arabique,  et  soumit  les  peuples 
labitant  les  côtes  de  la  mer  Erythrée. 
Ils  ajoutaient ,  qu'en  poursuivant  sa 
route,  il  parvint  à  une  mer  où  il  lui 
fut  impossible  de  naviguer  à  cause  des 
bas-fonds,  et  qu'il  se  vit  forcé  de  re- 
venir en  arrière.  De  retour  en  Egypte 
de  cette  expédition  maritime,  il  se'mit 
a  la  tête  d'une  armée  nombreuse,  et 
fit  une  invasion  sur  le  continent,  sou- 
mettant par  la  force  des  armes  toutes 
les  nations  qu'il  trouva  sur  son  che- 
min. Dans  le  cours  de  ses  conquêtes, 
toutes  les  fois  qu'il  avait  eu  à  se  me- 
surer contre  des  peuples  valeureux  et 
combattant  avec  énergie  pour  leur  li- 
berté, il  faisait  élever  sur  leur  terri- 
toire, quand  il  s'en  était  rendu  maître, 
des  colonnes  portant  une  inscription 
qui  contenait  seulement  son  nom, celui 
de  sa  patrie ,  et  le  détail  des  forces 
qu'il  avait  été  obligé  d'employer  pour 
soumettre  cette  contrée. 

Sésostris  traversa  ainsi  tout  le  con- 
tinent ;  passant  ensuite  de  l'Asie  en 
Europe,  il  soumit  les  Scythes  et  les 
Thraces.  Le  pays  habité  par  ces  peu- 

1)les  est,  dans  l'opinion  d'Hérodote, 
e  point  le  plus  éloigné  que  l'armée 
égyptienne  atteignit,  puisqu'on  y  voit 
encore,  dit-il,  des  colonnes  élevées  par 
cette  armée,  et  que  l'on  n'en  trouve 
pas  au-delà.  A  partir  de  ce  point,  Sé- 
sostris revint  sur  ses  pas,  et  arriva 

II'  Liiraiion.  (Égtpti.) 


aux  bords  du  Phase.  De  ces  colonnes 
militaires  élevées  par  Sésostris  dans 
les  diverses  contrées  qu'il  soumit,  la 
plupart  ne  subsistaient  plus  du  temps 
d'Hérodote.  <■  Cependant,  dit  l'histo- 
"  rien,  j'en  ai  vu  moi-même  dans  la 
n  Syrie  Palestine ,  sur  lesquelles  était 
'  gravée  T'insciiption  dont  j'ai  parlé.» 
On  voit  aussi,  ajoute-t-il,  dans  l'Ionie, 
deux  figures  de  Sésostris  sculptées  en 
pierre  ;  l'une  sur  le  chemin  qui  va 
d'Éphèse  à  Phocée,  et  l'autre  sur  celui 
de  Sardes  à  Smyrne.  Chacune  repré- 
sente un  homme  de  la  grandeur  de 
quatre  coudées  et  demie,  tenant  une 
lance  dans  sa  main  droite  et  un  arc 
dans  la  gauche,  avec  le  reste  de  l'ha- 
billement répondant  à  cette  armure, 
c'est-à-dire  moitié  éthiopien,  moitié 
égyptien  ;  et  on  voit  sur  la  poitrine  de 
chaque  figure,  allant  d'une  épaule  a 
l'autre,  cette  inscription  en  caractères 
égyptiens  :  «C'est  moi  que  ces  puissan- 
tes épaules  ont  rendu  maître  de  ce 
pays.  » 

Les  témoignages  de  l'historien  grec 
au  sujet  des  victoires  de  Sésostris  ec 
Orient  et  dans  l'Europe  même  avaien  i 
soulevé  beaucoup  de  doutes ,  et  le 
scepticisme  moderne,  par  paresse  ou 
par  vanité ,  ne  voyait  dans  ces  narra- 
tions que  la  suite  d'un  orgueilleux 
mensonge  de  la  part  des  prêtres  égyp- 
tiens abusant  de  la  crédulité  d'Héro- 
dote. Il  paraîtrait  aujourd'hui  que  des 
voyageurs  de  notre  temps  auraient  vu 
aussi  dans  la  Syrie  Palestine  quelques- 
unes  des  colonnes  commémorât!  ves  du 
passage  et  des  victoires  de  ce  grand 
roi.  Un  voyageur  anglais  a  découvert 
le  premier,  à  Nahhar-el-Kelb ,  en  Sy- 
rie, non  loin  de  Beyrouth  (l'ancienhe 
Berythus  ) ,  une  inscription  qu'il  dit 
être  bilingue  y  tracée  à  la  fois  en  hié- 
roglj;phes  égyptiens  et  en  caractères 
cunéiformes,  et  contenant  le  cartouche 
royal  de  Sésostris.  Plus  récemment 
encore,  un  officier  de  l'armée  fran- 
çaise, M.  C.  Callier,  capitaine  d'état- 
major,  a  revu  ce  même  monument  de 
Beyrouth ,  et  c'est  d'après  une  note 
dont  je  dois  la  communication  à  son 
obligeance,  qu'on  en  trourera  ici  une 
j('-ée  plus  exa<'te. 

11 


L'UNIVERS. 


A.  trois  heures  environ  au  nord  de 
Béryte,  en  allant  vers  Tripoli,  la  route 
coupe  un  contre-fort  de  roche  calcaire 
qui  s'étend  jusqu'à  la  mer,  et  au  pied  du- 
quel coule  l'ancien  Lycus ,  nommé  aussi 
par  les  Arabes,  Nahr-el-Kelb ,  Fleuve 
du  chien.  Le  rocher,  taillé  pour  faire 
place  à  la  route,  a  été  ensuite  aplani 
avec  soin  sur  le  côté ,  et  des  bas-re- 
liefs encadrés  y  ont  été  sculptés.  Ces 
tableaux  sont  de  deux  à  deux  au  nom- 
bre de  six  ;  d'autres  sont  complète- 
ment isolés ,  et  le  style  de  la  sculpture 
comme  le  caractère  des  inscriptions 
leur  donnent  évidemment  deux  origi- 
nes et  deux  époques.  Les  plus  anciens 
sont  de  style  égyptien,  et  pour  le  tra- 
vail et  pour  le  sujet  :  ils  occupent  les 
places  les  plus  commodes  et  les  sur- 
faces les  mieux  polies.  Leur  sculpture 
est  au  simple  trait,  et  quoique  très- 
dégradés  ,  on  y  reconnaît  les  types 
essentiels  des  représentations  égyp- 
tiennes. Dans  un  tableau ,  le  Pharaon 
offre  des  prisonniers  au  dieu  Ammon; 
dans  un  autre,  le  roi  paraît  châtier 
des  rebelles  ou  des  coupables.  Dans 
l'une  de  ces  représentations,  plusieurs 
caractères  hiéroglyphiques  se  distin- 
guent facilement,  séparés  entre  eux 
par  des  espaces  oblitérés  par  le  temps  ; 
enfin,  parmi  les  caractères  visibles,  on 
remarque  le  commencement  du  cartou- 
che de  Sésostris .  comme  l'a  assuré  à 
M.  Callier  un  artiste  qui  a  travaillé 
plusieurs  années  en  Egypte.  Il  nous  fau- 
dra donc  bientôt  croire  aux  campagnes 
lointaines  et  aux  mémorables  victoires 
de  Sésostris  dans  l'ancien  inonde  ;  vic- 
toires qui  élevèrent  l'Egypte  au  plus 
haut  degré  de  sa  puissance  politique 
et  de  sa  splendeur  intérieure. 

Si  les  rapports  de  l'histoire  ne  nous 
trompent  pas,  Sésostris  comptait  au 
nombre  des  contrées  qui  lui  étaient 
soumises,  ou  tributaires  de  l'Egypte,  la 
Nubie  entière,  l'Abyssinie,  le  Scnnaar, 
une  foule  de  contrées  du  midi  de  l'A- 
frique, toutes  les  peuplades  errantes 
dans  les  déserts  de  l'orient  et  de  l'oc- 
cident du  Nil ,  la  Syrie ,  l'Arabie  où 
les  plus  anciens  rois  d'Egypte  possé- 
dèrent des  établissements  dont  on  a 
reconnu  les  traces  à  Djebel-el-Moka- 


teb,  el-Magara  et  Sèboutli-el-Kadim, 
où  paraissent  avoir  existé  des  usines 
pour  le  cuivre;  les  royaumes  de  Ba- 
bylone  et  de  Ninive,  une  grande  partie 
de  l'Asie  mineure,  l'île  de  Chypre, 
plusieurs  îles  de  l'Archipel,  et  les  pays 
qu'on  nomma  ensuite  la  Perse  .  rien 
n'égala  jamais  tant  de  puissance  et 
tant  de  splendeur. 

Sésostris  avait  ramené  une  foule 
innombrable  de  captifs  de  tous  les  pays 
qu'il  avait  subjugués.  Il  les  occupa  à 
ae  grands  ouvrages  d'utilité  publique  ; 
ils  tirèrent  des  carrières  les  immenses 
matériaux  employés  par  son  ordre 
dans  la  construction  du  temple  de 
Phtha  ;  ils  creusèrent  une  grande 
quantité  de  canaux  destinés  par  la 
prévoyance  du  roi  à  porter  sur  tous 
les  points  habités  l'eau  potable  du  Nil. 
C'est  ainsi  ^ue  les  plus  utiles  amélio- 
rations intérieures  et  une  prospérité 
universelle  légitimèrent,  en  quelque 
sorte,  les  fruits  glorieux  de  la  vic- 
toire. 

Ils  avaient  contribué  à  établir  des 
communications  régulières  entre  l'em- 
pire égyptien  et  celui  de  l'Inde  son 
contemporain.  Le  commerce  entre  les 
deux  pay«  avait  alors  une  grande  ac- 
tivité :  la  découverte  fréquente ,  dans 
les  vieux  tombeaux  égyptiens ,  de 
toiles  et  d'étoffes  de  fabrique  indienne, 
de  meubles  en  bois  des  Indes,  et  de 
pierres  dures  taillées,  venant  certaine-  . 
ment  du  même  pays,  ne  laissent  aucun  I 
doute  sur  l'état  prospère  des  relations  I 
commerciales  entre  l'Inde  et  l'Egypte, 
à  cette  époque  où  les  peuples  euro- 
péens et  la  plupart  des  nations  asiati- 
ques étaient  encore  opprimées  par  la 
barbarie  ;  et  c'est  ainsi  que  Thèbes  et 
Memphis  se  montrent  comme  les  pre- 
miers centres  du  commerce,  avant  que 
Babylone,  Tyr,  Sidon  et  Alexandrie, 
héritassent  successivement  de  ce  beau 
privilège.  Les  triomphes  des  armées 
égyptiennes  assurèrent  à  leur  pays 
tous  ces  avantages.  Qu'on  ne  répète 
donc  pas  que  l'Egypte  ne  fut  pas  guer- 
rière ;  son  sol  est  couvert  d'indes- 
tructibles trophées.  Germanicus,  par- 
courant les  bords  du  Nil,  visita  les 
vénérables  débris  de  la  grandeur  de 


EGYPTE. 


16& 


l'antique  Thèbes ,  et  il  interrogea 
les  plus  âgés  parmi  les  prêtres,  sur  le 
contenu  des  inscriptions  hiéroglyphi- 
quesdont  ces  débris  étaient  couverts  ; 
et  les  prêtres  lui  répondirent  qu'on  y 
lisait  des  notions  sur  l'état  ancien  de 
l'Egypte,,  sur  ses  forces  militaires  et 
ses  revenus  ;  que  ces  notions  se  rap- 
portaient particulièrement  à  l'époque 
où  le  roi  Rbamsès  fit  la  conquête  de  la 
Libye,  de  l'Ethiopie,  de  la  Syrie  et  de 
l'Asie  ;  qu'il  y  avait  alors  sept  cent 
mille  hommes  en  âge  de  porter  les 
armes,  et  qu'à  leur  tête  ce  roi  avait 
pénétré  chez  les  Mèdes ,  les  Perses , 
dans  la  Bactriane,  la  Scythie,  en  Ar- 
ménie, en  Cappadoce,  et  avait  soumis 
à  la  fois  la  terreetles  mers.  Des  monu- 
ments encore  debout  nous  tiennent 
aujourd'hui  un  semblable  langag;e.  De 
vieux  prêtres  égyptiens  nous  rediraient 
les  mêmes  paroles  que  celles  que  Ger- 
manicus  entendit  sur  les  ruines  de 
Thèbes,  et  que  Tacite  nous  a  fidèle- 
ment conservées. 

A  ces  notions  générales,  tirées  des 
fastes  militaires  de  l'Egypte,  il  nous 
reste  à  ajouter  quelques  détails  pro- 
pres à  compléter,  du  moins  autant 
que  nous  le  permettent  les  faits  isolés 
qui  nous  sont  parvenus,  ce  qu'il  est 
possible  de  bien  savoir  aujourd'hui 
sur  les  institutions  militaires  de  cette 
illustre  nation. 

Le  roi ,  chef  de  l'armée  de  terre  et 
de  mer,  s'en  réservait  le  commande- 
ment supérieur,  et  déléguait  à  de 
grands  officiers  celui  des  divisions,  des 
provinces  et  des  places  d'armes.  On  a 
vu  plus  haut ,  pag.  157,  les  titres  et 
fonctions  militairesdes  troisfilsduPha- 
raon  Rhamsès-Méïamoun,  et  à  la  p.  143 
les  grades  accordés  aux  fils  de  Sésos- 
tris.  Les  autres  chefs  militaires,  fai- 
sant le  service  auprès  du  roi,  étaient 
appelés  des  oeris,  et  leur  tête  était 
ornée  d'une  plume  d'autruche.  Les  of- 
ficiers de  divers  grades  étaient  recon- 
nus à  certains  signes  extérieurs.  On  y 
ajouta  des  décorations  honorifiques , 
enfin  des  titres  qui  l'étaient  également, 
et  qui  étaient  ceux  de  cousin,  de  pa- 
rent ou  d'ami  du  roi. 

Chaque  province  ou  nome  était  sous 


l'autorité  d'un  commandant  militaire: 
les  inscriptions  grecques  du  temps  des 
Ptolémées  et  des  Romains  mention- 
nent les  noms  et  les  qualités  de  quel- 
ques-uns de  ces  hauts  fonctionnaires 
royaux  ;  et  si  l'on  voulait  réunir  des 
notions  certaines  sur  la  répartition  des 
garnisons  militaires  dans  TÉgypte  des 
Pharaons  et  dans  l'Egypte  des  Lagi- 
des,  on  pourrait  avec. succès  prendre 
pour  guide  l'état  de  ces  répartitions 
consigné  dans  le  précieux  opuscule 
latin  connu  sous  le  titre  de  Notice  des 
dignités  de  l'empire  romain.  L'état 
physique  de  l'Egypte  n'admettait  pas 
de  variations  sensibles  dans  son  sys- 
tème de  défense,  tant  que  le  système 
des  armes  ne  changea  point.  Au  midi, 
on  gardait  Éléphantine,  Syène  et  les 
îles  voisines  ;  a  l'est,  Péluse  et  Daph- 
né;  à  l'ouest,  Maréa  et  autres  points 
vers  la  chaîne  libyque. 

L'Egypte  eut  des  possessions  au- 
delà  de  Syène  et  de  la  première  cata- 
racte. Plusieurs  monuments  élevés 
par  les  anciens  Pharaons  y  subsistent 
encore ,  et  des  inscriptions  votives  ou 
dédicatoires  prouvent ,  sans  nul  doute , 
que  l'autorité  militaire  y  était  confiée 
par  les  Pharaons,  à  des  princes  même 
du  pays  et  aux  enfants  de  ses  familles 
les  plus  distinguées. 

On  n'a  trouvé,  en  effet,  sur  les  mo- 
numents de  la  Nubie,  que  des  noms 
de  princes  éthiopiens  et  nubiens  , 
comme*  gouverneurs  de  ces  pays.  La 
Nubie  était  donc  si  intimement  incor- 
porée à  l'Egypte,  que  les  Pharaons  con- 
fiaient à  des  personnages  nubiens  le 
commandement  des  troupes  dans  leur 
propre  pays. 

On  voit,  en  effet,  à  Ibsamboul,  sur 
les  rochers,  une  stèle  sculptée,  dans 
laquelle  le  nommé  Mai,  qui  porte  le 
titre  de  commandant  des  troupes  en 
Nubie,  et  oui  est  né  dans  la  contrée 
de  Ouaou,  1  un  des  cantons  de  la  même 
contrée,  célèbre  les  louanges  de  Rhana- 
sès-le-Grand  sur  un  ton  très-empha- 
tique. D'autres  stèles  dé^signent  di- 
vers autres  i)rinces  éthiopiens  comna*» 
employés  militaires  de  Sésostris  en 
Nubie. 

Une  des  excavations  de  Rfaschakith, 


164 


L'UNIVERS. 


dans  la  même  contrée,  est  une  cha- 
pelle dédiée  à  la  déesse  Anoukè  (Vesta) 
et  aux  autres  dieux  protecteurs  de  la 
Nubie,  par  un  prince  éthiopien,  nom- 
mé Pohi ,  qui  était  gouverneur  de  la 
province  pendant  le  règne  du  même 
Sésostris  :  il  supplie  la  déesse  pour 
que  ce  conquérant  foule  les  Libyens 
et  les  Nomades  sous  ses  sandales,  à 
toujours. 

Dans  un  autre  tableau,  sculpté  sur 
les  rochers  d''Ibsamboul ,  un  autre 
prince  éthiopien  présente  au  même 
roi  Sésostris  l'emblème  de  la  victoire, 
et  on  Y  Jit  ja  légende  suivante  :  Le 
royal  hls  d'Ethiopie  a  dît  :  Ton  père 
Amon-Ra  t'a  doté,  ô  Rhamsès,  d'une 
vie  stable  et  pure  ;  qu'il  t'accorde  de 
longs  jours  pour  gouverner  le  monde 
et  pour  contenir  les  Libyens ,  à  tou- 
jours. 

Ibrim,  l'ancienne  Primis  des  géo- 
graphes grecs ,  en  Nubie ,  est  remar- 
quable par  un  certain  nombre  de  spéos 
ou  excavations  faites  de  main  d'hom- 
me dans  le  rocher.  Champollion  le 
jeune,  qui  les  a  vues,  en  donne  la  des- 
cription suivante  : 

Le  second  si)éos,  sculpté  et  peint, 
appartient  au  règne  de  Mœris,  dont  la 
statue,  assise  entre  celles  du  dipu  sei- 
gneur d'Ibrim  et  de  la  déesse  Saté  (Ju- 
non)  dame  de  Nubie,  occupe  la  niche 
du  fond.  Cette  chapelle,  aux  dieux  du 
pays,  a  été  creusée  par  les  soins  d'un 
prmce  nommé  Nahi,  grand  person- 
nage, portant  dans  toutes  les  légendes 
le  titre  de  gouverneur  des  terres  mé- 
ridionales, ce  qui  comprenait  la  Nubie 
entre  les  deux  cataractes.  Ce  qui  reste 
d'un  grand  tableau  sculpté  sur  la  pa- 
roi de  droite,  nous  montre  ce  prince 
debout,  devant  le  roi  assis  sur  un 
trône,  et  accompagné  de  plusieurs  au- 
tres fonctionnaires  publics,  présentant 
au  souverain,  à  ce  que  dit  l'inscription 
hiéroglyphique  (malheureusement  très- 
courte)  qui  accompagne  ce  tableau,  les 
revenus  et  tributs  en  or,  en  argent, 
en  grains,  etc.,  provenant  des  terres 
méridionales  dont  il  avait  le  gouver- 
nement. Sur  la  porte  du  spéos  est 
inscrite  la  dédicace  que  le  prince  a  faite 
du  monument. 


Le  troisième  spéos  d'Ibrim  est  du 
règne  suivant,  d'Aménophis  II,  suc- 
cesseur de  Mœris,  sous  lequel  les  ter- 
res du  midi  étaient  administrées  par 
un  autre  prince,  nommé  Osorsaté.  Sur 
la  paroi  de  droite,  ce  roi  Aménophis  II 
est  représenté  assis,  et  deux  princes, 
parmi  lesquels  Osorsaté  occupe  le  pre- 
mier rang,  présentent  au  Pharaon  les 
tributs  des  terres  méridionales  et  les 
productions  naturelles  du  pays,  y  com- 
pris des  lions,  des  lévriers  et  des  scha- 
cals  vivants,  comme  porte  l'inscription 
gravée  au-dessus  du  tableau ,  laquelle 
spécifiait  le  nombre  de  chacun  des 
objets  offerts,  comme,  par  exemple, 
40  lévriers  et  10  schacals  vivants  ; 
l'état  de  dégradation  du  texte  n'a  pas 
permis  d'en  tirer  autre  chose  que  les 
faits  généraux.  Au  fond  du  spéos  la 
statue  du  roi  Aménophis  le  représente 
assis  entre  les  dieux  d'Ibrim. 

Le  plus  récent  de  ces  spéos,  le  qua- 
trième, est  encore  un  monument  du 
même  ^enre  et  du  règne  de  Sésostris, 
Rhamses-le-Grand.  C'est  aussi  un  gou- 
verneur de  la  Nubie  qui  l'a  fait  creuser 
en  l'honneur  des  dieux  d'Ibrim,  Her- 
mès à  tête  d'épervier  et  la  déesse 
Saté,  à  la  gloire  du  Pharaon  dont  la 
statue  est  assise  au  milieu  des  deux 
divinités  locales  ,  dans  le  fond  du 
spéos.  Mais,  à  cette  époque,  les  terres 
du  midi  étaient  gouvernées  par  un 
prince  éthiopien,  dont  on  retrouve  des 
monuments  à  Ibsamboul  età  Ghirsché. 
Ce  personnage  est  figuré  dans  le  spéos 
d'Ibrim,  rendant  ses  respectueux  hom- 
mages à  Sésostris,  et  à  la  tête  de  tous 
les  fonctionnaires  publics  de  son  gou- 
vernement, parmi  lesquels  on  compte 
deux  hiérogrammates ,  plus  le  gram- 
mate  des  troupes ,  le  grammate  des 
terres,  l'intendant  des  biens,  et  d'au- 
tres scribes  sans  désignation  plus  par- 
ticulière ;  et  il  est  a  remarquer,  à 
l'honneur  de  la  galanterie  égyptienne, 
que  la  femme  du  prince  éthiopien 
Satnouï  se  présente  devant  Sésostris 
immédiatement  après  son  mari,  et 
avant  les  autres  ronctionnaires.  Cela 
montre,  aussi  bien  que  mille  autres 
faits  paieils,  combien  la  civilisation 
égyptienne  différait  essentiellement  de 


EGYPTE. 


1C5 


celle  db  l'Orient,  et  se  rnpproclKiit  de 
la  nôtre. 

Il  y  a  aussi  sur  les  rochers  qu'on 
tj-ouve  de  Philœ  à  Syène,  un  grand 
nombre  d'inscriptions  commémorati- 
ves  d'actes  relatifs  à  des  militaires. 
On  y  voit  des  sculptures  représentant 
des  'princes  éthiopiens  rendant  hom- 
mage à  Sésostris,  ou  à  son  grand-père; 
une  inscription  mentionnant  une  vic- 
toire remportée  sur  les  Libyens,  par 
le  roi  Thouthmosis  l*',  l'an  vu  de 
son  règne,  et  le  8  du  mois  de  phamè- 
noth  ;  une  autre  inscription  du  suc- 
cesseur de  ce  roi ,  d'Aménophis  III 
(Meninon),  et  en  quatorze  lignes,  rap- 
pelant que  ce  Pharaon  venait  de  sou- 
mettre les  Éthiopiens ,  l'an  v*"  de  son 
règne,  et  que,  passant  dans  ce  lieu,  il 
y  a  tenu  une  panégyrie. 

Un  des  spéos  de  Silsilis  est  encore 
plus  remarquable  par  l'ensemble  des 
sujets  militaires  dont  il  est  orné,  et 
il  remonte  aux  premiers  temps  de 
la  XVIir  dynastie  égyptienne.  C'est 
encore  aux  narrations  de  Champollion 
le  jeune  que  la  description  qui  suit  est 
empruntée  : 

Le  plus  important  des  monuments 
de  Silsilis  est  un  grand  spéos,  ou  édi- 
fice creusé  dans  la  montagne ,  et  plus 
singulier  encore  par  la  variété  des 
époques  des  bas-reliefs  qui  le  décorent. 
Cette  belle  excavation  a  été  commen- 
cée sous  Horus  de  la  XVIir  dynastie  ; 
ou  en  voulait  faire  un  temple  dédié  à 
Ammon-Ra  d'abord,  et  ensuite  au  dieu 
Nil,  divinité  du  lieu,  et  au  dieu  Sevek 
(Saturne  à  tête  de  crocodile),  divinité 
principale  du  nome  Ombite,  auquel 
appartenait  Silsilis.  C'est  dans  cette 
intention  qu'ont  été  exécutés,  sous  le 
règne  d'Horus,  les  sculptures  et  ins- 
criptions de  la  porte  principale ,  tous 
les  bas-reliefs  du  sanctuaire,  et  quel- 
ques-uns des  bas-reliefs  qui  décorent 
une  longue  et  belle  galerie  transver- 
sale qui  précède  le  sanctuaire. 

Cette  galerie,  très-étendue ,  forme 
un  véritable  musée  historique.  Une  de 
ses  parois  est  tapissée,  dans  toute  sa 
longueur,  de  deux  rangées  de  grandes 
stèles  ou  de  bas-reliefs  sculptés  sur  un 
roc.  et,  pour  la  plupart,  d'époques 


diverses  ;  des  momiments  semblables 
décorent  les  intervalles  des  cinq  por- 
tes qui  donnent  entrée  dans  ce  curieux 
muséum. 

Les  plus  anciens  bas-reliefs,  ceux  du 
roi  Horus ,  occupent  une  portion  de  la 
paroi  ouest  :  le  Pharaon  y  est.  repré- 
senté debout,  la  hache  d'armes  sur 
l'épaule,  recevant  d' Ammon-Ra  l'em- 
blème de  la  vie  divine,  et  le  don  de 
subjuguer  le  nord  et  de  vaincre  le  midi. 
Au-dessous  sont  des  Éthiopiens ,  les 
uns  renversés,  d'autres  levant  des 
mains  suppliantes  devant  un  chef 
égyptien  qui  leur  reproche,  dans  la  lé- 
gende, d'avoir  fermé  leur  cœur  à  la 
prudence  et  de  n'avoir  pas  écouté  lors- 
qu'on leur  disait  :  «  Voici  que  le  lion 
s'approche  de  la  terre  d'Ethiopie 
(Kousch).  »  Ce  lion -là  était  le  roi 
Horus  qui  fit  la  conquête  de  l'Éthio- 

Kie,  et  dont  le  triomphe  est  retracé  sur 
;s  has-reliefs  suivants. 
Le  roi  vainqueur  est  porté  par  des 
chefs  militaires  sur  un  riche  palanquin, 
accompagné  de  flabellifères.  Des  ser- 
viteurs préparent  le  chemin  que  le 
cortège  doit  parcourir  ;  à  la  suite  du 
Pharaon  viennent  des  guerriers  con- 
duisant des  chefs  captifs  ;  d'autres 
soldats,  le  bouclier  sur  l'épaule,  sont 
en  marche,  précédés  d'un  trompette; 
un  groupe  de  fonctionnaires  égyptiens, 
sacerdotaux  et  civils,  reçoit  le  roi  et 
lui  rend  des  hommages.  ' 

La  légende  hiéroglyphique  de  ce 
tableau  exprime  ce  qui  suit  :  »  Le  dieu 
gracieux  revient  (en  Egypte),  porté  par 
les  chefs  de  tous  les  pays-  (les  nomes)  ; 
son  arc  est  dans  sa  main  comme  celui 
de  Mandou ,  le  divin  seigneur  de  l'E- 
gypte ;  c'est  le  roi  directeur  des  vigi- 
lants, qui  conduit  (captifs)  les  chefs  de 
la  terre  de  Kousch  (l'Ethiopie),  race 
perverse;  ce  roi,  directeur  des  mon- 
des, approuvé  par  Phré,  fils  du  soleil 
et  de  sa  race,  le  serviteur  d'Ammon, 
Horus,  le  vivificateur.  Le  nom  de  sa 
majesté  s'est  fait  connaître  dans  la 
terre  d'Ethiopie  que  le  roi  a  châtiée 
conformément  aux  paroles  que  lui 
avait  adressées  son  père  Ammon.  » 

Un  autre  bas-relief  représente  la 
conduite,  par  les  soldats,  des  prison- 


L'UNIVERS. 


iiiers  du  commun  en  fort  grand  nom- 
bre ;  leur  légende  exprime  les  paroles 
qu'ils  sont  censés  prononcer  dans  leur 
humiliation  :  «  O  toi  vengeur  !  roi  de 
la  terre  de  Kémé  (l'Egypte),  soleil  des 
Niphaïat  (les  peuples  libyens),  ton 
nom  est  grand  dans  la  terre  deKousch 
(l'Ethiopie), dont  tu  as  foulé  les  signes 
royaux  sous  tes  pieds  !  » 

Enfin ,  nous  indiquerons  encore  les 
monuments  de  Beit-Oually,  en  Nubie, 
comme  formant  un  tableau  complet 
des  circonstances  et  des  suites  d'une 
campagne  militaire,  de  ses  résultats 
pour  l'Egypte  et  pour  le  pays  subju- 
gué ,  et  comme  un  témoignage  de  la 
sagesse  des  Pharaons  dans  l'usage  de  la 
victoire,  dont  aucune  pratique  barbare 
ne  ternissait  l'éclat,  le  prince  ne  ces^ 
sant  d'être  inspiré  dans  ses  résolu- 
tions par  la  prudence  de  ses  conseils 
et  l'intérêt  bien  compris  de  son  pays , 
qu'il  n'oubliait  pas  d'enrichir  des  pro- 
ductions des  provinces  conquises. 
Nous  avons  déjà  décrit  ces  sculptures 
de  Beit-Oually  (  pag.  152).  Nous  devons 
ajouter  que  les  bas-reliefs  sont  des  plus 
remarquables  par  leur  exécution,  et 
qu'ils  donnent  une  idée  vraie  de  la 
perfection  de  ce  genre  de  travail  en 
Egypte  ;  dans  ces  scènes  variées ,  les 
physionomies  varient  aussi  selon  les 
circonstances  qui  dominent  le  sujet 
représenté. 

Mais  ce  n'est  pas  dans  les  temples 
feulement  que  l'historien  doit  cher- 
cher des  données  positives  sur  la  caste 
militaire  en  Egypte;  comme  pour  tou- 
tes les  autresparties  de  ses  annales, 
pour  celle-ci  les  tombeaux  récèlent  des 
documents  plus  précieux  et  plus  com- 
plets que  n'auraient  pu  l'être  les  plus 
minutieuses  narrations  écrites.  Des 
tableaux  sculptés  et  peints  parlent  plus 
vivement  à  l'esprit  que  les  phrases  les 
plus  parfaites ,  et  ce  ne  sera  pas  sans 
obtenir,  nous  l'espérons,  l'approbation 
des  lecteurs,  jjue  nous  aurons  préféré 
jusqu'ici  la  simple  description  de  ces 
tableaux  si  expressifs,  à  des  déductions 
nécessairement  incomplètes  dans  leurs 
détails.  L'Egypte,  elle-même,  a  tracé 
pour  nos  yeux  ce  que  nous  désirons 
d'apprendre  :   laissons-la  donc  nous 


dire,  elle-même,  par  ses  tableaux,  cù 
qu'elle  fit  durant  des  siècles  et  avec 
une  persévérance  dans  ses  coutumes, 
qui  proclame  bien  haut  toute  la  certi- 
tude de  la  science  qui  les  établit. 

Beni-Hassan,  plus  au  midi  que  la 
Kaire,  a  dans  son  voisinage  un  certain 
nombre  de  grottes  décorées  de  peintu- 
res d'une  parfaite  conservation,  toutes 
relatives  a  la  vie  civile,  aux  arts  et 
métiers ,  et ,  ce  qui  est  plus  rare ,  à  la 
caste  militaire.  Les  deux  hypogées  les 
plus  reculés  au  nord  surpassent  tous 
les  autres  par  leur  étendue  et  par  la 
perfection  de  leur  décoration.  L'un  des 
deux  est  le  tombeau  d'un  chef  admi- 
nistrateur des  terres  orientales  de 
l'Heptanomide,  nommé  Néhôthph,  au 
IX'  siècle  avant  l'ère  chrétienne. 

Les  peintures  qui  décorent  cet  by^ 
pogée,  dit  Champollion  le  jeune,  sont 
de  véritables  gouaches  d'une  finesse 
et  d'une  beauté  de  dessin  fort  remar- 
quables; les  animaux,  quadrupèdes, 
oiseaux  et  poissons,  y  sont  peints  avec 
tant  de  finesse  et  de  vérité,  qu'ils  res- 
semblent à  nos  beaux  ouvrages  d'histoi- 
re naturelle.  C'est  dans  ce  même  hypo- 
gée qu'existe  un  tableau  du  plus  haut  in- 
térêt: il  représente  quinze  prisonniers, 
hommes,  femmes  ou  enfants,  pris  par 
un  des  fils  de  Néhôthph,  et  présentés  à 
ce  chef  par  un  scribe  royal,  qui  offre  en 
même  temps  une  feuille  de  papyrus 
sur  laquelle  sont  relatés  la  date  de  la 
prise ,  et  le  nombre  de  captifs ,  qui 
était  de  trente-sept.  Ces  captifs,  grands 
et  d'une  physionomie  toute  particu- 
lière, à  nez  aquilin  pour  la  plupart, 
étaient  blancs  comparativement  aux 
Égyptiens ,  puisqu'on  a  peint  leurs 
chairs  en  jaune  roux  pour  imiter  ce 
que  nous  nommons  la  couleur  de  chair. 
Les  hommes  et  les  femmes  sont  habil- 
lés d'étoffes  très-riches,  peintes  (sur- 
tout celles  des  femmes)  comme  le  sont 
les  tuniques  des  dames  grecçi^es,  sur  les 
vases  grecs  du  vieux  style  :  ]a  tunique, 
la  coiffure  et  la  chaussure  des  fenmies 
captives  peintes  à  Béni -Hassan  res- 
semblent à  celles  des  dames  grecques 
des  vieux  vases ,  et  on  voit  sur  la  robe 
d'une  d'elles  l'ornement  enroulé  si 
connu  sous  le  nom  de  yrecque ,  pemt 


P.GYPTE. 


167 


fil  rouge,  bleu  et  noir,  et  tracé  verti- 
i-alement. 

Les  houinies  captifs,  à  barbe  poin- 
tue, sont  armés  d'arcs  et  de  lances,  et 
l'un  d'entre  eux  tient  en  main  une  lyre 
grecque  de  vieux  style  aussi.  Sont-ce 
des  Grecs  ?  Je  le  crois  fermement , 
mais  des  Grecs  ioniens,  ou  un  peuple 
d'Asie-Mineure,  voisin  des  colonies 
ioniennes  et  participant  de  leurs  mœurs 
et  de  leurs  habitudes  :  n'est-ce  pas  une 
chose  bien  curieuse  que  des  Grecs  du 
IX'  siècle  avant  J.-C,  peints  avec  fi- 
délité par  des  mains  égyptiennes?  J'ai 
fait  copier  ce  long  tableau  en  couleur 
avec  une  exactitude  toute  particulière  : 

Pas  un  coup  de  pinceau  qui  ne  soit  dans 
original. 

Il  paraît  aussi ,  par  plusieurs  monu- 
ments d'un  autre  genre,  que  comme 
les  autres  citoyens  de  l'Egypte,  les  mi- 
litaires accomplissaient  les  devoirs  or- 
donnés par  la  religion  :  on  les  recon- 
naît dans  les  cérémonies  publiques  : 
ils  exigèrent  les  mêmes  soins  pour  leur 
sépulture,  et  des  proscynema,  faits  en 
leur  nom  ou  par  eux-mêmes ,  se  trou- 
vent dans  divers  lieux  de  dévotion , 
habituellement  honorés  ou  visités  par 
les  fidèles  durant  les  prospérités  du 
culte  égyptien.  L'île  de  Beghé,  voisine 
de  celle  de  Vhilae,  était  un  de  ces  lieux 
saints  et  sacrés,  et  le  but  de  pieux  pè- 
lerinages ;  il  y  subsiste  encore  une 
vingtaine  d'inscriptions  attestant  que 
des  personnages  de  considération  y  sont 
venus  faire  leurs  dévotions ,  et  parmi 
eux  est  nommé  un  basilico  -  gram- 
mate,  conunandant  des  troupes  sous 
Aménophis  III  ou  Memnon.  En  Egypte, 
les  sentiments  religieux  étaient  une 
des  conditions  essentielles  du  véritable 
patriotisme. 

Nos  musées  renferment  des  armes 
de  toute  espèce,  semblables  à  celles 
que  les  monuments  nous  font  connaî- 
tre :  arcs  en  bois  ,  garnis  d'une  corde 
de  boyau  ;  flèches  et  javelines  en  bois , 
barbelées,  armées  de  pointes  en  os  ou 
en  bronze,  et  celles  de  chasse,  en  jojic, 
armées  en  silex;  sabres,  poignards, 
hache  recourbée  ,  masse ,  etc. ,  etc. , 
ainsi  que  des  tamboqrs ,  des  flûtes 
droites  ou  traversières,  et  autres  inS' 


truments  à  l'usage  des  troupes.  Ré- 
eemment  encore  on  a  découvert  un 
char  tout  entier  en  bois,  démonté, 
mais  qu'il  eût  été  facile  de  reconstruire. 
Destiné  au  musée  du  Louvre,  ce  mor- 
ceau précieux  lui  a  été  soustrait 
par  l'infidélité  d'un  intermédiaire  en 
Egypte. 

Plutarque  dit  que  les  anneaux  des 
membres  de  la  caste  militaire  avaient 
pour  cachet  la  figure  du  scarabée,  et 
HorusApollo  en  donnait  cette  raison: 
que   le   scarabée    désignait   l'homme 
parce  qu'il  n'y  a  pas  de  femelle  dans    | 
cette  espèce  d'animal.  Rien  n'est  plus    1 
commun ,  en  effet ,  que  les  scarabées    ) 
en  toute   matière ,   montés   ou   non    i 
montés  en  bague ,  et  portant  gravés, 
sur  leur  partie  plate,  les  sujets  les  plus 
variés.  On  y  distingue  la  figure  du 
scarabée  même,  des  armes  diverses,  et 
même  des  hommes  en  armes. 

Il  y  avait  aussi  des  emblèmes  con- 
sacrés à  l'usage  de  la  caste  militaire  • 
le  vautour  et  l'épervier  étaient  celui  de 
la  victoire.  C'était  une  opinion  com- 
mune en  Egypte,  que  le  vautour,  en 
temps  de  guerre,  marquait  et  circon- 
scrivait, sept  jours  d'avance,  le  lieu 
où  l'on  devait  combattre.  On  ajoutait 
que  le  même  oiseau  présageait  la  dé- 
faite d'une  des  deux  armées,  en  se 
tournant  du  côté  de  celle  qui  devait 
être  vamcue  et  souffrir  la  plus  grande 
perte;  c'est  pourquoi  les  anciens 
rois,  dit  la  tradition,  avaient  cou- 
tume d'envoyer  des  inspecteurs  pour 
examiner  et  leur  rapporter  de  quel 
côté  du  terrain  occupé  par  les  com- 
battants le  vautour  se  tournait.  Ce 
qui  est  certain ,  c'est  que ,  dans  tou- 
tes les  représentations  de  combats 
recueillies  sur  les  monuments  égyp- 
tiens ,  le  roi  combattant  sur  son  cnar 
ou  bien  à  pied,  est  accompagné  du 
vautour,  qui  plane  au-dessus  de  sa 
tête  ;  son  vol  est  dirigé  vers  les  en- 
nemis, et  il  tient  dans  ses  serres  l'em- 
blème de  la  victoire  (voyez/?/.  6), 

Il  en  était  de  même  dans  les  com- 
bats sur  mer  :  la  même  protection  et 
les  mêmes  présages  accompagnaient  fe 
roi.  Des  monuments  authentiques 
nous  montrent  la  flotte  égyptienne 


L'UNIVERS, 


combattant  celle  d'un  ennemi  non 
moins  avancé  dans  l'art  naval.  Les 
navires  sont  conduits  à  la  rame  et 
à  la  voile  :  ceux  des  deux  partis  s'ap- 
prochent le  plus  possible  ;  les  sol- 
dats rivaux  s'attaquent  et  combattent 
d'un  bord  à  l'autre  ;  des  cordages  ar- 
més de  crocs  sont  lancés  pour  saisir 
l'embarcation  ennemie  ;  on  monte  à 
rabordas;e;  l'équipage  et  les  troupes 
sont  égojsés  ou  faits  prisonniers  ; 
dans  la  mêlée,  quelques  navires  sont 
renversés,  et  ils  sont  submergés  avec 
les  hommes  qui  les  montent.  La  forme 
et  l'armement  de  ces  navires  ne  per- 
mettent pas  de  supposer  qu'ils  fussent 
propres  à  des  navigations  de  long 
cours;  mais  les  mers  d'Egypte  n'é- 
taient pas  très-difficiles  ;  des  vents 
périodiques  dirigeaient  le  navigateur 
le  long  des  côtes  de  la  mer  Rouge  ;  et 
du  détroit  qui  l'unit  à  l'Océan  indien, 
sa  distance  n'était  pas  considérable 
jusqu'à  la  presqu'île  en  deçà  du  Gange. 
Aussi  a-t-on  reconnu  pour  des  In- 
diens, à  leurs  physionomies,  le  peuple 
auquel  les  Égyptiens  livrent  un  com- 
bat sur  mer. 

Le  combat  figuré  sur  le  monu- 
ment de  Médinet-Habou  appartient  au 
règne  de  Rhamsès-Méïamoun  qui  re- 
monte au  XV*  siècle  avant  l'ère  vul- 
gaire. Il  nous  reste  encore  d'autres 
preuves  de  l'antiquité  de  l'emploi  d'une 
marine  régulière  en  Egypte  comme 
force  de  l'état;  et  nous  indiquerons 
comme  une  des  plus  curieuses  et  des  plus 
importantes  pour  l'histoire,  un  hypogée 
creusé  dans  la  chaîne  Arabique,  au 
voisinage  de  la  ville  d'Éléthya,  et  qui 
fut  le  tombeau  d'un  grand  personnage 
nommé  Ahmosis,  fils  des  Obschné,  et 
chef  des  nautoniers.  Une  grande  in- 
scription de  plus  de  trente  colonnes 
est  gravée  dans  ce  tombeau ,  et  le  dé- 
funt, qui  s'adresse  à  tous  ceux  qui  la 
liront,  leur  fait  sa  propre  histoire,  dont 
voici  les  traits  principaux  :  après  avoir 
exposé  qu'un  de  ses  ancêtres  tenait 
un  rang  distingué  parmi  les  serviteurs 
d'un  des  anciens  rois  de  la  XVI'=  dy- 
nastie, il  annonce  qu'il  est  entré  lui- 
même  dans  la  carrière  navale,  dans 
les  jours  du  roi  Ahmosis   le  dernier 


de  la  XVII*  dynastie  ;  qu'il  est  allé 
rejoindre  le  roi  à  Tanis  ;  qu'il  a  pris 
part  aux  guerres  de  ce  temps ,  où  il  a 
servi  sur  l'eau  ;  qu'il  a  ensuite  com- 
battu dans  le  midi ,  où  il  a  fait  des 
prisonniers  de  sa  main  ;  que  dans  les 
guerres  qui  eurent  lieu  la  sixième  an- 
née du  règne  du  même  Pharaon ,  il  a 
pris  un  riche  butin  sur  les  ennemis , 
qu'il  a  suivi  le  roi  Ahmosis  lorsqu'il 
s'est  rendu  par  eau  dans  l'Ethiopie 
pour  lui  imposer  des  tribus  ;  qu'il  se 
distingua  aussi  dans  cette  guerre  ;  et 
qu'enfin,  il  a  commandé  des  bâtiments 
sous  le  règne  du  roi  Thouthmosis  P"', 
après  quoi  il  mourut. 

C'est  là  sans  aucun  doute  le  tom- 
beau d'un  des  officiers  de  la  marine 
qui  combattirent  sous  le  roi  Ahmosis 
contre  les  Hykshos  à  l'époque  où  ils 
furent  enfin  expulsés  de  l'Egypte,  qui 
vit  le  succès  Couronner  ses  efforts 
et  ceux  de  ses  princes,  et  reçut  de 
Thouthmosis  I",  qui  rétablit  l'ancien 
ordre  de  choses  en  Egypte ,  la  récom- 
pense que  méritaient  plusieurs  siècles 
de  bons  services  rendus  à  l'état  par 
ses  ancêtres  et  par  lui-même.  Nous 
trouvons,  de  plus,  dans  le  reste  de 
l'inscription  funéraire  du  marin  Ahmo- 
sis, un  témoignage  contemporain  de 
la  restauration  de  la  monarchie  égyp- 
tienne par  l'établissement  de  la  XVÎir 
dynastie,  un  peu  plus  de  1800  ans 
avant  l'ère  vulgaire,  les  faits  relatés 
dans  l'inscription  s'accordant  avec  les 
fragments  qui  nous  restent  des  récits 
des  mêmes  événements  par  l'historien 
Manéthon.  C'est  ainsi  que  chaque 
monument  vient  à  son  tour  concourir 
à  étendre  les  certitudes  de  l'histoire 
égyptienne,  depuis  les  derniers  règnes 
de  la  XVII*  dynastie. 

Ajoutons ,  enfin ,  que  la  çloire  mili- 
taire des  Pharaons  était  célébrée  par 
tous  les  arts  à  la  fois ,  et  tandis  que  la 
sculpture  et  la  peinture  ornaient  les 
monuments  publics  des  représentations 
multipliées  de  leurs  grandes  actions 
guerrières,  l'éloquence  les  célébrait  de 
son  côté  dans  le  style  le  plus  élevé  et 
en  des  termes  très-propres  à  exciter 
l'amour  et  la  reconnaissance  des  peu- 
ples. Il  nous  est  parvenu  un  de  ces       * 


KG  Y  PIE. 


pané^vniliH's ,  à  peu  f)ies  complet ,  et 
qui  déjà  a  obtenu  quelque  célébrité. 
C'est  ie  rouleau  de  papyrus  possédé 
par  M.  Sallier,  d'Aix  en  "Provence,  et 
que  Champollion  ie  jeune,  qui  le  vit 
en  1828,  annonça  au  monde  savant  en 
ces  termes  : 

«  J'ai  reconnu  dans  un  paquet  de 
papyrus  égyptiens  non  funéraires,  1°  un 
long  manuscrit  en  fort  mauvais  état, 
([ui  m'a  paru  contenir  des  thèmes  as- 
trologiques en  belle  écriture  hiérati- 
que ;  2°  deux  rouleaux  contenant  des 
♦"spèces  d'odes  ou  litanies  à  la  louange 
d'un  Pharaon  ;  3°  un  rouleau  dont  les 
premières  pages  manquent,  mais  qui 
contient  les  louanges  et  les  récits  des 
exploits  de  Rhamsès-Sésostris ,  tout- 
à-fait  en  style  biblique,  c'est-à-dire 
sous  la  forme  d'une  ode  dialoguée 
entre  les  dieux  et  le  roi. 

«  Ce  manuscrit  est  de  la  plus  haute 
importance,  et  le  peu  de  temps  que 
j'ai  donné  à  son  examen  m'a  convaincu 
que  c'est  un  vrai  trésor  historique. 
J'en  ai  tiré  les  noms  d'environ  douze 
nations  vaincues,  parmi  lesquelles  sont 
spécialement  nommés  les  Ioniens , 
lowii,  et  les  Lyciens,  Louka  ou  Louki; 
plus  les  Éthiopiens,  les  Arabes,  etc. 
Il  est  parlé  de  leurs  chefs  emmenés 
en  captivité,  et  des  imj)Ositions  que 
ces  pays  ont  supportées.  J'ai  relevé 
avec  soin  tous  ces  noms  de  peuples 
vaincus,  qui,  étant  parfaitement  lisi- 
bles et  en  écriture  hiératique ,  serviront 
à  faire  reconnaître  ces  mêmes  noms 
en  hiéroglyphes  sur  les  monuments  de 
Thèbes  et  à  les  rétablir  s'ils  sont  effa- 
cés. L'existence  de  ce  manuscrit  est 
nn  fait  immense,  et  il  porte  la  date  de 
l'an  IX ,  au  mois  de  paoni ,  du  règne 
de  Rhamsès-le-Grand.  » 

A  son  retour  d'Egypte,  le  voyageur 
fiançais  revit  à  Aix  cette  précieuse 
relation  historique,  et  la  revit  avec  un 
i!ouvel  intérêt ,  ayant  reconnu  ce 
incme  texte  du  manuscrit  hiératique, 
tracé  en  caractères  hiéroglyphiqes  sur 
la  paroi  extérieure  sud  d'un  des  palais 
de  Thèbes,  toutefois  fort  mutilé  dans 
plusieurs  passages. 

On  a  recueilli  à  Aix, de  la  bouche  de 
Champollion,  l'cnoncé  du  plan  de  cet 


antique  poème  historique  en  prose. 
«  Les  Schéto  (ou  Scythes)  s'exhortent 
à  attaquer  les  Égyptiens;  dénombre- 
ment de  leurs  chefs  et  des  diverses 
nations  leurs  alliées  dans  cette  guerre; 
un  grand  nombre  de  peuples  de  l'Asie 
occidentale  y  sont  dénommés,  et  par- 
ticulièrement ceux  de  l'Asie  mineure, 
tels  que  les  Lyciens  et  les  Ioniens.  — 
Dénombrement  des  forces  égyptiennes. 
Le  roi  les  harangue  pour  les  exciter 
au  combat  :  c'est  Rhamsès  lui-même 

3ui  rappelle  cette  circonstance  et  le 
iscours  qu'il  prononça  :  «  Et  moi ,  dit 
«  le  texte,  j'adressai  mes  paroles  à  mes 
<i  fantassins  ainsi  qu'aux  cavaliers,  di- 
«  sant  :  Préparez-vous ,  préparez  vos 
«  cœurs ,  ô  mes  fantassins,  ô  mes  cava- 
«  liers  ;  »  et  les  guerriers  répondirent  à 
sa  majesté,  dont  la  vie  soit  heureuse;  à 
leur  bon  seigneur,  dont  la  vie  soit  heu- 
reuse ;  et  ils  promettent  de  se  montrer 
dignes  de  l'Egypte  le  jour  de  la  bataille  ; 
ils  supplient  le  roi  de  les  abandonner  à 
leur  ardeur,  et  ils  s'écrient,  en  termi- 
nant leur  discours  :  Donne  la  liberté 
au  souffle  de  nos  bouches  !  —  Le  roi 
reprend  ensuite  la  parole,  et  après 
quelques  nouvelles  exhortations ,  il  met 
l'armée  en  marche  et  s'approche  con- 
tre la  plaie  de  Schéto.  —  C'était  la 
sixième  rencontre  ;  et  le  roi ,  sembla- 
ble à  un  dieu,  se  précipite  sur  eux  et 
en  fait  un  grand  carnage.  —Au  milieu 
de  l'action,  le  roi  ne  cesse  d'exciter 
ses  combattants  ;  enfin  la  victoire  se 
déclare  pour  Sésostris  ;  elle  est  com- 
plète.— Sésostris  annonce  à  ses  troupes 
qu'il  vient  de  serrer  la  main  du  chef 
ennemi  ,  et  arrête  le  massacre  des 
vaincus.  —  Récit  du  combat.  —  Les 
troupes  de  toute  arme  célèbrent  la 
gloire  du  roi,  et  lui  défèrent  les  titres 
les  plus  pompeux.  — Le  chef  des  vain- 
cus vient  haranguer  Sésostris  ;  ré- 
ponse du  roi  ;  nouvelle  harangue  à  l'ar- 
mée; humble  soumission  de  la  mau- 
vaise race  de  Schéto.  »  Tout  annonce 
que  cette  mémorable  bataille  fut  livrée 
sur  les  bords  de  l'Oxus  et  qu'elle  fut 
suivie  de  la  prise  de  Bactres,  principal 
établissement  des  Scythes ,  et  l'une 
des  plus  anciennes  villes  du  monde- 
On  sait  avec  quelle  attention  l'É» 


170 


L'UNIVERS. 


evpte  s'attaclia  à  la  conservation  des 
documents  de  son  histoire  nationale. 
L'existence  de  l'ouvrage  que  nous  ve- 
nons de  faire  connaître  n'a  donc  rien 
de  surprenant;  il  nous  prouve  aussi 
que  les  grands  princes  trouvèrent  de 
dignes  historiens,  et  les  hommes  dis- 
tingués de  la  caste  militaire,  d'élo- 
quents panégyristes.  L'éloge  des  ver- 
tus militaires  et  de  la  science  des  com- 
hats  fut  donc  aussi  pour  la  civilisation 
égyptienne  une  nécessité  sociale. 

Nous  avons  presque  épuisé  l'ensem- 
ble des  notions  historiques  qu'il  nous 
a  été  possible  de  réunir  sur  l'état  de 
la  caste  militaire  en  Egypte ,  et  nous 
pensons  en  avoir  assez  dit  pour  faire 
reconnaître  son  importance  dans  l'État, 
les  règles  générales  de  son  organisation 
et  son  influence  sur  les  brillantes  des- 
tinées de  l'Egypte.  Implantée  dans  le 
sol,  elle  était  mdestructible  comme  les 
monuments  qui  la  couvraient  de  toutes 
parts  ;  sa  dotation  territoriale  était  la 
garantie  de  sa  durée,  de  son  aisance 
€t  de  ses  services;  les  produits  de 
plusieurs  provinces  lui  appartenaient, 
et  si  l'on  se  souvient  que  quelques 
villes  importantes,  telles  que  Sais  et 
Héliopolis,  étaient  plus  spécialemant 
la  résidence  de  la  caste  sacerdotale, 
que  Panapolis  est  désignée  comme  par- 
ticulièrement habitée  par  des  ouvriers 
en  lin  et  des  tailleurs  de  pierre  ,  peut- 
être  faudra-t-il  aussi  tirer  une  consé- 
quence de  plus  de  ce  qui  vient  d'être 
dit  des  possessions  de  la  caste  mili- 
taire ,  et  considérer  les  provinces  dont 
les  revenus  lui  appartenaient ,  comme 
étant  aussi  sa  résidence  ordinaire  et 
celle  des  familles  qui  en  faisaient  par- 
tie. Enfin,  on  pourra  peut-être  aussi 
conclure  de  tous  ces  faits  rapprochés, 
que  l'Egypte  était  divisée  en  villes 
royales,  villes  sacerdotales,  villes  mi- 
litaires et  villes  industrielles.  Les 
Hébreux,  élèves  des  Égyptiens  ,  n'eu- 
rent-ils pas  aussi  leurs  villes  royales  et 
leurs  villes  lévitiques? 

On  raconte  qu'un  roi,  nommé  Sé- 
thon  par  Hérodote,  négligea  beaucoup 
]'ordre  des  guerriers,  présumant  qu'il 
n'aurait  pas  besoin  de  leurs  services, 
et  qu'il  s'oublia  jusqu'à  les  priver  des 


douze  aroures  de  terre  labourable 
concédées  à  chaque  individu  de  la  caste 
par  les  rois  ses  prédécesseurs  et  cbpi- 
sies  parmi  les  meilleures  terres.  Mais 
peu  de  temps  après,  l'Egypte  ayant  été 
attaquée  par  une  armée  nombreuse 
d'Assyriens,  aucun  soldat  ne  voulut 
marcher.  La  classe  des  artisans ,  des 
marchands  et  des  ouvriers ,  se  rangea 
autour  du  roi  :  la  protection  des  dieux 
vint  à  son  secours,  et  l'Egypte  ne  fut 
point  envahie  ;  son  salut  fut  ainsi  l'ou- 
vrage de  ceux  que  la  loi  ne  chargeait 
pas  de  sa  défense. 

Ce  fait  peut  déjà  faire  pressentir  la 
décadence  d'une  Jantique  et  puissante 
institution.  On  a  raconté,  plus  haut, 
l'émigration  des  garnisons  du  midi  de 
l'Egypte,  sous  le  règne  de  Psamméti- 
chus,  parce  que  ce  roi  ne  ies  avait  pas 
relevées  à  l'époque  prescrite  par  la 
constitution  de  la  caste.  La  décadence 
était  donc  alors  plus  avancée ,  et  elle 
pourra  prouver  qu'une  institution  mi- 
litaire ,  telle  que  celle  qui  fût  créée  en 
Egypte,  n'assurera  jamais  à  l'État 
qu'un  patriotisme  conditionnel,  qu'un 
dévouement  préalablement  soldé.  Du 
reste ,  l'histoire  est  là  avec  ses  dépo- 
sitions pour  éclairer  les  recherches  du 
philosophe  sur  les  avantages  ou  les  in- 
convénients des  privilèges  héréditai- 
res, des  corporations  incommutables , 
propriétaires  territoriaux,  et  nous  au- 
rons peut-être  fourni  quelques  don- 
nées à  la  solution  de  cette  question,  par 
les  détails  sommairement  réunis  ici  sur 
une  des  plus  anciennes  institutions  de 
ce  genre,  la  caste  militaire  égyp- 
tienne. 

Il  nous  reste  à  parler  du  peuple,  qui 
était  aussi  une  caste  à  laquelle  on 
avait  fait  ses  droits  et  ses  devoirs  ; 
mais  on  a  compris  d'avance  que  par- 
tout les  premiers  diminuent  et  les  se- 
conds s'accroissent  pour  chaque  caste, 
selon  qu'elle  est  plus  bas  placée  sur 
l'échelle  des  institutions  publiques  r 
comme  partout  ailleurs ,  la  caste  po< 
pulaire  était  la  dernière  des  trois  en 
Egypte. 


s  XVI.  DE  LA  CLASSE  POPULAIRE. 

Toute  la  portion  de  la  population 
libre  qui  n'appartenait  ni  à  la  caste  sa- 
cerdotale, ni  a  la  caste  militaire,  com- 
posait en  Egypte  le  troisième  ordre  de 
l'état,  la  caste  populaire.  L'agricul- 
ture, l'industrie  et  le  commerce  lui 
turent  spécialement  attribués  par  les 
règlements  généraux  et  par  un  usage 
que  fortifièrent  le  temps  et  l'habitude. 
Le  peuple  néanmoins  exerçait  une  au- 
torité politique  dans  deux  des  occasions 
les  plus  importantes  pour  l'état ,  à  l'élec- 
tion et  à  la  mort  des  rois.  L'élection 
ne  fut  pratiquée  qu'aux  plus  anciens 
temps  de  la  monarchie;  pour  les  épo- 
ques postérieures,  tout  au  plus  aux 
changements  de  dynastie;  et  à  cet 
égard  les  rapports  de  l'histoire  nous 
laissent  dans  une  profonde  incertitude. 
Au  contraire ,  l'autorité  populaire  à  la 
mort  des  rois  s'exerça  aussi  long- 
temps que  dura  l'antique  constitution 
de  l'empire  égyptien.  Après  l'expira- 
tion du  temps  prescrit  pour  la  durée 
du  deuil  public ,  la  momie  royale  était 
portée  en  grande  pompe  à  l'entrée  du 
tombeau  ;  elle  y  restait  exposée  aux  re- 
grets ou  aux  malédiction î  du  peuple  as- 
semblé ;  chacun  avait  la  liberté  de  repro- 
cher hautement  au  roi  mort  ses  fautes 
et  ses  mauvaises  actions.  Un  prêtre  ve- 
nait ensuite  prononcer  le  panégyrique 
du  prince ,  rappeler  ses  services  et  ses 
bienfaits.  L'assemblée  prononçait  alors 
un  jugement  sans  appel  ;  des"  applau- 
dissements nombreux  accordés  au  pa- 
négyrique absolvaient  le  roi  de  tout 
reproche,  et  les  suffrages  du  peuple 
accompagnaient  sa  dépouille  dans  le 
lieu  préparé  pour  son  éternelle  de- 
meure. Si  la  désapprobation  populaire 
condamnait  la  mémoire  du  roi ,  il  était 
privé  de  funérailles  pompeuses,  et  l'au- 
torité du  juge  s'étendait  jusqu'au  droit 
de  faire  effacer  des  monuments  et  des 
annales  nationales  le  nom  du  roi  frap- 
pé par  ces  solennelles  condamnations. 
Long-temps  après  la  mort  de  IMénès , 
fondateur  de  la  monarchie  égyptienne, 
sa  mémoire  fut  proscrite ,  à  cause  du 
grand  luxe  qu'il  avait  introduit  dans 
les  habitations  domestiques.  Sa  gloire 


EGYPTE.  ni 

et  sa  renommée  s'affaiblirent  dans  l'o- 
pinion; une  imprécation  contre  son 
nom  fut  tracée  en  caractères  sacrés 
dans  le  sanctuaire  même  du  temple 
d'Ammon  à  Thèbes.  Ce  ne  fut  pas  le 
peuple  qui  porta  ce  jugement  contre 
le  roi;  mais  il  le  confirma  par  une  ta- 
cite adhésion.  Il  nous  reste  d'ailleurs 
des  preuves  plus  concluantes  de  l'auto- 
rité redoutable  que  la  constitution 
avait  déférée  à  la  caste  populaire  en 
Egypte,  et  des  témoignages  de  l'usage 
qu'elle  ne  manqua  pas  d'en  faire  à  l'é- 
gard de  ceux  de  ses  souverains  qui, 
oubliant  ou  méprisant  leurs  devoirs, 
s'étaient  justement  attiré  l'animadver- 
sion  publique. 

«  C'est  dans  la  vallée  de  Biban-el- 
Molouk,  à  Thèbes,  dit  ChampoUion  le 
jeune ,  que  sont  les  tombeaux  des  rois 
de  la  XVlir  et  de  la  XIX*^  dynastie. 
J'y  ai  visité  ces  princes  dans  leurs  de- 
meures funéraires;  ces  appartements 
y  sont  couverts  de  sculptures  et  de 
peintures ,  pour  la  plupart  d'une  éton- 
nante fraîcheur  ;  mais  j'y  ai  vu  un  tom- 
beaude  roi,  marteléiïun  bouta  l'autre, 
excepté  dans  les  parties  oii  se  trou- 
vaient sculptées  les  images  de  la  reine 
sa  mère  et  celles  de  sa  femme ,  qu'on 
a  religieusement  respectées ,  ainsi  que 
leurs  légendes.  C'est,  sans  aucun  doute, 
le  tombeau  d'un  roi  condamné  après  sa 
mort.  »  Le  même  voyageur  a  vu ,  dans 
la  vallée  d'El-Assassir,  territoire  de 
Thèbes,  un  édifice  où  une  légende  rovale 
a  été  systématiquement  martelée  dans 
une  foule  de  bas-reliefs  de  ce  temple , 
et  il  a  reconnu  que  cette  légende  fut 
celle  d'un  Améoenthé,  tuteur  du  roi 
Moeris  pendant  sa  minorité,  et  en  qua- 
lité de  mari  de  la  sœur  du  roi,  ap- 
pelée par  son  âge  à  précéder  son  frère 
sur  le  trône  de  leur  père;  et  que,  par- 
venu à  sa  majorité,  Mœris,  à  qui  la 
mémoire  et  l'autorité  de  son  tuteur 
étaient  odieuses ,  fit  effacer  son  nom 
des  monuments  publics,  avec  le  con- 
cours de  l'autorité,  qu'on  invoquait 
dans  ces  solennelles  circonstances.  De 
notre  temps ,  il  y  a  de  cela  plus  de 
3500  ans. 

On  voit  aussi  au  musée  de  Turin  une 
statue  en  très-beau  grès  rougcàtrc,, 


L'UNIVERS. 


d'environ  quinze  pieds  de  hauteur  :  c'est 
celle  d'un  Pharaon  debout ,  dont  le  nom 
se  lit  sur  l'agrafe  de  la  ceinture  qui  lui 
serre  sa  tunique  sur  les  reins.  11  tient 
de  la  main  gauche  une  grande  enseigne 
sacrée,  et  son  nom  est  encore  gravé 
en  beaux  hiéroglyphes  sur  le  bâton  de 
cette  enseigne  ;  il  se  lit  jusqu'à  sept  fois 
sur  les  diverses  parties  de  ce  même 
colosse.  Une  autre  statue  du  même  roi 
est  au  musée  britannique;  un  second 
colosse ,  semblable  à  celui  de  Turin ,  a 
été  acheté  à  Rome  et  transporté  au 
musée  égyptien  au  Louvre  ;  c'est  tou- 
jours le  nom  de  ce  même  Pliaraon  qui 
se  trouve  répété  sur  les  statues  de  Lon- 
dres et  de  Paris.  On  l'a  remarqué  aussi 
sur  les  différentes  portions  du  palais  de 
Karnac  à  Thèbes  ;  on  le  retrouve  enfin 
sur  le  bel  obélisque  de  la  porte  du  Peu- 
ple à  Rome  :  ce  nom  est  celui  du  Pha- 
raon Mandouëi ,  de  la  XVIIP  dynas- 
tie égyptienne;  mais  partout  où  ce  nom 
existe,  soit  sur  les  images  de  ce  roi , 
soit  sur  les  édifices  qu'il  éleva,  ce  nom 
est  soigneusement  martelé,  effacé, 
quoiqu'il  soit  exprimé  par  la  figure 
même  du  dieu  Mandou,  dont  le  Pha- 
raon portait  le  nom.  La  suppression 
systématique  du  nom  de  ce  roi  sur 
tous  les  monuments  publics  ne  peut 
être  expliquée  que  comme  l'effet  d'un 
de  ces  jugements  sévères  portés  par 
le  peuple  égyptien  contre  ses  mé- 
chants rois ,  au  moment  de  leur  mort. 
Sur  le  palais  de  Louqsor,  le  nom  du 
roi  éthiopien  Sabaco  a  été  également 
proscrit  et  martelé;  celui  de  Taraka, 
autre  Éthiopien,  fut  également  martelé 
à  Medinet-Habou.  Sous  la  domination 
romaine,  cet  usage  subsistait  encore, 
et  l'autorité  qui  avait  succédé  à  celle 
du  peuple,  succéda  aussi  à  ses  attri- 
butions dans  le  jugement  du  mérite 
des  princes.  Ce  n'était  plus,  il  est  vrai, 
l'intérêt  national  qui  s'exprimait  dans 
ces  solennelles  circonstances  :  les  pas- 
sions de  l'empereur  remplaçaient  les 
doléances  du  peuple.  On  lisait  sur  le 
temple  d'Esnéh  les  noms  des  empe- 
reurs Septime-Sévère  et  Géta;  Cara- 
calla  fit  assassiner  son  frère  Géta;  sa 
mémoire  et  sou  nom  furent  proscrits 
par  l'autorité  impériale  dans  toute  l'é- 


tendue de  l'empire;  cette  proscription 
les  atteignit  jusqu'au  fond  de  la  Thé- 
baïde  :  les  cartouches  contenant  le  nom 
propre  de  Géta  sur  le  temple  d'Esnéh 
sont  aussi  régulièrement  martelés. 
L'autorité  morale  du  peuple  égyptien 
sur  la  renommée  de  ses  rois  ne  sau- 
rait donc  être  mise  en  doute,  et  peut- 
être  peut-on  dire  que  quelque  sagesse 
se  révélait  dans  cette  institution  \)o\\- 
tique ,  parce  que  tous  les  citoyens  en 
jugeant  et  maudissant  le  roi  mort 
sur  le  seuil  de  son  tombeau,  étaient 
appelés  à  exercer  sur  le  roi  vivant, 
sans  l'embarrasser,  une  influence  qui 
ne  pouvait  être  dédaignée. 

On  ne  saurait  dire  à  quelle  époque 
des  annales  de  l'Egypte  se  rattache 
cette  singulière  institution  politique  , 
ni  par  quelle  voie  la  caste  populaire 
réussit  à  conquérir  ces  privilèges. 

Le  gouvernement  théocratique  re- 
poussait de  sa  nature  la  concession 
d'un  pareil  avantage;  le  prêtre  était 
tout  dans  cet  ordre  de  choses,  et  le 
peuple  n'avait  à  montrer  que  de  la 
piété  et  de  l'obéissance.  Ce  privilège 
indiquerait  donc  un  temps  oij  des  cir-' 
constances  critiques  auraient  porté 
le  sacerdoce  égyptien  à  octroyer  au 

Ïieuple  cette  part  morale  dans  les  af- 
aires  publiques  ;  et  comme  l'histoire 
n'a  conservé  le  souvenir  d'aucune  lutte 
entre  l'autorité  théocratique  et  toute 
autre  autorité  rivale,  si  ce  n'est  celle 
où  Mènes  força  la  tiare  à  s'abaisser 
devant  l'èpée,  époque  où  le  gouverne- 
ment, de  sacerdotal  qu'il  était,  devint 
inopinément  civil  et  militaire ,  il  est 
permis  de  conjecturer  que  Menés ,  pour 
consolider  les  immenses  résultats  de 
sa  périlleuse  entreprise,  s'allia  avec 
le  peuple ,  en  se  livrant  à  lui  après  sa 
mort  ainsi  que  tous  les  rois  ses  suc- 
cesseurs, et  s'en  fit  un  utile  auxiliaire 
au  moyen  d'une  concession  toute  nou- 
velle qui  investissait  la  caste  populaire 
d'une  intervention  puissante ,  propre 
peut-être  à  la  garantir  des  mauvaises 
passions  desrois  et  des  mauvais  conseils 
de  leurs  ministres.  S'il  en  était  ainsi , 
ce  iTe  serait  qu'un  exemple  de  plus ,  bien 
ancien  à  la  vérité ,  de.  la  bienveillance 
attentive  des  barons  de  tous  les  pays 


EGYPTE.  17; 


pour  les  pauvres  communes  quand  ils 
avaient  besoin  d'elles  pour  lutter  avec 
succès  contre  la  couronnne.  Quoiqu'il 
en  soit ,  le  droit  attribué  à  la  caste  po- 
pulaire ,  de  juger  les  actes  des  rois  ,  de 
condamner  leur  mémoire,  et  l'inévita- 
ble effet  de  ces  jugements,  ne  sau- 
raient être  mis  en  doute  :  toutefois 
l'histoire  a  trop  négligé  les  preuves 
fju'on  aurait  pu  recueillir  pour  l'utilité 
de  tous,  de  l'ancienneté  et  de  l'effica- 
cité de  cette  singulière  institution  po- 
■  litique  de  la  vieille  Égygte. 

La  fertilité  extraordinaire  de  la 
terre,  un  climat  bienfaisant,  de  bon- 
nes lois  que  l'expérience  avait  élabo- 
rées, et  que  le  temps  sanctionna;  une 
administration  active  et  bienveillante 
sans  cesse  occupée  h  établir  et  à  con- 
solider l'ordre  public  dans  les  champs 
comme  dans  les  cités  ;  l'influence  iné- 
vitable de  la  religion  sur  un  peuple 
naturellement  pieux ,  d'un  caractère 
facile,  et  qu'Hérodote  considèrecomme 
les  plus  religieux  des  hommes,  permet- 
tent de  penser  qu'en  Egypte  la  classe 
populaire  fut  heureuse,  et  que,  occupée 
et  laborieuse ,  modérée  dans  ses  mœurs 
et  dans  ses  voeux  ,  elle  trouva  dans 
son  travail  les  sources  d'une  aisance  gé- 
nérale, et  qui  fut  de  longue  durée. 
Les  familles  y  étaient  habituellement 
nombreuses  ;  on  voit  dans  les  monu- 
ments les  plus  simples ,  peints  sur  un 
panneau  de  bois  ou  sculptés  sur  une 
dalle  de  pierre  calcaire ,  et  représentant 
les  devoirs  funèbres  rendus  aux  chefs 
d'une  famille  par  tous  ses  enfants ,  que 
leur  nombre  pour  les  deux  sexes  s'é- 
lève de  huit  à  douze  et  parfois  au-delà  ; 
et  si  le  luxe  de  ces  monuments  désigne 
des  familles  plus  distinguées  et  des 
classes  supérieures ,  ils  rendent  à  l'é- 
gard de  ces  familles  le  même  témoi- 
gnage quant  au  grand  nombre  des 
enfants  qui  appartenaient  à  chacune  ; 
les  tableaux  sculptés  à  Thèbes  nous 
donnent  la  liste  de  neuf  descendants 
mâles  de  Rhamsès-Méiamoun,  et  d'un 
nombre  encore  plus  considérable  de 
filles.  L'ancienne  société  égyptienne 
différa  en  ce  point  essentiel  cle  l'état 
des  sociétés  modernes. 

I.a  classe  populaire  avait  générale- 


ment pour  vêtement  une  courte  tuni- 
que de  lin  ,  nommée  Calasiris  ,  serrée 
par  une  ceinture  au-dessus  des  han- 
ches, ayant  parfois  de  courtes  manches 
et  garnies  de  franges  par  le  bas.  La 
chaussure  était  en  papyrus  ou  en  cuir, 
mais  elle  était  vraisemblablement  ré- 
servée aux  classes  supérieures.  La  tête 
était  habituellement  découverte;  lu 
chevelure  était  frisée  ou  nattée;  un 
manteau  de  laine  était  parfois  jeté  sur 
la  tunique ,  et  ils  le  quittaient  à  l'entrée 
des  temples.  Les  femmes  portaient  avec 
la  tunique  d'amples  vêtements  en  lin  ou 
en  coton,  à  larges  manches,  unis  ou 
rayés,  blancs  ou  de  couleur  unie;  leur 
chevelure  était  artistement  soignée; 
leur  tête,  leurs  oreilles  et  leurs  mains 
étaient  ornées  de  bandeaux ,  de  boucles 
et  d'anneaux.  Une  chaussure  légère 
enveloppait  leurs  pieds  ;  elles  sortaient 
le  visage  découvert,  accompagnées  de 
quelques  femmes  de  service,  qu'elles 
avaient  en  assez  grand  nombre  dans 
leur  maison.  Habillées  aussi  avec  d'am- 
ples robes  d'étoffes  rayées ,  les  suivan- 
tes avaient  leurs  cheveux  tressés  et 
tombant  sur  leurs  épaules  ;  elles  por- 
taient déplus  un  large  tablier  de  même 
étoffe  que  leur  robe ,  point  de  bijoux 
ni  autres  parures ,  et  se  tenaient  dans 
une  situation  très-respectueuse  en  pré- 
sence de  la  dame  de  la  maison.  Les 
filles  sorties  de  l'âge  de  l'enfance 
étaient  habillées  comme  leur  mère  ,  à 
l'exception  des  ornements  de  la  tête  ; 
et  les  enfants  des  deux  sexes  n'avaient 
pour  tout  habillement  ou  parure,  durant 
les  sept  à  huit  premières  années  ,  que 
des  boucles  d'oreilles. 

La  race  était  belle,  d'une  haute 
taille,  un  peu  grêle  en  général»  et 
vivant  long-temps ,  comme  le  prou- 
vent celles  (les  inscriptions  funéraires 
où  l'âge  des  défunts  dépasse  quatre- 
vingts  ans.  Du  reste,  toutes  les  ex- 
ceptions à  ces  données  générales  se 
rencontraient  dans  la  population  égyp- 
tienne comme  dans  toutes  les  autres  : 
nous  ne  réunissons  ici  que  les  traits 
principaux  de  sa  constitution  physique, 
d'après  les  monuments  d'accord  avec 
les  récits  de  l'histoire.  Du  reste .  Hé- 
rodote ,  qui  a  vu  l'Egypte  avant  sa 


174 


L'UNIVERS 


décadence  entière ,  assure  qu'ap»ès  les 
Libyens ,  les  Égyptiens  étaient  en 
général  les  plus  sains  des  hommes.  Le 
grand  nombre  de  momies  d'hommes 
ou  de  femmes ,  qui  ont  été  ouvertes , 
corrobore  ces  divers  témoignages. 

L'intérieur  des  familles  dénote  des 
mœurs  douces  et  des  habitudes  d'af- 
fection. On  voit  un  de  ces  intérieurs 
peints  dans  un  des  tombeaux  de  Gour- 
nah.  Une  mère  de  famille  rentre  chez 
elle  avec  ses  trois  filles  d'âges  diffé- 
rents ,  suivies  d'un  vieux  serviteur  et 
d'une  servante  d'un  âge  mûr.  Après 
avoir  traversé  une  première  pièce,  elles 
se  trouvent  dans  la  seconde,  qui  en 
précède  plusieurs  autres  ;  trois  jeunes 
femmes  de  service  viennent  au  devant 
d'elle,  et  lui  présentent  respectueuse- 
ment des  fruits  et  des  raîfraîchisse- 
ments;  dans  l'antichambre,  une  des 
trois  filles  se  désaltère ,  pressée  par  la 
soif,  tandis  que  la  servante  distribue 
des  fleurs  et  des  joujoux  à  une  petite 
fille  et  à  un  petit  garçon  sans  vêtements, 
accourus  vers  la  porte  à  la  rencon- 
tre de  leur  mère.  L'autorité  paternelle 
fat  toute- puissante  en  Egypte  par  les 
mœurs  plutôt  que  par  les  lois  :  la 
vieillesse  était  vénérée;  lorsque  des 
jeunes  gens  rencontraient  un  vieillard, 
ils  lui  cédaient  le  chemin  et  se  ran- 
geaient de  côté.  De  tels  sentiments  ne 
révèlent-ils  pas  une  culture  attentive 
des  affections  de  l'ame  ?  Les  habitudes 
qu'elles  imprimaient  se  réalisaient 
surtout  dans  l'intérieur  des  familles. 
Ce  que  nous  en  savons  à  l'égard  des 
Égyptiens  nous  montre  cet  intérieur 
en  possession  de  tous  les  biens  qui 
peuvent  faire  croire  au  bonheur,  char- 
mer l'homme  fidèle  à  ses  devoirs  so- 
ciaux, et  le  consoler  parfois  des  peines 
qu'ils  peuvent  engendrer. 

Les  habitations  particulières  étaient 
vastes  et  à  plusieurs  étages.  Les  cham- 
bres qui  les  composaient  avaient  des 
destinations  analogues  aux  usages  mo- 
dernes. On  voit,  d'une  part,  de  grands 
approvisionnements  de  comestibles 
variés,  empilés  sur  des  tablettes  ;  d'un 
autre  côté ,  le  sol  est  couvert  par  une 
natte  tressée  en  joncs  de  couleurs  di- 
verses ;  de  petites  fenêtres  grillées 


éclairent  les  pièces  du  rez-de-chaussée; 
et  au  premier  étage ,  habitation  pour 
la  nuit ,  on  ne  voit ,  comme  "on  l'ob- 
serve aujourd'hui  dans  toutes  les  villes 
d'Egypte,  que  de  très-petites  croisées. 
Les  couleurs  de  la  peinture  qui  nous 
fournit  ces  détails  indiquent  que  ces 
fenêtres  étaient  à  deux  vantaux ,  gar- 
nis de  carreaux  en  verres  de  couleur. 
Un  grenier  ouvert  sur  les  côtés  et  une 
terrasse  découverte  terminaient  ce 
bâtiment.  Un  jardin  était  une  dépen- 
dance des  maisons  de  cet  ordre  ;  des 
arbres  fruitiers  en  plein  vent ,  et  par- 
mi lesquels  on  distingue  le  grenadier 
et  le  citronnier  ;  des  arbres  d'agrément 
de  forme  pyramidale,  des  bosquets  de 
verdure  et  des  berceaux  en  vigne ,  en 
faisaient  une  possession  à  la  fois  utile 
et  agréable.  Ces  vignes  étaient  régu- 
lièrement arrosées;  on  vendangeait 
pour  cueillir  les  raisins  que  la  consom- 
mation journalière  avait  épargnés  ;  le 
raisin  coupé  était  transporté  avec  des 
paniers  dans  une  cuve  placée  entre 
deux  palmiers  ;  le  raisin  y  était  immé- 
diatement foulé  par  des  hommes  qui 
se  soutenaient  à  une  corde  tendue 
d'un  palmier  à  l'autre.  On  emportait 
aussi  du  raisin  pour  l'approvisionne- 
ment de  la  maison;  on  prenait  note 
du  nombre  de  paniers;  on  infligeait 
une  bastonnade  au  domestique  qui^  du- 
rant les  vendanges,  n'avait  pas  été 
sobre  et  fidèle.  Il  y  avait  dans  la  mai- 
sou  des  pièces  destinées  à  serrer  toutes 
sortes  de  provisions  en  fruit,  vin, 
pains  et  gâteaux  ;  en  poisson,  volaille 
et  gibier  salés.  Les  viandes  fraîches 
de  bœuf,  de  chèvre  et  de  monton , 
étaient  d'un  usage  général.  La  viande 
de  porc  était  proscrite  ;  cet  animal  était 
considéré  comme  immonde ,  au  point, 
dit  Hérodote ,  que  si  un  Égyptien 
touche  en  passant  un  de  ces  animaux, 
même  seulement  par  ses  vêtements , 
il  court  sur-le-champ  vers  le  fleuve  et 
s'y  plonge.  Aussi  était-il  interdit  aux 
gardiens  de  porcs  d'entrer  dans  les 
temples,  et  ces  hommes,  rejetés  même 
des  rangs  les  plus  infimes  de  la  so- 
ciété ,  ne  trouvaient  à  se  marier  qu'a- 
vec les  filles  de  leurs  pareils.  L'inter-^^ 
diction  religieuse  de  la  viande  de  pore 


EGYPTE.  17  j 


ftit  une  mesure  diététique  et  sanitaire 
assez  répandue  en  Orient,  et  ce  ne 
sont  pas  les  Égyptiens  seuls  qui ,  pour 
cette  raison ,  auraient  refusé  de  baiser 
un  Grec  sur  la  bouche,  ou  de  se  ser- 
vir de  son  couteau ,  de  sa  broche  ou 
de  sa  marmite  :  de  tels  scrupules 
subsistent  encore  de  nos  jours  ;  des 
pratiques  utiles  seulement  en  Orient 
servent  encore  en  Occident  de  sym- 
boles religieux ,  et  témoignent  de 
quelque  fidélité  à  un  culte  particulier, 
dans  un  pays  qui  les  respecte  tous. 
L'usage  des  fèves  était  aussi  expressé- 
ment défendu;  on  n'en  semait  point, 
et  les  plants  qui  pouvaient  naître  pnr 
hasard  étaient  soigneusement  arra- 
chés. Ce  légume  était  déclaré  impur. 
Hérodote  rapporte  que  les  Égyptiens 
prenaient  leurs  repas  hors  de  leurs 
maisons  ;  mais  il  ne  reste  sur  les  mo- 
numents connus  aucune  preuve  d'un 
tel  usage. 

La  nourriture  ordinaire  de  la  popu- 
lation entière  était  le  pain  fait  avec  la 
farine  du  grain  qu'Hérodote  nomme 
sorgho ,  et  qui  est  le  doura ,  espèce  de 
maïs  d'un  usage  encore  général  dans 
r Egypte  moderne.  Hérodote  ajoute 
que  les  pains  faits  de  sorgho  étaient 
appelés  Cyllètes;  il  nous  est  parvenu 
quelques-uns  de  ces  pains ,  recueillis  , 
comme  tant  d'autres  objets,  dans  les 
tombeaux  ;  ils  sont  d'espèces  et  de  for- 
mes différentes  ;  on  en  voit  des  figures 
non  moins  variées  sur  les  monuments. 
Outre  les  viandes  et  les  poissons,  le 
miel  et  plusieurs  sortes  de  fruits  en- 
traient aussi  dans  la  nourriture  habi- 
tuelle des  Égyptiens  ;  de  ce  nombre 
étaient  le  raisin,  la  grenade,  les  dattes, 
la  figue,  la  banane,  plusieurs  espèces 
de  melons  et  de  pastèques ,  l'oiçnon 
et  les  autres  légumes  dont  le  climat 
permettait  la  culture.  On  voit  aussi 
dans  nos  musées  quelques-unes  de  ces 
productions ,  qui  nous  sont  parvenues, 
après  avoir  séjourné  bien  des  siècles 
dans  les  sépultures  ;  on  y  remarque  le 
fruit  du  palmier  doum,  les  myroba- 
lans  ou  bélanites,  les  raisins  de  Damas 
et  de  Corinthe  ,  le  fruit  du  lotos  qui, 
selon  Homère ,  faisait  oublier  leur 
patrie  aux  étrangers  qui  en  goûtaient, 


le  citron  et  la  grenade ,  le  mimusops 
el  engi ,  originaire  de  l'Inde  ;  le  ricin 
qui  fournissait  une  huile  à  brûler;  les 
dattes  du  palmier  ordinaire;  .le  fruit 
de  l'acacia  hétérocarpe;  le  blé  com- 
mun ;  la  figue  du  sycomore ,  et  parmi 
les  autres  productions  d'un  emploi  fré- 
quent dans  les  usages  domestiques, 
la  cire,  la  gomme  résine,  le  vernis, 
composé  avec  la  résine  du  cèdre ,  le 
baume  funéraire,  qui  est  un  mélange 
d'asphalte  ou  bitume  de  Judée  avec 
des  substances  aromatiques  ,  analo- 
gues au  gingembre  et  à  l'amomum  ; 
la  gomme  arabique  conservant  encore 
toutes  ses  propriétés  ;  enfin  le  beurre 
de  muscade  ou  cinnamomum  des  an- 
ciens. Le  feu  et  l'eau  étaient  aussi , 
comme  de  notre  temps,  les  grands 
agents  pour  la  composition  des  mets 
variés  ,  produits  de  l'art  culinaire  en 
Egypte.  Ses  artistes,  qui  semblent  s'ê- 
tre attachés  à  ne  rien  omettre  dans 
leurs  ouvrages  de  ce  qui  se  faisait  dans 
leur  pays ,  n'ont  pas  dédaigné  la  re- 
présentation des  détails  intérieurs  des 
cuisines,  et  du  service  des  repas  selon 
les  formes  reçues  dans  les  classes  aux- 
quelles la  richesse,  ou  au  moins  une 
grande  aisance ,  permettait  de  recher- 
cher toutes  les  commodités  et  toutes 
les  satisfactions  que  procurent  la  va- 
riété des  mets .  le  luxe  du  mobilier ,  et 
des  serviteurs  habiles  et  nombreux. 

Du  temps  d'Hérodote ,  une  sorte  de 
vin  tirédej'orge  était  la  boisson  ordi- 
naire des  Égyptiens;  l'historien  ajoute 
qu'il  n'y  avait  pas  de  vignes  en  Egypte. 
Les  monuments  démentent  cette  der- 
nière assertion  d'Hérodote;  non  seu- 
lement l'offrande  du  vin  aux  divinités 
est  très-fréquemment  figurée  dans  les 
représentations  religieuses ,  ce  qui 
prouve  que  le  vin  n'était  pas  fort  rare, 
mais  encore  on  retrouve  très-fréquem- 
ment, parmi  les  travaux  des  champs  et 
ceux  de  la  récolte ,  la  culture  de  la 
vigne,  la  vendange  et  la  fabrication 
du  vin ,  qu'on  enferme  ensuite  dans  de 
grandes  jarres  qui  sont  bien  bouchées 
et  rangées  dans  des  caves.  On  voit  aussi 
sur  les  monuments  la  fabrication  du 
vin  cuit  ;  le  raisin  est  déposé  dans  un 
grand  vase  placé  sur  un  fourneau  al- 


17G 


L'UNIVERS. 


Ivmé;  lorsqu'il  a  suffisamment  bouilli, 
le  moût  et  son  marc  sont  mis  dans  une 
toile,  d'où  le  vin  clarifié  s'échappe  dans 
des  vases ,  au  moyen  d'une  forte  tor- 
sion donnée  à  cette  toile  avec  des  le- 
viers mus  à  force  de  bras  d'hommes. 
Il  est  très-vraisemblable  que  la  bière 
de  grains  était  d'un  usage  plus  ordi- 
naire dans  la  classe  laborieuse  ;  il  en 
était  là  comme  dans  toutes  les  autres 
sociétés  assez  policées  pour  être  divi- 
sées en  Iclasses  de  condition  inégale  ; 
la  meilleure  ou  la  plus  agréable  nour- 
riture était  et  devait  être  non  pas  un 
droit ,  mais  un  privilège  pour  la.  for- 
tune. 

Du  reste,  l'eau  du  Nil  était  d'un 
usage  universel ,  et  si  les  anciens  di- 
vinisèrent le  fleuve  comme  le  créateur 
et  le  père  nourricier  de  l'Egypte ,  ils 
ne  lui  devaient  pas  moins  de  gratitude 
pour  les  qualités  essentiellement  bien- 
faisantes de  ses  eaux.  Cette  précieuse 
propriété  était  connue  de  tous  dès  la 
plus  haute  antiquité  ;  Hérodote  avait 
appris  que  lorsque  le  grand  roi ,  celui 
de  -Perse,  se  mettait  en  campagne,  on 
amenait  pour  lui ,  outre  les  approvi- 
sionnements en  viandes  et  en  grains 
nécessaires  à  sa  consommation  person- 
nelle, l'eau  même  dont  il  aurait  be- 
soin pour  toute  la  campagne  ;  que 
cette  eau  était  tirée  du  Choaspe,  qui 
traverse  la  ville  de  Suze  ;  que  c  était  la 
seule  dont  ,1e  roi  fît  usage ,  et  qu'un 
grand  nombre  de  chariots  à  quatre 
roues ,  tirés  par  des  mulets ,  portaient 
dans  des  flacons  d'argent  cette  eau, 
qu'on  avait  fait  bouillir  auparavant. 
On  ignore  si  les  Pharaons,  dans  leurs 
voyages  ou  leurs  guerres  hors  de  l'E- 
gypte et  loin  du  Nil ,  faisaient  apporter 
avec  eux  leur  approvisionnement  d'eau 
de  leur  fleuve  sacré;  ce  qui  est  certain, 
c'est  la  juste  renommée  dont  cette  eau 
n'a  pas  cessé  de  jouir  depuis  les  pre- 
miers temps  historiques  jusqu'à  nos 
jours.  Les  voyageurs  anciens  et  mo- 
dernes sont  unanimes  sur  ce  point  ;  et 
tous  nos  contemporains  y  ajoutent  leur 
suffrage  d'une  expression  non  équivo- 
que. L'analyse  chimique  a  donné  les 
raisons  d'Un  tel  phénomène ,  et  a  fait 
reconii«ître  que  1  eau  du  Nil  est  d'une 


grande  pureté  ;  qu'elle  paraît  très- 
bonne  pour  la  préparationdes  aliments, 
et  même  pour  les  arts  chimiques,  où 
elle  peut  remplacer  l'eau  de  pluie,  dont 
le  pays  est  privé  ,  et  l'eau  distillée , 
difficile  à  obtenir  en  grande  quantité 
dans  un  pays  où  les  combustibles  sont 
rares.  Elle  est  surtout  bienfaisante  et 
salutaire  pour  l'espèce  humaine  ;  elle 
est  peut-être  la  plus  saine  de  toutes  les 
eaux  de  la  terre  ;  et  sans  lui  attribuer 
les  vertus  surnaturelles  dont  une  lon- 
gue tradition ,  à  peine  éteinte,  la  dotait 
sans  hésitation ,  d'unanimes  louanges 
lui  sont  accordées  par  ceux,  soit  étran- 
gers, soit  naturels,  qui  en  ont  fait 
usage  dans  toutes  les  saisons ,  et  l'on 
croira  sans  peine  qu'il  en  existe  à 
Constantinople  un  approvisionnement 
pour  l'usage  du  grand-seigneur  et  celui 
de  sa  famille. 

Les  anciens  Égyptiens  ne  négligè- 
rent pas  de  chercner  le  moyen  de 
rendre  toujours  potable  cette  eau  si 
nécessaire ,  et  que  les  effets  de  l'inon- 
dation rendent ,  pendant  trois  mois  de 
l'année ,  trouble ,  rougeâtre ,  épaisse , 
à  force  d'être  chargée  ae  limon,  et  réel- 
lement dégoûtante,  toutefois  moins  au 
goût  qu'à  la  vue.  Ils  y  parvinrent,  et 
découvrirent  que  pour  clarifier  cette  eau 
à  toutes  les  époques  de  l'année ,  il  suffi- 
sait de  frotter  avecdes  amandes  amères 
broyées ,  les  bords  ou  les  parois  inté- 
rieures du  vase  où  l'eau  est  contenue. 
C'est  le  même  procédé  que  les  Égyp- 
tiens de  nos  jours  emploient  au  même 
effet ,  et  avec  un  succès  constaté  par 
quelques  milliers  d'années.  Rien  n'est 
plus  commun  dans  les  représentations 
des  usages  antiques  de  l'Egypte ,  que 
d'y  voir,  dans  l'intérieur  des  habita- 
tions .  comme  au  milieu  des  champs , 
dans  les  jardins .  aussi  bien  que  dans 
les  lieux  de  travail ,  des  jarres  remjplies 
d'eau ,  posées  sur  des  trépieds  en  bois, 
dans  les  coins  les  plus  abrités  des  ha- 
bitations, à  l'ombre  d'un  arbre  dans 
la  campagne  ou  en  plein  air,  rafraîchies 
par  des  serviteurs  qui  agitent  l'air  au- 
tour avec  des  éventails.  On  ne  peut 
douter,  au  surplus,  aue  les  anciens 
n'aient  devancé  les  moaernes  dans  une 
précaution  si  indispensable  pour  l'ap: 


KGYPTE. 


17t 


provisionnement  d'eau  dans  les  villes 
situées  à  quelque  distance  des  bords  du 
Nil,  au  moyen  de  quelqu'une  de  ses  bran- 
ches ou  de  "ses  canaux  :  l'inondation  était 
régularisée  en  effet  de  telle  sorte  que  le 
fleuve,  soit  par  son  élévation,  soit  par 
des  canaux,  allât  remplir  lesciternes  des- 
tinées à  cet  approvisionnement  usuel; 
et  si  l'on  se  souvient  de  la  forme  sin- 
gulière de  la  vallée  du  Nil ,  sa  superfi- 
cie étant  semblable  à  celle  d'un  dos 
d'âne,  dont  le  fleuve  occupe  le  point 
le   plus  élevé,  on  voit  dès  lors  avec 

3uelle  facilité,  et  presque  sans  travail 
ans  un  terrain  limoneux,  les  eaux 
du  Nil  pouvaient  être  conduites  dans 
les  lieux  habités  les  plus  éloignés  des 
limites  où  parvient  l'inondation ,  et 
comment  ce  fleuve,  répandant  ses  bien- 
faits sur  toute  l'Egypte ,  fécondant  son 
sol ,  pourvoyant  avec  largesse  à  l'une 
des  plus  impérieuses  nécessités  pour 
te  vie  des  hommes,  ce  fleuve  célèbre 
mérita  les  autels  et  le  culte  qui  lui 
furent  décernés  par  la  reconnaissance 
d'une  nation  illustre  et  puissante. 

Tous  ses  monuments  nous  révèlent 
cette  puissance  par  le  luxe  des  habita- 
tions particulières,  et  celui  du  mobilier 
dont  elles  étaient  g;irnies.  Outre  l'inté- 
rieur déjà  décrit  plus  haut  [pi.  53),  on 
voit  dans  un  autre  tableau  peint  la  fa- 
çade d'une  de  ces  habitations  {pi.  54)  : 
c'est  un  pavillon  fort  élevé,  flanqué  à 
droite  et  a  gauche  de  deux  corps  de  bâti- 
ment, composés  de  deux  galeries  l'une 
au-dessus  de  l'autre ,  soutenues  par  des 
piliers  à  chapiteaux ,  qui  en  font  des 
salles  à  jour  dans  toute  leur  hauteur  ; 
des  tables  chargées  de  fruits ,  des  tré- 
pieds garnis  de  jarres  d'eau,  y  sont 
symétriquement  placés.  Ces  galeries , 
ouvertes  sur  le  devant,  pouvaient  ser- 
vir de  salle  à  manger;  et  c'est  peut- 
être  ce  qui  aura  fait  dire  à  Hérodote , 
comme  on  l'a  vu  plus  haut,  que  les 
Égyptiens  prenaient  leurs  repas  en 
public. 

Si  nous  insistons  sur  ces  détails  do- 
mestiques, que  le  lecteur  nous  le  par- 
donne; c'est  la  partie  la  plus  nouvelle 
de  l'histoire  ancienne  de  l'Egypte.  Il 
n'y  a  pas  long-temps  encore  qu'un  des 
écrivams  les  plus  distingués  de  l'AlIc- 
12'  Livraison.  (Egypte.) 


magne,  M.  de  Heeren,  disait  à  ce  su- 
jet :  «  Si  l'historien  s'enquiert  des  bas 
reliefs  historiques  ou  ethnographiques, 
et  des  scènes  domestiques  ou  sont  pein- 
tes les  représentations  des  mœurs  et 
des  usages  de  la  nation,  il  demande 
précisément  les  objets  qui  sont,  le 
7noins  éclaircis.^'  Les  détails  dans  les- 
quels nous  entrons  sur  cette  partie  de 
l'état  civil  de  la  nation  égyptienne 
satisfont  donc  à  un  vœu  généralement 
exprimé,  remplissent  une  lacune  gé- 
néralement remarquée;  et  ce  sont  les 
matériaux  recueillis  avec  un  admira- 
ble discernement  dans  l'Egypte  entière 
par  Champollion  le  jeune,  qui  servent 
a  enrichir  l'histoire  de  ces  faits,  réelle- 
ment nationaux  à  l'égard  de  chaque 
peuple  ancien  ou  moderne,   les  plus 

froprcs  aussi  à  nous  faire  apprécier 
intelligence,  la  raison  et  le  goût  de 
chacun  d'eux  ,  non  moins  décisifs  enfin 
que  des  batailles  et  des  conquêtes. 

Un  vaste  jardin  était  une  dépendance 
ordinaire  d'une  habitation  égyptienne 
complète  {pi.  55).  Il  était  carré;  une 
palissade  en  bois  formait  sa  clôture  ;  un 
côté  longeait  le  Nil,  ou  unde  ses  canaux, 
et  une  rangée  d'arbres  taillés  en  cônes 
s'élevait  entre  le  Nil  et  la  palissade. 
L'entrée  élaii  de  ce  côté,  et  une  double 
rangée  de  palmiers  et  d'arbres  de  for- 
me pyramidale  ombrageait  une  large 
allée  qui  régnait  sur  les  quatre  faces. 
Le  milieu  était  occupé  par  une  vaste 
tonne  en  treilles,  et  le  reste  du  sol 
par  des  carrés  garnis  d'arbres  et  de 
fleurs ,  par  quatre  pièces  d'eau  régu- 
lièrement disposées,  qu'habitaient  aussi 
des  oiseaux  aquatiques  ;  par  un  petit 
pavillon  à  jour,  espèce  de  siège  om- 
bragé; enfin,  nu  fond  du  jardin,  entre 
le  berceau  de  vignes  et  la  grande  allée, 
était  un  kiosque  a  plusieurs  chambres, 
la  première  lermée  et  éclairée  par  des 
balcons  à  balustres;  les  trois  autres, 
qui  étaient  à  jour,  renfermaient  des 
truits ,  de  l'eau  et  des  offrandes.  Quel- 
quefois ces  kiosques  étaient  construits 
on  rotonde  h  balustres  surmontés 
d'une  voûte  surbaissée. 

Des  peintures  à  fresque  décoraient 
l'intérieur  des  habitations;  leur  com- 
position j  toute  d'ornement ,  était  ex- 
12 


178 


L'UKIVERS. 


trêmement  variée  ;  les  couleurs  les 

filus  l)rillantes  ,  habilement  mariées  , 
brmaient  des  dessins  d'une  variété 
infinie,  et  (jue  le  goût  moderne  adop- 
tera sans  répugnance. 

Les  meubles  en  bois  communs ,  en 
bois  rares  et  exotiques,  en  métaux  ornés 
de  dorures  ou  ciselés  [pi.  23  et  57);  les 
étoffes  unies,  brochées,  brodées,  teintes 
et  peintes,  en  !in,  en  coton  ou  en  soie, 
produits  des  manufactures  nationales 
ou  étrangères,  contribuaient  à  l'agré- 
ment des  maisons  égyptiennes  et  aux 
commodités  de  la  vie  intérieure.  Les 
lits,  garnis  de  matelas,  avaient  exté- 
rieurement la  forme  d'un  lion ,  d'un 
schacal ,  d'un  taureau  ou  d'un  sphiiix 
debout  sur  leurs  quatre  pieds  ;  la  tête 
du  quadrupède ,  plus  élevée ,  servait  de 
dossier  pour  le  chevet,  et  l'imitation 
minutieuse  de  ses  divers  membres  don- 
nait l'occasion  d'ajouter  au  bois ,  ou- 
tre les  couleurs,  l'or  et  l'émail.  On  fa- 
briquait avec  le  même  soin  les  mar- 
che-pieds ,  les  lits  de  repos  à  dossier  et 
à  chevet,  les  divans,  les  canapés ,  les 
armoires  à  deux  portes,  les  buffets, 
tablettes ,  cassettes  et  coffrets ,  et  tous 
les  objets  de  cette  nature  nécessaires 
au  service  de  la  famille.  Les  fauteuils 
&  bras  ,  garnis  et  recouverts  de  riches 
étoffes ,  étaient  aussi  ornés  de  sculptu- 
res très-variées,  religieuses  ou  histo- 
riques :  des  figures  des  pasteurs  vaincus 
soutenaient  le  siège  en  symbole  de  leur 
servitude.  Un  tabouret  était  sembla- 
ble pour  l'étoffe  et  les  ornements  au 
fauteuil  dont  il  était  l'accessoire.  A 
des  sièges  pliants  en  bois ,  les  pieds 
avaient  la  terme  du  cou  et  de  la  tête 
du  cygne.  D'autres  fauteuils  étaient 
en  bois  de  cèdre ,  incrustés  d'ivoire  et 
d'ébène ,  et  les  sièges  en  jonc  solide- 
ment tressé.  Des  guéridons,  des  tables 
rondes ,  des  tables  de  jeu ,  des  boîtes 
de  toute  grandeur  répondaient  car  leur 
matière  et  leur  belle  exécution  a  l'éclat 
du  reste  du  mobilier.  Des  nattes  et  des 
tapis  en  couleurs  vives  et  variées,  et 
quelquefois  historiées,  ou  bien  des 
peaux  d'animaux  sauvages  préparées, 
couvraient  l'aire  des  appartements  ou 
des  portions  les  plus  habitées;  et  des 
vases  en  or,  en  matières  précieuses,  en 


métaux  doi'és  (/;/.  44),  ornés  d'émaux  ou 
de  pierres  fines,  d'une  élégance  et  d'une 
variété  de  formes  que  les  peintures  qui 
nous  les  ont  conservées  peuvent  seules 
révéler  à  notre  esprit ,  après  tous  les 
chefs-d'œuvre  de  l'art  des  Grecs,  com- 
plétaient le  mobilier  d'une  maison 
égyptienne  ;  et  d'après  elle  on  peut  ju- 
ger de  la  magnificence  des  palais. 

Sans  doute  ce  luxe  et  cette  magni- 
ficence étaient  inconnus  au  laboureur, 
à  l'artisan ,  à  la  majorité  de  la  popula- 
tion :  mais  à  l'égard  de  l'Egypte  comme 
de  quelques  autres  contrées,  pour  que 
cette  opposition  soit  moins  sensible, 
considérée  surtout  dans  ses  rapports 
avec  les  besoins  réels  de  l'homme,  avec 
tout  ce  qui  peut  être  propice  à  sa  nour- 
riture, à  sa  santé,  ajouter  à  son  existence 
les  choses  qui  flattent  ses  goûts,  plaisent 
à  son  esprit  et  lui  aident  à  reconnaître 
et  à  soutenir  sa  propre  dignité ,  il  ne 
faut  pas  oublier  qu'un  très-haut  déve- 
loppement du  luxe  dans  les  classes  su- 
périeures ne  dénonce  pas  toujours 
une  grande  misère  dans  les  classes  in- 
férieures ;  que  s'il  peut  en  être  ainsi 
dans  les  pays  dont  les  fortunes  ne  re- 
posent que  sur  les  capitaux  et  les  pro- 
duits de  l'industrie,  ouenunjouretpar 
l'effet  d'un  seul  événement  la  fortune 
se  joue  si  cruellement  de  ses  plus 
habituels  favoris,  et  semble  élever 
pour  eux  de  la  même  main  les  hôpi- 
taux et  les  palais  ;  il  en  est  tout  autre- 
ment dans  les  contrées  où  la  richesse 
publique  et  celle  des  citoyens  sont  fon- 
dées sur  les  bienfaits  périodiques  de  la 
terre;  et  aucune  ne  fut  jamais  plus  ré- 
gulièrement prodigue  de  ses  biens  que 
la  terre  d'Egypte.  Cette  fécondité  sans 
pareille,  l'excellence  du  climat  mal- 
gré l'ardeur  du  désert  voisin,  une  hy- 
giène publique  à  laquelle  'es  convic- 
tions de  l'expérience  avaient  imprimé 
une  grande  autorité,  et  ce  que  les  pro- 
fits de  l'industrie  ou  du  commerce  ajou- 
taient à  tous  ces  biens  essentiels,  nous 
autorisent  à  considérer  la  population 
égyptienne  comme  ayant  été  générale- 
ment pourvue  du  nécessaire,  et  chacune 
de  ses  classes  comme  étant  en  posses- 
sion, selon  sa  place  sur  l'échelle  des  ri- 
chesses, de  toutes  les  commodités  et  de 


EGYPTE. 


tous  les  agréments  de  la  vie.  Les  palais 
avaient  un  superflu  qu'ils  déversaient 
sur  de  nobles  industries  qui  honoraient 
aussi  le  génie  de  l'homme,  et  la  mai- 
son du  laboureur  ne  manquait  jamais 
du  nécessaire  -,  l'argile  plus  ou  moins 
façonnée  ou  émaillee  y  remplaçait  la 
porcelaine  peinte  pour  le  service  de  la 
table  du  riche;  mais  ceci  n'intéresse 
pas  de  très-près  le  régime  général  d'une 
nation,  ses  mérites  ou  sa  puissance, 
et  nous  savons  ce  qu'a  fait  le  peuple 
égyptien  avec  ses  assiettes  de  terre 
vernissée ,  ses  corbeilles  de  jonc ,  sa 
simple  tunique  de  lin  et  sa  chaussure 
de  papyrus. 

Pour  compléter  ce  curieux  tableau 
des  usages  domestiques  et  de  la  vie  in- 
térieure des  Égyptiens ,  nous  croyons 
à  propos  de  présenter,  comme  en  étant 
b  plus  précise  description,  une  liste 
abrégée  des  meubles,  ustensiles,  objets 
d'habillement  ou  de  parure,  qui,  tirés 
des  tombeaux  et  provenant  des  fouilles 
faites  dans  divers  lieux  antiques  de 
l'Egypte ,  se  montrent  à  nous  comme 
des  révélateurs  naïfs  des  plus  intimes 
usages  de  la  plus  illustre  des  nations 
anciennes.  Les  faits  nombreux  et  im- 
portants qui  résultent  de  tels  monu- 
ments sont  les  seuls  à  l'abri  des  in- 
certitudes ou  des  passions  de  l'histoire  : 
la  variété  des  matières ,  soigneusement 
indiquées ,  n'étonnera  pas  moins  que  la 
variété  même  des  o^ets  énumérés.  On 
s'y  fera  aussi  une  idée  de  l'étonnante 
perfection  de  l'industrie  égyptienne, 
qui  savait  mettre  ces  matières  en  œu- 
vre bien  des  siècles  avant  le  temps  que 
notre  Europe  assigne  avec  tant  de  con- 
fiance aux  plus  utiles  ou  aux  plus  rares 
inventions  dans  les  arts  ;  et  nous  n'in- 
diquons dans  cette  nomenclature,  vé- 
ritablement historique  au  plus  haut 
degré ,  que  les  objets  que  nous  avons 
eus  sous  les  yeux. 

Objets  d'habillement.  —  Tuni- 
que en  toile  de  coton  très-fine,  avec 
des  ourlets  et  des  reprises  selon  l'usage 
moderne.  —  Toile  de  lin.  Grande  pièce 
de  toile,  ayant  pu  servir  de  manteau  , 
terminée,  aux  deux  extrémités,  par  des 
franges  en  cordelettes.  —  Idem.  Pièce 
de  toile  frangée  à  effilés,  ayant  servi 


au  même  usage  que  la  précédente. 
—  Cuir  maroquiné.  Bandelettes  et  or- 
nements ,  avec  des  sujets  frappés  sur 
gomme  jaunâtre  et  représentant  plu- 
sieurs noms  de  Pharaons.--  Feuille  de 
palmier  ou  jonc.  Chaussures  nommées 
Tabtebs  en  langue  égyptienne ,  espèce 
d'espardilles  en  feuilles  de  palmier  tres- 
sées, arrondies  par  le  bout,  imitant  la 
forme  de  la  plante  des  pieds ,  avec  les 
restes  des  cordons  destinés  à  les  fixer. — 
Tabtebs  terminés  en  pointe.  Deux  pai- 
res sont  faites  avec  des  feuilles  de  pal- 
mier teintes  en  rouge.  — Tabtebs  ter 
minés  par  de  longues  pointes  qui,  se  r 
courbant  sur  lecoude-pied,servaientdw 
défense  naturelle  aux  orteils. —  Feuill*: 
de  palmier  ou  jonc.  Tabtebs,  avec  o  j 
sans  pointe,  ayant  un  quartier  et  les 
parties  latérales  de  l'empeigne.  —  Cuir 
ou  cuir  maroquiné  rouge.  Sandales  d'en- 
fant. —  Gomme  odorante  et  cuir  ma- 
roquiné vert  ;  cuir  maroquiné  rouge. 
Soulier  d'enfant  avec  quartier  et  em- 
peigne. —  Cuir  peint.  Soulier  de  femme 
avec  ornements  peints  en  jaune.— Cuir 
maroquiné  pourpre.  Paire  de  pantou- 
fles doublées  en  maroquin  rose,  ro- 
settes dorées  sur  le  coude-pied  et  en- 
tre-semelles de  papyrus.  —  Cuir.  San- 
dales d'homme.  — Gomme  odorante  et 
cuir.  Sandales  de  diverses  grandeurs. 
—  Une  paire  de  demi-bas  à  jour.  Sabot 
en  bois  avec  une  bride  en  fer. 

Ustensiles  de  toilette.- Bronze 
et  bois.  Miroirs  en  métal  poli ,  avec 
manche  en  bois  imitant  une  fleur  de 
lotus.  —  Bronze.  Miroirs  de  métal , 
dont  le  manche  représente,  soit  une 
femme  la  tête  surmontée  d'une  fleur 
de  lotus,  soit  la  déesse  Hathôr  (Vénus) 
tenant  une  colombe  dans  sa  main  gau- 
che. —  Bois.  Peignes  simples.  L'un 
d'eux  est  orné  d'une  gazelle  agenouil- 
lée. —  Grands  et  petits  peignes  dou- 
bles. —  Perruques  en  cheveux,  volu- 
mineuses ,  tressées  et  nattées.  —Diver- 
ses portions  de  chevelures,  parmi  les- 
quelles on  remarque  plusieurs  tresses 
parfaitement  conservées.  —  Ivoire  ou 
os.  Épingles  à  cheveux,  terminées  en 
forme  de  grenade  ou  par  un  uraeus 
dressé.  —  Bois.  Épingles  à  cheveujt 
plus  communes.  -  -  Bronze.  Épingle 

12. 


L'UNIVERS. 


ordinaire  conservant  des  restes  de  do- 
rure.— Petit  panier  renfermant  de  pe- 
tites olives  en  terre  glaise  enfilées  et 
groupées  de  manière  à  imiter  une 
masse  de  cheveux.  — Serpentine  et  al- 
bâtre oriental.  Vases  à  collyre,  de 
grandeurs  diverses,  destinés  à  renfer- 
mer de  l'antimoine  en  poudre,  ou  toute 
autre  préparation  analogue  au  surmé 
des  Orientaux.  —Terre  emaillée  ^  bois 
•lur,  serpentine  et  albâtre.  Étuis  a  col- 
lyre de  diverses  formes ,  ou  composés 
de  plusieurs  canons  de  roseaux  réunis 

{)ar  une  bandelette  de  toile.  —  Bois, 
lématite  et  bronze.  Styles  pour  l'ap- 
plication du  collyre  sur  le  prolonge- 
ment de  l'angle  externe  des  yeux.  — 
Basalte  et  albâtre.  Molettes  et  pierres 
à  broyer  le  surmé  ou  autres  cosméti- 
ques. —  Bronze.  Instruments  pour  la 
préparation  des  collyres  et  autres  cos- 
métiques. —Terre  emaillée,  émail  et  al- 
bâtre oriental  de  diverses  nuances. 
Vases  unguentaires  destinés  à  conte- 
nir des  huiles,  onguents  ou  parfums 
liquides.  —  Albâtre  et  brèche.  Petites 
amphores  et  vases  anses  de  diverses 
formes.  —  Terre  emaillée ,  émail  et  al- 
bâtre oriental.  Vases  balsamaires  avec 
ou  sans  oreilles  (masdj),  et  de  formes 
variées.  —  Terre  emaillée,  émail,  al- 
bâtre et  bronze.  Vases  ampuUoïdes ,  ou 
ampoules  destinées  à  contenir  des  çar- 
fums  liquides,  ou  des  huiles  parfumées; 
parfois  avec  une  inscription  hiérogly- 
phique. —  Terre  emaillée  et  albâtre. 
Vases  en  forme  de  gourdes,  avec  ou 
sans  anses.  Il  y  en  a  dont  le  goulot  est 
formé  par  une  fleur  de  lotus,  et  les 
anses  par  deux  singes  accroupis ,  avec 
des  inscriptions  hiéroglyphiques  sur  la 
panse ,  telles  que  celles-ci  :  Que  le  dieu 
Phtha  accorde  d'heureuses  années  au 
possesseur  de  ce  vase  !  Que  le  dieu 
Ammon  et  la  déesse  IMoutbis  accor- 
dent d'heureuses  années  !  Que  le  dieu 
Phtha  et  la  déesse  Koht  accordent 
d'heureuses  années  !  etc.  —  Albâtre 
oriental  et  terre  emaillée.  Vases  de 
formes  diverses,  ayant  servi  à  conte- 
nir différents  genres  de  cosmétiques. 
Il  y  en  a  avec  des  légendes  royales.— 
Verres  et  émaux  de  couleur.  Petits  fla- 
cons et  vases  destinés  au  même  usage 


que  les  précédents,  mais  remarquables 
par  la  variété  des  verres  de  couleur  en- 
tremêlés dont  ils  sont  formés.  — Terre 
emaillée,  albâtre  et  lapis.  Petites  cou- 
pes et  tasses  de  formes  variées,  et 
petits  ustensiles  à  transvaser  ou  à  pré- 
parer des  parfums  liquides. 

Bijoux  et  objets  de  pabuee.  — 
Ornements  rf'orei//eA'.— Coquilles  fixées 
à  un  cordon ,  et  ayant  servi  d'orne - 
mentsd'oreilles.—Or.Boucles  d'oreilles 
terminées  par  des  têtes  de  bœuf,  de 
lion  ou  de  gazelle.  — Argent  et  bronze. 
Boucles  d'oreilles ,  dont  une  est  termi- 
née par  une  tête  de  bœuf.  —  Boucles 
et  pendants  d'oreilles  en  or,  verre  doré, 
or  et  saphir  d'eau ,  bronze  doré  et  ver- 
res de  couleur.  —  Pendants  d'oreille  en 
bois ,  terre  emaillée ,  émaux  ou  verres 
de  couleur. —  Ornements  d'oreilles  for- 
més de  grains  de  verroterie  ou  de  cor- 
naline ,  d'anneaux  d'ivoire  et  de  petites 
grenades  en  terre  emaillée  verte.  — 
Ornements  d'oreilles  formés  d'un  cor- 
don passé  dans  divers  amulettes  en 
terre  emaillée,  et  représentant  le  pois- 
son latus,  une  grenouille,  une  espèce 
de  chenille,  des  scarabées  ou  des  têtes 
symboliques  de  la  déesse  Hathôr.  — 
Ornements  d'oreilles  formés  de  fleurs 
variées  en  terre  emaillée.  —  Ornements 
d'oreilles  enterre  emaillée,  cornaline 
et  lapis ,  représentant  des  grenouilles, 
le  poisson  latus,  des  scarabées,  une 
sauterelle,  une  mouche,  des  cygnes, 
des  cynocéphales ,  un  lion  ,  des  hippo- 
potames, des  gazelles,  un  lièvre,  des 
chats,  un  hérisson,  des  têtes  humaines, 
ou  des  têtes  symboliques  de  la  déesse 
Hathôr. 

Colliers.  —  Collier  formé  de  coquil- 
lages naturels.  —  Bois.  Olives  striées 
et  peintes  en  rouge,  provenant  d'un 
collier.  —  Colliers  formés  d'annelets 
d'ivoire  ou  entremêlés  de  grains  de  coi- 
naline.  —  Colliers  ou  portions  de  col- 
liers formés  de  lentilles,  petits  disques, 
crains  ou  olives  et  demi-olives  en  terre 
emaillée.  —  Colliers  ou  portions  de 
colliers  formés  de  petits  disques  en  terr« 
emaillée  ou  en  émail  de  diverses  cou- 
leurs ,  alternés  ou  entremêlés.  —  Autre 
formé  de  scarabées  portant  gravés  sous 
leur  base  des  ornements  variés  ou  des 


EGYPTE. 


symboles.  —  Autres  formés  de  petits 
chats,  d'un  petit  naos  renfermant 
l'image  de  la  déesse  Bubastis ,  de  pe- 
tits yeux  symboliques  en  terre  émail- 
lée ,  ou  de  plaques  carrées  portant  le 
nom  hiéroglyphique  d'Osiris. —Terre 
émaillée.  Lentilles,  disques,  annelets, 
cylindres  et  amulettes  provenant  de  col- 
liers. — Autres  formés  de  globules  en 
terre  émaillée,  montés  en  or.  —  lîn 
grains  d'émail  vert  pomme  ou  bleu  cé- 
leste. —De  grains  et  d'olives  en  pâte 
d'émail ,  en  émaux  et  en  verre  de  cou- 
leur.—  Grains,  olives,  perles  et  au- 
tres pièces  en  émail  mosaïque ,  prove- 
nant de  colliers,  et  très-remarquables 
sous  le  rapport  du  travail  et  de  la  va- 
riété des  couleurs.  —  Colliers  formés 
de  pièces  de  corail  pâle;  —  ou  en  grains 
et  cylindres  de  spath  vert  ;  —  ou  en 
prinie  d'améthyste;  —  ou  en  cornali- 
nes ,  d'une  forme  variée,  et  entremê- 
lées d'amulettes  de  diverses  manières. 

—  Grains,  olives  et  perles  en  jaspe, 
agate,  chalcédoine,  lapis,  grenat,  sar- 
donyx  ,  granit,  etc. ,  provenant  de  col- 
liers. —  Autre  collier  formé  de  perles 
hexagones  en  argent  massif;  — formé 
d'une  baguette  de  bronze  plaquée  en 
argent,  et  dans  laquelle  sont  passées 
des  sonnettes  en  argent,  ou  des  amu- 
lettes en  bois  ou  en  cornaline;  — com- 
posé de  petites  pièces  en  argent  repré- 
sentant des  yeux  symboliques  entre- 
mêlés de  perles  d'argent  doré  et  de 
petits  amulettes  en  terre  émaillée  ;  — 
formé  de  plusieurs  centaines  d'anne- 
lets  en  argent  de  2  lignes  et  demie  de 
diamètre  sur  un  tiers  de  ligne  d'épais- 
seur, passés  dans  une  tresse  de  che- 
veux ;  —  en  argent ,  composé  d'amu- 
lettes représentant  la  partie  supérieure 
du  coquillage  nomme  porcelaine  ;  — 
imitation  en  or  du  coquillage  nommé 
porcelaine.  —  Pièce  en  or  imitant  la 
partie  supérieure  du  même  coquillage, 
et  yeux  symboliques  en  cornaline.  — 
Colliers  et  jportions  de  colliers  formés 
de  petites  pièces  d'or  en  forme  d'olives, 
d'anneiets,  de  perles,  perles  à  jour, 
sauterelles ,  grenades  ,  etc. ,  etc. ,  en- 
tremêlées de'petits  amulettes  en  cor- 
naline ou  de  scaraoees  montés  en  or. 

-  Collier   complet  à  trois  ranj^s  :  !e 


premier  formé  d'olives  en  or;  le  second 
de  vases  à  libations,  de  fleurs  de  lotus, 
de  lézards  et  de  poissons  latus,  alter- 
nés et  également  en  or  ;  le  troisième 
rang  est  composé  de  grains  d'agate , 
avec  une  plaque  représentant  la  tête 
du  bélier  symbolique.  —  Collier  en  or 
formé  d'une  double  chaîne  en  gour- 
mette ,  garni  d'un  fermoir  à  trois  chaî- 
nettes ,  portant  une  fleur  de  lotus  et 
deux  poissons  binni.  —  Collier  en  or 
de  même  travail ,  mais  plus  finement 
exécuté;  dans  la  chaîne  est  passée  une 
bélière  à  laquelle  on  a  suspendu  une 
plaque  représentant  des  deux  côtés  un 
épervier  vu  de  face  et  travaillé  à  grains. 

—  Or.  Fermurd'un  collier  à  six  rangs. 

—  Or.  Fermoir  d'un  collier  orné  de 
deux  chaînons  ternnnés  par  deux  pois- 
sons latus.  —Émail.  Franges  de  fer- 
moirs de  colliers.—  Or.  Fleur  de  lotus, 
jadis  incrustée  d'énia;!x,prove;iantd'un 
collier. —Œil  en  lapis  monté  en  or, 
provenant  d'un  collier. 

Anneaux  ef  bagues.  —  Bague  avec 
chaton  carré  en  bois  doré.  —  Émail  et 
terre  émaillée.  Anneaux  jiortant  au 
chaton  des  images  de  divinités  en  re- 
lief, telles  que  Atmou,  Phtha,  Horus, 
Hathôr,  etc.  —  Bagues  portant  au  cha- 
ton des  images  en  relief  de  divers  ani- 
maux sacrés,  des  fleurs  de  lotus;  des 
yeux  symboliques;  des  figures  d'uracus, 
àe  nilomètre,  de  divinités  ou  des  lé- 
gendes hiéroglyphiques.— Bagues  avec 
chaton,  ornées  de  sujets  variés  tra- 
vaillés à  jour. — Doubles  bagues  por- 
tant au  chaton  des  bustes  en  relief  de 
Neïth  ,  d'Isis  et  du  dieu  Khons.  — 
Bagues  à  chaton  carré  avec  inscrip- 
tions exprimant  un  souhait  d'heureu- 
ses années.  —  Bronze.  Bagues  portant 
des  inscriptions  hiéroglyphiques  ou  des 
images  de  divinités  gravées  en  creux 
sur  le  chaton. — Bague  en  fer.  —  Ar- 
gent massif.  Bagues  à  chatons  ovales 
portant  des  inscriptions  pieuses  ou  des 
noms  de  rois. —Argent.  Bagues  por- 
tant des  têtes  symboliques.  —  Elec- 
trum.  Chaton  de  bague  avec  inscription 
hiéroglyphique.—  Or.  Anneau  travaillé 
à  joui-  et  orné  d'amulettes  en  matière 
dure,  enchâssés  dans  le  métal.— Or 
massif.  Bagues  h  chatons  portant  les 


1S2 


L'UNIVERS. 


noms ,  les  titres  et  les  symboles  de  plu- 
sieurs divinités.  —  Doubles  bagues  à 
doubles  chatons  offrant  l'image  d'une 
jeune  fille  adorant  successivement  Osi- 
ris,  Isis  et  Nephtys.  Ces  bagues  sont 
des  bijoux  funéraires  provenant  des 
momies.  —  Or.  Doubles  bagues  por- 
tant sur  leurs  chatons  les  images  de 
dieux  gravées  en  creux. — Bagues  à  cha- 
tons décorées  d'ornements  incrustés  en 
émaux  de  couleur.  Il  y  a  sur  un  chaton 
deux  petits  chevaux  de  plein  relief  et 
d'un  travail  très-fin. — Bague  à  triple 
anneau  avec  un  chaton  orné  d'une  de- 
mi-olive en  cornaline.  —  Or.  Anneaux 
portant  au  chaton  des  yeux  symboli- 
ques en  cornaline,  un  scarabée,  ou 
une  grenouille,  soit  en  pâte  d'émail, 
soit  en  terre  émaillée.  —  Serpent  roulé 
en  spirale  pour  servir  de  bague.  — 
Bague  à  triple  anneau  portant  en  cha- 
ton les  bustes  en  relief  d'Osiris,  d'Isis 
et  de  Nephtys.  —  Idem.  Bagues  à  cha- 
tons ronds  ou  carrés  sans  gravure.  — 
Lapis.  Bague  à  chaton  carré  sans  gra- 
vure. 

Bracelets.  —  Bracelets  tressés  en 
feuilles  de  palmier;  en  corne  ou  en 
écaille;  en  ivoire  de  diverses  gran- 
deurs; en  bronze;  en  papillon  doré; 
en  fer;  fragments  de  bracelets  en  ar- 
gent ;  en  feuilles  d'or ,  ornés  de  deux 
yeux  symboliques.—  Or.  Bracelet  d'en- 
tant décoré  d'ornements  gravés  en  re- 
lief. —  Bracelets  en  or  combiné  avec 
de  petits  anneaux  de  beaux  lapis  ;  en 
or  décoré  de  bouquets  de  lotus  des 
deux  espèces,  et  d'un  lion  assis,  tra- 
vaillés à  jour,  et  dont  tous  les  détails 
intérieurs  étaient  incrustés  de  lapis  et 
de  pierres  ou  d'émaux  de  diverses  cou- 
leurs; en  or  d'un  travail  analogue  à 
celui  du  précédent ,  orné  d'un  griffon 
et  de  bouquets  de  lotus;  en  or  massif, 
formés  chacun  de  deux  serpents  entor- 
tillés et  affrontés. 

Bijoux  déformes  variées. — Argent. 
Petit  étui  avec  couvercle  à  bélière.  — 
Plaque  d'cr.  La  vache  symbolique  de 
la  déesse  Hathôr,  nourrissant  un  en- 
fant. Bijou  funéraire.  —Argent.  Petite 
égide  à  la  tête  de  lionne."—  Plaque 
d'or.  Une  femme  vêtue  de  la  cala- 
fiiris ,  adorant  la  déesse  Hathôr  Bou- 


céphale.  —  Argent  doré.  Figurines 
représentant  un  dieu.  —  Argent.  Bijou 
représentant  un  petit  contre-poids  de 
collier,  terminé  par  une  tête  de  déesse. 
—  Or.  Un  lion  en  repos.  —  Plomb , 
ëtain  et  bronze.  Petits  éperviers ,  les 
ailes  éployées.  —  Or.  Deux  grappes  de 
raisin,  de  travail  égyptien.  —  Argent. 
Un  petit  aigle.  — Or!  Battants  de  porte 
d'un  petit  naos,  décorés  d'une  ligure 
de  femme  debout ,  portant  des  fleurs 
et  des  offrandes. 

Ustensiles  domestiques.  —  ro- 
ses. —  Bois.  Forme  de  vase  à  anse  en 
bois.  —  Terre  cuite.  Petits  vases  de 
formes  diverses,  enduits  d'un  vernis 
de  couleur,  peints  ou  non  vernissés. 
— Terre  cuite  peinte.  Bardaques  d'une 
forme  encore  usitée  en  Egypte.  — 
Grands  vases  d'une  forme  analogue  à 
celle  des  bardaques,  avec  cols  plus  ou 
moins  évasés.  Ornements  peints  en 
bleu. — Terre  cuite  peinte. Grands  vases 
en  forme  de  pomme  de  pin ,  décorés 
d'ornements  ou  de  fleurons  de  couleur 
bleue,  rouge  ou  noire.  —  Idem.  Vases 
à  deux  anses,  ornés  de  palmettes  et 
feuillages  tracés  en  noir.  —  Grandes 
amphores  en  terre  cuite.  —  Vases  à 
huile,  avec  couverte  en  jonc  natté.— 
Vases  domestiques  de  formes  variées 
en  serpentine,  calcaire  blanc ,  granit- 
brèche  et  granitelle.— Albâtre  oriental. 
Grand  vase  balsamaire  à  anses ,  avec 
couvercle.  —Idem.  Vases  en  forme  de 
cornet ,  et  du  genre  nommé  cadus  par 
les  anciens  Romains.  —  Bronze.  Vases 
de  diverses  formes  et  autres  ustensiles 
domestiques. — Vase  en  verre  blanc, 
orné  de  cordons. —  Coupes  en  terri' 
émaillée  bleue,  ou  bleu  perse,  ornées 
d'étoiles,  de  bouquets  de  lotus,  ou  de 
poissons  binni  tracés  en  noir.—  Coupes 
en  albâtre  oriental. —  Coupes  en  bron- 
ze, d'un  métal  très-remarquable  par 
la  bonté  de  son  alliage,  et  le  son  pur 
et  prolongé  que  rendent  ces  coupes 
lorsqu'elles  sont  frappées.  Le  pourtour 
est  quelquefois  décoré  d'une  inscrip- 
tion hiéroglyphique. — Coupe  en  or, 
dont  le  fond  "est  orné  de  poissons  binni 
se  jouant  parmi  des  fleurs  de  lotus.  , 
Sur  le  pourtour,  une  inscription  hié 
roglypliique.  —  Grands  bassms  en  al- 


EGYPTE. 


l)àlrc  oriental.— Bassin  en  verre  blanc, 
avec  le  panier  qui  le  renfermait  dans 
un  tombeau  de  Thèbes,  où  il  a  été 
trouvé. —  Albâtre  oriental.  Cassolettes 
à  puiser  des  liquides ,  imitant  la  forme 
du  poisson  latus.  —  Patères  et  simpu- 
lum  en  bronze. 

Meubles.  —  Bois  dur.  Fauteuil  à 
pieds  de  lion ,  avec  dossier  orné  de 
marqueteries  en  ébène  et  en  ivoire 
d'hippopotame.  Le  siège  était  formé 
par  un  treillis  en  cordelettes  qui  existe 
encore  en  partie.  —  Bois.  Dossier  de 
fauteuil,  avec  scène  d'adoration  peinte. 

—  Bois.  Tabouret  dont  le  siège  est  re- 
couvert en  jonc  natté.  —  Coitrpts  dé- 
corés d'ornements  peints  de  diverses 
couleurs ,  couvercle  à  charnière ,  avec 
inscription  hiéroglyphique.  —  Paniers 
de  formes  variées  en  jonc  ou  en  feuil- 
les de  palmier.  —  Paniers  de  formes 
variées ,  tressés  en  jonc  coloré.  —  iVa^- 
tes  en  jonc  et  autres  objets  de  vai> 
nerie. 

Instruments  et  pboduits  des 
ARTS  et  métiers. — .^r?«e.s\  —  Arcs 
en  bois,  conservant  quelques  débris 
de  la  cordeà  boyau. — Flecbesdechasse, 
jonc,  armées  de  fragments  de  silex  : 
quelques-unes  sont  barbelées.  — Os  et 
bronze.  Pointes  de  flèches  et  de  javeli- 
nes, triangulaires  ou  en  forme  de  car- 
reau. 

Instruments  de  musique.  —  Tam- 
bour à  timbre  et  à  double  peau  tendue 
an  moyen  de  lanières  de  cuir,  sur  une 
caisse  "en  bois,  de  forme  bombée,  et 
composée  de  petites  douves.  —  Tym- 
panum  très-analogue  à  nos  tambours 
de  basque.  —  Tambour  en  forme  de 
demi-poire  avec  les  restes  de  la  peau 
dont  il  était  recouvert.  —  Manches  de 
sistres,  ornés  de  la  tête  symbolique  de 
la  déesse  Hathôr.  — Une  harpe  a  cor- 
des nombreuses ,  recouverte  de  maro- 
quin vert ,  décorée  en-dessous  de  fleurs 
de  lotus  découpées  à  jour.  — Sambuca 
ou  petite  harpe  portative  à  quatre  cor- 
des. Débris  d'un  instrument  sembla- 
ble. —  Roseau  percé  en  forme  de  flûte. 

Tissus.  — IJne  poignée  de  fil  teint 
au  henné.  —  Écheveau  de  fil  très-lin. 

—  :\Iorceaux  de  toile  de  lin,  avec  fran- 
ges de  diverses  espèces.  — Vingt  échan- 


tillons de  toiles  de  lin  égyptiennes  un- 
tiques.  —  Tissu  quadrillé  remplissant 
l'effet  du  tissu  moderne  nommé  I.oui- 
sine.  —  Tissu  du  même  genre,  un  peu 
plus  fin.  —  Tissus  rayés  par  l'ourdis- 
sage.—Tissu  de  lin  d'une  grande  ré- 
duction ,  à  lisière  rayée  bleue.  —  Toile 
de  lin  avec  frange"  très-fournie  à  la 
lisière,  formée  par  un  broché  lié  dans 
cette  lisière  et  produisant  l'effet  d'une 
bordure  cannelée.  —  Tissu  rayé  par 
l'ourdissage,  dont  la  trame  est"  entiè- 
rement recouverte  par  la  chaîne.  — 
Toile  peu  fournie  en  chaîne ,  teinte  au 
henné.  —  Toile  de  lin  avec  un  chef 
rouge  de  l'Inde.  — Tissu  très-fin,  pré- 
sumé coton,  de  la  réduction  de  la  tur- 
quoise. —  Autre  plus  fin  que  le  précé- 
dent. —  Vingt  échantillons  de  toiles 
ég)ptiennes  de  coton,  de  laine,  etc. 

—  Mousselines  variant  de  finesse.  — 
Tissu  imitant  la  mousseline  des  Indes. 

—  Tissu  peluché,  raffiné  par  la  chaîne 
sur  fond  toile.  —  Tissu  broché ,  pro- 
duisant le  travail  des  Gobelins ,  par  la 
réunion  des  deux  fils  travaillant  isolé- 
ment dans  la  toile.  —  Turquoise  bro- 
chée dans  le  principe  des  Gobelins  , 
avec  quelques  parties  de  broderies  au 
petit  point.  Les  caractères  brochés  sur 
ce  tissu  forment  le  prénom  et  le  nom 
propre  d'un  Pharaon. 

Objets  relatifs  aux  jeux  et 
AUX  amusements  de  l'enfance.  — 
Bois.  Une  poupée  ou  mannequin,  bras 
mobiles;  sur  la  tête  existent  encore 
des  cheveux  implantés.  —  Ivoire.  Une 
très-petite  poupée.  —Idem.  Un  forge- 
ron ,  à  bras  mobiles ,  d'un  travail  gros- 
sier.—Cuir.  Paumes  formées  de  sec- 
tions de  sphère  en  cuir,  cousues  et 
bourrelées  de  bâie  d'une  plante  céréale. 
— Bois.  Paume  à  compartiments  peints 
en  bleu  et  en  rouge.  —  Un  osselet  en 
ivoire.  — Bois.  Sabots  auxquels  on  im- 
primait un  mouvement  de  rotation  par 
le  moyen  d'un  fouet.  —  Latrunculi , 
ou  petits  cônes  en  terre  émaillée  bleue, 
ayant  servi  de  pions  et  de  pièces  pour 
un  jeu  analogue  à  nos  jeux  de  dames 
ou  d'échecs  ;  très-petits  modèles  en 
bois  de  tous  les  instruments  d'agricul- 
ture. 

L'étude  des  monuments  originaux 


tS4 


L'UNIVERS. 


,nous  apprend  avec  certitude  à  quali- 
fier chacun  de  ces  objets  si  nombreux 
et  si  variés,  et  nous  en  montre  Tu- 
sage.  On  les  reconnaît  aussi  dans 
les  tableaux  qu'un  personnage  distin- 
gué a  fait  peindre  dans  son  tombeau, 
dès  la  plus  naute  antiquité  égyptienne, 
•9:t  où  il  s'est  occupe  à  faire  figurer 
vous  les  détails  de  la  vie  intérieure 
d'une  famille  nombreuse  et  puissante. 
On  y  retrouve  toutes  les  parties  du 
service ,  tel  qu'il  était  admis  ou  exigé 
par  les  usages  de  l'époque,  soit  pour 
l'ordre  et  la  bonne  tenue  de  la  mai- 
son ,  soit  pour  la  représentation  né- 
cessaire au  rang  de  ce  riche  citoyen , 
ou  en  rapport  avec  sa  fortune. 

Sa  famille  se  composait  de  sa  femme 
légitime  et  de  ses  sept  enfants ,  dont 
quatre  sont  des  fils  ;  d'une  autre  femme 
et  de  son  fils;  enfin  de  la  nourrice 
et  de  la  fille  de  la  nourrice  :  ces  douze 
personnages  étaient  tous  également  de 
Ja  famille,  et  ils  étaient  rangés  au- 
près de  son  chef  dans  l'ordre  de  pré- 
séance où  nous  venons  de  les  désigner; 
ils  sont  présents  dans  les  scènes  qui 
représentent  les  usages  de  la  maison 
de  la  ville  et  ceux  de  la  maison  des 
champs. 

Au  service  de  la  première  nous  trou- 
vons attachés  trois  prêtres  et  quatre 
ieunes  clercs,  chargés  du  service  re- 
ligieux intérieur,  chaque  particulier 
pouvant  établir  chez  lui  des  chapelles 
pour  les  dieux  du  pays  et  de  la  con- 
trée, b  la  condition  de  pourvoir  aux 
dépenses  du  culte  et  des  cérémonies. 
Après  eux  viennent  les  gramraates ,  ou 
secrétaires,  soit  pour  les  choses  reli- 
gieuses, soit  pour  les  affaires  civiles. 
Le  valet  de  chambre,  domestique  de 
confiance,  est  auprès  du  maître;  ve- 
naient ensuite  l'intendant  de  la  mai- 
son, portant  un  bâton  courbé  pour 
marque  de  son  autorité  ;  la  ménagère, 
appelée  la  gardienne  des  vivres  ou  des 
otirandes,  et  qui  avait  deux  filles; 
Thomme  chargé  du  soin  des  sièges, 
et  le  porte-siége  du  maître;  le  van- 
nier et  sa  femme,  à  qui  était  laissé 
le  soin  des  nombreux  ustensiles  et 
meubles  en  vannerie;  les  jardiniers 
et  leurs  sous-ordres;   l'intendant   de 


la  maison  rurale  et  sa  femme;  les 
conducteurs  de  bœufs,  de  veaux,  de 
chèvres ,  et  les  porteurs  de  lièvres ,  de 
hérissons,  etc.  ;  le  surveillant  des  che- 
mins aboutissant  à  la  maison  du  chef; 
les  portiers  ;  les  pêcheurs  et  les  chas- 
seurs; les  employés  au  sacrifice  do- 
mestique des  boeufs  et  autres  animaux. 
Ces  emplois  étaient  très-subdivisés  en 
fonctions  spéciales  ;  toutes  celles  qui 
viennent  d'être  indiquées  sont  rela- 
tives à  l'intérieur  de  l'habitation. 

Dans  ce  qui  est  de  l'extérieur,  on  peut 
classer  le  blanchissage  du  linge,  qui 
emplovait  sept  personnes,  y  compris 
le  chef  de  la  lingerie  ;  viennent  ensuite 
le  scieur  de  bois,  le  menuisier,  le 
potier  de  terre,  les  bûcherons,  occu- 
pés à  fendre  le  bois  ;  les  charpen- 
tiers,  les  constructeurs  de  barques; 
les  porteurs  de  la  litière  du  maître , 
et  ceux  qui  conduisent  le  traîneau  ; 
le?  mariniers  et  rameurs  pour  les  voya- 
ges sur  le  Nil ,  sous  les  ordres  d'un 
chef  de  tout  le  service  du  voyage; 
un  officier  de  navigation ,  le  directeur 
pour  le  mât  et  le  timonier-chef  du 
gouvernail;  le  maître,  sa  femme  et 
ses  enfants  y  étaient  dans  une  large 
chambre  qui  occupait  le  pont,  et  qui 
était  éclairée  par  des  fenêtres  garnies 
de  verres  de  couleur;  quelquefois  le 
voyage  exigeait  plusieurs  canges,  à 
cause  des  nombreux  serviteurs  :  tel 
aujourd'hui  un  kiaia-bey  voyage  sur  le 
Nil,  suivi  de  son  harem  et  de  la  plu- 
part des  officiers  de  sa  maison.  Au  nom 
bre  des  serviteurs  nécessaires  étaient 
aussi  tous  ceux  qu'exigeait  la  boulan- 
gerie ;  les  femmes  occupées  à  filer  " 
iln  ,  à  démêler  les  écheveaux  ,  à  les  dé 
vider,  à  tordre  le  fil  au  fuseau  et  à 
ourdir  la  toile  au  métier,  sous  les 
ordres  du  chef  du  tissage.  Une  foule 
de  serviteurs  subalternes  attachés  à 
chaque  partie  du  service  intérieur  et 
extérieur  de  la  maison  de  ville  se 
voient  aussi  dans  les  scènes  où  ces  dé- 
tails sont  figurés. 

La  maison  de  campagne  avait  éga- 
lement un  nombreux  domestique;  à  la 
suite  du  jardinier  étaient  les  garçons 
chargés  de  cueillir  et  de  conserver  les 
fruits  ,  tels  que  les  nnanns,  les  ftgufis, 


le    1 


KGYPTE, 


m 


et  les  approvisionnements  en  légumes 
rangés  dans  les  serres  pour  l'hiver  :  le 
berger  en  chef  et  les  pâtres  s'occu- 
paient d'une  partie  très-importante  de 
la  propriété  rurale,  l'éducation  des 
bestiaux  étant  en  grande  vogue  et  très- 
développée  en  Egypte;  aussi  voit-on 
dans  la  liste  des  serviteurs  non  seu- 
lement le  médecin  vétérinaire,  mais 
les  valets  de  ferme  chargés  spéciale- 
ment du  soin  de  certains  animaux  ; 
un  pour  les  chèvres,  un  autre  pour 
les  oies  et  les  canards ,  un  troisième 
pour' les  moutons;  et  sous  les  ordres 
du  chef  des  bouviers,  ceux  qui  diri- 
geaient la  race  bovine ,  mission  très- 
importante  ,  car  il  paraît  que  le  com- 
bat des  taureaux  entrait  dans  leur 
éducation  ou  comme  moyen  d'améliorer 
la  race,  ou  comme  spectacle  donné  au 
maître  de  la  maison;  c'est  ie  chef  des 
bouviers  qui  préparait  les  taureaux 
à  cet  exercice.  Les  chefs  de  chacun 
de  ces  services  venaient  prendre  di- 
rectement les  ordres  de  leur  maître , 
ayant  leur  main  droite  posée  sur  l'é- 
paule gauche ,  et  leur  autre  bras  pen- 
dant ,  en  signe  de  respect  ;  il  en  était 
de  même  du  gardien  et  du  conducteur 
des  ânes  et  de  ceux  des  bouvillons.  Des 
chiens  d'espèces  diverses  appartenaient 
à  la  maison ,  et  ils  avaient  aussi  leurs 
gardiens,  qui  les  soignaient  en  santé 
et  en  maladie. 

Il  vient  d'être  dit  que  l'éducation 
des  bestiaux  était  une  des-  p;randes  ri- 
chesses agricoles  de  l'Egypte;  les  ca- 
pitaux de  cette  espèce  étaient  consi- 
dérables dans  ce  pays  :  ce  ne  pouvait 
pas  être  pour  une  vaine  ostentation; 
mais  cette  industrie  dut  être  plus  fruc- 
tuei:.e  dans  la  basse  Egypte,  vaste 
plaine  entièrement  arrosée  par  le  Nil, 
que  dans  l'Egypte  supérieure,  vallée 
étroite  oià  la  terre  féconde  ne  pou- 
vait pas  être  en  grande  partie  desti- 
née à  des  pâturages.  Aussi  est-ce  dans 
un  hypogée  des  environs  des  pyra- 
mides que  se  trouve  un  tableau  qui 
est  un  témoignage  authentique  de  nos 
assertions.  On  y  voit  un  Égyptien  fai- 
sant l'inspection  de  ses  troupeaux  ;  il 
est  debout,  couvert  de  sa  calasyris 
serrée  par  ime  ceinture  ;  une  ccharpe 


est  jetée  de  son  épaule  gauche  sur  le 
côte  droit;  il  s'appuie  sur  une  longue 
canne  ;  a  ses  pieds  est  un  jeune  cha- 
cal mâle,  apprivoisé  et  portant  un  col- 
lier; un  serviteur  ombrage  la  tête  du 
maître  au  moyen  d'une  double  ban- 
nière de  toile.  Le  troupeau  défile  en 
sa  présence;  un  gardien  ou  berger 
pousse  devant  lui  le  troupeau  de  cha- 
que espèce  de  bétail ,  et  au-dessus  de 
chaque  troupeau ,  le  nombre  des  têtes 
est  soigneusement  indiqué  par  des  chif- 
fres, qui  sont  en  grande  évidence.  La 
marche  est  ouverte  par  les  ânes  et 
les  ânesses  ;  un  ânon  est  en  tête  ,  et 
leur  nombre  est  de  860  ;  le  berger 
qui  les  surveille  porte  au  bout  d'un 
bâton  appuyé  sur  son  épaule  la  dé- 
pouille d'un  de  ces  animaux  mort  aux 
pâturages.  Viennent  ensuite,  les  bre- 
bis et  les  béliers,  au  nombre  de  97-1; 
un  berger  de  ce  troupeau  porte  dans 
un  panier  la  tête  d'un  animal  sans 
cornes,  et  qui  ressemblerait  plutôt  à 
un  loup  qu'à  un  bélier.  La  race  bo- 
vine vient  ensuite  ;  on  y  compte  834 
bœufs  et  220  vaches  ou  veaux.  Les 
chèvres  mâles  et  femelles  ferment  la 
marche  ;  leur  nombre  est  porté  à 
2234.  Dans  un  autre  tombeau  on  voit 
que  le  nombre  des  ânes  appartenant 
à  un  riche  habitant  de  la  moyenne 
Egypte  était  de  1304  ,  et  celui  des 
vaches  de  830.  Il  paraîtrait  aussi , 
d'après  d'autres  renseignements,  que 
les  bœufs  des  fermes  royales  étaient 
d'une  espèce  supérieure  et  des  indi- 
vidus de  choix.  On  a  remarqué  dans 
les  peintures  d'un  autre  tombeau,  qui 
paraît  avoir  été  celui  d'une  grande 
famille  de  Memphis,  des  serviteurs 
faisant  1  offrande  au  défunt  des  prin- 
cipales productions  de  ses  domaines, 
telles  que  des  dattes,  des  figues,  des 
ananas  ;  des  veaux ,  des  oies ,  des  ga- 
zelles; des  fruits  et  des  fleurs  :  parmi 
ces  serviteurs,  il  y  en  a  plusieurs  qui 
conduisent  en  laisse  des  bœufs  de  haute 
taille,  blancs  et  rouges,  blancs  et 
noirs ,  ayant  un  collier  tern.iné  par 
un  ornement  en  forme  de  fleur  de 
lotus,  et  deux  de  ces  bœufs  portent 
snr  leur  cuisse  gauche  une  grande  mar- 
que, de  forme  carrée,  de  couleur  noirr, 


186 


L'UNIVERS. 


et  on  lit  dans  un  :  Mainon  royale^ 
n°43;  et  dans  Taulre,  avec  les  mêmes 
indications,  le  n°  86,  chiffres  qui  in- 
diquent vraisemblablement  le  nombre 
des  bœufs  de  chacune  des  deux  cou- 
leurs combinées  ;  d'où  résulte  encore 
la  preuve  que  les  grandes  maisons 
faisaient  marquer  de  leur  nom  et  d'un 
chiffre  chaque  tête  de  gros  bétail  qui 
leur  appartenait. 

Dans  toutes  ces  représentations,  le 
maître  de  la  maison  se  reconnaît  à  la 
longue  canne  qu'il  tient  à  la  main,  ou 
sur  laquelle  il  s'appuie  pour  se  repo- 
ser ;  ce  qui  a  fait  dire  à  un  novice 
interprète  des  symboles  de  l'antique 
Egypte,  que  le  bâton  y  figurait  comme 
le  "plus  ingénieux  emblème  de  l'auto- 
rité et  du  gouvernement,  et  il  ne 
trouve  pas  tout-à-fait  bon  que  les  so- 
ciétés modernes  aient  adopté  des  si- 
gnes et  des  moyens  un  peu  moins 
significatifs.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous 
pouvons  ranger  des  cannes  égyptien- 
nes ,  plus  ou  moins  élégantes ,  en  bois 
étrangers  pour  la  plupart ,  et  portant 
des  inscriptions  oîi  se  trouvent  des 
noms  propres  et  des  dates ,  parmi  les 
objets  antiques  qui  donnent  à  nos 
collections  un  intérêt  si  varié  et  si 
puissant. 

D'autres  scènes  civiles ,  peintes  dans 
les  tombeaux,  nous  portent  à  croire 
que  le  chef  de  famille  était  revêtu 
d'une  grande  autorité  dans  sa  maison, 
et  qu'il  avait  sur  tous  ses  serviteurs  le 
droit  de  haute  et  basse  justice.  Nous 
avons  mentionné  déjà  des  employés  in- 
fidèles qui ,  au  temps  de  la  vendange 
[pi.  38),  prosternés  à  terre  sur  leurs 
genoux  et  leurs  mains,  reçoivent  en 
présence  de  leur  maître  dès  remon- 
trances et  la  bastonnade;  ailleurs,  le 
chef  des  bergers  dénonce  un  des  gar- 
diens des  vaches  ;  il  s'agit  d'un  veau  ; 
l'accusé  se  défend  ;  des  membres  épars 
d'un  bouvillon  sont  exhibés  comme 
pièces  de  conviction,  et  le  gardien  re- 
çoit encore  la  bastonnade  en  présence 
de  son  maître,  qui  a  prononcé  con- 
tre lui. 

A  ces  détails  si  curieux  de  l'inté- 
rieur, des  maisons  égj'ptiennes ,  pour 
une  époque  antérieure  de  dix  jsiecles 


aux  poèmes  d'Homère,  nous  aurions 
encore  beaucoup  à  ajouter,  si  nous  de- 
vions dire  tout  ce  que  les  monuments 
nous  apprennent  à  la  fois  et  sur  les 
occupations  et  sur  les  amusements  des 
habitants  des  bords  du  Nil  septentrio- 
nal ;  la  chasse  et  la  pêche  étaient  pour 
eux  des  distractions  d'un  usage  général 
{pi.  37 et  43).  On  chassaitaux  oiseaux  et 
aux  quadrupèdes;  des  lévriers  couraient 
l'autruche  et  la  gazelle ,  la  flèche  attei- 
gnait le  quadrupède  du  désert,  le  filet 
enlaçait  le  volatile  aquatique  ;  et  les 
peintures  de  ces  scènes  si  riches  de  dé- 
tails inconnus  [pi.  58)  nous  montrent 
en  même  temps  les  diverses  espèces 
d'animaux  recherchés  ou  pris  par  les 
chasseurs;  les  espèces,  diverses  aussi, 
de  .chiens  employés  à  les  poursuivre; 
ainsi  que  toutes  les  ressources  de  la 
pêche  a  la  ligne ,  à  la  cordel  le ,  au  filet  et 
au  trident.  La  préparation  de  tous  ces 
comestibles ,  résultats  de  l'industrieuse 
activité  de  l'homme,  est  le  sujet  d'une 
partie  de  ces  riches  décorations  {pi.  38 
et  43);  et,  comme  pour  assurer  aux  cu- 
rieuses recherches  des  temps  futurs  une 
entière  satisfaction,  les  Égyptiens  n'ou- 
blièrent pas  les  scènes  joyeuses  qui  ani- 
maient des  délassements  plus  bruyants  : 
des  musiciennes  jouant  de  la  harpe, 
montée  de  cordes  nombreuses ,  de  la 
lyre ,  du  théorbe  et  de  la  double  flûte, 
exécutent  des  chants  accompagnés  de 
ces  instruments  ;  des  danseuses,  cou- 
ronnées de  fleurs  et  de  guirlandes  de 
verdure,  figurent  des  scènes  animées 
au  bruit  du  tambour  de  basque  ;  d'au- 
tres montrent  leur  habileté  dans  le 
jeu  des  balles,  la  saltation  et  les  tours 
de  force  ou  d'agilité  ;  enfin ,  des  hom- 
mes, accroupis  devant  des  tables  basses, 
jouent  aux  dames  ou  aux  échecs  avec 
des  pièces  nombreuses,  mobiles, 
de  couleurs  différentes  :  et  ceci 
peint  long-temps  avant  les  célèbres 
inventions  de  Palamède  durant  le  siège 
de  Troie  {pi.  59). 

Qu'aucun  doute  ne  s'élève  dans  l'es- 
prit du  lecteur  sur  l'antiquité  et  l'a- 
vancement de  la  civilisation  égyptienne, 
telle  que  la  révèlent  aux  siècles  moder- 
nes les  ouvrages  des  siècles  primitifs 
de  l'histoire  1  L'examen  nous  conseille 


EGYPTE. 


187 


la  foi ,  et  les  dépositions  de  l'antiquité 
classique  tout  entière  nous  ont  laissé 
10)  mémorable  exemple  d'une  telle  con- 
fiance. Il  n'y  a  rien  de  monstrueux 
ni  de  chétif  dans  les  créations  succes- 
sives du  génie  égyptien  ;  tout  son  se- 
cret, ce  fut  le  temps.  Ce  secret  est 
aussi  à  l'usage  des  sociétés  modernes  ; 
et  à  moins  de  supposer  que  la  nature, 
par  une  dérogation  qui  seule  serait 
une  monstruosité,  aurait  jeté  l'intel- 
ligence de  la  population  égyptienne 
dans  un  moule  plus  exigu  qu'elle  ne  l'a 
fait  pour  les  populations  européennes, 
il  faut  reconnaître  que  l'Egypte  a  pu,  par 
l'action  constante  et  naturelle  de  la  gé- 
nération des  siècles ,  arriver  à  la  géné- 
ration des  idées  qui  l'avaient  mise  en 
possession  de  la  connaissance  ration- 
nelle de  l'univers  ,  et  l'avaient  portée 
à  diriger  l'application  de  cette  science 
vers  la  félicité  publique.  Que  ne  ferait 
pas  une  des  nations  modernes  les  plus 
avancées  ,  qui  serait  pendant  mille  ans 
à  l'abri  de  toute  perturbation  naturelle 
ou  sociale!  Et  ces  mille  ans  de  paix 
ne  manquèrent  certainement  pas  à 
l'Égj-pte  :  on  n'est  embarrassé  qu'à 
l'égard  de  la  véritable  place  chrono- 
logique de  cette  période  de  bonheur 
pour  cette  portion  de  l'espèce  hu- 
maine. 
Si,  de  ces  détails  de  mœurs,  nous 

Portons  notre  attention  sur  l'état  de 
agriculture ,  de  l'industrie  et  du  com- 
merce de  l'ancienne  Egypte,  nous  la 
trouverons  également  instruite ,  expé- 
rimentée, et  le  temps,  si  propice  en 
bonnes  observations,  fut  encore  ici 
son  Aéritable  maître. 

On  l'a  déjà  dit,  l'Egypte  c'est  la 
vallée  du  INil ,  le  lit  même  du  fleuve, 
rien  de  plus ,  ni  rien  de  moins  que  le 
terrain  qu'il  occupe  chaque  année  à 
l'époque  de  sa  plus  grande  élévation. 
Là  ou  ses  eaux  n'arrivent  pas,  il  n'y 
a  plus  de  végétation;  c'est  le  désert, 
sol  inculte  et  incapable  de  fécondité, 
quand  même  les  eaux  du  ciel  viendraient 
suppléer  à  celles  du  fleuve. 

Chaque  année,  après  l'inondation 
périodique  du  >"il  (inondation  dont  le 
maximum  porte  le  volume  du  fleuve  à 
vingt  fois  au-delà  de  ce  qu'il  est  lors- 


qu'il commence  a  croître),  le  sol  reste 
couvert  d'une  couche  plus  ou  moins 
épaisse  de  limon.  La  couleur  de  ce 
dépôt  fécond ,  d'abord  noire,  se  change 
en  brun  jaunâtre  par  l'effet  de  la  des- 
siccation à  l'air;  déposé,  comme  l'ar- 
gile, par  couches  horizontales ,  il  en  a 
tous  les  autres  caractères.  Ce  limon  a 
été  soumis  aux  analyses  chimiques; 
on  y  a  reconnu  que  les  quantités  de 
sHice  et  d'alumine  diminuent  en  rai- 
son de  sa  plus  grande  distance  du  Nil  ; 
il  perd  en  chemin  tout  le  sable  qui  s'y 
trouve  mêlé ,  et  ce  n'est  plus,  sur  les 
points  les  plus  éloignés,  que  de  l'ar- 
gile presque  pure. 

Ce  limon  renferme  tous  les  princi- 
pes qui  servent  à  la  végétation;  les 
cultivateurs  l'ont  tomours  regardé 
comme  un  engrais  suffisant  dans  les 
terres;  ils  le  transportent  encore  sur 
celles  qui  leur  paraissent  en  avoir  be- 
soin, et  les  observations  de  la  physique 
corroborent  en  ce  point  cette  très-an- 
cienne pratique  agricole. 

Le  tableau  de  la  fécondité  extraor- 
dinaire de  l'Egypte  a  été  exposé  aux 
yeux  de  nos  lecteurs  (§  I  et  IV,  pag. 
3  à  11),  tel  qu'il  a  été  composé  par 
les  observateurs  les  plus  attentifs.  Il 
nous  reste  à  dire  quelques  mots  des 
travaux  périodiques  par  lesquels  l'hom- 
me aidait  au  plus  grand  développe- 
ment de  ces  germes  inépuisables. 

Les  plus  utiles  ,  les  plus  considéra- 
bles de  ces  travaux  étaient,  sans  nul 
doute ,  ces  canaux  nombreux ,  et  leurs 
dérivations  plus  nombreuses  encore, 
qui  sillonnaient  les  terres  cultiva- 
bles de  l'Egypte.  Les  uns  arrêtaient 
par  leurs  berges  élevées  les  envahisse- 
ments du  désert,  d'autres,  par  les 
épaisses  végétations  de  roseaux  qui 
croissent  naturellement  sur  leurs 
bords.  C'est  à  ces  canaux  que  les  dé- 
rivations si  multipliées  venaient  se 
rattacher;  et  des  lacs,  existants  sur  les 
points  les  plus  opposés ,  recevaient  les 
eaux  qui  n'étaient  point  employées  à 
l'irrigation,  ou  dissipées  par  l'évapora- 
tion.  Lorsque  le  fleuve  avait  rempli  ces 
canaux,  et  qu'il  commençait  à  baisser, 
on  élevait  à  leur  tête  un  barrage  qui 
retenait  les  eaux  ;  on  fermait  c^aloment 


LU  M  VERS 


les  ouvertures  pratiquées  pour  l'écou- 
lement sur  le  sol  inférieur.  On  conser- 
vait ainsi  les  eaux  nécessaires  à  l'ar- 
rosement  des  terres  après  l'inondation  ; 
elles  étaient  réservées  d'une  année  à 
l'autre  dans  l'intérieur  du  pays,  et  les 
bienfaits  du  Nil  y  répandaient  perpé- 
tuellement l'abondance  et  la  vie.  La  fé- 
condité de  l'Egypte  dépendait  de  l'en- 
tretien et  de  la  bonne  disposition  des 
canaux;  l'administration  publique  en 
faisait  l'objet  essentiel  d'une  surveil- 
lance non  interrompue.  Des  postes 
militaires  gardaient  les  ouvrages  con- 
struits à  la  prise  d'eau  de  chaque  canal, 
ainsi  que  les  digues  principales.  L'in- 
scription de  Rosette,  au  nombre  des 
actions  de  Ptolémée  Épiphane  qui  ser- 
vent de  motif  aux  honneurs  extraordi- 
naires qui  lui  sont  décernés  par  ce  dé- 
cret de  l'ordre  sacerdotal ,  rappelle  que 
dans  la  huitième  année  du  règne  de  ce 
roi,  le  Nil  ayant  fait  une  crue  extraor- 
dinaire ,  il  a  fortifié  les  bouches  des 
canaux,  en  y  employant  des  sommes 
très-considérables,  et  qu'il  y  a  établi  des 
postes  d'infanterie  et  de  cavalerie  pour 
les  garder  :  cela  se  passait  en  l'année 
196  avant  l'ère  chrétienne,  à  l'époque 
même  du  siège  de  la  ville  de  Lycopolis, 
qui  s'était  révoltée.  Dans  l'ancienne 
croyance  égyptienne,  tout  ce  qui  se 
rap[)ortait  a  l'état  périodique  du  Nil 
était  sacré  comme  le  fleuve  lui-même. 
La  religion  intervenait  dans  les  prin- 
cipales circonstances,  et  consacrait, 
par  l'assistance  des  dieux,  les  faits 
physiques  les  plus  indépendants  de  la 
volonté  des  hommes.  On  a  appelé  la 
clef  du  N'I  le  symbole  même  de  la  vie 
divine.  Enfin  toutf  l'antiquité  classique 
est  remplie  des  souvenirs  du  culte  du 
Nil ,  père  nourricier  de  l'Egypte. 

Les  Égyptiens,  en  effet,  considé- 
raient le  Nil  comme  une  manifestation 
réelle  d'Aramon-Chnouphis ,  leur  divi- 
nité suprême,  qui,  sous  une  forme 
visible,  vivifiait  et  conservait  l'Egypte. 
Homère  disait  que  ce  fleuve  tirait  son 
origine  de  Jupiter.  Les  Grecs,  péné- 
trés des  doctrines  égyptiennes,  ont  ap- 
f)elé  le  Nil  le  Jupiter-égyptien,  et 
es  Égyptiens  le  nommaient  le  Très- 
Snint,  le  père  et   le  conservateur  du 


jjays.  Enfin  ce  fleuve  fut  un  dieu  qa? 
eut  ses  prêtres  et  son  culte,  et  du 
temps  de  Néron  encore,  les  habitants 
de  Busiris  élevaient  une  statue  en  l'hon- 
neur du  préfet  romain  Balbillus ,  parce 
que ,  par  les  grâces  et  les  bienfaits  de 
ce  gouverneur,  l'Egypte  jouissait,  plus 
que  jamais,  de  l'inondation  juste  et 
exacte  du  fleuve-dieu.  On  sait  aussi 
quelles  fêtes,  quelles  réjouissances 
animent  chaque  année  parmi  la  popu- 
lation actuelle  de  l'Egypte,  la  rup- 
ture des  digues  qui  ferment  les  ca- 
naux :  comme  dans  la  plus  haute  anti- 
quité, la  crainte  de  la  stérilité  et 
l'espérance  d'abondantes  récoltes  s'y 
renouvellent  avec  les  commencements 
de  l'inondation. 

Lorsque  le  Nil  était  rentré  dans  son 
lit,  le  travail  de  la  culture  commençait. 
«Chacun,  dit  Hérodote,  vient  alors 
jeter  les  semences  dans  ses  terres  et 
y  lâche  ensuite  des  animaux;  la  se- 
mence est  ainsi  retournée  et  enterrée, 
et  il  n'y  a  plus  qu'à  attendre  la  mois- 
son. Les  Egyptiens,  particulièrement 
ceux  qui  habitent  au-dessous  de  Mem- 
phis,  sont  ceux  qui  recueillent  avec  le 
moins  de  travail  les  fruits  les  plus 
abondants  :  ils  n'ont  point  à  creuser 
inutilement  les  sillons  avec  la  charrue, 
ils  n'ont  ni  la  fatigue  de  retourner 
la  terre,  ni  celle  de  la  bêcher.  Ils  ne  sont 
assujettis  à  aucun  des  travaux  auxquels 
les  autres  hommes  sont  condamnés 
pour  récolter ,  le  fleuve  se  répandant 
ne  lui-même  dans  les  champs,  et  se 
retirant  après  les  avoir  arrosés.  »  Les 
tableaux  des  scènes  agricoles ,  si  mul- 
tipliés dans  les  représentations  égyp- 
tiennes ,  confirment  généralement  ces 
rapports  d'Hérodote  (p/.  31);  ony  voit 
sans  équivoque  et  selon  ce  qu'exigeait 
la  nature  d'un  sol  meuble  et  léger 
comme  l'était  le  limon  du  Nil ,  qu'on 
lui  donnait  un  premier  labour  à  la 
charrue,  à  laquelle  deux  bœufs  ou 
deux  vaches  étaient  attelés  au  moyen  ' 
d'un  collier,  et  non  pas  d'un  joug, 
comme  dans  d'autres  pays.  Un  labou- 
reur dirigeait  les  bœufs  avec  un  bâtor . 
un  autre  tenait  les  bras  de  la  charrue. 
Quelquefois  on  y  employait  des  hom- 
mes ,  au  nombre  de  trois  ou  quatre,. 


EGYPT1-: 


tirant  paisiblement  à  force  de  bras 
la  corde  à  l'extrémité  de  laquelle  était 
liée  la  charrue.  Celle-ci  est  ordinaire- 
ment en  bois  dur,  le  sol  n'exigeant 
que  rarement  que  le  soc  fût  armé  de 
métal.  Il  en  était  de  même  de  la  houe 
et  de  la  bêche,  qu'on  employait  dans  des 
travaux  de  mains  dnomme  moins 
considérables  que  le  labourage  des 
champs.  On  jetait  ensuite  la  semence 
sur  le  sol  ainsi  préparé,  et  au  lieu  de 
la  couvrir  par  un  second  labourage, 
on  conduisait  sur  le  sol  ensemencé 
des  troupeaux  d'animaux  domestiques, 
afin  de  faire  fouler  la  terre  et  les  grains 
ensemencés.  Hérodote  dit  que  cette 
opération  se  faisait  à  l'aide  de  pour- 
ceaux; mais  n'auraient-ils  pas  dévoré 
les  grains  plutôt  que  de  les  enterrer? 
Les  monuments  n'indiquent  comme 
employés  à  cette  portion  de  l'ensemen- 
cement des  terres  que  les  chèvres  et 
<es  moutons  :  on  voit  des  chèvres  oc- 
cupées à  ce  travail  dans  les  peintures 
des  tombeaux  de  Giseh  et  de  Koum- 
el-Hamar.  Dans  celles  de  Eeni-Hassan, 
et  au  milieu  des  autres  représentations 
des  travaux  agricoles,  on  remarque 
trois  hommes  armés  de  corbasch  qui 
frappent  un  troui)eau  de  béliers  et  de 
moutons ,  en  les  poussant  devant  eux  ; 
de  l'autre  côté  de  ce  même  tableau , 
trois  autres  hommes  frappent  égale- 
ment les  moutons  et  les  poussent  dans 
une  direction  opposée  :  il  faut  voir 
ici  l'intention  de  mettre  les  moutons 
en  mouvement,  de  les  agiter  sur  le 
terrain  circonscrit  où  les  gardiens  les 
contiennent,  afin,  soit  de  piétiner  ce 
terrain  frais  et  léger,  pour  tenir  lieu 
d'un  léger  labourage  et  y  ensemencer 
quelques  grains  particuliers,  soit  pour 
enterrer  lés  grains  déjà  semés  sur  cette 
terre.  Nulle  part  l'on  n'a  vu  les  porcs 
employés  à  cette  opération,  malgré 
l'opinion  d'Hérodote  répétée  par  Pline 
l'ancien;  et  Diodore  de  Sicile  est  plus 
près  de  la  vérité,  lorsqu'il  dit  qu'on  fai- 
sait fouler  les  semences  sous  les  pieds 
des  bestiaux  qu'on  y  avait  lâchés.  Le 
grain  foulé  par  ces  animaux  avait  été 
répandu  méthodiquement  sur  la  terre 
labourée;  un  ou  plusieurs  semeurs 
suivaient    la  charrue;   une  poche  ou 


un  sac  était  pendu  à  leur  main  gauche 
ou  a  leur  cou ,  et  de  la  main  droite 
ils  lançaient  les  semences  à  la  volée. 
Les  chevaux,  les  ânes  et  les  bœufs 
étaient  également  employés  aux  tra- 
vaux de  l'agriculture,  et  il  est  à  pré- 
sumer que  pour  mettre  une  seconde 
récolte,  dans  la  même  année,  sur  la 
même  terre,  qui  était  moins  meuble 
qu'immédiatement  après  l'inondation, 
on  employait  pour  le  second  labourage 
une  charrue  dont  le  soc  en  bois  était 
garni  de  métal  :  on  a  cru  en  recon- 
naître d'ainsi  construites  sur  les  mo- 
numents. Les  chars  à  deux  roues,  traî 
nés  par  des  bœufs  ou  des  chevaux, 
étaient  employés  aux  travaux  agricoles, 
et  cet  équipage  rural  était  convena- 
blement construit  pour  le  sol  de  la 
contrée. 

Peu  de  mois  après  les  semailles,  ar- 
rivait celui  de  la  récolte  des  blés  ;  des 
moissonneurs  les  coupaient  par  poi- 
gnées au-dessous  de  l'épi  {pi.  31)  ;  der- 
rière eux  les  femmes  et  les  enfants  ra- 
massaient ces  épis  et  les  mettaient  dans 
des  sacs;  des  vases  rafraîchissants, 
remplis  d'eau  et  placés,  sur  des  tré- 
pieds non  loin  des  moissonneurs ,  ser- 
vaient à  les  désaltérer  pendant  leur 
travail;  ces  vases,  d'argile  poreuse, 
sont  encore  en  usage  en  Egypte.  Celui 
qu'on  y  appelle  qouleh,  ou  bardaque, 
est  le  plu'-jîonnu;  il  est  léger,  por- 
tatif et  d'aune  forme  élégante,  d'un 
usage  commode,  et  on  le  trouve  par- 
tout. Ses  parois  minces  et  d'un  tissu 
poreux  permettent  à  l'eau  de  transsu- 
der  d'une  manière  imperceptible;  aussi 
la  surface  extérieure  est-elle  toujours 
couverte  d'une  couche  humide  qui  se 
renouvelle  sans  cesse  aux  dépens  de 
l'eau  renfermée  dans  le  vase,  et  c'est 
par  cette  continuité  d'évaporation  que 
la  température  de  l'eau  intérieure  s'a- 
baisse très  -  sensiblement.  L'eau  du 
INil ,  qui  a  23  degrés  de  température  au 
coucher  du  soleil ,  descend  dans  la 
bardaque ,  pendant  la  durée  de  la  nuit, 
à  13  degrés,  celle  du  lleuve  étant  la 
même ,  et  la  quantité  primitive  de  l'eau 
du  vases'étant  réduite  à  moins  de  moi- 
tié. Cela  arrive  en  rase  campagne, 
près  du  Nil   et  dans  un  courant  près- 


190 


L'UiNlVERS; 


que  permanent.  On  n'obtiendrait  donc 
pas  le  même  résultat  dans  l'intérieur 
des  maisons,  mais  on  le  recherche  par 
quelques  rnoyens  artiflciels.  Les  an- 
ciens Egyptiens  y  employaient  des  éven- 
tails trës-solide,  qu'ils  agitaient  avec 
force  près  des  vases;  par  là  ils  renou- 
velaient continuellement  l'air  ^  favo- 
risaient l'évaporation  et  accéléraient 
le  refroidissement. 

Notre  planche  31,  en  regard  de 
la  page  125  ,  représente  le  labou- 
rage de  la  terre  à  la  houe,  et  à  la 
charrue  tirée  par  deux  hommes  au 
moyen  d'une  cordelle  ;  deux  autres 
laboureurs  aident  à  cette  opération  : 
l'un  appuie  fortement  sur  la  charrue, 
afin  que  le  soc  entre  plus  avant  dans 
la  terre;  l'autre  la  dirige  d'une  main 
et  porte  dans  l'autre  le  sac  où  la  se- 
mence est  contenue.  On  doit  remar- 
quer qu'il  n'y  a  aucune  différence  de 
costume  entre  les  quatre  personnages 
qui  concourent  à  cette  opération  ,  que 
les  deux  derniers  ne  portent  aucune 
marque  d'autorité,  et  ne  paraissent 
pouvoir  exciter  l'ardeur  des  deux  pre- 
miers que  par  la  parole.  On  ne  çeut 
point  voir  ici  des  serfs  attachés  a  la 
glèbe,  et  employés  à  la  place  des  ani- 
maux, à  la  cultiver  au  gré  de  son 
seigneur.  En  Egypte  il  y  avait  si  peu 
de  fatigue  à  couper  et  h  ouvrir  la  terre 
déposée  par  l'inondation ,  que  le  labou- 
reur tirant  la  charrue  ne  nous  paraît 
pas  réduit  à  une  condition  pire  que  nos 
manouvriers  attelés  à  une  petite  char- 
rette ,  ou  pliant  sous  le  poids  d'insup- 
portables fardeaux.  Pour  l'Egypte  agri- 
cole, comme  pour  les  exploitions  "ru- 
rales des  temps  modernes,  tous  les 
bras  étaient  utiles,  et  employés  avec 
une  réserve  que  la  fertilité  du  sol  et 
le  concours  des  phénomènes  naturels 
dépouillent  de  toute  espèce  de  mérite 
philanthropique. 

La  même  planche  3 1  représente  aussi 
le  labourage  par  la  charrue  à  laquelle 
des  bœufs  sont  attelés  :  le  semeur  jette 
le  grain  dans  le  sillon  qu'il  vient  de  tra- 
cer; toutefois,  selon  la  place  que  le 
dessin  lui  donne,  on  pourrait, s'il  n'y 
avait  point  un  défaut  de  perspective, 
y  voir  le  second  labourage  de  fa  terre , 


lequel  a  pour  objet  réel  de  couvrir 
les  semences,  en  renversant  sur  elles  la 
berge  du  sillon  où  le  semeur  les  a  ré- 
pandues, et  cette  opération  dans  le  se- 
cond ensemencement  de  la  même  terre 
dans  la  même  année  devait  tenir  lieu 
du  foulage  par  des  moutons  ou  des 
chèvres,  qui  suffisait  dans  le  premier, 
si  voisin  de  la  retraite  des  eaux. 

On  reconnaît  dans  la  première,  à 
gauche,  des  scènes  du  registre  inférieur 
de  la  même  planche,  la  moisson  du  blé 
au-dessous  de  l'épi,  et  l'usage  des 
bardaques,  tel  qu'il  vient  d'être  men- 
tionné. On  y  retrouve  aussi  la  forme 
de  la  faucilfe  égyptienne,  moins  ar- 
rondie que  celle  de  nos  contrées,  et  plus 
rapprochée  de  la  forme  de  nos  faux. 
La  scène  suivante  inspirerait  quelques 
réflexions,  comparée  avec  la  première; 
les  gerbes  que  des  hommes  lient  ou 
transportent  sur  les  épaules,  sont 
formées  de  brins  bien  plus  longs  que 
ne  le  serait  la  paille  du  blé  coupé  près 
de  l'épi.  Ces  longues  gerbes  sont  for- 
mées de  tiges  de  lin  ;  on  ne  le  coupait 
pas,  on  l'arrachait;  lié  en  gerbes,  il 
était  ensuite  égrené  au  moyen  d'un 
peigne  qui  détachait  la  graine  en  mé- 
nageant la  tige.  L'ouvrier  qui  procède 
à  cette  opération  appuie  un  pied  sur 
le  talon  du  peigne,  et  consolide  ainsi 
sa  machine  qui  seconde  efficacement 
son  travail. 

Le  dernier  sujet  de  notre  planche 
nous  représente  l'inventaire  de  ces  ré- 
coltes en  blés  :  le  propriétaire  le  fait 
mesurer  au  boisseau ,  et  un  scribe , 
accroupi  sur  un  monceau  de  ce  ^rain , 
en  écrit  le  compte.  On  trouve  ailleurs 
cette  même  scène,  un  peu  moins 
abrégée  ;  elle  mérite  encore  quelques 
détails. 

L'antiquité  classique  a  rappelé  quel- 
ques traits  des  mœurs  nationales  de 
l'Egypte,  qui  prouvent  combien  l'agri- 
culture y  tut  honorée.  Dans  des  céré- 
monies consacrées,  les  rois,  dirigeant 
la  charrue  de  leur  main,  ouvraient 
eux-mêmes  le  premier  sillon  de  la  nou- 
velle année  rurale. 

Dans  ces  encouragements  publics, 
la  religion  apporta  aussi  le  tribut  de 
son  influence.  Le  naradis  promis  aux 


i^'h^  jf^ 


EGYPTE. 


191 


bons  et  nux  justes  était  comme  un 
jardin  délicieux ,  planté  d'arbres  cé- 
lestes, où  les  saisons  se  succédaient 
dans  l'ordre  le  plus  régulier;  oij  le  Nil 
du  ciel ,  comme  celui  de  la  terre ,  ré- 
pandait périodiquement  les  bienfaits 
de  ses  eaux  divmes,  et  dans  les  plus 
utiles  proportions  ;  oij  les  plus  riches 
récoltes  couvraient,  sans  interruption, 
ces  champs  d'une  culture  qui  ne  coû- 
tait pas  de  sueurs,  et  où  les  fleurs  de 
l'odeur  la  plus  suave  occupaient  le 
terrain  délaissé  par  les  fruits  du  goût 
le  plus  exquis.  Les  âmes  placées  dans 
ce  lieu  de  prédilection  l'habitaient 
sous  l'autorité  du  Seigneur  de  la  joie 
du  cœur,  c'est-à-dire  de  la  cons'^.ence 
sans  reproche.  Elles  cueillaiep'  libre- 
ment ces  fleurs  et  ces  fruits.  Ces 
clvamps  étaient  le  séjour  et  la  récom- 
pense des  hommes  vertueux.  C'étaient 
les  champs  de  la  vérité,  et  ceux  qui 
les  habitaient  ornaient  leurs  têtes  de 
la  plume  qui  en  était  l'emblème.  Parmi 
ces  âmes  bienheureuses ,  les  unes  te- 
naient en  main  la  faucille  propre  à  cou- 
per la  moisson,  et  d'autres  présentaient 
des  offrandes  aux  dieux  ;  ces  scènes  sont 
souvent  répétées  dans  les  tombeaux,  et 
annoncées  par  ces  paroles  :  «Les  âmes 
a  pures  font  des  libations  de  l'eau,  et 
«  des  offrandes  des  grains  des  campa- 
«  gnes  de  gloire;  elles  tiennent  une 
«  faucille  et  moissonnent  les  champs 
«  qui  sont  leur  partage;  le  dieu  soleil 
«  leur  dit  :  Prenez  vos  faucilles,  mois- 
«  sonnez  la  récolte  ;  emportez  la  ré- 
«  coite  dans  vos  demeures ,  jouissez- 
«  en,  et  la  présentez  aux  dieux  en 
«  offrande  pure.  » 

Dans  le  Livre  de  la  manifestation 
de  la  lumière,  ou  Rituel  funéraire 
(voy.  pag.  123,l'"'' colonne),  on  retrouve 
aussi  des  scènes  d'agriculture  parmi 
les  peintures  religieuses  dont  cet  ou- 
vrage est  orné;  mais  dans  l'ordre  réel 
de  ces  mêmes  scènes ,  la  culture  des 
champs  ne  se  voit  qu'après  les  cérémo- 
nies d'embaumement  de  la  momie  du 
défunt,  et  qu'après  qu'elle  a  été  dé- 
posée dans  la  chambre  sépulcrale.  L'au- 
tre vie  a  donc  commencé  pour  lui , 
c'est  son  arae,  sous  les  formes  humai- 
nes de  son  corps,  qui  accomplit  ses 


nouvelles  obligations ,  et  les  champs 
qu'on  cultive  sont  aussi  ceux  de  la 
vérité  :  elle  a  été  admise  avec  ces  âmes 
p«res ,  dans  les  champs  élysées. 

Les  champs  en  culture  y  sont  sillon- 
nés de  canaux  tirés  du  fleuve  de  l'eau 
primordiale  ;  des  arbres  s'élèvent  sur  le 
sol.  Les  âmes,  sans  distinction  de  sexe, 
s'y  livrent  aux  mêmes  travaux  :  elles 
labourent  avec  la  charrue,  tirée  par 
deux  vaches,  qu'elles  excitent  avec  un 
fouet;  successivement  elles  sèment  le 
grain,  le  coupent,  lorsqu'il  est  mûr, 
avec  une  faux ,  le  font  fouler  par  des 
vaches,  qu'elles  dirigentattentivement, 
et  font,  immédiatement  après,  l'of- 
frande des  prémices  de  cette  récolte  sur 
un  autel  placé  devant  le  dieu  K\\ ,  qui 
est  assis  sur  son  trône.  On  trouvera 
dans  toutes  ces  représentations  une 

Ereuve  nouvelle  des  analogies  nom- 
reuses  qui  existaient  dans  les  croyan- 
ces égyptiennes  entre  l'ordre  des  choses 
divines  et  les  choses  humaines ,  l'orga- 
nisation du  ciel  et  celle  de  la  terre.  On 
en  trouvera  d'autres  encore  dans  le 
tableau  des  préceptes  religieux  de  l'an- 
cienne Egypte,  et  des  symboles  qu'elle 
adopta  pour  les  faire  connaître  aux 
yeux,  en  même  temps  qu'elle  s'efforçait 
de  les  inculquer  dans  les  esprits. 

Du  reste ,  les  pratiques  des  anciens 
pour  purifier,  serrer  et  conserver  les 
grains,  différaient  peu  de  celles  des 
modernes  :  on  le  vannait ,  en  le  laissant 
tomber  au  travers  d'un  courant  d'air 
qui  emportait  le  sable  et  la  poussière  ; 
on  l'enfermait  ensuite  dans  des  sacs 
pour  le  transporter  au  grenier,  où 
il  était  soit  entassé ,  soit  déposé 
dans  des  coffres  plus  ou  moins  vas- 
tes. Si  l'on  s'en  rapporte  à  des  pein- 
tures nouvellement  découvertes  en 
Egypte  ,  l'usage  de  silos  n'y  aurait  pas 
été  inconnu.  On  y  voit,  en  effet,  que 
le  blé,  porté  par  des  hommes,  est 
versé  dans  de  vastes  récipients  rangés 
ou  taillés  sur  une  même  ligne,  tous 
de  forme  conique ,  et  qui  paraissent 
pouvoir  être  fermés  par  le  haut  dès 
qu'ils  ont  été  remplis.  Une  ouverture 
eu  forme  de  petite  fenêtre  carrée  était 
pratiquée  vers  le  milieu  de  leur  hau- 
teur ,  et  servait ,  soit  à  vider  la  partie 


192 


L'UNIVERS. 


supérieure  du  grain,  soit  à  l'aérer  lors- 
qu'il n'était  pas  plein. 

La  fécondité  de  l'Egypte  et  le  com- 
merce de  ses  grains,  qii  elle  transpor- 
tait au  loin  {pi.  44).  lui  avaient  néces- 
sairement fait  chercher  et  découvrir  les 
moyens  de  les  conserver  sains  et  frais 
pendant  des  mois  et  des  années.  Il  pa- 
raît aussi  qu'on  enfermait  de  même  le 
blé  dans  son  épi  et  sans  être  battu  ; 
des  peintures  représentent  bien  claire- 
ment cet  usage. 

La  culture  du  lin  n'était  ni  moins 
abondante  ni  moins  étendue  en  Egypte 
que  celle  des  céréales.  Les  écrivains 
arabes  du  moyen  âge  en  ont  décrit  la 
récolte  en  ces  termes  :  On  arrache  le 
iin ,  brin  à  brin ,  quand  il  est  devenu 
jaune  et  qu'il  conserve  encore  de 
l'humidité;  on  l'arrache  le  matin,  puis 
on  retend ,  par  couches  légères  ,  sur 
différentes  lignes,  l'étalant  sur  la  terre 
afin  qu'il  sècne.  Au  bout  de  quatre  ou 
cinq  jours,  on  le  lie  par  petites  poi- 
gnées de  la  grosseur  de  cequ'un  homme 
peut  embrasser  avec  ses  deux  mains 
réunies,  ou  de  ce  qu'on  peut  lier  avec 
un  bout  de  corde  long  d'une  coudée  ou 
tant  soit  peu  plus.  On  le  frotte  ensuite 
entre  les  deux  mains,  pour  faire  tom- 
ber les  feuilles;  puis  on  l'expose  au 
soleil  sur  des  racmes ,  en  serrant  les 
bottes  l'une  contre  l'autre.  Si  on  ajoute 
à  ce  passage  arabe  ,  dont  le  texte  est 
emprunté  aux  notes  de  M.  le  baron  de 
Sacy,  à  la  suite  de  sa  traduction  fran- 
çaise d'Abdallatif,  ce  qui  a  été  déjà 
dit  sur  l'usage  d'égrener  le  lin  au  moyen 
d'un  peigne,  l'auteur  arabe  aura  décrit 
les  procédés  mêmes  des  Égyptiens, 
tels  qu'ils  sont  fréquemment  repré- 
sentés dans  lespeintures  des  tombeaux, 
notamment  dans  ceux  de  Beni-Hassan. 
Le  lin  récolté  était  déposé  dans  des 
couffés  dont  on  chargeait  les  ânes  ;  il 
était  ensuite  teille,  peigné,  filé ,  tissé, 
pour  produire  cette  grande  quantité 
de  toile  de  lin  dont  l'abondance  en 
Egypte  était  aussi  une  branche  impor- 
tante de  commerce,  favorisée  par  l'a- 
bondance même  de  cette  production, 
parla  finesse  et  la  blancheur  auxquelles 
on  pouvait  l'amener,  et  par  l'habileté 
des  ouvriers  qui  le  travaillaient  pour 


l'usage  de  toutes  les  classes,  et  ôpécia- 
lement  pour  les  familles  royales  et 
sacerdotales. 

Une  autre  substance ,  le  byssus,  pa- 
raît avoir  été,  pour  l'ancienne  Egypte, 
un  autre  objet  de  grande  consomma- 
tion. C'est  avec  des  uandelettes  de  cette 
matière  que  les  momies  étaient  enve- 
loppées, selon  Hérodote,  et  on  l'em- 
ployait habituellement  dans  l'habille- 
ment. Bien  des  écrivains ,  après  Héro 
dote,  parlent  diversement  de  cette 
substance,  et  ils  ont  jeté  des  doutes 
sur  sa  nature  et  sur  sa  patrie  :  les  uns 
ont  considéré  le  byssus  comme  une 
espèce  de  lin,  plus  blanc  et  plus  doux 
que  "e  lin  ordinaire;  d'autres,  comme 
une  e.-nèce  de  laine  ;  enfin  on  le  disait 
originaire  de  l'Inde  et  transplanté  en 
Egypte.  On  s'accorde  assez  à  recon- 
naître que  cette  espèce  de  lin  était 
produite  par  un  arbre.  La  partie  arabi- 
que de  l'Egypte  supérieure,  dit  Pline, 
engendre  dés  arbres  qui  portent  une 
laine  que  les  uns  appellent  Gossipion 
et  les  autres  Xylon.  On  trouvait  auss' 
dans  l'Inde,  dit  Hérodote,  un  arbre 
sauvage  qui  avait  pour  fruit  une  espèce 
de  laine  supérieure,  par  sa  beauté  et 
ses  qualités ,  à  celle  que  donnent  les 
moutons  ;  et  c'est  avec  cette  laine  que 
les  Indiens  fabriquaient  leurs  vête- 
ments. Le  rapprochement  de  tous  ces 
passages  montre  assez  clairement  que 
le  byssus  des  anciens  n'était  pas  autre 
chose  que  le  coton  ;  que  cet  arbre  était 
cultivé  en  Egypte;  et  S.  Jérôme  ajoute 
qu'il  y  était  "^eii  grand  nombre.  C'est 
donc  le  coton  qu'il  faut  reconnaître 
dans  tous  les  passages  des  anciens  re- 
latifs à  l'usage  du  byssus  en  Egypte. 
L'inscription  de  Rosette  fait  mention 
de  cette  matière,  et  rappelle  un  fait  ira- 
portant,  quand  elle  nous  apprend  que 
les  temples  de  l'Egypte  renfermaient 
des  fabriques  de  toile  de  byssus,  et 
qu'ils  étaient  tenus  chaque  année  à 
une  redevance  de  ces  toiles  envers  le 
fisc  royal;  et  quoique  le  monument 
qui  rapporte  ce  fait  curieux  ne  re- 
monte qu'au  temps  des  Ptolémées , 
comme  la  domination  grecque  ne  chan- 
gea rien  à  l'organisation  intérieure  dei  i 
temples,  on  peut  conjecturer  avec  quel- 


l'GYPrr.. 


1!>3 


ty.io  conGanre,  qui'  l'existence  des  fa- 
Ijiiiiues  de  toile  de  bvssus  dans  les 
maisons  sacerdotales  était  bien  plus 
ancienne  encore.  La  substance  et  l'é- 
xolïe  qui  en  était  faite  furent  dans 
tous  les  cas  connues  en  Egypte  dès  la 
plus  haute  antiquité. 

Lorsque  le  Pharaon  eut  entendu  Jo- 
seph, et,  satisfait  de  ses  avis,  voulut 
lui  témoigner  sa  gratitude,  il  lui  donna 
le  gouvernement  de  l'Egypte,  lui  re- 
mit l'anneau  royal,  et  le  fit  revêtir 
(l'une  tunique  dé  byssus;  aussi  Clé- 
ment d'Alexandrie  a-t-|l  assuré  que 
le  byssus  fut  connu  en  Egypte  dès  les 
temps  de  Sémiramis ,  qui  fut  à  peu 
près  contemporaine  de  Joseph.  On  peut 
toutefois  reculer  encore  la  fabrication 
et  l'usage  des  étoffes  de  byssus  en 
l'igypte;  ses  relations  politiques,  son 
coinmerce  avec  la  Syrie  et  l'Inde,  la 
connaissance  réciproque  des  produc- 
tions propres^à  tous  ces  pays,  par  l'in- 
termédiaire des  Phéniciens ,  qui  en 
étaient  les  intrépides  courtiers,  font 
vraisemblablement  remonter  l'usage 
des  toiles  de  byssus  aux  premiers 
temps  de  l'histoire  du  commerce  en 
Asie.  Pour  l'Egypte,  ses  momies  de 
toutes  les  époques  sont  enveloppées  de 
langes  et  de  bandelettes  de  coton  ,  gé- 
néralement reconnu  pour  une  des  es- 
pèces du  byssus  des  anciens  :  il  fut  un 
objet  d'une  grande  importance  pour 
l'agriculture,  l'industrie  et  le  com- 
merce de  l'ancienne  Egypte.  î\loïse 
.>rna  le  tabernacle  de  tissus  égvptiens; 
le  prophète  Isaïe  prédisant  à  la  classe 
industrielle  égyptienne  de  procliams 
malheurs,  s'écrie  :  «  Ils  seront  réduits 
a  la  misère,  ceux  qui  cardent  le  coton 
en  lin ,  et  les  tisserands  de  tissus 
blancs.  »  Le  travail  de  ces  ouvriers  se 
voit  dans  des  peintures  antiques,  et 
/es  ouvriers  en  ce  genre  étaient  très- 
nombreux  en  Egypte.  La  barbarie  des 
conquêtes  les  priva  de  ces  avantages  : 
le  gouvernement  actuel  y  a  rarnené 
l'ancienne  prospérité  en  renouvelant 
les  anciennes  plantations  de  coton  :  on 
referait  l'ancienne  Egypte  tout  en- 
tière en  rétablissant  ses  anciennes  ins- 
titutions. Le  gouvernement  des  Pha- 
raons  y    avait   découvert   et    rendu 

13-  I.u-raison.  (Egypte.) 


fécondes  toutes  les  sources  de  la  pros- 
périté publique. 

Au  nombre  des  nrodiiclions  natu- 
relles employées  hauituellement  à  In 
nourriture  des  hommes,  il  faut  ajouter 
celles  qui  sont  désignées  par  Hérodote 
comme  particulières  aux  habitants  des 
contrées  marécageuses  de  ^I^gypte. 
Pour  se  procurer  leur  nourriture,  dit- 
il,  ils  ont  recours  à  divers  genres  d'in- 
dustrie :  lorsque  le  fleuve,  gonflé,  se 
déborde  et  couvre  les  champs  voisins, 
il  croît  dans  ses  eaux  une  grande  quan- 
tité d'une  espèce  de  lis  que  les  Egyp- 
tiens appellent  Lotus  (  le  nymph'ira 
lotus  des  botanistes  modernes).  Ils 
moissonnent  ces  plantes  et  les  font  sé- 
cher au  soleil  ;  ils  réunissent  la  graine, 
et  en  forment  une  i>àte  avec  laquelle 
ils  fabriquent  un  pain  qu'ils  font  cuire. 
La  racine  du  lotus  était  également 
bonne  à  manger,  et  assez  douce  au 
goût;  une  autre  variété  de  lis  produi- 
sait des  graines  de  la  grosseur  d'un 
noyau  d'olive,  bonnes  à  manger  fraî 
chés  ou  séchées;  la  tige  du  papyrus.' 
était  aussi  une  nourritureusuelle:  pour 
la  rendre  plus  délicate,  on  la  cuisait 
au  four;  enfln,  le  poisson,  vidé  et»seu- 
lement  séché  au  soleil ,  était  la  plus 
habituelle  nourriture  des  habitants  des 
parties  du  territoire  égyptien  les  plus 
liumides. 

Les  légumes  entraient  particulière- 
ment dans  le  régime  nutritif  des  en- 
fants, en  général  très-nombreux  dans 
toutes  les  familles,  jiar  l'effet  de  la  loi 
qui ,  sans  distinction  des  femmes  légi- 
times de  celles  qui  ne  l'étaient  pas, 
considérait  comme  frères  aux  mêmes 
droits  tous  les  enfants  du  même  père. 
Les  Figyptiens,  selon  Diodore  de  Si- 
cile, les  nourrissaient  sans  taire  de  dé- 
pense et  avec  une  incroyable  facilité , 
en  leur  donnant  des  aliments  cuits 
très-simples,  tels  que  les  rejetons  du 
papyrus,  qui  pouvaient  être  rôtis  au 
feu'ou  sous  le  cendre,  ou  bien  les  ra- 
cines et  les  tiges  de  plusieurs  plantes 
marécageuses,  soit  crue^,  .soit  bouil- 
lies ou  rôties;  et  si  l'on  ajoute  à  l'éco- 
nomie d'un  tel  régime,  le  concours 
d'une  économie  encore  plus  complète 
au  sujetderhabillementetde  la  cli;iu»- 
12 


194 


L'UNIVERS. 


sure,  dont  les  enfants  se  passaient  fort 
bien  dans  un  climat  aussi  favorable  , 
on  sera  porté  à  croire  à  ce  que  Diodore 
ajoute  à  ces  prenaiers  renseignements, 
cest-à-dire,  que  la  nourriture  et  l'ha- 
billement d'un  enfant  ne  coûtait  pas , 
pour  toute  son  enfance,  plus  de  18  à 
20  fr.  de  notre  monnaie.  On  comprend 
aussi,  par  ces  faits  avérés, ,1a  grande 
population  de  l'ancienne  Egypte,  et 
comment  elle  put  élever  ou  creuser  en 
âussi  grand  nombre  ses  prodigieux 
monuments. 

Plusieurs  auteurs  anciens  ont  ex- 
pressément distingué  diverses  qualités 
de  vins  produits  par  le  sol  égyptien. 
Le  vin  maréotique,  récolté  dans  le  voi- 
sinage du  lac  Maréotis ,  près  d'Alexan- 
drie (ce  qui  faisait  aussi  donner  à  cette 
espèce  de  vin  le  nom  d'Alexandrin), 
provenait,  selon  Athénée ,  d'un  excel- 
lent raisin,  et  il  était  blanc,  léger, 
parfumé  et  diurétique.  Le  même  auteur 
n'accorde  pas  de  moindres  éloges  aux 
vins  de  la  ïliébaïde ,  notamment  à  ceux 
de  Coptos  ;  il  ajoute  aussi  que  le  vin 
de  chacune  des  diverses  parties  de 
l'Egypte  avait  ses  qualités  particuliè- 
les  et  un  goût  assez  prononcé  pour 
les  faire  distinguer  les  uns  des  autres. 
Ces  témoignages  sur  la  ciriture  de  la 
vigne  dans  toute  l'Egypte,  sur  l'abon- 
dance et  la  variété  de  ses  produits , 
sont  tirés  d'un  écrivain  grec  postérieur 
de  six  siècles  à  Hérodote  qui  assu- 
rait que  les  Égyptiens  n'avaient  pas 
de  vignes.  Il  est  vrai  que  cette  asser- 
tion d'Hérodote  peut  ne  regarder  qje 
les  habitants  de  la  partie  ensemencée 
de  l'Egypte ,  car  c'est  d'eux  qu'il  parle 
expressément  dans  le  chapitre  où  il 
afûrme  qu'il  n'y  a  pas  de  vignes,  et 
c'est  par  cette  explication  de  cette  même 
assertion  que  les  paroles  d'Hérodote 
ne  se  trouveront  plus  eu  contradiction 
manifeste  avec  les  monuments  les  plus 
authentiques ,  et,  sans  nul  doute ,  an- 
térieurs de  bien  des  siècles  au  temps 
où  l'écrivain  grec  visita  l'Egypte, 
comme  le  sont  ceux  d'Éléthya,  Beni- 
Hassan,  Gizèh  et  Thèbes.  Il  n'est  pas 
rare ,  en  effet ,  de  retrouver  dans  les 
tnonuments  de  l'Egypte  les  preuves 
lacontestables  de  la  culture  de  la  vi- 


gne ,  et  des  tableaux  représentant  tou- 
tes les  opérations  pratiquées  pour  faire 
la  récolte  du  vin  :  le  raisin  est  coupé 
par  les  vendangeurs ,  déposé  dans  des 
paniers,  transporté  dans  des  cuves, 
et  est  foulé  par  des  hommes;  le  vin 
clair  est  tiré  de  cette  cuve  et  mis  dans 
des  vaisseaux  de  bois,  d'où  il  est  en- 
suite déposé  dans  des  amphores. 

Le  vin  qui  reste  dans  le  marc  de  rai- 
sin en  est  extrait  par  divers  procédés, 
par  la  torsion  ou  par  la  pression ,  soit 
a  bras  d'homme  soit  à  levier,  et  les 
amphores  où  le  vin  est  réuni  sont 
ensuite  soigneusement  bouchées  et  ran- 
gées dans  la  partie  basse  de  l'habita- 
tion ,  celle  qui  est  le  plus  à  l'abri  de 
l'atteinte  de  la  chaleur.  Ces  procédés 
eux-mêmes  sont  une  preuve  de  l'exis- 
tence de  la  vigne  dans  toutes  les  par- 
ties de  rÉgypte;  le  vin  est  souvent 
mentionné  dans  les  inscriptions  hiéro- 
glyphiques ;  on  y  en  distingue  même  de 
plusieurs  qualités:  il  nous  paraît  donc 
avoir  été  d'un  usage  général  dans  l'an- 
cienne Egypte. 

Plusieurs  espèces  de  bières  ou  au- 
tres liqueurs  fermentées,  et  l'eau  du 
Nil,  étaient  aussi  une  boisson  univer- 
sellement adoptée. 

Une  assez  grande  variété  de  fruits 
ajoutait  encore  à  la  variété  de  la  nour- 
riture; le  figuier  et  autres  arbres  ana- 
logues croissaient  sur  le  sol  égyptien  ; 
les  terrains  marécageux  donnaient 
aussi  leurs  productions  particulières; 
les  espèces  de  melons  et  de  pastèques 
y  étaient  diversifiées,  et  les  peintures 
des  hypogées  en  donnent  des  figures 
assez  exactes,  pour  reconnaître  ces 
productions  placées  sur  les  tables  d'of- 
frandes religieuses ,  ou  sur  la,  table 
domestique.  L'ail  et  l'oignon  d'Egypte 
ont  presque  de  la  célébrité;  du  moins 
l'histoire  a  consacré  leur  agréable  sa- 
veur. La  Bible  raconte  gue  les  Israé- 
lites ,  dans  le  désert ,  dégoûtés  de  la 
manne,  leur  unique  nourriture,  mur- 
murèrent tout  haut ,  se  plaignant  ,de 
n'avoir  plus  de  viande  à  manger,  et 
regrettant  avec  douleur  le  poisson 
dont  ils  se  nourrissaient  gratis  en 
Egypte ,  et  surtout  les  pastè({ues ,  les 
concombres ,   les  poireaux ,    l'ail   et 


EGYPTE. 


l'oignon  de  cette  contrée;  privés  de 
ces  fruits  de  la  terre  du  ÎNil ,  leur  vie 
était  languissante ,  ne  voyant  que 
manne  devant  leurs  yeux.  Hérodote  et 
Pline  ont  conservé  une  vieille  tradi- 
tion ,  bien  incertaine  tant  elle  est 
vieille,  d'après  laquelle  la  seule  dé- 
pense des  raves,  ail  et  oignons  con- 
sommés par  les  ouvriers  qui  construi- 
sirent la  pyramide  de  Chéops ,  se 
serait  élevée  à  six  cents  talents  d'ar- 
gent ,  plus  de  huit  millions  de  notre 
monnaie.  Ceci  ne  prouve  que  l'anti- 
quité de  l'usage  de  ces  fruits  comme 
nourriture  des  peuples  égyptiens  ;  on 
sait ,  du  reste ,  que  l'ail  et  l'oignon 
peroent  beaucoup  de  leur  saveur  acre 
et  désagréable  à  mesure  qu'ils  crois- 
sent dansdes  climats  d'une  température 
plus  élevée.  Les  Européens  d'Egypte 
n'ont  pas  pour  ces  deux  productions 
l'éloignement  qu'elles  inspirent  dans 
nos  contrées;  leur  goût  est  en  effet 
bien  moins  importun. 

Il  ne  parait  pas  que  les  Égyptiens 
aient  connu  le  riz;  les  écrivains  anciens 
qui  nomment  les  lentilles  de  Péluse, 
ne  parlent  pas  du  riz  d'Egypte.  Tliéo- 
|)hraste  mentionne  le  riz  de  l'Inde,  et 
on  peut  conjecturer  qu'il  n'a  été  in- 
troduit en  Egypte,  où  sa  culture  est 
aujourd'hui  générale,  qu'au  temps  des 
califes  ,  qui  favorisèrent  l'introduction 
des  plantes  étrangères. 

Du  reste,  on  peut  considérer  comme 
applicables  aux  temps  primitifs  de  l'E- 
gypte civilisée  ce  qui  s'y  passe  au- 
jourd'hui sur  le  terrain  cultivable,  l'u- 
in'formité  des  phénomènes  naturels 
ayant  exigé  l'uniformité  des  pratiques 
agricoles ,  et  les  anciens  Egyptiens 
n'étant  restés  en  rien  au-dessous  des 
modernes  pour  la  connaissance  et  l'ex- 
ploitation de  leur  pays.  Alors  comme 
aujourd'hui  les  dépôts  limoneux  du 
INil  produisaient  les  plantes  propres  aux 
marais  et  aux  terrains  humides,  tan- 
dis que  le  sol  du  désert  s'était  ré- 
servé les  plantes  à  tiges  dures  et  li- 
gneuses ,  armées  d'épines ,  et  à  fleurs 
a  peu  près  incolores;  néanmoins  l'E- 
gypte n'était  pas  tout  à  fait  de  l'Afri- 
que, et  ses  productions  végétales  étaient 
plus  analogues  à  celles  de  la  Syrie  et 


des  îles  de  la  ÏModiterrnnée,  qu'à  cel- 
les de  la  Guinée  ou  même  de  l'Abys- 
sinie.  En  Egypte,  le  froid  ne  sus- 
pend pas  la  végétation ,  la  défoliation 
des  arbres  n'a  lieu  qu'en  décembre  et 
janvier,  et  la  verdure  renaît  en  fé- 
vrier ou  mars  :  c'est  un  hiver  sembla- 
ble à  un  long  printemps.  L'acacia,  les 
sycomores ,  les  cassiers  et  d'autres 
arbres  touffus  ornaient  les  jardins  et 
donnaient  beaucoup  d'ombre,  et  le 
dattier  était  d'une  grande  utilité  jusque 
dans  ses  derniers  lilaments  :  son  fruit 
sain  et  nourrissant  était  un  aliment 
agréable  ;  son  bois  poreux  et  léger  se 
prétait  facilement  au  travail  du  me- 
nuisier et  du  charpentier  ;  ses  débris 
fournissaient  un  bon  combustible  ;avec 
ses  feuilles  on  faisait  des  paniers,  des 
couffes  et  des  nattes  ;  et  avec  le  réseau 
de  ses  feuilles  de  bons  cordages  peu 
coûteux. Le  dattier  croissait  également 
dans  les  sables  du  désert  et  dans  le 
limon  du  Nil.  Un  grand  nombre  de 
plantes  y  croissent  aussi  spontané- 
ment,   sans  être  particulières  à  l'É- 


gvpte  ;  le  IVil  et  les  vents  les  y  ont 
[_  '  ""  ~  "■  de  la  Sy- 
rie, de  l'Arabie,    de  la  Nubie  et  de 


apportées  de  la  Barbarie, 


l'Inde,  et  leur  végétation  annuelle  y  a 
confondu  les  plantes  étrangères  avec 
les  espèces  primitivement  indigènes. 
Quelques-unes  ont  presque  disparu  , 
et  le  papyrus,  autrefois  si  abondant, 
est  aujourd'hui  très-rare,  et  reste  en 
Abyssinie,  d'oij  il  ne  descend  plus  avec, 
le  Nil.  Le  papyrus ,  comme  les,  nyni- 
phxa  et  le  pistia  ont  existé  en  Egypte 
avant  que  le  riz  et  la  canne  à  sucre  y 
fussent  transportés  de  l'Inde.  Les  ro- 
seaux et  les  joncs  fournissaient  autre- 
fois comme  aujourd'hui  ces  belles  nat- 
tes qui  sont  devenues  un  objet  de 
commerce.  Nous  avons  parlé  des  vas- 
tes pâturages  de  la  basse  Egypte  et 
de  l'Heptanomide;  il  est  très- vraisem- 
blable qu'ils  consistaient  surtout  en 
prairies  artificielles;  car  alors  ,  comme 
aujourd'hui ,  les  dépôts  du  Nil  auraient 
produit  plus  de  roseaux  et  de  plantes 
coriaces  et  épineuses  que  d'herbes  pro- 
pres à  la  nourriture  des  bestiaux;  la 
paille  des  divers  grains  cultivés  servait 
aunién-e  usage;  enlin,  les  tiges  verte» 

13. 


1% 


LUMYERS. 


des  pois ,  des  lupins  ,  des  gesses ,  des 
haricots,  ipouvaient  ajouter  à  cette  es- 
pèce de  ressource  dans  un  pays  où 
l'éducation  des  bestiaux  était  une  par- 
tie très-importante  de  l'agriculture. 

La  race  des  chevaux  y  était  fort 
lielle,  semblable  à  celle  qui  vieiit  au- 
jourd'hui du  Dongola  ;  Salomon  s'ap- 
provisionnait de  chevaux  dans  les  ri- 
ches haras  de  l'Egypte.  Mais  un  fait 
très-digne  de  remarque,  c'est  qu'on 
ne  trouve  sur  aucun  monument  la 
ligure  ni  la  mention  du  chameau;  ha- 
bitant de  l'Arabie,  ce  précieux  animal 
paraît  avoir  été  inconnu  aux  anciens 
Égyptiens  pour  leur  service. 

Nous  metievons  pas  omettre  de  rap- 
peler ici  un  des  moyens  qui ,  avec 
les  produits  de  l'agriculture ,  contri- 
buèrent le  plus  à  assurer  à  l'habitant  de 
l'Egypte  une  nourriture  excellente  et 
dont  l'abondance  garantissait  le  bas 
prix  ;  nous  voulons  parler  des  poulets 
produits  par  l'incubation  artificielle. 
Cette  méthode  sineulière,  qui  fait 
encore  l'admiration  aes  voyageurs  mo- 
dernes ,  et  qui  n'a  été  introduite  dans 
aucun  pays  d'Europe ,  fut  connue  et 
pratiquée  par  les  anciens  Égyptiens. 
Comme  ceux  d'aujourd'hui,  ils  fai- 
eaient  éclore  les  poulets  par  le  moyen 
des  fours.  Diodore  de  Sicile  en  parle 
comme  d'un  art  depuis  longtemps  en 
usage  parmi  eux;  Pline  a  dit  à  peu 
j)rès  la  même  chose  que  Diodore; 
Aristote  a  décrit,  le  premier,  cette 
singulière  opération,  et  l'empereur 
Hadrien ,  qm  la  vit  encore  en  vigueur 
à  l'époque  de  son  voyage  en  Egypte, 
ne  manqua  pas  de  la  mentionner  dans 
sa  lettre  relative  aux  moeurs  et  usages 
de  cette  contrée.  Ainsi  avant  Aristote, 
du  temps  d'Hadrien,  et  de  nos  jours 
encore,  les  fours  à  poulets  ont  été  con- 
nus des  Égyptiens.  Les  auteurs  qui 
ont  consigné  dans  leurs  écrits  quelques 
données  sur  ce  procédé  remarquable , 
paraissent  s'accorder  sur  un  pomt  fort 
contestable ,  lorsqu'ils  disent  qu'on  n'y 
employait  que  'la  chaleur  du  fumier. 
Mais  un  second  passage  de  Pline  lui- 
même  est  bien  plus  instructif;  les 
œufs,  dit-il,  étaient  mis  sur  de  la 
paille  dans  une  étuve  dont  la  tempé- 


rature était  entretenue  à  l'aide  d'irn 
feu  modéré ,  jusqu'au  moment  où  les 
poulets  venaient  a  éclore ,  et,  pendant 
tout  ce  temps ,  un  ouvrier  s'occupait 
jour  et  nuit  à  les  retourner.  Ce  pas- 
sage de  Pline  est  la  meilleure  expo- 
sition sommaire  de  ce  qui  se  pratique 
encore  aujourd'hui.  Le  bâtiment  est 
un  carré  long,  coupé  à  l'intérieur  et 
dans  toute  sa  longueur  i>ar  un  corri- 
dor qui  sépare  deux  rangées  de  petites 
pièces ,  au  nombre  de  douze  au  plus> 
Chaque  pièce  est  à  deux  étages;  le. 
plus  bas  est  le  couvoir  ;  au-dessus,  le 
chauffoir  ;  une  ouverture  au  milieu  de 
son  plancher  répandait  la  chaleur  dans 
le  couvoir.  Des  hommes  sont  élevés  de 
père  en  Gis  à  la  conduite  des  fours  à 
poulets.  Les  oeufs  apportés  sont  ins- 
crits avec  le  nom  du  propriétaire  ; 
on  les  place  ensuite  dans  le  couvoir 
sur  un  tas  de  paille  hachée;  on  en  met 
jusqu'à  trois  l'un  sur  l'autre:  complè- 
tement rempli,  un  couvoir  en  contient 
quatre  à  cinq  mille.  Le  chauffoir  est 
ensuite  garni  de  braise  allumée ,  et  pro- 
venant de  diverses  matières  ou  com- 
bustibles ,  notamment  de  fumier  mêlé 
de  paille  hachée ,  ce  qui  a  pu  induire 
en  erreur  ceux  qui  ont  dit  que  l'incu- 
bation s'opérait  par  la  chaleur  du 
fumier^  méthode  que  Hadrien  n'a  pas 
cru  devoir  se  permettre  d'indiquer, 
pudei  dicere.  On  renouvelle  cette  braise 
deux  fois  par  jour;  on  retourne  et  on 
remue  plusieurs  fois  les  œufs  pendant 
les  dix  premiers  jours;  on  continue 
de  les  soigner  durant  un  égal  inter- 
valle. Le  vingtième  jour  on  commence 
à  trouver  quelques  poussins  ;  le  jour 
suivant ,  ils  sont  éclos  en  très-grand 
nombre  :  on  aide  à  ceux  qui  ne  peuvent 
briser  leurs  coquilles.  Les  plus  faibles 
sont  placés  dans  le  corridor  qui  est 
échautfé  par  le  voisinage  des  fours  ; 
les  plus  torts  sont  réunis  dans  une 
chambre,  pour  être  délivrés  aux  pro- 
priétaires des  œufs,  qui  ont  l'art  non 
moins  utile  d'élever  ces  poulets  sans 
le  secours  des  poules ,  et  au  moyen  de 
soins  qui  sont  indispensables  pour  réa- 
liser le  résultat  de  l'incubation  elle- 
même.  Ils  sont  confiés  à  des  femmes 
exii' rimentées ,    qui   ne   se  chargent 


EGYPTE. 


«^îc  de  trois  ou  quatre  cents  poulets 
u  la  fois;  elles  les  gardent  quinze  à 
vinçt  jours ,  soigneusement  nourris ,. 
loges  sur  un  terrain,  sec ,  et  préservés 
surtout  de  l'Iiumidité  des  nuits.  Ces. 
nombreux  produits  sont  ensuite  ven- 
dus. Le  P.  Sicard,  qui  a  voyagé  en 
Egypte  dans  le  siècle  dernier,  a  re- 
connu qu'il  V  existait  alors  près  de 
(juatre  cents  /ours  à  poulets,  dont  cha- 
cun fournissait  deux  cent  quarante 
mille  têtes,  ce  qui  portait  à  cent  mil- 
lions de  poulets  ceux  que  les  fours  pro- 
duisaient chaque  année  en  Egypte. 
Quand  on  les  vend,  on  ne  les  compte 
pas,  on  les  mesure  au  boisseau  comme 
les  grains  :  il  y  en  a  toujours  quel- 
ques-uns d'étouffés,  mais  on  s'épar- 
gne ainsi  la  peine  de  les  classer  et  de 
les  apprécier  selon  leur  grosseur.  On 
rend  en  poulets  les  deux  tiers  des  œufs 
qu'on  a  reçus. 

Si  l'on  voulait  remonter  à  l'origine 
de  cette  méthode,  et  en  expliquer  la 
réussite,  on  ne  devrait  pas  oublier  de 
faire  remarquer  deux  choses  essentiel- 
les ;  la  première,  combien  il  était  utile 
de  multiplier  une  nourriture  aussi 
s.iine  que  celle  que  fournit  la  viande 
de  volaille,  et  la  seconde,  que,  sans 
cette  méthode  artificielle,  cet  avan- 
tage aurait  manqué  à  ritgypte,  puis- 
qu'il est  constant  que  dans  la  saison 
où  les  poules  commencent  à  couver, 
l'ardeur  de  l'atmosphère  les  pousse 
dans  la  société  des  mâles  et  leur  fait 
abandonner  leurs  œufs.  L'étude  atten- 
tive du  pays  avait  dû  faire  remarquer 
aussi  qu'if  suflisait  de  la  chaleur  du 
sable  pour  faire  couver  les  œufs  d'au- 
truche et  de  crocodile  abandonnés  dans 
le  désert  ou  sur  le  rivage  du  ]Nil.  En- 
lin,  les  oies,  les  canards,  et  peut-être 
aussi  d'autres  oiseaux  domestiques, 
étaient  également  multipliés  par  ces 
incubations  artificielles  :  on  a  fait  jus- 
«ju'ici  d'inutiles  efforts  pour  l'intro- 
duire dans  nos  climats. 

Nous  aurions  à  indiquer  encore  quel- 
(pies  autres  pratiques  particulières  à 
l'Egypte  ;  mais  il  suffit  à  notre  plan  , 
pour  faire  apprécier  ces  procédés,  de 
rappeîerquesurces  pratiques  agricoles 
tt  ('conou)i(iues  était  fondée  cette  fé- 


condité extraordinaire  de  l'Egypte,  et 
que  le  Nil,  dont  les  eaux  étaient  habi- 
lementdirigéesau  moyen  d'un  système 
d'arrosement  longtemps  étudiié,  et 
conduit  à,  une  incontestable  perfection 
locale ,  était ,  en  effet ,  le  créateur ,  le 
père  nourricier  et  la  providence  de 
cette  contrée. 

Les  produits  de  la  terre  étaient  aussi 
variés  qu'ils  étaient  abondants  ;  et  in- 
dustrie égyptienne  sut  les  approprier 
aux  besoins  de  toutes  les  classes.  Cette 
industrie,  si  l'on  considère  la  diversité 
de  ses  résultats,  ne  fut  point  resserrée 
dans  les  étroites  limites  où  végète  celle 
de  l'Egypte  moderne  ;  l'ancienne  pos- 
sédait, tous  les  arts  de  première  néces- 
sité, confectionnait  tous  les  objets  d'un 
usage  universel  ou  de  consommatiofi 
journalière,  fabriquait  les  plus  com- 
munes comme  les  plus  riches  étoffes, 
servant  à  couvrir  le  fellah,  à  habiller 
les  familles  riches  ou  puissantes,  à 
orner  leurs  demeures,  à  satisfaire 
leurs  goûts ,  et  le  commerce  exportait 
dans  des  contrées  voisines  ou  lointaines 
la  plupart  de  ces  produits  ,  sources  de 
grands  bénéfices,  réalisés  par  les  ventes 
ou  les  échanges. 

Nous  avons  déjà  donné  plus  haut 
une  nomenclature  qui  suffira  pour  jus- 
tifier ce  qui  vient  d'être  dit  :  des  vases 
de  toutes  formes  et  de  toutes  matiè- 
res pourvoyaient  largement  aux  usages 
domestiques ,  à  la  décoration  des  pa- 
lais, au  service  des  prêtres  et  des 
dieux.  Les  fabriques  de  toiles  de  coton , 
de  Un  ou  de  laine,  grossières  pour  un 
emploi  plus  commun  ,  ou  d'une  finesse 
égale  à  celle  des  plus  parfaits  ouvrages 
de  l'Inde  en  ce  genre,  brochées  ou  bro- 
dées, blanches,  teintes  ou  peintes, 
pouvaientabondamment  fournir  à  tou- 
tes les  classes  delà  société,  et  les  pays 
étrangers  se  faisaient  pour  cet  objet 
encore  les  tributaires  de  l'Egypte.  Les 
étoffes  babyloniennes,  peintes  auec 
/'a/f/ui///?,  connue  le  disaientles anciens, 
furent  célèbres  dès  la  plus  haute  antir 
quité  historique.  La  rivalité  contem- 
poraine des  étoffes  égyptiennes  n'est 
pas  moins  remarquée  par  les  histo- 
riens ,  et  ils  distinguaient  les  toiles 
peintes  de  couleurs  diverses  fabriquées 


r)8 


L'UNIVERS. 


à  Bahyionne,  des  toiles  tissées  de  cou- 
leurs non  moins  riches  et  non  moins 
variées  fabriquérs  en  Egypte.  Ainasis 
envoya  en  présent  .lUX  Lacédénioniens 
une  cotte  d'armes  (ou  un  ornement  de 
poitrine), ouvrage  remarquable  d'étoffe 
(le  lin ,  dont  le  tissu  représentait  de 
nombreux  dessins  de  figures  diverses. 
Klle  était  relevée  de  broderies  d'or  et 
lie  franges  de  coton;  et  ce  qu'il  y  avait 
de  plus  merveilleux  encore  dans  ce  tra- 
vail ,  c'est  que  chacun  des  fils  qui  for- 
maient le  tissu  de  l'étoffe,  quoique 
très-fin ,  était  composé  de  trois  cent 
soixante  brins  ,  tous  visibles.  Il  n'exis- 
tait qu'un  second  chef-d'œuvre  sem- 
blable ,  celui  que  le  même  Amasis  avait 
consacré  à  Minerve,  dans  le  temple 
de  Linde,  Tel  est  le  récit  d'Héro- 
dote. 

Cette  abondante  production  de  tissus, 
et  la  richesse  des  costumes  reproduits 
sur  plusieurs  de  nos  planches  {\oy. pi. 
24  et  25) ,  prouvent  aussi  que  l'art  du 
teinturier  devait  être  aussi  perfectionné 
en  Egypte  qu^i  celui  du  tisserand. 
L'h*^gypte  possédait  les  principales  subs- 
tances colorantes;  elle  rivalisait  en 
ce  point  avec  Tyr,  Babylone  et  l'Inde, 
ot  l'on  sait  que  les  principaux  com- 
merçants tyfiens  avaient  un  établis- 
sement à  IMemphis. 

Pline  parle  avec  admiration-  d'un 
procédé  singulier  employé  par  les  Égyp- 
tiens pour  peindre  sur  les  tissus,  et, 
avec  son  goût  habituel  pour  l'antithèse, 
il  dit  que  ce  n'est  pas  avec  des  couleurs 
qu'ils  peignent  de  cette  manière,  mais 
avec  des  drogues  qui  détruisent  les 
couleurs  :  l'étoffe  est  plongée  dans  le 
liquide  chaud  ;  elle  en  est  retirée  d'une 
seule  couleur ,  et  bientôt  elle  se  trouve 
ornée  de  plusieurs.  Nous  pensons  qu'il 
s'agit  ici  d'un  procédé  qui  fut  de  tout 
temps  connu  dans  l'Inde,  qui  estcom. 
munément  mis  en  pratique  par  l'in- 
dustrie européenne,  et  qui  est  connu 
sous  le  nom  de  dessins  réservés.  On 
imprime  en  effet  ce  dessin  même  sur 
l'étoffe  en  un  mastic  inattaquable  par 
une  teinture  liquide  chaude  ou  froide, 
et  d'une  couleur  quelconque;  l'étoffe 
plongée  dans  cette  teinture  en  sort 
d'une  seule  couleur  ,  et  elle  se  trouve 


ornée  de  plusieurs  dès  qu'un  lavage  de 
l'étoffe  dans  un  autre  liquide  composé, 
a  détruit  le  mastic  qui  préservait  de 
cette  teinture  le  fond  primitif  de  l'é- 
toffe, ou  même  d'autres  dessins  préa- 
lablement imprimés.  Dans  tous  ces 
procédés ,  l'Egypte  employait  avec  suc- 
cès les  moyens  perfectionnés  de  l'art 
du  teinturier,  éclairé  par  les  plus  sûres 
expériences  de  la  chimie  appliquée  à 
la  connaissance  des  plantes  et  des  mé- 
taux colorants. 

L'idée  de  ces  pratiques  usuelles,  per- 
fectionnées par  la  véritable  science , 
amènerait  à  l'examen  d'une  question 
très -importante  pour  l'histoire  des 
connaissances  humaines  et  celle  des 
découvertes  qui  appartiennent  réelle- 
ment aux  anciens,  ou  auxquelles  les 
modernes  peuvent  prétendre  avec  une 
évidente  raison.  L'examen  d'une  telle 

?[uestion  offrira  toujours  à  la  bonne 
oi,  dans  un  de  ses  côtés  du  moins, 
d'inextricables  difficultés.  Les  textes 
des  écrivains  de  l'antiquité,  qui  concer- 
nent les  procédés  des  arts,  présen- 
tent en  effet  trop  d'incertitude  à  la" 
critique,  pour  qu'elle  puisse  en  dé- 
terminer le  sens  avec  cette  rigueur 
étymologique  et  traditionnelle  qui  ne 
permet  ù  personne  de  douter  que 
tel  mot  indique  en  etïet  tel  procédé 
des  arts  techniques,  ou  tel  produit  de 
l'industrie  chimique  ou  nianufactU' 
rière.  En  un  autre  côté  tout  est  cer- 
titude; c'est  celui  qui  ne  concerne  que 
les  faits  matériels  et  d'une  incontesta- 
ble évidence.  Tout  ce  que  nous  mon- 
trent au  grand  jour  les  monuments 
égyptiens  est  vrai  pour  l'Egypte ,  et 
ne"  saurait  lui  être  contesté.  Des  sa- 
vants et  des  voyageurs  modernes  ont 
soigneusement  cherché  à  connaître  ce 
qui  lui  appartient  dans  la  théorie  et  la 
pratique  des  arts  utiles  à  la  civilisa- 
tion ,  et  leurs  observations ,  que  nous 
résumons  dans  cet  écrit,  et  qui  sont 
corroborées  par  le  témoignage  des 
monuments  originaux  que  nous  avons 
eus  sous  les  yeux,  nous  donnent  une 
idée  avantageuse  de  la  haute  expérience 
de  l'Egypte  en  ce  point,  à  des  époques 
très-reculées  de  l'histoire  de  l'indus- 
trie iiumaine. 


EGYPTE. 


I/f.cyptc  avait  élevé  de  grands  mo- 
numents d'architecture  plusieurs  siè- 
cles avant  la  venue  d'Aoraham.  Des 
barbares  les  démolirent;  et,  au XIX* 
siècle  avant  l'ère  chrétienne,  délivrée 
de  cette  soldatesque  meurtrière  aux  arts 
et  aux  lois ,  elle  rebâtit  de  nouveaux 
temples  à  ses  dieux  ;  elle  y  employa 
des  débris  des  anciens  édifices,  et  on 
trouve  encore  ces  débris  à  leur  place 
dans  les  masses  des  monuments  nou- 
veaux qui  datent  aujourd'hui  de  trente- 
sept  siècles.  La  sculpture  et  la  peinture 
ornaient  ces  édifices,  et  le  luxe  des 
îostumes  et  du  mobilier  sacré  répon- 
dait à  leur  magnificence.  Les  pierres 
et  les  métaux  précieux ,  les  étoffes  de 
prix,  dont  le  travail  avait  augmenté 
encore  la  valeur,  étaient  'employés 
dans  la  pompe  des  cérémonies,  ou- 
vrés avec  art  et  ornés  avec  goût.  Les 
métaux  communs  et  toutes  les  pro- 
ductions utiles  étaient  en  même  temps 
appropriés  à  tous  les  besoins ,  et  se- 
, coudaient,  comme  d'actifs  auxiliaires, 
les  efforts  de  toutes  les  classes.  On  n'en 
pourra  douter  à  l'exposé  sommaire  des 
faits  recueillis  et  décrits  par  les  plus 
exacts  observateurs ,  dont  nous  résu- 
mons ici  les  attentives  recherches,  qui 
ont  embrassé  à  la  fois  l'Egypte  souter- 
raine qui  renfermait  les  plus  précieux 
renseignements ,  et  la  surface  du  sol 
couvert  des  débris  de  semblables  témoi- 
gnages. 

C  est  dans  les  hypogées  qu'on  trouve 
les  métaux  mis  en  oeuvre,  des  cein- 
tures dont  les  couleurs  sont  dues  a  des 
oxides  métalliques,  des  frittes,  des 
verres,  des  émaux  colorés  par  ces 
mêmes  oxides.  Les  étrangers  qui  ont 
séjourné  en  Egypte  à  une  époque  très- 
reculée  faisaient  usage  des  métaux 
qu'ils  s'étaient  procurés  dans  ce  pays. 
Abraham  donne  à  Rebecca  une  bague 
et  des  bracelets  d'or;  Joseph  reçoit  de 
Pharaon  un  anneau  et  un  collier  d'or, 
et  fait  mettre  sa  coupe  d'argent  dans 
le  sac  de  blé  de  son  frère  Benjamin. 
Les  Israélites,  lors  de  leur  sortie  d'E- 
gypte, emportèrent  frauduleusement, 
dans  le  désert,  d'immenses  richesses 
empruntées  aux  Égyptiens.  L'or,  l'ar- 
gent, le  cuivre,  les  pierres  précieuses, 


les  étoffes  teintes  en  pourpre ,  en  écar- 
late,  en  cramoisi,  la  laine,  ou  poil  de 
chèvre  ou  de  chameau,  le  lin,  le  bys- 
sus,  les  substances  tinctoriales  et  aro- 
matiques, sont  mentionnés  dans  les 
écrits  de  la  même  époque.  Les  Israéli- 
tes, qui  s'étaient  mstruits  dans  les 
arts  de  l'Egypte,  mettent  en  œuvre 
tous  ces  matériaux .  et  exécutent  tous 
les  ouvrages  qu'exigeait  le  nouveau 
culte  qui  leur  est  imposé  par  Moïse,  et 
qui  demandait  le  concours  des  sculp- 
teurs, fondeurs,  menuisiers , charpen- 
tiers ,  orfèvres ,  brodeurs ,  parfumeurs, 
graveurs  en  pierres  fines,  etc.,  etc.; 
Moïse  lui-même  fait  la  dissolution  du 
veau  d'or.  La  même  industrie  se  re- 
trouve encore  sous  Salomon,  par  suite 
de  nouvelles  communications  avec  les 
Égyptiens,  et  le  plan  du  temple  du 
vrai  Dieu  n'est  que  l'exacte  copie  de 
chacun  des  grands  temples  de  l'Egypte. 
Cette  même  tradition  des  arts  passa 
successivement  dans  la  Grèce  et  chez 
les  Romains;  et  si  ceux-ci,  qui,  parmi 
les  peuples  de  l'antiquité,  sont  entrés 
les  derniers  à  la  civilisation  par  la 
voie  des  sciences  et  des  arts,  ont  su, 
comme  on  n'en  peut  douter,  raffiner 
l'or  parle  plomb,  le  mettre  en  feuilles, 
dorer  les  métaux  à  l'aide  du  mercure 
retiré  du  cinabre,  dorer  le  marbre  et 
le  bois  au  moyen  du  blanc  d'oeuf,  sou- 
der l'or  avec  un  borax  artificiel ,  souder 
les  autres  métaux  les  uns  par  les  au- 
tres, étamer  le  cuivre,  composer  le 
bronze,  préparer  la  litharge,  le  mi- 
nium, la  céruse,  la  potée  d'étain  et  le 
vert  de  gris  ;  employer  dans  leurs  pein- 
tures des  couleurs  soit  terreuses,  soit 
métalliques;  l'antique  Egypte  leur  en 
avait  donné  le  précepte  et  l'exemple. 
Elle  leur  avait  appris  aussi  à  apprécier 
les  riches  tissus  dont  se  paraient  ses 
dieux  et  ses  rois.  L'Egypte  savait  de 
même  se  procurer  les  produits  moins 
recherchés,  mais  non  moins  utiles  à 
l'économie  publique  ou  domestique; 
elle  fabriquait  aussi  les  noirs  de  fumée, 
de  lie  et  d'ivoire,  la  colle  forte  avec  le 
cuir  de  bœuf;  elle  teignait  en  pourpre 
les  moutons  en  vie ,  blanchissait  la  laine 
par  la  Tapeur  du  soufre;  savait  encore 
que  si  une  lampe  allumée ,  qu'on  plonge 


3flO 


L'UNIVERS. 


dans  une  cuve  ou  dans  un  lieu  souter- 
rain, venait  à  s'y  éteindre,  il  était 
dangereux  d'y  entrer. 

L'art  de  T'émailleur  était  certaine- 
nipnt  pratiqué  par  les  anciens  habitants 
de  Thèbes,  à  la  même  époque  que  les 
qrts  du  potier  de  terre,  du  verrier,  du 
peintre,  du  sculpteur,  du  batteur  d'or, 
du  doreur,  du  statuaire  en  nierre  et  en 
métaux ,  du  constructeur  ae  barques , 
du  graveur,  du  stucateur,  du  fabri- 
cant de  papyrus  et  des  cuirs  teints  et 
niaroquinés ,  du  tisserand  et  du  teintu- 
rier. On  trouve  partout  les  produits 
de  l'art  de  l'émailleur,  et  la  porcelaine 
blanche  ou  colorée  portée  au  plus  haut 
degré  de  perfectiou  ;  à  la  Onesse  de  la 
matière  se  joignait  aussi  l'élégance  des 
formes.  Sèvres  a  reproduit  plusieurs 
de  ces  modèles  égyptiens  (voy.  pi.  44) , 
et  le  suffrage  public  a  consacré  d'a- 
vance le  jugement  que  nous  en  portons 
ici.  Rien  n'est  plus  commun  non  plus, 
dans  les  ruines  égyptiennes,  que  des 
poteries  émaillées  de  diverses  couleurs , 
le  verre  et  les  pâtes  de  verre  colorées 
et  non  colorées.  Un  beau  et  grand 
plateau  de  verre  blanc  orne  notre  mu- 
sée du  Louvre.  Le  stuc,  composé  vrai- 
semblablement comme  le  nôtre,  de 
plâtre  et  de  colle  forte,  ou,  comme 
celui  des  Romains,  de  marbre  blanc 
et  de  chaux,  n'est  pas  rare  dans  les 
anciens  monuments.  Un  mastic  fort 
dur  est  aussi  appliqué  en  relief,  et  doré 
ensuite  comme  ornement  de  meubles 
divers;  des  sculptures  qui  devaient 
être  dorées  étaient  couvertes  d'une 
toile  très-fine  et  d'une  couche  de  plâ- 
tre ,  sur  lequel  l'or  était  appliqué  et  se 
retrouve  encore.  Les  momies  d'hom- 
mes offrent  les  ornements  peints, 
sculptés,  coloriés  ou  dorés,  les  plus  di- 
versifiés; et  les  membres  des  êtres  em- 
baumés sont  parfois  couverts  ou  en- 
veloppés de  feuilles  d'or  ;  des  statues 
de  bois  ou  de  bronze  sont  dorées.  Des 
caisses  de  momies  sont  aussi  ornées  de 
sujets  exécutés  en  mosaïque  de  pierres 
r.ii  d'émaux  de  couleur.  Les  faïences  et 
les  porcelaines  émaillées  prouvent  suf- 
fisamment d'ailleurs  que  les  Égyptiens 
travaillaient  facilement  l'étain  et  le  co- 
balt. L'étain  se  trouva  dans  le  butin 


que  les  Israélites  firent  sur  les  Madia- 
nites;  Homère  parle  de  l'étain;  et, 
quant  au  cobalt,  l'illustre  Davy  en  re- 
trouva dans  neuf  échantillons  de  verre 
bleu  transparent  des  fabriques  égyp- 
tiennes. Le  bleu  de  cobalt  est  une  cou- 
leur très-fréquente  sur  les  sculptures 
égyptiennes,  et  la  chimie  moderne  a 
constaté  que,  par  l'effet  d'un  mordant 
d'une  grande  puissance,  le  cobalt  et 
les  autres  couleurs  à  base  métallique, 
qui  couvrent  les  sculptures  égyptien- 
nes ,  ont  pénétré  le  grès  et  le  granit  à 
plus  d'une  ligne  de  profondeur. 

Il  est  donc  hors  de  doute  que  l'art 
de  faire  et  de  traiter  le  verre  et  l'émail 
fut  porté  en  Egypte  à  un  très-haut 
degré  de  perfection.  Les  Égyptiens 
recousaient  aussi  le  verre  avec  du  fil 
de  fer,  et  le  soudaient  avec  le  soufre; 
ils  employaient  le  verre  et  l'émail  à 
l'embellissement  des  temples  et  de,s 
palais,  qui  étaient  pavés  de  carreaux 
brillants  du  plus  vit  éclat.  La  nature 
avait  ouvert  cette  voie  au  génie  égyp- 
tien ,  en  plaçant  à  profusion ,  à  la  portée 
de  l'Egypte',  le  sable  du  désert,  le  ni- 
trate, et  les  cendres  de  kali,  matière 
première  dont  le  verre  est  composé. 
On  ne  doit  pas  être  surpris  si  la  petite 
verroterie,  et  tous  les  objets  utiles  ou 
de  fantaisie  qu'il  était  possible  d'en  fa- 
briquer, se  retrouvent  en  Ircs-grande 
quantité  dans  les  ruines  de  l'Egypte, 
Toutefois,  on  appliqua  ces  connais- 
sances, fruit  d'une  longue  expérience, 
à  de  plus  nobles  usages ,  et  si  l'on  en 
croit  l'antiquité  classique,  l'Kgypte  au- 
rait excité  à  un  haut  degré  l'étonne- 
ment  et  l'admiration  de  la  Grèce  et  do 
Rome,  par  des  productions  réellement 
merveilleuses  de  l'art  de  traiter  le 
verre  et  les  émaux.  Strabon  affirme 
qu'on  fabriquait,  de  temps  immémo- 
rial, à  Thèbes,  au  moyen  de  procédés 
tenus  secrets,  des  verres  très-beaux, 
très-transparents,  dont  la  couleur  imi- 
tait l'hyacinthe,  le  saphir,  le  rubis  on 
le  cyanus,  et  que  Sésostris  avait  fait 
couler,  en  verre  de  couleur  d'éme- 
raude,  une  statue,  qu'on  dit  ailleurs 
avoir  existé  à  Constantinople  jiisqu'au 
temps  de  Théodose;  Appien  affirtne 
aus-si  qu'un  colosse  de  même  matière 


EGYPTE. 


201 


se  voyait  (I.'ins  It,  Iflhyrintlie  d'f',f;ypte. 
On  y  fabriquait  encore  du  faux  jayet 
avec  la  scorie  des  métaux  ,  et  ils 
en  connurent  les  oxides,  notamment 
<'cux  du  fer,  du  cuivre,  du  plomb  et  de 
J'étain,  sans  lesquels  ils  n'auraient  pu 
roussir  à  faire  les  verres  et  les  émaux 
colorés,  à  incruster  les  pierres  pré- 
cieuses; aussi  les  ouvrages  en  verre 
furent-ils  compris  par  Auguste,  avec 
le  blé  et  le  froinent ,  dans  la  liste  des 
produits  que  l'Éçypte  devait  payer  à 
Home  comme  tribut.  Pline  dit  avoir 
vu  les  images  d'Auguste  et  auatre  élé- 
pbants  de  pierre  obsidienne  donnés  par 
cet  en)pereur,  comme  ouvrages  mer- 
veilleux, au  temple  de  la  Concorde; 
enfin ,  une  statue  de  Ménélas  en  verre 
noir,  imitant  le  jayet,  enlevée  du  tem- 
ple d'Héliopolis  par  un  gouverneur  ro- 
main, fut  renvoyée  en  Egypte  par 
*'ordre  de  Tibère.  Nos  musées  abon- 
<!tnt  en  bijoux  en  or,  en  argent  et 
autres  métaux,  sur  lesquels  les  émaux 
furent  appliqués  par  l'industrie  égyp- 
tienne. 

Au  nombre  de  ses  produits,  sans 
nul  doute  les  plus  célèbres ,  il  faut 
comprendre  les  vases  murrhins  artifi- 
ciels. L'antiquité  les  distingue  très- 
bien  des  vases  murrhins  naturels  que 
Rome  tirait  de  la  Perse ,  et  dont  les 
,)lus  beaux  furent  payés  plusieurs  cen- 
taines de  mille  francs;  il  est  vrai  qu'on 
les  jugea  dignes  d'être  consacrés  aux 
<!ieux  :  les  six  premiers  qui  y  furent 
connus  provenaient  du  trésor  de  Mi- 
thridate,  et  on  les  déposa  dans  le  temple 
de  .lupiter  au  capitole.  Auguste ,  après 
la  défaite  d'Antoine  et  de  Cléopâtre , 
enleva  d'Alexandrie  un  de  ces  vases, 
qui  fut  aussi  destiné  au  service  des 
dieux.  Il  résulte  des  recherches  soi- 
gneuses et  érudites  de  M.  de  Rozière , 
que  la  matière  murrhine  était  le  spath 
tiuor.  L'industrie  égyptienne  imita 
parfaitement  cette  matière ,  et  la  fabri- 
cation des  vases  murrhins  occupait  à 
Thcbes  plusieurs  manufactures.  Ar- 
fien  les  mentionne  expressément  dans 
son  Périple;  les  fragments  de  matières 
vitreuses  coloriées  abondent  dans  les 
ruines  égyptiennes;  des  vases  imitant 
le  >p,iih  /liior  et  d'autres  matières  mi- 


nérales, ornent  la  plupart  de  nos  mu 
sées.  Le  luxe  romain  Jit  peu  de  ca.s 
de  ces  petits  meubles ,  devenus  fort 
communs  dans  l'empire  par  l'activité 
des  fabriques  thébaines  ;  mais  il  paraît 
que  bien  antérieurement  à  la  domina- 
tion romaine  en  Egypte,  les  vases 
murrhins  de  Thèbes,  et  surtout  la  ver- 
roterie de  Coptos,  étaient  expédiés 
par  la  mer  Rouge,  et  qu'ils  étaient 
recherchés  souvent  par  les  peuplades 
de  l'Arabie  et  de  la  côte  d'Afrique. 

L'usage  du  bronze  pour  les  usten- 
siles et  les  armes  y  était  général  :  d'où 
l'Egypte  tirait-elle  cette  quantité  de 
cuivre.^  Cette  question  mériterait  un 
long  examen  ;  un  fait  résulte  cepen- 
dant de  quelques  monuments  :  une 
stèle  trouvée  à  El-Magara,  en  Arabie, 
une  inscription  gravée  sur  un  rocher 
dans  le  même  lieu ,  et  une  autre  inscrip- 
tion sur  un  rocher  de  Sabout  etKadin, 
dans  la  même  contrée,  prouvent  que 
dans  les  3 1' ,  42*  et  44"  années  du  qua- 
trième roi  de  la  XVII*  dynastie ,  vers 
l'an  1950  avant  l'ère  chrétienne ,  les 
riches  mines  de  cuivre  de  ces  deux  lo- 
calités étaient  en  pleine  exploitation 
sous  l'autorité  des  Pharaons. 

Homère  énumère  les  présents  qu'Hé- 
lène et  Ménélas  reçurent  du  roi  et  de 
la  reine  d'Egypte:  ce  fut  une  corbeille, 
deux  cuvettes  et  deux  trépieds  en  ar- 
gent ;  une  quenouille  d'or,  et  une  autre 
corbeille  en  argent  dont  les  anses 
étaient  en  or. 

Homère  et  son  siècle  croyaient  donc, 
à  la  splendeur  de  Thèbes,  à  la  haute 
fortune  de  l'Egypte.  Les  monumentj 
antérieurs  à  Homère,  encore  sub- 
sistants ,  justifient  assez  son  admira- 
tion; lui  et  ses  contemporains  con- 
naissaient, sans  nul  doute,  les  mer- 
veilles du  royaume  des  Pharaons,  sa 
terre  si  prodigue  de  bien ,  son  agricul- 
ture si  féconde ,  son  industrie  si  puis- 
sante et  si  variée,  et  les  prodiges  de 
tous  les  arts  réunis  en  elle  à  ceux  de  la 
nature.  Homère  avait  vu  ce  sublime 
spectacle  ,  et  l'Egypte ,  sous  les  rois 
de  sa  vingtième  dynastie,  inondée  de 
gloire  et  de  prospérité;  et,  à  la  vue 
de  tant  de  cahne  et  de  bonheur  dans 
l'Egypte  monarchique  ,  le  souvtnii  -hs 


202 


L'UNIVERS. 


agitations  auxquelles  Tlonie  et  la  Grèce 
.'ivaientété  livrées  par  tant  d'ambitions 
rivales,  lui  inspira  peut-être  ce  précepte 
qu'il  met  dans  la  bouche  du  prudent 
Ulysse  :  «  Ce  n'est  pas  une  bonne  chose 
que  le  gouvernement  de  p4usicurs;  qu'il 
n'y  ait  qu'un  seul  chef,  qu'un  seul  roi.» 
Dans  les  pays  que  le  divin  Homère 
connaissait  le  mieux,  les  monarchies 
venaient  de  finir  en  même  temps  que 
les  siècles  héroïques,  si  propices  au 
génie  de  la  poésie;  esprit  observateur, 
Homère  ne  put  se  soustraire  à  des  rap- 
prochements, affligeants,  peut-être, 
pour  lui-même ,  mais  d'une  grande 
utilité  pour  ses  ouvrages ,  dans  lesquels 
il  dota  la  Grèce  qui  survécut  à  la  guerre 
de  Troie  ,  de  connaissances  variées 
qu'elle  n'estima  qu'après  que  ses  vers 
les  lui  eurent  révélées.  Ce  n'était  pas  en 
effet  dans  la  Grèce  contemporaine 
qu'Homère  avait  pu  voir,  comme  il  le  vit 
en  Egypte,  des  institutions] politiques 
heureusement  appropriées  à  l'état  des 
lieux,  et  propices  également  au  prince 
etaux  sujets;  une  croyance  unique  don- 
nant à  une  population  nombreuse  les  es- 
pérances d'une  autre  vie  ;  la  pompe  des 
cérémonies  ajoutant  à  l'éclat  du  culte 
de  la  Divinité;  les  rois  inclinant  leur 
front  couronné  devant  ses  emblèmes 
sacrés;  des  lois  protectrices  assurant 
le  maintien  de  l'ordre  et  la  tranquillité 
sur  tous  les  points  d'un  vaste  empire; 
les  premières  classes  de  la  société  don- 
nant l'exemple  de  la  soumission,  et  la 
foule  les  imitant  avec  empressement  ; 
des  villes  florissantes  succédant  à  l'a- 
ridité du  désert  ;  les  arts  portés  à  un 
très-haut  degré  de  perfection;  une 
architecture  savante  dans  l'art  de  la 
disposition  des  plans  et  la  science  des 
proportions ,  et  des  monuments  que  n'a 
égalés  aucun  autre  ouvrage  des  hom- 
mes ,  s' élevant  de  toutes  parts  ;  le  sol 
du  pays  étudié ,  et  son  étendue  mesu- 
rée ;  les  phénomènes  célestes  observés, 
leurs  lois  les  plus  utiles  découvertes 
et  connues,  leur  théorie  fixée  par  une 
série  de  connaissances  positives,  et 
l'écriture  d'un  usage  général  dans  tou- 
tes les  classes. 

Bien  d'autres  merveilles  encore  du- 
rent frapper  l'esprit  singulier  d'un  tel 


homme,  snrtout  les  produits  remar- 
quables des  arts,  encore  si  rares  de 
son  temps  chez  les  Grecs.  Au  temps 
d'Homère,  l'Éeypte  depuis  bien  des 
siècles  exécutait  des  ouvrages  pres- 
que encore  inconnus  en  Europe  ;  ainsi, 
sur  les  bords  du  Nil  ,  des  quais 
antiques  ont  une  courbure  horizon- 
tale dont  la  concavité  est  tournée 
du  côté  de  l'eau.  Cette  espèce  de 
voûte  horizontale  renferme  un  grand 
principe  de  solidité ,  puisque  un  mur 
ainsi  construit  oppose  une  plus  grande 
résistance  à  la  poussée  des  terres ,  et 
quelque  élevées  qu'elles  soient,  ces 
quais  en  soutiennent  la  pression  sans 
s'ébranler  :  ces  résultats  supposent 
que  les  extrémités  de  l'arc  sont  elles- 
mêmes  les  points  d'appui  de  la  voûte. 
L'expérience  des  siècles  est  ici  la  meil- 
leure preuve  de  sa  solidité,  et  elle 
donne  une  idée  d'autant  i)lus  avanta- 
geuse des  constructions  egyptieimes , 
que,  malgré  l'avancement  de  nos  con- 
naissances, l'exécution  de  ces  voûtes 
horizontales  offre ,  en  Europe,  de  très- 
grandes  difficultés. 
^  On  a  dit  très-haut  que  les  anciens^ 
Égyptiens  ignorèrent  l'art  de  cons- 
truire les  voûtes  :  on  n'en  a  vu  dans 
aucun  de  leurs  nombreux  monuments, 
et  l'on  a  cru  pouvoir  en  conclure  qu'ils 
ne  les  connurent  pas.  D'abord  on  a 
reconnu  des  voûtes  à  voussoir,  de 
peu  de  portée,  il  est  vrai ,  dans  quel- 
ques constructions  de  la  Thébaïde; 
de  plus,  supposant  même  que  ces 
voûtes  ne  sont  pas  des  époques  les 
plus  anciennes ,  au  lieu  de  considérer 
cette  circonstance  comme  une  preuve 
négative,  il  eût  peut-être  été  néces- 
saire d'envisager  la  question  sous  un 
point  de  vue  plus  particulier.  Nulle 
part,  en  effet,  on  ne  trouve  de  fabri- 
ques dont  les  proportions  soient  aussi 
grandes  que  celles  des  monuments  de 
l'Egypte,  et  cependant  des  plafonds 
et  des  plates-formes  d'une  vaste  sur- 
face y  ont  été  établis  sans  le  secours 
des  voûtes.  En  Europe ,  au  contraire , 
on  trouve  des  voûtes  partout,  quoi- 
que aucune  des  constructions  euro- 
péennes, si  l'on  en  excepte  une  seule, 
n'approche  de  l'étendue   des   mon»- 


EGYPTE. 


203 


mpiits  (le  rf.gvpte.  Si  donc  l'on  con- 
(•(lit  bien  l'état  des  arts  dans  ces  deux 
contrées  célèbres,  on  trouvera  la  cause 
de  cette  dilïérence,  qui  a  droit  de 
surprendre,  et  Ton  verra  que  l'Kgypte 
n'eut  point  de  voûtes ,  parce  que  sa 
inélbode  d'exploiter  les  carrières  lui 
fournissait  des  pièces  de  grès  ou  de 
granit  de  cent  pieds  en  longueur ,  et 
que  l'Europe  au  contraire  a  dd  s'en 
servir,  parce  qu'elle  ne  peut  exlraire 
et  mettre  en  œuvre  que  des  matériaux 
dont  le  volume  est  beaucoup  moins 
considérable.  Ainsi  donc  l'usage  des 
voûtes  est  pour  l'Europe  une  perfec- 
tion qui  prouve  son  infériorité  sous 
ce  rapport;  c'est  une  industrie  née  de 
la  nécessité. 

.Si  nous  considérons  ensuite  l'arcbi- 
tecture  égyptienne  dans  ses  procédés 
matériels,  nous  v  trouverons  aussi  quel- 
ques règles  différentes  de  celles  qu'em- 
ploie l'Europe,  puisqu'elle  eut  d'au- 
tres moyens.  L'architecture  égyptienne 
naquit  "en  Egypte  ;  c'est  le'  premier 
fait  que  son  étude  a  démontré.  Chaque 
peuple  imita  la  ^nature  qu'il  eut  sous 
ses  yeux  :  les  Égyptiens  firent  leurs 
chapiteaux  avec  les  feuilles  du  palmier, 
et  les  Grecs  y  substituèrent  les  feuilles 
ie  l'acanthe  ;  l'Europe  a  imité  la  Grèce, 
ot  n'a  point  égalé  sa  perfection.  Dans 
l'arcliitecture  grecque,  comme  dans 
l'architecture  "moderne ,  l'architrave 
repose  immédiatement  sur  le  chapi- 
teau :  dans  l'architecture  égyptienne , 
au  contraire,  un  dé  carréV  placé  au 
centre  du  chapiteau,  supporte  l'archi- 
trave, parce  que  les  Égyptiens  avaient 
senti  que  cette  partie  de  l'entablement, 
qui  a  toujours  une  apparence  de  pesan- 
teur, ne  pouvait  pas,  sans  manquer  à 
toute  convenance  ,  poser  sur  des  cha- 
piteaux composés  de  feuilles,  de  fleurs 
et  d'ornements  délicats.  Il  résuite  de 
ce  principe  véritablement  égyptien , 
que  les  chapiteaux  se  trouvant  éloignés 
de  l'architrave,  les  grandes  lignes,  qui 
sont  toujours  une  source  de  beautés 
dans  l'arcliitecture ,  n'éprouvent  au- 
cune interruption,  et  c'est  la  le  carac- 
tère éminent  de  l'architecture  égyp- 
tienne. Toutes  les  colonnes  de  l'it- 
gvpto  diminuent  de  la  base  au  ch;i[ii- 


teau  d'une  manière  uniforme;  c'est 
cette  diminution  régulière  qu'imitent 
les  belles  colonnes  doriques  élevées  en 
Grèce  dans  le  plus  beau  siècle  de  sou 
architecture,  et  des  monuments  égyp- 
tiens d'une  très-haute  antiquité  nous 
montrent  encore  en  place  le  type  par- 
fait de  cette  même  colonne  dorique 
des  Grecs.  Des  constructions  de  plus 
de  quatre  cents  pieds  de  longueur,  sur 
plus  de  quarante  pieds  de  hauteur ,  ne 
présentent  pas  le  plus  petit  dérange- 
ment dans  les  nombreuses  assises  de 
pierres  qui  les  composent;  l'œil  ne 
voit  sur  ces  vastes  surfaces  que  des 
lignes  parfaitement  droites  et  des  plans 
parfaitement  dressés;  les  monuments 
grecs  et  romains  sont  tous  ruinés ,  et 
les  monuments  de  l'Europe  ne  résis- 
tent point  à  quelques  siècles. 

Ni  les  uns  ni  les  autres  ne  peuvent 
être  comparés  à  un  temple  égyptien 
sous  le  n,ipport  des  ornements  tl  de 
leur  savante  distribution  :  leur  pro- 
fusion n'est  remarquable  qu'en  Egypte, 
et  le  mirr  de  circonvallation  d'un  seul 
de  ses  temples  est  décoré  de  cinquante 
mille  pieds  carrés  de  sculptures  reli- 
gieuses ou  symboliques. 

Nulle  part  non  plus  la  mécanique  n'a 
produit  de  si  grands  résultats  ;  tous  les 
ouvrages  des  Égyptiens  prouvent  cette 
vérité  :  elle  est  "encore  mieux  démon- 
trée par  les  obélisques  de  cent  pieds  de 
hauteur ,  par  les  statues  de  cinquante- 
cinq  et  de  soixante  pieds  de  propor- 
tion ;  et  chacune  de  ces  merveilles  d'un 
art  rarement  aussi  puissant,  est  d'un 
seul  morceau  de  granit  transporté  de 
Syène  à  Thèhes,  que  séparent  plus  de 
40  lieues,  et  jusqu'à  Alexandrie. 

On  peut  donc,  sans  s'exposer  à  des 
contradictions  fondées,  et  d'après  les 
faits  qui  viennent  d'être  sommaire- 
ment exposés,  considérer  l'Egypte  dans 
sa  splendeur  civile,  agricole  et  indus- 
trielle, comme  le  type  antique  de  la 
civilisation  créée,  agrandie  et  perfec- 
tionnée par  la  culture  de  l'inteiligence, 
l'amour  de  l'ordre,  le  respect  des  dieux, 
la  sagesse  des  institutions  politiques , 
la  puissance  des  lois,  des  arts,  des 
sciences  et  de  toutes  les  connaissances 
qui  honorent  l'e.^prit  humain.  Gc  qui 


204 


LU.\ivi:us. 


nous  reste  à  dire  de  l'une  des  princi- 
pales sources  de  sa  prospérité,  de  son 
commerce,  rendra  également  témoi- 
gnage en  sa  faveur. 

Pour  connaître  le  plus  exactement 
qu'il  est  possible  de  le  faire,  après  tant 
de  siècles  et  de  révolutions ,  l'état  du 
commerce  en  Egypte,  on  ne  peut  se 
dispenser  de  rechercher  ce  qu'il  était 
dans  les  contrées  limitrophes  dont  la 
civilisation,  égale  à  celle  de  l'Egypte, 
ne  saurait  être  mise  en  doute.  Ainsi , 
les  produits  de  l'Inde  sont  désignés 
dès  les  premières  pages  de  i'iiistoire 
écrite  comme  objets  de  jouissance 
et  de  luxe  chez  les  peuples  dont  elle 
indique  l'avancement  social;  les  tissus 
de  laine  ou  de  soie,  et  les  pelleteries 
provenant  de  la  Chine  ou  de  l'Asie  su- 
|)érieure,  les  aromates  et  l'encens, 
jiroduits  de  l'Arabie ,  sont  aussi  men- 
tionnés  dès  la  plus  ancienne  époque 
des  annales  indiennes.  Dans  le  vaste 
nnpire d'Assyrie,  les  parfums,  l'ivoire, 
les  bois  précieux,  les  perles,  les  dia- 
mants, les  épices  et  les  étoffes  de 
l'Inde,  ses  tapis  et  les  plus  beaux 
ouvrages  de  ses  riches  manufactures, 
ornent  les  palais  de  Sémiramis  et  de 
la  somptueuse  Babylone.  De  vastes  es- 
paces séparaient  ces  populations  ;  mais 
des  jalons  commerciaux  rapprochaient 
les  distances  ;  des  entrepôts  invitaient 
à  les  parcourir,  et  la  Bible  nous  dit 
que  Joseph  fut  vendu  à  des  Ismaélites 

aui  venaient  de  Galaad,  sur  les  bords 
u  Jourdain,  et  transportaient  en 
Egypte,  sur  leurs  chameaux,  du  par- 
fum, de  la  résine  et  de  h  myrrhe. 
Ainsi,  rinde,  TAssyrie  et  l'Arabie, 
s'enrichissaient  par  ragriculture ,  l'in- 
dustrie et  le  commerce;  l'Egypte,  non 
moins  féconde  en  produits  variés,  non 
moins  industrieuse,  non  moins  em- 
pressée d'échanger  ses  productions  na- 
turelles contre  celles  qui  étaient  étran- 
gères à  son  sol,  ne  dut  pas  rester 
spectatrice  inerte  de  tant  d'avantages. 
L'Ethiopie  et  Méroé  n'étaient  ri  moins 
avancés  ni  moins  avides  des  avantages 
que  la  civilisation  retire  du  com- 
merce, et  bientôt  l'Ethiopie  et  l'E- 
gyi)te  se  lièrent  par  des  relations  qui 
durent  s'étendre  sur  les  côtes  et  swv 


les  terres  intérieures  de  Tj^frique.  La 
guerre  et  la  conquête  facilitèrent  cette 
extension  en  révélant  les  meilleures 
routes;  l'Egypte  fournissait  du  blé  à 
tous  les  peuples  ses  voisins  qui  en 
manquaient,  et  qui  durent  rechercher 
avec  soin  un  moyen  d'échanger  avec 
l'Egypte  leurs  propres  produits,  des 
métaux  divers,  les  aromates  surtout, 
dont  il  se  faisait  en  Egypte  une  si 
grande  consommation  pour  le  service 
des  dieux,  pour  l'usage  des  vivants,  et 
pour  les  honneurs  à  rendre  aux  morts. 
La  pratique  de  la  mer,  quelque  bor- 
née qu'on  la  suppose  ,  dut  bientôt 
seconder  toutes  ces  entreprises  ;  les 
distances  n'étaient  pas  considérables, 
et  le  désert  était  sans  danger,  au  moyen 
des  entrepôts  et  des  comptoirs  où  les 
caravanes  trouvaient  toujours  sûreté 
et  assistance  ;  et  si  le  commerce  de 
mer  est  inséparable  de  la  piraterie, 
sur  terre  la  probité  qui  résulte  de  l'in- 
térêt mutuel  protégeait  les  transac- 
tions ,  et  peut-être  qu'alors ,  comme  au 
temps  de  l'historien  arabe  Makrisi,  on 
trouvait  souvent  déposées  sur  la  route 
du  golfe  Arabique  en  Egypte,  des  car» 
gaisons  entières  d'épices,  qui  y  restaient 
intactes  jusqu'à  ce  que  les  possesseurs 
vinssent  les  retirer.  Il  est  vrai  que 
l'Egypte  et  la  partie  de  l'Afrique  si- 
tuée dans  son  voisinage,  manquent  de' 
bois  propres  à  la  construction  des  vais- 
seaux de  mer;  mais  les  forêts  de  la 
Syrie  devaient  y  pourvoir,  et  l'Egypte 
ne  manqua  jamais  de  moyens  "d'é- 
diaiige  pour  se  procurer  chez  les  peu- 
ples limitrophes  les  matières  qui  lui 
étaient  utiles;  ïyr  et  Sidon  n'avaient 
pu  garder  à  leur  seul  usage  l'art  et 
les  moyens  de  construire  des  embar- 
cations, et  la  Méditerranée,  la  mer 
Rouge  et  le  ]Nil  furent  sans  nul  doute 
fréquentés  par  la  marine  égyptienne 
à  des  époques  contemporaines  du  haut 
degré  de  prospérité  du  commerce  et 
de  l'industrie  de  l'Assyrie  et  de  l'Inde; 
L'état  des  constructions  navales 
égyptiennes  ne  se  révèle  pas  comme 
trës-perfectionné  dans  les  bas-reliefs 
dont  des  combats  sur  mer  sont  le  su- 
jet (voyez  pi.  49);  mais  si  les  rapports 
de  l'histoire    ne    permettent   pas  de 


egyptf:. 


ilouter  que  les  Egyptiens  furent  réelle- 
ment navigateurs,"  parcoururent  la  mer 
Rouge,  et  eurent  des  relations  suivies 
avec  les  peuples  des  côtes  méridionales 
de  l'Afrique,  et  avec  les  Indes  orien- 
tales; que  Scsostris  avait  fait  cons- 
truire une  flotte  de  400  voiles  avec 
laquelle  il  subjugua  toutes  les  provin- 
ces maritimes  et  toutes  les  îles  de 
cette  mer  Erythrée,  jusqu'aux  Indes; 
1  que  ce  fut  alors  pour  la  première  fois 
I  que  de  grands  vaisseaux  parurent  sur 
I  cette  mer;  <jue  ces  expéditions  mari- 
times ne  se  réduisirent  pas  à  de  simples 
I  incursions;  qu'elles  n'avaient  pas  pour 
I  objet  des  conquêtes,  mais  des  établisse- 
ments durables  ;  que  les  tributs  imposés 
aux  peuples  de  l'Afrique  méridionale, 
de  l'Inde  et  de  l'Arabie ,  font  supposer 
'  que  ces  relations  étaient  entretenues 
avec  vigilance ,  que  les  peuples  du 
midi  de  l'Afrit^ue  fournissaient  à  l'E- 
gypte l'or,  l'ébene,  l'ivoire,  les  dents 
d'éléphant ,  des  dents  et  des  peaux 
!  d'hippopotame,  ainsi  que  des  animaux 
!  rares  et  curieux  ;  l'Arabie ,  l'or,  l'ar- 
i;piit,  le  fer,  le  cuivre,  la  myrrhe  et 
I  encens  ,  Vlnde  ,  des  pierres  précieu- 
ses ,  divcrres  matières  minérales ,  et 
des  riches  étoffes,  enfln,  que  le  roi 
Nécos  fit  entreprendre  un  voyage  au- 
tour du  monde ,  et  qu'après  trois  ans 
de  navigation,  ses  vaisseaux,  partis 
de  la  mer  Rouge ,  entrèrent  dans  l'O- 
céan, suivant  toujours  les  côtes  qui 
étaient  sur  leur  droite,  et  que  tournant 
la  Libye,  ils  vinrent  surgir  dans  les 
ports  de  la  Méditerranée  :  si  tous  ces 
détails  sontfidèlement  exposés  par  l'his- 
toire, il  faudra  accorder  à  l'art  nauti- 
que en  Egypte  un  peu  plus  de  perfec- 
tionnement, un  peu  plus  de  puissance 
qu'on  ne  lui  en  attribue  d'ordinaire; 
et  c'est  un  fait  assez  concluant  dans  la 
discussion  présente,  que  celui  qui  a 
été  recueilli  par  Champollion  le  jeune 
dans  le  musée  de  Turin,  où  ,  mettant 
en  ordre  un  grand  nombre  de  papy- 
rus royaux,  c'est-à-dire,  portant  des 
dates  tirées  des  règnes  des  anciens 
rois,  il  a  vu  sur  un  de  ces  manuscrits, 
qui  est  du  temps  de  Sésostris,  et  sur 
une  grande  page  sans  écriture,  le  des- 
sin d'un  grand  vaisseau  armé  de  gran- 


des voiles,  ayant  tous  ses  agrès  et 
des  mousses  qui  manoeuvrent  sur  les 
mats. 

T.es  colonies  égyptiennes  qui  se  ren- 
dirent en  Grèce,  avant  et  après  les 
temps  de  Sésostris ,  ne  purent  y  êtr»i 
transportées  que  par  de  grandes  em- 
barcations propres  à  tenir  la  mer  aveo 
quelque  sûreté. 

Du  reste ,  la  position  géographique 
de  l'Egypte  et  la  variété  de  ses  pro- 
duits n'en  faisaient-ils  pas  l'un  des  pays 
les  plus  commerçants  du  globe ,  et  ce 
commerce  ne  fut-il  pas  pour  elle  l'un 
des  plus  ardents  besoins  de  la  civilisa- 
tion.? Sans  lui,  qu'aurait  servi  son 
abondance  extraordinaire  en  grains,  et 
comment  serait-elle  parvenue  à  donner 
à  toutes  ses  institutions,  à  ses  établis- 
sements nationaux ,  cet  aspect  de 
grandeur  et  de  richesse  qui  les  carac- 
térisçiit  ?  Il  lui  fallait  pour  y  parvenir 
une  fort  habile  industrie,  et  un  com- 
merce non  moins  actif,  non  moins  ha- 
bile, au  dedans  et  au  dehors. 

La  solennité  des  panégyries,  qui  du- 
raient plusieurs  jours,  ne  put  manquer 
de  favoriser  ces  deux  branches  de 
prospérité  ;  de  grandes  masses  de  po- 
pulation y  étaient  attirées  de  diverses 
provinces ,  et  de  pareilles  réunions 
d'hommes  ne  pouvaient  pas  avoir  lieu 
sans  qu'il  se  fît  des  transactions  com- 
merciales. Il  est  vrai  que  les  Égyptiens 
avaient  un  éloignement  marqué  poui 
les  étrangers,  et  ils  avaient  cela  de 
commun  avec  tous  les  peuples  dont  la 
croyance  religieuse  a  réglé ,  par  de  sévè- 
res prescriptions,  le  régime  diététique 
et  alimentaire  ;  mais  cet  éloignement 
n'excluant  pas  absolument  les  relations 
de  toute  nature,  les  caravanes  du 
midi  se  rendirent  à  Thèbes,  celles  de 
la  Syrie  à  Memphis ,  et  les  étrangers , 
comme  aujourd'hui  les  négociants  chré- 
tiens chez  les  musulmans  non  moins 
intolérants  que  les  vieux  Égyptiens, 
devaient  posséder  dans  ces  villes  des 
établissements  plus  ou  moins  isolés , 
où,  comme  les  Européens  dans  leurs 
fondoukisdela  Barbarie,  ils  pouvaient 
pratiquer  leurs  coutumes  nationale.*:, 
cuire  leur  pain  ,  enterrer  leurs  mort.s , 
et  prier  selon  leur  foi.  Du  reste,  l'É- 


20iJ 


L'UNIVERS. 


pypte,  ouverte  sur  la  Méditerranée  au 
rbrd,  devait  se  défier  des  arrivages 
maritimes,  tant  qu'elle  ne  se  crut  point 
par  sa  marine  sur  un  pied  respectable 
de  défense.  Nous  avons  déjà  dit  qu'elle 
se  fit,  au  sud,  des  cataractes  du  Nil  à 
Syène,  un  rempart  puissant  contre  les 
descentes  des  Éthiopiens ,  qui ,  néan- 
moins réussirent  plusieurs  fois  à  trou- 
bler et  à  occuper  l'Egypte. 

Thèbes,  capitale  religieuse  et  politi- 
que de  l'Egypte,  était  donc  aussi  sa  ville 
commerciale  la  plus  riche  et  la  plus 
fréquentée  ;  elle  était  un  point  central 
entre  la  Méditerranée,  la  mer  Rouge 
et  l'Ethiopie,  et,  par  cette  position,  l'en- 
trepôt nécessaire  de  tous  les  arrivages 
de  ces  diverses  contrées.  C'est  dans 
cette  cité  toute  royale,  le  centre  du 
commerce  de  l'Orient,  que  toute  es- 
pèce de  richesses,  dit  Homère,  se  trou- 
vaient entassées ,  et  les  caravanes  qui 
s'y  rendaient  la  mettaient  en  relation 
tout  à  la  fois  avec  les  contrées  voi- 
sines du  Niger  et  avec  la  puissante 
Carthage. 

Hérodote  donne  des  détails  circons- 
tanciés sur  la  route  commerciale  de 
Thèbes  à  Carthage,  et  l'antiquité  des 
échanges  commerciaux  porte  à  croire 
à  l'antiquité  de  cette  grande  voie  afri- 
caine. De  la  capitale  de  l'Egypte,  elle 
se  dirigeait  au  nord-ouest,  vers  l'Oasis 
d'Ammon  et  vers  la  grande  Syrte  par 
Augéla,  d'où  une  autre  route  con- 
duisait, par  le  sud-ouest,  dans  le  pays 
des  Garamantes;  c'est  par  là  que  les 
caravanes,  parties  de  Thèbes,  pou- 
vaient rencontrer  celles  des  Nasamouns 
et  des  Lotophages.  Une  autre  route, 
également  indiquée  par  Hérodote,  se 
dirigeait,  de  l'est  à  l'ouest,  de  Thèbes 
vers  les  colonnes  d'Hercule  et  le  cap 
Soloès,  et  touchait  ainsi  à  l'Océan; 
et,  quelque  opinion  qu'on  se  fasse  sur 
l'exacte  direction  de  ces  routes ,  on  ne 
pourra  que  reconnaître  la  réalité  de 
cette  grande  communication  entre  la 
vieille  Thèbes  et  la  vieille  Carthage ,  la 
Carthage  des  Chananéens,  qui  fut  con- 
temporaine du  successeur  de  Moïse, 
et  qui  recevait  ainsi,  par  la  voie  de 
terre,  les  produits  de  l'Inde,  de  l'Ara- 
bie, de  l'Egypte  et  de  l'Afrique  inté- 


rieure et  méridionale;  et  ce  grand 
mouvement  des  peuples  iàbricants  ou 
commissionnaires  tirait  de  son  objet 
et  de  ses  bénéfices  une  activité  émi- 
nemment favorable  aux  bonnes  ren- 
contres du  hasard  ;  aussi  d'habiles  cri- 
tiques n'hésitent-ils  pas  aujourd'hui  à 
affirmer  que  les  Nasamouns  poussèrent 
jusqu'au  fleuve  Joliba  ou  Niger,  se- 
condés, comme  ils  pouvaient  l'être, 
par  le  service  du  chameau  dans  ces 
mêmes  contrées. 

Deux  autres  routes  commerciales 
conduisaient  de  Thèbes  en  Ethiopie  et 
à  Méroé;  l'une  était  établie  sur  les 
rives  mêmes  du  Nil,  et  l'autre  au  tra- 
vers du  désert  de  Nubie.  Les  voies 
dirigées  vers  le  golfe  Arabique  n'étaient 
pas  moins  fréquentées;  il  y  en  avait 
une  qui  partait  d'Edfou  ;  une  autre  de 
Thèbes ,  se  dirigeant  sur  Cosséir  ;  et , 
dès  que  les  Pharaons  eurent  des  vais- 
seaux dans  la  mer  Rouge,  les  conunu- 
nications  les  plus  courtes  durent  s'éta- 
blir entre  les  côtes  de  cette  mer  et  la 
ville  de  Thèbes. 

D'un  autre  côté,  Memphis  et  la 
basse  Egypte  communiquèrent  facile- 
ment avec  toute  la  côte  de  la  Méditer- 
ranée, et  le  canal  des  deux  mers  les 
liait  avec  la  mer  Rouge. 

Une  route  très-connue,  surtout  de- 
puis Memphis ,  conduisait  en  Phénicie , 
où  d'autres  routes  s'ouvraient  vers 
l'Arménie  et  le  Caucase ,  vers  Babylone 
par  Palmyre  et  Thapsaque  sur  l'Eu- 
phrate;  et,  de  Babylone  et  de  Suze,  on 
communiquait  avec  l'Inde,  qui  était 
en  rapport  avec  la  Bactriane,  laquelle 
touchait  à  son  tour  à  d'autres  peuples 
commerçants  :  c'est  par  eux  que  se  fai- 
saient les  échanges  entre  l'Orient  et  le 
midi  de  l'Asie,  d'où  les  routes  se  re- 
pliaient sur  l'Egypte  par  la  Syrie  et  la 
Phénicie  ;  et  l'Egypte  ne  dut  point  en- 
trer sans  quelques  avantages,  ni  sans 
étendre  ses  connaissances  industrielles 
et  géographiques,  dans  cette  grande 
communauté  d'intérêts  commerciaux. 

Nous  considérons  ici  les  temps  de  la 
grande  splendeur  de  l'Egypte.  Durant 
ce  long  période,  et  tant  que  subsistè- 
rent sans  mélange  et  sans  relâchement 
ses  institutions  nationales  et  niénic  ses 


EGYPTE. 


207 


pnijugés,  il  ne  s'opéra  pas  de  pjrands 
chanceiiients  dans  ses  coutumescom- 
inerciales;  mais  l'invasion  des  Éthio- 
piens leur  porta  le  premier  coup,  et  la 
décadence  fut  manifeste  lorsque  Ama- 
sis,  usurpateur  et  guerrier,  eût  ouvert 
l'Egypte  aux  étrangers.  Ils  y  formèrent 
de  vastes  établissements,  des  espèces 
de  colonies,  protégées  par  leurs  pro- 
pres dieux  et  leurs  propres  lois.  Les 
avantages  du  commerce  d'entrepôt  tom- 
bèrent dès  lors  en  partage  entre  les 
Égyptiens  et  les  étrangers ,  à  la  faveur 
des  nouvelles  lois,  et  cette  révolution 
fut  complète  par  l'invasion  des  Perses. 
L'Egypte  y  perdit  son  caractère  natio- 
nal, ëtfutlivrée  à  l'active  influence  de 
la  caste  des  interprètes,  composée  des 
courtiers  du  commerce ,  des  traflquants 
de  tous  les  pays ,  parlant  alors ,  comme 
aujourd'hui,  toutes  les  langues,  et  in- 
troduisant à  la  fois  dans  l'Egypte  les 
marchandises  et  les  idées  importées 
de  l'étranger.  L'Egypte  était  à  la  fois 
égyptienne,  grecque  et  asiatique;  toute 
unité  s'y  trouvait  abolie;  les  troupes 
étaient  recrutées  parmi  les  mercenai- 
res, le  trône  était  gardé  par  des  auxi- 
liaires européens,  et  des  guerres  con- 
tinuelles semblaient  être  le  résultat 
nécessaire  de  leur  concours  soldé.  Les 
étrangers  étaient  dès  lors  les  maîtres 
en  Egypte;  aussi,  quand  les  Perses 
accourent  pour  l'occuper,  une  seule 
bataille  et  le  siège  de  Memphis,  pen- 
dant dix  jours,  suffirent  pour  leur  li- 
vrer l'empire  des  Pharaons.  Tout  fut 
sédition  et  guerre  intestine  durant  la 
domination  des  Perses;  la  religion  ani- 
mait contre  eux  ce  qui  restait  dans  les 
cœm-s  encore  de  l'antique  patriotisme, 
et  de  cruelles  représailles  anéantissaient 
peu  à  peu  l'ancienne  caste  sacerdotale. 
Alexandre  chassa  les  Perses ,  laissa  res- 
pirer l'Egypte,  et,  en  fondant  Alexan- 
drie, ouvrit  au  commerce  du  monde 
des  routes  nouvelles,  sans  que  l'Egypte 
cessât  d'en  être  le  plus  riche  entrepôt. 
L'Egypte  avait  amsi  conquis  par  son 
propre  génie  tous  les  avantages  qu'as- 
surent à  la  civilisation  une  agricul- 
ture perfectionnée,  une  industrie  éclai- 
rée par  le?  conseils  de  la  science,  et 
un  commerce  immense,  protégé  par  la 


bonne  foi  publique  et  la  prévoyance  des 
règlements.  Les  lois  avaient  prohibe 
l'usure,  et  réglé  les  bases  des  plus  im- 
portantes transactions.  L'Egypte  était, 
pour  l'univers  d'alors,  le  centre  né- 
cess^aire  des  opérations  commerciales, 
à  titre  de  grand  entrepôt;  elle  en  réali- 
sait sans  risque  les  premiers  bénéfices, 
et  ces  bénéfices  furent  dans  ce  pays, 
où  le  génie  patient  de  la  nation  et  la 
sagesse  des  lois  étaient  déjà  des  germes 
si  féconds  de  prospérité,  le  véhicule 
actif  d'une  civilisation  qui  se  manifesta 
par  la  puissance  des  arts ,  les  prodiga- 
lités d'un  luxe  recherché,  et  par  la 
jouissance  commune  des  avantages  les 
plus  désirables  pour  les  nations  po- 
licées. 

La  guerre  fut  aussi  quelquefois  l'auxi- 
liaire du  commerce;  ils  avaient  l'un  et 
l'autre  ouvert  à  l'Egypte ,  et  au  monde 
de  son  époque,  ces  routes  diverses 
et  lointaines  que  sillonnaient  en  sens 
opposés  toutes  les  productions  de  l'an- 
cien monde,  et  qui  souvent  étaient 
le  fruit  de  la  victoire.  On  les  reconnaît 
dans  les  listes  des  tributs,  listes  dres- 
sées en  vue  de  la  gloire  du  triompha- 
teur, et  aussi  des  intérêts  nationaux 
attentifs  à  l'examen  de  ceux  de  ces 
produits  qui  étaient  particuliers  aux 
contrées  soumises,  et  dont  l'impor- 
tation pouvait  être  pour  l'Egypte  une 
conquête  agricole  ou  industrielle. 
Avec  les  animaux  extraordinaires  ov 
les  animaux  utiles,  on  transportait 
aussi  les  plantes  et  les  arbres  qui  de- 
vaient l'être ,  et  ces  guerres  prenaient 
ainsi  l'aspect  et  avaient  l'effet  réel  d'une 
conquête  de  la  civilisation  sur  la  bar- 
barie. 

Tel  était  l'ordre  d'idées  sociales 
auquel  l'Egypte  s'étaît  élevée  des  le 
dix-huitième  siècle  avant  l'ère  chré- 
tienne, et  il  nous  en  reste  d'admira- 
bles et  d'imposants  témoignages,  no- 
tamment dans  un  des  tombeaux  de 
Gournah,  territoire  de  la  vieille  Thèbes. 

Ce  tombeau  est  situé  à  mi-côte  de 
la  montagne ,  derrière  le  Rhamesséion, 
et,  comme  tous  les  tombeaux  de  la 
même  région,  il  est  creusé  dans  le 
roc.  Il  se  com'pose  d'une  grande  salle 
en  paralléloî:ramme ,  et  d"im  long  cor- 


208 


L'UNIVERS. 


ridor  ;  les  parois  des  deux  pièces  sont 
peintes  et  non  pas  sculptées  :  ces  pein- 
tures ont  dépéri ,  mais  il  reste  encore 
dans  la  première  salle  un  tableau  his- 
torique du  premier  ordre  ,  et  qui  suf- 
lirait  seul  pour  la  gloire  de  l'Egypte. 

Un  personnage  est  peint  en  grand 
à  l'une  des  extrémités  de  cette  première 
salle;  c'est  le  défunt,  dont  une  ins- 
cription ,  aujourd'hui  en  très-mauvais 
état ,  rappelait  le  nom ,  les  titres  et  les 
services  sous  le  règne  du  Pharaon 
Thouthmosis  III  ou  Mœris,  dont  le  nom 
se  lit  dans  cette  inscription,  et  se 
trouve  souvent  répété  dans  les  autres 
légendes  de  ce  tombeau.  Devant  le 
personnage,  une  grande  scène  histo- 
que  se  déroule  sur  cinq  registres  su- 
perposés ,  où  près  de  cent  personnes 
remplissent  des  rôles  divers. 

En  présence  du  défunt ,  sont  debout 
un  certain  nombre  de  scribes,  dont 
cinq  sont  occupés  à  enregister  les  faits 
représentés  dans  les  cinq  parties  prin- 
cipales d'un  vaste  tableau.  Dans  la 
première,  la  plus  élevée,  les  scribes 
enregistrent  deux  obélisques  en  gra- 
nit rose,  deux  corbeilles  d'anneaux 
d'or,  deux  corbeilles  et  deux  monceaux 
de  cornalines,  une  corbeille  de  grenats, 
une  corbeille  de  sacs  de  poudre  d'or; 
ces  objets  précieux  sont  exposés  devant 
les  scribes.  Viennent  ensuite  quinze 
individus,  de  race  nègre  et  de  race 
barabra ,  qui  ajoutent  à  ces  premières 
richesses  d'autres  corbeilles  de  cor- 
nalines ,  des  chapelets  de  corail  ou  de 
grains  de  cornaline  arrondis,  des  peaux 
lie  panthère ,  des  dents  d'éléphant ,  des 
pièces  de  bois  d'ébène  ;  qui  amènent 
vivants  des  cynocéphales,  une  antilope 
à  cornes  recourbées ,  et  une  panthère  ; 
qui  apportent  des  œufs  et  des  plumes 
d'autruche,  et  dans  une  couffe  soi- 
gneusement suspendue  par  des  cordes 
a  une  barre  de  bois  portée  par  deux 
hommes,  un  arbre  avec  ses  racines 
enveloppées  de  terre,  et  tout  garni 
de  ses  feuilles.  C'est  ici  l'introduction 
en  Egypte ,  sous  le  règne  de  Mœris , 
d'un  arbre  exotique,  inconnu  sans 
doute  jusque-là  sur  les  rives  du  Nil. 

Dans  la  seconde  partie  ou  second 
registre  de  ce  tJkbleau ,  les  scribes  en- 


registrent deux  corbeilles  remplies  de 
lingots  d'argent,  une  autre  remplie 
d'une  matière  bleu  de  ciel  (peut-être 
de  l'indigo) ,  une  corbeille  d'anneaux 
d'argent ,  et  une  série  de  vases  d'ar- 
gent ou  d'or,  émaillés  ou  en  émarl  pur, 
des  formes  les  plus  riches  et  les  plus 
variées  (  voyez  notre  pi.  61  ).  Vient 
ensuite  une  file  d'étrangers ,  au  nom- 
bre de  seize,  de  couleur  basanée, 
sans  barbe  et  à  longs  cheveux,  les 
reins  couverts  d'une  large  ceinture  de 
tissu  ,  ornée  de  dessins  très-variés , 
et  portant  des  brodequins  non  moins 
élégants  et  non  moins  diversifiés  ;  ils 
apportent  en  offrande  ou  en  tribut  des 
vases  riches  et  variés  comme  ceux  qui 
se  voient  auprès  des  scribes,  et  de 
plus  des  colliers  en  grains  de  couleur, 
et  une  dent  d'éléphant. 

Au  troisième  registre,  les  scribes 
inscrivent  de  nouveau  des  plumes 
d'autruche,  des  masses  d'ébène,  un 
cynocéphale  privé ,  des  corbeilles  d'an- 
neaux et  de  lingots  d'or,  de  sacs  de 
poudre  d'or,  des  dents  d'éléphant,  des 
peaux  de  panthère ,  et  une  corbeille  de 
globules  de  couleur  rouge  foncé  ;  treize 
étrangers ,  de  deux  races  différentes , 
mais  toutes  deux  de  l'Afrique,  des 
Nègres  et  des  Barabras ,  alternés ,  et 
couverts  pour  la  plupart  d'une  simple 
pagne,  qui  est  un  morceau  de  peau 
d'animal  avec  son  poil ,  apportent  à  la 
suite  les  uns  des  autres,  des  cor- 
beilles remplies  d'anneaux ,  de  lingots 
ou  de  poudre  de  métaux  précieux, 
de  plumes  et  d'œufs  d'autruche;  des 
massues  et  des  pièces  de  bois  d'ébène, 
des  dents  d'éléphant  et  des  peaux  de 
panthère  et  d'autres  animaux  :  ils 
amènent  des  singes  et  des  animaux 
de  tout  âçe  et  d  espèces  différentes; 
une  panthère ,  une  girafe  conduite  par 
des  hommes  qui  la  gouvernent  au 
moyen  de  deux  cordes  nouées  à  ses 
deux  pieds  antérieurs ,  et  un  jeune 
singe  grimpe  sur  le  long  cou  du  grand 
quadrupède.  Enfin  un  troupeau  de 
bœufs,  et  une  meute  de  chiens  de  chasse 
ayant  chacun  un  collier,  terminent  ce 
tableau. 

Au  quatrième  registre  est  une  série 
nouvelle.  On  voit  encore  devant  le» 


EGYPTE. 


209 


scribes,  un  grand  nombre  de  person- 
nages offrant  des  vases  en  métaux 
précieux  ;  ces  métaux  aussi  sous  di- 
verses formes,  et  de  plus,  des  masses 
de  cuivre  ajoutées  aux  lingots  d'or  et 
d'argent:  mais  c'est  une  race  nouvelle 
d'hommes,  qui  n'est  plus  des  climats 
de  l'Afrique;  elle  est  blanche,  vétuc  de 
longues  robes  blanches,  dont  les  bords 
sont  ornés  d'un  liséré  de  couleur,  et  les 
manches  étroites  ;  un  tarbouch  ou  bon- 
net blanc  retient  étroitement  leurs 
cheveux,  et  leur  barbe  est  longue  et 
pointue.  Ils  apportent  aussi  devant 
les  scribes,  entre  autres  productions, 
des  dents  d'éléphant,  des  arcs,  des 
carquois,  des  flèches,  des  massues,  et 
des  bottes  de  joncs  de  longueurs  dilfé- 
rentes.  Ils  mènent  avec  eux  un  char 
de  guerre  richement  orné,  des  che- 
vaux de  belle  race;  enfin,  un  ours  et 
un  éléphant. 

La  cinquième  scène  est  entièrement 
occupée  par  une  file  de  personnages 
étrangers,  conduits  isolément  ou  en 
groupes  par  des  soldats  égyptiens,  et 
l'on  doit  y  reconnaître  des  prisonniers 
de  diverses  nations ,  comme  l'indiquent 
la  diversité  de  la  couleur  des  individus, 
qui  sont  basanés  ou  blancs,  et  la  di- 
versité des  costumes.  Après  ces  grou- 
Ees  de  soldats  on  voit  plusieurs  femmes 
asanées,  emmenées  avec  leurs  petits 
enfants  qu'elles  portent  sur  leur  dos, 
assis  dans  une  couffe  attachée  à  leurs 
épaules  et  à  leur  tête,  ou  qu'elles  con- 
duisent par  la  main.  Des  jeunes  filles 
de  la  même  couleur  marchent  après  les 
femmes;  viennent  ensuite  deux  grou- 
pes d'hommes  de  race  blanche,  cou- 
verts d'une  longue  tunique  blanche,  et 
après  eux  des  enfants  encore  conduits 
ou  portés  par  des  femmes  vêtues  d'am- 
ples tuniques  à  longues  manches  et  à 
triple  rang  de  falbala  (voy .  pi.  6 1  et  62) . 
Deux  scènes  agricoles  occupaient 
dans  la  même  salle  la  partie  de  la  paroi 
correspondante,  a  celle  qui  porte  le 
riche  tableau  dont  nous  venons  de  re- 
tracer une  esquisse.  Tout  ce  qui  s'y 
voit  nous  révèle  donc  une  étude  très- 
variée  des  productions  de  la  nature,  et 
un  avancement  remarquable  dans  celles 
de  l'industrie  de  Ihomme,  qui  était 
U'  Livraison.  (Egypte.) 


déjà  capable  de  satisfaire,  par  la  pra- 
tique perfectionnée  de  tous  les  arts ,  a 
toutes  les  exigences  d'unecivilisation  et 
d'une  condition  sociale  très-analogues 
à  celles  de  nos  temps  modernes;  affec- 
tant le  même  goût  pour  les  mêmes 
jouissances,  et  les  satisfaisant  par  des 
moyens  semblables,  les  métaux  pré- 
cieux, les  animaux  rares  ou  utiles,  h 
pompe  des  cérémonies  publiques,  les 
plaisirs  nobles  par  leurs  moyens  et  par 
leur  objet,  et  par  l'effet  de  cette  con- 
viction plus  noble  encore,  qui  élève  les 
prodiges  des  arts,  dans  l'estime  géné- 
rale, au-dessus  de  toutes  les  produc- 
tions de  la  nature. 

Telle  était  l'Egypte  au  XVIir  siècle 
avant  l'ère  chrétienne.  Des  rapports  si 
singuliers  avec  notre  Europe,  et  dans 
ce  qui  dépend  le  plus  de  la  volonté  et 
des  inclinations  naturelles  de  l'homme, 
sont  un  fait  historique  d'une  haute  va- 
leur. Pendant  trente-six  siècles, sur  les 
bords  du  Nil,  de  l'Ilissus,  du  Tibre  et 
de  la  Seine,  qui  se  sont  réciproque- 
ment étrangers,  les  lois  générales,  les 
principes  des  mœurs,  comme  les  be- 
soins du  luxe,  qu'engendre  une  civi- 
lisation perfectionnée,  se  sont  manifes- 
tés par  des  signes  semblables.  Serait-ce 
donc  là  l'inévitable  destinée  d'une  por- 
tion de  l'espèce  humaine  et  les  bornes 
de  sa  perfectibilité  intellectuelle.? 

Pour  résumer,  à  l'égard  de  l'Egypte , 
en  un  tableau  succinct,  éloquent  et 
fidèle,  rénumération  déjà  détaillée  des 
causes  de  tant  de  durables  prospérités, 
qu'il  nous  soit  permis  d'emprunter  les 
paroles  remarquables  de  l'un  des  hom- 
mes éminents  dans  la  science,  qui  étu- 
dièrent le  plus  l'Egypte,  de  l'illustre 
Fourier,  qui  a  retracé  en  ces  termes 
l'état  géneral-et  les  épogues  principales 
de  la  civilisation  égyptienne  :      , 

«  La  haute  antiquité  des  arts  à  Thè- 
bes  et  à  Memphis,  dit-il,  est  attestée 
par  le  livre  des  Hébreux.  Ces  peuples 
arabes,  dont  les  ancêtres  avaient  fait 
un  long  séjour  en  Egypte,  conservèrent 
aussi  avec  beaucoup  de  soin  l'histoire 
de  leur  origine,  et  nous  avons  aujour- 
d'hui plusieurs  copies  de  leurs  annales 
sacrées  qui  étaient  déposées  dans  Jcs 
temples.  La  seule  diversité  des  textes 
14 


210 


L'UNIVERS. 


suffirait  pour  rendre  incertaine  la  chro- 
nologie des  temps  qui  précédèrent  les 
voyages  des  Hébreux  en  Egypte  ;  mais 
les  époques  subséquentes  sont  mieux 
connues ,  et  il  n'y  a  aucun  doute  que 
l'on  ne  puisse  déduire  de  leurs  annales 
une  partie  importante  de  l'histoire  de 
l'Egypte.  Par  exemple,  elles  nous  font 
connaître  quel  était  l'état  de  la  société 
civile  et  des  arts,  lorsque  les  premiers 
Hébreux  arrivèrent  à  Memphis ,  et  sur- 
tout lorsqu'ils  entreprirent  de  s'établir 
en  Palestine.;  elles  nous  apprennent 
que,  plus  de  vingt  siècles  avant  l'ère 
chrétienne,  l'Egypte  était  soumise  à 
un  gouvernement  fixe  gui  subsistait 
depuis  longtemps ,  et  était  fondé  sur  le 
respect  des  mœurs  et  sur  les  principes 
d'une  monarchie  régulière.  Il  est  évi- 
dent que  les  Hébreux  sortant  de  ce 
pays  aurent  conserver  plusieurs  des 
arts  qui  étaient  d'un  usage  général. 
Quoique  leur  condition  les  séparât  et 
leur  donnât  des  mœurs  fort  différentes , 
«n  grand  nombre  d'entre  eux  partici- 
paient aux  connaissances  communes; 
c'est  ce  que  l'on  voit  clairement  dans 
rénumération  des  arts  et  des  préceptes 
qu'exigèrent  la  construction  du  taber- 
nacle et  l'établissement  de  la  loi  hé- 
braïque. Il  est  très-important  de  com- 
parer, sous  ce  point  de  vue,  les  arts 
que  les  Juifs  connaissaient  alors,  avec 
ceux  dont  il  subsiste  encore  tant  de 
vestiges  sur  les  bords  du  Nil.  On  re- 
trouve en  effet  dans  les  descriptions  de 
l'Exode  les  éléments  de  l'architecture 
égyptienne,  l'ordonnance  du  plan,  les 
proportions  numériques  des  parties, 
remploi  des  colonnes  avec  leurs  bases 
et  leurs  chapiteaux,  et  les  principes  de 
la  décoration  des  édifices.  On  y  remar- 
que aussi  l'usage  de  divers  métaux, 
rart  des  tissus  et  des  broderies  en  or, 
celui  de  teindre  les  peaux  et  les  étoffes 
de  couleurs  vives  et  variées;  enfin, 
J'ert  de  polir  et  de  graver  les  pierres 
précieuses,  art  qui  en  suppose  plu- 
sieurs autres,  et  qui  était  perfectionné 
en  Ég]?pte  et  en  Asie  longtemps  avant 
que  liécrops  eût  paru  dans  l'Attique. 
«  Les  mêmes  conséquences  sont  con- 
firmées par  l'étude  des  monuments; 
elle  nous  montre  que  les  arts  dont  on 


vient  de  parler  florissai.ent  dans  la  pre- 
mière capitale  de  l'Egypte;  on  les 
trouve  sur  toutes  les  parties  des  tem- 
ples, dans  les  habitations  des  rois, 
dans  leurs  sépultures  et  dans  celles  des 
particuliers.  Il  est  manifeste  que  la 
nation  possédait  alors  des  connaissan- 
ces fort  étendues ,  et  qu'elle  s'appliquait 
depuis  plusieurs  siècles  aux  grands  ou- 
vrages d'architecture  et  de  sculpture. 
Ainsi  l'époque  intermédiaire  que  nous 
avons  déduite  des  monuments  astro- 
nomiques (2500  ans  avant  J.  C.)  s'ac- 
corde avec  les  antiquités  de  Thèbes  et 
les  annales  des  Hébreux. 

«  Non-seulement  elle  est  une  consé- 
quence nécessaire  de  la  perfection  des 
arts  physiques ,  mais  elle  résulte  aussi 
de  l'état  général  de  la  civilisation,  et 
des  progrès  que  les  Égyptiens  avaient 
faits  dans  la  science  du  gouvernement; 
enfin,  elle  dérive  des  chroniques  égyp- 
tiennes, de  l'opinion  de  la  Grèce  et  de 
tout  le  corps  de  l'histoire  des  anciens 
peuples.  Les  Égyptiens  possédaient  les 
principes  des  lois  et  des  mœurs,  les 
éléments  des  sciences  et  ceux  de  tous 
les  arts,  c'est-à-dire  tout  ce  gue  les 
connaissances  humaines  ont  ae  plus 
important  et  de  plus  difficile  à  décou- 
vrir. Les  notions  fondamentales,  fruit 
du  temps  et  du  génie,  peuvent  être  mal 
appréciées  depuis  qu'un  long  usage  les 
a  rendues  familières  :  la  plupart  des 
hommes  réservent  leur  admiration 
pour  les  découvertes  récentes. 

«  En  général ,  tous  les  ouvrages  de 
l'Egypte  ont  un  caractère  commun;  ils 
annoncent  le  même  principe  et  le  même 
génie.  Les  bas-reliefs  dont  les  surfaces 
des  édifices  sont  couvertes  représen- 
tent des  offrandes  et  des  cérémonies 
graves  et  pompeuses,  où  les  magistrats 
et  le  peuple  qui  les  suit  font  hommage 
aux  aieux  des  fruits  de  la  terre  et  des 
productions  dues  au  travail  de  l'homme, 
a  son  industrie,  aux  beaux-arts  et  au 
commerce.  Les  sculptures  rappellent 
les  combats,  les  sièges  et  les  victoires; 
elles  font  connaître  l'espèce  des  armes , 
les  chars  et  les  instruments  de  guerre: 
elles  montrent  la  puissance  du  monar- 
que, l'infortune  des  captifs,  les  mar- 
ches triomphales  et  les  honneurs  su- 


préines  réservés  aux  vençeurs  de  la 
patrie.  Les  scènes  innombrables  que 
l'on  y  observe  se  rapportent  aux  usages 
nubiles,  aux  sciences,  aux  coutumes 
funéraires,  aux  jugements  prononcés 
pr  les  hommes  ou  par  les  dieux  ;  enlin , 
a  tous  les  arts  physiques  et  à  tous  les 
éléments  qui  constituaient  alors  la  so- 
ciété. 

«  On  voit  aussi  combien  il  est  im- 
portant d'acquérir  une  connaissance 
exacte  de  l'époque  où  quelques-uns  de 
ces  grands  édifices  ont  été  construits  ; 
rien  ne  pourrait  contribuer  davantage 
à  rendre  la  description  des  monuments 
plus  intéressante  et  plus  utile  :  ils  for- 
ment en  quelque  sorte  une  scène  im- 
mense que  l'on  doit  réunir  à  tous  les 
témoignages  de  l'histoire.  Cette  com- 
paraison résout,  sans  aucun  doute, 
plusieurs  questions  qui  s'étaient  éle- 
vées sur  l'origine  de  nos  connaissances  ; 
appliquée  à  l'histoire  civile  de  l'É- 
«rypte,  elle  fournit  des  résultats  incon- 
testables et  sert  à  distinguer  les  faits 
les  plus  anciens  de  ceux  qui  appartien- 
nent aux  derniers  âges  de  la  monar- 
chie. 

«  C'est  d'après  ces  principes  que 
nous  avons  entrepris  de  représenter 
fidèlement,  mais  dans  un  tableau  peu 
étendu,  l'ancien  état  de  l'Éeypte,  les 
traits  les  plus  remarquables  de  ses  ins- 
titutions, et  les  principes  fondamen- 
taux de  ses  mœurs ,  de  son  gouverne- 
ment, de  sa  religion  et  de  ses  arts. 

«  L'étude  de  l'Egypte  doit  agrandir 
le  champ  de  l'histoire,  elle  reporte  la 

Pensée  sur  l'antique  civilisation  de 
Asie,  qui  a  précédé  les  temps  fabu- 
leux de  la  Grèce,  et  nous  présente  la 
société  politique  sous  des  formes  qui 
diffèrent  à  plusieurs  égards  de  celles 
que  les  nations  modernes  ont  adoptées. 
Aucun  objet  n'est  plus  digne  de  notre 
attention  que  cette  ancienne  philoso- 
phie des  Égyptiens  ;  car  ce  peuple ,  dont 
l'Europe  a' reçu  la  plupart  de  ses  insti- 
tutions, possédait  les  connaissances 
morales  qui  servent  de  fondement  à 
une  police  sage  et  régulière^  il  exerçait 
son  industrie  sur  toutes  les  substances 
naturelles-,  il  a  inventé,  perfectionné 
et  conservé  tous  les  arts  physiques  ;  il 


EGYPTE.  211 

a  rendu  son  territoire  plus  salubre, 
plus  fécond  et  même  plus  étendu,  et 
en  a  développé  les  avantages  avec  un 
art  admirable.  L'Egypte  a  donné  à  son 
architecture  un  caractère  sublime,  et 
enseigné  aux  Grecs  les  procédés  sans 
lesquels  la  sculpture  et  la  peinture 
n'auraient  pu  faire  aucun  progrès  ;  elle 
consacrait  à  ses  dieux  la  poésie  et  la 
musique,  et  toutes  les  nations  lui  doi- 
vent ,  selon  le  témoignage  de  Platon , 
l'écriture  alphabétique  et  les  vérités 
fondamentales  de  la  géométrie  et  de 
l'astronomie.  » 

Sur  nos  planches  sont  figurés,  en 
signes  non  équivoques,  quelques-uns 
des  traits  les  plus  saillants  de  ce  irért- 
dique  tableau  ;  et  l'on  devra  principa- 
lement consulter,  en  ce  qui  regarde 
l'architecture,  pour  les  façades  des 
temples,  \espl.  5,  I4,  41  et  .^2;  pour 
les  intérieurs ,  les  p/.  6,  17,  27,  42  et 
56;  les  plans,  les  pi.  7  et  60;  les  dé- 
tails, la/?/.  9;  les  palais,  les  pi.  23  et 
55;  les  maisons  et  jardins,  les  p/.  53 
et  54;  l'agriculture,  les  pi.  31  et  38; 
la  pêche  et  la  chasse,  les  pi.  37,  43  et 
58;  l'économie  domestique  et  le  com- 
merce, les  pi.  38  et  44;  costumes, 
musique  et  amusements,  les  pi.  24, 
25 ,  32  et  59  ;  les  meubles  utiles  et 
d'ornement,  les  pi.  23,  44  et  57;  arts 
et  métiers,  les  pi.  32,47,  45  et  46;  li- 
tières ,  voitures  et  palanauins ,  pi.  63  ; 
caricatures  politiques,  fa  pi.  34;  ar- 
mes ,  la  pi.  51  ;  combats  sur  terre  et 
sur  mer,  \eapl.  16,  49  et  50;  pon^pes 
triomphales,  les p/.  13  et  26. 

On  trouvera  dans  une  des  sections 
suivantes  les  notions  relatives  au  ca- 
lendrier, à  la  monnaie,  aux  poids  et 
aux  mesures,  autres  institutions  du 
premier  ordre  dans  l'état  politique 
d'une  nation  civilisée  et  qui  ne  man- 
quèrent point  à  l'Egypte. 

La  parole  et  l'écriture  furent  pour 
elle  les  principaux  agents  de  son  qév^ 
loppement  ;  nous  ne  pouvons  omettre 
ici  quelques  notions  préei»eç,  quoique 
abrégées,  sur  la  lanfue  et  ^ur  Yéâi' 
ture  des  anciens  Égyptieqs. 

S  XVll.  LANGUE  ET  ÉCRITOIB. 

L'origine  de  la  langue  égypticDMi 
14. 


:ia 


L'UNIVERS. 


est  inconnue;  on  la  trouve  employée 
sous  des  formes  régulières  dans  les 
plus  anciens  monuments  de  l'Egypte  et 
de  la  Nubie,  et  si  elle  est  descendue, 
avec  la  population,  des  régions  supé- 
rieures du  Nil ,  ce  serait  dans  ces  ré- 
gions antiques  qu'il  faudrait  en  chercher 
le  berceau.  La  science  a  fait  de  vains 
efforts  pour  le  découvrir,  et  l'on  igno- 
rera peut-être  toujours  les  origines  de 
la  langue  égyptienne.  On  ne  saurait 
même  s'éclairer  avec  quelque  certi- 
tude par  des  analogies  évidentes  entre 
les  formes  et  les  mots  de  cet  idiome 
et  ceux  de  toute  autre  langue  de  l'Asie 
ou  de  l'Afrique;  au  milieu  d'elles  la 
langue  égyptienne  est  seule  et  comme 
isolée,  sans  origine  et  sans  descen- 
dance, mais  montrant  sur  d'immenses 
monuments  la  haute  antiquité  de  son 
existence  dans  la  longue  vallée  du  Nil. 
Elle  y  fut  en  usage  pendant  toute  la 
durée  de  l'empire  égyptien,  et  malgré 
les  invasions  successives  et  violentes 
des  Perses,  des  Grecs  et  des  Romains; 
et  nous  ne  mentionnons  pas  les  inva- 
sions des  Éthiopiens,  parce  que  les 
monuments    élevés   par    les    princes 
éthiopiens  et  en  Egypte  et  en  Ethiopie, 
indiquent,  par  les  inscriptions  dont  ils 
sont  couverts,  que  la  langue  égyp- 
tienne ,    comme   les    autres    institu- 
tions de  l'Egypte,  fut  commune  aux 
deux  contrées.  Les  monuments  écrits 
subsistant   depuis  Naga   et  le   mont 
Barcal,  à  deux  cents  lieues  au  midi 
des  frontières  de  l'Egypte,  jusqu'aux 
ruines  d'Alexandrie,  s'expliquent  par 
cette  même  langue,  et  tous  ceux  qui 
l'ont  étudiée  à  fond  se  sont  réunis  dans 
•cette  opinion ,  qu'elle  est  une  langue 
mère  qui  n'a  de  rapports  avec  aucune 
autre.  Les  anciennes  relations  des  As- 
syriens, des  Hébreux  et  Arabes  avec 
1  Egypte  expliquentsuffisamment  pour- 
quoi quelques  mots  des  langues  de  ces 
peuples  se  trouvent  dans  l'égyptien, 
et  réciproquement  pourquoi  des  mots 
âe  la  langue  égyptienne  se  sont  intro- 
duits dans  l'idiome  de  ces  mêmes  peu- 
ples. Il  est  à  remarquer  seulement, 
en  ceci,  que  le  peuple  le  plqs  civilisé  a 
dû  exercer  la  plus  grande  inlluence, 
et  qu'en  conséquence  les  naots  (|ui  se 


trouvent  à  la  fois  dans  l'égyptitn  et 
dans  l'hébreu,  on  peut  même  dire  dans 
le  syriaque ,  le  chaldéen  et  le  sama- 
ritain ,  dialectes  de  la  riche  famille 
arabe,  furent  vraisemblablement  in- 
troduits dans  l'hébreu  par  l'effet  des 
rapports  des  Israélites  avec  l'Egyp- 
te ,  et  des  institutions  de  Moïse , 
élève  des  sciences  égyptiennes.  Il  en 
fut  de  même  à  l'égard  des  autres  na- 
tions qui  fréquentèrent  l'Egypte  à  des 
époques  diverses,  antérieurement  à 
l'ère  chrétienne  :  aussi  les  écrivains  de 
l'antiquité  grecque  ont-ils  mentionné 
dans  leurs  ouvrages  un  certain  nom- 
bre de  mots  de  la  langue  égyptienne, 
dont  l'acception  par  eux  indiquée  se 
trouve  en  général  exacte. 

Il  vient  d'être  dit  que  des  inscrip- 
tions de  toutes  les  époques  de  la  mo- 
narchie égyptienne,  soit  pharaonique, 
éthiopienne  ou  persane ,  soit  grecque 
ou  romaine ,  prouvent ,  sans  nul  doute , 
le  constant  usage  du  même  idiome 
national  en  Egypte.  Dans  une  foule  de 
contrats  réglant  les  affaires  civiles 
entre  particuliers,  ou  d'écrits  assez 
variés  par  leur  sujet,  et  dont  les  uns 
remontent  au  delà  du  temps  de  Moïse, 
et  dont  les  autres  sont  contemporains 
des  empereurs  romains,  le  même 
idiome  est  employé.  Devant  les  tribu- 
naux, aux  temps  de  la  domination 
grecque,  le  contrat  écrit  en  langue 
égyptienne  avait  seul  de  l'autorité  en 
j  iistice,  et  l'expéd  ition  de  ce  contrat  tra- 
duit en  grec  ne  suffisait  pas  pour  sou- 
tenir un  droit.  Du  temps  même  des 
Romains,  les  prières  dévotes  enfer- 
mées dans  les  cercueils  avec  les  momies 
étaient  écrites  aussi  en  langue  égyp- 
tienne ;  et  tous  ces  faits  sont  démontres 
par  les  manuscrits  sur  papyrus  con- 
servés dans  nos  musées.  Les  écrivains 
anciens  joignent  leur  témoignage  à 
celui  des  monuments;  Plutargue  rap- 
porte que  Cléopâtre,  la  dernière  reine 
d'Egypte,  répondait  sans  interprète 
aux  étrangers ,  tandis  que  quelques-uns 
des  rois  ses  prédécesseurs  s'étaient  rais 
tiès-peu  en  peine  de  savoir  la. langue 
égyptienne.  Origène  parle  deux  fois  de 
cette  langue  comme  d'un  idiothe  vi- 
vant de  son  temps.  Les  soldats  romains 


EGYPTE. 


213 


élevèrent  à  l'empereur  Gordien  III, 
sur  les  frontières  de  la  Perse,  un  tom- 
beau sur  lequel  ils  gravèrent  une  ins- 
cription en  langue  égyptienne  et  en 
Ïuatre  autres  idiomes ,  "afin  que  le  sujet 
e  cette  inscription  pût  être  connu  par 
tous  les  étrangers.  On  rapporte  au  se- 
cond siècle  de  l'ère  chrétienne  un  ou- 
vrage égyptien  qui  contient  la  philo- 
sophie des  Gnostiques.  C'est  au  cin- 
quième siècle  qu'on  fixe  l'époque  de  la 
traduction  en  langue  égyptienne  des 
livres  de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Tes- 
tament. 

Saint  Jérôme  a  fait  plusieurs  fois 
mention  de  la  langue  égyptienne  dans 
ses  écrits  ;  il  rapporte  que  saint  Paul , 
ermite,  était  également  instruit  dans 
les  langues  grecque  et  égyptienne;  que 
saint  Antoine  ne  parlait  que  l'égyptien  ; 
que  le  prêtre  Chronius  et  le  moine 
Isaac  servirent  quelquefois  d'interprè- 
tes à  ce  saint,  et  qu'il  avait  écrit  en  égyp- 
tien plusieurs  lettres  adressées  à  des 
monastères  de  la  Haute-Egypte,  où 
l'on  dit  qu'elles  furent  longtemps  con- 
servées ,  et  un  savant  moderne  a  publié 
deux  fragments  de  ces  mêmes  lettres. 
Des  faits  non  moins  concluants  que 
ceux-ci ,  en  faveur  de  l'existence  de  la 
langue  égyptienne,  se  produisent  de 
siècle  en  siècle  dans  les  écrits  de  l'E- 
gypte chrétienne;  et,jusqu'à  l'invasion 
des  musulmans  en  Egypte,  il  fut  d'un 
usage  général,  soit  de"  réciter  simulta- 
nément les  litanies  et  autres  prières 
dans  les  deux  langues  grecaue  et  égyp- 
tienne, soit,  dans  la  céléuration  des 
offices,  de  lire  en  grec  les  leçons  de 
l'Écriture  et  de  les  expliquer  aux  fidèles 
en  langue  égyptienne.  Il  existe  un  grand 
nombre  de  manuscrits  ascétiques  ou 
théologiques  en  cette  même  langue;  la 
plupart  ont  été  publiés.  Tous  les  livres 
théologiques  aujourd'hui  en  usage  par- 
mi les  chrétiens  égyptiens  sont  écrits 
dans  les  deux  idiomes  égyptien  et 
arabe.  L'église  chrétienne  d'Egypte 
nous  a  conservé  cette  langue  jusqu  au 
milieu  du  XVII*  siècle;  et  le  P.  Vans- 
leb,  voyageant  à  cette  époque  dans  le 
Levant,  par  l'ordre  de  Louis  XIV,  a 
vu  le  prêtre  chrétien  qui  ,1e  dernier  de 
tous ,  a  eu  quelque  usage  de  la  langue 


égyptienne.  Bien  peu  d'idionies  ont  fni 
comme  elle  une  durée  constante  cia 
quatre  mille  ans  au  moins. 

Il  résulte  naturellement  de  ce  qui 
vient  d'être  dit,  que  nous  considérons 
la  langue  vulgairement  nommée  copl» 
comme  identique  avec  la  langue  égyp- 
tienne. Nul  doute,  en  effet,  ne  pou- 
vait en  ce  point  s'élever  dans  l'esprit 
des  hommes  sensés  après  les  preuves 
évidentes  qu'ont  réunies ,  en  faveur  ds 
cette  identité,  l'abbé  Renaudot>  Ja- 
blonski ,  l'abbé  Barthélémy,  et ,  de  nos 
jours,  MM.  S.  de  Sacy  et  Et.  Quatre- 
mère.  Une  masse  nouvelle  de  témoi- 
gnages semblables  résulte  des  travaux 
de  Ôiampollion  le  jeune  sur  les  monu- 
ments existants  de  l'ancienne  Egypte, 
et  du  très-grand  nombre  d'exemples 
employés  dans  sa  Grammaire  égyp- 
tienne. Les  textes  antiques  en  ca- 
pactères  hiéroglyphiques  y  étant  trans- 
crits signe  par  signe  ,.  d'après  son 
alphabet ,  en  caractères  coptes ,  ils  pro- 
duisent une  foule  de  mots  et  de  phrases 
régulières  de  la  langue  copte  qui ,  se 
trouvant  ainsi  exister  sur  les  plus  an- 
ciens monuments  de  l'Egypte,  ne  peut 
être  que  la  langue  égyptienne  elle- 
même  ;  et  non-seulement  les  mots  et  les 
phrases  prouvent  avec  toute  évidence 
cette  identité  et  cette  unité  de  deux 
idiomes  qui  n'ont  de  différent  que  le 
nom ,  mais  elles  ressortent  surtout  des 
éléments  mêmes  du  langage,  de  ses 
plus  intimes  parties  constituantes,  des 
articles,  des  pronoms,  des  préposi- 
tions ,  etc. ,  qm  sont  écrits  dans  la  lan- 
gue copte  en  signes  de  l'alphabet  grec, 
comme  ils  sont  écrits,  de  toute  anti- 
quité ,  en  signes  sacrés  dans  la  langue 
égyptienne  des  monuments.  Il  serait 
superDu  de  chercher  sur  ce  point  de 
plus  manifestes  ténnoignages.  La  lan-^ 
gue  copte  est  donc  la  langue  égyp- 
tienne; c'est  toujours  le  même  idiome  à 
toutes  les  époques  de  son  existence. 
Mais  cette  existence  se  divise  en  deux 
périodes  inégales,  pendant  lesquelles 
ou  usa  successivement  de  deux  écritu- 
res différentes  pour  écrire  cette  même 
langue  :  d'abord  des  signes  antiques  et 
primitifs  nommés  hiéroglyphes^  et 
ensuite  des  signes  mêmes  de  I'alp.hal>e\ 


214 


L'UNIVERS. 


grec ,  augmenté  de  quelques  signes  de 
Pancien  alphabet  populaire  égyptien; 
de  sorte  que  la  langue  copte  n  est  plus 
autre  chose  que  la  langue  égyptienne 
même,  écrite  avec  les  signes  grecs  au 
lieu  de  l'être  avec  les  signes  hiéro- 
glyphiques. La  langue  allemande , 
écrite  avec  les  caractères  gothiques 
ou  avec  les  caractères  romains ,  n'en 
est  pas  moins  toujours  la  langue  alle- 
mande. 

La  constitution  grammaticale  de  la 
lanjgue  égyptienne  était  propre  à  la 
préserver  de  la  corruption  et  de  la  dé- 
cadence; mais  elle  ne  pouvait  prévenir 
absolument  l'introduction,  dans  l'i- 
diome écrit  et  parlé ,  des  mots  tirés  de 
la  langue  des  peuples  étrangers  fré- 

auentes  par  les  Égyptiens;  et  c'est  un 
es  caractères  de  la  langue  égyptienne 
a  sa  seconde  période,  que  d'accepter 
des  mots  exotiques  composés  de  toutes 
pièces ,  radical ,  préposition  et  dési- 
nence, et  de  les  employer  sans  les  sou- 
mettre à  ses  propres  règles.  Les  mots 
grecs  surtout  s'y  introduisirent  sous 
l'influence  de  l'autorité  grecque;  les 
termes  de  l'administration  nouvelle 
furent  acceptés  avec  le  pouvoir  qu'ils 
désignaient;  les  noms  des  mois  macé- 
doniens furent  employés  dans  les  dates 
de  quelques  dédicaces  de  temples  éle- 
vés durant  le  règne  desPtolémées.  Un 
mot  grec  est  écrit  en  caractères  égyp- 
tiens dans  la  partie  intermédiaire  du 
monument  de  Rosette.  Avec  la  religion 
chrétienne  se  répandirent  une  foule 
d'idées  nouvelles,  pour  lesquelles  il 
fallut  des  mots  nouveaux ,  et  ce  fut  la 
langue  des  prédicateurs  de  la  foi  chré- 
tienne qui  dut  les  fournir.  Ces  mêmes 
mots  et  une  foule  d'autres  s'introdui- 
sirent dans  les  traductions  égyptien- 
nes dès  nouveaux  livres  religieux  qui 
étaient  écrits  en  grec,  soit  parce  que 
lâ  langue  égyptienne  n'avait  pas  de 
mot  pour  exprimer  une  idée  sembla- 
ble, soit  parce  que  le  traducteur  n'en- 
tendant pas  complètement  le  mot  grec, 
ou  rie  voulant  pas  prendre  le  temps  d'en 
chercher  l'expression  absolue,  trans- 
crivait ce  mot  grec  dâriS  sa  version 
égyptienne.  Il  arriva  donc  à  la  langue 
éiâi**'*""^  de  subir  une  double  in- 


fluence grecque,  d'abord  lorsqu'elle 
adopta  par  nécessité  un  grand  nombre 
de  locutions  grecques ,  et  ensuite  lors- 
que les  signes  de  l'alphabet  grec  furent 
substitués  à  ses  signes  hiéroglyphiques. 
Ce  sont  ces  deux  mfluences  réunies  qui 
peuvent  servir  à  constater  l'état  pré- 
sent de  la  langue  copte,  qui  n'en  sera 
pas  moins  la  langue  égyptienne,  écrite 
avec  les  lettres  de  l'alphabet  grec  et 
ayant  adopté  un  certain  nombre  de 
mots  de  la  langue  grecque ,  sans  pres- 
que perdre,  d'aucun  de  ces  mots  grecs, 
les  équivalents  égyptiens  ;  de  sorte  que , 
en  définitive  ,  les  dénominations  de 
langue  égyptienne  et  de  langue  copte 
n'indiquent  que  deux  époques,  l'une 
primitive  et  l'autre  secondaire,  d'un 
seul  et  même  idiome. 

La  haute  antiquité  de  son  origine  et 
de  son  usage  sur  des  monuments  pu- 
blics excite  la  plus  vive  curiosité,  et 
l'esprit  doit  se  complaire  à  rechercher 
et  a  reconnaître  le  procédé  employé 
par  le  génie  humain,  dans  ces  temps 
considérés  comme  primitifs,  pour  la 
formation  du  langage,  et  comment  la 
pensée  sut  se  produire  oralement  par 
des  signes  systématiquement  ordonnés  ; 
comment  enfin  se  manifestèrent  ces 
deux  créations  jusque-là  inouïes,  cette 
première  logique  de  la  langue,  cette 
première  grammaire  de  la  pensée,  su- 
blimes révélations  de  l'intelligence  hu- 
maine dans  sa  toute-puissance. 

Exposons  sommairement  les  faits 
généraux  de  la  constitution  de  la  langue 
égyptienne,  telle  qu'elle  est  connue 
dans  la  primitive  antiquité. 

La  langue  égyptienne  est  monosyl- 
labique dans  ses  mots  primitifs:  Ce 
principe  ne  souffre  absolument  aucune 
exception  ;  et  l'on  peut  dire  avec  certi- 
tude que  tout  mot  de  plus  d'une  syl- 
labe est  un  mot  dérivé  ou  bien  un  mot 
coniposé. 

De  ces  mots  primitifs  ou  racines 
se  forment,  par  dérivation  ou  par 
composition j  une  foule  de  mots  em- 
ployés pour  présenter,  sous  divers  as- 
pects qui  les  modifient,  l'idée  dont  le 
primitif  est ,  par  convention ,  le  signe 
représentatif. 

Les  dérivés  naissent  de  la  racinp 


EGYPTE. 


21& 


(Taprèç  des  règles  uniformes  et  cons- 
tantes. 

Ces  règles  sont  fixes  et  limitées; 
chacune  d  elles  apporte  une  modifica- 
tion différente  à  l'idée  que  représente 
la  racine;  et  chaque  racine  subit  un 
nombre  plus  ou  moins  grand  de  ces 
modifications,  selon  que  l'idée  dont 
elle  est  le  signe  peut  s'y  prêter  plus 
ou  moins. 

Des  mots  formés  de  la  racine  par 
dérivation  deviennent  eux-mêmes  pri- 
mitifs, relativement  à  d'autres  mots 
auxquels  ils  donnent  naissance  d'après 
les  mêmes  principes;  on  peut  les  ap- 
peler racines  secondaires. 

L'union  de  deux  ou  de  plusieurs  ra- 
cines primitives  ou  secondaires  forme 
les  mots  composés. 

Les  mots  composés  se  partagent  en 
deux  classes  distinctes  :  1°  ceux  qui 
sont  formés  par  la  combinaison  de 
deux  racines  primitives  ou  secondaires 
indifféremment;  2°  ceux  qui  résultent 
de  la  réunion  d'une  racine  quelconque 
à  un  certain  nombre  d'autres  racines 
qui  entrent  constamment  dans  la  for- 
mation des  mots  composés,  en  modi- 
fiant d'une  manière  uniforme  les  idées 
exprimées  par  les  racines  avec  les- 
quelles on  les  combine. 

Des  mots  composés,  des  deux  classes, 
peuvent  être  considérés  comme  primi- 
tifs par  rapport  à  plusieurs  autres  mots 
qui  en  dérivent,  d'après  les  principes 
communs  aux  racines  primitives  et  se- 
condaires. On  peut  considérer  tous  ces 
mots  composés  comme  des  racines 
composées. 

Les  dérivés  des  racines  primitives, 
secondaires  et  composées,  forment  des 
mots  composés  en  se  combinant  entre 
eux  indifféremment. 

Ces  principes  généraux  sont  puisés 
dans  la  nature  même  de  la  langue 
égyptienne.  Ils  donnent  une  idée  claire 
et  précise  de  la  marche  qu'on  a  suivie 
dans  la  conibinaison  des  éléments  qui 
la  composent. 

Le  sens  d'un  mot-racine  monosyl- 
labique employé  d'après  ces  principes , 
et  modifié  dans  ses  expressions  autant 
que  le  permet  l'idée  dont  il  est  le  signe , 
peut  subir  quarante-deux  transforma- 


tions exprimant  autant  de  modiika- 
tions  régulières  de  cette  idée-racine. 

Le  sens  de  chaque  monosyllabe  ou 
mot  primitif  est  en  effet  diangé  par 
l'addition  d'autres  monosyllabes,  si- 
gnes constants  des  genres,  des  nom- 
bres ,  des  personnes ,  des  modes  et  des 
temps.  Ces  marques  distinctives ,  qui 
font  successivement  passer  le  radical  à 
l'état  de  nom  commun,  de  nom  abs- 
trait, de  nom  d'action,  d'adjectif  pri- 
vatif,  d'adjectif  intensitif,  de  participe , 
de  verbe  actif,  négatif  et  transitif,  se 
placent  toujours  en  augmentant,  et  les 
modifications  grammaticales  ne  s'opè- 
rent que  fort  rarement  par  le  moyen, 
des  désinences  ou  des  terminaisons. 

La  langue  égyptienne  se  prête  avec 
une  admirable  facilité  à  la  forniatioii 
des  mots  composés,  et  joint  à  cet 
avantage  celui  d'une  extrême  clarté, 
les  formes  et  les  mots  déterminatifs  y 
étant  très-multipliés. 

La  construction  ou  syntaxe  est  dans, 
l'ordre  logique  comme  dans  la  langue 
française,  en  tenant  compte  toutefois 
des  monosyllabesqui  établissent  Ijes  rap- 
ports des  mots  de  la  proposition  entre 
eux,  et  qui  sont  soumis  aux  règles  que 
nous  venons  d'indiquer. 

Cette  langue  a  un  certain  nombre  de 
mots  communs  à  l'hébreu  et  à  l'arabe; 
ils  sont  dus  aux  rapports  suivis  qui  ont 
toujours  existé  entre  ces  peuples  dès 
les  phis  anciennes  époques;  mais  la 
grande  masse  des  mots  et  toute  la 
grammaire  diffèrent  essentiellement  de 
ces  deux  autres  idiomes  et  de  leurs, 
analogues. 

On  doit  faire  remarquer  aussi  que 
la  langue  égyptienne  renferme  un  grand 
nombre  de  mots  formés  par  onoma- 
topée. 

Nous  ne  pouvons  nous  dispenser  de 
présenter  ici  quelques  traits  saillants 
de  la  langue  égyptienne;  ils  nous  pa- 
raissent propres  d'abord  à  prouver 
l'originalité  de  cet  idiome,  et  ensuite 
à  expliquer  quelques-uns  de  ses  plus 
curieux  procédés  :  ce  sont  là  des  élé- 
ments essentiels  de  l'étude  philoso- 
phique d'une  langue. 

Comme  toutes  celles  qui  sont  pri- 
mitives, la  langue  égyptienne  procèdle 


2t'6 


L'UNIVERS. 


()ar  imitation,  en  attachant  un  son 
plutôt  qu'un  autre  à  l'expression  d'une 
idée  donnée,  comme  si  ce  son  était 
imitatif  de  l'idée  même.  Ainsi ,  dans 
l'Egypte,  le  nom  de  la  plupart  des 
animaux  n'est  que  l'imitation  approxi- 
mative, selon  notre  oreille,  du  cri 
propre  n  chaque  animal.  Elle  nommait 
donc  l'âne  iô,  le  lion  7nouï,  le  bœuf 
^hé,  la  grcnoirille  cj-our,  le  chat  chaou, 
le  porc  1-ir,  la  hn^^t  pétépêp ,  le  ser- 
pent hfo,  hof. 

De  même,  des  objets  inanimés  ou 
des  manières  d'être  physiques  ne  fu- 
rent pas  oralement  représentés  par  des 
sons  arbitraires  ;  il  y  avait  encore  imi- 
tation  dans  sensen,  signifiant  sonner, 
rendre  un  son;  thophtheph,  cracher; 
ouodjouedj ,  mâcher;  kim,  frapper; 
kemkem,  sistre,  instrument  de  per- 
cussion; kremrem,  bruit;  kradjradj, 
grincer  les  dents;  teltel,  tomber  goutte 
a  goutte;  schkelkil,  sonnette;  omk, 
avaler  ;  rodjrec^,  frotter,  polir  ;  kher- 
kher,  ronfler;  nef,  nifé,  souffler. 

Mais  ces  moyens  d'imitation  furent 
bientôt  épuisés  dans  la  langue  égyp- 
tienne; on  chercha  alors  des  simili- 
tudes,  et,  par  le  choix  de  sons  doux, 
rapides,  durs,  on  rappelait  des  objets 
dont  les  qualités  physiques  paraissaient 
analogues  à  ces  mêmes  sons;  c'est 
ainsi  qu'on  exprimait  en  égyptien  par 
sousou  un  instant  très-rapide  ;  par  ouô, 
voix;  par  chouchou,  flatter,  louer,  ca- 
resser ;  par  bridj,  éclair  ;  par  cherchôr, 
détruire;  par  lali,  loulai,  se  réjouir. 

Enfin ,  on  en  vint  aux  assimilations, 
toutes  tirées  de  Yordre  physique  seul , 
quand  il  fallut  exprimer  les  idées  abs- 
traites et  les  objets  intellectuels.  En 
voici  de  curieux  exemples  fournis  par 
un  seul  mot,  /lét,  qui  signifie  cœur, 
et  par  suite  esprit,  intelligence,  com- 
prenant l'idée  de  la  plupart  des  quali- 
fications morales,  et  s'exprimant  par 
les  modifications  grammaticales  de  ce 
mot  radical  hèt.  Les  Égyptiens  disent 
donc  hètchèm,  qui  signifie  à  la  lettre 
petit  cœur,  et  exprime  l'idée  craintif, 
lâche  ;  harchihèt,  cœur  pesant  ou  bien 
lent  de  cœur,  c'est-à-dire  patient  ;  ssaci- 
hèt,  cœur  haut  ou  haut  de  cœur,  or- 
gueilleux; ssab-hèt,  cœur  débile  ou 


débile  de  cœur,  timide;  hèt-nascht, 
cœur  dur,  inclément;  hèt-snaou,  ayant 
deux  cœurs,  indécis;  tam-hèt,  cœur 
fermé,  fermé  de  cœur,  obstiné;  ouômr 
hèt,  mangeant  son  cœur,  repentant; 
athétou  at-hèt,  sans  cœur,  insensé.  Et 
avec  ces  mêmes  mots  qualificatifs,  par 
la  simple  addition  du  monosyllabe  met, 
qui  signifie  attribution ,  on  formait  les 
noms  abstraits  mèt-hèt-schem ,  l'attri- 
bution d'avoir  le  cœur  petit,  c'est- 
à-dire  la  patience,  la  longanimité. 

Enfin ,  une  foule  de  verbes  égyptiens 
se  sont  formés  de  ce  même  mot  hèt , 
cœur,  pour  exprimer  par  des  simili- 
tudes, tirées  de  l'ordre  physique,  des 
actions  ou  des  manières  a'être  pure- 
ment intellectuelles;  en  voici  quelques 
exemples  :  Ei-hèt,  qui  signifie  propre- 
ment sentir  venir  son  cœur,  exprime 
les  idées  rêver,  réfléchir;  thôt-hèt, 
mêler  le  cœur,  tempérer,  persuader; 
ka-hèt,  placer  son  cœur,  se  confier; 
ti-hèt,  donner  son  cœur,  observer, 
examiner;  djem-hèt,  trouver  de  cœur, 
savoir;  meh-hèt,  remplir  le  cœur,  sa- 
tisfaire, contenter.  On  voit  par  ces 
exemples  quelle  variété  d'idées  expri- 
ment les  modifications  grammaticales 
du  mot  radical  hèt,  cœur,  II  en  est  de 
même  d'une  foule  d'autres  mots  pri- 
mitifs, et  c'est  ainsi  que  de  tôt,  main , 
on  a  fait  titot,  donner  la  main,  aider; 
hitot,  jeter  la  main,  commencer.  D'au- 
tres mots  d'acception  physique  ont 
aussi  servi  à  exprimer  des  idées  méta- 
physiques ;  apdjir,  étymologiquement, 
rechercheur  dé  mouches,  c'est-à-dire 
avare;  djerbal,  œil  pointu,  impudent; 
djacebal,  œil  levé,  audacieux;  fea/Ac^, 
cœur  dans  l'œil,  ingénu,  naïf;  eleks- 
cha,  retirer  le  nez,  se  moquer;  nas- 
chtmakh,  cou  dur,  obstiné. 

Tous  ces  mots  nous  révèlent  les  vé- 
ritables procédés  de  formation  de  la 
langue  égyptienne,  et  en  même  temps 
son  originalité,  faits  d'un  haut  intérêt 
à  l'égard  de  nos  modernes  idiomes, 
qui  sont  de  dernière  formation ,  sem- 
blables en  cela  aux  roches  venues  après 
les  grandes  révolutions  de  la  terre,  et 
qui  sont  formées  d'irrégulières  agglo- 
mérations des  restes  dispersés  des  ro- 
ches primitives. 


EGÏPÏE. 


217 


Du  reste,  on  remarque,  dès  une 
nssez  haute  antiquité,  quelque  diffé- 
rence dans  la  manière  de  prononcer 
cette  même  langue  égyptienne  dans  les 
différentes  provinces  du  pays  ;  ces 
différences  furent  constatées,  et  ser- 
vent à  caractériser  trois  dialectes  prin- 
cipaux, le  thébain,  ou  de  la  haute 
Egypte ,  le  memphitique ,  ou  de  la 
moyenne  et  de  la  nasse  Egypte ,  et  le 
baschmourique ,  ou  du  Fayyoum,  l'an- 
cienne provincede  Baschmour;  les  deux 
premiers  sont  communément  nom- 
més par  les  modernes  dialectes  sâïdi  et 
bahhiri.  Le  plus  ancien  des  trois  dia- 
lectes est  le  saïdique  ou  thébain,  qui 
fut  le  fond  même  de  la  langue  égyp- 
tienne. Le  memphitique  vint  après, 
mais  très-anciennement  sans  nul  doute. 
Le  dialecte  baschmourique  tenait  à  la 
fois  du  memphitique  et  du  thébain, 
et  le  Fayyoum ,  nommé  Baschmour,  est 
une  province  intermédiaire  à  l'égard 
des  provinces  de  Thèbes  et  de  Mein- 
phis.  Ces  dialectes  étaient  caractérisés 
par  quelques  permutations  de  con- 
sonnes de  l'un  à  l'autre;  \tp  thébain 
devenait  ph  dans  le  memphitique;  k 
et  t  thébain  étaient  ch  et  th  en  mem- 
phitique; r  de  l'un  et  de  l'autre  de- 
venait /  dans  le  dialecte  de  Basch- 
mour; les  voyelles,  vagues  de  leur 
nature;  se  permutaient  avec  plus  de 
facilité  encore.  On  verra  plus  bas  com- 
ment une  seule  écriture  représenta  ce- 
pendant ces  trois  manières  différentes 
d'orthographier  un  mot,  at  c'est  ainsi 
qu'à  chaque  observation  nouvelle  l'É- 
gypte  nous  montre  une  preuve  de  plus 
de  l'intelligence  laborieuse  qui  présida 
à  toutes  ses  institutions. 

Telle  fut  cette  langue  à  son  époque 
primitive;    à    l'époque    secondaire, 

Suand  elle  se  nomma  langue  copte, 
ans  l'Egypte  devenue  chrétienne,  elle 
était  encore  la  même ,  mais  elle  avait 
admis  un  grand  nombre  de  mots  grecs 
et  arabes,  et  quelques  mots  latins, 
employés  concurremment  avec  les  mots 
égyptiens  exprimant  les  mêmes  idées, 
et  dont  l'introduction  était  l'effet  des 
longs  et  intimes  rapports  qui  s'établi- 
rent entre  cette  nation  et  ses  domina- 
teurs "successifs,  les  Grecs,  les  Ro- 


mains et  les  Arabes.  Mais  lagrammaire 
de  cette  langue  ne  subit  pas  de  notable 
changement;  de  sorte  que  la  phrase 
d'un  manuscrit  copte  des  derniers 
siècles  sera  logiquement  construite 
comme  le  fut  la  phrase  correspon- 
dante sur  un  monument  des  temps 
antérieurs  à  Sésostris.  Il  n'y  aura  de 
différents  que  les  mots  étrangers  qui  se 
seront  introduits  dans  cette  phrase 
copte,  et  qui  sont  les  synonymes  exacts 
de  mots  égyptiens  restés  néanmoins 
dans  le  langage. 

Du  reste,  il  existe  des  grammaires 
de  l'idiome  copte,  composées  soit  par 
des  Coptes  mêmes,  soit  par  des  sa- 
vants d'Europe,  et  des  dictionnaires 
ou  plutôt  des  nomenclatures  de  mots 
dont  l'ordre  a  été  déterminé  par  la 
nature  de  l'écriture  figurée  de  l'an- 
cienne Egypte,  antérieure  à  l'alphabet 
copte;  et  aux  ouvrages  indiques  plus 
haut,  comme  écrits  en  copte,  nous 
n'avons  à  ajouter  qu'une  collection 
d'hymnes  chrétiennes  en  strophes  et 
en  vers  rimes ,  et  un  recueil  de  Recettes 
médicales  contre  les  maladies  les  plus 
communes  en  Egypte,  recueil  déjà 
mentionné  dans  ce  précis. 

A  l'ancienne  Egypte  aussi  nous  pou- 
vons attribuer  la  culture  de  la  langue 
en  ce  qui  pouvait  s'approprier  et  servir 
aux  dons  de  l'esprit,  comme  à  l'ex- 
pression des  passions  de  l'âme.  Une 
chanson  rustique  est  écrite  dans  un 
tableau  à  la  suite  d'une  scène  peinte 
d'agriculture ,  et  dans  cette  chanson , 
comme  dans  les  strophes  chrétiennes, 
c'est  toujours  la  langue  égyptienne  qui 
se  montre  dans  les  deux  époques  que 
nous  avons  déjà  signalées ,  et  dans  les 

f  réductions  d'une  second  période,  avec 
empreinte  non   équivoque    des    in- 
fluences qu'elle  avait  subies. 

Ce  fut  plus  qu'une  influence,  ce  fut  une 
révolution  réelle  par  ses  effets,  à  la  fois 
politique  et  religieuse ,  que  la  langue 
égyptienne  eut  à  éprouver,  quand ,  au 
système  des  signes  par  lesquels  elle  s'é- 
tait exprimée  pendant  toute  la  durée  de 
sa  longue  prospérité ,  on  substitua  un 
système  graphique  tout  nouveau,  quand 
l'écriture  hiéroglyphique  fut  remplacée 
par  l'alphabet  copte.  Uqf  science  ha- 


318 


L'UNIVERS. 


bile  et  profonde  inventa  ce  moyen  puis- 
sant a'élever  entre  l'ancienne  et  la 
nouvelle  Egypte  cette  impénétrable 
barrière  de  l'ignorance  des  temps  an- 
ciens, afln  que  les  opinions,  les  souve- 
nirs et  la  gloire  en  fussent  complète- 
ment effaces  dans  l'esprit  des  nouveaux 
citoyens.  Les  nombreux  témoignages 
écrits  qui  en  subsistaient  dans  tous  les 
lieux  étaient  pour  eux  illisible"  :  aussi , 
peu  de  nations  ont  été  plus  complète- 
ment étrangères  à  leurs  propres  ori- 
gines ,  à  leur  primitive  illustration.  La 
destruction,  d'autorité  impériale,  des 
livres  qui  renfermaient  l'histoire  et  les 
doctrines  des  ancêtres,  et  l'introduc- 
tion d'un  alphabet  nouveau,  qui  fit 
perdre  complètement  la  connaissance 
de  l'ancien ,  opérèrent  cette  monstruo- 
sité politique,  et  il  a  fallu  quinze 
siècles  pour  en  faire  cesser,  dans  l'in- 
térêt des  sciences ,  les  effets  trop  long- 
temps destructeurs. 

Ce  grand  fait  de  l'histoire  de  l'E- 
gypte peut  être  considéré  sous  deux 
aspects  principaux  :  1°  l'état  ancien  du 
système  graphique  ou  des  écritures 
usitées  dans  l'ancienne  Egypte;  2"  la 
cause,  l'époque  et  l'effet  de  1  introduc- 
tion du  nouveau. 

L'exposé ,  même  très-sommaire ,  des 
règles  de  l'ancien  système  graphique 
égyptien  intéressera  à  un  très-haut 
degré  par  la  singularité  de  sa  théorie, 
qui  est  absolument  étrangère  à  nos 
idées  comme  à  nos  pratiques  usuelles. 
JVien  n'est  plus  commun,  dans  les  so- 
ciétés modernes,  que  l'usage  de  l'écri- 
ture composée  d'un  très-petit  nombre 
de  signes  suffisants  pour  représenter 
aux  yeux  et  rappeler  a  l'esprit  tous  les 
sons  de  la  langue,  et,  par  leurs  com- 
binaisons diverses,  tous  ses  mots  y 
toutes  ses  phrases  et  toutes  les  idées 
de  ceux  qui  la  parlent;  mais  rien  n'est 

F  lus  rare  que  l'examen  analytique  de 
origine,  de  la  formation  et  des  règles 
de  cette  écriture ,  et  que  l'appréciation 
du  laps  de  temps  et  des  efforts  inouïs 
de  l'intelligence  humaine  pour  arriver 
à  cette  théorie  si  simple,  si  exacte  de 
l'écriture  alphabétique ,  institution 
d'une  utilité  sans  égale,  l'auxiliaire  in- 
dispensable de  la  civilisation,  et  qui 


fut ,  à  l'exclusion  de  toute  autre ,  le  plus 
fidèle  courtier  de  l'intelligence.  Du 
reste,  ce  qui  va  être  dit  de  l'invention 
et  du  premier  usage  de  l'écriture  chez 
les  Égyptiens,  s'appliquera  directement 
à  tous  les  peuples  qui  furent  inventeurs 
aussi  des  mêmes  choses;  car,  en  de 
telles  matières,  l'esprit  humain  est  in- 
capable de  deux  bonnes  inventions  à  la 
fois. 

L'ancienne  écriture  égyptienne  est 
généralement  connue  sous  le  nom  d'É- 
criture hiéroglyphique,  composée  de 
signes  nommés  hiéroglyphes ,  et  qui 
sont  en  effet,  comme  le  dit  l'étymolo- 
gie,  des  caractères  sacrés  sculptés. 
Ces  signes  n'ont  pas  une  expression 
uniforme,  et  les  différences,  qui  les 
divisent  en  trois  classes ,  indiquent 
très-vraisemblablement  l'origine  et  le 
perfectionnement  successif  du  système 
graphique  tel  qu'il  est  aujourd'hui 
constitué.  Ce  qui  s'est  passé  presque 
sous  nos  yeux,  parmi  les  peuples  do 
nouveau  monde,  nous  révèle  plus  vrai- 
semblablement encore  ce  qui  se  passa 
dans  l'ancien,  et  en  Egypte  comme 
ailleurs ,  quand  l'idée  d'écrire  se  révéla 
à  l'homme. 

a.  Les  objets  matériels  frappèrent 
ses  regards;  il  reconnut  leurs  formes, 
et  quand  il  voulut  conserver  ou  trans- 
mettre le  souvenir  d'un  de  ces  objets, 
il  en  traça  la  figure,  et  ce  tracé  fut  un 
caractère  d'écriture,  caractère  pure- 
ment ^«ra^i/,  peignant  directement 
l'objet  et  non  pas  indirectement  Yidép 
de  ce  même  objet,  toutefois  sans  indi- 
cation de  temps  ni  de  lieu;  c'est  à  ce 
point  que  sont  parvenus  et  que  se  sont 
arrêtés  les  peuples  de  l'Océanie, 

h.  L'insuffisance  de  ce  premier 
moyen  dut  se  faire  sentir  bientôt;  en 
traçant  la  figure  d'un  homme,  on  n'in- 
diquait pas  un  individu  en  particulier; 
il  en  était  de  même  des  figures  des 
lieux.  Le  besoin  de  distinctions  indivi- 
duelles créa  l'usage  d'une  autre  sorte 
de  signes  dont  cliacun  devint  particu- 
lier à  un  homme  ou  à  un  lieu  :  ces  si- 
gnes furent  pris  ou  des  qualités  physi-- 
aues  des  individus  ou  d'assimilations  à 
es  objets  matériels  ;  et  comme  ces  si- 
gnes n'étaient  plus  proprement  figura- 


EGYPTE. 


tifs,  ils  ne  furent  que  des  symboles, 
et  on  les  nomma  pour  cette  raison  ca- 
ractères trojyiques  ou  symboliques,  si- 
gnes auxiliaires  des  caractères  figura- 
tifs, et  employés  simultanément  avec 
eux.  C'est  la  que  sont  arrivés  les 
Mexicains,  et  ils  ne  sont  pas  allés  au 
delà.  Il  nous  est  parvenu  des  listes 
d'individus  et  des  listes  de  noms  de 
lieux  en  écriture  mexicaine;  chaque  in- 
dividu est  désigné  par  une  tête  hu- 
maine, signe  yîgfwra^j/,  et  auprès  de  sa 
bouche  est  tracé  un  objet  choisi  ou 
dans  la  nature  ou  dans  l'industrie  hu- 
maine ,  et  qui  était  un  si^ne  symboli- 
que, de  sorte  que  l'on  voit  clairement 
que  les  individus  s'appelaient  le  Ser- 

g;nt,  le  Loup,  la  Tortue,  la  Table,  le 
âton ,  et  les  villes,  dont  un  carré  était 
le  signe ^g'wra^i/',  et  un  serpent,  un 
poisson  le  signe  symbolique,  se  nom- 
maient la  ville  du  Serpent,  la  ville  du 
Poisson,  etc. 

c.  De  la  représentation  de  ces  objets 
physiques  à  l'expression  des  idées  mé- 
taphysiques, le  pas  à  faire  était  im- 
mense :  les  peuples  de  l'ancien  monde 
le  franchirent;  ils  exprimèrent  par  des 
signes  écrits  les  idées  dieu,  ame,  et 
celles  des  passions  humaines  ;  mais  ces 
signes  furent  arbitraires  et  conven- 
tionnels en  quelque  sorte,  quoique  ti- 
rés d'analogies  plus  ou  moins  vraies 
entre  le  monde  physique  et  le  monde 
njoral;  le  lion  fut  pVis  comme  l'expres- 
sion de  l'idée /orce.  Cette  nouvelle  es- 
pèce de  signes ,  nommés  énigmatiques 
et  ajoutés  aux  deux  premières  classes, 
les  figuratifs  et  les  symboliques,  fu- 
rent inventés  et  employés  par  les  Égyp- 
tiens et  par  les  Chinois,  et  le  systeïne 
d'écriture  qui  résultait  de  ces  trois 
éléments  était  entièrement  idéogra- 
phique, c'est-à-dire  composé  de  signes 
qui  exprimaient  directement  Vidée  des 
objets,  et  non  pas  les  sons  des  mots 
qui  désignaient  ces  mêmes  objets.  Ce 
genre  d'écriture  était  aussi  une  pein- 
ture, puisque  la  fidélité  de  leur  ex- 
pression dépendait  de  la  fidélité  du 
tracé  de  chacun  d'eux,  qui  devait  être 
un  portrait. 

d.  Ce  système  d'écriture  pouvait  suf- 
fire aux  usages  du  peuple  qui ,  l'ayant 


imaginé,  en  possédait  complètement 
ia  théorie  et  fa  pratique,  mais  seule- 
ment tant  qu'il  n'eut  pas  besoin  de 
rendre  son  écriture  intelligible  à  des 
sociétés  ou  à  des  individus  étrangers. 
Mais  dès  aue  ce  besoin  se  fut  mani- 
festé et  qu  il  fallut  seulement  écrire  le 
nom  d'un  seul  individu  étranger  à  ce 
peuple ,  les  signes  figuratifs ,  symboli- 
ques ou  tropiques,  ne  suffisaient  plus, 
parce  que  le  nom  de  l'individu  étranger, 
n'ayant  aucun  sens  dans  la  langue  du 
peuple  qui  voulait  l'écrire  et  ne  lui 
présentant  ainsi  aucune  idée,  ce  nom 
ne  pouvait  pas  être  écrit  par  des  signes 
qui  n'exprimaient  que  les  idées. 

On  s'arrêta  donc,  on  ne  sait  com- 
ment, aux  sons  qui  formaient  ce  même 
nom,  et  on  comprit  en  même  temps 
de  quelle  utilité  seraient  des  signes  qui 
exprimeraient  ces  mêmes  sons  :  nou- 
veau et  dernier  progrès  dans  l'art  gra- 
phique, et  qui  en  fut  le  plus  ingénieux 
perfectionnement,  si  régulièrement  fa- 
vorisé par  la  nature  des  langues  de  ce 
temps -là,  qui  étaient  généralement 
formées  de  mots  et  de  racines  d'une 
seule  syllabe.  On  introduisit  donc  dans 
l'usage  les  signes  des  sons,  signes  gé- 
néralement nommés  phonétiques,  et 
dont  le  choix  ne  fut  pas  difficile,  puis- 
qu'on n'eût  qu'à  choisir  dans  les  signes 
ngurés,  pour  chaque  syllabe  à  ex'pri- 
mer  phonétiquement,  le  signe  repré- 
sentant un  objet  dont  le  nom  dans  la 
langue  parlée  était  cette  syllabe  même  : 
ainsi  le  disque  du  soleil  exprima  la 
syllabe  re,  parce  que  cette  syllabe  était 
le  nom  même  du  soleil,  et  ainsi  de 
suite.  Les  Chinois  arrivèrent  à  ce  procé- 
dé syllabique,  et  ils  l'ont  conservé  sans 
()rogrès  jusqu'à  nos  jours,  pour  écrire 
es  noms  et  les  mots  étrangers  à  leur 
langue.  Les  Égyptiens  parvinrent  par 
cette  même  voie  à  un  véritable  système 
alphabétique,  et  l'introduisirent  dans 
leur  système  d'écriture  sans  changer 
la  nature  de  leurs  signes  figurés. 

Nous  allons  dire  en  quoi  consistaient  le 
système  ancien  de  l'écriture  égyptienne, 
la  diversité  de  ses  éléments ,  leur  mode 
de  combinaison ,  et  les  modifications , 
dans  la  forme  des  signes  seulement, 
que  le  temps  et  les  besoins  sociaux  y 


T20 


L'UNIVERS. 


firent  ïritroduire.  Nous  prions  aussi 
le  lecteur  attentif  d'éviter  toute  confu- 
sion des  deux  idées,  si  différentes  d'ail- 
leurs, que  représentent  ces  deux  mots 
écriture  et  uingiie;  dans  la  langue  le 
mot  parlé  étajt  Te  siéne  direct  de  l'idée , 
et  dans  l'écriture  le  mot  phonétique 
écrit  n'était  que  le  signe  direct  du  mot 
parlé,  et  ainsi  le  signe  indirect  de 
ridée. 

Dans  Iç  système  d'écriture  hiérogly- 
phique des  Egyptiens  on  doit  principa- 
lement considérer  deux  choses  : 

J.  La  forme  matérielle  des  signes 
qui  constitue  trois  espèces  de  carac- 
tères nommés 

1  Hiéroglyphiques  (*) , 

2  Hiératiques, 

3  Démotiques. 

B.  La  valeur  ou  expression  particu- 
lière de  chaque  signe,  laquelle  consti- 
tue trois  espèces  de  signes,  qui  sont 
Figuratifs, 
Symboliques, 
Phonétiques. 

A.  1.  L'écriture  hiéroglyphique  pro- 
prement dite  est  celle  qui  se  com- 
îwse  de  signes  représentant  des  objets 
du  monde  physique ,  animaux ,  plantes , 
figures  de  géométrie,  etc.,  etc.,  dont 
le  tracé  est  ou  simplement  linéaire, 
ou  bien  entièrement  terminé,  et  même 
colorié,  selon  l'importance  du  monu- 
ment qui  porte  l'inscription,  ou  selon 
l'habileté  du  sculpteur.  Le  nombre  de 
ces  signes  différents  est  d'envron  huit 
cents. 

A.  2.  L'écriture  Aierafeçtic  est  une  vé- 
ritable tachygraphie  de  la  précédente. 
Les  signes  de  l'écriture  hiéroglyphique 
ne  pouvant  être  convenablement  tracés 
qu'avec  la  connaissance  du  dessin,  et 
cette  connaissance  ne  pouvant  être 
universelle ,  on  créa  en  faveur  de  ceux 
qui  ne  l'avaient  point,  un  système  d'é- 
criture abrégé,  dont  les  signes  pou- 
vaient être  facilement  exécutés;  mais 
ce  système  ne  fut  point  arbitraire, 
chaque  signe  hiératique  ne  fut  qu'un 
abrégé  d'un  signe  hiéroglyphique  :  au 

(*)  Soigneusement  dessinés,  ou  sculptés 
et  coloriés ,  ou  simplement  linéaires  ou  sil- 
houettes. 


lieu  de  la  figure  entière  du  lion  couché 
par  exemple ,  on  exprima  la  silhouett( 
de  la  partie  postérieure,  et  cet  abrégi 
du  lion  conservait  dans  l'écriture  h 
même  valeur  que  sa  figure  entière 
Ainsi  l'écriture  hiératique  était  com 
posée  du  même  nombre  de  signes  qùt' 
l'écriture  hiéroghjphique ,  dont  elll 
était  une  abréviation  à  l'égard  de  ji 
forme  des  signes  seulement,  et 
abrégé  des  signes  avait  la  même  valei 
que  les  signes  entiers. 

A.  3.  L'écriture  démotique  (ou 
pulaire,  ou  épistolographique)  se  cor 
posait  des  mêmes  signes  que  l'écrituf 
hiératique;  c'était  aussi  une  abrévr' 
tion  des  signes  hiéroglyphiques, 
conservant  encore  la  même  valeuf 
seulement,  le  nombre  des  caractèr 
de  l'écriture  démotique ,  employés  poti 
les  usages  ordinaires  de  la  vie,  éta' 
moindre. 

On  voit  donc  que  les  trois  sorte, 
d'écriture  usitées   simultanément   e« 
Egypte    n'en    formaient    réellemerl 
qu'wne  seule  en  théorie,  et  que,  pot' 
la  pratique  seulement,  on  avait  adop 
une  tachygraphie  des  signes  primitif; 
imitation  fidèle  des  objets  naturels  rji 
produits  par  le  dessin  ou  par  la  pen| 
ture.  Ces  trois  sortes  d'écriture  étaie/ 
d'un  usage  général  ;  toutefois ,  la  pri'l 
mière,  l'écriture  hiéroglyphique,  étal 
seule  employée  pour  les  monumeni 
publics;  mais  les  plus  humbles  oii 
vriers  s'en   servaient   pour  les   pjij 
conmiuns  usages,  comme  on  le  vc'i 
par  les  ustensiles  et  les  instrumen 
des  plus  vulgaires  professions,  ce  qu 
soit  dit  en  passant,  contredit  tant  d'3 
sertions  hasardées  sur  les  prétendi 
mystères  de  cette  écriture,  dont  I 
prêtres  égyptiens  avaient  fait  un  moyi 
d'ignorance  et  d'oppression  pour 
population  égyptienne,  La  deuxièr 
espèce,  l'écriture  hiératique  ou  sace 
dotale,  était  plus  particulièrement 
l'usage  des  prêtres,  qui  l'employaie^ 
dans  tout  ce  qui  dépendait  de  leurs  r„ 
tributions  religieuses  et  judiciaires.  ]| 
troisième  espèce  enfin,  l'écriture  p''. 
pulaire  et  la  plus  facile,  la  plus  sim; 
de  toutes ,  servait  à  tous  les  usages  q 
son  nom  même  indique  suffisammer 


EGYPTE, 


2îf 


Clément  d'Alexandrie  dit  que,  parmi 
les  Ésyptiens,  ceux  qui  reçoivent  de 
l'instruction,  ap  prennent  d'atord  l'écri- 
ture démotique,  ensuite  l'écriture  hié- 
ratique,  et  ensuite  l'écriture  Mérogly- 
phique  :  c'est  l'ordre  inverse  de  leur 
invention,  mais  l'ordre  direct  quant  à 
la  facilité  de  leur  étude.  On  trouve  sou- 
vent les  trois  écritures  employées  à  la 
fois  dans  le  même  manuscrit. 

Quant  à  Vexpression  ou  valeur  gra- 
phique des  signes,  la  théorie  n'en  est 
pas  moins  certaine  que  leur  classifica- 
tion matérielle. 

B.  1.  Les  signes^Mra?i/5  expriment 
tout  simplement  l'idée  de  l'objet  dont 
ils  reproduisent  les  formes;  l'idée  d'un 
cheval,  d'un  lion,  d'un  obélisque, 
d'une  stèle,  d'une  couronne,  d'une 
chapelle,  etc.,  etc.,  est  exprimée  gra- 
phiquement par  la  figure  même  de 
chacun  de  ces  objets;  le  sens  de  ces 
c^ïractères  ne  peut  présenter  aucune  in- 
certitude. 

B.  2.  Les  signes  symboliques ,  ou 
f  tropiques,  ou  ^énigmatiques,  expri- 
j  maient  une  idée  metapiiysique  par  l'i- 
image  d'un  objet  physique  dont  les 
^qualités  avaient  une  analogie,  vraie 
, selon  les  Égyptiens,  directe  ou  indi- 
,  recte ,  prochaine  ou  éloignée ,  selon  eux 
1  encore,  avec  l'idée  à  exprimer.  Cette 
sorte  de  caractère  paraît  avoir  été  par- 
jticulièrement  inventée  et  recherchée 
Ipour  les  idées  abstraites,  qui  étaient 
An  domaine  de  la  religion,  ou  de  la 
[puissance  royale  si  intimement  liée 
.avec  le  système  religieux.  Vabeille 
, était  le  signe  symbolique  de  l'idée  roi  ; 
.des  bras  élevés,  de  l'idée  offrir  et 
offrande;  un  vase  d'aii  l'eau  s'éjjand, 
ila  libation,  etc.,  etc. 
j  B.  3.  Les  signes  phonétiques  expri- 
maient les  sons  de  la  langue  parlée,  et 
avaient,  dans  l'écriture  égyptienne,  les 
,niêmes  fonctions  ^ue  les  lettres  de 
l'alphabet  dans  la  notre. 
■  L'écriture  hiéroglyphique  diflêre 
donc  essentiellement  de  l'écriture  gé- 
néralement usitée  de  notre  temps ,  en 
ce  point  capital  qu'elle  employait  à  la 
l'ois ,  dans  le  même  texte ,  dans  la  même 
fPhrase  et  quelquefois  dans  le  même 
mot,  les  trois  sortes  de  caractères/g-ef- 


ratîfs,  symboliques  et  phonétiques , 
tandis  que  nos  écritures  modernes, 
semblables  en  cela  aux  écritures  des 
autres  peuples  de  l'antiquité  classique, 
n'emploient  que  les  caractères  phoné- 
tiques, c'est-à-dire  alphabétiques,  à  l'ex- 
clusion de  tous  les  autres. 

Il  n'en  résultait  néanmoins  aucune" 
confusion,  la  science  de  cette  écriture 
étant  générale  dans  le  pays  ;  et  en  suppo- 
sant cette  phrase ,  Dieu  a  créé  les  hom- 
mes, l'écriture  hiéroglyphique  s'ex|)ri- 
mait  très-clairement  :  1"  le  mot  Dieu 
par  le  caractère  symbolique  de  l'idée 
Dieu;  2°  a  créé  par  les  signes  j!;Âo«e- 
tiques  représentatifs  des  lettres  qui 
formaient  le  mot  égyptien  créer,  pré- 
cédé ou  suivi  des  signes  phonétiques 
grammaticaux,  qui  marquent  que  le 
mot  radical  créer  était  à  la  troisième 
personne  masculine  du  prétérit  de  l'in- 
dicatif de  ce  verbe;  3°  /es  Sommes,  soit 
en  écrivant  phonétiquement  ces  deux 
mots  selon  les  règles  de  la  grammaire, 
soit  en  traçant  le  signe  figuratif  homme 
suivi  de  trois  points,  signe  gramma- 
tical du  pluriel  ;  et  il  n'y  avait  point 
d'équivoque  dans  l'expression  de  ces 
signes,  1°  parce  que  le  premier,  qui 
était  symbolique,  n'avait  une  valeur 
ni  comme  signe  figuratif  ni  comme  si- 
^ne  phonétique ,  2°  parce  que  le  signe 
figuratif /iomwie,  qui  termine  la  phrase, 
n'avait  que  ce  même  sens  figuratif, 
3°  parce  que  les  signes  phonétiques  in- 
termédiaires exprimaient  des  sons  qui 
formaient  le  mot  indispensable  à  la 
clarté  de  la  proposition  ;  et  malgré  cette 
différence  de  signes,  l'Égyptien  qui  li- 
sait cette  phrase  écrite  la  prononçait 
comme  si  elle  avait  été  entièrement 
écrite  en  signes  alphabétiques. 

La  théorie  de  l'enseignement  du  sys- 
tème graphique  égyptien  n'offrait  pas 
plus  de  difficultés  :  l'élève,  averti  de 
la  nature  des  signes  figuratifs^  n'avait 
aucun  effort  d'intelligence  à  faire  pour 
en  retenir  le  sens.  La  science  des  signes 
symboliques  était  une  affaire  de  no- 
menclature, il  devait  la  mettre  dans 
sa  mémoire ,  et  apprendre  successive- 
ment la  raison  de  ces  assimilations  de 
certaines  figures  à  certaines  idées  :  la 
connaissance  de  la  nomenclature  suf- 


332 


L'UNIVERS. 


fisaît  même  au  plus  grand  nombre. 
Quant  aux  signes  phonétiques  ou 
alphabétiques  ,  voici  comment  procéda 
l'Egypte  pour  les  déterminer.  Habituée 
à  une  écriture  idéographique,  peignant 
les  idées  et  non  les  sons  de  la  langue , 
elle  ne  pouvait  s'élever  du  premier 
bond  à  la  simplicité  tout  arbitraire  de 
nos  alphabets.  Obligée  de  combiner  la 
forme  des  nouveaux  signes  avec  ceux 
dont  elle  avait  déjà  consacré  l'usage 
par  une  longue  pratique ,  elle  ne  re- 
nonça pas  à  la  figure  des  objets  na- 
turels, elle  en  continua  l'emploi,  et 
décida  seulement,  après  avoir  analysé 
les  syllabes  de  son  langage  et  en  avoir 
décomposé  les  sons  jusqu'aux  plus 
simples  éléments,  qui  sont  les  lettres, 

3ue  la  figure  d'un  objet  dont  le  nom 
ans  la  langue  parlée  commencerait  par 
la  voix  ^,  serait,  dans  l'écriture,  le 
caractère  A  ;  que  la  figure  d'un  objet 
dont  le  nom,  dans  la  langue  parlée, 
commencerait  par  l'articulation  b ,  se- 
rait, dans  l'écriture,  le  caractère  B, 
et  ainsi  de  suite.  Dans  l'écriture  pho- 
nétique, l'aigle,  qui  se  nommait  Ahôm 
en  égyptien,  devint  donc  la  lettre  A; 
une  cassolette,  Berbe,  la  lettre  B;  une 
main.  Tôt,  le  T  et  le  D;  une  hache, 
Kelebin,  le  K  et  le  C  dur;  un  lion 
couché,  Labo,  le  L;  une  chouette, 
Mouladj ,  le  M  ;  une  bouche  M,  le  R , 
etc. ,  etc.  Il  résulta  ainsi  de  ce  pre- 
mier principe,  non  pas  que  tous  les 
objets  dont  le  nom  commen^jait  par 
R,  devinrent  le  signe  graphique  de 
cette  lettre  (il  en  serait  né  trop  de 
confusion) ,  mais  que  quelques-uns  de 
ces  objets  seulement,  les  plus  connus , 
les  plus  ordinaires ,  ceux  dont  la  forme 
était  le  plus  sûrement  déterminée ,  et 
pouvait  être  le  plus  facilement  trans- 
crite ,  furent  affectés  d'autorité  à  re- 
présenter le  son  R ,  et  ainsi  des  autres. 
il  y  eut  donc  un  certain  nombre  de  si- 
gnes homophones,  ou  exprimant  le 
même  son,  dans  l'alphabet  écrit  des 
Égyptiens,  et  cela  était  nécessaire  dans 
une  sorte  d'écriture  où  la  combinai- 
son et  l'arrangement  matériel  des  si- 
gnes étaient  soumis  à  des  règles  dic- 
tées par  la  convenance  de  la  décoration 
<les  monuments    dans  un  pays  surtout 


où  les  murs  de  tous  les  édifices  publics 
étaient  couverts  d'inscriptions  servaHt  \ 
d'explication  aux  tableaux  sculptés  qui' 
rappelaient  les  grandes  actions  des  rois 
ou  les  bienfaits  des  dieux  du  pays.  Du 
reste,  le  nombre  des  hiéroglyphes  pho- 
nétiques ne  s'élevait  guère  au  delà  de 
deux  cents ,  et  quelques-uns  des  alpha- 
bets européens  ne  contiennent  pas  un 
bien  moindre  nombre  de  sons  ou  de  let- 
tres. Toutefois ,  c'est  cette  espèce  de 
caractère  qui  domine  dans  tous  les  textes 
hiéroglyphiques;  ils  s'y  trouvent  dans 
la  proportion  des  deux  tiers ,  le  sur- 
plus appartenant  par  portions  à  peu' 
près  égales  aux  caractères  figuratifs  et 
aux  caractères  symboliques. 

On  comprend  par  là  toute  l'impor- 
tance ,  pour  les  sciences  historiques ,  de 
la  découverte  de  l'alphabet  des  hiéro- 
glyphes égyptiens.  En  disant  comment 
on  a  réussi  à  la  faire,  on  dira  aussi 
toute  sa  certitude. 

On  ne  parvient  à  connaître  une 
langue  ou  une  écriture  qu'on  ignore 
qu'avec  le  secours  d'un  interprète; 
c'est  un  homme ,  ou  un  livre ,  ou  un 
écrit  quelconque.  Cet  interprète  de 
l'ancienne  Egypte  fut  trouvé  en  Égyg- 
te  même  par  la  France  :  c'est  la  cé- 
lèbre inscription  de' Rosette,  pierre 
de  quelques  pieds  de  hauteur  et  sur 
laquelle  furent  gravées  trois  inscrip- 
tions à  la  suite  l'une  de  l'autre;  b 
première,  tronquée  par  le  haut,  en  ca- 
ractères hiéroglyphiques,  la  deuxième 
en  caractères  demotiques,  et  la  troi- 
sième en  grec.  On  sait  par  cette  der-< 
nière  qu'elle  est  la  traduction  raêniet 
de  ce  qui  précède  :  voilà  donc  l'in- 
terprète des  hiéroglyphes  égyptiens,* 
qui  manquait  à  l'érudition  modernci 
Cette  traduction  grecque  d'un  texte 
égyptien  devait  ouvrir  une  voie  nou- 
velle. L'inscription  de  Rosette  fuft 
publiée  et  reçue  avec  empressement; 
mais  ce  ne  fut  qu'après  vingt  ans  el 
vingt  essais  sans  résultats  que  la  I^? 
mière  jaillit  enfin  de  ce  monument, 
et  pour  l'en  tirer,  il  fallut  s'airrét«r( 
aux  données  suivantes  après  avoin 
épuisé  toutes  les  autres  :  1"  le  texte' 
grec  prouve  que  l'inscription  estjini 
décret  des  prêtres  de  l'Egypte  en  l'hon-i 


EGYPTE. 


223 


neur  de  Ptolémée  Épiphane  {Suprà, 
page  61  )  ;  2°  ce  décret  contient  plu- 
sieurs fois  le  nom  de  ce  roi  et  plusieurs 
autres  noms  propres  ;  3°  on  a  pu  tra- 
duire et  écrire  en  égyptien  toutes  les 
idées  exprimées  dans  le  texte  grec; 
mais  les  noms  propres  grecs  n'expri- 
mant aucune  idée  en  égyptien ,  ils  n'ont 
pu  être  traduits;  il  a  donc  fallu  écrire 
en  caractères  égyptiens  les  sons  que 
lorment  ces  noms  propres  dans  le 
grec  ;  4'^  il  doit  donc  y  avoir  dans  l'ins- 
cription égyptienne  de  Rosette  des 
signes  hiéroglyphiques  exprimant  ces 
sons;  il  pourrait  donc  aussi  y  avoir 
dans  l'écriture  hiéroglyphique  des  si- 
gnes phonétiques,  ou  exprimant  les 
sons  et  non  pas  les  idées  ;  6°  le  texte 
égyptien  présente  un  groupe  de  signes 
hiéroglyphiques,  distingué  par  un  enca- 
drement elliptique  qui  l'entoure  :  ce 
groupe  est  répété  plusieurs  fois  dans 
ce  texte  égyptien;  le  nom  propre  du 
roi  Ptolémée  était  aussi  répété  plu- 
sieurs fois  dans  le  texte  grec:  le  groupe 
d'hiéroglyphes  encadré  peut  donc  être  le 
nom  de  Ptolémée,  et,  dans  cette  sup- 
position, les  signes  ainsi  groupés  écri- 
vant ce  nom  en  hiéroglyphes,  ces 
gignes  sont  alphabétiques ,  et  le  pre- 
mier est  un  P,  le  second  un  T,  etc. 
Voilà  déjà  plusieurs  des  hiéroglyphes 
alphabétiques  retrouvés,  et  il  ne  reste 
qu'a  compléter  cet  alphabet  si  dé- 
siré. 6°  Bien  des  obstacles  s'y  opposent 
encore  :  le  groupe  encadré  dans  une 
ellipse  ,  ou  cartouche ,  est  le  nom 
de  Ptolémée ,  ou  bien  il  ne  l'est  pas  : 
dans  le  premier  cas ,  il  est  nécessaire 
d'éprouver  la  vérité  dece  premier  résul- 
tat alphabétique,  sur  d  autres  noms 
propres  écrits  à  la  fois  en  hiéroglyphes 
et  en  grec ,  et  dans  lesauels  se  retrou- 
vent toutes  les  lettres  déjà  reconnues, 
ou  supposées  l'être,  par  le  nom  de 
Ptolémée.  L'inscription  grecque  de 
Rosette  contient  plusieurs  autres  noms 

Eiropres  vers  son  commencement;  mais 
e  texte  hiéroglyphique  étant  tronqué 
vers  ce  point,  nous  sommes  privés 
de  ce  moyen  de  comparaison.  Il  n'y 
avait  donc  rien  de  rigoureusement  cer- 
tain jusque-là  dans  le  résultat  de  tant 
Ue  recherches ,  et  le  temps  seul  pouvait 


mettre  fin  à  tant  d'incertitudes  :  il 
ne  refusa  pas  ce  grand  bienfait  aux 
lettres  et  a  l'histoire.  6"  L'infortuné 
Belzoni  découvrit  à  Philae  un  cippe 
portant  une  inscription  grecque ,  et  un 
petit  obélisque  portant  aussi  une  ins- 
cription hiéroglyphique  :  on  reconnut 
que  le  cippe  et  l'obélisque  formaient 
un  seul  et  même  monument;  ce  point 
capital  fut  publiquement  constaté  r 
l'inscription  grecque  nommait  aussi  j 
un  roi  Ptolémée,  une  reine  Cléopâ- 
tre,  et  l'on  remarquait  dans  l'inscrip- 
tion hiéroglyphique ,  au  lieu  même  où;  ' 
devait  se  trouver  le  nom  du  roi  Ptolé- 
mée ,  le  même  groupe  encadré  que  r 
dans  l'inscription  de  Rosette,  on  avait 
supposé  être  le  mot  Ptolémée:  ce  pre- 
mier résultat  tiré  de  l'inscription  de 
Rosette  était  donc  pleinement  con- 
firmé ;  on  avait  donc  avec  certitude  le 
nom  du  roi  grec  Ptolémée  écrit  en  hié- 
roglyphes ;  dès  lors  le  groupe  d'hiéro- 
glyphes encadrés  qui ,  sur  l'obélisquey  ^ 
suivait  le  nom  de  ce  roi ,  ne  pouvait  ! 
être  que  le  nom  de  la  reine  Cléopdtre,  et  \ 
le  premier  signe  du  mot  Ptolémée,  P, 
se  trouva  être  en  effet  le  cinquième 
de  celui  de  Cléopâtre  ;  le  deuxième  de 
l'un,  le  T,  le  septième  de  l'autre;  le 
quatrième  du  premier,  le  L,  était  bien 
le  deuxième  du  second  :  le  nombre  des 
signes  reconnus  s'accrut  donc  de  tous 
ceux  qui  composaient  le  nom  de  Cléo- 
pâtre ,  et  on  eut  la  moitié  de  l'alphabet. 
Et  une  fois  que  les  groupes  d'hiérogly- 
phes encadres ,  ou  cartouches ,  eurent 
été  reconnus  pour  des  noms  de  rois  et 
de  reines  ainsi  distingués  par  l'étiquette, 
et  ces  cartouches  étant  nombreux  sur 
les  monuments ,  l'alphabet  fut  sans 
peine  complété ,  et  laclécouverte  la  plus 
désirée  et  la  plus  inespérée  depuis  la 
renaissance  des  lettres  était  enfin  ac- 
complie. Tel  fut  le  résultat  des  recher-  i  j 
ches  de  Qiamgollipn  le  jeune;  la  suite  j  j 
de  ses  investigations  analytiques  et  la 
persévérance  qui  les  caractérisa  ont 
fait  le  reste  :  les  mystères  de  l'ancienne 
Egypte  ont  été  ainsi  dévoilés;  les  ap- 
plaudissements du  monde  savant  ont 
été  la  récompense  d'un  dévoûmeut  qai 
ne  se  démentit  pas  un  seul  instant  pen- 
dant vingt-cinq  années,  et  une  mort 


324 


L'UNIVERS. 


soudaine  et  prématurée  en  a  consacré 
les  immortels  résultats. 

Il  nous  resterait  à  exposer  les  prin- 
cipes généraux  de  la  grammaire  de 
cette  écriture,  si  l'on  peut  ainsi  parler, 
ou  du  moins  à  indiquer  ici  quelques- 
uns  de  ses  procédés  les  plus  singuliers, 
comme  étant  tout  à  fait  étrangers  à  nos 
procédés  graphiques  si  simples,  si  ana- 
îoguesà  nos  habitudes socialesqui n'ad- 
mettent que  peu  d'inscriptions  sur  nos 
monuments  publics  et  qui  les  excluent 
de  leur  décoration  ;  mais  cette  Gram- 
maire est  déjà  publiée ,  et  il  nous  sera 
permis  de  nous  borner  à  l'indiquer  au 
lecteur. 

Nous  pourrions  aussi  considérer 
l'influence  du  procédé  phonétique  égyp- 
tien sur  la  création  et  l'introduc- 
tion parmi  les  peuples  de  l'antiquité 
secondaire,  de  l'usage  de  l'alphabet 
pour  leur  écriture ,  et  comment  ces 
alphabets,  tels  que  nous  les  connais- 
sons, pourraient,  d'après  leur  cons- 
titution particulière  et  différente, être 
classés  généalogiquement,  si  on  peut 
le  dire,  en  alphabets  de  seconde  et  de 
troisième  formation ,  et  tous  les  alpha- 
bets de  l'Europe  ancienne  et  moderne 
sont  de  cette  troisième  classe;  mais 
cet  examen  d'un  intérêt  général  dans 
l'étude  critique  de  la  philosophie  des 
langues  et  de  l'écriture ,  ne  se  ratta- 
che pas  assez  {)articulièrement  au  sujet 
de  notre  Précis ,  et  nous  n'ajouterons 
plus  que  quelques  mots  sur  l'antiquité 
de  l'usage  de  l'écriture  en  Egypte. 

L'antiquité  grecque  et  romaine,  Pla- 
ton, Tacite,  Pline,  Plutarque,  Dio- 
dore  de  Sicile  et  Varron  font  honneur 
à  l'Egypte  de  l'invention  de  l'écriture 
alphabétique.  La  critique  moderne  a 
reconnu  par  l'étude  des  monuments, 
qu'aucun  peuple  de  l'ancien  monde  ne 
pouvait  à  cet  égard  infirmer  ce  juge- 
ment consacré  par  l'autorité  des  siè- 
cles; l'examen  des  plus  anciens  al- 
phabets connus  prouverait  peut-être 
aussi,  quant  à  leur  constitution  même, 
l'imitation  d'un  type  primitif  qu'on 
n'a  encore  retrouvé  que  dans  l'antique 
Egypte,  et  il  y  aurait  là  quelques  don- 
nées importantes  pour  l'histoire  des 
origines  de  quelques  peuples  morts  ou 


vivants.  On  peut  donc  assurer  que  TE- 
gypte  arriva  très-anciennement  au  com- 
plément réel  de  son  système  graphi- 
que ,  à  l'alphabet.  Mais  les  causes  et 
l'époque  de  ce  perfectionnement  mé- 
morable nous  sont  absolument  incon- 
nues :  est-il  le  résultat  des  efforts  de 
la  philosophie  égyptienne?...  n'est-ce 
qu'une  transmission  faite  à  l'Egypte 
par  un  peuple  qui  l'aurait  précédée 
danslesvoies  delà  civilisation?... L'es- 
prit se  confond  dans  l'examen  de  telles 
questions ,  où  se  manifestent  une  an- 
tiquité incontestablement  supérieure  à 
tous  les  temps  historiques  de  l'Occi- 
dent ,  et  un  perfectionnement  de  sys- 
tème graphique  pour  l'écriture,  de 
système  grammatical  pour  la  langue, 
que  les  principes  de  l'idéologie  mo- 
derne n'ont  ni  dépassé  ni  prévu.  Ré- 
sultat bien  singulier  de  l'autorité  des 
faits  les  plus  avérés  !  quand  on  cons- 
truisit les  pyramides  de  Memphis ,  aux 
anciens  règnes  des  premières  dynas- 
ties ,  l'usage  de  l'écriture  était  in- 
connu, on  n'en  trouve  aucune  trace 
sur  les  pyramides  royales  ;etauXXIIl'' 
siècle  avant  l'ère  chrétienne ,  au  temps 
de  la  XVr  dynastie,  le  système  gra- 
phique tout  entier  était  employé  pour 
orner  les  monuments  publics  contem- 
porains, d'inscriptions  historiques  ou 
religieuses;  et  alors  déjà  le  système 
graphique  est  le  même  que  pour  les 
siècles  des  Sésostris,  des  Ptolémées 
et  des  Césars, et  le  système  gramma- 
tical du  langage  a  les  mêmes  prin- 
cipes généraux  qu'aux  temps  des  er- 
mites chrétiens  de  la  Thébaïde.  On 
sait  donc  tout  sur  la  civilisation  égyp- 
tienne, à  l'exception  de  son  origine 
et  de  ses  commencements.  La  France 
n'a  retrouvé  dans  les  sables  du  désert 
que  la  magnificence  des  Pharaons ,  le 
temps  lui  a  ravi  leur  berceau. 

Un  dernier  mot  sur  l'écriture  hié- 
roglyphique en  démontrera  toute  la 
perfection ,  pour  l'Egypte  du  moins , 
eu  égard  aux  trois  dialectes  de  sa  lan- 
gue :  le  même  signe  graphique  expri- 
mait le  son  du  L  et  du  R  ;  un  autre 
signe,  le  son  du  P  et  du  Ph  ;  un  autre 
enfin,  T  et  Th;  l'inscription  pouvait 
donc  être  également  lue  selon  les  di- 


ÉGTPTl': 


!2i 


7'' 


vers  dialectes  de  la  langue  égyptienne, 
qui  étaient  précisément  caractérisés 
par  la  permutation  réciproque  de  ces 
mêmes  lettres.  Un  phénomène  d'une 
plus  grande  portée  encore  existe  à 
regard  de  l'écriture  chinoise;  la  même 
phrase  est  Ive  par  des  peuples  qui  par- 
lent des  idiomes  différents  :  c'est  le 
propre  de  toute  écriture  idéographique  ; 
l'idée  est  une,  mais  les  mots  qui  l'ex- 
priment différent  seion  la  nature  des 
idiomes  :  le  signe  figuratif  arôre  don- 
nera à  tous  l'idée  d'un  arbre;  mais 
cette  idée  sera  exprimée ,  et  ce  signe 
sera  lu  au  moyen  d'un  mot  qui  diffé- 
rera dans  chaque  pays. 

On  a  déjà  vu  sur  là  planche  22  l'al- 
phabet égyptien  tel  qu'il  fut  découvert 
etpubliéau  mois  de  septembre  1822,  par 
Champollion  le  jeune  ;  il  fut  tiré  spé- 
cialement des  monuments  de  l'époque 
grecque  et  de  l'époque  romaine;  appli- 

3ué  ensuite  aux  mscriptions  du  temps 
es  pharaons,  cet  alphabet  s'accrut 
d'un  certain  nombre  des  signes  de 
même  nature,  et  enlin  il  a  été  publié 
complet  en  1836,  dans  la  Grammaire 
égyptienne,  des  pages  35  à  46,  et  tel 
que  l'a  déterminé  l'étude  attentive  des 
monuments  de  toutes  les  époques , 
soit  en  Égvpte  même,  soit  dans  les 
collections  formées  en  Europe. 
I^'otre  planche  22  représente  à  la  fois 


cet  alphabet  en  caractères  hiérogly- 
phiques,  tels  qu'on  les  retrouve  sur 
des  monuments  de  tout  ordre  et  dans 
la  première  partie  de  l'inscription  de 
Rosette;  et  en  caractères  démoti- 
ques ou  populaires ,  qui  étaient  em- 
ployés dans  les  contrats  civils,  les  let- 
tres ,  les  affaires  domestiques ,  les  actes 
administratifs  d'un  intérêt  général , 
comme  on  en  voit  tant  d'exemples  dans 
les  nombreux  manuscrits  sur  papyrus 
recueilhs  en  Egypte ,  sur  des  stèles  fu- 
néraires, des  inscriptions  vulgaires, 
enfin  dans  la  partie  intermédiaire  de 
l'inscription  de  Rosette,  et  son  tfxte 
grec  nomme  ce  caractère  enckorial  ou 
du  pays.  Ces  signes  démotiques  don- 
nent aussi  l'idée  de  la  forme  des  signes 
Imratiqnes  ou  sacerdotaux ,  d'où  les 
démotiques  avaient  tiré  leur  origine. 
Enfin  on  voit  par  la  colonne  de  gauche 
de  notre  planche,  à  quelle  lettre  de 
l'alphabet  grec  répond  phonétique- 
ment chaque  sigue  démotique  et  cha- 
que signe  hiéroglyphique;  à  la  diffé- 
rence près  des  formes,  ces  signes 
s'employaient  comme  s'emploient  les 
lettres  de  notre  alphabet. 

Pour  ne  rien  laisser  à  désirer ,  nous 
citerons  ici  deux  lignes  d'une  inscrip- 
tion en  caractères  hiéroglyphiques, 
d'une  haute  antiquité ,  et  dont  voici  l'ex- 
plication graphique  et  grammaticale. 


f ^^ 


>^««««i^ 


Cette  inscription  doit  être  lue  de 
droite  à  gauche;  nous  avons  d^'à  dit 
que  toute  inscription  en  caractères 
hiéroglyphiques  se  lit  en  commençint 
par  le  coté  vers  leauel  regardent  les 
têtes  d'hommes  ou  d'animaux  qui  font 
partie  de  l'inscription. 

Celle-ci  se  compose  de  huit  groupes 
15*  Livraison.  (Egypte.) 


de  signes  séparés  les  uns  des  autires , 
et  de  quatre  signes  isolés  qui  sont 
quatre  particules  nécessaires  pour  la 
construction  de  la  phrase. 

Le  premier  groupe  est  composé  <Je 

deux  signes;  l'un  est  la  figure  même 

du  dieu  Chons,  reconnaissable  à  ses 

insignes   particuliers  ;  cette  fi^^ure  esî 

IS 


2«J 


L'UNIVERS. 


le  sujet  de  la  proposition,  et  signifie  : 
je  y  le  dieu  Chons;  le  signe  au-dessus 
est  phonétique,  et  se  lit  ti  ou  éiti,  qui 
signifie  donne ,  accorde. 

Le  deuxième  groupe  est  également 
çhonétique ,  et  se  Wische-m  (ou  sche- 
/lem),  qui  signifie  oWer. 

Dans  le  troisième  groupe  le  pronom 
est  exprimé  phonétiquement,  et  il  est 
suivi  de  la  figure  d'un  l-oi;  ce  groupe 
se  lit  pephhont^  sa  majesté. 

Le  signe  isole  qui  suit,  le  4*,  est  la 
lettre  L,  article  cm. 

Legroupe  d'après,  n"  5,  est  terminé, 
à  gauche,  par  deux  signes  qui  avertis- 
sent que  les  quatre  qui  les  précèdent 
forment  le  nom  d'un  pays  :  ces  quatre 
signes  sont  en  effet  les  lettres  des  sons 
lî,  sch,  t,  n,  et  se  lisent  Baschten, 

Le  signe  n°  6  est  le  même  que  le 
quatrième,  et  il  a  ici  le  sens  du  mot 
pour. 

Le  groupe  suivant  est  phonétique,  et 
se  lit  nohem,  avec  le  sens  de  délivrer. 

Le  groupe  n"  8,  tout  phonétique,  se 
compose  des  lettres  T.  S.;  la  première 
est  I  article  féminin,  et  la  deuxième,  le 
signe  S ,  l'abréviation  de  Si,  fils ,  et  ici 
fille,  comme  l'exige  l'article  féminin. 

Le  signe  suivant  est  la  tettreN,qui 
se  prononce  an,  et  qui  est  notre  article 
de  dans  la  langue  égyptienne. 

L'homme  debout  avec  une  canne  à 
la  main  est  le  signe  figuratif  de  l'idée 
chef. 

Le  signe  N  est  déjà  expliqué,  de; 
ainsi  que  le  groupe  final  qui  est  le 
même  que  le  cinquième  de  notre  texte. 

Cette  inscription  se  lit  donc  mot  à 
mot  ;  Je,  dieu  Chons,  accorde  aller 
Sa  Majesté  au  pays  de  Baschtanpour 
délivrer  la  fille  du  chef  du  pays  de 
Baschtan^c'est-h-û'irQ  :  «  Je  consens  à 
ce  que  Sa  Majesté  (le  roi  d'Egypte)  se 
rende  dans  le  pays  de  Baschtan ,  pour 
déli,vrer  (ou  pour  épouser)  la  fille  du 
chef 'de  lîaschtan,  »  et  c'est  le  dieu 
ChOns  qui  parle  ainsi  dans  le  texte 
(ligne  15*)  d'une  stèle  historique  qui 
existe  dans  les  ruines  du  sud-est  de 
Karnak ,  à  Thèbes ,  stèle  copiée  par 
Champollion  le  jeune ,  et  dont  la  tra- 
duction existe  dans  ses  notes. 

Tel  fut  l'état  de  l'écriture  sacrée  en 


Egypte  pendant  une  longue  succession 
de  règnes  et  d'événements ,  qui  n'ap- 
portèrent ,  dans  cet  État ,  aucune  va- 
riation notable.  Ce  n'est  pas  cepen- 
dant que  l'Egypte  ignOrSt  l'existence 
des  langues  et  des  systèmes  d'écriture 
particuliers  à  d'autres  peuples ,  et  qui 
différaient  entièrement  de  ceux  qu'elle 
avait  adoptés  :  et  quoiqu'il  ne  nous 
soit  pas  donné  de  connaître  complète- 
ment les  usages,  en  ces  graves  ma- 
tières ,  des  nations  civilisées  contem- 
poraines de  la  haute  splendeur  de 
l'Egypte,  quelques  faits  avérés  suf- 
fisent toutefois  pour  nous  démontrer 
ces  différences.  Le  patriarche  Joseph 
ne  parla  d'abord  à  ses  frères  que  par 
le  secours  d'un  interprète  qui  connais- 
sait à  la  fois  la  langue  de  Jacob  et  celle 
des  Égyptiens.  La  variété  des  écritures 
devait  être  connue  aussi  bien  que  la 
variété  des  idiomes;  deux  papyrus 
écrits  en  phénicien  ont  été  trouvés 
parmi  des  papyrus  égyptiens  dans  un 
tombeau  de  la  Thébaïde  ;  et  l'on  n'a  pas 
appris  que  les  invasions  éthiopiennes 
aient,  à  cet  égard,  rien  introduit  de 
nouveau  en  Egypte.  Sous  les  Perses , 
l'écriture  et  la  langue  des  monuments  et 
celles  des  contrats  particuliers  furent 
les  mêmes  que  du  temps  des  pharaons  ; 
les  Perses  y  laissèrent  cependant  quel- 
ques traces  d'écriture  en  caractères 
cunéiformes.  Durant  la  domination 
des  Grecs ,  les  usages  égyptiens  ne  su- 
birent en  ce  point  aucune  modification , 
la  langue  égyptienne  pour  la  population 
indigène ,  la  langue  grecque  pour  les 
Grecs  ;  l'écriture  hiéroglyphique  pour 
les  monuments,  récriture  hiératique 
pour  les  choses  sacrées  ;  la  démotique 
pour  les  contrats,  et  pour  ceux-ci  une 
antigraphie  ou  seconde  expédition  en 
langue  grecque  (  la  langue  du  gouverne- 
ment) ,  et  avec  ces  deux  circonstances 
assez  remarquables,  savoir  :  1°  que  ces 
contrats  étaient  soumis  au  droit  d'enre- 
gistrement ,  et  que  l'enregistrement 
était  inscrit  en  langue  grecque  sur  le 
contrat  conçu  en  langue  égyptienne;  2» 
que,  devant'les  tribunaux,  le  contrat 
en  langTie  égyptienne  avait  seul' de  l'au- 
thenticité, même  à  Tégard  des  natio- 
naux grecs.  On  devine  aisément  corn* 


EGYPTE. 


bien  de  tels  usages  durent  contribuer 
a  étendre  réciproquement  parmi  les 
deux  populations  la  connaissance  si- 
multanée des  deux  langues.  Le  décret 
connu  sous  le  nom  de  pierre  Rosette, 
fut  à  la  fois  rédigé  en  égyptien  et  en 
grec,  et  publié  en  écriture  hiérogly- 
phique ,  en  écriture  démotique ,  et  en 
écriture  grecque. 

Durant  la  domination  romaine ,  les 
anciens  usages  égyptiens  furent  conser- 
vés ;  la  langue  grecque  continua  d'être 
celle  du  gouvernement  ;  les  inscriptions 
des  monuments  publics  furent  tracées 
en  caractères  hiéroglyphiques  ;  les  con- 
trats particuliers  continuèrent  d'être 
écrits  en  caractères  démotiques,  parmi 
les  Égyptiens.  11  nous  est  parvenu  de 
modestes  stèles  funéraires,  où  cette 
écriture  populaire  se  retrouve  encore  ; 
et  ces  vieilles  institutions  de  l'Egypte 
devaient  durer  jusqu'au  temps  marqué 
pour  la  fin  des  anciennes  croyances 
dans  l'ancien  monde ,  et  pour  la  substi- 
tution du  christianisme  à  toutes  les 
philosophies  antérieures  qui  semblè- 
rent se  prêter ,  presque  sans  combat , 
à  voir  se  résumer  en  une  doctrine 
nouvelle  et  dominante,  tout  ce  qu'il  y 
avait  eu  en  elles-mêmes  de  vrai ,  de 
bon  et  d'utile. 

Cest  en  effet  à  l'établissement  du 
christianisme  parmi  les  Égyptiens , 
qu'on  rapporte  généralement  la  substi- 
tution de  l'alphabet  copte  aux  an- 
ciennes écritures  égyptiennes  :  opéra- 
tion aussi  simple  dans  son  action,  que 
profonde  et  efficace  dans  ses  effets-,  car 
la  langue  égyptienne  ,  écrite  jusque-là 
au  moyen  des  caractères  hiéroglyphi- 
ques ,  hiératiques  ou  démotiques",  fort 
nombreux ,  et  d'expressions  diverses , 
soit  figurative ,  soit  idéographique  ou 
alphal)étique ,  et  représentant  les  uns 
les  idées  mêmes ,  les  autres  les  mots 
signes  des  idées ,  ne  fut  plus  écrite 
qu'avecune  série  de  trente  et  un  signes, 
d'une  expression  identique,  tous  re- 
présentant alphabétiquement  les  voix 
et  les  articulations  propres  a  compo- 
ser les  syllabes  et  les  mots  de  la  langue 
parlée,  et  de  ces  trente  et  un  signes , 
vingt-quatre  sont  ceux  mêmes  qui  com- 
posent l'alphabet  grec,  et  les  sept  autres 


sont  autant  de  signes  de  l'ancien  alpha- 
bet démotique  égyptien,  introduits  dans 
le  nouveau'  pour  exprimer  les  sons 
propres  à  la  langue  égyptienne  qui , 
inconnus  dans  la  langue  des  Grecs  ,  ne 
pouvaient  pas  se  trouver  dans  leur  al- 
phabet. Tel  est  l'alphabet  copte  qui  fut 
substitué  aux  anciennes  écritures  égyp- 
tiennes pour  écrire  la  langue  égyp- 
tienne, opération  semblable  à  celle 
qui  aurait  aujourd'hui  pour  objet  d'é- 
crire la  langue  française  avec  les  ca- 
ractères grecs  ou  tous  autres  :  ce  se- 
raient d'autres  signes  alphabétiques , 
mais  ce  serait  toujours  la  même  lan- 
gue frs^pçaise. 

L'époque  et  la  cause  de  la  substitu- 
tion de  ce  nouvel  alphabet  à  l'ancien , 
sont  généralement  rapportées, à  l'in- 
troduction du  christianisme  en  Egypte  ; 
il  serait  plus  exact  de  dire  que  ce  fut 
à  son  influence,  dès  qu'il  fut  devenu 
dominant.  C'est  l'évangéliste  saint  Marc 
qui  est  considéré  comme  l'apôtre  de 
l'Église  d'Alexandrie,  que  saint  Pierre 
aurait  désigné  à  cet  effet,  et  qui  v  se- 
rait mort  vers  le  temps  de  Néron.  Cette 
première  époque  du  christianisme  en 
Egypte  fut  sans  influence  sur  les  an- 
ciennes institutions  nationales  ;  le 
temps  seul  pouvait  les  oblitérer  insen- 
siblement ;  et  nous  trouvons ,  en  effet , 
jusqu'en  l'an  2J1  ,  les  monuments  pu- 
blics ornés  des  tableaux  et  de  l'écriture 
de  l'ancienne  religion.  Les  noms  de 
Caracalla  et  de  Géta  sont  inscrits  sur 
ces  tableaux. 

A  celte  mên)e  époque ,  un  Démé- 
trius,  le  onzième  successeur  de  saint 
Marc,étaitpourvuderévêchéd'Alexan- 
drie;  vintensuiteDioclétien,  qui  traita 
les  chrétiens  de  telle  sorte,  que  l'ère 
de  son  règne  fut  pour  eux  l'ère  des 
martyrs  ;  et  ce  n'est  pas  dans  de  telles 
circonstances  que  l'Église  chrétienne 
pouvait  être  dans  la  nécessité  de  faire 
écrire  sa  liturgie  dans  une  écriture 
plus  cxpéditive  que  ne  l'était  l'écriture 
égyptierme  démotique.  C'est  de  cette 
même  écriture  que  la  généralité  des 
savants  pense  que  Ips  soldats  de  Gor- 
dien se  servirPiit  dans  l'inscription  en 
plusieurs  langues  dont  ils  firent  déco- 
rer le  tombeau  de  cet  empereur;  cir- 
15. 


S28 


L'UNIVERS. 


constance  qui  date  aussi  du  troisième 
siècle,  et  qui ,  soit  dit  en. passant,  in- 
drine  hautement  Tôpinion  des  criti- 
ques qui ,  tels  que  Laoroze  et  le 
P.  Georgi ,  font  remonter  -l'usage  de 
l'alphabet  coptejusqu'au  r^ne  du  Pha- 
raon Psainmetichus  ;  ou  bien  tels  que 
le  P.  Bonjour,  D.  Montfaucon,  Ja- 
blonski,  Valperga et.Schow,  oui  le  rap- 
portent aux  règnes  d'Alexandre  ou  des 
Ptolémées,  ou  phis  généralement  à  un 
temps  antérieur  à  l'ère  chrétienne, 
i^lais  le  docte  Zoéga^  malgré  tant  d'au- 
torités contraires,  n'a  pas  liésité  à  dé- 
clarer que  l'alphabet  copte  ne  lui  pa- 
raissait pasavoir  été  adopté, au  plus  tôt, 
avant  le  troisième  siècle  de  Vête  chré- 
tienne. Ajoutons  que,  dans  l'ile  de 
Philx,  on  adorait  encore  Isis  et  Osiris 
dans  la  seconde  moitié  du  sixième 
siècle  chrétien.  Enfm ,  il  reste  assez 
d'incertitudes ,  dans  l'esprit  des  meil- 
leurs critiques ,  sur  l'époque  de  la  ver- 
sion copte  de  TAnoien  et  du  Nouveau 
Testament,  pour  qu'on  ne  puisse  tirer, 
de  ces  opinions  diverses ,  aucune  don- 
née précise,  et  utile  à  la  question  pré- 
sente. Le  savant  Michaëlis  a  résumé 
toutes  ces  opinions,  dont  les  unes  ten- 
dent à  démontrer  des  rapports  patents 
entre  la  version  copte  et  la  version  la- 
tine, et  dont  les  autres  la  trouvent 
plus  conforme  au  grec  des  Septante  ; 
et  il  existe  peu  de  manuscrits  coptes 
de  ces  textes  sacrés,  dan  s  les  divers  dia- 
lectes coptes ,  qui  paraissent  antérieurs 
;iu  septième  siècle:  les  plus  anciens 
sont  écrits  sur  papyrus;  les  autres 
sur  peau  de  gazelle,  sur  vélin  ,  ou  sur 
papier.  On  connaît  aussi  en  langue  et 
en  caractères  coptes,  et  des  inscrip- 
tions funéraires,  et  un  assez  grand 
nombre  de  lettres  missives  écrites  sur 
des  fragments  de  poterie  recueillis  dans 
les  ruines  des  anciennes  villes  égyp- 
tiennes ;  mais  bien  peu  de  ces  débris 
iwrlent  des  dates;  et  la  plus  ancienne 
qu'on  y  ait  retrouvée  jusqu'ici  est  de 
l'an  944  de  l'ère  chrétienne.  Il  est  re- 
marquable toutefois  que  cette  inscrip- 
tion copte  chrétienne  porte  une  double 
date ,  dont  l'une  est  tirée  de  l'ère  de 
i^ioclétien  ou  des  martyrs ,  et  l'autre 
de  l'ère  de  Mahomet  ou  del^hégire, 


(  l'an  de  Diodélieii  662 ,  et  du  Sarra' 
sinZZA);  il  est  vrai  aussi  qu'à  l'époque 
de  cette  inscription ,  déposée  sur  la 
tombe  d'une  clirétienne,  les  Arabes 
gouvernaient  l'Egypte  depuis  trois 
siècles  révolus.  Les  Coptes  conservè- 
rent leur  alphabet  longtemps  encore 
après ,  comme  le  prouvent  des  manus- 
crits coptes  qui  ne  sont  pas  antérieurs 
au  seizième  siècle  de  notre  ère ,  époque 
qui  fut ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit , 
celle  où  la  littérature  copte  jeta  ses 
dernières  lueurs,  et  qui  vit  finir,  sans 
espoir  de  retour,  la  langue  et  tous  les 
systèmes  d'écriture  successivement  usi- 
tés en  Egypte,  dont  nous  avons  es- 
sayé de  donner  ici  une  idée  sans  doute 
trop  sommaire  ;  mais  nous  avions  aussi 
quelques  mots  à  dire  sur  d'autres  ins- 
titutions de  l'Egypte  des  pharaons. 

S  XVm.  SYSTÈRiE  NUMÉRIQUE.  SYSTÈME  MÉ- 
TRIQUE. MONNAIE.  tALENUniEU. 

Ce  que  nous  avons  appris  par  les 
monuments ,  au  sujet  du  système  nu- 
mérique des  anciens  Égyptiens ,  nous 
prouve  que  leur  arithmétique  n'était 
pas  plus  perfectionnée  que  celle  des 
Grecs;  ils  ignorèrent  l'admirable  fonc- 
tion du  zéro,  et  pour  les  signes- 
chiffres  ,  la  valeur  de  position  :  ingé- 
nieux et  féconds  procédés  au  moyen 
desquels,  avec  neuf  chiffres  dont  lu 
valeur  augmente  en  progression  dé-" 
cuple  à  mesure  qu'on  les  avance  vers 
la  gauche ,  nous  pouvons ,  dans  le  sys- 
tème moderne  venu  des  Indiens  par 
les  Arabes,  exprimer  commodément 
les  nombres  les  plus  considérables. 

Il  ne  nous  est  parvenu  aucune  no- 
tion écrite  sur  l'arithmétique  des  Égyp- 
tiens; les  signes  de  nombre  une  fois 
reconnus,  on  a  recueilli  tout  ce  qu'on 
a  trouvé  écrit  en  chiffres  sur  les  mo- 
numents, et  on  en  a  tiré  des  données 
nécessairement  incomplètes,  en  ce  sens 
qu'on  ne  doit  pas  croire  que  les  Égyp- 
tiens ignorèrent  une  partie  quelconque 
de  la  science  des  nombres,  parce  qu'on 
n'en  trouve  pas  d'application'sur  leurs 
monuments.  On  sait  en  combien  de 
circonstances  la  connaissance  de  la 
géométrie  était  nécessaire  à  leur  ci- 


KGYPTE. 


vilisation;  on  voit  aussi  leurs  mo- 
numents exactement  orientés ,  et  sur 
les  magnifiques  créations  de  leur  ar- 
chitecture ,  tous  les  secours  qu'ils 
surent  tirer  de  cette  science  :  on  ne 
peut  donc  leur  refuser  d'avoir  possédé 
des  règles  dont  il  nous  reste  de  si  nom- 
breuses applications.  Voici ,  dans  leurs 
limites  réelles,  les  résultats  tirés  de 
Fétude  des  monuments ,  et  un  résumé 
de  ce  qui  se  trouve  plus  au  long  ex- 
posé dans  le  IX'  chapitre  de  la  Gram- 
maire égyptienne  de  mon  frère,  sur 
les  mots  et  les  signes  qui  ont  servi  à 
la  numération  chez  les  Égyptiens. 

Remarquons  d'abord ,  à  ce  sujet , 
que  les  nations  modernes  sont  tom- 
Jjées  dès  longtemps  dans  une  contradic- 
tion manifeste  :  le  système  graphique 
de  tous  les  mots  de  leur  langue  est  al- 
phabétic|ue ,  et  les  signes  des  mots  de 
la  numération  sont  entièrement  idéo- 
graphiques ;  ces  signes  étaient  aussi 
idéographiques  chez  les  Égyptiens, 
Oiais  du  moins  ils  se  trouvaient  en  cela 
dans  une  parfaite  analogie  avec  leur 
écriture  nationale. 

Les  numératifs  ou  noms  de  nombre 
se  divisaient  aussi  en  ordinaux  et  car- 
dinaux ;  ceux-ci  exprimant  la  quantité 
des  objets,  et  ceux-là  déterminant  leur 
ordre  relatif. 

Chacune  des  trois  subdivisions  du 
système  général  d'écriture  avait  aussi 
§a  série  de  signes  de  nombre. 

L'écriture  hiéroglyphique  avait  un 
signe  particulier  pour  chacun  des  nom- 
bres un ,  dix ,  cent ,  mille ,  et  dix  mille  ; 
ils  étaient  écrits  autant  de  fois  que 
l'exigeait  la  somme  à  exprimer;  on 
Ugurait  jusqu'à  neuf  fois  le  signe  de 
1,'unité  pour  exprimer  l'idée  9;  neuf 
fois  le  signe  de  la  dizaine  pour  expri- 
mer 90  ;  neuf  fois  le  signe  cent  pour 
figurer  le  nombre  900 ,  et  ainsi  de  suite 
pour  les  autres  chiffres  (voyez  notre 
planche  66,  n°  A). 

L'écritu rehiératique  procédait  d'une 
autre  manière  ;  elle  avait  un  signe  par- 
ticulier pour  chacun  des  nombres  un, 
deux,  trois,  quatre,  et  neuf;  au  con- 
traire, les  nombres  5,6,  7  et  8,  s'ex- 
primaient au  moven  des  chiffres  com- 
l'iiics  3  et  1'.  3  et  3    3  et  4,  -1  et  4: 


le  signe  dix  était  cualemcnt  spécial ,  et 
il  était  ensuite  modifié  par  l'adjonction 
des  chiffres  des  unités  pour  former  des 
caractères  qui  offraient  l'expression 
des  idées  deux  fois  dix ,  trois  fois  dix , 
quatre  fois  dix ,  etc.  ;  un  signe  parti- 
culier signifiait  cent  ;  et ,  par  une  com- 
binaison très  -  analogue  à  celle  des 
dizaines ,  ce  même  sii^ne  exprimait  les 
nombres  200 ,  300 ,  etc. ,  jusqu'à  900  ; 
le  signe  spécial  du  nombre  mille  était 
soumis  à  la  même  règle,  et  figurait 
sans  équivoque  les  multiples  de  mille 
par  les  neuf  premières  unités  ;  ensuite 
un  signe  particulier  disait  dix  mille, 
et ,  en  le  répétant  neuf  fois ,  on  arri- 
vait à  exprimer  l'idée  90  mille  ;  enfin , 
pour  les  quantités  supérieures ,  on  les 
exprimait  facilement  par  une  combi- 
naison systématique  des  signes  des 
centaines  et  des  mille  avec  celui  de  la 
myriade,  et  ces  chiffres  combinés  se 
lisaient  :  cent  fois  mille  ou  cent  mille, 
cent  fois  dix  mille  ou  un  million ,  cent 
fois  vingt  mille  ou  deux  millions,  etc. 

Dans  l'écriture  démotique,  ou  po- 
pulaire ,  le  système  de  numération  était 
le  même  que  pour  l'écriture  hiérati- 
que ,  et  les  signes-chiffres  presque  sem- 
blables aussi.  Ces  chiffres  étaient  em- 
ployés à  la  numération  de  toutes  sortes 
d'objets,  à  l'exception  formelle  des 
dates  pour  les  quantièmes  du  mois. 

Il  est  digne  de  remarque,  en  effet, 
que  ce  quantième  fut  exprimé  par  des 
cliiffres  particulfers  potu"  les  nombres 
un  ,  deux  ,  trois  et  quatre  ;  et  pour  les 
nombres  5 ,  6 ,  7  et  8 ,  on  s'attacha  à 
reproduire,  par  la  combinaison  de 
ces  cliiffres,  les  groupes  hiéroglyphi- 
ques qui  représentaient  ces  mêmes 
iiomiires.  Le  signe  du  nombre  9  était 
également  spécial.  Enfin ,  pour  les 
dates  composées  de  dizaines  et  d'uni- 
tés, les  signes  20  et  30  avaient  aussi 
une  forme  particulière,  et  leur  tracé 
était  un  groupe  qui  se  décomposait  en 
10,  3  et  2,  pour  dire  15;  en  20,  3  et 
3  pour  dire  26,  et  ainsi  de  suite  jus- 
qu'à 30  figuré  par  un  chiffre  spécial 
(voyez  la  même  planche  68,  n»  B). 

Les  contrats ,  les  manuscrits ,  et  no- 
tamment les  registres  de  comptabilité 
des  tcmjilrs ,  ont  fourni  les  cléments 


230 


L'UNIVERS. 


de  ces  notions  sur  le  système  numé- 
rique des  Éfiyptiens  ;  on  y  trouve  aussi 
des  exemples  nombreux  de  l'emploi  de 
ces  chiffres  dans  des  sommes  expri- 
mées par  les  unités,  les  dizaines,  les 
centaines,  les  mille  et  les  myriades. 
C'est  l'épreuve  certaine  des  théories 
qui  viennent  d'être  exposées. 

Quant  aux  numératifs  ordinaux, 
ils  «étaient  écrits  au  moyen  des  signes 
des  nombres  cardinaux,  qui  étaient  pré- 
cédés d'un  caractère  complexe  placé  au- 
dessus  de  ce  signe  cardinal.  Il  en  était 
de  même  pour  exprimer  les  nombres 
fractionnaires ,  et  on  a  aussi  des  exem- 
ples d'additions  composées  à  la  fois 
de  nombres  entiers  et  de  fractions.  On 
ne  connaît  pas  d'exemple  écrit  des 
autres  parties  de  l'arithmétique,  telles 
que  la  soustraction ,  la  division ,  la 
multiplication ,  etc.  ;  on  ne  connaît  pas 
non  plus  de  signe  pour  exprimer  di- 
rectement un  nombre  supérieur  à  la 
myriade  ;  mais  on  ne  doit  pas  prendre 
les  limites  de  nos  recherches  pour  les 
limites  de  la  science  des  Égyptiens 
dans  l'arithmétique  :  d'autres  monu- 
ments peuvent  nous  en  enseigner  da- 
vantage. Concluons ,  toutefois ,  de  tout 
ce  qui  vient  d'être  exposé,  que  le  sys- 
tème numérique  des  Égyptiens  avait 
des  rapports  intimes  avec  celui  que 
les  Grecs  adoptèrent  ensuite,  et  que 
les  théories  durent  être  appliquées 
par  des  procédés  analogues. 

L'intérêt  réel ,  historique ,  archéo- 
logique des  notions  qui  précèdent ,  se 
réalise  essentiellement  dans  leur  appli- 
cation à  la  recherche  des  dates  qui  se 
trouvent  très-fréquemment  sur  les  mo- 
numents égyptiens  :  chaque  date  est 
un  fait  de  ^ande  considération ,  et 
très-fécond  en  résultats  utiles  à  la  cer- 
titude historique;  nous  avons  tâché  de 
réunir  sur  nos  deux  planches  numé- 
rotées 63  et  66,  les  moyens  et  les 
exemples  les  plus  propres  à  les  faire 
reconnaître,  et  aies  traduire  exacte- 
ment en  supputations  modernes. 

Système  métrique.  On  est  porté  à 
croire,  d'après  l'autorité  que  quelques 
savants  modernes  ont  imprimée  à  leur 
opinion ,  que  longtemps  avant  le  siècle 
d'Alexandre  quelques  peuples  de  l'an- 


tiquité firent  avec  succès  des  observa- 
tions astronomiques,  les  employèrent 
dans  la  description  de  la  terre,  et  dé- 
terminèrent avec  exactitude  la  situa- 
tion de  quelques  points  principaux  du 
globe.  Les  résultats  de  leurs  observa- 
tions furent  exprimés  en  mesures  au- 
thentiques :  il  faut  donc  supposer 
qu'alors  déjà  ces  mesures  étaient  sys- 
tématiquement déterminées ,  et  furent 
des  divisions  astronomiques  du  degré 
terrestre.  Les  mêmes  mesures  eurent 
des  rapports  précis  avec  les  divisions 
du  temps  ;  et  si  on  a  entrevu  dans  les 
rapports  comparés  de  l'antique  litté- 
rature ,  une  division  commune  du  ciel , 
de  la  terre ,  de  l'année  et  du  jour  en 
720  parties  ,  d'après  d'autres  aperçus 
l'unité  aurait  été  divisée  d'abord  en 
trois  grandes  parties ,  puis  en  douze , 
en  trente-six,  et  finalement  en  trois 
cent  soixante.  Ce  qu'il  y  a  de  certain  , 
c'est  l'association  nabituelle  de  trois 
divinités  dans  le  même  culte ,  dans  le 
même  temple;  l'union  religieuse  des 
trinités  locales ,  assimilation  régulière 
à  la  trinité  primitive  ;  enfin  la  division 
de  l'année  civile  en  trois  saisons , 
comme  l'année  agricole  et  l'état  de 
la  surface  du  sol  qui  changeait  sensi- 
blement d'aspect  tous  les  quatre  mois. 

On  a  remarqué  avec  toute  raison 
qu'un  goût  naturel,  que  l'état  constam- 
ment normal  du  gouvernement  et  des 
lois,  fortifié  par  sa  régularité  même , 
jiortait  les  Égyptiens  vers  la  stricte  pra- 
tique des  choses  exactes  ;  qu'ils  attri- 
buèrent à  Thôth ,  le  plus  savant  des 
dieux,  l'invention  des  poids  et  des 
mesures  ;  et  que  le  mesurage  des  ac- 
croissements périodiques  du  Nil ,  et  la 
reconnaissance  des  limites  des  terres 
ammellement  confondues  par  l'inonda- 
tion ,  avaient  rendu  nécessaires  la  con- 
naissance et  l'emploi  de  ces  mesures 
dès  les  premières  idées  de  la  propriété , 
dès  les  premiers  labours  donnés  au 
sol  de  l'Egypte  ;  et ,  comme  toutes  ses 
autres  institutions  ,  le  temps  et  le  pro- 
grès naturel  des  sciences  durent  per- 
fectionner aussi  son  système  métrique. 

Il  comprenait  à  la  fois  les  mesures 
itinéraires  ou  de  longueur;  celles  de 
superficie  ,  ou   agraires  ,  divisées  ou 


EGYPTE.  2S1 


multipliées  selon  que  l'usage  l'avait 
successivement  exigé ,  et  toujours  res- 
pectivement à  un  étalon  primitif,  dont 
l'origine  était  rattachée  à  une  çr^ande 
opération  astronomique  ou  geodési- 
que,  d'où  le  degré  avait  été  déduit. 
C'est  à  ce  degré  que  l'on  rapportait 
en  effet  les  schœnes ,  les  milles ,  les 
stades ,  les  aroures ,  les  plèthres ,  les 
caanes,  les  oryges ,  les  pas ,  les  pieds , 
et  les  coudées,  types  divers  et  d'iné- 
gales dimensions,  nous a-t-on  dit,  qui 
composaient  ce  système.  Mais  il  faut 
reconnaître  qu'on  n'a  trouvé  que  dans 
la  littératirre  occidentale  ces  noms ,  ces 
mots ,  et  les  acceptions  qui  leur  ont 
été  attribuées  ;  il  serait  difficile  de  les 
ramener  tous  à  des  origines  égyp- 
tiennes ;  et ,  afin  de  ne  pas  nous  dé- 
tourner du  plan  de  notre  travail  et  de 
la  considération  des  monuments  ori- 
ginaux ,  c'est  de  la  coudée ,  principale 
mesure  égyptienne,  comme  étant  la 
plus  usuelle,  que  nous  parlerons  ici 
particulièrement.  Comme  à  l'égard  de 
toutes  les  autres  mesures  égyptiennes , 
il  existe  une  foule  de  passages  sur  la 
coudée,  sa  longueur  et  ses  divisions, 
ces  passages  ont  été  diversement  ex- 
pliques, et  peut-être  un  peu  trop  au 
gré  des  divers  systèmes  généraux  sur 
les  mesures  égyptiennes,  nouvelle- 
ment publiés  avec  une  égale  niasse 
d'érudition ,  avec  un  semblable  dévoue- 
ment à  la  reclierche  naïve  de  la  vérité. 
11  nous  est  parvenu  des  couùées  égyp- 
tiennes intactes,  originales,  en  bois 
ou  en  pierre ,  divisées ,  graduées ,  si- 
gnées ,  authentiques  :  un  seul  de  ces 
monuments  nous  en  dit  plus  que  tous 
les  passages  des  anciens  ensemble  ;  et 
Jes  iiûtiuiis  que  nous  allons  en  déduire 
seront  à  la  fois  certaines  et  com- 
plètes. 

Les  écrivains  de  l'antiquité  parais- 
sent avoir  établi  une  différence  entre 
la  coudée  qu'ils  qualifient  de  royale, 
et  d'autres  mesures  auxquelles  ils  don- 
nent aussi  le  nom  de  coudée  ;  mais , 
en  général ,  ils  s'accordent  à  dire  que 
la  coudée  royale  était  divisée  en  six 
palmes,  et  chaque  palme  en  quatre 
dovjtJi.  Cette  coudée  se  composait  donc 
de  vingt-(j'iatrc  doigts.  Il  nous  en  est 


parvenu  plusieurs  d'originales  de  cette 
même  dimension  ;  et  l'examen  atten- 
tif qui  en  a  été  fait,  leur  assigne  pour 
longueur  exacte  444  millimètres ,  don( 
le  palme  était  la  sixième  partie ,  et  le 
doigt  la  vingt-quatrième.  Il  y  a  aussi 
des  coudées  de  sept  palmes,  qui  sont 
ainsi  plus  longues  d'un  sixième  que 
celle  qui  vient  d'être  indiquée. 

On  trouvera,  sur  notre  planclie  65 
au  n"  I ,  la  figure  d'une  portion  de 
la  coudée,  contenant  exactement  les 
neuf  premiers  doigts ,  formant  les  deux 
premiers  palmes ,  plus  un  doigt.  On 
reconnaît  facilement  que  la  forme  de 
la  coudée  était  parfaitement  appropriée 
à  son  usage.  Celle  que  nous  reprodui- 
sons est  en  bois  dur,  dit  de  Méroé. 
C'est  comme  une  règle  ayant  deux  mil- 
limètres d'épaisseur  et  le  double  de 
largeur ,  et  dont  la  partie  supérieure 
est  divisée  en  deux  parties ,  l'une  des. 
deux  étant  coupée  en  biseau ,  mais  cha- 
cune des  deux  portant  une  inscription 
hiéroglyphique,  où  se  trouvent  par- 
fois des  noms  et  des  dates. 

L'aspect  général  de  la  coudée  nous 
montre  cette  règle  divisée  en  parties 
égales,  qui  sont  les  vingt -quatre  ou 
les  vingt-huit  doigts,  et  en  trois  ban- 
des longitudinales.  Aux  cases  qui  cor- 
respondent aux  quinzepremiers  doigts, 
en  allant  de  gauche  à  droite ,  et  dans 
la  bande  la  plus  éloignée ,  on  a  inscrit 
la  figure  ou  le  nom  des  quinze  divini- 
tés auxquelles  chacune  de  ces  divisions 
était  consacrée;  la  première  est  le 
soleil ,  et  la  dernière  ïhôth.  Dans  la 
bande  intermédiaire,  on  a  écrit  les 
principales  divisions  de  la  coudée;  les 
premiers  signes ,  en  allant  de  gauche 
a  droite ,  sont  les  lettres  S  T  N  {sou- 
ten,  roi,  royal);  le  signe  suivant,  un 
bras  plié  jusqu'au  coude ,  est  le  signe 
figuratif  de  la  coudée  elle  -  même  ;  de 
sorte  que  ce  groupe  doit  se  lire  cou- 
dée royale.  D'autres  groupes  indiquent 
les  subdivisions  de  la  coudée,  et  suc- 
cessivement un  doigt,  deux  doigts, 
trois  doigts ,  quatre  doigts  ou  le  palme  ; 
ensuite  le  pied,  etc.  Enfin,  on  trouve 
dans  la  troisième  bande ,  les  doigts  et 
leurs  subdivisions  en  fractions  de  âoigt; 
le  premier,  à  gauclie,  est  divisé  en 


L  UNIVERS. 


tiloitié  de  doigt ,  et  le  signe  qui  est 
au-dessus  est  un  M ,  lettre  initiale  du 
mot  wr7i,  qui  signifie  moitié.  Les  au- 
tres divisions  croissent  successivement 
du  tiers  au  seizième  de  doigt,  et  le 
signe  qui  surmonte  ces  chiffres  est 
un  R,  initiale  de  re,  monosyllabe  qui 
fait  passer  le  nombre  que  ce  signe  ou 
que  ce  mot  précède ,  à  l'état  de  déno- 
minateur d'une  fraction. 

Voilà  les  traits  principaux  à  obser- 
ver dans  une  coudée.  On  en  voit  dans 
les  musées  de  Paris  ,  de  Turin,  et  ail- 
l'îurs  ;  elles  sont  uniformément  cons- 
truites ,  soit  qu'elles  soient  de  bois ,  et 
♦ipaisses  comnfie  celle  dont  nous  ve- 
nons de  parler ,  soit  qu'elles  soient  en 
matières  calcaires ,  et,  dans  ce  cas, 
quatre  fois  plus  larges  qu'elles  ne  sont 
épaisses.  Sur  toutes  celles  qui  nous 
sont  parvenues,  et  qui  toutes  ont  été 
recueillies  dans  des  tombeaux ,  on  voit 
des  inscriptions  funéraires  sur  le  côté 
opposé  à  celui  qui  porte  les  divisions 
métriques,  quelquefois  aussi  sur  les 
tranches;  et  une  de  ces  inscriptions 
offre  le  nom  du  roi  Horus,  de  la  dix- 
huitième  dynastie ,  ce  qui  prouve  que 
cette  mesure  était  en  usage  plus  de 
1600  ans  avant  l'ère  chrétienne. 

Toutes  ces  notions  nous  amènent  à 
reconnaître ,  d'après  les  recherches  les 
plus  récentes,  que  la  coudée  égyp- 
tienne de  six  palmes  était  égale  à  444 
de  nos  millimètres  ;  sur  cet  étalon  très- 
authentique  ,  on  peut  se  procurer  des 
données  qui  ne  le  seront  pas  moins 
sur  les  autres  mesures  égyptiennes 
qui  n'étaient  que  des  multiples  ou  des 
tractions  de  cette  même  coudée. 

Quant  aux  poids  en  usage  en  Egypte  , 
la  seule  notion  certaine  que  nous  puis- 
sions en  donner  ici,  est  tirée  d'un 
poids  antique,  en  basalte  vert,  dont 
la  figure ,  de  la  grandeur  de  la  moitié 
lie  l'original ,  se  trouve  sous  le  n"  8,  de 
notre  planche  65  ;  ce  poids ,  très-régu- 
lièrement taillé,  pèse  exactement  G2 
gram.  i;  on  voit  qu'il  est  marqué  du 
nombre  cinq;  il  représente  donc  cinq 
fois  une  unité,  qui  était  réglée  à  V2 
gnm.  ~ ,  et  qui  devait  aussi  avoir  de 
ne  inbreux  multiples  :  dans  uu  État  riche 
et  puissant  comme  Pétait  l'Egypte,  où  les 


prodiictions  les  plus  précieuses  étaient 
.ibondantes ,  otj  le  commerce  de  tout 
l'Orient  était  centralisé,  les  unités  de 
compte  devaient  être  fortes,  le  système 
numérique  et  le  système  métrique  de- 
vaient être  capables  de  représenter  de 
très-grandes  quantités  :  les  pays  pau- 
vres et  les  petits  États  ne  peuvent  pas 
même  avoir  l'idée  des  myriades  de  my- 
riades ;  ils  ont  des  petits  poids  et  des 
petites  monnaies. 

A  l'égard  de  la  OT<wi«a«e,  nous  avons 
déjà  dit  que  l'Egypte  n'eut  pas  l'idée 
d'un  système  monétaire  légal ,  ni  peut- 
êtie  même  le  besoin;  et  il  en  sera 
ainsi  pour  toute  nation  qui ,  ne  fai- 
sant de  commerce  qu'avec  elle-même, 
ou  bien  avec  des  alliés  dont  les  inté- 
rêts ne  seront  pas  différents  des  siens , 
n'éprouvera  pas  la  nécessité  d'un 
signe  d'échange  généralement  reconnu 
comme  ayant  la  valeur  intrinsèque 
à  lui  assignée  par  l'autorité  qui  le 
met  en  circulation.  Il  lui  suffft,  en 
réalité ,  d'un  signe  d'échange  dont  la 
valeur  arbitraire  ne  sera  contestée  par 
aucun  des  individus  auxquels  ce  signe 
sera  présenté  pour  cette  valeur.  Les 
billets  de  banque  donnent  l'idée  de  ce 
signe  monétaire  conventionnel;  et  il 
n'y  a  peut-être  pas  de  matière  dont  la 
minime  valeur  soit  plus  au-dessous  de 
la  somme  que  représent*  chacun  de 
ces  billets ,  frêle  morceau  de  papier , 
qui  ne  vaudrait  pas  matériellement  un 
centime ,  si  les  lettres  historiées  dont 
il  est  orné  cessaient  d'être  l'expression 
d'un  engagement  public,  hypothégué 
sur  des  tonnes  d'or  existantes  réelle- 
ment dans  un  dépôt  inviolable.  Dès 
que,  en  Egypte,  l'état  de  la  société 
eut  fait  succéder  aux  échanges  de  gré 
à  gré,  la  vente  et  l'achat  de  toutes 
sortes  de  choses  vénales ,  par  le  moyen 
d'une  sorte  particulière  de  ces  mar- 
chandises, sorte  utile  et  nécessaire  à 
tous ,  au  gouvernement  comme  aux  ci- 
toyens ,  dont  la  valeur  invariable  n'é- 
tait contestée  par  personne,  avec  la- 
quelle on  se  procurait  de  suite  tout  ce 
qui  était  nécessaire  à  la  vie,  et  qu'en 
conséquence  tous  voulaient  acheter 
au  moyen  des  produits  soit  de  la  terre , 
soit  des  arts ,  il  y  eut  alors  en  Egypte 


EG  YPTK. 


235 


uuD  monnaie  légale.  Toutefois  elle  ne 
consista  qu'en  une  monnaie  de  con- 
vention, nécessaire  au  petit  commerce  ; 
on  croit  qu'une  classe  de  ces  nom- 
breux produits  de  l'industrie  égyp- 
tienne ,  qu'on  appelle  scarabées,  parce 
qu'ils  ont  la  forme  de  cet  animal ,  et 
sur  lesquels  on  lit  les  noms  des  Pha- 
raons ,  servit ,  à  cet  effet ,  de  pe- 
tite monnaie.  Mais ,  pour  les  transac- 
tions considérables,  on  se  servait 
d'anneaux  d'or  pur,  d'un  poids  et  d'un 
diamètre  déterminés;  on  se  servait 
aussi  d'anneaux  d'argent  à  un  titre  et  à 
un  poids  égalen)ent  réglés  par  l'auto- 
rité publique  :  on  n'a  rien  découvert 
en  Egypte  qui  donnât  l'idée  des  mon- 
naies en  uss^e  chez  d'autres  nations 
de  l'antiquiié",  ou  chez  les  peuples  mo- 
dernes. 

Tel  fut ,  à  cet  égard ,  l'état  de  l'É- 
sypte  tant  que  durèrent  ses  institutions 
nationales.  Conq  use  par  les  Perses , 
Darius ,  fils  d'Hystaspe ,  y  mit  en  cir- 
culation des  monnaies  de  l'or  le  plus 
pur,  et  elles  y  eurent  cours  légal,  ainsi 
flue  dans  les  autres  parties  de  l'empire 
•les  Perses;  on  les  appelait  dariques, 
Ju  nom  du  roi  qui  les  avait  fait  frap- 
,)er.  A  son  exemple  ,  Aryandès,  gou- 
verneur de  l'Egypte ,  lit  âes  monnaies 
d'argent  qu'on  appela  aryandiques; 
et,  pour  ce  fait,  accusé  d'usurpation 
des  droits  royaux ,  il  fut  mis  à  mort. 
La  monnaie  d'Alexandre  succéda  à 
celle  des  rois  persans  ;  celles  des  villes 
et  des  rois  de  la  Grèce ,  de  l'Italie  et 
de  la  Sicile,  ne  durent  pas  y  être  in- 
connues; les  Ptolémées  frappèrent  des 
monnaies  particulieresàl'Égypte,  mais 
ils  ne  s'écartèrent  pas  du  système  mo- 
nétaire des  rois  grecs  et  de  ceux  de 
Syrie.  Il  nous  est  parvenu  des  pièces 
frappées  à  l'effigie  des  rois  et  des  reines 
de  la  famille  des  Ptolémées ,  en  or,  en 
argent  et  en  bronze ,  et  de  plusieurs 
dimensions.  Celles  des  premiers  suc- 
cesseurs d'Alexandre  sont  remarqua- 
bles [)ar  la  pureté  du  métal  et  la  per- 
fection de  l'art  :  pour  les  dernières 
pièces  de  cette  race,  le  métal  et  l'art 
sont  tous  deux  de  mauvais  aloi  ;  elles 
portent  l'effigie  du  prince ,  et  au  revers 
nne  date  tirée  de  l'année  de  son  règne  ; 


ces  revers  ne  sont  point  diversifies , 
et,  sans  ces  dates  ,  ils  seraient  inutile* 
à  l'histoire. 

La  domination  romaine  en  Egypte , 
y  introduisit  le  système  monétaire 
romain  ;  la  langue  grecque  y  fut  con- 
servée pour  les  légendes.  On  frappa, 
en  Egypte ,  la  monnaie  romaine  égyp- 
tienne ,  à  l'effigie  de  l'empereur , 
comme  dans  le  reste  de  l'empire, 
mais  avec  des  dates  et  des  revers 
tirés  des  coutumes  égyptiennes;  et 
on  ajouta ,  à  la  série  des  inonnaies 
générales  de  l'Egypte ,  une  série  de 
pièces  frappées  pour  chacun  de  ses 
nomes  ou  provinces.  Sous  Tibère  et 
sous  Néron ,  on  commença  d'abaisser 
le  titre  des  monnaies  d'argent  ;  sous 
Antonin ,  ce  titre  s'altéra  de  plus  en 
plus  ;  sous  Marc-Aurèle  et  sous  Com- 
mode ,  l'alliage  fut  encore  plus  fort  ; 
on  n'employa  bientôt  plus  que  le  po- 
tin, ou  argent  à  très-bas  titre;  enfin, 
les  monnaies  de  cuivre  prirent  insen- 
siblement le  dessus  à  mesure  gue  la 
décadence  de  l'empire  s'accroissait; 
et  l'on  n'en  connaît  pas  d'un  autre, 
métal  depuis  Aurélien  jusqu'à  Dio- 
clétien.  Ce  dernier  empereur  ajouta 
à  ses  autres  actes  de  rigueur  envers 
l  Egypte,  la  suppression  de  son  ate- 
lier monétaire  :  on  y  frappa  cepen- 
dant encore  quelques  monnaies  sem- 
blables à  celles  du  reste  de  l'empire; 
mais  la  légende  était  latine,  et,  en  ce 
point  encore,  la  nationalité  de  j'E- 
gypte  fut  abolie  à  la  fin  du  troisième 
siècle  de  l'ère  chrétienne.  Les  Ro- 
mains n'y  firent  point  frapper  de 
monnaie  d.'or  ;  la  collection  des  pièces 
en  argent ,  en  potin  ou  en  bronze ,  est 
fort  nombreuse;  et  la  variété  des 
dates  et  des  revers  les  rend  très- 
utiles  pour  les  recherches  historiques. 
Depuis  les  Romains,  l'Egypte  a  connu 
toute  sorte  de  monnaies ,  parce  qu'elle 
a  connu  toute  sorte  de  maîtres.  Ses 
monnaies  nationales,  en  métaux  di- 
vers, remontent  au  grand  Alexandre, 
et  finissent  avec  Dioclétien  :  on  dit 
que  la  belle  reine  de  Palmyre,  Zéno- 
bie,  s'attribua  momentanément,  en 
Egypte ,  le  partage  de  l'autorité  impé- 
riale  monétaire. 


L'UNIVERS 


(Juant  au  calendrier  y  on  sait,  d'a- 
près son  usage  même  dans  les  sociétés 
modernes,  [«r  quelle  importance  et 
quelle  utilité  est  caractérisé  ce  simple 
tableau  de  la  division  légale  du  temps 
pour  les  usages  civils.  On  pensa  à  un 
calendrier  en  Egypte ,  dès  qu'on  y  pensa 
à  quelque  civilisation  ;  mais  il  ne  reste 
point  de  traces  authentiques  de  son 
institution  première.  Il  est  vraisem- 
blable qu'elle  manqua  d'une  base  cer- 
taine, puisque  l'exactitudedu  calendrier 
dé|)end  de  la  certitude  avec  laquelle  on 
(!st  parvenu,  par  des  procédés  très-com- 
pliqués, à  déterminer  la  longueur 
réelle  de  l'année  solaire,  dont  le  calen- 
drier ne  doit  représenter  qu'une  divi- 
sion exacte  en  parties  ou  périodes 
d'une  durée  également  fixe.  Il  ne  nous 
est  parvenu  sur  l'Egypte  qu'une  vague 
notion  sur  une  année  civile  de  360 
jours  seulement ,  et  sur  une  addition 
de  cin(^  jours  complémentaires,  qui  au- 
rait été  faite  à  ce  premier  nombre  dès 
les  plus  anciens  temps  de  l'histoire  de 
l'Egypte;  de  sorte  que  l'usage  d'une 
année  de  365  jours  est  attribué  à  ce 
pays  dès  la  plus  haute  antiquité. 

Cette  année  était  divisée  en  12  mois 
de  30  jours  chacun ,  suivis  de  5  jours 
complémentaires  ou  épagomènes ;nm?, 
cette  période  de  335  jours  était  réelle- 
ment pins  courte  que  la  durée  de  l'an- 
née solaire,  à  peu  près  d'un  quart  de 
jour.  Il  en  résultait  que  cette  période 
rétrogradait  sur  la  révolution  solaire 
à  peu  près  d'un  jour  tous  les  4  ans , 
d'un  mois  tous  les  120  ans,  et  d'une 
année  de  365  jours  tous  les  1460  ans. 
Une  telle  institution  aurait  donc  été 
erronée  dans*  ses  éléments,  et  il  en  au- 
rait pu  résulter  de  graves  perturbations 
dans  les  affaires  générales ,  les  prati- 
ques du  culte  et  les  usages  publics.  De 
plus,  elle  ferait  supposer  que  les  Égyp- 
tiens furent  peu  avancés  dans  la  phy- 
sique générale ,  et  ne  possédèrent  pas 
les  pratiques  fondamentales  de  l'étude 
du  ciel,  et  la  plus  nécessaire  aux  inté- 
rêts d'une  nation  civilisée. 

Mais  l'antiquité  classique  a  de  quoi 
nous  rassurer  sur  ce  point.  Strabon 
disait  que  les  prêtres  de  Thèbes  pas- 
saient pour  être  très-versés  dans  l'as- 


tronomie et  dans  la  plxilosophie.  C'est 
d'eux ,  ajoutait-il ,  que  vient  l'usage  de 
régler  le  temps,  non  d'après  la  révo- 
lution de  la  lune ,  mais  d'après  celle 
du  soleil;  ils  ajoutent  aux  12  mois  de 
30  jours  chacun ,  cinq  jours  tous  les 
ans;  et  comme  il  reste  encore,  pour 
compléter  la  durée  de  l'année ,  une  cer- 
taine portion  de  jour ,  ils  en  forment 
une  période  composée  d'un  nombre 
rond  de  jours  et  d'années  suffisants 
pour  que  les  parties  excédantes  étant 
ajoutées,  soient  absorbées  en  un  jour 
entier.  Le  même  écrivain  rapporte 
aussi  que  Platon  et  Eudoxe  passèrent 
plusieurs  années  à  Héliopolis  dans  le 
commerce  des  prêtres  de  cette  ville, 
qui  s'adonnaient  particulièrement  à 
l'étude  de  la  philosophie  et  de  l'astro- 
nomie ;  que  ces  deux  voyageurs  grecs 
obtinrent  de  ces  prêtres,  fort  peu 
communicatifs  d'ailleurs ,  la  connais- 
sance de  quelques  théorèmes;  mais 
que  ces  prêtres  laissèrent  ignorer  à 
Platon  et  à  Eudoxe,  qu'ils  ajoutaient 
aux  365  jours  de  l'année  la  portion  du 
jour  et  de  la  nuit  nécessaire  pour  la 
compléter,  et  que  c'est  par  suite  de 
cette  réserve  que  les  Grecs  ignorèrent 
cette  intercalation,  jusqu'à  ce  que  les 
astronomes  plus  modernes  la  connus- 
sent au  moyen  des  traductions  en  lan- 
gue grecque  des  livres  égyptiens ,  où 
l'on  puisait  encore  du  temps  de  Stra- 
bon ,  ainsi  que  dans  les  écrits  des  Chal- 


On  voit  donc  par  ces  témoignages 
formels ,  et  malgré  le  silence  d'Hip- 
parque,  d'Éralosthènes  et  de  Ptolémée, 
au  sujet  des  secours  qu'ils  ont  trouvés 
dans  les  écrits  des  Égyptiens ,  que  les 
prêtres  astronomes  d'Héliopolis  et  de 
Thèbes  connaissaient  la  véritable  lon- 
geur  de  l'année  solaire  de  365  jours  et 
un  peu  moins  d'un  quart  de  jour;  et 
sur  d'autres  témoignages  non  moins 
irrécusables,  que  le  calendrier,  tel 
qu'il  fut  institué  en  Egypte,  et  tel 
qu'il  y  fut  en  usage  pendant  une  lon- 
gue série  de  siècles ,  ne  donnait  à  l'an- 
née civile  que  365  jours  juste  ,  san» 
aucune  intercalation. 

Toutefois  il  n'y  a  pas  lieu  ici  d'accu- 
ser l'Egypte  d'ignorance;  les  tradition» 


EGYPTE. 


historiques,  au  contraire,  nous  portent 
à  croire  que  les  Égyptiens  firent  réel- 
lement connaître  a  la  Grèce  le  quart 
de  jour  qui  complète  à  peu  près  la  ré- 
volution annuelle  du  soleil ,  quoiqu'ils 
n'en  tinssent  pas  compte  dans  leur  ca- 
lendrier civil.  On  sait  qu'il  y  avait  en 
Egypte  des  collèges  de  prêtres  spécia- 
lement attachés  a  l'étude  des  astres , 
et  que  Pythagore  et  les  philosophes  des 
générations  suivantes  étaient  allés 
s'instruire  parmi  eux.  Les  "écrivains 
grecs  attestent  que  ces  prêtres  obser- 
vaient régulièrement  les  solstices,  dont 
la  connaissance  leur  indiquait  assez 
exactement  le  commencement  de  la 
crue  du  Nil.  Hérodote  n'hésite  pas  à 
assurer  quMls  savaient  très-bien  que  la 
durée  de  leur  année  civile  était  plus 
courte  que  celle  de  l'année  solaire ,  et 
qu'après  un  certain  nombre  de  révolu- 
tions ,  ces  deux  années  inégales  recom- 
mençaient le  même  jour. 

Nous  devons  donc  nous  représenter 
les  sages  de  l'Egypte  comme  ayant  des 
notions  exactes  sur  la  durée  de  l'année 
solaire,  et  néanmoins  comme  ne  l'ayant 
pas  introduite  dans  l'institution  du 
calendrier  civil  en  usage  dans  l'empire 
égyptien  ;  ce  calendrier  sciemment  ir- 
régulier ne  comptait  que  365  jours 
coniplets ,  et  rétrogradait  ainsi  presque 
d'un  quart  de  jour  chaque  année  sur 
la  révolution  solaire. 

Ce  fut  ce  calendrier  qui  fut  seul  en 
usage  dans  toute  l'Egypte,  dès  les  plus 
anciens  temps  auxquels  ses  annales 
peuvent  remonter,  et  malgré  les  vicis- 
situdes qui  troublèrent  à  diverses  épo- 
ques l'ordre  établi  et  les  coutumes 
nationales  de  l'Egypte.  L'usage  de  ce 
calendrier  fut  du  nombre  des  insti- 
tutions publiques  que  la  politique 
d'Alexandre  ordonna  de  respecter;  la 
puissance  romaine  se  contenta  de  le 
modifier,  mais  en  même  temps  elle 
l'adopta  dans  tous  les  actes  de  son  ad- 
ministration qui  intéressaient  spécia- 
lement l'Egypte. 

Ce  calendrier  de  365  jours  ne  repré- 
sentait qu'une  année  vague,  et  elle  était 
ainsi  appelée,  parce  qu'elle  rétrogradait 
à  chaque  période  sur  la  marche  du 
soleil.  Les  mois  qui  composaient  cette 


année  se  nommèrent  :  r%  Tboth;  2, 
Paôphi  ;  3,  Athyr  ;  4,  Choïak  ;  5,  Tybi  ; 
6,Méchir;  7,  Phaménoth;  8,  Pliar- 
mouthi;  9,  Pachôm;  10,  Payni  ;  11, 
Epiphi  ;  12,  Mésori;  et  ils  étalent  sui- 
vis des  cinq  jours  célestes ,  ou  jours 
épagomènes ,  désignés  seulement  par 
leur  ordre  numérique  1",  2",  3*,  4" 
et  5=. 

Nous  avons  reproduit  sur  notre 
planche  66 ,  n"  C ,  la  série  des  signes 
au  moyen  desquels  ces  noms  '  des 
mois  sont  exprimés  dans  les  inscrip- 
tions hiéroglyphiques.  On  doit  remar- 
quer d'abord  que  ces  12  noms  se  divi- 
sent en  trois  séries  dont  chacune  est 
caractérisée  par  un  signe  particulier, 
surmonté  de  la  figure  du  croissant  de 
la  lune  renversé,  et  tracé  1,  2,  3  ou  4 
fois.  Ces  trois  séries  qui  représentent 
les  12  mois ,  nous  prouvent  que  l'année 
égyptienne  était  partagée  en  trois  sai- 
sons seulement,  et  ces  trois  signes  de 
série  indiquent  en  effet,  le  premier, 
la  saison  des  plantes  ou  de  la  végéta- 
tion ;  le  second ,  la  saison  des  récol- 
tes ;  et  le  troisième ,  la  saison  de 
Vinondation.  Un  croissant  au-dessus 
du  premier  signe  dénote  le  premier 
mois  de  la  saison  de  la  végétation ,  ou 
le  mois  de  thoth;  un  croissant  suivi 
du  siçne  du  nombre  4 ,  désigne  le 
quatrième  mois  de  la  même  saison, 
ou  le  mois  de  choïak,  et  il  en  est  ainsi 
des  trois  saisons  et  des  douze  mois. 
Les  jours  épagomènes  sont  aussi  in- 
diqués par  un  groupe  dans  lequel  en- 
trent les  idées  ciel  et  soleil,  et  les 
nombres  1,  2,  3,  4,  5  exprimés  par 
autant  de  chiffres  déterminés ,  donnent 
aussi  le  quantième  de  chacun  de  ces 
jours. 

Telle  fut  la  notation  graphique  des 
noms  des  mois  et  des  jours  complé- 
mentaires du  calendrier  égyptien ,  dé- 
couverte par  ChampoUion  le  jeune  qui 
la  rendit  publique  en  1828. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  remonter 
à  l'origine  de  cette  division  de  l'année 
égyptienne  en  trois  parties  seulement , 
de  120  jours  chacune;  mais  on  ne  peut 
omettre  de  faire  remarquer  que  la  pé- 
riodicité du  débordement  annuel  du 
Nil,  et  sa  dmcc ,  partagent  de  la  mém« 


236 


L'UNIVERS. 


manière  l'année  agricole.  Au  solstice 
d'été,  le  fleuve  se  gonfle,  croît  succes- 
sivement, se  déborde,  s'abaisse  en- 
suite, et  se  retire;  on  sème  en  oc- 
tobre ,  et  la  germination  s'opère  ainsi 
120  jours  après  le  solstice  ;  c'est  la  du- 
rée de  la  saison  de  Vinondation.  Après 
le  même  espace  donné  à  la  saison  de  la 
végétation ,  la  récolte  commence  en 
mars,  et  une  autre  période  de  120  jours 
ramène  l'année  au  solstice  où  elle  a 
commencé.  La  religion  avait  aussi 
consacré  le  calendrier  civil  ;  les  noms 
des  mois  étaient  ceux  de  douze  divi- 
nités ;  chaque  jour  et  chaque  partie  de 
jour  étaient  également  mis  sous  une 
protection  spéciale.  C'est  aussi  par  l'in- 
fluence de  ces  mêmes  idées  que  l'on 
explique  le  long  usage  d'un  calendrier 
civil  aussi  imparfait  ;  et  un  auteur  an- 
cien affirme  que  l'usage  de  cette  an- 
née vague  fut  religieusement  conservé 
par  les  Égyptiens,  vu  que,  par  l'ef- 
i'et  de  la  rétrogradation  annuelle ,  le 
commencement  de  l'année  arrivant  un 
jour  plus  tard  tous  les  quatre  ans ,  ce 
commencement  se  trouvait  ainsi,  dans 
une  série  connue  d'années,  tomber 
dans  toutes  les  saisons  ;  toutes  les  fêtes 
religieuses  attachées  aux  divers  jours 
de  l'année  mobile  y  tombaient  aussi 
successivement,  et'  les  sanctifiaient 
tous.  Il  paraît ,  enfin ,  que  le  collège 
des  prêtres  persista  invariablement 
dans  l'usage  de  cette  espèce  d'année , 
puisqu'il  obligeait  chaque  roi,  à  son 
avènement,  à  s  engager,  par  un  serment 
solennel,  de  maintenir  l'année  ainsi 
fixée,  et  de  ne  jamais  y  intercaler  ni 
de  Jour,  ni  de  mois;  en  un  mot,  de  la 
maintenir  telle  qu'elle  avait  été  réglée 
j)ar  les  anciens. 

La  rétrogradation  de  l'année  civile 
ou  vague  sur  l'année  solaire,  a  donné 
naissance  à  une  période  très-connue, 
lies  astronomes  et  des  chronologistes , 
sous  le  nom  de  période  soihique,  ou 
cynique,  ou  de  1460  ans  ;  et  ces  noms 
sont  tirés  de  ceux  de  l'étoile  de  Sirius  , 
qui  est  la  principale  de  la  constellation 
du  cMen  (cynox),  qu'on  a  nommée 
aussi  sotliis,  et  qui  était,  pour  les  Égyp- 
tiens ,  VétoUe  d  Isis. 

Or,  pendant  plus  de  trois  mille  ans 


avant  l'ère  chrétienne,  et  quelques 
siècles  après,  cette  belle  étoile  s'est 
levée  le  même  jour  fixe,  en  Egypte 
(parallèle  moyen) ,  un  peu  avant  le  so- 
leil (lever  héliaque),  et  ce  jour  a  été 
le  20  juillet  de  notre  calendrier  julien  ; 
et ,  s'il  est  vrai ,  d'après  certaines  tra- 
ditions ,  que  les  Égyptiens  considérè- 
rent ce  lever  héliaque  de  l'étoile  Sirius 
comme  ayant  présidé  à  l'origine  du 
monde ,  et  comme  servant  de  signe  do- 
minateur dans  l'organisation  astrolo- 
gique de  l'univers ,  ils  durent  naturel- 
lement donner  à  ses  phases  une 
singulière  attention.  Mais ,  ce  qui  est 
plus  certain  encore ,  c'est  que  l'apparia 
tion  matinale  de  cette  étoile  d'Isis ,  un 
peu  avant  le  soleil ,  était  religieuse- 
ment liée,  en  Egypte ,  avec  le  jjremieç 
jour  du  mois  de  tnoth ,  qui  était  aussi 
le  premier  jour  de  l'année  ;  et  Cham- 
pollion  le  jeune  a  recueilli  de  cette 
importante  liaison ,  du  lever  de  Sirius 
et  du  commencement  de  l'année ,  des 
témoignages  que  nous  rapportons  ici 
textuellement. 

«  Je  l'ai  observée,  dit-il,  dans  le  ta- 
bleau astronomique  sculpté  au  plafond 
de  la  salle  du  Rhamesséum  (àXhèbes), 
appelée  le  Promenoir,  et  qui  date  de 
la  dix-huitième  dynastie.  Là ,  Sirius,  ou 
Sothis,  est  désigné  au-dessus  du  mois 
dethoth,  sous  la  forme  d'une  femme 
coiffée  de  longues  plumes,  et  portant 
le  nom  d'Isis -Thoth,  accompagné, 
comme  déterminatif, d'une  étoile scuipr 
tée;  c'est  le  nom  égyptien  de  Sirius 
dans  tous  les  monuments.  Au  plafond 
du  tombeau  de  MénephthaP',  plus 
ancien  encore  que  le  Rhamesséum , 
quoiquepareillement  de  ladix-huitième 
dynastie,  la  déesse  Thoth  porte  en 
même  temps  le  nom  d'étoile  dlsis^  que 
toute  l'antiquité  nous  atteste  avoir  été 
la  désignation  de  Sirius  chez  les  Égyp- 
tiens. Une  autre  preuve  de  cette  rela- 
tion se  trouve  encore  dans  la  présence 
du  même  nom  de  Thoth,  accompagné  i 
d'une  étoile,  au-dessus  de  la  vache 
couchée  dans  une  barque  avec  une  i 
grande  étoile  entre  les  cornes ,  qui  se 
voit  dans  les  tableaux  astronomiques 
d'Ombos,  de  Dendérah  et  d'Esneh. 
Sur  le  zodiaque  rectangulaire  de  Den-» 


EGYPTE.  231 


dérah,  la  déesse  qui  est  figurée  en 
pied  est  appelée  Isis-Thoth;  la  vache 
couchée  est  désignée  par  le  même  nom 
écrit  à  côté  d'elk ,  et  sur  le  zodiaque 
du  petit  temple  au  nord  d'Esneh ,  la 
déesse  et  la  vache  avec  le  nom  de  Thoth , 
■e  trouvent  ensemble  dans  un  même 
bateau.  Il  n'est  pas  un  monument  as- 
tronomique égyptien  qui  ne  confirme 
cette  relation  de  l'étoile  Isis  avec  le 
premier  mois  de  l'année.  » 

Ce  lever  héliaque  de  Sirius ,  Sothis 
ou  Isis-thoth ,  était ,  en  effet ,  un  évé- 
nement en  Egypte  ;  il  arrivait  d'abord 
que  cet  astre  cessait ,  pendant  un  mois 
et  demi  environ,  d'être  visible  sur 
l'horizon ,  parce  qu'il  se  levait  et  se 
couchait  pendant  le  jour.  On  commen- 
çait ensuite  à  l'apercevoir  à  l'orient, 
un  peu  avant  le  lever  du  soleil ,  et  les 
jours  suivants  il  se  montrait  de  plus 
en  plus  sur  l'horizon  avant  la  fin  de 
la  nuit.  Ces  premières  apparitions  de 
l'étoile  d'Isis  avaient  lieu  quelques 
jours  après  le  solstice  d'été,  et  elles 
concouraient  exactement  avec  les  pre- 
mières crues  du  Nil.  Cette  étoile,  par 
son  lever,  concourait  donc  avec  le  plus 
grand  phénomène  naturel  de  l'Egypte , 
l'inondation;  et  l'on  comprend  qu'il 
dut  être  observé  tous  les  ans  avec  une 
inquiète  exactitude.  Ces  observations 
firent  bientôt  connaître  que  ce  lever 
ayant  eu  lieu ,  par  exemple,  le  premier 
jour  de  l'année ,  le  premier  du  mois  de 
thoth ,  il  n'était  visible ,  quatre  années 
plus  tard ,  que  le  deuxième  jour  du 
même  mois  ;  quatre  ans  plus  tard  en  • 
core,  que  le  3,  et  qu'après  120  années , 
cette  même  apparition  de  Sothis  n'ar- 
rivait plus  que  le  premier  jour  du  se- 
cond mois  de  l'année.  On  connut 
ainsi  la  cause  véritable  de  ce  retard 
apparent,  dès  qu'on  eut  remarqué  que 
l'année  réglée  par  le  calendrier  civil 
ne  renfermait  que  365  jours,  tandis 
que  le  lever  héliaque  de  l'étoile  n'ar- 
rivait qu'après  365  jours  et  i.  On  ap- 
précia ainsi  les  causes  de  cette  rétro- 
gradation de  l'étoile  d'Isis  sur  le 
calendrier  ;  on  détermina  ainsideux  es- 
pèces d'années,  l'une  de  365  jours  et  j , 
qui  fut  appelée /J7e,  et  l'autre  de  365 
jours  seulement ,  nommée  vague,  puis- 


que son  premier  jour  arrivait  succes- 
sivement dans  toutes  les  saisons  de 
l'année  ;  on  apprécia  aussi  cette  rétro- 
gradation, qui  était  d'un  mois  tous  les 
120  ans,  et  d'une  année  entière  de 
365  jours  après  1460  années  fixes.  On 
trouva  ainsi  une  période  qui  ramenait 
le  premier  jour  de  l'année  vague  au 
lever  héliaque  de  l'étoile,  ou  à  une 
année  naturelle  ;  alors  le  premier  jour 
du  premier  thoth  de  l'année  fixe  cor- 
respondait au  premier  jour  de  l'année 
vague  ;  les  deux  années  avaient  un  point 
initial  commun  à  toutes  deux;  et 
comme  ce  point  initial  était  le  lever 
héliaque  de  cette  étoile  Sothis ,  on  ap- 
pela période  sothiaque  la  série  des 
1460  années  fixes  et  des  1461  années 
vagues  après  lesquelles  les  deux  années 
recommençaient  au  même  instant;  car 
1460  années  de  365  jours  et  ^  renfer- 
ment exactement  le  même  nombre  de 
jours  que  1461  années  de  365  jours;  il 
y  en  a  533,265  dans  chacune  des  deux 
séries. 

Nous  venons  d'indiquer  l'origine  et 
la  composition  d'une  période  célèbre 
dans  l'antiquité  et  dans  les  ouvrages 
modernes ,  période  incontestablement 
connue  des  prêtres  de  Thèbes  et  d'Hé- 
liopolis ,  puisqu'elle  n'est  autre  chose 
que  la  connaissance  de  l'année  de 
365  jours  et  ^ ,  dans  ses  rapports  avec 
le  calendrier  civil  de  YÈgypte  ;  et  à 
l'égard  de  cette  année  fixe ,  les  témoi- 
gnages d'Hérodote ,  de  Strabon ,  et  de 
Diodore  de  Sicile,  déjà  cités,  ne  sau- 
raient être  plus  formels.  Platon  s'ex- 
prime en  termes  plus  honorables  en- 
core pour  les  prêtres  de  l'Egypte  :  ils 
considéraient  les  astres  comme  les  ins- 
truments du  temps ,  et  cherchaient  la 
division  et  la  mesure  de  toutes  ses  par- 
ties dans  l'observation  du  ciel.  Il  pa- 
rait aussi  qu'ils  connaissaient  une  pé- 
riode lunaire  fort  courte ,  composée  de 
25  années  civiles  qui  formaient  309 
lunaisons;  ils  avaient  aussi  établi  la 
période  de  sept  jours ,  et  une  autre  pé- 
riode de  trente  ans  ou  des  grandes  pa- 
négyries,  plus  religieuse  peut-être 
que  physique  ou  astronomique.  Les 
prêtres  égyptiens  connaissaient  donc 
a  la  l'ois  l'année  vague  ou  sacrée,  et 


238 


L'UNIVERS. 


l'année  fixe  ou  agricole,  qui  dépendait 
du  retour  périodique  des  équinoxes  et 

des  solstices. 

La  coïncidence  du  premier  jour  de 
l'année  vague  avec  le  premier  jour  de 
l'année  fixe,  coïncidence  qui  n'arrivait 
qu'après  1461  années  vagues,  fut  une 
époque  mémorable  dans  les  annales 
é'gyptiennes  ;  et  si  la  science  a  pu  dé- 
terminer le  jour  fixe,  dans  l'année  ju- 
lienne proleptique,  où  cette  coïnci- 
dence, ce  renouvellement  des  deux 
années  a  pu  avoir  lieu  une  seule  fois , 
on  a  pu  en  déduire  facilement  tous  les 
renouvellements  précédents.  C'est  ce 
qui  est  arrivé  en  effet;  on  pouvait,  il 
est  vrai ,  déduire  de  ce  qui  a  été  ex- 
posé plus  haut  (sur  la  coïncidence,  pen- 
dant une  suite  de  siècles  bien  plus 
longue  que  la  durée  d'une  période  so- 
thiaquc ,  du  lever  de  Sothis  avec  le  20 
juillet  julien),  que  bien  certainement 
ce  même  20  juillet  avait  été  aussi  un 
jour  de  coïncidence  du  1^''  thoth  vague 
"avec  le  l*"'  tlioth  fixe;  mais  les  tradi- 
tions écrites  ne  rendent  pas  même 
cette  déduction  nécessaire:  Censorin, 
qui  écrivait  au  troisième  siècle  de  l'ère 
chrétienne,  nous  a  dit  de  cette  pé- 
riode sothiaque  tout  ce  qu'il  fallait 
pour  la  connaître  exactement.  Son  ori- 
gine ,  dit-il ,  se  compte  à  partir  de 
l'époque  où  le  premier  jour  du  mois 
de  thoth  vague  coïncide  avec  le  lever 
héliaque  de  Sirius,  lever  qui,  pour 
l'Egypte,  arrive  ordinairement  le  20 
juillet.  Censorin  ne  nous  apprend  pas 
i'n  même  temps  à  quelle  époque  re- 
montent l'observation,  la  théorie  et 
la  conséquence  de  cette  coïncidence, 
mais  il  nous  instruit  que  la  dernière 
a  eu  lieu  le  20  juillet  de  l'année  139  de 
l'ère  chrétienne.  Ce  fut  donc  là  un  re- 
nouvellement de  la  période  sothiaque  ; 
ce  renouvellement  s'opéra  le  20  juillet 
139,  et  il  suit  que  le  précédent  re- 
montait au  même  jour  de  l'an  1322 
avant  Jésus-Christ.  Ce  renouvellement 
est ,  en  effet ,  expressément  mentionné 
par  l'astronome  Théon  d'Alexandrie, 
comme  un  fait  conservé  par  l'histoire. 
On  peut  encore  remonter  à  un  renou- 
vellement antérieur,  et  qui  sera  de 
l'année  2782;  enfin ,  à  un  antérieur  en- 


core ,  celui  de  l'année  4242,  si  les  sup- 
putations égyptiennes  paraissent  ja- 
mais l'exiger. 

Voilà  donc  les  véritables  éléments  de 
la  période  sothiaque;  leur  détermina- 
tion était  du  plus  haut  intérêt  pour  les 
lumières  indispensables  à  l'histoire; 
car  l'élément  de  cette  période  est  une 
année  entièrement  conforme  à  notre 
année  julienne;  de  sorte  qu'un  jour  de 
cette  périodeest,  pour  l'histoire,  un  jour 
du  calendrier  julien  supposé  en  usage 
dans  ces  temps  reculés  ;  enfin ,  c'est  à 
l'aide  de  cette  même  période  que  les 
innombrables  dates  historiques,  expri- 
mées selon  le  calendrier  de  l'année 
vague ,  sont  rapportées  à  leur  concor- 
dance avec  l'année  julienne,  et  sont 
ainsi  revêtues  d'une  expression  intelli- 
gible dans  le  style  moderne  et  les  sup- 
putations générales  de  l'histoire. 

On  a  en  effet  dressé  des  tables  de 
concordance  des  deux  sortes  d'années 
pendant  toute  la  durée  d'une  période, 
et  rédigé  des  méthodes  pour  traduire 
immédiatement,  en  style  julien,  les 
dates  exprimées  selon  le  '  calendrier 
vague  des  Égyptiens.  Le  jour  initial 
de  ces  tables  est  un  20  juillet  répon- 
dant à  un  V  thoth  vague  et  à  un 
1"'  thoth  fixe;  et  comme  la  rétrogra- 
dation annuelle  n'était  que  d'un  quart 
de  jour,  il  en  résultait  que  le  l'"  thoth 
vague  correspondait,  pendant  quatre 
ans,  à  ce  1"  thoth  fixe  et  au  20  juillet; 
mais,  dès  la  cinquième  année,  il  y 
avait  un  jour  complet  de  retard;  en 
conséquence,  cette  cinquième  année 
vague  commençait  avec  le  19  juillet  et 
avec  le  cinquième  jour  épagomène  fixe, 
et,  derétrogradation  en  rétrogradation, 
tous  les  jours  de  l'année  fixe  s'épui- 
saient par  le  cours  entier  de  ce  cycle, 
et  le  jour  du  renouvellement  de  là  pé- 
riode arrivait.  L'astronomie  et  l'his- 
toire ont  retiré  de  ces  notions,  tres- 
sommaires  ici,  de  grandes  lumières  et 
de  grands  services;  mais  la  période' 
sothiaque  n'a  jamais  été  employée 
comme  ère  chronologique. 

Le  calendrier  vague  subsista  en 
Egypte  durant  un  temps  immémorial , 
et  l'année,  dont  il  était  l'image,  fut 
réellement  adoptée  pour  établir  une 


EGYPTE. 


239 


ère  célèbre,  fréquemment  nommée  et 
employée  comme  ère  chronologique, 
soit  dans  l'histoire  des  sciences,  soit 
dans  celle  des  hommes.  Ce  fut  l'ère  de 
Nabonassar,  dont  le  premier  jour  fut 
le  1"  thoth  vague  qui  correspondit  au 
26  février  julien  de  l'année  747  avant 
Jésus-Christ.  Les  anciens  astronomes 
l'avaient  adoptée,  et  l'un  de  ceux  des 
temps  modernes  (Bouilliaud)  n'a  pas 
hésité  à  en  faire  usage  dans  ses  écrits, 
vraisemblablement  parce  que  l'année 
ésyptienne  vague ,  qui  règle  cette  ère , 
étant  composée  d'un  nombre  fixe  de 
jours  sans  fractions,  les  calculs  en  de- 
venaient plus  faciles,  et  aussi,  peut- 
être,  parce  qu'en  se  servant  du  calen- 
drier vague  égyptien,  comme  l'avaient 
ftit  Ptolémée  et  ses  devanciers,  il  lui 
était  plus  facile  d'apprécier  en  jours 
l'intervalle  qui  séparait  ses  propres 
observations  de  celles  des  astronomes 
grecs  qu'il  étudiait.  Sous  les  rois  grecs 
d'Egypte,  quoique  d'origine  macédo- 
nienne ,  le  calendrier  national  fut  con- 
servé dans  son  intégrité  :  ainsi  l'avait 
ordonné  Alexandre. 

Auguste  en  décida  autrement.  Après 
avoir  corrigé  les  irrégularités  de  son 
calendrier,  par  les  conseils  et  la  science 
de  Sosigène  d'Alexandrie,  Rome  l'im- 
posa à  rÉgypte  même,  et  un  ordre  du 
fils  adoptiF'de  César  arrêta  tout  court 
la  marche  paisible  de  l'année  vulgaire 
en  Egypte,  et,  de  vague  qu'elle  était, 
cette  année  devint  fixe  au  moyen  d'une 
année  de  trois  cent  soixante-six  jours 
tous  les  quatre  ans ,  provenant  de  l'ad- 
dition d'un  sixième  épagomène  aux 
cinq  épagomènes  de  l'antique  année 
civile  de  TÉgypte.  Après  l'occupation 
d'Alexandrie",  Auguste  abolit  donc  l'u- 
sage de  l'année  vague,  et  ordonna  que 
cette  année  fixe  fut  la  seule  admise 
dans  les  affaires  publiques.  A  l'époque 
où  cette  institution,  si  nouvelle  pour 
llgypte,  fut  établie,  le  1"  thoth  de 
l'année  vague  répondait  au  29  aoiît  du 
calendrier  julien,  et,  comme  toute  ré- 
trogradation fut  arrêtée  par  l'introduc- 
tion du  jour  bissextile  dans  le  calen- 
drier égyptien ,  le  premier  jour  de  la 
nou  velleannée  fixe  égyptienne  se  trouva 
immuablement  attaché  à  ce  29  août 


romain;  de  plus,  les  deux  années 
étant  composées  d'un  nombre  égal  de 
jours ,  la  concordance  des  jours  des 
deux  calendriers  romain  et  égyptien 
fut  aussi  invariablement  établie;  le  l'"" 
thoth  répondait  au  29  août,  le  2'  au 
30,  le  3"  au  31 ,  le  4°  au  1"  septembre, 
et  ainsi  de  suite,  sauf  l'exception  tem- 
poraire qui  résultait  du  bissextile  ro- 
main et  du  sixième  épagomène  égyg- 
tien.  Cette  grande  réforme  s'opéra 
quand  le  l"""  tnoth  vague  répondait  au 
29  août,  et  les  tables  de  concordance 
des  deux  années  vague  et  fixe  montrent 
que  le  29  août  julien  répondait  au  l"' 
thoth  vague  dans  les  années  25,  24, 
23  et  22  avant  l'ère  chrétienne  ;  ce  fut 
aussi  le  temps  où  le  géuie  d'Auguste 
asservit  l'Egypte  à  l'autorité  des  armes 
romaines.  Ces  faits  sont  contempo- 
rains ,  et  l'Egypte  vaincue  dut  se  prêter 
à  consacrer  cette  innovation  anti-natio- 
nale par  une  seconde  non  moins  obsé- 
quieuse. L'époque  de  ces  ordonnances 
romaines  devint  l'origine  d'une  ère 
chronologique,  qui  fut  nommée  l'ère 
d'Auguste.  Dès  cette  époque  l'année 
fixe,  réglée  par  les  rescrits  impériaux, 
se  trouve  employée  dans  une  foule 
d'actes  publics  ou  privés;  elle  le  fut 
surtout  à  vUexandrie.  Il  est  vrai  que  le 
reste  de  l'Egypte  peut  offrir  quelques 
rares  exemples  de  l'emploi  de  l'année 
vague,  que  les  astronomes,  il  est  vrai , 
n'abandonnèrent  jamais ,  comme  on  le 
voit  par  les  précieux  ouvrages  de  Ptolé- 
mée et  de  Théon;  mais  l'église  chré- 
tienne d'Egypte  adopta  l'année  fixe ,  et 
tel  est  encore  aujourd'hui  le  calendrier 
légal  parmi  les  Coptes-;  c'est  encore 
celui  qu'on  retrouve  dans  le  texte  des 
conciles  d'Orient;  enfin,  le  précieux 
manuscrit  chronologique,  connu  sous 
le  nom  d'Hémérologe  de  Florence,  a 
fidèlement  représenté  le  tableau  com- 
plet de  la  concordance  du  jour  de  ce 
calendrier  de  l'année  fixe  égyptienne 
avec  le  calendrier  romain ,  et  aVec  celui 
de  plusieurs  autres  nations  de  l'Orient, 
des  Syriens,  des  Tyriens,  etc.,  qui 
avaient  aussi,  en  ces  anciennes  coutu- 
mes ,  subi  le  joug  de  la  volonté  romaine. 
Du  reste ,  ce  n'est  qu'en  Egypte  qu'on 
trouve  l'exemple  de  la  durée,  presque 


240 


L'UMIVfiRS. 


inflnie,  d'un  établissement  tel  que  le 
calendrier  national.  Il  subsiste  encore, 
et  les  recherches  de  nos  savants  con- 
temporains, fondées  sur  des  faits  as- 
tronomiques recueillis  par  Champol- 
Jion  le  jeune  dans  les  tombeaux  des 
vieux  rois  de  Thèbes ,  en  font  remonter 
l'institution  régulière  à  l'an  3285  avant 
l'ère  chrétienne;  il  y  a  aujourd'hui  plus 
de  cinq  mille  ans. 

Les  monuments  originaux  qui  ser- 
vent de  preuve  à  cette  opinion  remon- 
tent jusqu'au  dix-huitième  siècle  avant 
cette  même  ère  ;  les  phases  de  l'année 
vague  sont  notées,  écrites  sur  ces  monu- 
ments. Ces  notes,  recueillies  et  publiées 
par  le  savant  Français  que  je  viens  de 
nommer,  sont,  de  l'avis  de  nos  astro- 
nomes, les  plus  anciennes  traces  de 
division  civile  du  temps  et  de  numéra- 
tion qui  nous  soient  parvenues  des 
époques  antiques.  M.  Biot  en  a  déve- 
loppé la  théorie  et  les  conséquences 
dans  un  ouvrage  spécial  ;  il  y  a  reconnu 
la  simplicité  de  la  notation  de  l'année 
vague  égyptienne  sur  ces  monuments , 
simplicité  telle,  qu'elle  n'a  exigé  que 
des  yeux  et  de  l'intelligence  pour  être 
établie;  que  sa  contexture  et  la  série 
des  idées  qu'elle  exprime,  se  rappor- 
tant toutes  aux  phases  du  Nil,  mon- 
trent qu'elle  est  propre  à  l'Egypte,  et 
qu'elle  n'y  a  pas  été  importée  de  quel- 
que autre  pays,  où  elle  aurait  été  usi- 
tée antérieurement;  que  cette  notation 
était  alors  l'expression  naïve,  mais 
exacte  pourtant  et  numérique,  de  la 
succession  et  de  la  durée  des  phéno- 
mènes que  le  débordement  périodique 
du  Nil  amenait  pour  l'agriculture;  que 
cette  notation ,  constamment  fidèle  pen- 
dant tous  les  siècles  qui  l'ont  employée , 
l'est  aujourd'hui  encore;  et  le  savant 
géomètre,  dont  nous  rapportons  ici  les 
propres  paroles,  en  a  conclu  que,  dans 
cet  intervalle  de  cinq  mille  ans,  le  gon- 
flement du  Nil  s'est  opéré  constamment 
à  la  même  époque  de  l'année  solaire, 
et  qu'il  a  amené  une  masse  moyenne 
d'eausensiblement  égale,  parles  mêmes 
périodes  d'accroissement  et  de  diminu- 
tion ,  puisque  le  débordement  a  duré  et 
dure  encore  le  même  temps. 
Il  nous  reste  aussi  quelques  débris 


du  calendrier  d«s  fêtes  religieuses  de 
l'Egypte  ;  le  grand  temple  d'Esneh  nous 
en  oftre  un  exemple,  et  on  y  lit  encore 
l'ordre  des  principales  fêtes  célébrées 
dans  ce  magnifique  édifice,  en  l'hon- 
neur de  ses  trois  principales  divinités, 
qui  étaient  Chnouphis,  Néïtli  et  1« 
jeune  Haké.  Il  y  est  dit  que  le  23  du 
mois  d'athyr  on  célébrait  la  fête  de  la 
déesse  Tnébouaou ,  le  25  du  même  mois 
celle  de  la  déesse  Menhi  (formes  de 
Neïth),  et  le  30  celle  d'Isis,  tertiaire 
de  la  même  Néïth.  Le  1''  du  niois  de 
choïak,  on  tenait  une  panégyrie  (as- 
semblée religieuse)  en  l'honneur  du 
jeune  dieu  Haké,  et  dans  ce  même  jour 
la  panégyrie  de  Chnouphis.  Un  autre 
article  du  calendrier  sacré ,  sculpté  sur 
l'une  des  colonnes  du  pronaos ,  porte  '. 
ce  qui  suit  :  A  la  néoménie  de  choïak, 
panégyries  et  offrandes  dans  le  temple  , 
de  Chnouphis,  seigneur  d'Esneh.  On, 
étale  tous  les  ornements  sacrés  ;  on 
offre  du  pain,  du  vin  et  autres  li- 
queurs, des  bœufs  et  des  oies;  on  pré- 
sente des  collyres  et  des  parfums  au 
dieu  Chnouphis  et  à  la  déesse  sa  com-t 
pagne;  ensuite,  le  lait  à  Chnouphis.. 
Quant  aux  autres  dieux  du  temple,  om 
offre  une  oie  à  la  déesse  Menhi,  une» 
oie  à  la  déesse  Néïth,  une  oie  à  Osiris, 
une  oie  à  Khem  et  à  Thoth,  une  oiet 
aux  dieux  Phré,  Atmou,Thoré,  ainsii 
qu'aux  autres  dieux  adorés  dans  le  tem-i 
pie;  on  présente  ensuite  des  semences, 
des  fleurs  et  des  épis  de  blé,  au  sei-i 
gneur  Chnouphis,  souverain  d'Esneh, 
et  on  l'invoque  en  ces  termes ,  etc. ,  etCJ 
Le  texte  de  cette  prière  solennelle  esti 
un  précieux  document  de  l'histoirw 
mythologique  de  l'Egypte. 

Au  palais  de  Méd1net-Habou , 
trouve  sur  la  muraille  extérieure, 
côté  sud,  sculpté  en  grandes  ligne» 
verticales,  le  calendrier  sacré  en  usaseï 
dans  cette  magnifique  habitation  roym 
de  Rhamsès-Meïamoun.  Avec  des  fouit 
les,  notre  dernier  voyageur  français  f 
mettre  à  découvert  toute  la  portion  ( 
ce  calendrier  sculpté,  qui  contient  li 
mois  de  thoth ,  paôphi ,  athyr,  choïak 
et  tvbi ,  et  vers  l'extrémité  du  palais  se 
voit  aussi  un  article  à  la  date  du  mois 
de  pachôm,  le  neuvième  de  l'année.  Ce 


EGYPTE. 


firécieux  ralcndricr  offre  le  tableau  de 
lotîtes  les  fêtes  de  l'année,  mois  par 
mois;  et,  à  la  suite  de  l'indication  de 
chaque  fête,  on  a  éiiumcré sjnoptique- 
ment  la  quantité  et  l'espèce  âes  offran- 
des présentées  dans  chaque  cérémonie. 
On  y  lit  :  viois  de  thoth^  néoménie 
(nouvelle  lune,  plus  ordinairement  le 
1"  jour  du  mois),  manifestation  de 
l'étoile  sothis;  l'image  d'Amon-Ra,  roi 
des  dieux ,  sort  processionnellement  du 
sanctuaire,  accompagnée  par  le  roi 
Rhamsès,  ainsi  que  par  les  images  de 
tous  les  autres  dieux  du  temple.  =jVo/a- 
depaôphi,  le  19,  jour  de  la  principale 
panégyrie  d'Amon-Ra,  qui  se  célèbre 
pompeusement  dans  Oph  (le  palais  de 
Karnac);  l'image  d'Amon-Ra  sort  du 
sanctuaire,  ainsi  que  celles  de  tous  ses 
dieux  synthrônes;  le  roi  Rhamsès  l'ac- 
compagne dans  la  panégyrie  de  ce  jour. 
t=  Mois  d^aitijr,  le  26 ,  panégyrie  de 
Phtath-Socharis;  le  roi  accompagne 
l'image  du  dieu  gardien  duRhamesseum 
de  Meïamoun  (le  palais  de  Médinet- 
Habou)  de  Thèbes  dans  la  panégyrie 
de  ce  jour,  et  cette  panégyrie  continuait 
encore  le  27  et  le  28  de  ce  même  mois. 
On  se  fait  une  idée  de  ces  cérémonies, 
à  la  fois  civiles  et  religieuses,  par  la 
représentation  de  celle-ci,  qui  est  le 
sujet  des  grands  bas-reliefs  supérieurs 
des  galeries  de  l'est  et  du  sud  de  la  se- 
conde cour  du  palais  de  Médinet-Habou. 

Nous  ajouterons,  pour  terminer  ce 
qui  nous  restait  à  dire  sur  ce  sujet, 
qu'on  a  recueilli  en  Egypte  assez  de 
renseignements  pour  restituer  tout  en- 
tier son  calendrier  civil  et  religieux; 
tableau  imposant  et  légal  des  devoirs 
imposés,  pour  honorer  les  dieux,  aux 
prêtres  et  aux  citoyens  d'un  pays  où 
la  croyance  religieuse  était  aussi  une 
loi  de  l'État. 

Nous  avons  réuni  sur  les  planches  05 
et  66  tous  les  exemples  d'expressions 
graphiques  nécessaires  pour  la  connais- 
sance des  mesures,  du  calendrier  et 
des  dates,  et  tous  ces  éléments  sont 
d'un  usage  général  et  constant  dans 
l'étude  de  toute  sorte  de  monuments, 
les  mesures  et  les  dates  étant  des  no- 
tions du  premier  ordre  dans  la  recher- 
che des  faits  de  l'histoire. 

l(i°  IJcraison.  (Egypte.) 


Le  sujet  n»  1  de  la  planche  65  repré- 
sente les  neuf  premiers  doigts  de  la 
coudée  égyptienne,  c'est-à-dire,  deux 
palmes  et  un  doigt  de  la  grandeur  de 
l'original;  mais  il  ne  faut  pas  oublier 
que  ces  coudées  en  bois  ou  en  pierre, 
trouvées  dans  les  tombeaux,  n'étant 
que  des  simulacres  de  ces  mesures,  et 
non  pas  des  étalons  absolus,  on  ne  doit 
pas  y  chercher  une  longueur  exacte  du 
type  léga! ,  ni  une  scrupuleuse  division 
de  toutes  ses  parties.  On  remarquera 
donc  seulement  l'ensemble  de  cet  ins- 
trument et  ses  principales  parties  ;  mais 
l'uniformité  de  tous  les  simulacres 
connus,  sauf  quelque  différence  dans 
le  texte  de  leurs  inscriptions  funéraires, 
nous  autorise  à  croire  qu'ils  représen- 
tent exactement  la  forme  générale  des 
mesures  usuelles. 

La  religiçn  nationale  se  montrait 
partout  en  Egypte,  et  toutes  les  divi- 
sions et  subdivisions  des  mesures  ^)u- 
bliques  étaient  placées  sous  l'invocation 
d'une  divinité  :  ainsi  on  voit  sur  le  mo- 
dèle que  nous  reproduisons  (n°  \,pL  6.'>) 
que  chaque  doigt  de  la  coudée  porte, 
dans  la  ligne  supérieure,  le  nom  ou  le 
symbole  d'un  dieu;  le  ^^  de  droite  à 
gauche,  est  le  soleil;  le  2%  Thméï  ou 
la  justice;  le  .S'',  Osiris;  le  6*,  Isis;  le 
7*  Anubis,  etc. 

Dans  la  ligne  au-dessous  est  la  dé- 
signation d'abord  de  la  mesure  elle 
même,  coudée  royale,  et  de  ses  prin- 
cipales parties. 

Les  chiffres  et  les  traits  perpendicu- 
laires qui  sont  plus  au-dessous,  indi- 
quent la  division  en  doigts  ;  et ,  de  plus , 
les  subdivisions  du  doigt  lui-même,  de 
droite  à  gauche,  en  moitié,  en  tiers ,  eu 
quart,  en  5%  6%  7%  8%  9°  et  lO*"  de 
doigt,  subdivision  qui  est  portée  jus- 
qu'à la  16'  partie  du  doigt  dans  les  cou- 
dées originales.  Tous  ces  détails  de  la 
coudée  portent  sur  notre  planche  6.5  le 
Ji"  1. 

Par  les  chiffres  suivants,  on  désigne 
tous  les  signes  d'écriture  nécessaires 
pour  exprimer  les  divisions  du  temps 
et  les  dates;  le  signe  figuratif  ■ 
se  trouve  dans  tous,  parce  que 
sion  du   temps   était   fondée 
marche  de  cet  astre,  qui  fait  aussi  ïa 
1( 


lu  temps  . 

du  soleil  \ 

le  la  divi-  | 

e   sur   la  j 


242 


X'UNIVERS. 


jour  et  la  nuit;  le  ri»  2  est  le  signe  de 
Vheure,  et  de  l'heure  de  la  nuit,  par- 
ticulièrement caractérisée  par  l'étoile; 
le  signe  n»  3  signifie  un  soleil,  c'est- 
à-dire,  un  jour;  le  n»  4,  caractérisé 
par  le  croissant  lunaire  renversé,  ex- 
prime l'idée  moi*;  le  signe  du  soleil 
précédé  de  la  branche  du  palmier,  arbre 
qui ,  selon  Horapollon,  poussait  chaque 
année  une  de  ses  branches,  exprime 
l'idée  année  j  le  signe  n»  G  est  le  sceptre 
des  panégyries,  auquel  est  suspendu  le 
simulacre  d'une  grande  salle  hypostyle , 
où  se  tenaient  les  grandes  assemblées 
politiques  et  religieuses ,  à  des  époques 
déterminées,  et  qu'on  appelait  pané- 
gyries :  ce  sceptre  est  extérieurement 
dentelé,  et  chaque  cran  y  indique  une 
aimée  ;  le  groupe  qui  porte  le  n°  7  est 
un  exemple  de  l'emploi  des  signes  pré- 
cédents; ils  sont  tirés  d'une  stèle  fu- 
néraire, et  indiquent  la  durée  exacte 
de  la  vie  du  défunt,  qui  vécut  :  années , 
77;  mois,  9;  jours,  20. 

Les  chiffres  de  cette  date  sont  en 
écriture  hiéroglyphique.  Le  tableau 
complet  des  signes  de  cette  écriture , 
suffisants  pour  exprimer,  par  de  faciles 
combinaisons,  tous  les  nombres,  de- 
puis un  jusqu'à  un  million,  et  au  delà, 
est  exposé  sur  notre  planche  66  (ta- 
bleau A).  Le  tableau  B  présente  les 
chiffres  hiératiques  et  les  chiffres  dé- 
motiques. La  connaissance  de  ces  trois 
classes  de  chiffres  est  indispensable 
pour  l'étude  fructueuse  des  monuments 
égyptiens;  car  il  y  a  peu  d'inscriptions 
dans  lesquelles  on  ne  trouve  ou  des 
nombres  ou  des  dates ,  qui  sont  expri- 
més sur  les  monuments  de  la  sculpture, 
en  chiffreshiéroglyphiques  (tableau  A)  ; 
sur  les  manuscrits  provenant  des  tem- 
ples ,  en  chiffres  hiératiques  (tableau  B)  ; 
et  sur  tous  les  contrats ,  lettres  et  au- 
tres écrits  des  particuliers,  en  chiffres 
démotiques  (même  tableau  B).  On  voit 
que  ce  système  numérique  n'était  pas 
arrivé  à  la  perfection  du  système  des 
modernes,  quoique  certains  signes  aient 
des  formes  semblables,  et  la  lecture  de 
ces  signes  était  aussi  embarrassée  que 
leur  expression  graphique.  La  série  des 
chiffres  hiératiques  abonde  en  singula- 
rités de  cet  ordre;  on  y  lit  en  effet,  de 


droite  à  gauche,  un,  deux,  trois  y 
quatre,  trois-deux  (cinq),  ti'ois-trms 
(six) ,  trois-quatre  (sept) ,  quatre-qua- 
tre (huit),  neuf,  dix,  dix-un  (onze), 
dix-deux  (douze) ,  dix-trois  (treize) , 
dix-quatre  (quatorze) ,  dix-trois-deux 
(quinze),  dix-trois-trois  (seize),  dix- 
quatre-trois  (dix-sept),  dix-quatre- 
quatre  (dix-huit),  dix-neuf  {dix-neuf  ) , 
dix-dix  (vingt) ,  double-dix-un  (vingt 
et  un) ,  doubïe-dix-deux  (vingt-deux), 
double-dix-trois  (vingt-trois) ,  double- 
dix-deux-deux  (vingt-quatre) ,  double- 
dix-trois-deux  (vingt-cinq),  double- 
dix-trois-trois  (vingt-six) ,  double-dix- 
quatre-trois  (vingt-sept),  double-dix- 
quatre-quatre  (vingt-huit),  dmible-dix- 
«eM/( vingt- neuf),  trente. 

A  l'exception  de  quelques  variétés 
de  forme  dans  les  signes,  le  système 
démotique  se  produit  par  les  mêmes 
combinaisons.  On  trouve  de  ce  dernier 
système  graphique  numérique  un  très- 
grand  nombre  d'exemples  dans  les 
contrats  très-fréquemment  découverts 
en  Egypte ,  et  dont  les  dates ,  exprimées 
au  moyen  de  ces  chiffres ,  sont  d'un  in- 
térêt supérieur  pour  l'histoire;  et  ce  j 
grave  motif  est  plus  que  suffisant  pour  i 
assurer  à  cet  exposé ,  malgré  la  minutie 
des  détails,  l'attention  bienveillante  du 
lecteur. 

Elle  sera  attirée  non  moins  vivement 
sans  doute  par  le  tableau  C  des  signes 
hiéroglyphiques  destinés  à  désigner 
chacun  des  douze  mois  de  l'année;  ils 
sont  répartis  en  trois  saisons  :  la  pre- 
mière est  celle  de  Ia végétation,  figurée 
par  un  sol  planté  d'arbres  et  de  fleurs. 
Ce  signe  de  saison  est  surmonté  du 
croissant  lunaire  renversé ,  répété  jus- 
qu'à trois  fois ,  ou  bien  accompagné  des 
chiffres  exprimant  les  nombres  I ,  II , 
III,  IIII,  ce  qui  fait  lire  les  signes: 
première  lune  (ou  premier  mois)  de  la 
végétation,  seconde  lune,  etc.  Cette 
notation  des  mois  est  uniforme,  pour 
chacune  des  deux  autres  saisons,  et  le 
cinquième  groupe  de  notre  tableau  se 
lira,  d'après  le  même  principe  :  pre- 
mière lune  ou  premier  mois  de  la  sai- 
son des  récoltes  ;  enfin ,  le  neuvième 
groupe ,  où  le  signe  figuratif  de  l'eau  est 
trois  fois  répété,  se  lira  également  pre- 


EGYPTE. 


2-J3 


mière  lune  ou  premier  mois  de  la  sai- 
son de  V inondation.  On  voit  à  côté  de 
cliaque  e;roupe  le  nom  de  chaque  mois 
du  calendrier.  Enlin,  on  nommait  les 
cinq  jours  célestes  les  cinq  jours  épa- 
gomenes  qui  terminaient  et  complé- 
taient l'année  vague  égyptienne.  On 
voit  sur  notre  planche,  à  la  suite  des 
.signes  des  mois ,  le  signe  des  jours  épa- 
gomenes  ou  célestes  ;  le  chiffre  qui  ter- 
mine ce  groupe  indiquait  assez  claire- 
ment si  le  jour  noté  était  le  premier 
ou  le  cinquième. 

IV'ous  ne  saurions  trop  nous  arrêter 
ici  sur  une  singularité  que  présente  un 
tel  calendrier,  qui  sera  sans  doute  re- 
marquée par  nos  lecteurs  ,  et  laissera 
clans  leur  esprit  quelques  doutes  sur 
la  régularité  des  rapports  d'une  année 
vague  de  sa  nature  avec  les  signes  de 
ses  divisions  tirés  de  la  révolution  so- 
laire ;  car  le  sens  des  caractères  so- 
laires des  mois  ne  pouvait  se  raccorder 
avec  l'état  physique  de  l'Egypte  que 
pendant  de  courtes  périodes  qui  ne  se 
renouvelaient  qu'à  de  grands  inter- 
valles. iSIais  la  science  sait  tirer  de 
telles  données,  des  faits  utiles  à  son 
histoire,  et  qui  font  disparaître  en 
même  temps  d'un  tel  état  de  choses 
toutes  les  apparentes  anomalies. 

Terminons  sur  cette  importante 
matière,  en  rappelant  que  Hérodote 
avait  appris  que,  chez  les  Égyptiens , 
chaque  mois  de  l'année  et  chaque  jour 
du  mois  étaient  placés  sous  la  protec- 
tion d'un  personnage  divin  qui  y  pré- 
sidait, et  en  c«ci ,  on  trouve  l'intime 
rapport  de  toutes  les  institutions  égyp- 
tiennes avec  les  croyances  religieuses. 
On  ne  pouvait  manquer  de  reconnaître 
encore  en  ce  point ,  par  les  témoigna- 
ges des  monuments,  la  véracité  d'Hé- 
rodote. Deux  tableaux  sculptés,  l'un 
dans  le  temple  d'Edfou,  l'autre  au 
Rhamesseum  deThebes,  sont  compo- 
sés chacun  d'une  série  de  personnages 
mythologiques ,  mâles  ou  femelles ,  et 
leur  ligure  est  accompagnée  de  leur 
nom,  qui  est  un  des  douze  groupes 
connus  comme  étant  les  noms  des 
mois  du  calendrier.  Dans  les  deux  ta- 
bleaux ,  les  personnages  sont  indenti- 
ques,  ou  par  leur  forme  même,  ou 


par  leurs  emblèmes,  et  ils  sont  figurés 
dans  l'action  de  marcher.  Dans  le 
tableau  du  Rhamesseum  de  Thèbes, 
qui  date  du  règne  de  Sésostris,  les 
mois  ne  figuraient  que  comme  une  por- 
tion seulement  d'une  vaste  composition 
à  la  fois  astronomique  et  religieuse. 
On  s'est  donc  attaché  à  l'exacte  dé- 
termination de  tous  ces  personnages 
emblématiques ,  et  il  a  été  possible  d'y 
discerner  ceux  qui  personnifient  les 
douze  mois,  au  moyen  des  noms  pro- 
pres et  des  attributs  particuliers  qui 
les  accompagnent.  C'est  cet  important 
travail  que  Champollion  le  jeune  en- 
treprit avec  une  attention  et  une  pa- 
tience que  soutenait  la  conviction  de 
l'utilité  des  résultats  qu'il  en  tirerait; 
il  expliqua  donc  ces  noms,  caractérisa 
les  attributs  qui  les  accompagnent,  et 
parvint  à  classer  les  douze  personnages 
des  mois  dans  la  série  hiérarchique  (Jes 
divinités  égyptiennes.  Il  étudia  à  fond 
tous  les  attributs  physiques ,  afin  de 
mettre  en  évidence  tous  leurs  rapports 
avec  les  phases  de  l'année  solaire  qui 
correspondent  aux  saisons  où  ils  sont 
placés  ;  il  parvint  jusqu'à  déterminer 
et  faire  reconnaître  dans  ces  mysté- 
rieuses compositions  les  personnages 
représentatifs  des  deux  solstices  et'de 
l'équinoxe  du  printemps.  La  place  de 
ces  personnages  dans  la  série  des  mois 
correspond  d'une  manière  précise  à  la 
distribution  de  ces  phases  de  l'année 
solaire  dans  les  plus  anciens  temps 
de  l'histoire;  et  c*tte  série  de  notions 
scientifiques  fut  complétée  par  une  dé- 
termination non  moins  exacte  des 
personnages  qui,  dans  ces  tableaux  si 
éminemment  historiques ,  représentent 
les  jours  et  les  heures;  il  en  rechercha 
ensuite  les  traces  antiques,  afin  à''. 
remonter,  s'il  est  possible,  à  l'origine 
de  l'institution  dont  ces  tableaux  ren- 
dent témoignage  :  il  rétrograda  ainsi 
de  monument  en  monument  jusqu'au 
15  paophi  de  la  40*^  année  du  règne 
d'O.sortasen  I",  qui  est  du  XXV  siè- 
cle avant  l'ère  chrétienne,  et  il  ajoute 
à  la  suite  ces  graves  paroles  :  «  Cette 
date  prouve  que  cette  notation  égyp- 
tienne des  divisions  du  temps  était  déjà 
en  usage  alors,  et  rien  n'aulorise  d 
16. 


211 


UNIVKRS. 


supposer  qu'au  XXÏ*  siècle  avant 
l'ère  dirétieune  ce  système  de  notation 
fut  nouveau  ou  récemment  introduit. 
Plusieurs  monuments  témoignent  en 
faveur  d'une  opinion  toute  contraire  à 
une  telle  supposition;  mais  l'époque 
de  ces  monuments,  bien  certainement 
antérieurs  à  la  XVir dynastie,  reste 
encore  incertaine,  ou  se  perd  dans  les 
ténèbres  des  temps  primitifs.  » 

Nous  abrégeons  ici  l'analyse'  de  ce 
grand  travail  sur  le  calendrier  égyp- 
tien ;  ce  que  nous  venons  d'en  dire 
suffira  à  l'ensemble  de  notre  plan. 
N'oublions  pas,  toutefois,  d'ajouter 
ces  mémorables  paroles  d'un  de  nos 
plus  habiles  astronomes,  M.  Biot, 
qui  a  dit  :  «  La  notation  de  l'année 
vague  que  Champollion  le  jeune  nous 
fait  connaître  est  peut-être  le  plus  an- 
cien monument  de  temps  et  de  numé- 
ration qui  soit  resté  dans  la  mémoire 
des  hommes.  »  C'est  donc  toujours 
l'Egypte  qui  fut  la  primitive  école  de 
la  science  et  celle  de  toute  civilisa- 
tion. 

S  XIX.  RELIGION. 

En  écrivant  ces  premières  lignes  sur 
une  des  plus  importantes  institutions 
de  l'antique  Egypte,  nous  nous  rap- 
pelons, sans  le' vouloir,  ces  paroles 
tirées  d'un  des  anciens  livres  philoso- 
phiques égypgtiens,^  attribués  à  Her- 
mès :  «  O  Egypte,  Egypte,  y  est-il  dit, 
"  un  temps  viendra  où ,  au  lieu  d'une 
'<  religion  pure  et  d'un  culte  pur ,  tu 
«  n'auras  plus  que  des  fables  ridicules, 
«  incroyables  à  la  postérité,  et  qu'il  ne 
«  te  restera  plus  que  des  mots  gravés 
«  sur  la  pierre ,  seuls  monuments  qui 
«  attesteront  ta  piété.  » 

Le  temps  et  les  malheurs  qi'i  frap- 
pèrent l'Egypte  réalisèrent  aussi  cette 
fatale  prophétie,  et  les  peuples  ;éttrés 
que  rÉgypte  éduqua,  se  chargèrent 
à  l'envi  de  lui  prêter  les  plus  ridicules 
croyances ,  les  plus  monstrueuses  pra- 
tiques. 

Selon  quelques  écrivains  grecs  ou 
romains ,  l'adoration  des  animaux  et  de 
certaines  productions  de  la  terre  était 
un  des  préceptes  de  la  religion  égyp- 


tienne. Les  premiers  voyageurs  grecs, 
témoins  des  cérémonies  du  culte ,  n'en 
comprirent  pas  l'expression  embléma- 
tique, et  n'en  virent  que  la  partie 
matérielle.  D'après  le  rapport  de  quel- 
ques-unes de  ces  mêmes  cérémonies 
avec  les  phénomènes  célestes,  ils  ju- 
gèrent que  cette  religion  était  toute 
astronomique,  et  cherchèrent  à  inter- 
préter par  ce  moyen  tous  les  mythes  sa- 
crés ,  même  les  plus  opposés  dans  leurs 
sources  et  dans  -leur  motif  réel  ;  des 
suppositions  astronomiques,  il  n'y  avait 
qu'un  pas  aux  rêveries  astrologiques, 
et  on  ne  se  lit  faute  d'en  doter  la  sa- 
gesse égyptienne.  Les  monuments  pu- 
blics de  l'Egypte  démentaient  haute- 
ment toutes  ces  suppositions ,  mais  les 
voyageurs  étrangers  en  ignoraient  le 
langage  et  l'interprétation;  les  suppo- 
sitions les  moins  fondées,  les  moins 
raisonnables  s'accréditèrent  ainsi,  ré- 
pétées par  quelques  écrivains  de  l'an- 
tiquité, et  ceux  des  temps  modernes 
ont  encore  ajouté  à  toutes  ces  erreurs 
par  des  suppositions  nouvelles,  non 
moins  hasardées  que  celles  dont  ils  se 
faisaient  les  bénévoles  plagiaires. 

C'est  sur  de  si  incertains  témoi- 
gnages que  les  anciens  philosophes 
égyptiens,  instituteurs  d'une  des  plus 
illustres  nations  qui  aient  jamais 
existé ,  ont  été  déclarés  ignorants  de 
la  divinité,  enfoncés  dans  les  ténèbres 
du  polythéisme,  n'adorant  que  des 
agents  matériels,  en  un  mot,  aveu- 
gles ,  impies ,  et  athées  pour  tout  dire. 

Quelques  philosophes  cependant, 
plus  disposés  à  bien  voir ,  animés  de 
quelque  impartialité,  et  plus  capables 
de  sérieuses  études ,  approchèrent  peu 
à  peu  de  la  vérité,  et  furent  ainsi 
récompensés  de  la  fatigue  de  leurs 
veilles.  Porphyre  osa  afurmer  que  les 
Égyptiens  ne  connaissaient  autrefois 
qu'un  seul  dieu  ;  Hérodote  avait  dit 
aussi  que  les  Thebains  avaient  l'idée 
d'un  dieu  unique  qui  n'avait  pas  eu 
de  commencement,  et  qui  était  im- 
mortel; lamblique,  très-curieux  scru- 
tateur de  la  philosophie  des  anciens 
siècles,  savait,  d'après  les  Égyptiens 
eux-niêmes ,  qu'ils  adoraient  un  dieu 
maître  et  créateur  de  l'univers ,  supé- 


EoypTn. 


-Mo 


rieur  à  tous  les  éléments ,  par  lui-même 
immatériel,  incorporel,  incréé,  indi- 
visible, invisible,  ettout  par  lui-même 
et  en  lui-même,  et  qui,  comprenant 
tout  en  lui,  communiquait  à  tout;  et 
la  doctrine  symbolique,  ajoute  le  phi- 
losophe que  nous  citons ,  nous  enseigne 
que  par  le  grand  nombre  des  divinités 
elle  ne  montra  qu'un  seul  dieu,  et,  par 
la  variété  des  pouvoirs  émanés  de  lui, 
l'unité  de  son  pouvoir.  C'est  ainsi  que 
parlaient  les  philosophes  égyptiens 
eux-mêmes,  et  qu'ils  s'exprimaient 
dans  leurs  livres  sacrés. 

Un  tel  témoignage  a  une  tout  au- 
tre autorité  que  les  plaisanteries  des 
satiriques  anciens  ou  modernes;  et 
l'étude  récente  des  ouvrages  mêmes 
des  Égyptiens,  les  ttrbleaux  religieux 
(|ui  couvrent  leurs  monuments ,  et  les 
textes  écrits  qui  en  donnent  l'interpré- 
tation ,  ont  ratifié  enfin  l'opinion  des 
personnes  de  bonne  foi  que  n'offen- 
se pas  l'antiquité  de  la  raison  hu- 
maine, et  qui  ne  réservent  pas  orgueil- 
leusement pour  leur  siècle  et  pour 
leurs  amis,  les  révélations  de  l'esprit  et 
les  plus  nobles  inspirations  de  l'âme. 

Quelques  mots  peuvent  suffire  pour 
donner  une  idée  vraie  et  complète  de 
la  religion  égyptienne  :  c'était  un  mo- 
nothéisme piu",  se  manifestantextérieu- 
rementpar  un  polijt/iéismesiimboligue, 
c'est-à-dire,  un  seul  dieu  dont  toutes 
les  qualités  et  les  attributions  étaient 
personnifiées  en  autant  d'agents  actifs 
ou  divinités  obéissantes. 

Dans  cette  religion  antique,  comme 
dans  toutes  celles  de  l'ancien  monde , 
on  remarque  trois  points  principaux  , 
savoir  :  le  dogme ,  ou  la  morale;  la 
hiérarchie ,  indiquant  le  rang  et  l'au- 
torité des  agents;  enfin  le  ciàte,  ou  la 
forme  de  ces  agents,  et  les  cérémonies 
sacrées  pratiquées  en  public  ou  dans  le 
secret  du  sanctuaire. 

Le  premier  point,  à  l'égard  des 
Égyptiens ,  est  clairement  établi  par  les 
faits  et  l'opinion  des  hommes  les  plus 
distingués ,  et  il  est  très-vrai  que  les 
Egyptiens  s'étaient  élevés,  par  leur 
pensée  et  la  longue  observation  de  la 
natf.Tc,  à  l'idée  de  l'unité  de  Dieu  ,  de 
1  iinntortalité  de  l'âme  ,  et  d'une  autre 


vie  qui  serait  celle  des  peines  ou  des 
récompenses. 

Le  second  point  peut  se  résumer 
par  ces  paroles  de  Champollion  le 
jeune  ^  écrites  en  la  contemplation  des 
monuments  mêmes  qui  avaient  si  vi- 
vement éclairé  son  esprit  dans  la  re- 
cherche studieuse  des  traces  de  la  phi- 
losophie égyptienne. 

«  C'est  dans  le  temple  de  Kalabschi. 
en  ]\ubie  (qu'il  visitait  le  27  janvier 
1829),  que  j'ai  découvert  une  nou- 
velle génération  de  dieux,  et  aui  com- 
plète le  cercle  des  formes  a'Amon, 
point  de  départ  et  point  de  réunion 
de  toutes  les  essences  divines.  AniOiJ- 
B4,  Vétre  supi'éme  et  primordial, 
étant  son  propre  père ,  est  qualifié  de 
imxi  de  sa  mère  (la  déesse  Mouth),sa 
portion  Xéiiij  ni  ne  renfermée  en  sa  pro- 
pre essence  à^la.fois  mâle  et  femelle, 
ApoevsOeXu;  :  tous  îes  autres  dieux  égyp- 
tiens ne  sont  que  des  formes  de  ces 
deux  principes  constituants ,  considé- 
rés sous  différents  rapports  pris  isolé- 
ment. Ce  ne  sont  que  de  pures  abs- 
tractions du  grand  être.  Ces  formes 
secondaires,  tertiaires,  etc.,  établis- 
sent une  chaîne  non  interrompue  qui 
descend  des  cieux ,  et  se  matérialise 
jusqu'aux  incarnations  sur  la  terre,  et 
sous  forme  humaine.  La  derniçre  de 
ces  incarnations  est  celle  d'Horus ,  et 
cet  anneau  extrême  de  la  chaîne  di- 
vine forme,  sous  le  nomd'Horammon, 
l'n  des  dieux,  dont  Amon-Horus  (lo 
grand  Amon,  esprit  actirët  généra- 
teur) est  l'A.  Le  point  de  départ  de  la 
mythologie  égyptienne  est  une  triadn 
formée  des  trois  parties  d'Amon-Ra  , 
savoir  :  Amon  (le  mâle  et  le  père), 
Mouth  ( la  fëiîielle  et  la  mère),  et 
klions  (le  fils  enfant).  Cette  triade 
s'ètïïn't  manifestée  sur  la  terre,  se  ré- 
sout en  Osiris,  Isis  et  Horus.  Mais  la 
parité  n'est  pas  complète,  puisque 
Osiris  et  Isis  sont  frères.  C'est  à  Ka- 
labschi que  j'ai  enfin  trouvé  la  triade 
finale,  celle  dont  les  trois  membres  se 
fondent  exactement  dans  trois  mem- 
bres de  la  triade  initiale  :  Horus  y 
|X)rte  en  effet  le  titre  de  mari  de  la 
mère;  et  le  fils  qu'il  a  ou  de  sa  merc . 
cl  qui  se  nomme  Ma/ouli  (  le  Mandouh: 


QyVqjH 


21G 


L'UNIVERS. 


dans  les  Proscynéma  grecs  ) ,  est  le 
dieu  principal  de  Kalabschi,  et  cin- 
quante bas-reliefs  nous  donnent  sa 
généalogie.  Ainsi  la  triade  finale  se 
formait  d'Jtïorus,  de  saaifiXëJsis  et 
de  leur  lil's  Malouli ,  personnages  qui 
rentrent  exactement  dans  la  triade 
initiale,  Amon,  sa  mère  Moût  et  leur 
iils  Klions.  Aussi  Malouli  était-il 
adoré  à  Kalabschi  sous  une  forme  pa- 
reille à  celle  de  Khons ,  sous  le  même 
costume ,  et  orné  des  mêmes  insignes  ; 
seulement,  le  jeune  dieu  porte  ici  de 
|)lus  le  titre  de  Seigneur  de  Talmis , 
c'est-à-dire  de  Kalabschi,  que  les 
géographes  grecs  appellent  en  effet 
TalmiSf  nom  qui  se  retrouve  d'ail- 
leurs dans  les  inscriptions  des  tem- 
ples. » 

Ainsi  l'ensemble  du  système  de  la 
hiérarchie  religieuse  égyptienne  était 
composé  d'une  série  de  triades,  diver- 
siliées  sans  être  isolées,  s'enchaînant 
les  unes  aux  autres  par  des  alliances 
collatérales  attentivement  constituées, 
et  chaque  temple  de  TÉgypte  était 
spécialement  consacré  à  une  de  ces 
triades. 

Chaque  nome  ou  province  avait  sa 
triade  ;  et  celle  qui  était  adorée  dans 
le  temple  de  la  capitale  d'un  nome, 
était  aussi  l'objet  du  culte  public  dans 
tous  les  temples  des  autres  lieux  du 
même  nome;  chaque  nome  ayant  ainsi , 
on  pourrait  dire,  un  culte  particulier 
voué  à  trois  portions  distinctes  de 
l'être  divin ,  lesquelles  avaient  leurs 
noms  et  leurs  formes  spéciales. 

Quelquefois  un  grand  édifice  était 
consacré,  divisé  conventionneliement 
en  deux  portions ,  à  deux  triades  en 
même  temps  ;  ainsi  le  grand  temple 
d'Ombos ,  dont  les  ruines  ont  encore 
un  aspect  très-imposant ,  était  occupé 
par  deux  triades,  et  chacune  d'elles 
résidait  dans  une  moitié  de  l'édifice 
divisé  longitudinalement.  De  ces  deux 
triades,  l'une  est  composée  des  divini- 
tés Sevek-Ra  (la  forme  primordiale  de 
Saturne ,  Kronos),  à  tête  de  crocodile, 
de  Hathôr,  la  Vénus  égyptienne,  et  de 
leur  fils  Khons-Hôr  ;  l'autre  comprend 
Aroëris,  la  déesse  Tsonénoufrc  et  leur 
iils  Pnevtho. 


D'autres  divinités  étaient  en  même 
temps  adorées  dans  un  même  temple 
pour  des  motifs  particuliers  .  c'étaient 
des  divinités  synthrônes  auxquelles  on 
adressait  des  prières  et  des  offrandes 
après  avoir  fait  ce  qui  était  dû  à  la 
Triade. 

Par  une  déférence  toute  politique, 
la  divinité  principale  d'un  nome  était 
adorée  comme  divinité  synthrône  dans 
le  nome  le  plus  voisin.  Des  règles  fixes 
et  conformes  avaient  établi  ces  pré- 
séances, et  elles  sont  assez  certaines 
pour  aider  l'arclvéologue  à  reconnaître, 
aux  tableaux  religieux  qui  subsistent 
encore  dans  les  ruines  des  édifices, 
quelles  divinités  y  furent  adorées  en 
première  ou  en  deuxième  ligne. 

Ainsi,  au  petit  temple  de  Thèbes 
situé  derrière  l'Aménophium ,  et  dans 
un  lieu  solitaire  dénué  de  toute  végé- 
tation, les  tableaux  qui  ornent  le  ban- 
deau de  la  porte  du  propylon ,  repré- 
sentent Ptolémée  Soter  II"  faisant  des 
offrandes,  du  côté  droit,  à  la  déesse 
Hathôr  (Vénus)  et  à  la  grande  triade  de 
Thèbes,  Amon-Ra,  l\Iouth  et  Chons  ; 
du  côté  gauche,  à  la  déesse  Thmé  ou 
Thémeï  (la  vérité  ou  la  justice,  Thé- 
mis)  et  à  une  triade  formée  du  dieu 
hiéracocéphale  Mandou,  de  son  épouse 
Ritho  et  de  leur  fils  Harphré.  Ces  trois 
divinités,  celles  qu'on  adorait  princi- 
palement à  Hermonthis,  occupent  la 
partie  du  bandeau  dirigée  vers  cette 
capitale  de  nome. 

Ces  courts  détails  suffisent,  lors- 
qu'on est  un  peu  familiarisé  avec  le 
système  de  décoration  des  monuments 
égyptiens,  pour  déterminer  avec  certi- 
tude, 1°  à  quelles  divinités  fut  spécia- 
lement dédié  le  temple  auquel  ce  pro- 
pylon donne  entrée;  2*  et  quelles 
divinités  y  jouissent  du  rang  de  syn- 
thrônes; et  il  devient  ici  de  toute  évi- 
dence qu'on  adorait  spécialement  dans 
ce  temple  le  principe  de  beauté  con- 
fondu et  identifié  avec  le  principe  de 
vérité,  de  justice ,  ou,  en  termes  mytho- 
logiques ,  que  cet  édifice  était  consacré 
h  la  déesse  Hathôr,  identifiée  avec  la 
déesse  Thméï.  Ce  sont,  en  effet,  ces 
deux  déesses  qui  reçoivent  les  premiers 
honmiages  de  Soter  II';  et  comme  l'é- 


EGYPTE. 


247 


dilice  faisait  partie  de  Tlièbes  et  avoi- 
siiiait  le  nome  d'Hermonthis,  on  y 
otïrait  aussi ,  d'après  une  règle  de  saine 
politique,  des  sacrifices  en  l'honneur 
de  la  triade  thébaine  et  de  la  triade 
liermontliite.  La  suite  de  la  description 
de  l'intérieur  de  ce  temple  n'est  pas 
étrangère  à  notre  sujet  :  elle  nous 
montre  en  réalité  des  laits  et  des  cou- 
tumes religieuses  dont  la  description , 
plutôt  qu'un  exposé  détaillé,  peut  être 
agréable  au  lecteur. 

Les  adorations  pieuses  figurées  sur 
le  propylon  de  ce  temple  sont  répétées 
sur  la  porte  du  temple  proprement  dit, 
qui  s'ouvre  par  un  petit  péristyle  que 
soutiennent  des  colonnes  à  chapiteaux 
ornés  de  fleurs  de  lotus  et  de  houpes 
de  papyrus  combinées;  les  colonnes  et 
les  parois  n'ont  jamais  été  décorées  de 
sculptures.  Il  n'en  est  point  ainsi  du 
pronaos,  qui  est  formé  de  deux  colonnes 
et  de  deux  piliers  ornés  de  têtes  symbo- 
liques de  la  déesse  Ilathôr,  à  laquelle  ce 
temple  fut  consacré.  Les  tableaux  qui 
(iouvrent  le  fût  des  colonnes  représen- 
tent des  offrandes  faites  à  cette  déesse 
et  à  sa  seconde  forme  Thmeï,  ainsi 
qu'aux  dieux  Amon-Ra,  Mandou, 
Tmouth,  et  plusieurs  formes  ter- 
tiaires de  la  déesse  Hathôr,  adorée 
j)ar  le  roi  Ptolémée-Épiphane ,  sous 
le  règne  duquel  a  été  faite  la  dédica- 
ce du  monument,  comme  le  prouve 
la  grande  inscription  hiéroglyphique 
sculptée  sur  toute  la  longueur  de  la 
frise  du  pronaos ,  et  dont  voici  la  tra- 
duction qui  n'est  que  la  formule  ordi- 
nairement adoptée  pour  les  dédicaces 
des  temples. 

(Partie  de  droite.  )  Première  ligne. 
«  Le  roi  (dieu  Épiphane  que  Phtah- 
Thoré  a  éprouvé,  image  vivante  d'A- 
mon-Ra),  le  chéri  des  dieux  et  des 
déesses  mères,  le  bien-aimé  d'Amon- 
Ra,    a  fait   exécuter  cet   édifice  en 

>     l'honneur  d' Amon-Ra ,  etc. ,  pour  être 

1      vivifié  à  toujours.  » 

(  Partie  de  gauche.  )  Première  ligne. 
«  Le  fils  du  soleil  (Ptolémée  toujours 
vivant,   dieu  aimé  de  Phtah),  chéri 

!      des  dieux  et  des  déesses  mères,  bien- 

j      aimé  d' Hathôr,  a  fait  exécuter  cet  édi- 
fice en  l'honneur  de  sa  merc,  la  rectrice 


de  rOccitlent ,  pour  être  vivifié  à  tou- 
jours. » 

La  reine  Cléopàtre  est  aussi  associée 
à  cette  dédicace,  dans  la  suite  de  cette 
inscription. 

Ces  textes  justifient  entièrement  ce 
que  nous  venons  de  dire,  d'après  les 
sculptures  du  propylon ,  relativement 
aux  divinités  honorées  dans  ce  tem- 
ple. 

Les  bas-reliefs  encore  existants  sur 
les  parois  de  droite  et  de  gauche  du 
pronaos,  ainsi  que  sur  la  façade  for- 
mant le  fond  de  ce  même  pronaos, 
appartiennent  tous  au  règne  d'Épi- 
pliane.  Tous  se  rapportent  aux  déesses 
Hathôr  et  Thinéï ,  ainsi  qu'aux  grandes 
divinités  de  Thèbes  et  d'Hermontis. 

On  a  divisé  le  naos  en  trois  salles 
contiguës  ;  ce  sont  trois  véritables 
sanctuaires  :  celui  du  milieu,  ou  le 
principal,  entièrement  sculpté,  con- 
tient des  tableaux  d'offrandes  à  tous 
les  dieux  adorés  dans  le  temple,  les 
deux  triades  précitées,  et  principale- 
ment aux  déesses  Hathôr  et  Thméï , 
qui  paraissent  dans  presque  toutes  les 
dédicaces  du  sanctuaire,  inscrites  sur 
les  frises  de  droite  et  de  gauche  au  nom 
de  Ptoiémée-Philopator. 

"  L'Horus,  soutien  de  l'Egypte,  ce- 
lui qui  a  embelli  les  temples  comme 
Thôth  deux  fois  grand ,  le  seigneur  des 
panégyries  comme  Phtah,  le  chef  sem- 
blable au  soleil,  le  germe  des  dieux 
fondateurs ,  l'éprouvé  par  Phtah ,  etc.  ; 
le  fils  du  soleil ,  Ptolémée  toujours  vi- 
vant, bien-aimé  d'Isis,  l'ami  de  son 
père  (Philopator),  a  fait  cette  cons- 
truction en  l'honneur  de  sa  mère  Ha- 
thôr, la  rectrice  de  l'Occident.  » 

C'est  à  la  déesse  Hathôr  qu'apparte- 
nait plus  spécialement  le  sanctuaire  de 
droite;  cette  grande  divinité  y  est  re- 
présentée sous  les  formes  variées,  rece- 
vant les  hommages  des  rois  Philopator 
et  Épiphane  ;  les  dédicaces  des  frises 
sont  faites  au  nom  de  ce  dernier. 

Le  sanctuaire  de  gauche  fut  consacré 
à  la  déesse  Thméï ,  la  Dicè  et  l'Alétè 
des  mythes  égyptiens;  aussi,  tous  les 
tableaux  qui  décorent  cette  chapelle , 
se  rapportent-ils  aux  importantes  fonc- 
tions  que   remplissait   cette  divinité 


L'UNIVERS. 


dans  l'Amenthi ,  les  régions  occidenta- 
les ou  l'enfer  des  Égyptiens. 

Le  grand  et  magnifique  temple  d'Ed- 
fou  était  consacre  à  une  autre  triade 
composée,  1°  du  dieu  Har-Hat,  la 
science  et  la  lumière  célestes  person- 
nifiées ;  2"  de  la  déesse  Hathôr  ou  Vé- 
nus; 3°  de  leur  fils  Harsont-Tho  (l'Ho- 
rus  soutien  du  monde,  qui  est  à  peu 
[très  Eros  ou  Amour  des  mythes  de  la 
Grèce).  Ces  trois  divinités  sont  figu- 
rées dans  les  tableaux  sculptés  à  Edfou, 
avec  des  qualifications,  des  titres  et 
>sous  des  formes  qui  jettent  un  grand 
jour  sur  plusieurs  parties  importantes 
du  système  théogonique  égyptien.  On 
V  voit  aussi ,  représentés  sur  quatorze 
Iias-reliefs  dans  l'intérieur  du  pronaos, 
le  dieu  Har-Hat  identifié  avec  le  soleil, 
ainsi  que  son  lever  et  son  coucher 
comme  cet  astre ,  et  ses  formes  sym- 
boliques à  chacune  des  douze  heures 
du  jour  :  et  cet  ensemble  de  représen- 
tations à  la  fois  mythologiques  et 
symboliques,  doit  être  d'un  grand  se- 
cours pour  la  connaissance  de  la  petite 
portion  de  la  religion  égyptienne  à  la- 
quelle il  se  mêlait  quelques  idées  as- 
tronomiques. 

Le  grand  temple  d'Esnéh  était  dédié 
à  l'une  des  plus  grandes  formes  de  la 
divinité ,  à  Chnouphis  ,  qualifié  des 
titres  NEV-EN-THO-SNÉ  ,  selgiieur  du 
pays  d'Esnéh,  esprit  créateur  de  V uni- 
ver  s,  principe  vital  des  essences  di- 
vines, soutien  de  tous  les  mondes,  etc. 
A  ce  dieu  sont  associés  la  déesse  Néith 
représentée  sous  des  formes  diverses 
et  sous  les  noms  variés  de  Menhi,  Tné- 
bouaou,  etc. ,  et  le  jeune  Hiiké,  repré- 
senté sous  la  forme  d'un  enfant;  ce 
qui  complète  la  triade  adorée  àEsnéh. 
C'était  a  ces  trois  personnages  qu'é- 
taient consacrées  les  principales  fêtes 
et  panégyries  célébrées  annuellement 
a  Esnéh. 

Le  temple  de  Dakkèh ,  l'ancienne 
Pselcis,  en  Nubie,  présente  un  double 
intérêt  sous  le  rapport  mythologique  ; 
il  donne  des  matériaux  infiniment  pré- 
cieux pour  comprendre  la  nature  et 
les  attributions  de  l'être  divin  que  les 
Égyptiens  adoraient  sous  le  nom  de 
Tboth  (rilermcs  deux  fois  grand); 


une  série  de  bas-reliefs  offre  ,  en  quel- 
que sorte,  toutes  les  transfigurations 
de  ce  dieu.  On  l'y  trouve  d'abord  (ce 
qui  devait  être)  en  liaison  avec  Har- 
Hat  (  le  grand  Hermès  Trismégiste) , 
sa  forme  primordiale,  et  dont  lui, 
Thôth ,  n'est  que  la  deryiière  trans- 
formation, c'est-à-dire,  son  incarna- 
tion sur  la  terre  à  la  suite  û'Àmon- 
Ha  et  de  Mouth  incarnés  en  Osiris  et 
en  Isis.  Thôth  remonte  jusqu'à  V  Her- 
mès céleste  (Har-Hat),  la  sagesse  di- 
vine ,  l'esprit  de  dieu,  en  passant  par 
les  formes  :  \°AePahitnoiifi{ct\m  dont 
le  cœur  est  bon);  2"  à! Arihosnofri  ou 
Jrihosnoufi  (celui  qui  produit  les 
chants  harmonieux)  ;  3°  de  Ment  (  la 
pensée  ou  la  raison)  :  sous  chacun  de 
ces  noms  Thôth  a  une  forme  et  des 
insignes  particuliers,  et  les  images  de 
ces  diverses  transformations  du  s'econd 
Hermès  couvrent  les  parois  du  temple 
de  Dakkèh.  On  y  voit  aussi  ce  Thôth 
(le  Mercure  égyptien)  armé  du  cadu- 
cée, c'est-à-dife,  le  sceptre  ordinaire 
des  dieux ,  entouré  de  deux  serpents  et 
d'un  scorpion. 

A  Beit-Oually ,  les  sculptures  du 
spéos  sont  en  grande  partie  religieu- 
ses. Ce  monument  était  consacré  au 
grand  dieu  Amon-Ra  et  à  sa  forme  se- 
condaire Chnouphis.  Le  premier  de  ces 
dieux  déclare  plusieurs  fois,  dans  ses 
légendes ,  avoir  donné  toutes  les  mers 
et  toutes  les  terres  existantes  à  son  fils 
chéri,  «  le  Seigneur  du  monde  (Soleil 
gardien  de  justice),  Rhamsès  (IF).  » 
Dans  le  sanctuaire,  ce  pharaon  est  re- 
présenté suçant  le  lait  des  déesses 
Anouké  et  Isis.  «  IMoi  qui  suis  ta  mère, 
la  dame  d'Éléphantine ,  dit  la  première , 
je  te  reçois  sur  mes  genoux ,  et  te  pré- 
sente mon  sein  pour  que  tu  y  prennes 
ta  nourriture,  ô  Rhamsès  !  «  «  Et  moi , 
ta  mère  Isis,  dit  l'autre  déesse,  moi, 
la  dame  de  Nubie,  je  t'accorde  les  pé- 
riodes des  panégyries  (celles  de  trente 
ans)  que  tu  suces  avec  mon  lait  et  qui 
s'écouleront  en  une  vie  pure.  » 

Nous  avons  déjà  rappelé  une  liste  des 
dons  et  des  grâces  accordés  par  plu- 
sieurs divinités  à  un  roi  qu'elles  décla- 
raient [)rendre  sous  leur  protection 
SDéciale. 


r.GlPTK. 


On  trouve  dans  i|up1(|iu'S  temples  des 
tableaux  représentant  des  dieux  secon- 
daires venant  adorer  le  grand  être 
Anion-Ra,  en  compagnie  même  des 
rois.  Ainsi  au  Rhamesseum  de  ïlièbes , 
dans  une  pièce  voisine  de  la  salle  hypos- 
'  tyle,  et  qui  était  dans  la  partie  privée 
de  ce  palais,  destinée  à  l'habitation  de 
ia  race  royale,  on  reconnaît  le  sanc- 
tuaire spécial  du  grand  dieu  de  Thèbes. 
Les  bas-reliefs  sculptés  sur  les  parois, 
à  la  droite  et  à  la  gauche  de  la  porte, 
représentent  quatre  grandes  barques  ou 
bari  sacrées,  portant  un  petit  naos  sur 
lequel  un  voile  semble  jeté,  comme 
pour  dérober  à  tous  les  regards  le  per- 
sonnage qu'il  renferme.  Ces  bari  sont 
|)ortéès  sur  les  épaules  par  vingt-quatre 
ou  dix-huit  prêtres,  selon  l'importance 
du  maître  de  la  bari.  Les  insignes  qui 
décorent  la  proue  et  la  poupe  des  deux 
premières  barques  sont  les  têtes  sym- 
noliques  de  la  déesse  Mouth  et  du  dieu 
Chons,  l'épouse  et  le  fils  d'Amon-Ra; 
enfin ,  la  troisième  et  la  quatrième  por- 
tent les  têtes  d'un  roi  et  d'une  reine, 
coiffées  des  marques  de  leur  dignité.  Ces 
tableaux,  comme  l'apprennent  les  lé- 
gendes liiéroglyphiques,  représentent 
les  deux  divinités  et  le  couple  royal 
venant  rendre  hommage  au  père  des 
dieux,  ./mon- fia,  qui  établit  sa  de- 
meure dans  le  palais  de  Rhamsès  le 
Grand.  Les  paroles  que  prononce  cha- 
cun des  visiteurs  ne  laissent  d'ailleurs 
aucun  doute  a  cet  égard  :  «  Je  viens, 
"  dit  la  déesse  Mouth ,  rendre  hommage 
«  au  roi  des  dieux,  Amon-Ra,  modé- 
>'  rateur  de  l'Egypte,  afin  qu'il  accorde 
"  de  longues  années  à  son  fils  qui  le 
»  chérit,  le  roi  Rhamsès.  » 

«  Nous  venons  vers  toi,  dit  le  dieu 
"Chons,  pour  servir  Ta  IMajesté,  ô 
<■  Amon-Ra,  roi  des  dieux!  Accorde 
«  une  vie  stable  et  pure  à  ton  fils  qui 
«  t'aime,  le  Seigneur  du  monde.  » 

Le  roi  Rhamsès  dit  seulement  :  «  Je 
«viens  à  mon  père  Amon-Ra,  à  ia 
«  suite  des  dieux  qu'il  admet  en  sa  pré- 
»  sence  à  toujours.  » 

Mais  la  reine  Nofré-Ari ,  surnommée 
ici  Ahmosis  (engendrée  de  la  lune), 
exprime  ses  voeux  plus  positivement; 
rins(ri['.tion  porte  :  <<  Voici  ce  que  dit 


«  la  déesse  épouse,  la  royale  mère,  la 
«  royale  épouse,  la  puissante  dame  du 
«  monde,  Ahmosis-Nofré-Ari  :  Je  viens 
«  pour  rendre  hommage  à  mon  père 
«  Amon,  roi  des  dieux;  mon  cœur  est 
«  joyeux  de  tes  affections  (c'est-à-dire, 
«  de  l'amour  que  tu  me  portes)  ;  je  suis 
«  dans  l'allégresse  en  contemplant  tes 
«  bienfaits.  O  toi,  qui  établis  le  siège 
«  de  ta  puissance  dans  la  demeure  de 
"  ton  fils  le  Seigneur  du  monde,  Rham- 
«sès,  accorde-lui  une  vie  stable  et 
»  pure;  que  ses  années  se  comptent  par 
»  périodes  de  panégyries  !  » 

Il  existe  encore  aux  environs  de 
Médinet-Habou ,  à  Thèbes,  un  édifice 
de  petites  proportions  et  qui  n'a  pas 
été  terminé.  La  dédicace  annonce  ex- 
pressément que  le  roi  Ptolémée  Èver- 
gètell,  et  sa  sœur  lareine  Cléopâtre, 
ont  construit  cet  édifice,  et  l'ont  con- 
sacré à  leur  père,  le  dieu  Thôth,  ou 
Hermès  Ibiocéphale, 

C'est  le  seul  des  temples  encore 
existants  en  Egypte  qui  soit  spéciale- 
ment dédié  au  dieu  protecteur  des 
sciences ,  à  l'inventeur  de  l'écriture 
et  de  tous  les  arts  utiles,  en  un  mot 
à  l'organisateur  de  la  société  humaine. 
On  retrouve  son  image  dans  la  plupart 
des  tableaux  qui  décorent  les  parois  de 
la  seconde  salle ,  et  surtout  celles  du 
sanctuaire.  On  l'y  invoquait  sous  son 
nom  ordinaire  de  Thôth,  que  suivent 
constamment  soit  le  titre  sotem  qui 
exprime  la  suprême  direction  des  cho- 
ses sacrées ,  soit  la  qualification  Ho- 
en-Hib,  c'est-à-dire,  qui  a  %me  face 
d'Ibis,  oiseau  sacré,  dont  toutes  les 
figures  du  dieu ,  sculptées  dans  ce 
temple  ,  empruntent  la  tête,  ornée  de 
coiffures  variées. 

On  rendait  aussi  dans  ce  temple  un 
culte  très-particulier  à  Nohémouo  ou 
Nahamouo ,  déesse  que  caractérisent 
le  vautour,  emblème  de  la  maternité, 
formant  sa  coiffure,  et  l'image  d'un 
petit  propylon  s'élevant  au-dessus  de 
la  coiffure  symbolique.  Les  légendes 
tracées  à  côté  des  nombreuses  repré- 
sentations de  cette  compagne  du  dieu 
Thôth,  qui ,  d'après  son  nom  même , 
paraît  avoir  préside  à  la  conservofin/i 
des  fjermrs ,  l'assimilent  à  la  déesse 


2Ô0 


L'UJNIVERS. 


Sa.sc/ifmoué ,  compagne  habituelle  de 
Thôth,  régulatrice  des  périodes  d'an- 
nées et  des  assemblées  sacrées. 

Le  bandeau  de  la  porte  qui  donne 
entrée  dans  la  dernière  salle  du  tem- 
ple, le  sanctuaire  proprement  dit,  est 
orné  de  quatre  tableaux  représentant 
Ptolémée  faisant  de  riches  offrandes , 
d'abord  aux  grandes  divinités  protec- 
trices de  Thébes,  Amon-Ra,  Mouth 
et  Chons ,  généralement  adorées  dans 
cette  immense  capitale ,  et  en  second 
lieu  aux  divinités  particulières  du  tem- 
ple, Thôth  et  la  déesse  Nahamouo. 
Dans  l'intérieur  du  sanctuaire ,  on  re- 
trouve les  images  de  la  grande  triade 
thébaine ,  et  même  celles  de  la  triade 
adorée  dans  le  nome  d'Hermonthis 
qui  commençait  à  une  courte  distance 
du  temple.  Deux  grands  tableaux,  l'un 
sur  la  paroi  de  droite,  l'autre  sur  la 
paroi  de  gauche-,  représentent ,  selon 
l'usage,  Ta  bari  ou  Arche  sacrée  de 
Ja  divinité  à  laquelle  appartient  le  sanc- 
tuaire. L'Arche  de  droite  est  celle  de 
Thôth-Peho-en-Hib  (  Thôth  à  face 
d'Ibis)^  et  l'Arche  de  gauche,  celle  de 
Thôth  Psotem  (Thôth  le  surinten- 
dant des  choses  sacrées).  L'une  et 
l'autre  se  distinguent  par  leurs  proues 
et  leurs  poupes  décorées  de  têtes  d'é- 
pervier,  surmontées  du  disque  et  du 
croissant,  à  tête  symbolique  du  dieu 
Chons,  le  fils  aîiié  d'Amon  et  de 
Mouth,  la  troisième  personne  de  la 
triade  thébaine,  dont  le  dieu  Thôth 
n'est  qu'une  forme  secondaire. 

Un  autre  petit  temple  de  Thébes, 
situé  au  sud  de  l'enceinte  fortifiée 
nommée  improprement  Hippodrome, 
et  qui  est  de  l'époque  romaine,  sert  à 
démontrer  la  réalité  de  l'usage  qui  a 
été  plus  haut  mentionné,  sur  les  divi- 
nités particulières  à  chaque  nome;  et 
l'ancienne  division  géographique  de 
l'Egypte  tire  parfois  de  ces  données 
d'utiles  renseignements. 

Les  salles  intérieures  de  ce  petit 
temple  sont  couvertes  de  tableaux 
qui ,  presque  tous ,  surtout  ceux  du 
sanctuaire ,  appartiennent  a  l'époque 
iïHad'ilen.  Ce  successeur  de  Trajan 
comble  de  dons  et  d'offrandes  les  di- 
vinités adorées  dans  le  tcHiple;  et  à 


côté  de  chacune  de  ces  images ,  on  a 
répété  les  mots  :  l'empereur  César 
Trajan-Hadfien . 

«  Quatre  grands  bas-reliefs  super- 
posés deux  à  deux  couvrent  la  paroi 
du  fond  du  sanctuaire.  Les  deux  bas- 
reliefs  supérieurs  représentent  l'em- 
pereur HadAen,  costumé  en  fils  aîné 
d'Amon,  adorant  une  déesse  coiflée 
du  vautour,  emblème  de  la  maternité, 
et  surmonté  des  cornes  de  vache,  du 
disque  et  d'un  petit  trône.  Ce  sont  les 
insignes  ordinaires  d'/.sw ,  et  la  légende 
sculptée  à  côté  des  deux  images  de  la 
déesse ,  porte  en  effet  :  Isis  la  grande, 
mère  divine  qui  réside  dans  la  mon- 
tagne de  l'Occident.  Les  bas-reliefs 
inférieurs  nous  montrent  le  même 
empereur  présentant  des  offrandes  au 
dieu  Month  ou  Manthou,  le  dieu 
éponyme  d'Hermonthis ,  et  au  roi  des 
dieux  Amon-Ra ,  le  dieu  éponyme  de 
Thébes. 

«  Ainsi ,  ce  temple  fut  consacré  à  la 
déesse  Isis ,  puisque  ses  images  occu- 
pent sans  partage  la  place  d'honneur  au 
fond  du  sanctuaire;  au-dessous  d'ell(3 
paraissent   les   grandes  divinités   du 
nome  de  Thébes  et  du  nome  Hermon- 
thite,  dieux  synthrônes,  adorés  aussi      ! 
dans  ce  même  temple.  Mais  le  dieu      j 
Manthott,  occupant  la  droite,  quoique 
tenant  dans  ces  mythes  sacrés  un  rang      j 
inférieur  à  celui  du   roi   des   dieux      j 
Amon-Ra,  qui  occupe  ici  la  gauche  ,      I 
il  devient  certain  que  le  temple  d'Isis,      \ 
situé  au  sud  de  l'Hippodrome ,  dépen-      j 
dait  du  nome  d'Hermonthis  et  non  du      i 
nome  Diospolite,  puisque  le  dieu  Man-      \ 
dou  reçoit  immédiatement  après  Isis 
et  avant  Amon-Ra ,  dieu  éponyme  de 
Thébes ,  les  adorations  de  l'empereur 
Hadrien. 

«  Ainsi  la  divinité  locale,  celle  que 
les  habitants  de  la  bourgade  du  nome 
Hermonthite,  qui  exista  jadis  autour 
du  temple,  regardaient  comme  leur 
protectrice  spéciale ,  fut  la  déesse 
Isis,  qui  réside  dans  Ptôou-en-eîiem 
(ou  la  Montagne  de  l'Occident);  et 
cette  qualification  nous  paraît  ana- 
logue aux  titres  Hitem  Pselk,  rési- 
dant à  Pselchis;  Hitem  Manlak,  ré- 
sidant à  Philœ  :  Hiiem  Souan,  résidant 


r.GYPTK. 


à   Syèiie  ;   Hitcm  Ebôu ,    résidant  à 
Elépliantine  ;  Hitem  Snè,  résidant  à 
Latopolis  ;  Ilitein  Ebôt,   résidant  à 
Abvdos ,  etc. ,  que  reçoivent  constam- 
ment Tliôtli ,  Isis ,  Chnoupliis  ,  Saté, 
Aeitli,  Osiris,  etc.,  dans  les  temples 
que  leur  élevèrent  ces  anciennes  villes, 
;  placées  sous  leur  protection  immédiate. 
1       «  Les   bas -reliefs  sculptés  sur  les 
I  parois  latérales  et  sur   la  porte  du 
siinctuaire ,  ainsi  que  ceux  qui  décorent 
la  porte  extérieure  du  naos,  et  les 
j  restes  du  grand  propylon,  représen- 
I  tent   aussi  l'empereur  Othon  ou  ses 
t  successeurs,  faisant  des  offrandes  à 
i  isis,  déesse  de  la  montagne  d'Occi- 
i  dent,  en  même  temps  qu'aux  dieux 
'  fivntlirônes   Manthou  et  Rit  ho ,    les 
,  grandes  divinités  du  nome  Hermon- 
\  tliite.  De  semblables  hommages  sont 
\  aussi    rendus  aux  dieux  de  Thèbes, 
i  Amon-Ra,  Mouth  et  Chons,  suivant 
'  l'usage  établi  d'adorer  à  la  fois  dans  un 

■  temple  d'abord  les  divinités  locales , 
ensuite  celles  du  nome  entier,  et  enfin 

I  un  dieu  du  nome  le  plus  voisin  : 
comme  pour  établir  entre  les  cultes 
particuliers  de  chacune  des  préfectures 
de  l'Egypte ,  une  liaison  successive  et 
continue  qui  les  ramenait  ainsi  à  l'u- 
nité. Tous  les  temples  de  l'Egypte  et 
de  la  Nubie  offrent  les  preuves  de  cette 

■  pratique,  motivée  sur  de  graves  con- 
;  siderations  d'ordre  public  et  de  saine 

politique.  »  {Lettres  de  Champollion 
jeune.  ) 

Et  l'époque  où  ce  temple  fut  élevé 
ne  doit  en  rien  diminuer  l'autorité  des 
données  qui  en  ont  été  si  évidemment 
tirées  :  la  perpétuité  des  usages  et 
(les  croyances  de  l'ancienne  Egypte, 
durant  sa  plus  mauvaise  fortune,  est 
mise  hors  de  doute  par  une  foule  de 
monuments,  et  il  est  reconnu  que  les 
temples  élevés  sous  la  domination  des 
Grecs  ou  des  Romains  ne  sont  que  des 
reconstructions  des  édifices  pharaoni- 
ques ,  et  qu'elles  étaient  consacrées  aux 
mêmes  divinités.  C'est  ainsi  qu'il  y  a 
eu  à  ïalmis  trois  constructions  succes- 
sives du  même  temple  dédié  au  dieu 
Maloidi;  une  sous  les  pharaons  et  du 
règne  d'Aménophis  II,  successeur  de 
Mœris;  une  du  temps  des  IHolémccs, 


et  la  dernière,  le  temple  actuel  qui  n'a 
jamais  été  terminé,  sous  Auguste, 
Caïïis  Caligula  et  Trajan;  et  la  légende 
du  dieu  Malouli,  dans  un  fragment 
de  bas-relief  du  premier  temple,  em- 
ployé dans  la  construction  du  troisième, 
ne  diffère  en  rien  des  légendes  les  plus 
récentes.  Ainsi  donc,  le  culte  local  de 
toutes  les  villes  et  bourgades  de  la  Nu- 
bie et  de  l'Egypte  n'a  jamais  reçu  de 
modification;  on  n'innovait  rien,  et  les 
anciens  dieux  régnaient  encore  le  jour 
011  leurs  temples  ont  été  ferméspar  le 
christianisme.  Les  dieux  de  l'Egypte 
s'étaient  aussi,  en  quelque  sorte,  par- 
tagé l'Egypte  et  la  Nubie,  constituant 
ainsi  une  espèce  de  répartition,  féodale. 
Chaque  ville  avait  son  patron;  Chnou- 
phis  et  Saté  régnaient  à  Éléphantine, 
a  Syène  et  à  Béghé,  et  leur  juridiction 
s'étendait  sur  la  Nubie  entière;  Phré, 
à  Ibsamboul,  à  DerrL  et  à  Amada; 
Piitah,  à  Ghirsché;  Anouké,  à  Mas- 
chakit;  Thôth,  le  surintendant  de 
Chnouphis  sur  toute  la  Nubie,  avait 
ses  fiefs  principaux  à  Ghebel-Addeh  et 
à  Dakkè;  Osiris  était  seigneur  de  Dan- 
dour;  Isis,  reine,  à  Philœ;  Hathôr,  à 
Ibsamboul ,  et  enfin  Malouli ,  à  Kalabs- 
chi.  Mais  Amon-Ra  règne  partout  et 
occupe  la  droite  des  sanctuaires. 

Il  en  était  de  même  en  Egypte,  et 
l'on  conçoit  que  ce  culte  partiel  ne  pou- 
vait changer,  puisqu'il  était  attaché  au 
pays  par  toute  la  puissance  des  croyan- 
ces religieuses.  Du  reste,  ce  culte, 
pour  ainsi  dire  exclusif  dans  chaque 
localité,  ne  produisait  aucune  haine 
entre  les  villes  voisines,  puisque  cha- 
cune d'elles  admettait  dans  son  temple 
(comme  synthrônes),  et  cela  par  un  es- 
prit de  courtoisie  très-bien  calculé,  les 
divinités  adorées  dans  les  cantons  linn- 
trophes.  Ainsi  on  voit  à  Kalabschi 
les  dieux  de  Ghirsché  et  de  Dakkè,  au 
midi  ;  ceux  de  Déboud ,  au  nord ,  occu- 
pant une  place  distinguée;  à  Déboud, 
les  dieux  de  Dakkè  et  de  Philœ;  à  Phi- 
Ise,  ceux  de  Déboud  et  de  Dakkè,  au 
midi;  ceux  de  Béghé,  d'Éléphantine  et 
de  Syène,  au  nord  ;  à  Syène  enfin,  les 
dieux  de  Philœ  et  ceux  d'Omhos. 

Ce  que  nous  venons  d'exposer  si 
sonnnairemeat    sur    un    sujet    aussi 


L'UNIVERS. 


étendu  que  l'exposé  de  la  religion  d'un 
peuple  éclairé,  donnera,  nous  l'espé- 
rons ,  une  idée  suffisante  de  l'objet  réel 
des  temples  égy})tiens,  tous  consacrés  à 
une  triade,  diftérente  dans  chacun;  et 
ces  trois  dieux,  le  père,  la  mère  et  leur 
lils ,  n'étaient  que  la  personnification , 
a  des  degrés  différents  dans  la  hiérar- 
chie, des  trois  agents  immédiats  du 
grand  être,  qui  occupaient  le  premier 
degré  de  l'échelle  des  puissances  et  des 
générations;  car  l'ordre  hiérarchique 
était  fondamentalement  réglé  et  déter- 
miné par  l'ordre  généalogique. 

Il  y  avait  donc  destriades  pour  toutes 
les  régions  du  monde.  En  ce  point,  le 
ciel  et  la  terre  avaient  reçu  une  orga- 
nisation identique,  et  l'autorité  comme 
le  rang  diminuaient  à  mesure  que  le 
dieu  s'occupait  plus  directement  des 
affaires  terrestres.  Osiris ,  Isis ,  Horus , 
formaient  la  triade  à  laquelle  était  com- 
mise la  conservation  de  l'ordre  dans  le 
monde  sublunaire  ;  ils  étaient,  en  quel- 
que-sorte, le  dernier  anneau  de  cette 
grande  chaîne  théogonique  qui  embras- 
sait l'univers  entier,  et  qui,  de  triade 
en  triade,  remontait  à  Amon-Ra,  le 
grand  être,  le  père  des  dieux,  le  créa- 
teur de  toutes  choses.  Osiris,  Isis  et 
leur  fils  Horus ,  devaient  donc  être  plus 
habituellement  l'objet  de  l'adoration 
et  des  prières  des  hommes  ;  ils  étaient 
en  Egypte  comme  les  dieux  populaires  ; 
leurs  noms  ont  dû  l'être  aussi;  et  les 
foules  incultes  qui  s'introduisirent, 
des  diverses  parties  de  l'ancien  monde, 
dans  les  cités  égyptiennes,  ne  purent  y 
apprendre  que  lés  noms  et  les  idées  re- 
ligieuses répandus  parmi  la  population 
égyptienne  qu'ils  purent  fréquenter,  et 
ce  fut  toujours  celledu  dernier  rang.  On 
voit  donc  pourquoi  les  noms  de  ces  trois 
divinités  du  dernier  ordre  sont  parve- 
nus jusqu'à  nous,  comme  étant  les 
plus  connus  popidairement,  et  ont  été 
répétés  d'âge  en  âge  par  l'antiquité 
classique,  qui  ne  s'éleva  pas,  dans  ses 
incomplètes  remarques  sur  la  religion 
égyptienne,  au  delà  de  ces  noms  et  de 
ces  pratiques  populaires.  Il  n'en  est  pas 
moins  certain  que  Osiris ,  Isis ,  Horus , 
qui  étaient,  on  pourrait  dire,  les  dieux 
les  plus  à  la  portée  de  l'ignorance  et 


de  la  misère  humaine,  et  quoique  oc- 
cupant presque  la  dernière  place  du 
système  religieux,  n'y  perdaient  rien 
en  puissance  ni  en  dignité;  Horus  enfin 
devenait  à  son  tour  le  chef  d'une  triade , 
c'est-à-dire,  qu'il  en  faisait  partie 
comme  père,  Isis  comme  mère,  Bla- 
louli  comme  fds,  et,  par  cet  extrême 
anneau  de  la  chaîne  des  êtres  divins, 
Horus,  qui  n'était  que  la  dernière  in- 
carnation d'Amon,  le  grand  être,  se 
rattachait  à  cette  puissance  suprême  et 
rentrait  en  elle-même,  pour  que  ce 
même  être  fût  tout  en  lui-même,  le 
commencement  et  la  fin. 

C'était  comme  pour  retracer  le  my- 
the de  la  personnification  de  la  triade, 
qu'on  élevait,  à  côté  de  chaque  temple, 
un  autre  petit  édifice,  auquel  on  a  donné 
le  nom  ae  Mammisi.  Des  petits  tem- 
ples de  ce  genre  existent  à  Hermon- 
this ,  à  Philse ,  à  Ombos  ;  et  il  devait 
en  subsister  un  semblable  auprès  de 
chaque  grand  temple,  pour  l'histoire 
mythologique  de  la  triade  qu'on  y  ado- 
rait. A  Hermonthis,  par  exemple,  le 
mammisi  qui  a  été  construit  sous  le 
règne  de  la  dernière  Cléopâtre ,  fille 
de  Ptolémée-Aulétès ,  est  une  commé- 
moraison  de  la  grossesse  de  cette  reine,  ■ 
et  de  son  heureuse  délivrance  de  Pto- 
lémée-Caesarion,  fds  de  Jules-César. 
La  triade  de  ce  temple  était  composée 
du  dieu  Mandou ,  de  la  déesse  Ritho , 
et  de  leur  fils  Harphré  ;  les  trois  per- 
sonnages royaux  se  substituent  sym- 
boliquement aux  trois  divinités  dans 
les  scènes  figurées  sur  les  bas  -  reliefs; 
de  l'édifice. 

La  cella  du  temple  est  en  effet  divi- 
sée en  deux  parties  :  une  grande  pièce- 
(la  principale),  et  une  toute  petite,, 
tenant  lieu  ou  la  place  du  sanctuaire.. 
On  n'entre  dans  celle-ci  que  par  une 
petite  porte;  vers  l'angle  de  droite, 
toute  la  paroi  du  mur  de  fond  de  cette 
petite  pièce  (laquelle  est  appelée  le  lieu 
de  l'accouchement,  dans  les  inscrip- 
tions hiéroglyphiques)  est  occupée  par 
un  bas-reliet  représentant  la  déesse 
Ritho ,  femme  du  dieu  Mandou  ,  accou- 
chant du  dieu  Harphré.  La  gisante  est 
soutenue  et  servie  par  diverses  déesses 
du  premier  ordre  :  Vaccoucheuse  di- 


KGYPTE. 


2.jS 


vi7ie  tire  l'enfant  du  sein  de  la  mère; 
la  nourrice  divine  tend  les  mains  pour 
le  recevoir,  assistée  d'une  berceuse. 
Le  père  de  tous  les  dieux,  Ammon, 
(Amon-Ha) ,  assiste  au  travail ,  accom- 
pagné de  la  déesse  Soven ,  l'Ililthya  , 
la  Lucine  égyptienne ,  protectrice  des 
accouchements.  Enfin ,  la  reine  Ciéo- 
pàtre  est  censée  assister  à  ces  couches 
divines,  dont  les  siennes  ne  seront  ou 
plutôt  n'ont  été  qu'une  imitation.  L'au- 
tre paroi  de  la  chambre  de  l'accouchée 
représente  l'allaitement  et  l'éducation 
du  jeune  dieu  nouveau-né;  et  sur  les 
parois  latérales  sont  figurées  les  12 
heures  du  jour  et  les  12  heures  de  la 
nuit,  sous  la  forme  de  femmes  ayant 
un  disque  étoile  sur  la  tête.  Le  tableau 
Astronomique  du  plafond  pourrait  bien 
n'être  que  le  thème  natal  de  cet  Har- 
phré ,  ou  mieux  encore  celui  de  Cœsa- 
rion ,  nouvel  Harphré. 

En  sortant  de  la  petite  chambre  pour 
entrer  dans  la  grande,  on  voit  un  vaste 
bas-relief  sculpté ,  sur  la  paroi ,  à  gau- 
che de  cette  principale  pièce  ;  il  repré- 
sente la  déesse  Ritho ,  relevant  de 
couche ,  soutenue  encore  par  la  Lu- 
cine égyptienne  Soven,  et  présentée  à 
l'assemblée  des  dieux  ;  le  père  divin  , 
Amon-Ra,  lui  donne  affectueusement 
la  main  comme  pour  la  féliciter  de  son 
heureuse  délivrance,  et  les  autres 
dieux  partagent  la  joie  de  leur  chef. 
Le  reste  de  cette  salle  est  décoré  de 
tableaux  dans  lesquels  le  jeune  Har- 
phré est  successivement  présenté  à  Am- 
mon, à  Mandou  son  père,  aux  dieux 
Phré,  Phtah,  Sev  (Saturne) ,  etc. ,  qui 
l'accueillent  en  lui  remettant  leurs  in- 
signes caract^istiques ,  comme  se  dé- 
mettant ,  en  faveur  de  l'enfant ,  de  tout 
leur  pouvoir  et  de  leurs  attributions 
particulières  :  et  Ptolémée-Csesarion , 
a  face  enfantine ,  assiste  à  toutes  ces 
présentations  de  son  image,  le  dieu 
Harphré,  dont  il  est  le  représentant 
sur  la  terre.  Tout  cela  est  de  la  flatte- 
rie sacerdotale ,  mais  tout  à  fait  dans 
le  génie  de  l'ancienne  Egypte ,  qui  as- 
similait ses  rois  à  sesdieiix.  Du  reste, 
toutes  les  dédicaces  et  inscriptions  inté- 
rieures et  extérieures  du  temple  d'Her- 
monthis .  sont  faites  au  nom  de  ce 


Ptolémée-Cacsarion  et  de  sa  mère  Cléo- 
pûtre.  Il  n'y  a  donc  point  de  doute  sur 
le  motif  de  sa  construction.  Il  est  vrai 
que.les  colonnes  de  l'espèce  de  pronaos 
qui  le  précède  n'ont  point  toutes  été 
sculptées  ;  le  travail  est  demeuré  im- 
parfait ,  et  cela  tient  peut-être  au  motif 
même  de  la  dédicace  du  temple  :  Au- 
guste et  ses  successeurs ,  qui  ont  ter- 
miné tant  de  temples  commencés  par 
les  Lagides ,  ne  pouvaient  être  très- 
empressés  d'achever  celui-ci,  monu- 
ment de  la  naissance  du  fils  même  de 
Jules-César ,  roi  enfant  dont  ils  ne  res- 
pectèrent guère  les  droits. 

A  Ombos,  le  grand  temple  était  con- 
sacré à  deux  triades;  le  petit  temple 
était  aussi  un  double  mammisi,  où 
sont  représentées  la  naissance  de  Rons- 
Hôr,  fils  de  Serak-Ra  et  d'Hathôr  ;  et 
celle  de  Pnevtho,  fils  de  Aroëri  et  de 
la  déesse  Tsonénoufré.  Ontrouveaussi, 
dans  l'existence  de  ces  monuments,  la. 
preuve  presque  superflue  du  maintien 
de  l'ancien  culte  égyptien  sous  les  do- 
minations étraugères  en  Egypte.  Si 
l'on  cherchait  un  très-ancien  exemple 
d'un  mammisi,  on  le  trouverait  au  pa- 
lais de  Louqsor,  où ,  dans  deux  des  salles 
de  ce  vaste  édifice  élevé  par  le  roi  Amé- 
nophis-Memnon,  de  la  X  VHP  dynastie, 
on  remarque  une  série  de  bas  -  reliefs 
relatifs  à  la  personne  même  du  fonda- 
teur, et  à  sa  naissance.  On  y  a  successi- 
vement représenté  :  le  dieu  Thôth  an- 
nonçant à  la  reine  Tmauhemva  y 
femme  du  pharaon  Thouthmosis  IV , 
qu'Ammon  générateur  lui  a  accordé 
un  fils.  —  La  même  reine ,  dont  l'état 
de  grossesse  est  visiblement  exprimé , 
conduite  par  Chnouphis  et  Hathor 
(Vénus)  vers  la  chambre  d'enfante- 
ment (le  mammisi);  cette  même  prin- 
cesse ,  placée  sur  un  lit ,  mettant  au 
monde  le  roi  Aménophis;  des  femmes 
soutiennent  la  gisante,  et  des  génies 
divins ,  rangés  sous  le  lit ,  élèvent  l'em- 
blème de  la  vie  vers  le  nouveau-né.  — 
La  reine  nourrissant  le  jeune  prince. 
—  Le  dieu  Nil  peint  en  bleu  (  le  temps 
des  basses  eaux),  et  le  dieu  Nil  peint 
en  rouge  (le  temps  de  l'inondation), 
présentant  le  petit  Aménophis,  ainsi 
que  le  petit  dieu  Harka  et  autres  en- 


^hi 


L'UNIVERS. 


fants  divins,  aux  grandes  divinités  de 
Tlièbes.  —  Le  royal  enfant  dans  les 
bras  d'Amon-Ra,  qui  le  caresse. — 
Le  jeune  roi  institué  par  Amon-Ra; 
les  déesses  protectrices  de  la  haute  et 
de  la  basse  Egypte  lui  offrant  les  cou- 
ronnes, emblèmes  de  la  domination 
sur  les  deux  pays ,  et  Thôth  lui  choi- 
sissant son  grand  nom ,  c'est-à-dire 
son  prénom  royal ,  Soleil  Seigneur  de 
Justice  et  de  vérité,  qui ,  sur  les  mo- 
numents ,  le  distingue  de  tous  Jes  au- 
tres Aménophis. 

Ce  qui  vient  d'être  exposé  suffira , 
nous  l'espérons ,  pour  donner  au  lec- 
teur une  idée  générale  de  la  hiérarchie 
divine  dans  la  constitution  religieuse 
de  l'Egypte,  Nous  avons  dit  briève- 
ment sa  pensée  sur  le  gband  Être 
qu'elle  nommait  Ammon  ou  Amon-Ra , 
et  la  personnification  des  attributions 
de  cet  être  primordial,  en  autant  d'au- 
tres dieux  qui  n'étaient  que  ses  agents. 
Il  serait  difficile  d'énumérer  ici  les 
fonctions  des  principales  divinités 
égyptiennes,  et  d'exposer  les  effets  de 
leur  concours  à  l'organisation  générale 
et  à  Tordre  régulier  de  l'univers  ;  nous 
avons  donné  dans  un  précédent  para- 
graphe (page  134),  quelques  notions 
sur  les  deux  Thôth  ou  les  deux  Hermès, 
promoteurs  et  protecteurs  de  toutes 
les  voies  particulières  à  l'intelligence 
et  à  l'industrie  humaines;  nous  ajou- 
tons ici  quelques  courtes  notions  sur 
des  divinités  principales  dont  les  attri- 
butions bien  connues  nous  montrent 
avec  évidence  l'origine  égyptienne  de 
quelques  opinions  mythologiques  de  la 
Grèce. 

Selon  les  Égyptiens ,  la  déesse  Bouto 
fut  la  compagne  du  grand  Être  et  la 
nourrice  des  dieux.  Elle  fut  connue  et 
/étudiée  par  lesj)lus  anciens  philosophes 
instituteurs  de  la  Grèce. 

Cette  déesse ,  l'emblème  de  l'antique 
Nuit  ou  des  ténèbres  primitives ,  source 
féconde  d'où  sortirent  une  foule  d'ê- 
fres  vivants,  fut  considérée  par  les 
Égyptiens ,  ainsi  que  dans  la  cosmogo- 
nie des  Grecs  et  de  la  plupart  des  peu- 
ples orientaux ,  comme  cette  obscurité 
première  qui ,  enveloppant  le  monde 
avant  que  la  main  toute-puissante  du 


Démiurge  eût  créé  la  lumière  et  or- 
donné l'univers ,  renfermait  dans  son 
sein  les  germes  de  tous  les  êtres  à 
venir.  Aussi,  les  vers  des  Orphiques, 
vénérables  débris  de  la  plus  ancienne 
théologie  des  Grecs,  et  qui  contien- 
nent des  doctrines  conformes,  sur 
presque  tous  les  points,  à  celles  des 
Égyptiens,  donnent -ils  à  la  déesse 
Nyx  (la  Nuit  primitive) ,  les  titres  de 
première  née,  commencement  de  tout, 
habitation  des  dieux,  et  celui  de  gé- 
nératrice des  dieux;  titres  qui  ré- 
pondent exactement  aux  qualifications 
grande  déesse  mère  des  dieux,  et 
génératrice  des  dieux  grands,  don- 
nées à  Bouto  dans  les  légendes  hiéro- 
glyphiques. 

On  donnait  avec  raison  le  surnom 
de  MÈRE  DES  DIEUX  à  ladéesseiJowto, 
puisque,  unie  au  dieu  Phtha,  elle 
avait  enfanté  Phré  ou  le  Soleil,  des- 
quels naquirent  ensuite  tous  les  autres 
dieux.  Ilélios  ou  le  dieu  Soleil  des 
Grecs,  passait  aussi  pour  fils  de  la 
déesse  Nyx{\di  Nuit). 

Bouto  était  aussi ,  selon  la  croyance 
des  Égyptiens  ,  la  nourrice  de  cer- 
tains dieux.  On  disait  qn'Isis  avait 
confié  à  cette  divinité  ses  deux  en- 
fants Horus  et  Bubastis;  et  ce  précieux 
dépôt  fut  caché  dans  l'île  de  Chem- 
mis  située  dans  le  lac  voisin  de  la  villa 
de  Bouto,  île  que  la  déesse  rendit 
flottante  pour  dérober  les  deux  ju- 
meaux aux  poursuites  et  aux  recher- 
ches de  Typhon. 

L'une  des  déesses  du  premier  ordre 
en  Egypte,  se  nommait  Nèitli;  elle 
était  aussi  le  type  d'une  des  princi- 
pales divinités  grecques^On  sait ,  en 
effet ,  que  le  grand  dieu  qui ,  en  Egypte , 
porta  les  noms  d'Aman,  Amon-Ré, 
Cnèph  ou  Chnouphis,  fut ,  comme  on 
a  pu  le  voir,  le  principe  générateur 
mâle  de  l'univers;  et  les  Égyptiens 
symbolisèrent,  dans  le  personnage.de 
Nèith,  le  principe  générateur /emeiîte 
de  la  nature  entière. 

Ces  deux  principes ,  étroitement 
unis,  ne  formaient  qu'un  seul  tout 
dans  l'être  premier  qui  organisa  lu 
monde.  De  là  vient  que  les  Egyptiens 
considéraient  Nèith  comme  un  être  à 


EGYPTE. 


la  fois  mâle  et  femelle,  et  que  le  nom 
propre  de  cette  divinité  exprimait  en 
langue  égyptienne,  comme  nous  l'ap- 
prend Plutarque ,  l'idée  :  Je  suis  venue 
de  moi-même. 

La  déesse  Nèith  occupait  la  partie 
supérieure  du  ciel.  Inséparable  du  Dé- 
miurge ,  elle  participa  à  la  création  de 
l'univers,  et  présidait  à  la  génération 
des  espèces  :  c'est  la  force  qui  meut 
tout. 

Le  culte  de  cette  divinité ,  général 
dans  toute  l'Egypte,  comme  les  monu- 
ments le  prouvent ,  était  spécialement 
en  honneur  dans  la  ville  principale  de 
la  basse  Egypte,  à  Sais,  où  résidait 
un  collège  de  prêtres.  Le  temple  de  la 
déesse  portait  l'inscription  fameuse  : 
Je  suis  tout  ce  qui  a  été,  tout  ce  qui 
est,  et  tout  ce  qui  sera.  Nul  7i'a  sou- 
levé le  voile  qui  me  couvre.  Le  fruit 
que  j'ai  enfanté  est  le  Soleil.  Il  serait 
difficile  de  donner  une  idée  plus  grande 
et  plus  religieuse  de  la  divinité  créa- 
trice. 

Nèith  était  le  type  de  la  force  mo- 
rale et  de  la  force  physique.  Elle  pré- 
sidait à  la  sagesse ,  à  la  philosopliie , 
et  à  l'art  de  la  guerre  ;  c'est  pour 
cela  que  les  Grecs  crurent  recon- 
naître ,  dans  la  Nèith  de  Sais ,  leur 
Athénè ,  la  Minerve  des  Latins,  di- 
vinité également  protectrice  à  la  fois 
et  des  sages  et  des  guerriers. 

Selon  les  débris  de  la  doctrine  égyp- 
tienne ,  épars  dans  les  écrits  des  der- 
niers Platoniciens  et  dans  les  livres 
Hermétiques,  la  déesse  Nèith,  ou  la 
Minerve  égyptienne,  ne  formait  q-a'un 
seul  tout  avec  le  Démiurge  Amoun , 
à  l'époque  même  qui  précéda  la  créa- 
tion des  âme»  et  celle  du  monde  phy- 
sique. C'est  en  la  considérant  dans  cet 
état  d'absorption  en  l'Etre  premier, 
que  les  Égyptiens  qualifièrent  Nèith 
de  divinité  à  la  fois  mâle  et  femelle. 
Le  monde  étant  composé  de  parties 
mâles  et  de  parties  femelles  ,  il  fallait 
bien  que  leurs  principes  existassent 
dans  le  dieu  qui  en  fut  l'auteur.  Aussi , 
lorsque  le  moment  de  créer  les  âmes 
et  le  monde  arriva,  Dieu  ,  suivant  les 
Egyptiens,  sourit,  ordonna  que  la 
nature  fût,  et,  à  V instant ,  il  pro- 


céda de  sa  voix  un  être  femelle  par- 
faitement beau  {c'était  la  nature,  lu 
principe  femelle,  Nèith),  et  le  Père 
de  toutes  choses  la  rendit  fécondi'. 
On  retrouve  dans  cette  naissance  de  # 

Nèith,  émanation  d'Ammon,  la  nais- 
sance même  de  l' Athénè  des  Grecs , 
sortie  du  cerveau  de  Zeus. 

Sous  le  nom  de  Phtha,  les  Égyp- 
tiens connurent  aussi  un  personnage 
d'un  ordre  supérieur,  un  ouvrier  di- 
vin, où  les  Grecs  puisèrent  aussi  l'idée 
d'un  de  leurs  anciens  dieux. 

Phtha  occupait  la  troisième  place 
dans  la  nombreuse  série  des  divinités 
de  l'Egypte  ;  les  Grecs,  en  l'assimilant 
à  leur  Héphaistos,  le  Vuicain  des  Ro- 
mains ,  ont  singulièrement  rabaissé  et 
son  rang  et  son  importance;  ils  ont 
réduit  les  hautes  fonctions  de  ce  grand 
être  cosmogonique  à  celles  d'un  simple 
ouvrier. 

Telle  ne  fut  point  l'opinion  des 
Égyptiens  sur  leur  Phtha;  selon  leurs 
mythes  sacrés,  la  puissance  démiur- 
gique ,  l'esprit  de  l'univers,  Cnèph  ou 
Chnouphis ,  avait  produit  un  œuf  de  sa 
bouche ,  et  il  en  était  sorti  un  dieu  qui 
portait  le  nom  de  Phtha.  Cet  œuf 
était  la  matière  dont  se  compose  le 
monde  visible;  il  contenait  V agent, 
Vouvrier  qui  devait  en  coordonner  et 
en  régulariser  les  diverses  parties  ;  et 
Phtha  est  l'esprit  créateur  actif,  l'in- 
telligence divine  qui ,  dès  l'origine  des 
choses,  entra  en  action  pour  accom- 
plir l'univers,  en  toute  vérité  et  avec 
un  art  suprême. 

Les  Égyptiens,  qui  voulaient  ratta- 
cher l'histoire  de  la  terre  à  celle  des 
cieux  ,  disaient  que  Phtha  avait  été  le 
premier  de  leurs  dynastes ,  mais  que 
la  durée  de  son  règne  ne  saurait  être 
lixée.  Les  pharaons  lui  avaient  consa- 
cré leur  ville  royale,  Memphis,  la  se- 
conde capitale  de  l'empire;  ainsi,  les 
quatre  principales  villes  de  l'Egypte , 
Thèbes,  Memphis,  Sais  et  Héliopolis, 
étaient  chacune  sous  la  protection  spé- 
ciale de  l'une  des  quatre  grandes  divi- 
nités, JmonrChnoïqohis,  Phtha,  Nèith 
et  Phré.  Le  magnifique  temple  de 
Phtha  à  Memphis,  où  se  faisait  l'inau- 
guration des  rois ,  a  été  décrit ,  en  par- 


35G 


L'UNIVERS. 


tie,  par  Hérodote  et  par  Sîrabon;  les 
plus  illustres  d'entre  les  pharaons  le 
décorèrent   de   portiques  et   de    co- 


L'étre  auguel  on  attribuait  l'orga- 
nisation du  monde ,  devait  nécessaire- 
ment le  connaître  à  fond ,  ainsi  que  les 
lois  et  les  conditions  de  son»bien-être 
et  de  son  existence  ;  aussi  les  prêtres 
égyptiens  regardaient-ils  Phtha  comme 
l'inventeur  de  la  philosophie  ;  bien  dif- 
férents, en  cela,  des  Grecs,  qui  ne  ci- 
taient de  leur  Héphaistos  que  des 
œuvres  matérielles  et  purement  mé- 
caniques. 

Quant  au  cxdte  proprement  dit,  aux 
cérémonies  religieuses  qui  se  prati- 
quaient à  J'iutérieur  et  à  l'extérieur 
ries  tenipies,  on  peut  croire,  d'après 
l'étendue  et  la  magnificence  des  édi- 
fices religieux ,  le  grand  nombre  et  la 
richesse  de  proportion  et  de  matière 
des  représentations  figurées  du  grand 
dieu  et  des  autres  êtres  divins,  que 
cette  magnificence  et  cette  richesse 
ont  été  rarement  égalées.  Du  reste, 
ce  culte  était  essentiellement  favo- 
rable au  progrès  des  arts ,  sinon  pour 
la  perfection  des  formes  trop  assujet- 
ties à  des  types  consacrés,  au  moins 
pour  toute  la  partie  technique  et  ma- 
térielle, dont  la  puissance  se  révèle 
incontestablement  par  la  parfaite  exé- 
cution des  plus  bizarres  compositions 
reproduites  à  l'infini  dans  les  matières 
les  plus  dures ,  les  plus  rares  comme 
les  plus  communes. 

Cette  multiplicité  de  représenta- 
tions des  êtres  divins  provenait,  en 
Egypte,  d'abord  de  la  multiplicité 
de  ces  êtres  mêmes,  et  surtout  de 
ce  que  le  même  personnage  se  repro- 
duisait par  un  triple  type.  INous  de- 
vons, sur  ce  sujet,  entrer  dans  quel- 
ques détails  qui  pourront  d'abord 
suffire  à  l'exposition  de  notre  sujet, 
et  déplus  à  l'explication  de  la  plupart 
de  nos  planches;  enfin,  à  reconnaître, 
dans  nos  collections  archéologiques, 
la  représentation  de  ces  mêmes  êtres 
divins. 

La  même  divinité,  chez  les  Égyp- 
tiens ,  était  donc  représentée  sous  trois 
formes  différentes  :  1»  la  forme  hu- 


maine pure,  avec  les  attributs  spé- 
ciaux au  dieu;  2°  le  corps  humam , 
avec  la  tête  de  l'animal  spécialement 
consacré  à  ce  dieu  ;  3°  cet  animal 
même  avec  les  attributs  spéciaux  au 
dieu  qu'il  représentait,  et  parce  que 
les  qualités  qui  constituaient  le  carac- 
tère de  cet  animal  avaient,  seion  les 
Égyptiens,  quelque  rapport  avec  les 
fonctions  de  ce  dieu. 

Ces  notions  s'appliquent,  sans  ex- 
ception ,  à  toutes  les  figures  qui  se 
trouvent  exprimées  sur  les  bas-reliefs 
et  les  peintures,  et  qui  sont  réunies 
dans  les  musées  publics. 

Les  signes  caractéristiques  de  chaque 
divinité  se  voient  sur  leur  tête,  et 
forment  sa  coiffure.  Le  visage  et  le 
nez  sont  parfois  teints  d'une  couleur 
consacrée  pour  chaque  divinité  ;  car 
rien  n'était  laissé  à  l'arbitraire  de  l'ar- 
tiste. Ces  représentations  étant  ainsi 
réglées,  par  la  loi  ou  par  l'usage, 
dans  tous  leurs  détails ,  cette  unifor- 
mité constante  est  d'un  très-grand 
secours  pour  l'étude  de  la  religion 
égyptienne  dans  ses  formes  figurées. 
Les  mêmes  attributs  indiquent  tou- 
jours la  même  divinité,  et  l'alliance 
des  attributs,  celle  des  personnages 
divins ,  selon  les  idées  et  les  croyances 
égyptiennes. 

Le  nombre  considérable  des  per- 
sonnages du  Panthéon  égyptien ,  quoi- 
que émanant  tous  d'un  premier  être, 
a  multiplié  aussi  le  nombre  et  la  va- 
riété des  attributs,  et  compliqué  ainsi 
l'étude  de  ces  personnages  ;  mais  comme 
les  divinités  principales ,  celles  du  pre- 
mier ordre  étaient  aussi  les  plus 
honorées,  et  devaient  êtr*  plus  ordi- 
nairement figurées,  il  en  résulte  que 
leur  représentation  fut  aussi  la  plus 
nombreuse  ;  elle  est  aussi  la  plus  fré- 
quente. Il  nous  suffira  donc  d'indi- 
quer ici  les  caractères  et  les  attributs 
de  la  plupart  de  ces  divinités  princi- 
pales. 

Comme  caractères  généraux  com- 
muns à  toutes  les  divinités ,  nous  indi- 
quons, 1"  la  croix  ansée  (  ou  T  sur- 
monté d'un  anneau),  symbole  de  la  \ 
vie  divine ,  que  chaque  dieu  tient  d'une 
main  ;  2»  ic  sceptre  de  l'autre  ;  et  ce 


a 

T 


ÉGYl'TF.. 


2J7 


sceptre,  ou  bâton  long,  pst  torininé 
en  naut  par  une  tête  de  coiicoiipha  pour 
les  divinités  mâles  (symbole  de  In  bien- 
faisance) ,  et  par  un  poauueau  évasé 
pour  les  divinités  femelles.  De  plus, 
la  figure  humaine  d'un  dieu  a  un  ap- 
pendice au  menton ,  en  forme  de  barbe 
tressée,  et  les  déesses  n'en  ont  ja- 
mais. Enfin  ,  dans  certaines  actions , 
les  divinités  occupées  à  une  fonction 
particulière,  ont  quitté  ces  deux  pre- 
miers attributs,  la  croix  ansée  et  le 
sceptre;  mais  on  les  reconnaît  à  leur 
coiffure  spéciale.  Voici  donc  Fénume- 
ration  des  principales  coiffures  : 

I.  Divinités  égyptiennes,  caractéri- 
sées par  leurs  cmffures. 

1°  Dieux  déforme  humaine  pure, 
portant  sur  laiV  tète  : 

Deux  longues  plumes  droites ,  le  nu 
peint  en  bleu  ;  c'est  Ammon ,  le  créa- 
teur du  monde  {pi.  33,  n°  1)  ;  et  avec 
un  caractère  d.^  plus  :  Ammon  géné- 
rateur (Mendès  ,  Pan;  ; 

Un  bonnet  Sc  rrant  fortement  la  tête  ; 
visage  vert  ;  le  corps  en  gaîne ,  appuyé 
contre  une  colonne  à  plusieurs  chapi- 
teaux ,  et  dans  les  mains  le  nilomètre  : 
Phtha  (Hèphaïstos,  Vulcain)  ; 

Tète  nue,  ou  avec  le  même  bonnet; 
corps  d'enfant  trapu  et  difforme,  mar- 
chant, ou  debout  sur  un  crocodile; 
colorés  en  vert  ou  en  jaune  :  Piitha- 
Sokharis  enfant,  Vulcain; 

Deux  plumes  recourbées  sur  la  tête  , 
avec  deux  longues  cornes  ;  le  fléau  avec 
ou  sans  le  crochet  ou  pedum  dans  les 
mains:  le  mêmePhtha-Sokharis; 

Deux  cornes  de  bouc,  coiffure  blan- 
che, visage  vert  ;  deux  serpents  uraeus 
dressés  sur  les  cornes  ;  un  disque  au 
milieu ,  et  deux  plumes  droites  sur- 
montant le  tout  (  n°  3)  :  Souk  (Succhus, 
Cronos ,  Saturne) ; 

Une  seule  plume  recourbée  par  le 
haut;  coiffure  rayée;  visage  vert  : 
Djom  ou  Gom  (Hercule)  ; 

Deux  plumes  séparées  et  droites; 
coiffure  noire ,  visage  vert ,  le  corps 
couvert  d'une  longue  robe  rayée  :  le 
même  Djom  ou  Gom  ; 

Bonnet  serré,  noir  ou  bleu  ,  lecrois- 
sani  de  la  lune  avec  un  disque  au  mi- 
lieu ;  une  mèche  tressée  pendante  sur 
17*  Livraison.  (Egypte.) 


l'oreille  ;  visage  vevt ,  le  cor|is  en  gaïne 
(  n»  2)  :  Pooli  (le  dieu  Lumis)  ; 

Idem,  avec  le  sceptre,  le  nilomètre 
et  la  croix  ansée  dans  ses  mains  jointes 
(le  même  dieu  Lunus)  ; 

Idem ,  assis  dans  une  barque  et  adoré 
par  des  singes  cynocéphales  :  le  même 
dieu  Pooh  (Lunijs)  ; 

Idem,  retenant  de  ses  deux  main' 
un  disque  rouge  sar  sa  tête,  et  ayant 
près  de  lui  des  oiseaux  à  tête  humaine  : 
le  même  Pooh  (Lunus),  directeur  i\fc, 
âmes ,  qui  sont  représentées  par  ces 
oiseaux  ; 

La  mitre  flanquée  de  deux  appen- 
dices recourbés  par  le  haut,  le  fléau 
et  le  crochet  dans  les  mains ,  corps  c;> 
gaîne  :  Osiris  (roi  de  l'Amenthi,  ou 
enfer  égyptien)  ; 

Le  psciient  entier  (coiffure  royale) , 
avec  le  lituus  et  le  sceptre  à  la'  main 
(n°  5)  :  le  Mars  égyptien  ; 

Corps  humain  monstrueux  par  l'exa- 
gération des  traits  de  la  figure  et  le 
volume  du  ventre;  Typhon,  le  mau- 
vais génie  ; 

3°  Déesses  déforme  humaine  pure , 
portant  sur  leur  tête  : 

La  dépouille  d'une  pintade,  et  le 
pschent  complet  (n»  8)  ;  le  nu  en  jaune  : 
INèith  (l'Athénè  ou  Minerve  égyp- 
tienne); 

Le  même  pschent  sans  la  dépouille 
de  la  pintade  ;  à  droite  une  tête  de 
vautour,  symbole  de  la  maternité,  et 
couverte  de  la  partie  inférieure  du 
pschent;  à  gauche,  une  tête  de  lion 
(la  force),  portant  les  deux  plumes 
droites  ;  des  ailes  étendues ,  et  les 
signes  des  deux  sexes  :  Nèith  ,  géné- 
ratrice (  Physis,  la  Nature,  Minen-e); 

Une  plume  seule,  recourbée  par  le 
haut,  coiffure  bleue,  le  nu  jaune, 
avec  ou  sans  ailes  (  n"  9  )  :  Thmé  (  la 
justice  et  la  vérité); 

Une  espèce  d'autel  évasé  vers  le  haut  : 
Nephthis  ; 

La  mitre  du  pschent  en  jaune,  flan- 
quée de  deux  cornes  ,  le  "nu  peint  en 
rouge  :  Anouké  (Anucis,  Eslia,  Vesta)  : 

Deux  grandes  cornes,  un  disque  au 
milieu,  avec  ou  sans  l'uraeus  sur  le 
front  (  n"  1 3)  :  Isis  ,  sœur  et  femme 
d'Osiris  ; 

17 


358 


L'UNIVERS. 


Un  diadème ,  surmonté  de  feuilles 
de  couleurs  variées;  le  mi  peint  en 
jaune  (n»  12)  :  Tpé  (Uranie,  la  déesse 
du  Ciel)  ; 

Diverses  coiffures;  le  corps  déme- 
surément allongé  horizontalement , 
orné  de  cinq  disques  ou  d'étoiles  ,  les 
bras  et  les  jambes  pendant  perpendicu- 
lairement :  la  même  Tpé  (Uranie  ou  le 
Cie!)  ; 

Épervier  avec  une  coiffure  symboli- 
que ;  la  déesse  ayant  dans  les  mains 
des  bandelettes  ou  lacs  (n»  10):  Ha- 
thôr  (Aphrodite ,  Vénus)  ; 

La  dépouille  de  la  pintade,  surmon- 
tée de  la  flgure  d'une  porte  de  temple, 
avec  des  fleurs  bleues  qui  rayonnent 
autour  :  la  même  Hathôr  ; 

Deux  cornes,  un  disque  rouge  au 
milieu,  et  montrant  d'une  main  un 
bourrelet  pendu  à  son  cou  :  la  même 
Hathôr  ; 

La  partie  inférieure  du  pschent 
ornée  d'un  lituus  ;  carnation  verte 
(n"  14)  :  Bouto  (Letô ,  Latone ,  les  té- 
nèbres primordiales)  ; 

Idem,  avec  deux  crocodiles  qui  vont 
prendre  son  sein  :  Bouto ,  nourrice  des 
dieux  ; 

Un  trône  :  Isis. 

IL  Divinités  déforme  humaine,  à 
tête  d'animal. 

l"  Dieux.  TÈTE  de  bélier,  bleue , 
surmontée  du  disqueetdedeux  plumes: 
Ammon,  Amon-Ré(  Jupiter-Ammon)  ; 

Tête  de  bélier,  verte;  deux  longues 
cornes  ;  le  disque  et  le  serpent  uraeus  : 
Chnouphis  (  Ammon-Chnouphis)  ; 

—  de  bélier ,  avec  deux  longues  cor- 
nes ,  et  dans  leâ  mains  un  vase  pen- 
ché d'où  l'eau  s'échappe  :  Chnouphis- 
Nilus  (Jupiter-Nilus,  le  dieu  Nil)  ; 

—  de  chacal  :  Anubis,  ministre  de 
l'Amenthi  ou  enfer  égyptien  ; 

—  d'hippopotame  ,  ventre  volumi- 
neux :  Typhon  ,  génie  du  mal  ; 

—  de  crocodile,  avec  ou  sans  deux 
cornes  de  bouc ,  surmontées  de  deux 
urœus  et  de  deux  plumes ,  avec  ou  sans 
disque:  Souk  (Succhus,  Cronos  ,  Sa- 
turne); 

—  d' épervier ,  avec  la  mitre  du 
pschent ,  orné  de  deux  appendices 
rayés  :  Phtha-Sokharis  ; 


Tête  d'épervier,  avec  la  partie  infé- 
rieure du  pschent  sur  la  main  :  le 
même  Phtha-Sokharis; 

Idem,  sans  ornement:  Horus,  fils 
d'Isis  et  d'Osiris; 

Idem ,  coiffée  du  pschent  orné  du 
lituus  :  Horus- Arsiesi  ; 

Idem,  ornée  du  croissant  lunaire, 
un  disque  au  milieu  ,  avec  ou  sans  le 
serpent  uraeus;  le  tout  peint  en  jaune: 
Pooh-Hiéracocéphale  (le  dieu  Lunus); 
quelquefois  aussi  la  tête  d'épervier  est 
double ,  et  le  corps  porté  sur  deux  cro- 
codiles; 

Idetn,  surmontée  d'un  grand  disque 
rouge,  avec  ou  sans  l'uraeus:  Phré 
(Hélios,  le  soleil); 

Idem,  avec  le  disque  d'où  sortait 
l'uraeus ,  et  deux  plumes  droites  :  Man- 
dou-Ré  (Mandoulis)  ; 

Idem,  et  de  ses  mains  répandant 
l'eau  contenue  dans  un  vase  :  Thôth 
trois  fois  grand  (Hermès  trismégiste, 
le  premier  Hermès)  ; 

Têted'ibis;  deux  cornes  longues;  deux 
uraeus  ;  la  mitre  du  pschent  très-ornée  : 
Thôth  deux  fois  grand  (le  deuxième 
Hermès)  ; 

Idem,  avec  le  croissant  lunaire  et 
le  disque  au  milieu  :  le  même  Tliôîh 
deux  fois  grand,  en  rapport  avec  Pooh 
ou  Lunus ; 

Idem,  sans  ornement,  et  dans  les 
mains  du  dieu  un  sceptre  terminé  pur 
une  plume  panachée  :  Thôth  deux  fois 
grand,  seigneur  de  la  région  infé- 
rieure ; 

Idem,  sans  ornement,  d'une  main 
une  tablette,  et  de  l'autre  un  style 
ou  roseau  :  Thôth  Psychopompe  (  le 
deuxième  Hermès  écrivant  le  résultat 
de  la  pesée  des  âmes  dans  l'Amenthi , 
ou  enfer  égyptien)  ; 

Tête  de  vanneau:  le  dieu  Bennô; 

—  de  scarabée  ailé ,  dressé  sur  les 
pattes  de  derrière  :  Thoré ,  une  des 
formes  de  Phtha  ; 

—  de  nilomètre,  surmontée  de  deux 
longues  cornes ,  du  disque  et  de  deux 
plumes  ;  dans  les  mains  le  fouet  et  le 
crochet  ;  Phtha  stabiliteur. 

2»  Déesses  de  forme  humaine,  à 
tête  d'animal: 
Tête  de  lionne  :  Tafné  ou  Tafnet  \ 


;r.YPTK. 


Tête  de  vache  ;  le  disque  rouge  et 
deux  plumes  recourbées  entre  les  cor- 
nes :  Hathôr  (Aphrodite,  Vénus); 

—  de  vautour,  avec  un  diadème  ou 
longues  bandelettes,  un  arc  et  une  flèche 
dans  les  mains  :  l'Ilythia  égyptienne  , 
accélératrice  des  accouchements. 

III.  Animaux  symboliques ,  repré- 
sentant les  dieux  mêmes  qui  portent 
quelquefois  leur  tête  : 

Serpent  barbu  avec  deux  jambes 
humairfes:  Chnouphis  ;  c'est  ce  qu'on 
nomme  l'Agathodémon  (ou  bon  gé- 
nie); 

Uraeus,  la  tête  ornée  de  la  partie 
inférieure  du  pschent  et  du  lituus  ; 

Taureau  avec  un  disque  sur  la  tête  : 
Apis; 

Chacal  sur  un  autel ,  avec  ou  sans 
fouet  :  Anubis  ; 

Bélier  richement  caparaçonné,  la 
tête  ornée  du  disque  et  des  deux  plumes 
droites  d'Ammon  :  Amon-Ra  ; 

Idem,  avec  le  disque  seul  :  Chnou- 
phis; 

Cynocéphale ,  une  tablette  de  scribe 
à  la  main  :  Thôth  deux  fois  grand  (  le 
deuxième  Hermès)  ; 

Cynocéphale  avec  le  croissant  de  la 
lune  et  un  disque  peint  en  jaune  :  Pooh 
(le  dieu  Lunus); 

Scarabée  à  tête  de  bélier  ornée  du 
disque  et  de  deux  agathodémons  sur 
ses  cornes ,  auxquelles  deux  croix  an- 
sées  sont  appendues:  Chnouphis -Ni- 
lus  ; 

Vautour  coiffé  de  la  mitre  du  pschent, 
ornée,  et  portant  une  palme  dans  cha- 
cune de  ses  serres:  Néith; 

Ibis  blanc  sur  une  enseigne  :  Thôth 
deux  fois  grand  (le  second  Hermès)  ; 

Épervier  sans  ornements  :  Horus  ; 

Épervier,  le  disque  et  un  uraeus  sur 
sa  tête  :  Phré  (le  soleil)  ; 

Épervier,  le  disque  rouge  sur  sa 
tête,  avec  deux  urœus,  une  palme  et 
une  croix  ansée  :  Thôth  trismégiste  (le 
premier  Hermès)  ; 

Épervier ,  sa  tête  ornée  du  pschent 
avec  beaucoup  d'accessoires  :  Phtha- 
Sokharis  ; 

Vanneau  avec  des  aigrettes  :  Bennô  ; 

Épervier  dans  un  carré  :  Hathôr 
CVénus  égyptienne); 


Vache  avec  un  disque  sur  la  tète  : 
Hathôr  ; 

Sphynx  mâle  (barbu) ,  le  disque  rouge 
et  l'uraïus  sur  la  tête:  Phré  (le  so- 
leil); 

Disque  rouge  ailé,  duquel  sortent 
quelquefois  des  rayons  de  lumière, 
avec  ou  sans  les  deux  croix  ansées, 
deux  palmes  et  deux  uraeus:  Thôth  tris- 
mégiste (le  premier  Hermès); 

Disque  jaune  dans  une  barque,  avec 
ou  sans  cynocéphales  :  Pooh  (le  dieu 
Lunus). 

Les  exemples  qui  viennent  d'être 
cités  suffiront  pour  donner  une  idée 
générale  de  la  représentation  des  divi- 
nités égyptiennes  sous  les  trois  formes 
ci-dessus  indiquées,  et  pour  instruire 
le  lecteur  sur  les  principales  circons- 
tances extérieures  d'une  des  plus  an- 
tiques religions  nationales. 

Dans  son  étude,  on  ne  doit  jamais 
oublier  cette  triple  manière  de  repré- 
senter les  divinités;  et  c'est  nar  là  que 
cette  multiplicité  apparente  aes  repré- 
sentations se  réduit  déjà  de  beaucoup 
au  moyen  de  cette  synonymie  ;  et 
nous  devons  ajouter,  en  finissant,  au 
sujet  du  sphinx  {pi.  19),  qu'il  paraît 
avoir  été  l'emblème  de  toutes  les  di- 
vinités ,  et  même  des  rois  et  des  reines 
de  l'Egypte.  Il  n'y  a  néanmoins  au- 
cune confusion  à  redouter  pour  les 
dieux  symbolisés  sous  la  forme  du 
sphinx,  puisque  la  coiffure  et  les  em- 
blèmes qui  caractérisent  spécialement 
chacun  d'eux,  caractérisent  aussi  cet 
être  fantastique;  et  que,  à  l'égard  des 
rois  et  des  remes,  le  cartouche  ou  en- 
cadrement elliptique  qui  renferme  leur 
nom,  est  toujours  placé  à  côté  de  ce 
sphinx  mâle  ou  femelle. 

Nous  bornons  ici  notre  résumé  sur 
la  principale  des  institutions  de  l'an- 
cienne Egypte ,  celle  qui  pénétra  le  plus 
profondément  dans  l'esprit  et  le  cœur 
de  la  population:  avantage  social  du 
premier  ordre;  car  cette  croyance  fut 
le  lien  intime  entre  toutes  les  classes 
de  la  nation,  qui,  y  trouvant  toutes 
leur  honneur  et  leurs  avantages,  ne 
s'en  détachèrent  jamais;  et  ce  lien 
politique  et  national  avait  ramené 
a  l'unité  tous  les  devoirs,  tous  les 
17. 


L'UJJIVERS. 


droits,  et  tous  les  intérêts  d'un  grand 
peuple. 

Nous  ne  pouvonspas  omettre  cepen- 
dant, en  parlant  de  la  religion  égyptien- 
ne, de  rappeler  qu'en  Egypte  plus  que 
dans  aucune  des  sociétés  modernes,  la 
croyance  et  le  culte  étaient  mêlés  à  la 
vie  intime  de  l'homme.  La  religion  di- 
rigeait ses  actions  avec  une  autorité 
absolue;  elle  s'emparait  de  l'individu 
à  sa  naissance,  et  ne  l'abandonnait 
plus  même  après  sa  mort.  Elle  lui 
assurait  d'honorables  funérailles  selon 
sa  condition,  et  un  lieu  de  repos  où 
ses  cendres  devaient  être  pour  tou- 
jours à  l'abri  de  l'insulte,  soit  dans  la 
sépulture  des  familles,  soit  dans  les 
sépultures  publiques.  Enfin  elle  pres- 
crivait pour  tous  l'usage  des  pratiques 
découvertes  par  l'industrie  pour  la 
conservation  presque  éternelle  des 
corps  humains,  dernier  et  attentif 
hommage  à  la  dignité  de  l'espèce. 

On  est  redevable  à  cette  coutume 
égyptienne  de  l'innombrable  quantité 
de  corps  humains  embaumés  qui  nous 
sont  parvenus  si  parfaitement  conser- 
vés ,  et  auxquels  on  a  donné  le  nom 
de  momies.  Nous  allons  en  dire  som- 
mairement ce  qui ,  de  ce  sujet  presque 
populaire,  doit  le  plus  intéresser  le 
lecteur. 

Hérodote  parle  en  termes  très-précis 
des  usages  de  l'Egypte  dans  les  deuils 
et  les  funérailles.  Quand  le  chef  de  la 
famille  mourait,  toutes  ses  femmes  se 
couvraient  le  front  de  boue,  et  se  ré- 
pandaient, échevelées,  dans  la  ville. 
Les  hommes  suivaient  le  même  usage 
à  l'égard  des  femmes. 

Après  ces  premières  manifestations 
de  la  douleur,  le  corps  du  mort  était 
immédiatementlivréaux^mbaumeurs, 
classe  inférieure  de  l'ordre  sacerdotal, 
prêtres  nommés  Taricheutes  et  Chol- 
c%tes,  dont  l'embaumement  des  morts 
était  la  fonction  spéciale.  La  famille  con- 
venait avec  eux  du  prix  de  cette  prépa- 
ration, lequel  dépendait  de  la  simplicité 
ou  de  la  magnificence  de  l'embaume- 
ment qui  était  désigné.  Il  y  en  avait 
en  effet  de  plusieurs  classes.  La  plus 
commune  se  bornait  à  purger  avec  des 
drogues  de  vil  prix  l'intérieur  du  ven- 


tre ,  à  faire  dessécher  le  corps  entier 
en  le  laissant,  pendant  soixante-dix 
jours ,  plonger  dans  le  natron,  à  l'ense- 
velir ensuite  dans  un  linceul  de  toile 
grossière ,  plus  grossièrement  cousue , 
et  de  le  déposer  en  cet  état  dans  les 
catacombes  publiques.  On  étendait 
quelquefois  le  mort  sur  une  planche  de 
sycomore,  enveloppée  aussi  dans  la 
toile. 

Si  l'individu  pouvait  faire  quelque 
dépense,  on  employait  l'huile  ée  cèdre 
pour  nettoyer  l'intérieur;  on  dessé- 
chait le  corps  avec  le  natron;  les 
membres ,  chacun  à  part ,  ou  bien  le 
corps  entier,  étaient  entouré  de  bande- 
lettes de  coton  imbibées  de  la  même 
huile,  ou  de  toute  autre  substance 
conservatrice ,  et  le  corps  était  ensuite 
enfermé  dans  un  cercueil  plus  ou  moins 
orné  de  peintures.  Le  nom  du  mort, 
celui  de  sa  mère,  et  sa  profession, 
étaient  écrits  habituellement  sur  le 
devant  de  ce  cercueil  qui  était  de  bois. 

On  peut  se  faire  une  idée  de  la  va- 
riété de  ces  pratiques,  en  pensant  à  tout 
ce  que  la  piété ,  la  tendresse  ou  la  vanité 
purent  imaginer  pouï  les  décorations 
de  cette  dernière  demeure  de  l'homme , 
et  à  tous  les  degrés  qu'il  fut  possible 
de  parcourir,  depuis  la  toile  d'embal- 
lage du  pauvre,  jusqu'au  magnifique 
sarcophage  royal  en  granit  ou  en  ba- 
salte. J'ai  ouvert  un  grand  nombre  de 
momies ,  et  étudié  les  objets  d'art  que 
les  tombeaux  nous  ont  conservés  ;  je 
puis  donc  compléter  ces  notions  sur 
les  embaumements  en  Egypte,  en  ré- 
sumant à  la  fois  et  les  récits  laissés 
par  les  anciens  écrivains ,  et  mes  pro- 
pres observations. 

La  première  opération  des  embau- 
meurs consistait  à  extraire  le  cer- 
veau par  les  narines  au  moyen  d'un 
instrument  recourbé  ;  la  cavité  de  la 
tête  était  ensuite  remplie  par  injection 
de  bitume  liquide  et  très-pur,  qui  s'en- 
durcissait en  se  refroidissant.  On  a 
tiré  de  quelques  têtes  de  momies  la 
coiffe  du  cerveau  parfaitement  con- 
servée. 

On  faisait  aussi  l'extraction  des 
yeux, -et  on  les  remplaçait  par  des 
veux  en  émail. 


EGYPTE. 


261 


In  clievelure  était  conservée  (vcy. 
;;/.  2  )  ,et  on  en  a  vu  dans  toute  sa  lon- 
gueur, quelquefois  tressée,  d'autres 
fois  frisée,  et  dans  un  ordre  qui  ré- 
vélait la  main  du  coiffeur. 

Au  moyen  d'une  pierre  tranchante, 
on  faisait  une  incision  dans  le  flanc 
gauche ,  à  la  hauteur  des  iles  ;  par  cette 
ouverture,  on  extrayait  les  intestins 
et  les  viscères.  Les  cavités  de  l'abdo- 
men et  de  l'estomac  étaient  soigneuse- 
ment lavées  avec  des  décoctions  de 
vin  de  palmier  ou  d'aromates ,  et 
essuyées  avec  des  aromates  piles  ; 
on  les  remplissait  ensuite  avec  de  la 
myrrhe  et  autres  parfums,  même  de 
la  sciure  de  bois  odoriférant,  et  on 
y  mêlait  des  bijoux  et  des  figurines 
religieuses  en  métaux  précieux  ou  com- 
munes ,  en  pierres  dures  ou  en  porce- 
laine. 

Le  corps  ainsi  préparé  intérieure- 
ment, était  dépose  dans  le  natron , 
substance  très-commune  en  Egypte 
dans  tous  les  temps ,  et  on  l'y  laissait 
pendant  soixai>te-dix  jours;  la  chair 
et  les  muscles  y  étaient  complètement 
dévorés ,  et  il  ne  restait  plus  de  ce  corps 
que  la  peau  collée  sur  les  os.  Tel  est 
l'état  des  momies  dépouillées  qu'on 
voit  dans  quelques  cabinets. 

Souvent,  au  lieu  de  dessécher  ainsi 
le  corps,  on  injectait  dans  toutes  ses 
veines  ,  par  des  procédés  très-compli- 
qués et  très-coûteux,  une  liqueur  chi- 
miquement composée  ,  qui  avait  la 
propriété  de  conserver  le  corps  ,  et  de 
laisser  à  ses  membres  presque  toute 
leur  élasticité  naturelle. 

En  attendant,  on  soumettait  les  in- 
testins et  les  principaux  viscères  du 
mort  à  une  préparation  de  bitumebouil- 
lant  ;  on  enveloppait  séparément  le  cer- 
veau ,  le  cœur,  le  foie ,  dans  un  linge , 
et  on  les  déposait  dans  quatre  vases, 
qu'on  remplissait  de  la  même  subs- 
tance rendue  liquide  par  le  feu.  Ces 
quatre  vases  sont  ceux  qu'on  nomme 
vulgairement  canopes.  Ils  étaient  faits 
de  toute  matière,  depuis  l'argile  cuite 
jusqu'à  l'albâtre  oriental  rubané,  et  au 
granit.  Us  sont  de  forme  conique  ren- 
versée, et  les  quatre  couvercles  sont 
surmontés  de  quatre  têtes  différentes , 


savoir  :  d'homme ,  de  chacal ,  d'éjtf^r- 
vier  et  de  cynocéphale,  qui  sont  celles 
des  quatre  génies  de  l'Amenthi,  on 
enfer  égyptien ,  nommés  Amset,  Hapi , 
Soumaoutf  et  Rebhsniv. 

Après  les  soixante-dix  jours  d'im- 
mersion dans  le  natron,  le  corps  était 
enseveli.  On  enveloppait  chaque  doigt 
isolément  de  bandelettes  étroites;  la 
main  ensuite,  et  le  bras  séparément. 
La  même  opération  avait  lieu  pour 
chacun  des  autres  membres ,  et  pour 
la  tête  plus  soigneusement  encore.  La 
toile  la  plus  fine,  quelquefois  une  très- 
belle  mousseline,  était  celle  oui  tou- 
chait immédiatement  la  peau.  Plusieurs 
couches  successives  couvraient  la  figu- 
re ,  et  leur  adhésion  est  telle  que ,  enle- 
vées en  masse,  ces  couches  ont  pu  servir 
de  creux  pour  y  couler  du  plâtre  et 
avoir  ainsi  le  portrait  du  défunt. 

On  enveloppait  ensuite  le  corps  en- 
tier dans  toute  sa  longueur,  et  on  ré- 
tablissait, avec  des  linges  artistement 
disposés  sous  les  bandelettes ,  les  for- 
mes primitives  de  chaque  membre,  que 
l'action  du  natron  avait  entièrement 
détruites.  Quelquefois  la  dernière  en- 
veloppe ,  artistement  cousue ,  et  ayant 
l'aspect  d'un  pantalon  collant  et  d'un 
gilet  à  manches  très-serré,  donnait  à 
la  momie  l'apparence  d'une  personne 
ainsi  vêtue. 

On  a  remarqué  dans  des  momies  de 
cet  ordre,  que  les  ongles  de  leurs  pieds 
et  de  leurs  mains  avaient  été  dorés  ; 
on  a  trouvé  des  plaques  d'or  sur  les 
yeux  et  la  bouche ,  la  tête  entièrement 
âorée  aussi;  enfin  les  corps  des  per- 
sonnes royales  étaient  complètement 
dorés ,  ou  même  enfermés  dans  une 
première  enveloppe  en  or,  espèce 
d'étui  au  repoussé,  qui  reproduisait  en 
relief  et  leur  portrait  et  toutes  leurs 
formes  corporelles. 

Avant  d'employer  les  bandelettes 
qui  enveloppaient  le  corps  entier,  on 
donnait  aux  bras  une  position  réglée 
par  l'usage  et  la  loi  :  on  croisait  les 
mains  des  femmes  sur  leur  ventre;  les 
bras  des  hommes  restaient  pendants 
sur  les  côtés  ;  quelquefois  la  main  gau- 
che était  placée  sur  l'épaule  droite;  ce 
bras  faisait  ainsi  écharpe  sur  la  poitrine. 


262 


L'UNIVERS. 


On  a  trouvé  sur  ces  mêmes  corps 
et  au-dessous  de  toutes  les  bandelettes, 
«ju  sous  leurs  diverses  couches,  les 
bagues  aux  doigts  des  momies  et  les 
colliers  à  leur  cou,  des  bijoux  variés, 
(les  figurines,  des  objets  d'affection, 
de  petfts  meubles,  des  pièces  d'étoffes 
diverses  ;  enfin  des  manuscrits  placés 
soit  sur  les  côtés,  soit  entre  les  jambes, 
et  enveloppés,  comme  le  mort,  de  bi- 
tume et  de  bandelettes. 

II  çaraît  aussi ,  par  l'état  de  quelques 
momies,  qu'après  ces  préparations, 
on  les  plongeait  tout  habillées  dans 
une  cuve  de  bitume  bouillant,  qui  les 
pénétrait  jusqu'à  la  moelle  des  os  , 
et,  une  fois  refroidies,  elles  n'étaient 
plus  qu'une  masse  de  bitume  durci, 
maltérable  en  quelque  sorte. 

Ainsi  enveloppée  de  langes  et  d'un 
linceul  retenu  par  des  bandelettes  en 
croix  ,  la  momie ,  oîi  toute  appa- 
rence de  cadavre  et  de  préparation  avait 
disparu ,  était  placée  dans  un  cercueil 
en  bois,  en  granit,  en  basalte,  ou  au- 
tres matières.  Ce  cercueil  était  orné 
de  peintures  et  de  sculptures  ;  pour  les 
personnages  considérables ,  le  premier 
cercueil  était  enfermé  dans  un  second , 
et  le  second  dans  un  troisième,  tous 
également  ornés  de  sujets  religieux, 
répétition  orthodoxe  des  scènes  du 
grand  rituel  funéraire,  où  l'on  voit 
l'âme  du  défunt  f^re  sa  visite  et  ses 
offrandes  à  toutes  les  divinités  dont 
elle  doit  implorer  la  protection. 

C'est  dans  l'intérieur  de  ces  mêmes 
cercueils  qu'on  a  recueilli  aussi  des  ma- 
nuscrits, parties  plus  ou  moins  complè- 
tes de  ce  grand  manuscrit  funéraire ,  de 
ce  livre  de  manifestation  à  la  lumière, 
dont  les  exemplaires  sont  nombreux 
dans  les  cabinets  de  l'Europe,  parce 
que  ce  livre  de  prières  faisait  partie  du 
mobilier  funéraire  des  Égyptiens. 

On  a  trouvé  aussi  dans  ces  cercueils 
des  bijoux  de  toute  espèce ,  des  objets  de 
parure ,  de  volumineuses  perruques ,  de 
grosses  tresses  de  longs  cheveux,  des 
chaussures,  des  instruments  de  diver- 
ses professions,  et  avec  les  momies 
des  scribes  sacrés  la  palette  à  plusieurs 
godet§,  les  calams  et  le  canif  pour  les 
tailler;  enfin   la  coudée  du  marchand 


ou  du  géomètre,  et  avec  des  momies 
d'enfants  des  joujoux  de  toute  sorte. 

Les  parents  et  les  amis  accompa- 
gnaient religieusement  le  mort  dans  sa 
dernière  demeure;  ils  se  procuraient 
des  figurines  de  dimensions  et  de  ma- 
tières diverses,  précieuses  si  le  mort 
était  un  personnage  considérable  :  ces 
figurines,  en  argile,  en  porcelaine,  en 
bois  ou  en  matières  dures,  étaient 
faites,  le  plus  possible,  à  la  ressem- 
blance du  défunt;  son  nom  était  inséré 
dans  la  prière  funèbre  inscrite  sur  ces 
figurines,  et  tous  ceux  qui  accompa- 
gnaient la  momie  déposaient  ces  figu- 
rines dans  un  coffre  funéraire  qui  était 
placé  vers  la  tête  du  cercueil  ;  les 
quatre  vases  canopes  l'étaient  deux  à 
deux  sur  les  côtés. 

On  plaçait  aussi  dans  les  tombeaux 
des  stèles  funéraires,  dalle  mise  de 
champ  et  cintrée  par  le  haut,  ou  étaient 
représentés  ,  sculptés  et  peints  ,  sur 
pierre  dure  ou  tendre,  ou  sur  bois,  les 
parents  du  défunt  lui  offrant  les  pré- 
sents funèbres,  lui  rendant  leurs  der- 
niers devoirs,  et  une  inscription  ex- 
pliquait complètement  ce  tableau ,  et 
donnait  les  noms  des  morts  et  des  vi- 
vants qui  y  étaient  figurés.  Le  défunt 
est  assis;  les  parents  sont  debout  ou 
à  genoux ,  faisant  leurs  offrandes.  Sur 
notre  planche  67,  une  de  ces  stèles  est 
reproduite,  mais  c'est  une  stèle  royale, 
et  à  deux  registres  :  sur  le  premier,  ce- 
lui de  dessus,  sontdeux  couples  royaux 
assis;  à  la  droite,  c'est  le  roi  Aménof- 
tep  et  la  reine  Ahmos-Nofrè-Atari ,  la 
tête  surmontée  de  deux  longues  plu- 
mes ;  à  la  gauche  sont  deux  rois  , 
ïhouthmosis  I"  et  Mceris  ;  au-dessous 
Thouthmosis  IV  avec  un  jeune  fils;  et 
en  face  à  genoux  une  Noirè- Atari ,  en 
acte  d'adoration  de  ces  trois  rois  de 
la  XVIir  dynastie. 

La  momie  était  déposée  dans  le  tom- 
beau de  la  famille  ou  bien  dans  le  tonv 
beau  public.  En  haute  Egypte,  ces 
tombeaux  étaient  creusés  dans  le  flanc 
de  la  montagne  libyque  ;  on  y  re- 
trouve encore  de  ces  catacombes  géné- 
rales oîi  les  momies  sont  déposées, 
symétriquement  arrangées  en  chan- 
tier, et  leur  nombre  est  encore  ùi- 


EGYPTE. 


croyable,  maigre  les  ravages  commis 
par  les  Arabes  qui  viennent  habiter  ces 
tombeaux,  et  qui,  de  temps  immémo- 
rial ,  se  servent  de  ces  momies  pour 
les  besoins  du  ménage,  combustible 
plus  économique  que  le  bois  à  brûler 
qui  manque  dans  ce  pays.  Dans  la 
basse  Egypte ,  le  sol  est  foré  de  puits 
très-profonds,  qui  conduisent  à  des 
chambres  creusées  dans  le  roc,  et  où 
la  population  de  la  basse  Egypte  dépo- 
sait ses  morts;  l'orilice  du  puits  était 
ensuite  soigneusement  bouché,  afin  de 
le  préserver  des  suites  de  l'inondation. 
Les  pyramides  {voy.pl.  10)  n'étaient 
que  dies  montagnes  factices  dans  les- 
quelles on  déposait  les  cadavres  des 
rois. 

Les  grands  personnages  de  l'ordre 
sacerdotal,  les  princes,  les  rois  et  les 
reines,  étaient  déposés  dans  de  riches 
sarcophages  en  granit  ou  en  basalte, 
ornés  sur  toutes  leurs  faces,  intérieures 
et  extérieures,  de  scènes  religieusesana- 
logues  à  celles  du  rituel.  On  peut  voir 
au  musée  du  Louvre  le  sarcophage,  en 
granit  rose,  du  roi  Rhamsès-Méïa- 
moun,  le  chef  de  la  dix-neuvième  dy- 
nastie égyptienne,  qui  régna  au  quin- 
zième siècle  avant  l'ère  chrétienne. 
Cette  touche  funèbre  du  pharaon  est 
creusée  dans  un  seul  morceau  de  granit 
rose  de  quinze  pieds  de  long,  sur  huit 
de  hauteur  et  six  de  largeur.  Les  offi- 
ciers du  bâtiment  qui  est  allé  chercher 
l'obélisque  à  Louqsor,en  ont  rapporté, 
de  Thèbes  à  Paris ,  le  sarcophage  de  la 
reine  Amasis,  morte  peu  d'années 
avant  l'invasion  de  Cambyse. 

On  trouve ,  du  temps  des  Grecs ,  un 
usage  singulier,  et  l'on  manque  d'au- 
torité pour  lui  donner  une  origine 
égyptienne.  Il  est  certain  que  dans  les 
temps  où  les  institutions  nationales 
florissaient  en  Egypte,  les  catacombes 
publiques  recevaient  les  momies  des 
personnes  qui  ne  possédaient  pas  une 
sépulture  de  famille -,11  en  était  de  même 
du  temps  des  Grecs; mais  il  paraîtcer- 
tain  aussi  que,  durant  leur  domination, 
le  dépôt  d'une  momie  dans  ces  tombeaux 
publics  n'était  réellement  que  la  loca- 
tion d'une  place  pour  laquelle  les  pa- 
rents du  mort  payaient  une  contribu- 


tion annuelle  à  l'État,  et  que  l'État 
vendait  ce  produit  à  des  fermiers,  qui 
cédaient  à  leur  tour  à  des  sous-fer- 
miers tout  ou  partie  de  leur  concession 
générale.  Le  respect  religieux  des  ancê- 
tres ,  qui  était  profondément  empreint 
dans  les  mœurs  égyptiennes,  prévenait 
toute  opposition  à  l'idée  et  à  la  gestion 
d'un  tel  impôt.  C'est  par  suite  d'une 
conviction  également  religieuse  qu'un 
étranger,  trouvé  mort  par  l'effet  d'un 
accident,  recevait  de  pompeuses  funé- 
railles aux  dépens  du  lieu  où  il  était 
découvert.  On  sait  aussi  que  la  momie 
du  père  pouvait  être  donnée  en  gage 
par  son  fils  ;  mais  il  était  noté  d'infamie 
s'il  ne  la  retirait  pas.  Enfin,  on  montrait 
dans  Jes  repas  le  simulacre  en  bois 
peint  des  ancêtres  morts  ;  c'était  encore 
un  moyen  de  les  honorer,  bien  plutôt 
qu'une  occasion  pour  les  convives  de 
s'exciter  à  boire  et  à  manger,  parce 
qu'ils  devaient  aussi  mourir. 

On  voit  des  momies  humaines  dans 
tous  les  cabinets  ;  on  reconnaît  celles 
des  hommes  à  un  appendice,  en  forme 
de  barbe  tressée,  qui  est  attaché  au 
menton  ;  il  n'y  en  a  pas  aux  momies  de 
femmes.  Les  momies  d'enfants  sont 
rares,  et  celles  de  diverses  espèces  d'a- 
nimaux, très-communes.  Il  ne  faut  pas 
oublier  que  ces  animaux  étaient  des 
emblèmes  des  dieux  {supra,  page  259)  v 
que  ces  animaux  étaient  nourris  vivants 
dans  le  temple ,  et  embaumés  après  leur 
mort.  L'ibis  était  consacré  à  Thôth ,  et 
l'on  trouve  à  Hermopolis  (la  ville 
d'Hermès  ou  Thôth)  des  momies  d'ibis 
par  milliers,  comme  on  trouve  ailleurs 
des  momies  de  chats,  de  crocodiles, 
d'ichneumons,  d'éperviers,  de  poissons, 
de  serpents,  de  bœufs,  de  béliers;  té- 
moignages irrécusables  en  faveur  des 
notions  plus  haut  exposées  sur  le  sym- 
bolisme de  ces  êtres  animés,  opposé 
à  toute  idée  d'adoration  directe,  dans 
les  préceptes  du  culte  dont  les  animaux 
furent  l'objet  en  Egypte. 

On  verra  sur  notre  planche  G9  un 
appareil  funéraire  presque  complet;  la 
momie  est  placée  sur  un  lit,  les  quatre 
vases  canopes  sont  auprès ,  et  le  dieu 
Anubis  semble  prendre  possession  dece 
nouvel  habitrmt  de  TAmenthi.  La  pi.  71 


2«4 


UUNIVERS. 


donne  une  idée  topographiquedela  val- 
lée deBiban-el-Molouk  a  ïhèbes,  vallée 
étroite,  inculte  et  inhabitée,  où  sont 
situés  les  tombeaux  des  rois,  creusés 
des  deux  côtés  dans  le  versant  de  la 
montagne  ;  la  planche  68  est  une  vue 
de  cette  même  montagne  où  la  place 
et  l'entrée  des  tombeaux  sont  indi- 
quées ;  la  planche  70  contient  le  plan 
d'un  de  ces  tombeaux,  qui  n'est  pas 
un  des  plus  anciens,  et  au-dessus 
est  reproduit  un  passage  du  rituel  fu- 
néraire, composé  d'une  bande  de  scè- 
nes représentant  l'âme  d'une  défunte, 
en  tunique  blanche,  faisant  ses  offran- 
des aux  divinités  que  le  rituel  lui  or- 
donnait de  se  rendre  propices;  au- 
dessous  de  la  scène  sont  les  colonnes 
verticales  d'écriture  hiéroglyphique, 
ayant  à  peu  près  dix  pouces  de  hauteur 
dans  l'original,  et  contenant  lesdiverses 
prières  que  l'âme  suppliante  devait 
prononcer;  enfin,  la  planche  72  est 
l'entrée  d'un  tombeau  creusé  dans  la 
nicntagne  de  Béni -Hassan,  entrée 
qui  est  décorée  de  colonnes  d'ordre 
dorique  pur,  antérieures  de  plusieurs 
siècles  à  l'usage  de  ces  colonnes  dans 
la  Grèce. 

On  a  vu  sur  notre  planche  20  la 
scène  du  jugement  de  l'âme;  tel  était 
îe  but  final  de  la  morale  religieuse  en 
("Lgypte,  tel  était  aussi  l'objet  essentiel 
de  la  plus  puissante  de  toutes  ses  ins- 
titutions nationales,  de  celle  qui  pé- 
nétra le  plus  tous  les  esprits  de  l'es- 
sence même  de  son  objet,  et  qui,  par 
là,  commanda  le  plus  aux  princes  et 
aux  peuples,  et  contribua  aussi,  à  un 

Plus  naut  degré,  à  assurer  la  durée  de 
empire  égyptien,  comme  à  fonder  et 
à  perpétuer  sa  renommée.  Essayons 
maintenant  de  remonter  à  son  origine, 
et  de  mesurer  les  temps  qui  lui  furent 
accordés  par  la  Providence. 

S  XIX.    CHRONOLOGIE. 

En  traitant  cette  partie  de  l'histoire 
ancienne  de  l'Egypte,  nous  ne  pouvons 
pas  oublier  la  haute  portée  d'un  tel 
sujet ,  par  rapport  à  l'histoire  générale 
de  l'esprit  humain.  La  civilisation 
égyptienne  est  pour  nous  une  institu- 


tion primitive.  Son  antiquité  sera  donc 
celle  de  la  raison  même  appliquée  avec 
succès  à  l'organisation  de  la  société. 
Cette  recherche  intéresse  au  plus  haut 
degré  la  philosophie  de  l'histoire,  la 
dignité  humaine,  la  vérité.  Kous  ne 
parlons  pas  de  l'origine  du  monde,  de 
l'époque  de  sa  création,  du  preuTier 
homme,  questions  oiseuses,  comme  le 
prouve  le  très-grand  nombre  de  sys- 
tèmes qu'elles  ont  enfantés ,  systèmes 
également  incertains  pour  leur  géné- 
ralité même,  et  d'autant  plus  qu'ils 
ont  affecté  une  autorité  plus  grande  ou 
plus  absolue. 

Pour  l'Egypte  en  particulier ,  elle  a 
toujours  joui,  dans  l'opinion  unanime 
des  nations  civilisées  de  l'Occident, 
d'une  renommée  d'ancienneté  qui  leur 
faisait  rechercher  avec  empressement 
et  vénération  ses  souvenirs  et  ses 
exemples.  Platon  n'hésitait  pas  à  lui 
accorder  une  existence  sociale  de  plu- 
sieurs milliers  d'années,  et  il  parlait 
de  faits  importants  qui  ne  lui  parais- 
saient nullement  douteux ,  quoiqu'il  les 
crût  de  dix  mille  années  antérieurs  à 
son  époque.  L'opinion  d'un  homme  de 
cet  ordre  n'a  pas  été  sans  influence  sur 
celle  des  siècles  les  plus  éclairés. 

Il  est  vrai  que  bien  des  doutes  s'éle- 
vaient dans  les  esprits  les  plus  sages 
sur  ce  fait  qui  paraissait  isolé  au  milieu 
des  vastes  champs  de  l'histoire,  où 
rien  de  si  antique  ne  se  montrait  avec 
une  apparence  de  réalité  dans  les  an- 
nales d'aucun  autre  peuple,  si  ce  n'est 
dans  des  systèmes  ou  des  prétentions 
également  inadmissibles.  La  critique 
moderne  n'avait  pas  examiné  les  faits 
de  ses  yeux  clairvoyants ,  et  elle  flot- 
tait incertaine,  soumise  à  des  influen- 
ces dont  elle  ne  scrutait  guère  l'ori- 
gine. Le  temps  est  ensuite  venu  où  j 
elle  a  pu  voir  elle-même,  fouiller  de  i 
ses  mains  expérimentées  dans  les  dé- 
combres de  l'Egypte,  interroger  se8 
ruines  si  riches  de  notions  écrites,  da 
preuves  monumentales,  de  témoigna- 
ges imposants  par  leur  évidente  véra- 
cité ;  elle  a  pu  comparer  ces  notions 
et  ces  témoignages  avec  l'opinion  des 
anciens  sages,  avec  les  traditions  des 
anciens  livres ,  et ,  tout  armée  de  sa 


EGYPTE. 


'JUo 


puissance  d'examen,  d'analyse,  de 
rapprochement,  de  comparaison  et  de 
logiques  déductions,  conclure  et  ex- 
poser avec  méthode  les  éléments  cer- 
tains de  la  chronologie  égyptienne, 
échelle  immense  de  jours  et  de  siècles, 
sur  laquelle  peut  se  placer  par  d'ins- 
tructifs synchronismes  l'histoire  en- 
tière de  l'intelligence  humaine ,  et 
celle  de  toutes  lès  nations  qui  l'ont 
cultivée,  honorée,  avancée  par  leurs 
pensées  ou  par  leurs  actions. 

Il  est  donc  connu  par  les  relations, 
par  les  faits  observés,  que  les  Égyp- 
tiens fondaient  leur  chronologie  na- 
tionale sur  des  documents  authentiques 
soigneusement  réunis  dans  les  archi- 
ves des  temples,  et  sur  l'autorité  des 
monuments  publics  dont  l'Egypte  était 
couverte  ;  et  cette  assertion  est  haute- 
ment justifiée  parles  recherches  dont 
cette  contrée  célèbre  a  été  le  sujet  de 
notre  temps.  Malgré  les  ravages  qu'elle 
subit  depuis  deux  mille  ans,  aucun 
l']tat  moderne,  à  son  plus  haut  degré 
de  splendeur ,  ne  peut  lutter  de  magni- 
ficence avec  les  vénérables  ruines  de 
l'Egypte.  On  y  a  recueilli  récemment 
des  monuments  chronologiques  pro- 
prement dits,  des  listes  de  rois,  des 
tableaux  généalogiques  de  dynasties 
souveraines.  Quand  donc  ses  histo- 
riens affirment  qu'ils  ont  travaillé 
d'après  les  documents  nombreux  exis- 
tant de  leur  temps,  il  n'est  pas  pos- 
sible de  suspecter  leurs  dires.  Nous 
avons  encore  sous  les  yeux  la  plupart 
de  ces  documents.  La  critique  mo- 
derne y  reconnaît  les  faits  mêmes  qu'en 
avaient  tirés  les  historiens  anciens. 
C'est  donc  retrouver  tout  ensemble 
les  annales  d'un  grand  peuple,  l'his- 
torien qui  les  a  dressées,  et  les  piè- 
ces qui  en  sont  les  preuves  authenti- 
ques. 

Ceci,  dans  sa  généralité,  exige  ce- 
pendant une  distinction.  Ces  annales 
remontent  à  une  époque  très-reculée, 
et  le  témoignage  direct  ou  contempo- 
rain de  ces  documents  n'atteint  pas 
jusqu'au  même  terme.  Il  y  a  donc  dans 
la  cnronologie  égyptienne  deux  choses 
très-distinctes,  T°  le  système  général 
fie  cette  chronologie  historique  tel  que 


les  Égyptiens  se  l'étaient  fait,  et  tel 
que  leurs  annalistes  nous  l'ont  tri^ns- 
niis  ;  2°  le  témoignage  de  monuments 
encore  connus  qui  confirment  et  met- 
tent hors  de  tout  doute  la  véracité 
d'mie  partie  de  cette  même  chronolo- 
gie. Nous  nommerons  donc  partie 
historique  tous  les  temps  de  la  chro- 
nologie égyptienne  pour  lesquels  nous 
connaissons  des  monuments  contem- 
porains de  ces  mêmes  temps ,  et  partie 
systématique,  tous  les  tfemps  de  ces 
annales  pour  lesquels  nous  ne  con- 
naissons pas  de  monuments  contem- 
porains. Les  certitudes  de  l'histoire  de 
l'Egypte  commencent  donc  là  où  des 
monuments  existants  et  contemporains 
des  faits,  viennent  unir  leur  témoignage 
à  ceux  des  annales  écrites. 

Celles-ci  consistent  en  deux  pièces 
principales:  1°  la  Vieille  Chronique, 
2°  les  Listes  des  dynasties  royales  égyp- 
tiennes rédigées  par  Manéthon.  • 

Il  est  aussi  des  monuments  analogues 
à  ces  relations  écrites  ;  ce  sont  des  listes 
d'anciens  rois  d'Egypte  tracées  sur  pa- 
pyrus en  caractères  hiéroglyphiques, 
des  tables  généalogiques  de  ces  mêmes 
rois,  plus  ou  moins  complètes,  pour 
des  époques  différentes,  gravées  parmi 
les  bas-reliels  de  plusieurs  temples ,  et 
la  plus  célèbre  de  ces  tables  généalo- 
giques est  celle  que  M.  Cailliaud  a  dé- 
couverte et  copiée  au  nord  d'Abydos , 
table  dont  le  dernier  roi  en  liste  est 
Sésostris,  l'un  des  grands  rois  de  la 
dix-huitième  dynastie;  et  dont  les  pre- 
miers remontaient  au  delà  de  la  quin- 
zième même.  Ces  listes  et  ces  tables, 
quant  à  leur  témoi^na^e  à  l'égard  des 
temps  antérieurs  a  l'époque  où  elles 
ont  été  exécutées,  nous  leur  reconnais- 
sons la  même  valeur  historique  qu'à  la 
Vieille  Chronique  et  aux  Listes  dfe  Ma- 
néthon ;  en  ajoutant  cependant  que  la 
concordance  de  tous  ces  monuments 
ensemble  donne  à  chacun  d'eux  une 
autorité  individuelle  qui  procède  d» 
leur  autorité  commune ,  et  la  critique 
historique,  surtout  pour  des  époques 
si  éloignées,  ne  fonde  pas  toujours  sa 
foi  sur  un  tel  concours  d'autorités  aussi 
probantes.  lien  résulte,  sans  difficulté 
et  sans  opposition ,  aue,  dès  la  plus  haute 


266  L'UNIVERS. 

antiquité,  l'Egypte  avait  un  système  devons  faire  connaître  au  lecteur  les 

d'annales  nationales  uniformes  dans  documents  principaux  du  système  gé- 

leur  ensemble  et  dans  leurs  détails ,  et  néral  de  chronologie  historique  tel  que 

que  Manéthon  nous  avait  fidèlement  l'Egypte  l'avait  adopté  pour  ses  propres 

transmis  ce  système  égyptien  dans  son  annales. 

intégrité.  Voilà  l'idée  générale  qu'on  La  Fieille  Chronique  noiis  ^  été  con- 

peut  se  faire  de  la  chronologie  histo-  servée  en  grec  par  George  le  Syncelle, 

rique  de  l'Egypte.  chronographe  du  huitième  siècle  chré- 

Quant  à  sa  certitude  pour  nous,  et  tien,  et  avec  des  noms  grecs  qui  cer- 

c'est  ici  que  commencent  les  droits  du  tainement  n'étaient  pas  dans  le  texte 

critique,  libres  de  croire  ou  de  ne  pas  égyptien,  où  les  dieux  devaient  porter 

croire  à  ce  système  égyptien ,  nous  ap-  leur  véritable  nom.  Il  y  est  dit  : 
pelons  les  monuments  au  secours  de 

notre  bonne  foi ,  et ,  classant ,  comme  "?,^';,?'  Jk^^'^hM™"!""  '^'^^°"^  '  """'  °" 

,,                  -  ;,      ,%.,                   ;   ,        .  Ignore  combien  de  temps. 

nous  lavons  fait  déjà,  parmi  les  tra-  Héiios  (le  soieii),  fiu  d'Héphaistos ,  règne  en - 

ditions  écrites  ceux  de  ces  monuments        '""« 3o,ooo  ans. 

qui  rapportent  des  faits  antérieurs  à  ^3' eL'emtif  ""'".*'!'.'!'.'" "^^^^^^    3984 

leur    propre    époque,    nous    n'interrO-  Les  huit  rois  demV-dieux  régnèrVnVén.' 

geons  les  autres  monuments  que  sur        ««mbie i,n 

les  faits  mêmes  dont  ils  sont  contem-  ^Tr^l^T'^  s^""."^ "^  ("""'^P; 

,  ,  ,.              .            .  ou  maisons)  ,  iurent  inscrites  dans  le 

I)orains.  Ainsi  la  dédicace  inscrite  sur        cycle  sothiaque  jusqu'à  l'année 443 

a    porte   d'un   temple,    comme  partie  La'fi'dyn.  les    Xaniles    de    8gén.,régna  190 

intégrante  de  la  décoration  de  cette  L^:i::::: iL^tmptitd:.' ::::.::::  S 

porte,  annonce-t-elle  qu  un  roi  quelle  Lai9'....iesDiospoiiiesde  5  .........  194 

nomme  a  fait  construire  ce  temple  à     La2o«....  lesDiospoiitesde  s ns 

une  époque  désignée  de  son  règne,  je     Laiï'i'l'ies  Tanltes   de  3 '48 

tire  de  cette  inscription,  gravée  en  La»3'.'.'.'.'iesDiospoiitesde  j '.'!.'!!!!'.    19 

relief  sur  un  monument  public,  plu-     La24«....  les  ,  saites    de  3 44 

sieurs   faits   également   certains;   1»     ^'^r'"' î«Ml™°'hrJ!  ^ *^ 

,,      .    ,  ,       °  .     ,       ..     1  La  10 les Mempfaites  de  7 177 

lexistence  de  ce  roi  dont  le  nom  se     La37«....ies    Perses   de  s i»4 

lisait  dans  les  listes  écrites;  2°  la  cer-     La 28^...  (lacune) „ 

titude  en  ce  point  du  témoignage  tiré  Lr3f=::::iesTani;e3;;-roi;:::::::'  lï 

de  ces  listes  ;   3°  la  preuve  que  ce       „  ,   i     .       ,  

A         ,           ,          ,.,   /■    •/                'a  aomme  totale  donnée  parle  texte  grec, 

même  temple  a  ete  eleve  par  ce  même  ycomprisiesrègnesdeia,8'dyn.  se.SiSans 
roi  ;  4°  et  que  ce  roi  a  ré^né  au  moins 

un  nombre  d'années  égal  a  celui  qu'in-  Sur  quoi  Georges  le  Syncelle  fait 
dique  la  date  de  cette  dédicace.  Si  remarquer  que  ce  nombre  de  36,525 
nous  avions  un  ou  plusieurs  témoigna-  ans,  divisé  par  1,461 ,  donne  juste  25 
«ces  de  cet  ordre  pour  chacun  des  prin-  périodes  sothiaques,  cette  période  étant 
ces  nommés  dans  les  Listes  de  Mané-  en  effet  composée  de  1,461  années  va- 
thon,  il  serait  difficile  de  refuser  un  gués  de  365  jours, 
grand  degré  de  certitude  à  ces  mêmes  II  est  certain  que  cette  rencontre 
Listes ,  et  de  vérité  aux  conséquences  infirme  singulièrement  l'autorité  de  la 
qui  en  découleraient  très-naturelle-  Vieille  Chronique  égyptienne ,  et  l'on 
ment.  Mais  ces  témoignages  manquent  peut  se  demander  combien  serait  grand 
pour  la  partie  la  plus  ancienne  de  ces  le  hasard  qui  produirait  25  périodes 
mêmesListes;  ils  existent  au  contraire  justes  entre  le  commencement  du  rè- 
pour  les  époques  subséquentes.  C'est  gne  du  soleil  et  la  fin  de  celui  du  roi 
donc  avec  ces  époques  que  commence-  Nectanèbe,  le  premier  roi  de  la  30* 
ront  les  certitudes  des  annales  égyp-  dynastie.  Toutefois,  deux  choses  nous 
tiennes  fondées  sur  les  monuments  paraissent  assez  certaines  dans  ce  rap- 
liontemporains.  prochement  :  1°  la  Chronique  égyp- 
Après  ces  explications,  peut-être  né-  tienne,  qualifiée  de  vieille  (  Traxâtè» 
cessaires   à   plusieurs   égards ,    nous  x?'!^'>'•o^'  )  par  le  Syncelle ,  pourrait  bien 


KGYI'lh. 


267 


avoir  été  inventée  après  le  règne  de 
Nectanebe,  et  même  de  ses  deux  suc- 
cesseurs ,  puisque  l'auteur  savait  qu'il 
y  avait  eu  plusieurs  rois  â  la  trentième 
dynastie  :  il  ne  comprend  en  effet  dans 
son  calcul  que  le  premier  des  princes 
Tanites  qui  composent  cette  dynastie  ; 
2»  c'est  sur  les  nombres  antérieurs  à 
la  seizième  dynastie  qu'a  pu  porter 
l'arbitraire  au  moyen  duquel  on  est 
arrivé  à  la  somme  des  années  néces- 
saires pour  former  les  25  périodes 
sothiaques.  Il  était  en  effet  indifférent 

Sue  le  soleil,  les  dieux  et  les  demi- 
ieux  eussent  régné  quelques  centai- 
nes d'années  de  plus  ou  de  moins  :  la 
partie  réellement  historique  de  cette 
Chronique  ne  commence  donc  qu'avec 
l'article  relatif  aux  quinze  générations 
postérieures  aux  demi-dieux. 

Cet  article  nous  semble  avoir  tous 
les  caractères  d'une  précieuse  indica- 
tion chronologique  ;  et  quand  l'auteur 
de  cette  Vieille  Chronique  dit  qu'après 
les  demi-dieux  vinrent  quinze  familles 
fou  dynasties,  puisqu'il  mentionne 
immédiatement  la  XVI"  dynastie),  les- 
quelles quinze  dynasties  sont  inscrites 
dans  443  années  du  cycle  sothiaque, 
il  veut  évidemment  nous  apprendre 
que,  dans  son  opinion,  ces  quinze 
premières  dynasties  s'étendirent,  de- 
puis une  époque  dont  il  ne  dit  pas  le 
point  initial ,  jusqu'à  l'année  443  du 
cycle,  et  qu'en  conséquence  la  XVP 
dynastie  commença  de  régner  l'an 
444  de  ce  même  cycle.  Or",  ce  cycle 
est  celui  dont  la  première  année' ré- 
pond à  l'an  2782  Julien  avant  l'ère 
chrétienne  :  ce  serait  donc  à  l'an  2339 
que  la  première  année  de  la  XVP  dy- 
nastie serait  indiquée  par  cette  Chro- 
nique. Il  y  a  donc  la,  je  crois,  un 
souvenir,  une  véritable  tradition  his- 
torique ;  et  il  est  bien  digne  de  remar- 
que en  un  tel  sujet,  que  si  l'on  ajoute 
a  l'année  443  du  cycle,  laquelle  fut  la 
dernière  de  la  XVr  dynastie,  1°  190 
ans  pour  la  durée  des  règnes  de  la 
XVI*  dynastie;  2°  les  178  ans  qui 
manquent,  avec  les  6  ans  de  laXXVIIP 
dynastie  ,  dans  les  détails  numériques 
d*e  la  Chronique  pour  arriver  au  nom- 
bre total  de  36,525  ans  qu'elle  donne 


formellement  à  l'addition  des  règnes, 
on  obtiendra,  à  11  ans  près,  les  mê- 
mes résultatsquej'ai  déjà  tirés  d'autres 
documents  pour  lixer  a  l'an  2082  l'in- 
vasion des  Pasteurs  et  le  commence- 
ment de  la  XVir  dynastie,  et  à  1822 
la  première  année  de  la  XVIII*  dynas- 
tie :  et  pour  des  époques  aussi  éloi- 
gnées de  nous,  une  si  minime  différence 
ne  saurait  être  ni  attaquée  ni  défendue 
Il  y  aurait  donc  ,  dans  ce  que  la  VieiKe 
Chronique  contient  au  sujet  des  quinze 
premières  dynasties  et  de  la  seizième , 
une  tradition  historique  bien  propre 
à  donner  à  ce  document,  quelle  que 
soit  son  origine,  un  intérêt  qui  s'ac- 
croît par  la  rareté  de  pareils  rensei- 
gnements. 

Les  Listes  de  Manéthon,  dans  leur 
ensemble,  ont  néanmoins  un  autre  ca- 
ractère. Elles  nous  ont  été  conservées 
et  transmises  par  des  écrivains  chré- 
tiens, Jules  l'Africain,  du  troisième 
siècle  de  J.  C,  et  Eusèbe,  du  quatrième. 
Le  Syncelle  avait  heureusement  recueilli 
les  extraits  de  Manéthon  insérés  dans 
l'ouvrage  de  Jules  l'Africain,  qui  est 
perdu  ;  il  les  a  rappochés  de  ceux  que 
donne  Eusèbe,  dont  la  Chronique  nous 
est  parvenue.  Ainsi  les  Listes  des  rois 
d'Egypte  par  Manéthon  nous  sont 
connues  par  le  Syncelle,  qui  les  avait 
tirées  de  Jules  l'Africain  et  d'Eusèbe, 
et  par  Eusèbe  lui-même.  Résumons 
les  rapports  de  ces  trois  auteurs 
grecs. 

Manéthon,  né  à  Sébennytus,  grand 
prêtre  et  scribe  sacré  pour  les  archives 
des  temples  de  l'Egypte,  sous  le  règne 
de  Ptolémée  Philadelphe,  rédigea  en 
grec,  par  les  ordres  de  ce  roi,  des  an- 
nales tirées  des  monuments  histori- 
ques, tels  que  les  stèles  et  autres, 
écrits  en  hiéroglyphes.  Son  ouvrage 
était  composé  de  trois  volumes  ou  trois 
parties.  A  la  relation  des  événements, 
il  joignit  le  tableau  des  dynasties  roya- 
les de  l'Egypte.  Le  premier  volume 
comprenait  "les  temps  des  onze  pre- 
rnières  dynasties  d'hommes,  qui  four- 
nirent 292  règnes ,  dont  la  durée  fut 
de  2,350  ans  70  jours  selon  l'Africain» 
et  de  2,300  ans  et  70  jours  selon  Eu- 
sèbe. La  douzième  dvnastie  et  les  siù* 


268 


L'UNIVERS. 


vantes,  jusqu'à  la  dix-neuvième  inclu- 
sivement .  qui  donnèrent  96  rois  selon 
l'Africain,  et  92  selon  Eusèbe,  dans 
l'espace  de  2,121  ans  selon  les  deux 
chronologistes ,  étaient  le  sujet  du  se- 
cond volume.  Dans  le  troisième  ,  on 
trouvait  l'histoire  des  dynasties  sui- 
vantes, depuis  la  vingtième  jusques  et  y 
compris  la  trente  et  unième,  qui  finit 
avec  la  conquête  de  l'Egypte  par 
Alexandre ,  et  la  durée  de  ces  douze 
dernières  dynasties  est  portée  à  1,050 
ans  par  l'Africain,  et  a  833  ans  par 
Eusèbe.  Du  grand  ouvrage  de  Mané- 
thon  il  ne  nous  reste  donc  que  quelques 
fragments  de  sa  relation  historique, 
et  le  tableau  des  dynasties  royales, 
tableau  qui  indique,  pour  chacune 
d'elles,  le  nombre  des  rois ,  le  nombre 
des  générations  que  ces  rois  ont  for- 
mées dans  la  même  dynastie ,  la  durée 
du  règne  de  chaque  roi  avec  son  nom 
et  son  origine  paternelle;  enfin  la 
durée  totale  de  la  dynastie;  et,  lors- 
qu'il abrège  ces  indications  pour  les 
dynasties  de  rois  fainéants ,  il  n'omet 
jamais  les  données  principales  et  les 
plus  importantes  pour  la  chronologie, 
le  nombre  des  rois  et  la  durée  totale 
de  leurs  règnes  ;  c'est  du  moins  dans 
cet  état  que  ses  Listes  nous  sont  par- 
venues ;  et  ce  n'est  peut-être  pas  con- 
damner injustement  leurs  abréviateurs, 
que  de  leur  reprocher  le  tort  que  font  à 
l'histoire  leurs  malheureuses  suppres- 
sions. 

Ces  Listes  sont  reproduites  dans  le 
tableau  qui  suit  ce  paragraphe  ;  il 
contient  la  liste  des  trente  et  une  dy- 
nasties égyptiennes  qui  précédèrent 
l'invasion  d'Alexandre,  selon  le  texte 
d'Eusèbe ,  et  nous  l'avons  préféré  parce 
qu'il  n'existe  qu'une  seule  copie  des 


Listes  de  Jules  l'Africain ,  et  que  celles! 
d'Eusèbe  nous  sont  connues  par  trois 
copies  différentes,  par  le  grec  qu'a 
recueilli  le  Syncelle,  par  la  version 
arménienne  et  par  la  traduction  la- 
tine qu'en  fit  saint  Jérôme  depuis  la 
seizième  dynastie;  et  nous  ne  nous 
arrêterons  pas  à  discuter  ici  quelques 
différences  qui  s'aperçoivententre  Jules 
l'Afticain  et  Eusèbe  au  sujet  de  ces 
Listes,  et  entre  les  trois  copies  mêmes 
de  celles  d'Eusèbe  comparées  entre 
elles,  puisque  le  résultat  de  cet  examen 
serait  de  peu  d'importance  à  l'é- 
gard de  la  durée  totale  de  ces  trente 
et  une  dynasties.  Nous  ne  compren- 
drons dans  notre  tableau  que  le  règne 
des  hommes  :  le  premier  fut  Menés  ; 
mais  il  paraît  que  Manéthon  désignait 
aussi  comme  prédécesseurs  de  Menés 
les  demi-dieux ,  les  dieux  et  Héphaïs- 
tos,  ainsi  que  le  faisait  la  Vieille  Chro- 
nique. Manéthon  était  l'historiographe 
de  l'Egypte  «elon  les  doctrines  na- 
tionales égyptiennes  :  il  dut  donc  dres- 
ser la  liste  des  rois  d'après  les  archives 
des  temples  et  les  documents  publics , 
comme  il  affirme  l'avoir  fait ,  et  comme 
des  monuments  qui  nous  sont  parve- 
nus ,  et  que  Manéthon  a  vraisemblable- 
ment vus  et  étudiés,  ne  permettent 
plus  d'en  douter.  Ceci  est  donc  un  peu 
plus  concluant  que  les  mauvais  propos 
que  le  Syncelle  se  permet  contre  Ma- 
néthon ,  et  que  les  explications  même 
qu'Eusèbe  a  cherchées  de  bonne  foi 
pour  des  nombres  d'années  qui  n'inté- 
ressent aucunement  ni  le  déluge,  ni 
Abraham,  ni  l'histoire,  ni  la  chrono- 
logie positive,  puisqu'ils  sont  le  produit 
arbitaire  de  spéculations  astronomi- 
ques ou  mythologiques. 


{Suit  le  Tableau  des  Dynasties  égyptiennes  selon  Manéthon. 


EGYPTE.  2«9 

Ordre  des  Nombre                  Durée   <le         Commencèrent 

djnasties.  Leur  orlKÏne.  des   rois.                leurs  rùgnes.  avant  J.  C. 

i"dynastie. . .  Tinite-Thébaïne. . . .      8  rois 252  ans 5867 

■)'   Tinite-Thébaïne 9 297 56i5 

3*   Memphile 8 197 53i8 

4'   Memphite 17 448 5i2f 

5«   Éléphandne 9  (") 248  (*) 4673 

6'   Memphite 6  (*) 2o3 44a5 

7* Memphite 5 75.........  4223 

8'   Memphite 5 100.... 4147 

9*   Héliopolite 4 100 4047 

Héliopolite 19 1 85 


Thébaïne 17   59 3762 

Thébaïne 7 245 3703 


190 2270 

260 208a 


i3- Thébaïne 60 453 3417 

14* Xoïte 76 484 3oo4 

iS" Thébaïne »   25o 2520 

16* Thébaïne 5 

,,                       1  Pharaons  Thébains..  6 

'  '   )  Pasteurs 6 

i8« Thébaïne 17 348 1822 

ig' Thébaïne 6 194 1473 

»o* Thébaïne 12 178 ^279 

21' Tanite 7 i3o iioi 

22* Kubastite 9  (*) 120  (*) 971 

23" Tanile 4  0 89  (*) 85i 

24e Saïte I 44 762 

25' Éthiopienne 3 44 718 

26«' Saïte 9 i5o  (*) 674  (**) 

27* Persane 8 120 524  (***) 

28' Saïte I 6 404 

29* Mendésienne 5 21 398 

^o' Sébennitiqne 3 38  (*) 377 

il' Persane 3 8  (*') 339 

Fin  de  son  règne. , 33i 

Kl  la  conquête  de  l'Egypte  par  Alexandre  le  Grand  est  fixée  par  les  chronologisles  à  l'ai» 
iZ-i.  avant  J.  C. 

[')  Selon  l'Af>icain. 

(")  Selon  l'Africaio ,  Eust-be  et  le  Canon  des  rois ,  conféri'S. 

^*")  La  conquête  de  ri-;gyple  par  Cambyse  est  fixée  h  l'an  62»  avant  .1.  C 

Quelques  observations  sont  néces-  rains  avec  date  manquent  presque  ab- 

cessaires  au  sujet  de  ce  tableau.  solument.  L'autre  partie  du  tableau 

1°  Eu  égard  à  la  certitude  histori-  a  un  autre  caractère  :  les  monuments 
que ,  ce  tableau  doit  être  divisé  en  deux  existants  donnent  à  la  seizième  dynas- 
parties  ;  l'une  comprend  les  quinze  tie  et  aux  suivantes  une  suffisante  au- 
preniières  dynasties.  Pour  le  nombre  thenticité;  et  si,  tout  en  suivant  Eu- 
des rois  et  la  durée  de  chacune,  nous  sèbe,  nous  avons  quelquefois  préféré 
avens  suivi  Eusèbe  ou  l'Africain  ,  et  l'Africain;  si  encore  quelques-uns  de 
il  n'y  a,  pour  le  moment,  aucun  iiite-  nos  nombres  ne  sont  exactement  ni 
rét  à  discuter  les  différences  qui  se  ceux  d'Eusebe  ni  ceux  de  l'Africain, 
trouvent  entre  les  chiffres  de  ces  nom-  c'est  que  des  documents,  que  nous  ne 
bres  ,  puisqu'il  s'agit  d'époques  pour  pouvons  ni  rapporter  ni  discuter  ici , 
Jesquelles  les  monuments  contempo-  nous  ont  induits  soit  à  opter  avec  quel- 


270 


L'UNIVERS. 


que  fondement  entre  l'un  ou  l'autre 
de  ces  chronologistes ,  soit  à  ne  suivre 
précisément  aucun  des  deux. 

2°  Ce  n'est  qu'à  compter  de  cette 
même  seizième  dynastie  que  la  con- 
cordance des  époque:,  égyptiennes  avec 
des  années  juliennes  antérieures  à  l'ère 
chrétienne  est  revêtue  de  quelque  cer- 
titude. Selon  nos  aperçus,  la  vingt- 
septième  dynastie,,  qui  Yut  celle  des 
Perses ,  commença  avec  l'an  524  avant 
J.  C. ,  et  l'on  sait  d'autre  part  que  ce 
fut  en  525  que  Cambyse,  chef  de  cette 
dynastie,  s'empara  de  l'Egypte.  C'est 
aussi  à  l'an  331  que  se  rapporterait  la 
conquête  d'Alexandre,  et  elle  est  una- 
nimement fixée  à  l'an  332  avant  J.C. 
Mais  nous  ne  pouvons  discuter  ni 
trancher  ici  cette  différence  d'une  an- 
née à  l'égard  de  ces  deux  époques.  Nous 
nous  sommes  donc  tenus  ici  au  texte 
même  des  auteurs,  et  nous  nous  con- 
tenterons de  faire  remarquer  qu'en  pa- 
reille matière ,  et  pour  des  temps  aussi 
éloignés,  la  concordance  de  nos  sup- 
putations, à  une  année  près ,  avec  des 
événements  d'une  époque  connue,  et 
qui  servent  de  contrôle  à  ces  mêmes 
supputations,  est  un  résultat  assez 
important,  et  qui  peut  lever  un  assez 
grand  nombre  de  doutes ,  embarras- 
sants encore  pour  les  annales  de  l'an- 
tiquité. 

3°  J'ai  borné  ce  tableau  des  dy- 
nasties égyptiennes  à  la  conquête  d'A- 
lexandre ,  qui ,  avec  les  rois  grecs 
dont  j'ai  dressé  la  chronologie  dans 
mes  Annales^  des  Lagides,  forme  la 
trente  -  deuxième ,  à  laquelle  succéda 
la  puissance  romaine;  car  là  où  il  n'y 
a  point  d'incertitudes,  il  n'est  pas  be- 
soin de  discussions. 

Tel  est  donc  l'ouvrage  célèbre  de 
Manéthon ,  l'une  des  plus  précieuses 
compositions  qui  nous  soient  parve- 
nues de  l'antiquité,  et  qui  tire  un 
lustre  nouveau  de  son  accord  parfait 
avec  les  monuments  authentiques  et 
originaux  que  l'Egypte  a  récemment 
restitués  à  nos  vœux,  et  que  nous  de- 
vons faire  connaître  aussi ,  comme 
de  nouveaux  fondements  de  sa  chro- 
nologie. 

Ces  monuments  originaux  sont  des 


manuscrits  sur  papyrus,  et  des  tables 
généalogiques  des  dynasties  royales. 

C'est  dans  le  musée  de  Turin  que 
l'existence  de  ces  manuscrits  histori- 
ques nous  a  été  révélée  pour  la  pre- 
mière fois.  Un  fragment,  portant  le 
cartouche  royal  de  Sésostris,  attira 
d'abord  l'attention  de  mon  frère  sur 
des  feuilles  ou  des  rouleaux  dénués  de 
peintures;  et,  explorant  aussitôt  tous 
les  fragments  semblables  qu'il  avait 
sous  les  yeux,  il  reconnut  les  noms  de 
presque  tous  les  rois  de  la  XVIir  et 
de  la  XIX^  dynastie ,  ordinairement 
accompagnés  de  dates  en  années,  mois 
et  jours,  tirées  du  règne  de  chacun 
d'eux.  C'étaient  des  débris  de  registres 
de  comptabilité  des  temples,  où  les  re- 
cettes et  les  dépenses  étaient  écrites  à 
leur  date  précise,  ou  bien  des  actes 
isolés  de  l'autorité  de  ces  rois ,  et  les 
uns  et  les  autres  portaient  en  eux- 
mêmes  tous  les  caractères  intrinsèques 
et  extrinsèques  des  plus  authentiques 
documents  originaux  de  l'histoire.  Les 
dates  y  avaient  cette  forme  :  «  Dans 
l'année  5*  et  le  5"  jour  du  mois  de 
toby,  de  la  direction  du  roi  du  peuple 
obéissant ,  soleil  stabiliteur  du  monde 
(prénom  royal),  Dieu,  fils  du  soleil, 
Thouthmès  (nom  propre),  »  et  ce  roi 
est  le  Thouthmosis-Moeris  de  la  XVIII* 
dynastie.  On  trouve  des  dates  sera-i 
bïables  des  années  4  et  24  d'Améno-' 
phis  II;  6,  10  et  24  de  Rhamsès-Méïa- 1 
moun,  et  l'abondance  des  papyrus  i 
historiques  recueillis  depuis  en  Egypte,, 
a  multiplié  ces  dates,  et  en  a  procuré» 
un  tel  nombre,  qu'il  y  a  peu  de  règnes,! 
depuis  la  XVF  dynastie,  pour  lesquels! 
on  n'en  ait  recueilli  une  ou 
plusieurs. 

A  ces  faits  isolés,  mais  importants j 
le  même  examen  en  ajouta  un  plu 
général  et  d'une  autorité  considérai' 
pour  la  certitude  des  annales  de  1'.' 
gypte  :  mon  frère  reconnut  en  effet  ( 
rassembla  près  de  cinquante  fragment 
d'un  autre  manuscrit,  et  il  y  reconni' 
un  véritable  canon  royal,  ou  table 
chronologique  des  rois  et  des  dynasti* 
de  l'Egypte,  dont  la  forme  rappel); 
celui  des  Listes  de  Manéthon;  cesirag 
ments  réunis  contenaient  les  noms  > 


EGYPTE. 


271 


plus  de  cent  roit,  et  il  paraissait  ne 
pas  descendre  au-dessous  de  ceux  de  la 
XIX"  dynastie. 

Un  très-grand  nombre  de  stèles,  soit 
funéraires,  soit  religieuses,  dont  les 
inscriptions  contiennent  des  dates, 
sont  des  témoignages  ,  toujours  con- 
temporains des  laits,  qui  ne  sont  pas 
d'une  moindre  autorité  pour  l'histoire 
des  temps  anciens  de  l'Egypte.  D'au- 
tres monuments ,  d'une  espèce  et  d'une 
destination  très-variées,  portent  aussi 
des  dates  d'époques  qui  ne  le  sont  pas 
moins,  et  l'on  peut  dire  qu'il  n'existe 
pour  aucun  autre  peuple  de  l'antiquité, 
proportionnellement  à  sa  durée,  un 
pareil  nombre  de  données  de  cet  ordre , 
et  aussi  utiles  pour  asseoir  les  bases, 
donner  les  développements  les  plus 
complets  de  ses  annales,  sans  lacune  et 
sans  merveilleux. 

Enfin,  des  tableaux  généalogiques 
des  races  royales  existent  encore  dans 
des  monuments  publics  du  premier 
ordre,  et  le  plus  célèbre  de  tous  est 
celui  qui  occupe,  sculpté  en  bas-relief, 
la  paroi  d'une  des  salles  du  temple 
creusé  dans  le  rocher,  au  nord  de  la 
ville  d'Abydos.  Ce  bas-relief  est  repro- 
duit sur  notre  planche  47. 

Il  se  compose  de  trois  séries  hori- 
zontales de  cartouches  royaux,  placés 
de  gauche  à  droite.  La  série  d'en  bas 
est  composée  de  dix-huit  cartouches, 
formant  neuf  groupes  de  deux  cartou* 
ches  différents ,  qui  sont  le  nom  propre 
et  le  prénom  royal  de  Sésostris  neuf 
fois  repétés  ;  ce  sont  les  mêmes  qui  se 
retrouvent  sur  les  deux  inscriptions 
latérales  de  trois  faces  de  l'obélisque 
de  Paris,  et  sur  les  trois  inscriptions 
de  la  face  qui  est  tournée  vers  le  palais 
des  députés. 

La  ligne  intermédiaire  d'Abydos 
commence  par  un  cartouche  nom  pro- 
pre, qui  se  lit  Amon-^Mài-Rhamsès , 
suivi  d'un  cartouche  prénom,  soleil 
gardien  de  vérité;  ce  sont  ceux  du 
prédécesseur  même  de  Sésostris,  de 
Rhamsès  II ,  qui  avait  commencé  l'obé- 
lisque de  Paris,  et  ses  deux  cartou- 
ches s'y  lisent  en  effet  dans  les  inscrip- 
tions médiales  de  trois  de  ses  faces. 
Seize  autres  cartouches  différents  for- 


ment cette  seconde  série  de  la  Table 
d'Abydos ,  qui  n'est  pas  complète  à  sa 
droite,  le  monument  étant  détruit  sur 
ce  côté. 

La  ligne  d'en  haut  contenait  un  égal 
nombre  de  cartouches  différents;  ils 
ont  été,  pour  le  plus  grand  nombre, 
détruits  ou  mutilés;  notre  planche  re- 
présente ce  qui  en  reste,  et  on  annonce 
que  notre  honorable  consul  général  en 
Egypte,  M.  Mimaut,  a  recueilli,  dans 
les  ruines  du  monument,  quatre  car- 
touches de  plus,  et  qu'il  a  été  assez  heu- 
reux pour  sauver  d'une  destruction 
imminente  ce  vénérable  livre  des  races 
royales  égyptiennes,  en  le  transpor- 
tant à  Paris. 

En  l'état  oii  nous  le  reproduisons,  il 
est  constant  pour  tous  qu'il  se  compo- 
sait d'une  série  de  noms  royaux  au 
nombre  de  plus  de  quarante;  et  comme 
celui  de  Sésostris  y  est  écrit  le  dernier, 
immédiatement  après  celui  de  son  pré- 
décesseur, nommé  aussi  dans  l'inscrip- 
tion verticale  qui  encadre  cette  liste, 
il  en  faut  conclure  aussi  que  ce  tableau 
a  été  dressé  sous  le  règne  de  Sésostris , 
et  que  les  noms  qui  précèdent  le  sien 
sont  ceux  des  rois  qui  le  précédèrent 
aussi  sur  le  trône. 

La  preuve  peut  en  être  facilement 
donnée. 

Après  les  deux  cartouches ,  le  nom 
propre  et  le  prénom  royal  de  Rham- 
sès II  (en  tête  de  la  ligne  intermé- 
diaire), on  n'a  inscrit  dans  cette  Table 
des  règnes  que  les  cartouches  prénoms 
des  autres  princes;  les  noms  propres 
ne  s'y  lisent  pas  :  on  peut  donc  con- 
cevoir quelques  doutes  sur  l'ordre 
même  dans  lequel  ces  prénoms  y  sont 


Mais  les  monuments  qui ,  à  l'égard 
des  cartouches  prénoms  de  la  ligne  in- 
termédiaire, à  la  droite  du  nom  de 
Rhamsès  II ,  contiennent  à  la  fois  et  le 
même  prénom  exprimé  par  les  mêmes 
signes  idéographiques,  et  le  nom  pro- 
pre composé  de  signes  phonétiques, 
sont  très-nombreux.  On  a  donc  pu 
placer  ces  noms  propres  à  côté  de  ces 
prénoms  ;  et ,  en  y  conservant  l'ordre 
dans  lequel  ils  £ont  inscrits  dans  la 
Table,  on  aura  le  nom  propre  des  rois 


272 


L'UNIVERS. 


pharaons,  prédécesseurs  du  roi  Sésos- 
tris ,  dans  l'ordre  même  où  ils  sont  ins- 
crits dans  les  Listes  deManéthon. 

La  Table  d'Abydos  contenait  donc 
une  série  de  plus  de  quarante  rois, 
classés  dans  l'ordre  même  de  leur  rè- 
gne; elle  est  conforme  aux  Listes  de 
Manéthon  en  tous  les  points  dont 
d'autres  monuments  ont  permis  de 
faire  la  comparaison  ;  enfln,  cette  Table 
a  été  dressée  du  temps  mêriS  de  Sésos- 
tris ,  au  seizième  siècle  avant  l'ère  chré- 
tienne. Quel  est  le  peuple,  ancien  ou 
moderne,  dont  les  annales  primitives 
sont  fondées  sur  des  documents  d'une 
telle  authenticité? 

La  Table  d'Abydos  nous  offre  donc, 
dans  un  ordre  admirable  pour  ses  con- 
séquences liistoriques,  la  série,  dans 
l'ordre  de  leur  succession,  des  rois 
prédécesseurs  de  Sésostris;  d'abord 
son  frère  Rhamsès  II  (ligne  intermé- 
diaire), et  les  dix  rois  qui,  avant  lui, 
appartinrent  à  la  XVIII*  dynastie  ;  en- 
suite (toujours  de  gauche  a  droite)  les 
six  rois  pharaons  de  la  XVIP;  la  la- 
cune qui  suit  contenait  les  rois  de  la 
XVF;  la  ligne  supérieure  désigne  les 
dynasties  antérieures  ;  et,  pour  un  cer- 
tain nombre  de  rois  des  dynasties  an- 
térieures à  la  XVIII%  il  nous  est 
parvenu  des  monuments  isolés  dont 
l'intérêt  est  parfois  augmenté  par  des 
dates. 

Ce  n'est  pas  tout  :  de  semblables 
listes  royales,  moins  étendues,  se 
trouvent  dans  d'autres  monuments  pu- 
blics, dans  des  temples  du  premier 
ordre,  dans  les  palais  de  la  vieille  Thè- 
bes;  et  ces  listes  diverses,  où  le  nom 
de  Menés,  le  fondateur  de  la  monarchie 
égyptienne,  est  inscrit  le  premier  de 
tous ,  non-seulement  sont  parfaitement 
identiques  avec  elles-mêmes  et  avec  la 
grande  Table  d'Abydos ,  mais  encore 
elles  en  complètent  la  lacune  pour  la 
XVr  dynastie  et  le  commencement 
de  la  XV'  ;  et  ces  vénérables  archives 
de  ses  antiques  dynasties,  l'É^ypte  les 
avait  consacrées  et  accréditées  a  la  fois , 
en  les  déposant  dans  les  sanctuaires 
des  dieux,  et  en  leur  donnant  une  pu- 
blicité facilement  contrôlée  par  les 
ft»ijnuments   nombreux   qui   ornaient 


toutes  les  cités ,  et  même  de  moindres 
lieux  de  l'Egypte  et  de  la  ]Nubie  égyp- 
tienne. 

Les  éléments  de  la  chronologie  égyp- 
tienne se  retrouvent  donc  revêtus  d'une 
évidente  authenticité  dans  les  listes  de 
la  Vieille  Chronique,  dans  les  Listes  de 
Manéthon ,  dons  ses  manuscrits  de  tout 
ordre  et  d'époques  diverses,  le  Canon 
royal  sur  papyrus  du  musée  de  Turin, 
la  Table  royale  d'Abydos,  les  tables 
analogues  de  Carnak  et  des  tombeaux 
de  la  Thébaïde;  dans  les  dates  nom- 
breuses qui  se  lisent  sur  les  stèles,  les 
temples ,  les  palais ,  sur  les  monuments 
isolés  de  tout  ordre  et  en  toute  ma- 
tière :  et  tous  ces  éléments,  infiniment 
variés  d'époque  et  d'objet,  concourent 
unanimement  à  composer,  à  démontrer 
et  à  confirmer  un  seul  et  même  sys- 
tème chronologique  pour  l'histoire'de 
l'antique  Egypte;  système  qui  consista 
dans  la  liste  de  ses  rois  rangés  dans 
une  série  de  dynasties  successives, 
entre  lesquelles  se  partage  inégalement, 
mais  d'après  un  même  principe,  et  par 
des  computs  naturels ,  par  des  calculs 
uniformément  employés  dans  les  an- 
nales vraies  de  tous  les  peuples  connus , 
toute  la  durée  de  celles  de  l'empire 
égyptien,  depuis  sa  fondation  jusqu'à 
son  abaissement  au  rang  de  simple 
province  romaine. 

Avec  une  telle  abondance  de  docu- 
fcients,  on  appelait  avec  ardeur  la  lu- 
mière qui  devait  éclairer  et  révéler  la 
durée  et  les  périodes  successives  des 
temps  qu'ils  embrassent;  il  fallait  sur- 
tout y  découvrir  des  synchronisnies 
certains  avec  les  annales  des  peuples 
qui  existèrent  en  même  temps,  et,  par 
cet  accord,  fortifier  la  confiance  dans  i 
les  annales  de  l'Egypte  et  celles  de  ses  j 
contemporains.  j 

Les  deux  points  extrêmes  de  cette  ; 
immense  échelle  des  temps  historiques  . 
étant  connus,  et  celui  qui  est  le  plus  ' 
près  de  nous  avec  une  pleine  certitude, 
dès  lors  l'appréciation  des  temps  inter- 
médiaires n'était  plus  une  insoluble 
difficulté;  et,  en  plaçant  la  durée  des 
dynasties  antérieures'à  celle  des  Perses 
au-dessus  de  l'an  525  avant  l'ère  chré- 
tienne, égfique  précise  de  l'invasioP 


t':GYPTE. 


27i 


(ie  rit^îypte  par  Cambyse  qui  fut  le 
chef  de  cette  dynastie,  on  trouvait  la 
place  successive  de  toutes  les  dynasties 
antérieures  à  ce  conquérant,  "et,  par 
suite  de  ces  premières  données,  la 
place  de  chacun  des  rois  de  chacune 
de  ces  dynasties.  Mais,  pour  réaliser 
ce  précieux  résultat,  on  devait  désirer 
aussi ,  comme  moyen  de  critique  et  de 
comparaison,  quelques  faits  d'une  cer- 
titude évidente  et  intime ,  qui  se  pla- 
ceraient comme  des  jalons  lumineux 
dans  ce  Ion?  espace  d'années,  pour 
diriger  et  raffermir  en  même  temps  la 
curiosité  et  les  recherches  de  l'histo- 
rien. Ces  jalons  n'ont  pas  manqué  à  ses 
justes  désirs;  le  mathématicien  Théon 
en  a  laissé  un  fort  évident,  en  un  livre 
de  ses  commentaires  sur  l'Almagesto 
de  Ptolémée  :  il  résulte,  en  effet,  d'un 
passage  plusieurs  fois  publié,  que  le 
renouvellement  d'une  période  sothia- 
que  s'opéra  sous  le  règne  d'un  roi 
que  Théon  nomme  Ménophrès ,  et  que 
ce  renouvellement  fut  celui  qui  arriva 
l'an  1322  avant  l'ère  chrétienne;  or, 
dans  les  listes  des  rois  d'Egypte,  dres- 
sées, d'après  Manéthon,  sur  les  don- 
nées qui  précèdent ,  le  règne  A'Jméno- 
phis,  troisième  roi  de  la  XIX'  dynas- 
tie, renferme  en  effet  dans  sa  durée 
cette  même  année  1322. 

Pour  une  époque  moins  ancienne, 
la  Bible  rapporte  qu'un  roi  d'Egypte, 
qu'elle  nomme  Schéchôk,  attaqua  et 
prit  Jérusalem  d'où  il  enleva  les  bou- 
cliers d'or  de  Salomon,  et  que  cela  ar- 
riva dans  la  cinquième  année  du  règne 
de  Roboam  :  or,  on  voit  parmi  "les 
sculptures  du  palais  de  Karnac  a  The- 
bes,  la  représentation  des  conquêtes 
du  pharaon  Schéchonk  (  le  Sésonchis 
des  listes  de  Manéthon),  dans  des  con- 
trées diverses ,  limitrophes  de  l'Egypte  ; 
il  conduit  aux  pieds  de  la  trinilé  de 
Thèbes  les  chefs  des  nations  qu'il  a  vain- 
cues; parmi  eux  est  figuré  le  royau- 
me de  Juda,  peut-être  Roboam  lui- 
même  (voy.  pi.  7B)  :  et, notre  liste 
chronologique  des  rois  d'Egypte  nous 
montre  le  pharaon  Schéchonk  régnant 
a  l'époque  même  où  les  listes  de  la 
chronologie  sacrée  ont  inscrit  Roljoam  ; 
Bouveau  synchronisme  i  dont  la  criti- 

18*  Livraison.  (Egypte.) 


que  la  moins  crédule  ne  peut  rej«'ter 
IMmposante  autorité. 

Si  l'on  remonte  aux  temps  de  la 
XVIir  dynastie,  on  la  voit  s'établir 
après  l'expulsion  des  Pasteurs  qui  com- 
posèrent la  XV ir,  conquérants  étran- 
gers ,  Scythes  très-vraisemblablement . 
qui  détruisirent  tant  qu'ils  le  purent 
l'ordre  politique  auquel  l'Egypte  devait 
déjà  des  siècles  de  prospérité,  régnant 
par  la  force,  réunis  en  hordes  farou- 
ches, ignorantes  de  toute  culture,  in- 
capables de  tout  ordre,  et  vrais  fléaux 
de  toute  civilisation.  Venus  par  l'Est, 
ils  se  rendirent  maîtres  de  la  basse 
Egypte  et  de  l'Egypte  moyenne;  ils  s'e- 
tabhrent  dans  une  ville  fortifiée  nom- 
mée Aouaris ,  et  se  donnèrent  un  chef 
qui  eut  cinq  successeurs;  le  troisiè- 
me se  nommait  Apophis.  C'est  de  ce 
chef,  disent  unanimement  les  chroni- 
queurs chrétiens,  que  Joseph,  fils  de 
Jacob,  fut  le  premier  ministre;  et  Jo- 
seph, en  effet,  élève  de  la  civilisation 
particulière  aux  tribus  arabes,  devait 
paraître  un  habile  administrateur  aux 
yeux  d'un  chef  de  hordes  qui  n'étaient 
pas  même  parvenues  à  la  sociabilité 
de  l'état  pastoral  ;  etoe  n'était  que  sous 
un  tel  chef  en  Egypte  qu'on  pouvait 
trouver  un  pareil  mmistre. 

Or,  dans  notre  tableau  des  dynasties 
de  Manéthon ,  la  XVl',  conteniporaioe 
d'Abraham,  et  la  XVIP,  qui  fut  celle 
des  Pasteurs  dont  Joseph  fut  un  des 
ministres,  sont  en  parfaite  concor- 
dance avec  ce  que  la  chronologie  sacrée 
rapporte  encore  des  deux  patriarches , 
et  avec  l'époque  de  la  XVIII*  dynastie 
pharaonique,  dont  la  restauration  est 
assez  clairement  indiquée  par  ces  mots 
delà  Bible  :  Et  tune  surrexit  rex  novu» 
qui  ignorabat  Joseph. 

Il  est  vrai  qu'il  existe  contre  ces  ré- 
sultats une  objection  grave  par  elle- 
même  et  par  l'autorité  du  savant  gui- 
la  produit  ;  la  voici  :  Les  Pasteurs  dé- 
truisirent tous  les  monuments  de  la 
civilisation  et  des  arts  de  l'Egypte, 
dans  la  basse  Egypte  surtout ,  leur  sé- 
jour habituel;  il  est  certain  aussi  que 
les  monuments  antérieurs  à  laXVlU' 
dynastie,  subsistants  à  leur  place,  sont 
d'une  extrême  rareté;  cependant  ûq 
1» 


274 


L'UNIVERS. 


voit  encore  à  Béliopolis ,  sur  son  pié- 
destal ,  un  obélisque  qui  porte  le 
nom  du  roi  Osostasen  r%  l'un  des 
princes  de  la  XVI*  dynastie  {pi.  74)-, 
et  puisque  ce  monument  est  encore 
sur  pied,  on  peut-en  conclure  que  l'in- 
vasion des  Pasteurs  fut  antérieure  à 
cette  XVP  dynastie.  On  trouve,  en 
effet,  un  ancien  texte  qui  paraît  rap- 
porter cette  invasion  aux  temps  de 
la  XV«  dynastie.  Mais  il  est  à  observer 
que  les  meilleurs  critiques  s'accordent 
unanimement  à  considérer  la  dynastie 
des  Pasteurs  comme  contemporaine  de 
la  XVir  des  Pharaons  ;  que  l'obélisque 
d'Héliopolisestleseulmonumententier 
de  cette  XVr  dynastie,  qui  subsiste  en- 
«rore;  qu'on  n'en  trouve  en  Egypte  que 
très-peu  de  la  XVIF;  et  que,  pour  expli- 
quer cette  circonstance  absolument  uni- 
aue,  cette  objection  unique  aussi,  tirée 
e  l'obélisque  d'Héliopolis,  il  suffira  de 
pnscr  que  cet  obélisque,  renversé  d'a- 
bord, et  conservé  dans  les  ruines  de 
la  ville  où  il  fut  primitivement  érigé, 
à  Héliopolis  ou  toute  autre,  fut  ensuite 
réédifié  à  Héliopolis ,  après  le  rétablisse- 
ment de  l'ancienne  autorité  en  Egyp- 
te. C'est  ainsi  qu'on  voit  encore  à 
Alexandrie,  ville  toute  grecque,  un 
obélisque  qui  avait  été  exécuté  dans 
une  ville  toute  égyptienne,  au  nom  du 
roi  Moeris ,  antérieur  de  douze  siècles  à 
Alexandre,  et  cet  obélisque  ne  put  être 
élevé  à  Alexandrie,  où  il  est  aujour- 
d'hui placé,  que  dans  des  temps  bien 
postérieurs. 

Un  autre  fait  d'une  haute  autorité 
peut  aussi  corroborer  notre  opinion: 
C^t  l'existence,  comme  simples  maté- 
riaux, dans  les  ruines  des  monuments 
actuels  de  Thèbes  élevés  par  des  rois 
•dfe  la  XVIir  dynastie,  de  débris  sculp- 
tiés  provenant  des  édifices  de  la  XVr 
dynastie  et  des  dynasties  antérieures , 
que  détruisirent  ces  mêmes  Pasteurs. 
Les  six  rois  de  cette  origine  sont  ins- 
crits dans  la  XVH*  dynastie;  mais  il 
exista  synchroniquementune  XVIP  dy- 
nastie de  Pharaons  qui  s'étaient  retires 
en  haute  Egypte  et  vers  les  côtes  de  la 
Ttier  Rouge,  fuyant  devant  les  dépré- 
<lations  commises  par  ces  étrangers, 
maîtres  de  Memphis.  L'histoire  écrite 


mentionne  ces  ravages  des  Pasteurs  et 
leur  durée;  l'histoire  écrite  mentionne 
aussi  les  Pharaons  contemporains,  et 
un  certain  nombre  de  monuments  en- 
core existants  prouvent  invinciblement 
le  succès  de  leurs  efforts  pour  mainte- 
nir, sur  un  point  quelconque  du  soi 
égyptien ,  l'antique  autorité  et  les  an- 
tiques institutions  nationales.  Ces  mo- 
numents portent  des  dates,  et  nous 
instruisent  de  la  durée  du  règne  de 
quelques-uns  de  ces  Pharaons.  Ils  n'é- 
leyèrent  pas  des  édifices  aux  dieux  de 
l'Egypte,  à  Thèbes  ni  ailleurs,  parce 
qu«  des  étrangers  avaient  envahi  la 
basse  et  la  moyenne  Egypte  ;  que  toutes 
les  ressources  de  ces  Pharaons  étaient 
tournées  vers  l'expulsion  de  ces  barba- 
res :  il  faut  donc  laisser  à  la  XVII" 
dynastie  les  Pasteurs,  qui  ne  furent 
définitivement  chassés  que  par  le  pre- 
mier roi  de  la  XVIir.  Ce  triomphe 
mémorable  est  fixé,  par  l'autorité  des 
meilleurs  documents,  vers  l'an  1822 
avant  l'ère  chrétienne,  et  cette  date  est 
comme  un  jalon  intermédiaire  auquel 
on  peut  avec  certitude  rapporter  les 
dates  antérieures  et  les  dates  posté- 
rieures de  l'histoire  de  l'Egypte  ;  elle  est 
comme  la  clef  de  sa  chronologie,  et  le 
point  initial  ou  médiat  d'une  échelle 
sur  laquelle  se  placeront  comme  d'eux- 
mêmes  tous  les  événements  connus  et 
à  connaître  des  annales  égyptiennes. 
On  ne  saurait  raisonnablement  exiger 
plus  de  certitudes,  et  il  serait  à  désirer, 
pour  celles  de  l'histoire  ancienne  en  gé- 
néral, et  même  pour  les  annales  des 
premiers  siècles  des  temps  modernes, 
qu'une  égale  réunion  de  documents 
authentiques  vînt  jeter  de  semblables 
lumières  sur  leurs  trop  nombreuses 
obscurités. 

L'ancienne  Egypte  jouira  donc,  à 
juste  titre, 'des  avantages  qu'elle  atten- 
dait de  l'attention  religieuse  avec  la- 
quelle elle  faisait  recueillir  les  faits 
importants  de  son  histoire,  du  zèle 
éclairé  et  persévérant  de  ses  annalistes 
à  inscrire  ces  faits  dans  les  registres  dé- 
posés aux  archives  des  temples,  à  les 
graver  sur  les  édifices  publics.  Les  sa- 
vants de  la  Grèce  virent  tous  ces  docu- 
ments historiques  ;  Manéthon  les  cona- 


EGYPTE. 


?75 


ptilsa,  les  traduisit  en  langue  grecque. 
De  ces  mêmes  documents,  quelques- 
uns  subsistent  encore,  et  nous  les 
avons  aussi  étudiés  et  traduits  dans  les 
idiomes  modernes.  Une  foule  de  mo- 
numents isolés  corroborent  de  leur 
naïf  témoignage  les  témoignages  de  ces 
mêmes  monuments  publics  :  la  chrono- 
logie des  temps  historiques  de  l'Egypte 
est  donc  fondée  sur  des  certitudes,  et 
nous  venons  d'en  résumer  ici  l'exposé 
très-conséquent.  Nous  pouvons  donc . 
dès  à  présent,  essayer  de  présenter, 
dressé  dans  l'ordre  même  des  temps,  un 
tableau  sommaire ,  un  précis  historique 
des  événements  politiques  ou  militai- 
res, de  l'état  des  principales  institu- 
tions publiques ,  de  l'origine  et  de  l'épo- 
que des  plus  remarquables  productions 
des  arts  en  Egypte,  depuis  les  temps 
les  plus  anciens  jusqu'à  la  lin  de  la  do- 
mination romaine  en  Orient.  Tel  sera 
Se  sujet  du  paragraphe  suivant  de  cet 
ouvrage. 

S  XX.  PRÉCIS  HISTORIQUE. 

On  a  exposé  sommairement,  dans 
les  paragraphes  qui  précèdent  celui-ci , 
les  opinions  et  les  usages  de  la  nation 
égyptienne  en  ce  qui  concerne  ses  prin- 
cipales institutions;  cequ'elle  pensa  de 
ses  origines  ,  de  son  antiquité ,  et  de  la 
terre  qu'elle  habita  ;  de  Dieu,  et  com- 
ment elle  l'adora  ;  de  l'univers,  et  com- 
'  ment  dMe  le  connut  ;  d'elle-même,  enfin, 
et  comment  elle  s'organisa,  se  nourrit, 
s'habilla,  régla  sa  police  et  ses  lois  , 
don  na  des  préceptes  et  des  types  aux  arts 
divers  qu'elle  cultiva  ;  comment  elle  les 
appropria  au  culte  des  dieux,  à  l'orne- 
ment des  cités,  à  tous  les  établisse- 
ments d'utilité  publique ,  tels  que  les 
veut  une  civilisation  successivement 
perfectionnée  par  lesconseils  d'une  lon- 
gue expérience ,  et  par  les  méditations 
habituelles  de  ce  peuple  sage ,  réfléchi, 
moral  et  laborieux.  On  a  également  es- 
sayé de  donner  une  idée  précise  et  com- 
plète de  la  littérature  de  l'ancienne 
Egypte,  de  l'origine  et  de  la  constitu- 
tion de  sa  langue ,  de  celle  de  son  écri- 
ture, agent  général  de  la  pensée  par- 
tout où  cet  art  fut  connu.  Il  nous  reste. 


pour  compléter  cette  faible  esquisse 
d'un  si  grand  sujet ,  à  retracer  un  pré- 
cis historique  des  principaux  événe- 
ments ,  intérieurs  et  extérieurs ,  qui 
figurent  dans  les  annales  égyptiennes, 
durant  l'intervalle  borné  entre  l'inva- 
sion de  l'Egypte  par  les  Arabes ,  sous  la 
conduite  d'Omar  second,  successeur  de 
Mahomet  leur  prophète,  et  les  plus  an- 
ciennes époques  mentionnées  pour  l'E- 
gypte dans  les  ouvrages  des  hommes. 
Pour  la  première  fois  on  trouvera 
dans  ce  précis  le  résumé  des  témoigna- 
ges que  renferment  et  les  écrits  authen- 
tiques qui  nous  sont  restés  de  l'antiquité 
classique,  et  les  monuments  égyptiens 
encore  subsistants,  revêtus  de  cette 
inaltérable  autorité  que  les  siècles  ont 
consacrée ,  et  que  leur  étude  impartiale 
confirme  de  plus  en  plus.  Ces  monu- 
ments publics,  temples  ou  palais,  ont  ex- 
cité au  plus  haut  degré  l'admiration  de 
tous  les  hommes  qui  les  ont  vus;  ils 
sont  couverts  sur  toutes  leurs  parois 
de  tableaux  sculptés  et  d'inscriptions 
retraçant  en  un  grave  langage  les  traits 
divers  de  l'histoire  des  rois  qui  les  éle- 
vèrent aux  dieux  ou  les  édifièrent  pour 
y  faire  leur  demeure;  et  ces  sculptures 
contiennent  une  foule  de  noms  et  de 
dates.  D'autres  ouvrages  moins  consi- 
dérables, également  authentiques,  ori- 
ginaux, non  moins  dignes  de  l'atten- 
tive confiance  de  l'historien,  ajoutent 
à  cette  première  série  de  données,  d'au- 
tres renseignements  égaux  en  nombre 
comme  en  autorité,  et  les  uns  et  les 
autres  concourent  à  constituer  cet  en- 
semble de  notions  historiques  qui  don- 
nent aux  annales  d'un  peuple  toute 
leur  valeur,  en  y  répandant  à  la  fois  la 
lumière  et  la  certitude.  Celles  de  l'E- 
gypte en  retireront  inévitablement  cet 
avantage;  et  pour  une  grande  partie 
de  ces  annales,  ces  mêmes  monuments 
se  trouvent  en  un  accord  trop  cons- 
tant avec  les  listes  chronologiques  des 
dynasties  égyptiennes  de  Manéthon , 
pour  que  l'on  veuille,  pour  que  l'on 
puisse  séparer  ou  isoler  des  témoigna- 
ges d'un  tel  ordre  ;  car  nous  croyons 
a  la  véracité  de  ces  listes  d'hommes , 
comme  à  l'autorité  des  autres  monu- 
ments qui  n'ont  rien  non  plus  de  sur- 
18. 


âr« 


L'UNIVERS. 


humain.  Le  lecteur  sait  donc  déjà  que 
Doiis  prendrons  pour  guides  dans  ce 
précis  historique  les  listes  de  Mané- 
thon  et  les  monuments  originaux. 

Pour  un  long  intervalle  de  temps  ils 
se  corroborent  réciproquement  ;  quand 
on  s'enfonce  plus  avant  dans  les  an- 
ciennes époques ,  Manéthon  est  seul , 
car  la  barbarie  a  aussi  ses  antiquités 
dans  l'histoire  de  ses  œuvres  ;  mais 
nous  recueillerons  religieusement  tous 
les  indices  que  pourront  fournir,  pour 
les  anciens  temps,  les  monuments  de 
tout  âge,  même  les  plus  modestes. 

Diodorede  Sicile  a  tracé  en  quelques 
lignes  un  résumé  assez  exact  de  l'his- 
toire générale  de  l'Egypte,  et  il  est 
remarquable  que  ce  résumé  peut ,  à 
quelques  différences  numériques  près, 
convenir  à  notre  propre  travail,  a  nos 
propres  idées,  comme  si  Diodore  avait 
acquis  par  son  voyage  en  Egypte  la 
.science  ou  la  conviction  de  la  concor- 
dance des  monuments  avec  Manéthon. 
Et  comme  pour  prévenir  toute  mé- 
prise à  ce  sujet,  Diodore  a  exactement 
séparé  la  cosmogonie  des  Égyptiens , 
«ians  laquelle  figurent  leurs  dieux  et 
le;irs  héros ,  de'  leurs  annales  qui  ne 
s'occupent  que  des  hommes,  en  un 
uiot,  leur  mythologie  de  leur  histoire. 

Il  s'exprime  ainsi  (liv.  I,  2'  partie, 
chap.  44)  :  «  Suivant  leur  mythologie, 
quelques  Égyptiens  prétendent  qu'en 
premier  lieu_  les  dieux  et  les  héros  re- 
louèrent en  Egypte  pendant  un  espace 
•le  temps  qu'ils  n'estiment  pas  beau- 
coup au-dessous  de  dix-huit  mille  ans, 
et  que  le  dernier  des  dieux  qui  fut  roi 
est  Horus,  fils  d'fsis. 

«  Depuis,  le  pays  a  été  gouverné  par 
des  hommes  qui  régnèrent  un  peu  moins 
de  cinq  mille  ans,  jusqu'à  la  180'  olym- 
piade (  60  ans  avant  l'ère  chrétienne  ). 
Parmi  cette  longue  série  de  souverains, 
dont  le  plus  grand  nombre  était  indi- 
gène, l'on  en  trouve  à  peine  quelques- 
uns  d'origine  éthiopienne,  perse  ou 
macédonienne,  et  l'on  compte  seule- 
ment quatre  rois  éthiopiens  qui  n'ont 
pas  même  régné  de  suite,  mais  de  loin 
a  loin,  un  peu  moins  de  36  ans.  De- 
puis Cambyse,  qui  soumit  par  les  ar- 
wies  la  nation  égyptienne,  Ief5  Perses 


régnèrent  sur  elle  135  ans,  auxquels  il 
faut  ajouter  le  temps  des  diverses  ré- 
voltes des  Égyptiens,  qui  ne  purent 
tolérer  ni  I.t  lureté  des  gouverneurs 
établis  par  les  rois  de  Perse,  ni  l'im- 
piété que  les  conquérants  manifestaient 
envers  les  dieux  du  pays  ;  enfin ,  les  Ma- 
cédoniens tinrent  le  sceptre  en  Egypte 
pendant  270  ans.  Dans  tout  le  reste  du 
temps,  le  pays  n'eut  pour  souverams 
que  des  rois  indigènes  :  l'on  en  compte 
470  et  5  reines.  Les  prêtres  conser- 
vaient dans  des  livres  sacrés ,  qu'ils 
transmettaient  à  leurs  successeurs,  les 
annales  historiques  de  tous  ces  rois ,  en 
remontant  jusqu'aux  époques  les  plus 
reculées.  On  y  trouvait  consigné  quelle 
avait  été  la  puissance  de  chacun  de  ces 
souverains,  quel  était  son  caractère, 
ce  qu'il  avait  fait  pendant  la  durée  de 
son  règne;  mais  pour  nous,  ajoute  Dio- 
dore de  Sicile,  il  serait  superflu  et  trop 
long  de  donner  des  uns  et  des  autres 
une  histoire  séparée  qui  embrasserait 
nécessairement  une  foule  d'objets  inu- 
tiles :  nous  essayerons  donc  seulement 
d'exposer  en  abrégé  les  faits  principaux 
et  dignes  d'être  conservés  dans  la  mé- 
moire des  hommes.  » 

Cette  dernière  réflexion  de  Diodore 
ne  peut  manquer  d'exciter  quelques  re- 
grets; malheureusement  on  n'en  est 
plus,  de  notre  temps,  en  ce  qui  con- 
cerne les  annales  de  l'antique  Egypte, 
à  la  nécessité  d'abréger,  car  non- 
seulement  l'ensemble  des  documents 
connus  jusqu'à  ce  jour  ne  contient  rien 
de  superflu  ni  de  trop  long  ;  il  y  reste 
au  contraire  d'immenses  lacunes,  ef 
les  écrivains  modernes  en  sont  réduits 
aux  abrégés  d'Hérodote,  de  Manéthon, 
de  Diodore,  aux  abrégés  même  des 
monuments,  puisqu'ils  sont  tous  ou 
mutilés  ou  détruits. 

Parmi  les  documents  historiques,  le 
tableau  des  dynasties  égyptiennes  est  ce- 
lui qui  nous  reste  le  plus  entier,  du 
moins  par  rapport  au  système  général 
qui  présida  à  sa  rédaction.  Cette  liste, 
par  les  noms  des  rois  qui  s'y  succèdent 
dans  l'ordre  du  temps,  et  par  l'indica- 
tion du  nombre  des  années  du  règne  de  i 
chaque  prince  ou  de  chaque  dynastie , 
forme  unevéritable  échelle  chroiiologi«  ; 


EGYPTE. 


çwc  sur  lamiefle  les  noms  et  les  faits  ont 
(l'avance  leur  place  marquée  :  suivons 
ce  fil  conducteur  dans  l'ensemble  des 
temps  et  des  événements  que  nous  en- 
treprenons de  raconter. 

«  Après  le  règne  des  demi-dieux,  dit 
Manéthon,  et  celui  des  Mânes,  vint  la 
première  dynastie,  composée  de  huit 
rois  qui  régnèrent  ensemble  pendant 
252  ans.  Menés  fut  le  premier  de  ces 
rois  :  il  était  originaire  de  This;  il 
porta  les  armes  égyptiennes  dans  les 
pays  étrangers  et  se  rendit  illustre;  il 
lut  enlevé  par  un  hippopotame,  après 
un  règne  de  62  ans.  » 

Menés,  clief  de  la  caste  militaire, 
opéra  heureusement  la  révolution  qui 
substitua  le  gouvernement  civil  à  la 
théocratie;  il  fut  revêtu  le  premier  du 
titre  de  roi;  et  de  ce  nouvel  ordre  de 
clioses,  sortit  le  gouvernement  royal 
héréditaire.  Quoique  occupé  de  con- 
quêtes au  dehors  par  la  guerre ,  Menés 
(  ou  plutôt  MÉNEÏ  d'après  les  monu- 
ments )  ne  négligea  pas  les  établisse- 
ments de  la  paix.  Il  jeta  les  fondements 
de  Memphis ,  prévoyant  avec  raison 
que  la  grande  Thèbes  ,  ville  toute  sa- 
cerdotale, pourrait  demeurer  sous  des 
influences  plus  puissantes  que  celles 
du  gouvernement  nouveau.  Il  fortifia 
et  garantit  la  nouvelle  ville  par  des 
chaussées,  redressa  le  coude  du  Nil 
pour  le  porter  plus  au  midi,  fit  creu- 
ser un  lac  pour  la  défendre  au  nord , 
et  éleva  le  temple  de  Plitha,  édifice 
célèbre  à  toutes  les  époques  de  la  mo- 
narchie égyptienne.  Sous  son  règn^,  le 
luxe,  jusque-là  réservé  pour  les  demeu- 
res et  le  culte  des  dieux,  s'introduisit 
dans  les  habitations  et  les  usages  des 
hommes;  moyen  d'un  effet  puissant 
pour  adoucir  les  mœurs  de  la  nation , 
exciter  son  génie,  la  fortifier  et  l'enri- 
chir; circonstance  toutefois  qui  nuisit 
à  la  mémoire  de  Menés  dans  l'estime 
de  la  postérité. 

Les  monuments  ont  cependant  con- 
servé le  nom  du  fondateur  de  la  mo- 
narchie égyptienne,  et  c'est  à  ce  titre 
qu'il  se  trouve  inscrit  le  premier  dans 
les  listes  royales  qu'on  voit  gravées 
dans  divers  temples  de  l'Egypte  encore 
subsistants.  Menés  est  le  premier  nom 


de  la  table  royale  du  Memnonium  de 
Thèbes ,  table  sculptée  dans  ce  temple 
durant  le  règne  de  Sésostris  ;  imitant 
en  cela  tant  d'autres  rois  égyptiens 
qui ,  pour  honorer  leurs  ancêtres  par 
un  culte  ou  des  offrandes,  rappelaient 
d'abord  dans  ces  tableaux  historiques 
leurs  plus  proches  aïeux,  et  inscrivaient 
toujours  Menés  en  tête  de  ces  listes, 
plus  ou  moins  nombreuses,  de  leurs 
pères  et  prédécesseurs.  La  table  royale 
sculptée  dans  la  chambre  des  rois  du 
palais  de  Karnac  à  Thèbes,  ne  r^nfernne 
pas  moins  de  60  figures  de  rois  égyp- 
tiens, accompagnées  de  leurs  noms;  ils 
reçoivent  les  offrandes  et  les  adorations 
de'Thouthmosis  III(Mœris),  leur  suc- 
cesseur vers  l'an  1700  avant  l'ère  chré- 
tienne. Enfin,  le  célèbre  canon  chrono- 
logique des  dynasties  égyptiennes,  écrit 
sur  papyrus  en  caractères  hiératiques, 
composé  vers  le  XV'  siècle  avant  notre 
ère,  et  appartenant  au  musée  de  Tu- 
rin ,  s'ouvre  par  le  nom  même  du  roi 
Menés ,  en  ces  termes  :  Stn  Mnei  nphr 
nnecootitniou....  Le  roi  Mènes  exerça 
les  attributions  royales. .. .  années.  (  /Wà- 
nuscrits  de  Champollion  le  jeune.  ) 

A  Menés  succéda  son  fils  Athothis 
(  Athôth  ) ,  qui  fit  bAtir  le  palais  des 
rois  à  Memphis,  cultiva  les  sciences 
physiques,  écrivit  un  ouvrage  d'anato- 
mie,  et  mourut  après  27  ans  de  règne. 

L'histoire  ne  mentionne  pas  de  ce 
prince  d'autre  action  mémorable.  Six 
autres  lui  succédèrent  de  père  en  fils  : 
Cencènes,  qui  régna  31  ans;  Ouané- 
phis,  dont  le  règne  dura  42  ans,  et  fut 
marqué  par  une  famine  qui  désola  l'E- 
gypte; Ousaphès  et  Niébais,  qui  oc- 
cupèrent le  trône  sans  lustre  et  sans 
gloire,  s'il  faut  en  juger  par  le  silence 
des  historiens,  le  premier  pendant  20 
ans,  le  second  pendant  26;  Mempses 
(ou  Simempsis),  qui  régna  18  ans, 
période  féconde  en  grands  crimes,  et 
pendant  laquelle  une  peste  cruelle  ra- 
vagea l'Égvpte;  enfin,  Oubienthis  ou 
Vibithis  qui  régna  26  ans,  et  fut  le  der- 
nier des  rois  de  la  première  dynastie. 

La  seconde  fut  composée  de  neuf 
princes,  d'origine  thinite-thébaine, 
comme  ceux  de  la  première,  et  elle  ré- 
gna en  Egypte  pendant  297  ans.  \j^ 


27S 


L'U.NIVERS. 


premier  de  ses  rois  porta  le  nom  de 
Bôchos,  et  régna  38  ans.  Durant  ce 
règne,  un  gouffre  s'ouvrit  auprès  de 
Bubaste,et  occasionna  la  mort  de  plu- 
sieurs personnes.  A  Bôchos  succéda 
Choûs ,  qui  régna  39  ans  et  régla  le 
culte  des  trois  animaux  sacrés.  Apis  à 
Memphis,  Menévis  à  Héliopolis,  et  le 
bouc  à  Mendès. 

Biophis,  qui  régna  47  ans,  fut  le 
troisième  roi  de  la  seconde  dynastie. 
C'est  à  lui  que  l'histoire  fait  honneur 
d'une  loi  nouvelle  en  Egypte ,  celle  qui 
appela  les  femmes  à  la  succession  de 
l'autorité  royale;  institution  fonda- 
mentale, propre  à  tout  État  où  la  loi 
est  toute-puissante,  le  pouvoir  pondéré 
par  l'influence  des  castes  ou  les  privilè- 
ges des  corps  politiques,  et  que  l'Egypte 
conserva  jusqu'aux  derniers  moments 
de  son  existence  sociale. 

L'histoire  nomme  à  peine  les  trois 
successeurs  de  Biophis,  Tias,  Sethi- 
nès ,  Chœrès  ;  elle  se  borne  à  dire  qu'ils 
ne  firent  rien  de  remarquable;  juge- 
ment dont  le  laconisme  augmente  en- 
core la  sévérité. 

Après  eux,  Népherchérès  régna  25 
ans  ;  et  si  la  tradition  recueillie  dans 
les  annales  publiques  ne  cache  pas  quel- 

3ue  allusion,  il  faudra  croire  que  pen- 
ant  onze  jours  les  eaux  du  Nil  furent 
mêlées  de  miel. 

Le  règne  suivant,  celui  de  Séso- 
chris ,  qui  dura  48  ans ,  fut  marqué 
par  un  autre  prodige  :  le  roi  était  d'une 
corpulence  extraordinaire  ;  il  avait  cinq 
coudées  de  haut  (2  mètres  et  demi)  et 
trois  coudées  de  large.  Son  succes- 
seur se  nomma  Chénérès  ;  ce  nom  est 
tout  ce  qui  nous  reste  de  son  histoire. 
Il  fut  le  dernier  roi  de  la  IP  dynastie. 
La  troisième  dynastie  fut  originaire 
de  Memphis  ;  composée  de  huit  rois  , 
elle  occupa  le  trône  pendant  197  ans. 
Néchérophès  en  ouvre  la  liste,  et  on 
attribue  28  ans  à  son  règne.  Il  fut 
troublé  par  la  guerre  :  les  Libyens  at- 
taquèrent l'Egypte  ;  mais,  effrayés  par 
une  grandeur  en  apparence  extraordi- 
naire de  la  lune,  ils  se  soumirent 
d'eux-mêmes  et  rentrèrent  dans  l'or- 
dre. Néchérophès  eut  pour  successeur 
Sésorthos,  qui  régna  29  ans;  il  fut 


très-habile  en  médecine,  et  c'est  pour 
cela  que  les  Égyptiens  le  considérè- 
rent comme  leur  Esculape.  On  lui  at- 
tribue aussi  l'art  de  tailler  les  pierres 
pour  la  construction  des  édifices  ;  tra- 
dition iqcomplète  sans  doute,  puisque 
Thèbes  et  Memphis  existaient  avant  le 
règne  de  Sésorthos  ;  et  c'est  peut-être 
plus  légitimement  qu'on  pourrait  lui 
faire  honneur  de  l'application  de  la  scie 
à  la  coupe  des  pierres  employées  dans 
les  édifices,  la  figure  de  ce  précieux 
instrument  existant  sans  nul  doute  sur 
les  plus  anciens  monuments  de  l'E- 
gypte. Ce  fut  enfin  ce  même  roi ,  di- 
sent les  chroniques ,  qui  s'appliqua  à 
donner  aux  signes  de  l'écriture  des 
formes  exactes  et  élégantes;  contri- 
buant ainsi  par  ses  propres  études  à 
perfectionner  les  institutions  publi- 
ques ,  à  faciliter  dans  sa  patrie  le  pro- 
grès de  la  civilisation. 

Les  six  successeurs  de  Sésorthos 
sont  nommés  dans  les  annales  égyp- 
tiennes; mais  ils  régnèrent  sans  éclat  • 
Tyris  7  ans,  Mésochris  17  ans,  Sôu- 
phis  16  ans,  Tosertasis  19  ans,  Achès 
et  Séphuris  72  ans  à  tous  deux,  et 
Kerphérès  26  ans. 

Ce  fut  cependant  par  des  rois  de 
cette  dynastie  que  furent  bâties  les 
pyramides  de  Sakkarah  et  de  Dah- 
schour;  elles  sont  pour  nous  les  plus 
anciens  monuments  sortis  de  la  main 
des  hommes,  dans  le  monde  connu. 

La  quatrième  dynastie  fut  remar- 
quable par  le  nombre  des  princes  qui 
la  composèrent  et  la  longue  durée  de 
leurs  règnes.  Originaire  de  Memphis, 
elle  fournit  dix-sept  rois  qui  occupè- 
rent le  trône  pendant  448  ans. 

Le  premier  de  cette  liste  fut  nommé 
Souphi.Il  est  mentionné  dans  les  annales 
égyptiennes  comme  un  prince  impie  et 
orgueilleux;  revenu  toutefois  au  senti- 
ment de  ses  devoirs,  il  écrivit  sur  les 
choses  sacrées  un  livre  que  les  Égyp- 
tiens eurent  en  grande  estime.  Après 
un  règne  de  63  ans,  il  eut  pour  pre- 
mier successeur  Sensaouphi,  qui  ré- 
gna aussi  66  ans ,  et  après  celui-ci , 
Manchérès,  dont  le  règne  fut  encore  de 
63  ans.  On  nomme  aussi  Sôris,  Ra- 
toeses ,    Bichères  ,.    Seberchères   et 


EGYPTE. 


2T9 


Tamphtis,  parmi  les  successeurs  de 
ces  trois  princes;  mais  il  y  a  de  l'in- 
certitude sur  la  vérité  de  ces  noms , 
sur  leur  ordre  de  succession;  et  ces 
incertitudes  naissent  du  silence  des 
abréviateurs  de  Manéthon,  dont  un 
seul  a  mentionné  ces  cinq  derniers 
noms  dans  la  liste  abrégée  de  cette 
quatrième  dynastie. 

Les  pyramides  de  Ghizé  furent  édi- 
fiées  paV  les  trois  premiers  rois  de 
cette  dynastie,  et  leur  servirent  de 
tombeau.  Autour  de  ces  immenses 
monuments  s' élèvent  d'autres  pyrami- 
des de  moindres  proportions ,  et  des 
tombeaux  construits  en  grandes  pier- 
res, qui  ont  servi  de  sépulture  aux  prin- 
ces de  la  famille  de  ces  anciens  rois. 

Il  y  a  peu  de  distance  entre  les  py- 
ramides de  Sakkarah  au  nord  et  celles 
de  Ghizé  au  sud  ,  et  elle  est  occupée 
par  le  désert. 

A  Sakkarah  est  l'antique  cimetière 
de  iMemphis ,  appelé  la  Plaine  des  mo- 
mies, parsemée  de  pyramides  et  de 
tombeaux.  Son  aspect  est  aujourdliui 
triste  et  affligeant.  La  rapacité  des 
foiiilleurs  y  a  répandu  la  dévastation; 
les  tombeaux  ornés  de  sculptures  sont 
ravagés  ;  le  sol  est  couvert  de  monti- 
cules de  sable  produits  par  les  boule- 
versements, et  il  est  tout  parsemé 
d'ossements  humains  à  découvert, 
blanchis  par  le  temps ,  restes  des  plus 
vieilles  générations. 

A  Ghizé,  sont  les  pyramides  les 
plus  célèbres  par  leurs  masses  ;  ces 
merveilles  ont  besoin  d'être  étudiées 
de  près  pour  être  bien  appréciées;  el- 
les semblent  diminuer  de  hauteur  à 
mesure  qu'on  en  approche,  et  ce  n'est 
qu'en  touchant  les  blocs  de  pierre 
dont  elles  sont  formées,  qu'on  acquiert 
une  idée  juste  de  leur  masse  et  de 
leur  immensité. 

Ici  le  lecteur  doit  attendre  la  des- 
cription des  pyramides  ;  nous  ne  par- 
lerons toutefois  que  de  la  plus  grande, 
de  celle  de  Ghizé,  celle  de  toutes  qui 
a  été  la  plus  étudiée  et  qui  est  la  plus 
connue. 

Notre  planche  10  donne  l'aspect  gé- 
néral des  pyramides  des  environs  de 
Memphis,  entre  la  rive  gauche  du  Nil 


et  la  chaîne  libyque,  et  du  sphinx,  qui 
s'élève  au-dessus  du  sol  de  la  même 
plaine.  Dans  la  planche  39,  ces  pyra* 
mides  surgissent  à  l'horizoD  au  nai* 
lieu  des  palmiers,  des  Turcs  et  des 
ruines  de  l'antique  capitale;  la  plan- 
che 60  offre  la  véritable  physionomie 
de  la  grande  pyramide  et  du  splùox 
qui  l'avoisine.  Enfin  l'entrée  et  Tinté- 
rieur  de  cette  même  pyramide  sont 
géométriquement  figures  sur  notre 
planche  75.  Quelques  mots  encore, 
consacrés  à  sa  description ,  feront 
connaître  complètement  ce  merveil- 
leux monument. 

La  première  assise  de  pierre  repose 
sur  le  rocher  même  qui  forme  la  plai- 
ne ,  et  cette  assise  y  est  placée  dans 
une  ligne  parfaitement  dressée  et  creu- 
sée verticalement  de  sept  àhuitpouce.s. . 
Au-dessous  de  cette  première  assise 
encastrée  ,  le  rocher  est  taillé  en  socle 
régulier ,  avant  cinq  pieds  huit  pouces 
et  demi  de  hauteur.  Le  rocher  qui 
fournit  le  socle,  est  naturellement 
élevé  de  près  de  cent  pieds  au-dessus 
des  plus  grandes  eaux  du  Nil ,  et  il 
forme  un  solide  dont  on  n'a  pas  trouvé 
la  base  à  deux  cents  pieds  de  profon- 
deur. A  sa  surface,  c'est  un  désert 
privé  de  toute  espèce  de  végétation  : 
l'homme  ne  s'y  manifeste  que  par  ses 
ossements  impitoyablement  exhumés 
de  leurs  tombeaux. 

Au-dessus  de  la  première  assise  en- 
castrée, on  en  compte  deux  cent  deux 
autres  placées  successivement  en  re- 
traite ,  la  supérieure  sur  l'inférieure, 
d'environ  neuf  pouces  et  demi  par  pied 
d'élévation  ,  mesure  moyenne,  et  for- 
mant autant  de  gradins.  Ces  deux  cent 
trois  gradins,  au-dessus  du  socle  gui 
les  porte,  donnent  à  la  pyramide 
pour  hauteur  verticale  quatre  cent 
vingt-huit  pieds  trois  pouces  et  quel- 
ques Ugnes  (139  mètres  117  millim.); 
mais,  dans  l'état  actuel  du  monument , 
en  voit  que  deux  assises  au  moins  ont 
été  abattues  à  son  sommet  :  en  tenant 
compte  de  cette  destruction  et  du  so- 
cle pris  dans  le  rocher,  la  hauteur  to- 
tale et  primitive  de  la  grande  pyra- 
mide devait  être  de  quatre  cent  cin- 
quante pieds  moins  quelques  pouces;, 


J80 


L'UiMVFRS. 


eest  plus  de  deux  fois  la  hauteur  des 
tours  de  l'église  Notre-Dame  de  Paris. 

La  base  du  niqnument  a  été  mesu- 
rée à  là  ligne  d'encastrement  de  la 
première  assise ,  et  elle  a  été  reconnue 
longue  de  sept  cent  seize  pieds  et  demi 
(J8a  mètres  747  millimètres)  ;  il  en 
résulte  un  volume  d'un  million  quatre 
cent  quarante-quatre  mille  six  cent 
soixante-quatre  toises  cubes,  en  ne 
tenant  pas  compte  des  vides  peu  con- 
sidérables qui  existent  dans  l'intérieur. 

Les  matériaux  d'une  si  colossale 
construction  furent  tirés  des  carrières 
de  Thorrah,  sur  la  rive  droite  du  Nil , 
précisément  en  face  de  Memphis.  Ces 
carrières  de  calcaire  blanc  furent  ex- 
ploitées du  temps  des  Pharaons,  des 
Perses ,  des  Ptolémées ,  des  Romains 
et  des  Arabes;  de  nombreuses  ins- 
criptions tracées  durant  ces  époques 
diverses  en  rendent  encore  témoi- 
gnage :  les  derniers  voyageurs  français 
en  Egypte  y  ont  découvert  les  noms 
d'Auguste ,"  de  Ptolémée,  d'Achoris; 
et  deux  stèles  sculptées  dans  les  deux 
carrières  les  plus  vastes  de  toutes  , 
leur  ont  appris  que  ces  deux  carrières 
furent  ouvertes  en  l'année  22  du  rè- 
gne d'Amosis ,  le  Pharaon  prédéces- 
seur de  la  dix -huitième  dynastie,  et 
que  les  matériaux  qui  en  furent  ex- 
traits furent  employés  à  la  réparation 
des  temples  d'Apis ,  Phtha  et  Ammon 
a  Memphis.  En  examinant  les  pier- 
res du  parement  des  galeries  et  de  la 
chambre  inférieure  de  la  pyramide, 
on  est  aussitôt  convaincu  que  ces  pier- 
res ont  été  en  effet  tirées  des  carrières 
de  Thorrah  et  de  Messarah ,  dans 
la  petite  chaîne  arabique  nommée  au- 
jourd'hui le  Mokattam. 

L'emploi  de  ces  matériaux  est  re- 
marquaole  en  ce  qu'on  reconnaît  sans 
peine  qu'il  est  difficile  d'appareilUr 
avec  plus  d'exactitude ,  d'établir  des 
lignes  plus  droites ,  et  des  joints  plus- 
parfaits  que  ceux  que  présente  la 
construction  intérieure  de  la  grande 
pyramide.  Chaque  pierre  des  quatre 
arêtes  est  incrustée  dans  la  suivante  ; 
ia  pierre  inférieure,  rreusée  de  deux 
};ouces,  reçoit  une  saillie  égale  de  la 
pierre  supérieure,  ^t  chaque  arête  est 


ainsi  liée  de  toute  sa  hauteur  :  aussi 
n'a-t-on  remarqué  sur  aucun  point  ni 
le  plus  léger  écart  ni  la  moindre  dé- 
gradation. 

Selon  des  traditions  d'époques  di- 
verses, la  grande  pyramide  aurait  été 
revêtue  extérieurement  de  manière 
que  les  gradins  étaient  couverts  par 
des  pierres  en  forme  de  prisme  trian- 
gulaire, qui  remplissaient  les  vides  de 
chaque  degré,  et  la  surface  de  chaque 
côté  de  la  pyramide  était  ainsi  un  plan 
incliné.  Tel  a  été  le  dire  d'Hérodote  et 
de  plusieurs  autres  écrivains  qui  ont 
adopté  son  avis.  Il  paraît  même  que 
des  fragmentsde  granit  de  forme  pris- 
matique, trouvés  auprès  d'une  autre 
pyramide ,  servaient  à  appuyer  cette 
opinion.  Mais  les  difficultés  et  le  dé- 
faut de  solidité  d'une  telle  construc- 
tion, en  ont  fait  rejeter  l'idée  par 
d'autres  écrivains  qui  ont  pensé  que 
le  revêtement  extérieur  delà  grande 
pyramide  consistait  seulement  dans 
l'emploi  d'une  pierre  plus  dure ,  plus 
égale,  plus  susceptible  de  recevoir  un 
beau  poli ,  que  la  pierre  de  la  chaîne 
Libyque,  dont  on  s'est  servi  pour  l'in- 
térieur du  monument.  Enfin ,  comme 
il  a  fallu  niveler  la  plaine  pour  asseoiï 
la  pyramide,  on  pense  aussi  que  le 
noyau  du  rocher  ,  plus  élevé  en  appro- 
chant du  centre  du  monument,  a  seu- 
lement été  coupé  pour  s'ajuster  aux 
pierres  du  parement.  Du  reste ,  riei 
n'est  plus  variable  que  les  renseigne- 
ments sur  les  pyramides,  qui  sont  cor 
signés  dans  les  écrits  des  anciens,  soit 
sur  leur  origine ,  leur  époque  ou  leur 
destination  ,  soit  sur  la  dépense  qu'el- 
les occasionnèrent  et  les  motifs  qui 
portèrent  les  rois  à  les  élever.  Les 
auteurs  de  ces  écrits  en  ont  rapporté 
tout  ce  qu'ils  pouvaient  dire  d'ur 
monument  célèbre  qui  les  frappail 
d'admiration  quand  ils  le  visitaient, 
mais  dont  ils  ignoraient  complète- 
ment l'histoire ,  et  dont  ils  ne  pou- 
vaient apprendre  de  leur  temps  que 
les  plus  fabuleuses  traditions.  Les 
écrivains  orientaux  ,  venus  après  les 
Grecs  et  les  Latins,  n'ont  fait  qu'en- 
chérir sur  leurs  douteuses  assertions. 
Nous  n'entreprenons  pas  de  les  conci* 


f'GYPTE. 


28t 


Jirr  ;  nous  ne  consignons  ici  que  des 
laits  recueillis  et  authentiqués  par  le 
concours  des  plus  exactes  observations 
et  des  opinions  les  plus  dignes  de  con- 
fiance. 

La  grande  pyramide  est  exactement 
orientée,  chacun  de  ses  quatre  angles 
fait  face  à  l'un  des  quatre  points  car- 
dinaux; ce  n'est  encore  aujourd'hui 
qu'avec  de  grandes  difficultés  qu'on 
réussirait  à  tracer  une  méridienne 
d'une  aussi  grande  étendue  sans  dé- 
vier; et  de  cette  orientation  de  la 
grande  pyramide  on  a  tiré  ce  fait  d'une 
haute  importance  pour  l'histoire  phy- 
sique du  globe  :  c'est  que  depuis  plu- 
sieurs milliers  d'années  la  position  de 
l'axe  terrestre  n'a  pas  varié  d'une  ma- 
nière sensible  :  et  la  grande  pyramide 
est  le  seul  monument  sur  la  terre  qui, 
par  son  antiquité,  puisse  fournir  l'oc- 
casion d'une  semblable  observation. 

La  face  nord-est  de  la  grande  pyra- 
mide est  celle  oii  se  trouve  son  entrée 
actuelle,  au  niveau  de  la  quinzième 
assise  et  à  quarante-cinq  pieds  environ 
d'élévation  au-dessus  de  la  base.  Le 
iiasard  l'a  fait  découvrir  ;  à  l'époque 
où  l'on  a  cherché  à  pénétrer  dans  la 
pyramide,  l'enlèvement  du  parement 
aura  mis  à  découvert  une  construc- 
tion différente  de  tout  le  reste;  c'était 
celle  qui  formait  l'entrée  de  l'étroite 
•l^alerie  du  canal  incliné,  exactement 
iiguré  sur  notre  planche  75;  ce  pre- 
mier canal  a  douze  toises  trois  pieds 
de  longueur  :  il  aboutit  à  un  autre  de 
mêmes  proportions  (trois  pieds  cinq 
pouces  de  haut  et  de  large),  mais  as- 
cendant et  de  cent  deux  pieds  de  lon- 
gueur. Un  gros  bloc  de  granit  le  ferme 
exactement  vers  le  coude  de  jonction 
des  deux  canaux,  et  il  a  fallu  tourner 
cet   obstacle   en   brisant   les   pierres 

f)lus  tendres  qui  forment  le  massif  sur 
a  droite  du  canal,  et  parallèlement  à 
sa  direction.  On  entre  ainsi  dans  le  se- 
cond canal  ;  à  son  extrémité  on  se  trouve 
sur  un  palier ,  et  on  a  à  sa  droite  l'en- 
trée d'un  puits  profond  taillé  dans  le 
roc.  Là  aussi  commence  un  canal  ho- 
rizontal ,  de  dix-neuf  toises  et  demie 
d'étendue.  Il  conduit  a  une  chambre 
•îu'on  a  nommée  Chambre  de  la  Reine, 


qui  a  di.x-sept  pieds  di*  pouces  de  long 
sur  seize  pieds  un  pouce  de  large.  Elle 
est  vide. 

En  retournant  à  l'entrée  du  canal 
horizontal ,  on  monte  dans  une  nou- 
velle galerie,  longue  de  cent  vingt- 
cinq  pieds,  et  qui  en  a  vingt-cinq  de 
hauteur  et  six  et  demi  de  largeur.  De 
chaque  côté  sont  des  banquettes  de 
vingt  et  un  pouces  sur  dix-neuf  de  lar- 
ge. Vingt-huit  trous,  de  douze  pouces 
sur  six  et  demi  de  profondeur,  ont  été 
pratiqués  sur  chaque  banquette.  Huit 
assises  de  pierre  en  encorbellement  for- 
ment les  murs  de  cette  galerie  et  don- 
nent l'aspect  d'une  voûte  à  son  pla- 
fond. A  son  extrémité  on  arrive  sur 
un  palier,  de  là  dans  un  vestibule  qui 
conduit  à  une  ouverture  de  trois  pieds 
trois  pouces  de  large,  sur  trois  pieds 
cinq  pouces  de  haut,  et  sept  piecis  dix 
pouces  de  longueur;  c'est  l'entrée  de 
la  chambre  supérieure  nommée  la 
Chambre  du  Roi,  entrée  primitive- 
ment fermée  et  cachée  par  des  blocs 
de  pierre. 

Cette  chambre  est  entièrement  cons- 
truite en  larges  blocs  de  granit,  par- 
faitement dressés  et  polis;  voici  ses 
dimensions  : 

Hauteur      18  pieds  0  pouce  5  lignes. 

Largeur  N.  32  2  8 

S. 32  2  10 

Largeur  0.16  1  5 

E.  16  0  1 

A  l'extrémité  ouest  de  la  chambre  , 
on  voit  le  sarcophage,  aussi  en  granit , 
de  sept  pieds  un  pouce  de  long  sur 
trois  pieds  un  pouce  de  large  et  trois 
pieds  six  pouces  de  haut  :  il  est  placé 
dans  la  ligne  du  nord  au  sud;  son  cou- 
vercle n'a  pas  été  vu.  Un  vide  existe 
au-dessus  de  cette  chambre  sépulcrale: 
il  n'est  élevé  que  de  trois  pieds;  les 
pierres  qui  forment  cette  enceinte, 
également  en  granit ,  sont  dressées 
sans  être  polies,  et  celles  du  plancher, 
qui  est  le  revers  du  plafond  de  la 
chambre  royale,  sont  brutes  et  d'une 
hauteur  inégale;  il  résulte  de  ce  vide 
un  double  plafond  pour  la  chambre 
royale,  propre  à  la  préserver  des  effets 
de'la  surcharge  supérieure. 

Le  puits,  déjà    indiqué  à  l'entr^a 


282 


L'UNIVERS. 


de  la  galerie  horizontale ,  est  en  grande 
partie  creusé  dans  le  rocher ,  dans  des 
dimensions  tellement  étroites  (vingt- 
deux  pouces  sur  vingt-quatre),  qu'un 
homme  peut  s'y  accroupir  mais  non 
pas  s'y  courber;  c'est  cependant  un 
travail  de  main  d'homme ,  et  à  une 
grande  profondeur  qu'on  a  reconnue 
Jusqu'à  deux  cents  pieds.  Des  entailles 
irregulières  pratiquées  dans  les  parois, 
rendent  la  descente  moins  pénible  et 
moins  périlleuse.  On  n'est  point  par- 
venu au  fond,  mais,  dans  la  partie  re- 
connue ,  on  est  descendu  jusqu'à  cin- 
quante pieds  au-dessous  du  niveau 
du  Nil. 

C'est  dans  la  partie  de  la  chaîne  Li- 
hyque  qui  s'avance  à  l'est  vers  la  plaine, 
qu'existe  la  ligure  du  sphinx  (  Foir 
noire  planche  60)  ;  c'est  dans  une  des 
faces  de  la  coupure  de  la  chaîne  qu'il  a 
été  taillé;  il  adhère  au  sol  ;  et  son  élé- 
vation de  quarante  pieds  au-dessus  de 
«e  sol,  est  le  témoin  et  comme  la  mesure 
de  la  quantité  de  pierres  enlevée  à  la 
superficie  pour  dresser  cette  partie  de 
la  plaine.  La  longueur  totale  du  sphinx 
monolithe  est  de  trente-neuf  mètres 
(cent  dix-sept  pieds);  contour  de  la 
tête  ài  front,  vingt-sept  mètres  (qua- 
tre-vingt-un pieds);  hauteur  depuis  le 
ventre  jusqu'au  sommet  de  la  tête, 
dix-sept  mètres  (cinquante  et  un  pieds). 
Une  excavation  de  quelques  pieds  a  été 
pratiquée  sur  la  tête  :  elle  servait  à  y 
fixer  les  ornements  et  la  coiffure  royale 
ou  religieuse  qui  déterminaient  l'ex- 
pression symbolique  de  ce  sphinx. 

A  cette  description,  dont  l'exactitude 
fera  peut-être  excuser  la  monotonie, 
nous  n'avons  à  ajouter  que  quelques 
observations  critiques  ou  historiques , 
dans  l'intention  de  fixer  l'opinion  du  lec- 
teur sur  l'objet  et  l'époque  de  ces  mo- 
numents immuables ,  destinés  dès  leur 
origine  à  frapper  d'une  admiration 
non  interrompue  toutes  les  générations 
d'hommes  qui  devaient  se  succéder  sur 
la  terre ,  et  à  s'offrir  à  elles  envelop- 
pés d'énigmes,  de  grandeur  et  ae 
souvenirs.  Que  le  génie  de  l'homme 
veille  religieusement  à  la  conservation 
de  ces  ouvrages  merveilleux  :  ce  sont 
des  témoignages  de  son  existence,  de 


ses  actions  et  de  son  antiquité ,  anté- 
rieurs à  toutes  les  traditions  de  l'his- 
toire ,  et  aussi  les  titres  les  plus  cer- 
tains et  les  plus  anciens  que  puisse 
invoquer  le  généalogiste  des  œuvres  de 
l'inteUigence  humaine. 

Depuis  le  vojage  scientiflque  et  mili- 
taire de  l'armée  française  en  Egypte, 
et  la  publication  des  observations  re- 
cueillies sur  ce  pays,  il  s'est  ouvert  à 
la  civilisation  européenne ,  et  de  nou- 
velles recherches  y  ont  été  faites ,  qui 
compléteront  celles  que  le  commence- 
ment de  ce  siècle  avait  produites.  Le 
sphinx  des  pyramides  a  été  étudié;  le 
sable  qui  l'encombrait  momentanément 
détourné,  et  il  a  été  reconnu  que  ses  co- 
lossales dimensions  avaient  permis  de  J 
pratiquer  entre  le  hautde  sesjambes  an 
térieures  et  son  cou,  une  entrée  qu'in- 
diquent d'abord  les  montants  d'une 
porte  ;  elle  conduisait  à  des  galeries 
souterraines  creusées  dans  le  rocher 
sur  une  très-grande  distance,  et  en- 
fin on  se  trouvait  en  communication 
avec  la  grande  pyramide.  Ceci  expli- 
querait 1°  ce  que  disaient  les  écrivains 
arabes ,  savoir  :  qu'il  y  avait  plusieurs 
puits  et  galeries  souterraines  dépen- 
dants de  la  grande  pyramide;  2"  qu'il, 
y  avait  dans  la  tête  du  sphinx  une  ou- 
verture qui  menait  à  ces  galeries  et  à 
la  pyramide;  enfin,  on  comprend  pour- 
quoi on  ne  pouvait  entrer  dans  la  py- 
ramide par  une  porte  extérieure,  et 
comment  les  galeries  indiquées  sur 
notre  planche  étaient  extérieurement 
fermées  par  des  blocs  de  granit. 

La  grande  pyramide ,  comme  toutes 
les  autres  qui  subsistent  dans  la  basse 
Egypte  ,  était  un  tombeau.  Le  sarco- 
phage royal  occupait  la  chambre  sépul^ 
craie;  la  chambre  inférieure  pouvait 
être  une  chapelle  destinée  aux  cérémo- 
nies périodiques  ordonnées  envers  les 
dieux  ou  envers  ledéfunt,  et  accomplies 
par  ses  successeurs.  ' 

D'après  les  historiens  arabes,  on  au- 
rait autrefois  recueilli  une  grande  quan- 
tité d'objets  précieux  dans  cette  pyra- 
mide, même  beaucoup  de  monnaies 
d'or.  Mais  cette  tradition  est  bien  nou- 
velle pour  mériter  quelque  confiance, 
et  les  Arabes  sont  de  trop  récente 


EGYPTE. 


383 


époque  en  Egypte  pour  avoir  appris  ce 
que  ne  sut  aucun  des  anciens  Grecs  qui 
virent  ce  pays  avec  la  plus  attentive 
curiosité.  Les  Arabes,  un  seul  excepté, 
Abdallatif,  ont  parlé  si  étourdiment , 
si  merveilleusement  des  antiquités  de 
l'Egypte ,  qu'il  est  difficile  de  leur  ac- 
corder la  moindre  foi,  si  ce  n'est  quand 
de  bons  observateurs  nous  certifient 
que  les  faits  énoncés  sont  vrais,quoique 
les  Arabes  les  aient  racontés.  Il  est 
certain  qu'il  ne  reste  dans  la  pyramide 
qu'un  sarcophage  en  granit,  sépulture 
ordinaire  des  rois. 

Mais  ce  sarcophage  n'est  orné  d'au- 
cune figure ,  ne  porte  aucune  inscrip- 
tion, et  jamais  on  n'en  a  reconnu  au- 
cune trace  sur  aucune  des  parties  de 
la  pyramide.  Hérodote  raconte,  ce- 
pendant ,  que  son  interprète  lui  expli- 
qua une  inscription  gravée  sur  une  des 
faces  de  la  pyramide,  et  qui  contenait 
le  compte  des  dépenses  faites  en  raves 
et  autres  légumes  pour  les  ouvriers  qui 
avaient  travaillé  à  la  construction  de  ce 
monument;  on  disait  aussi  que  cette 
inscription  était  tracée  sur  le  revête- 
ment de  la  pyramide ,  mais  l'on  a  fait 
remarquer  avec  toute  raison  que  le 
revêtement  primitif,  s'il  fut  contem- 
porain du  temps  de  la  pyramide,  put 
être  postérieurement  restauré,  et  aussi, 
que  le  roi  qui  avait  fait  faire  cet  ou- 
vrage (que  ses  contemporains  ni  la 
postérité  ne  lui  pardonnèrent  pas  ) , 
n'avait  aucun  intérêt  à  braver  la  haine 
publique,  en  proclamant  avec  une 
ostentation  sans  bénéfice ,  ces  détails 
d'une  dépense  qui  l'avait  rendu  odieux 
universellement.  Un  fait  domine  toutes 
ces  considérations  ;  il  n'y  a  jamais  eu 
un  seul  trait  d'écriture  dans  la  grande 
pyraaiide  ;  le  sarcophage  en  granit  en 
est  absolument  dépourvu  sur  toutes  ses 
faces  extérieures  et  intérieures  ;  les  plus 
anciens  tombeaux  de  Thèbes ,  et  tous 
les  sarcophages  qui  s'y  sont  trouvés, 
ceux-mêmes  de  personnages  de  con- 
ditions secondaires,  en  sont  absolu- 
ment couverts  :  l'antiquité  des  pyra- 
mides expliquera  suffisamment  cette 
différence.  II  paraît  donc  qu'à  l'époque 
où  elles  ont  été  élevées,  l'usage  de 
l'écriture  n'était  pas  connu ,  que  le  sys- 


tème graphique  n'était  pas  constitué, 
enfin ,  qu'on  ignorait  encore  l'art  de 
«  fixer  la  parole  et  de  parler  aux  yeux.  « 
Bien  d'autres  considérations  tirées  de 
faits  de  divers  ordres  appuieraient  cette 
opinion  assez  généralement  adoptée, 
qiii  nous  montre,  approximativement  il 
est  vrai,  le  temps  où  commença  l'unedes 
plus  grandes  institutions  delà  civilisa- 
tion égyptienne;  et  l'on  doit  inévitable- 
ment subordonner  à  cette  observation 
tout  ce  qui  peut  être  dit  de  l'invention 
et  de  l'usage  de  l'écriture  chez  les  an- 
ciens Égyptiens  ;  on  peut  aussi  ajouter 
qu'elle  y  était  inconnue  du  temps  du 
roi  Souphi,  le  premier  des  dix-sept 
princes  de  la  quatrième  dynastie. 

A  quelle  époque  remonte  donc  ce 
règne  mémorable  par  l'exécution  de 
tels  monuments.^  Réunissons  ici  quel- 
ques faits  propres  à  éclaircir  les  doutes 
qui  environnent  la  solution  de  cette 
question.  Hérodote  place  le  roi  qui  fit 
bâtir  la  grande  pyramide,  après  un 
Sésostris ,  et  au  cinquième  règne  avant 
l'Éthiopien  Sabaccon.  Quant  à  Sésos- 
tris, on  est  enclin  à  croire  que  ce  nom, 
ou  celui  de  Sésoosis,  fut  porté  par 
plusieurs  princes  célèbres  pour  leurs 
faits  militaires,  dans  les  annales  de 
l'Egypte  :  et  s'il  s'agissait  du  Sésostris 
qui  avait  sur  les  monuments  le  nom 
de  Rhamsès  (HI) ,  ce  serait  entre  le 
milieu  du  XV*  siècle  avant  l'ère  chré- 
tienne, temps  du  règne  de  Sésostris, 
et  le  commencement  du  VUr  siècle 
avant  la  même  ère,  époque  du  roi 
Sabaccon,  qu'il  faudrait  placer  la  cons- 
truction des  pyramides.  Une  telle  opi- 
nion n'aurait  aucun  fondement,  et  le 
déplacement  évident  des  noms  et  de 
leurs  époques  relatives ,  dans  le  texte 
d'Hérodote  qui  cite  quelques  noms  cé- 
lèbres sans  avoir  l'intention  de  rappor- 
ter la  liste  complète  et  chronologique 
des  dynasties  égyptiennes,  concourt  à 
faire  rejeter  une  telle  indication.  On 
peut  appliquer  la  même  considération  à 
ce  qu'a  dit  sur  le  même  sujet  un  autre 
écrivain  grec,  Diodore  de  Sicile,  car 
Champollion  le  jeune  a  découvert,  dans 
le  fossé  même  de  la  seconde  pyramide, 
près  de  l'angle  et  de  face  nord,  le  tom- 
beau d'un  oflicier  de  Sésostris  ;  de  plus» 


284 


L'UNIVERS. 


il  est  avéré  gu'il  se  trouve  sur  le  grand 
sphinx  une  inscription  hiéroglyphique 
datée  du  règne  ae  Thouthmosis  IV, 
qui  précéda  Sésostris  de  plus  de  deux 
cent  cinquante  années.  On  sait  aussi 
qu'on  a  recueilli  dans  les  tombeaux 
creusés  dans  le  roc  au  voisinage  des  py- 
ramides ,  des  noms  de  rois  qui  ne  se 
trouvent  pas  dans  la  série  successive, 
et  règne  par  règne,  des  dynasties  égyp- 
tiennes, à  commencer  par  le  premier 
roi  de  la  dix-septième  dynastie ,  dont  le 
règne  remonte  à  un  peu  plus  de  deux 
mille  ans  avant  l'ère  chrétienne.  Il  faut 
donc,  sur  l'antiquité  des  pyramides, 
suivre  l'opinion  des  écrivains  natio- 
naux qui  pouvaient  être  bien  instruits 
par  des  recherches  consciencieuses  dans 
les  archives  publiques ,  et  laisser  avec 
Manéthon,  la  grande  pyramide  de  Ghizé 
dans  le  tableau  des  faits  mémorables 
du  premier  roi  de  la  IV*'  dynastie. 

Il  paraît  aussi  que  des  tombeaux 
creusés  peu  de  temps  après ,  pour  des 
parents  ou  des  officiers  des  rois  de  cette 
époque,  offrent  déjà  des  preuves  de  la 
pratique  de  la  peinture,  car  ces  tom- 
beaux en  sont  décorés;  et  aussi  de 
J'écriture ,  car  on  y  a  recueilli  des 
inscriptions.  Enfin ,  une  dernière  ob- 
servation nous  est  suggérée  par  les 
monuments ,  et  elle  nous  semble  très- 
importante  :  le  nom  de  la  ville  de 
Memphis ,  écrit  phonétiquement  dans 
les  textes  hiéroglyphiques,  et  qui  se 
prononçait  Mannophré  ou  bien  Man- 
noufi,  a  pour  caractère  déterminatif 
spécial,  la  figure  d'une /?yramic?e  pla- 
cée avant  même  le  caractère  détermi- 
natif générique  qui  signifie  ville  ou 
contrée;  on  peut  en  induire  que  lorsque 
l'orthographe  du  nom  vulgaire  de  la  ville 
de  Phtha,ou  demeure  de  Phtha,  nom 
sacré  de  Memphis ,  fut  réglée ,  les  pyra- 
mides voisines  de  cette  \\\\e  existaient 
déjà,  et  qu'elles  pourraientavoir  précédé 
l'usage  de  l'écriture,  au  moins  l'intro- 
duction de  l'écriture  alphabétique  dans 
le  système  hiéroglyphique;  et  il  n'existe 
pas  de  monument  connu  dans  lequel 
on  puisse  remarquer  l'absence  de  cette 
écriture  alphabétique.  Dans  un  des  plus 
wiciens  tombeaux  de  l'Egypte ,  creusé 
daiK  le  roc  au-dessous  de  la  surface 


du  sol,  au  miHeu  des  pyramides  d* 
Sakkara ,  mon  frère  a  recueilli  le  car- 
touche-prénom d'un  très -vieux  roi 
dont  il  n'existe  pas  de  mention  dans 
les  tables  généalogiques  qui  remontent 
à  l'invasion  des  Pasteurs  ;  et  à  côté  du 
cartouche-prénom,  est  placé  le  nom 
propre  du  même  roi ,  écrit  en  carac- 
tères alphabétiqu€S ,  et  qui  se  lit  Osse 
ou  Asso.  IMais  nous  serions  forcés 
d'étendre  cet  exposé  au  delà  des  bornes 
que  nous  devons  lui  imposer  ici,  s'il 
nous  fallait  énumérer  tous  les  mo- 
tifs qui  peuvent  porter  le  lecteur  à 
considérer,  en  toute  conscience,  les 
pyramides  de  Sakkara  et  de  Ghizé. 
comme  les  plus  anciens  ouvrages  sortis 
de  la  main  des  hommes,  comme  les 
plus  anciens  monuments  de  la  terre 
et  antérieurs  à  toutes  les  autres  preu- 
ves connues  de  l'antiquité  des  sciences 
des  efforts  et  des  succès  de  l'intelli- 
gence humaine.  Celles  que  la  grande 
S'yramide  porte  en  soi,  et  que  des 
ommes  habiles  ont  développées  sous 
les  rapports  astronomiques  et  géomé- 
triques, témoignent  de  l'avancement 
de  la  civilisation  égyptienne,  dans  la 
pratique  des  arts  l'es  plus  utiles  aux 
hommes,  à  l'époque  de  l'établissement 
de  la  IV  dynastie  des  rois  héréditai- 
res. Souphi  en  fut  le  vingt -sixième 
depuis  Menés. 

Sensaouphi,  son  successeur,  éleva 
aussi,  pour  lui  servir  de  tombeau,  une 
grande  pyramide  près  de  celle  de  Sour 
phi  ;  Mankherri ,  troisième  roi ,  imita 
l'exemple  de  ses  prédécesseurs.  Les 
trois  grandes  pyramides  de  Ghizé  sont 
les  trois  tombeaux  de  ces  trois  souve- 
rains ;  les  deux  plus  récentes  des  trois 
ne  paraissent  pas  avoir  été  ouvertes. 

On  compte  depuis  Menés  jusqu'à  la 
fin  de  la  IV^  dynastie,  quarante-deux 
règnes  et  1194  années. 

Dès  lors,  Memphis  perdit  tempo- 
rairement l'avantage  de  voir  sur  le 
trône  d'Egypte  des  familles  originaires 
de  ses  murs.  La  V  dynastie  sortit 
en  effet  d'Éléphantine,  île  située  aux  i 
frontières  méridionales  de  l'Egypte  l 
vers  l'Ethiopie. 

Cette  cinquième  dynastie  eut  pouri 
chef  Ouscrchérès,  et  l'on  ignore  pafi 


EGYPTE. 


28^ 


quelles  circonstances  il  fut  appelé  à 
remplacer  sur  le  trône  d'Egypte  l'héri- 
tier des  deux  familles  memphites  qui 
venaient  de  l'occuper  pendant  plus  de 
six  siècles.  On  n'est  pas  plus  instruit 
sur  les  événements  de  son  règne ,  sur 
ses  vices  ou  sur  ses  vertus  ;  on  sait  seu- 
lement qu'il  régna  28  ans.  Il  eut  huit 
successeurs  qui  régnèrent,  savoir  :  Sé- 
phrès  13  ans,  Népherchérès  20,  Sisi- 
ris  7,  Chérès  20,  Rathouris  44,  Men- 
chérès  9  ,  Tanchérès  44  années  aussi , 
et  Onnos  33.  La  durée  totale  de  la  V^ 
dynastie  fut  ainsi  de  248  ans  et  de  9 
règnes. 

On  a  pu  remarquer  ,  dans  la  liste  de 
ses  rois,  plusieurs  noms  terminés  par 
les  deux  syllabes cAeres;  il  enestdemé- 
me  pour  les  princes  de  la  dynastie  pré- 
cédente ,  et  nous  arrêterons  un  moment 
le  lecteur  sur  cette  particularité,  afin 
de  l'informer  en  même  temps  qu'on 
trouve,  parmi  les  plus  anciens  rois  d'É- 
gvpte  de  la  liste  qui  résulte  du  Canon 
chronologique  fourni  par  le  papyrus 
hiératique  de  Turin ,  plusieurs  noms 
de  ces  vieux  Pharaons  terminés  aussi 
par  les  mêmes  syllabes  chérès,  des  noms 
même  absolument  identiques  avec  ceux 
que  les  abréviateurs  de  Manéthon  nous 
donnent  comme  appartenant  à  des  rois 
de  la  IV^  et  de  la  V^  dynastie  :  et  une  telle 
analogie  peut  un  jour  acquérir  quelque 
poids  dans  l'ensemble  des  preuves  pour 
l'histoire  des  premiers  temps  de  la  mo- 
narchie égyptienne.  Du  reste,  l'exa- 
men attentif  des  monuments ,  et  en 
particulier  celui  des  cartouches -pré- 
noms des  rois,  nous  porte  à  croire,  et 
par  l'analogie  des  signes  graphiques  et 
par  l'analogie  d'expression  qui  en  est 
la  conséquence,  qu'on  s'attacha  à  mul- 
tiplier ces  rapports,  pour  un  motif  qui 
nous  est  inconnu ,  par  respect  peut- 
être  pour  un  ancêtre  ou  pour  un  grand 
roi;  ce  qui  multiplia  ainsi  la  désinence 
fhérès,  et  les  deux  bras  élevés  en  signe 
d'adoration,  qui  en  sont  le  signe  gra- 
phique dans  les  cartouches  des  rois  des 
|)lus  anciennes  dynasties,  et  ensuite 
dans  ceux  de  la  XVP  et  de  la  XVII*. 
•On  remarque  de  même  dans  les  cartou- 
ches provenant  des  rois  de  la  XVIII', 
le  sjgne  du  monde,  le  scarabée,  six 


fois  adopté  pour  les  prénoms  royaux 
d'autant  de  princes  qui  se  succédèrent 
dans  cette  même  dynastie.  Ce  qui  s'est 
passé  dans  les  temps  modernes  fourni-  f 
raitdes  exemples  analogues,  de  prati- 
ques inspirées  par  des  motifs  humains 
ou  religieux. 

A  la  mort  du  dernier  roi  de  la  cin- 
quième dynastie,  une  famille  nouvelle 
parvint  au  trône  :  nous  ignorons  par 
quelle  voie  ;  mais  on  sait  que  la  ville 
royale  de  Memphis  récupéra  son  ancien 
privilège  et  le  conserva  pendant  plu- 
sieurs siècles;  la  VI*  dynastie  et  les 
deux  qui  lui  succédèrent  furent  en 
effet  originaires  de  cette  célèbre  capi- 
tale. 

Othoès  fut  le  premier  roi  de  la 
VI*  dynastie  ;  il  fut  mis  à  mort  par 
ses  propres  gardes  ;  voilà  tout  ce  que 
l'on  sait  de  sa  vie.  L'histoire  écrite 
garde  un  silence  non  moins  regretta- 
ble sur  les  quatre  premiers  successeurs 
d'Othoès  :  elle  les  nomme  Phios,  qui 
régna  pendant  53  ans;  Méthousouphis, 
pendant  7  ans;  Phiôps,  qui  vécut  jus- 
qu'à l'âge  de  cent  ans  ;  et  Menthesou- 
phis,  qui  n'occupa  le  trône  que  pendant 
une  année. 

C'est  à  ce  roi  que  succéda  la  reine 
Nitocris,  la  femme  la  plus  belle  et  la 
plus  distinguée  de  son  temps,  la  pre- 
mière aussi  qui  porta  la  couronne  royale 
en  Egypte ,  à  la  faveur  de  la  loi  par 
laquelle  Biophis,  roi  de  la  H'  dynastie, 
avait  modifié  en  ce  point  les  règles  an 
térieuremeut  établies. 

L'histoire  et  la  fable  ont  également 
célébré  les  actions  de  Nitocris;  Héro- 
dote apprit  des  prêtres  égyptiens,  que 
le  frère  de  cette  reine  fut  précipité  du 
trône  et  égorgé  par  ses  propres  sujets. 
Un  tel  événement  s'accorde  avec  la 
courte  durée  d'une  année  queManéthon 
donne  au  règne  de  Menthésouphis.  Ap- 
pelée à  lui  succéder,  par  la  loi  comme 
par  le  vœu  public,  IN  itocris  ne  voulut  ce- 
pendant pas  laisser  sans  châtiment  les 
instigateurs  du  crime  dont  Menthésou- 
phis venait  d'être  la  victime.  Occupée 
à  faire  élever  divers  édifices  publics,  elle 
attira  dans  une  galerie  souterraine  les 
coupables  qu'elle  voulait  punir,  etoeo- 
dan  t  les  joies  d' un  repas  que  la  reine  leur 


386 


L'UNIVERS. 


avait  fait  servir,  les  eaux  du  Nil,  con- 
duites par  un  canal  inconnu,  les  y  noyè- 
rent tous.  Nitocris  se  fit  aussi  construire 
une  pyramide  pour  lui  servir  de  tom- 
beau. Hérodote  ajoute  à  son  récit,  que 
cette  reine  se  donna  la  mort  en  se  pré- 
cipitant dans  une  chambre  remplie  de 
cendres,  échappant  ainsi  à  la  ven- 
geance des  partisans  de  ses  ennemis. 
La  durée  du  règne  de  cette  femme  il- 
lustre est  portée  à  12  ans  dans  les 
listes  de  Manéthon.  Sa  figure  était,  se- 
lon les  uns,  d'une  rougeur  éclatante; 
selon  d'autres ,  elle  avait  le  teint  jaune 
et  les  joues  d'un  rouge  incarnat.  Et  si 
l'histoire  écrite  nous  a  transmis  ce 
fait  et  cet  éloge ,  c'est  sans  doute  parce 
que  cette  rubicondité  devait  être  un 
rare  mérite  et  un  avantage  très-recher- 
ché dans  un  climat  où  la  race  blanche 
3ui  l'habitait  se  colorait  constamment 
'un  rouge  cuivré.  Les  monuments 
nous  montrent  sous  cet  aspect  tout  le 
nu  des  figures  d'hommes  ;  les  figures 
de  femmes  sont  en  jaune,  et  cette  cou- 
leur indique  pour  elles,  par  sa  teinte 
glus  douce,  l'effet  des  voiles,  des  om- 
relles  et  de  la  retraite,  qui  les  expo- 
saient moins  aux  effets  de  l'ardeur  du 
climat.  Il  reste  toujours  que  la  reine 
Nitocris  fut  considérée  par  les  Égyp- 
tiens comme  la  plus  belle  femme  de 
son  époque. 

Les  séditions  qui  se  passèrent  à  Mem- 
phis,  et  qui  mirent  fin  à  la  Vr  dynastie, 
après  une  durée  de  203  ans,  approchè- 
rent du  trône  et  y  firent  monter,  après 
Nitocris ,  une  autre  famille  memphi- 
te;  elle  fournit  5  rois  qui  ne  régnèrent 
que  75  ans ,  et  composèrent  la  VII'  dy- 
nastie. On  ne  connaît  pas  même  leurs 
noms;  l'obscurité  de  leur  vie  royale 
est  même  très-ancienne,  car  les  prêtres 
égyptiens,  malgré  leur  piété  envers 
leurs  rois ,  dirent  à  Hérodote  que  les 
premiers  successeurs  de  Nitocris  ne 
firent  d'ailleurs  aucune  entreprise  re- 
marquable. 

Il  parlait  aussi  sans  doute  de  ceux 
qui ,  au  nombre  de  cinq ,  formèrent  la 
VIirdynastie,égalementoriginairesde 
Memphis  ;  ils  régnèrent  cent  ans  en 
tout,  et  disparurent  de  la  terre,  ina- 
perçus vraisemblablement, comme  ils 


le  sontdans  l'histoire,  qui  les  mentionna 
tous  les  cinq  en  une  seule  ligne. 

Il  paraît  que  cette  longue  succession 
de  rois  fainéants  pendant  deux  siècles 
compromit  les  plus  grands  intérêts  de 
l'État,  excita  les  craintes  et  le  patrio- 
tisme des  principales  classes ,  et  lassa 
la  patience  de  toutes.  Une  famille  nou- 
velle ,  étrangère  à  Memphis ,  et  venue 
du  nome  deHnès,  dans  l'Egypte  moyen- 
ne ,  le  nome  Héracléopolite  des  Grecs, 
monta  sur  le  trône,  et  donna  4  rois  qui 
régnèrent  cent  ans.  Le  portrait  que 
Manéthon  a  tracé  du  premier  de  ces 
princes  (IX*  dynastie)  nous  donne  l'idée 
d'un  homme  capable  de  se  faire  roi  par 
son  courage  et  par  son  caractère  :  il 
se  nommait  Achthoès;  mais,  parvenu 
au  trône,  il  se  livra  à  ses  inclmations 
violentes  ,  tyrannisa  ses  sujets, et  sur- 
passa tous  ses  prédécesseurs  qui  s'é- 
taient fait  un  renom  de  cruauté  ;  enfin, 
frappé  de  démence,  il  fut  dévoré  par 
un  crocodile. 

Une  autre  famille  d'Héracléopolis  {*) 
occupa  le  trône  après  le  troisième  suc- 
cesseur d'Achthoes;  elle  forma  la  X* 
dynastie,  composée  de  19  rois,  qui  ré- 
gnèrent moinsdedixannéeschacun,  185 
ans  seulement  tous  ensemble.  Cette  der- 
nière donnée  n'est  point  indigne  d'at- 
tention, car  elle  révèle  hautement  de 
fréquents  changements  de  règne,  signes 
certains  de  désordres  dans  l'État  ou  de 
troubles  dans  la  nation.  Une  famille 
nouvelle ,  et  d'une  autre  origine ,  suc- 
céda en  effet  aux  deux  dynasties  d'Hé- 
racléopolis. 

En  résumant  les  indications  numé- 
riques consignées  jusqu'ici  dans  ce 
précis  historique,  on  trouvera  que  ce 
tableau  si  succinct  des  dix  premières 
dynasties  égyptiennes,  comprend  90  rè- 
gnes successifs,  qui  embrassent  un  es- 
pace de  2105  années,  ce  qui  donne  un  ! 
.terme  moyen  de  23  ans  et  quatre  mois  ! 
et  demi  pour  chaque  règne.  ' 

Memphis  fut  pendant  tout  ce  temps 
le  séjour  des  familles  royales ,  et  cette 
ville,  la  capitaJe  civile  et  militaire  de 
(*)  Dans  le  tableau  qui  est  à  la  page  269, 
on  a  imprimé  deux  fois  héliopolite,  au  lieu 
de  héraeléopolite  :  le  lecteur  est  supplie 
de  »'en  souvenir. 


r:GYPTE. 


267 


rempire,  acquit  successivement  par  la 
munificence  des  rois  et  le  concours  de 
la  nation,  une  splendeur  qui  en  fit 
l'émule  et  la  rivale  de  Thèbes  toute 
sacerdotale.  Des  édifices  tels  que  les 
pyramides,  accessoires  funéraires  de 
Memphis,  disent  assez  ce  que  devaient 
être,  dans  la  même  ville,  les  demeures 
royales,  et  celles  des  classes  domi- 
nantes s'empressant  d'imiter  le  souve- 
rain pour  l'embellissement  de  la  princi- 
palecité. Elle  s'agranditen  même  temps, 
et  rivalisa  sous  ce  rapport  avec  les  plus 
grandes  villes  de  notre  Europe;  quand 
elle  fut  ravagée  par  Cambyse,  sa  circon- 
férence égalait  celle  deParis.  Après  avoir 
brillé  du  plus  vif  éclat,  la  destinée  de 
cette  ville  opulente  fut  de  rester  ense- 
velie et  ignorée  pendant  une  longue 
série  de  siècles  :  il  y  a  à  peine  cin- 
quante ans  que  l'Europe  savante  a  re- 
trouvé les  ossements  de  ce  vaste  co- 
losse. Mais  tandis  que  les  ruines  de 
Thèbes  inspirent  encore  l'enthou- 
siasme et  l'admiration  aux  peuples  et 
aux  soldats,  et  que  ses  temples  et  ses 
palais  s'élèvent  très-haut  au-dessus  du 
sol  et  le  dominent  comme  dans  les 
plus  anciens  âges ,  les  ruines  de  Mem- 
phis n'offrent  plus ,  au  contraire,  que 
l'aspect  d'une  tombe  violée  et  négli- 
gemment recouverte  d'un  peu  déterre  : 
le  sol  est  nu,  brûlé,  uni,  et  les  mon- 
ticules de  débris  qui  y  surgissent  de 
place  en  place,  y  sont  isolés  de  tout 
plan  général ,  et  n'en  laissent  deviner 
aucun ,  tant  l'arrasement  de  cette  ca- 

fntale  a  été  profondément  opéré  par 
a  barbarie.  Il  est  vrai  qu'elle  eut  à 
subir  toutes  les  invasions  venues  de 
l'Asie;  la  position  plus  méridionale  de 
Thèbes ,  la  préserva  de  quelques  con- 
quérants. La  fondation  d'Alexandrie 
porta  à  Memphis  le  dernier  coup  ;  le 
Nil  a  couvert  les  ruines  de  son  limon  , 
et  le  sable  du  désert  les  a  ensuite  ense- 
velies d'un  double  linceul.  Mais,  sem- 
blable à  une  de  ces  grandes  images 
d'hommes  qui  nous  viennent  de  l'an- 
tiquité ,  et  que  notre  esprit  admire  et 
vénère  à  la  fois ,  l'image  de  Memphis, 
il  y  a  six  cents  ans,  inspirait  encore 
ces  mêmes  sentiments  aux  Arabes  qui 
les    visitaient.    Abdallatif,   l'un  des 


meilleurs  esprits  de  l'Orient  moderne, 
homme  doué  de  science  et  de  bon  sens, 
disait  des  ruines  de  Memphis,  après 
les  avoir  vues  :  «  Malgré  l'immense 
étendue  de  cette  ville  et  la  haute  anti- 
quité à  laquelle  elle  remonte,  nonobs- 
tant toutes  les  vicissitudes  des  divers 
gouvernements  dont  elle  a  successive- 
ment subi  le  joug,  quelques  efforts 
que  différents  peuples  aient  faits  pour 
l'anéantir,  et  en  faisant  disparaître 
jusqu'aux  moindres  vestiges,  effaçant 
jusqu'à  ses  plus  légères  traces,  trans- 
portant ailleurs  les  pierres  et  les  ma- 
tériaux dont  elle  était  construite,  dé- 
vastant ses  édifices,  mutilant  les  figures 
qui  en  faisaient  l'ornement;  enfin,  en 
dépit  de  ce  que  quatre  mille  ans  et  plus 
ont  dû  ajouter  à  tant  de  causes  de 
destruction ,  ses  ruines  offrent  encore 
aux  yeux  des  spectateurs  une  réunion 
de  merveilles  qui  confond  l'intelli- 
gence ,  et  aue  l'homme  le  plus  éloquent 
entreprenarait  inutilement  de  décrire. 
Plus  on  la  considère,  plus  on  sent 
augmenter  l'admiration  qu'elle  inspire; 
et  chaque  nouveau  coup  d'oeil  que  l'on 
donne  à  ses  ruines ,  est  une  nouvelle 
cause  de  ravissement.  A  peine  a-t-elle 
fait  naître  une  idée  dans  l'âme  du  spec- 
tateur, qu'elle  lui  suggère  une  idée 
encore  plus  admirable;  et  quand  on 
croit  en  avoir  acquis  une  connaissance 
parfaite,  elle  vous  convainc  au  même 
mstant  que  ce  que  vous  aviez  conçu 
est  encore  bien  au-dessous  de  la  vé- 
rité. 

«  Du  nombre  des  merveilles  qu'on 
admire  parmi  les  ruines  de  Memphis, 
est  la  chambre,  ou  niche,  que  l'on 
nomme  la  chambre  verte.  Elle  est 
faite  d'une  seule  pierre  de  neuf  cou- 
dées de  haut  sur  huit  de  long  et  sept 
de  large.  On  a  creusé  dans  le  milieu 
de  cette  pierre  une  niche,  en  donnant 
deux  coudées  d'épaisseur ,  tant  à  ses 
parois  latérales  qu'aux  parties  du  haut 
et  du  bas  :  tout  le  surplus  forme  la  ca- 
pacité intérieure  de  la  chambre.  Elle 
est  entièrement  couverte ,  par  dehors 
comme  par  dedans,  de  sculptures  en 
creux  et  en  relief,  et  d'inscriptions  en 
anciens  caractères.  Sur  le  dehors,  on 
voit  la  figure  du  soleil  dans  la  partie 


288 


L'UNIVERS. 


du  ciel  où  il  se  lève ,  et  un  grand  nom- 
bre de  figures  d'astres,  de  sphères, 
d'hommes  et  d'animaux.  Les  hommes 
y  sont  représentés  dans  des  attitudes 
et  des  postures  variées. 

«  Quant  aux  figures  d'idoles  que  l'on 
trouve  parmi  ces  ruines,  soit  que  l'on 
considère  leur  nombre ,  soit  qu'on  ait 
égard  à  leur  prodigieuse  grandeur, 
c'est  une  chose  au-dessus  de  toute  des- 
cription et  dont  on  ne  saurait  donner 
une  idée;  mais  cequi est  encore  plusdi- 
gne  d'exciter  l'admiration,  c'est  l'exacti- 
tude de  leurs  formes,  la  justesse  de 
leurs  proportions  et  leur  ressemblance 
avec  la  nature.  Nous  en  avons  mesuré 
une  qui ,  sans  son  piédestal ,  d,vs.\tplus 
de  trente  coudées.  Sa  largeur ,  du  côté 
droit  au  côté  gauche,  portait  environ 
dix  coudées,  et  du  devant  au  derrière 
elle  était  épaisse  en  proportion.  Cette 
statue  était  d'une  seule  pierre  de  granit 
rouge.  Elle  était  recouverte  d'un  vernis 
rouge,  auquel  son  antiquité  semblait 
ne  faire  qu'ajouter  une  nouvelle  fraî- 
cheur  Il  y  a  quelques-unes  de  ces 

figures  que  l'on  a  représentées  tenant 
dans  la  main  une  espèce  de  cylindre 
d'un  empan  de  diamètre,  qui  paraît 
être  un  volume...  La  beauté  du  visage 
de  ces  statues ,  et  la  justesse  de  pro- 
portion qu'on  y  remarque,  sont  ce  que 
l'art  des  hommes  peut  faire  de  plus 
excellent,  et  ce  qu'une  substance  telle 
que  la  pierre  peut  recevoir  de  plus 
parfait.  Il  n'y  manque  que  l'imitation 
des  chairs  et  du  sang...  J'ai  vu  deux 
lions  placés  en  face  l'un  de  l'autre,  à 
peu  de  distance  ;  leur  aspect  inspirait 
la  terreur.  On  avait  su ,  malgré  leur 
grandeur  colossale  et  infiniment  au- 
dessus  de  la  nature,  leur  conserver 
toute  la  vérité  des  formes  et  des  pro- 
portions ;  ils  ont  été  brisés  et  couverts 
île  terre.  »  (  Abdallatif  ,  traduit  de 
l'arabe  en  français ,  par  M.  le  baron 
de  Sacy.) 

Il  est  douteux  que  les  monuments 
décrits  par  Abdallatif  remontent  par 
leur  antiquité  aux  premiers  temps  de 
l'existence  de  Mempbis  ;  trop  d'infor- 
tunes alors  avaient  frappé  cette  ville 
célébrée  dans  les  annales  de  tous  les 
peuples  policés  de  l'Orient,  rivale  de 


Tyr  et  de  Babylone ,  qui  fut  si  hos- 
pitalière pour  Abraham  et  Jacob,  fit 
la  fortune  de  Joseph ,  et  en  éduquant 
Moïse  donna  un  législateur  aux  Hé- 
breux :  illustration  presque  sans  égale, 
3ui  protège  encore  les  ruines  de  la  cité 
e  Menés  ,  consacre  à  jamais  à  la  véné- 
ration des  hommes  le  génie  du  fonda- 
teur de  la  monarchie  égyptienne,  et 
la  munificence  de  ses  successeurs  du- 
rant les  dix  plus  anciennes  dynasties 

Comme  nous  l'avons  dit,  la  XI'  dy- 
nastie fut  originaire  de  la  plus  vieille 
capitale  de  l'Egypte ,  de  Thèbes ,  flo- 
rissantes malgré  la  magnificence  de 
Memphis,  et  chef-lieu  delà  hiérarchie 
religieuse ,  séjour  de  la  caste  sacerdo- 
tale qui  était  riche  de  ses  propres 
biens  et  des  offrandes  pieuses  des  ci- 
toyens de  l'Egypte  entière.  Ce  ne  se- 
rait peut-être  pas  trop  s'écarter  de  la 
vérité  au  sujet  des  causes  de  ce  nou- 
veau changement  dans  l'origine  des  dy- 
nasties ,  que  de  l'expliquer  par  la  riva- 
lité des  deux  villes  capitales.  Depuis 
l'établissement  du  pouvoir  monarchi- 
que civil,  aucune  famille  purement 
thébaine  n'avait  occupé  le  trône  ;  Mem- 
phis et  ses  environs,  pays  nouveau 
relativement  à  la  Thébaïde,  avaient 
au  contraire  donné  sept  dynasties  sur 
les  dix  qui  s'étaient  élevées  depuis  la 
même  époque  ;  Thèbes  et  la  caste  sa- 
cerdotale n'avaient  pas  renoncé  libre- 
ment à  leur  ancienne  influence,  et 
devaient  s'efforcer  de  la  ressaisir  : 
tout  changement  était  favorable  à  ces 
graves  desseins,  mûris  dans  le  si- 
lence du  sanctuaire ,  et  favorisés  par 
l'opinion  d'une  vaste  cité  presque  des- 
cendue au  second  rang ,  après  avoir  si 
longtemps  occupé,  seule  ,  le  premier. 
Elle  réussit  enfin  à  réaliser  ses  désirs; 
et ,  après  un  veuvage  du  trône  qui  du- 
rait depuis  près  de  deux  mille  ans ,  elle 
l'occupa  de  nouveau  par  une  de  ses 
familles  qui  donna  un  assez  grand 
nombre  de  rois.  On  le  porte  jusqu'à 
17 ,  quoique  l'ensemble  de  leurs  règnes  i 
n'ait  embrassé  que  59  ans.  Ce  résultat! 
extraordinaire  fait  penser  que  desévé-* 
nements  qui  le  furent  aussi,  suivirent ( 
ce  changement  de  dynastie;  dans  !««( 
temps  des  discordes  civiles,  des  riva-i 


EGYPTE.  389 


lités  des  provinces  et  des  villes  princi- 
pales, surtout  dans  les  États  forte- 
ment organisés,  où  les  classes  de  la 
population  sont  intimement  agglomé- 
rées par  l'influence  de  la  loi ,  de  leurs 
croyances  ou  de  leurs  préjugés,  les  divi- 
sions s'opèrent  par  grandes  masses; 
chacune  d'elles  se  considère  comme  la 
plus  puissante,  comme  le  centre  na- 
tional ,  fait  des  lois  ou  exalte  des  chefs 
que  les  autres  s'empressent  d'abolir; 
et,  après  un  petit  laps  de  temps,  le 

f>ays,  rentré  sous  l'autorité  des  lois 
égitimes,  apprend  qu'il  a  été  gou- 
verné par  une  foule  de  souverains  éphé- 
mères dont  il  n'a  pas  même  connu  les 
noms. 

Tels  furent  peut-être  les  16  pre- 
miers rois  de  la  XP  dynastie  égyp- 
tienne, dont  les  règnes  ne  durèrent 
que  43  ans,  moins  de  31  mois  cha- 
cun ,  et  dont  les  annalistes  de  l'Egypte 
n'ont  pas  pris  la  peine  de  conserver  les 
noms.  Ces  annalistes  ont  fait  plus  pour 
leur  successeur  :  ils  nous  apprennent 
qu'il  se  nommait  Amménémès ,  et  qu'il 
régna  pendant  16  ans. 

Ce  laps  de  temps  put  permettre  à  ce 
prince  de  rétablir  l'ordre  en  Egypte  et 
de  se  distinguer  par  quelques  services 
signalés  :  car  c'est ,  dans  l'histoire  égyp- 
tienne ,  un  fait  constant  et  qui  se  re- 
nouvelle à  toutes  les  périodes  de  sa 
durée,  que  les  événements  les  plus 
mémorables,  l'élévation  des  plus  grands 
édiflces ,  l'origine  des  institutions  les 

f)lus  utiles ,  et  toutes  les  actions  il- 
ustres  appartiennent  à  des  règnes 
dont  la  longue  durée  s'étendit  au  delà 
du  terme  commun  à  tous  les  autres 
règnes.  Les  trois  rois  qui  succédèrent 
à  Amménémès  en  fournissent  une  nou- 
velle preuve;  chacun  d'eux  régna  près 
de  40  ans  ;  et  les  temps  de  la  gran- 
deur et  de  la  prospérité  de  l'Egypte  se 
renouvelèrent  sous  leurs  règnes. 

Ils  appartiennent  à  la  XII'  dynas- 
tie, originaire  aussi  de  Thèbes.  Sésô- 
chris ,  fils  d'Amménémès ,  en  fut  le 
premier  roi  ;  il  régna  46  ans.  Un  autre 
Amménémès,  ou'^Amménémôph,  suc- 
céda à  Sésôchris ,  et  occupa  l*  trône 
pendant  38  ans  ;  il  périt  assassiné  par 
ses  eunuques.  Les  listes  de  Manéthon 

!»•  Livraison.  (Egypte.) 


nomment  ensuite  pour  3*  roi  de  cette 
dynastie,  un  Sésostris,  qui  régna  48 
ans,  et  qui  serait,  si  les  textes  sont 
fidèles  ,  Sésostris  l'ancien,  souvent  con- 
fondu, par  l'analogie  de  leurs  grandes 
actions,  avec  le  prince  de  même  nom  de 
la  XVIir  dynastie.  On  donne  à  Sésos- 
tris l'ancien  une  taille  colossale;  ou 
dit  qu'il  conquit  toute  l'Asie  dans  l'es- 
pace de  neuf  années ,  et  qu'il  pénétra 
même  en  Europe  par  la  Thrace ,  lais- 
sant partout ,  inscrits  sur  des  colonnes 
de  pierre,  les  souvenirs  de  ses  vic- 
toires. Labarès  succéda  à  ce  Sésostris; 
et  c'est  à  ce  prince  qu'on  attribue  la 
construction  du  célèbre  labyrinthe 
(  appelé  labarinthe  par  les  anciens 
écrivains  français),  [suprà,  page  36); 
Labarès  et  ses'deux  successeurs,  Am- 
mérès  et  Amménémès  ,  régnèrent  cha- 
cun 8  ans  ;  une  femme ,  Scenniophrès, 
sœur  du  dernier  Amménémès  ,  lui 
succéda ,  mais  ne  régna  que  durant 
quatre  années. 

Malgré  les  incertitudes  qui  existent 
sur  le  nom  et  les  actions  de  ce  pre- 
mier Sésostris  ,  il  est  cependant  avéré 
qu'à  cette  époque  les  arts  s'étaient  dé- 
veloppés en  Egypte  ;  que  cette  monar- 
chie était  puissante  ;  que  de  beaux  et 
vastes  édifices,  enrichis  par  la  pein- 
ture et  la  sculpture ,  ornaient  ses  villes 
principales  ;  que  les  rois  de  cette  épo- 
que ,  notamment  Sésôchris ,  Améné- 
mès  et  Aménémôph ,  firent  avec  succès 
de  grandes  entreprises  militaires  au 
dehors;  enfin  on  a  reconnu,  dans  les 
ruines  des  plus  anciens  monuments 
de  Thèbes ,  où  ils  sont  employés 
comme  matériaux  de  construction , 
des  débris  d'édifices  portant,  sculpté, 
le  nom  d'un  des  rois  de  cette  XII*  dy- 
nastie. Dès  cette  même  époque,  en 
effet ,  et  quelque  reculée  qu'elle  soit  en 
arrière  des  origines  de  nos  annales  occi- 
dentales, les  monuments  contempo- 
rains, où  sont  inscrits  les  noms  de  cea 
vieux  rois  ,  surgissent  des  entrailles  de 
la  terre,  et  viennent,  de  leur  antique 
autorité,  corroborer  et  mettre  hors 
des  atteintes  du  doute ,  les  monuments 
des  temps  postérieurs  où  oes  mêmea 
rois  sont  inscrits  par  les  mêmes  noms 
et  pour  les  mêmes  époques;  succès- 
Id 


290 


ï;univf/rs. 


sion  admirable  de  témoignages  origi- 
naux en  faveur  de  l'identité  des  hom- 
mes i  des  temps  et  des  événements. 

Tous  les  textes  des  listes  de  Wané- 
thon  s'accordent  à  donner  soixante  rois 
à  la  XIII'  dynastie ,  et  à  fixer  la  durée 
de  leurs  règnes  réunis  à  453  ans.  Mais 
les  abréviateurs  de  ces  antiques  an- 
nales ont  néglige  de  nous  conserver 
les  noms  des  rois  de  cette  troisième 
famille  tliébaine;  il  paraît  toutefois 
que  l'obscurité  de  leurs  actions  a  jus- 
tement enveloppé  à  jamais  leur  nom 
et  leur  vie.  Diodore  de  Sicile  a  dit  de 
quelques  autres  souverains  égyptiens 
également  demeurés  inconnus  :  «  Ces 
rois  vécurent  tous  dans  une  profonde 
oisiveté,  et  ne  s'occupèrent  que  de 
leurs  plaisirs.  Aussi,  les  chroniques 
sacrées  ne  nous  transmettent  sur  leur 
compte  le  souvenir  d'aucun  monument 
niagniUque,  ni  d'aucune  action  digne 
de  trouver  place  dans  l'histoire.  «  Mais 
il  est  vraisemblable  que  l'Egypte  jouit, 
pendant  cette  longue  succession  de 
rois ,  d'une  paix  profonde  ;  l'obscurité 
de  la  vie  de  ces  princes  fut  la  véritable 
cause  du  bonheur  des  peuples. 

La  XIV'  dynastie  fut  originaire  de 
Skôou  (Xoïs),  grande  ville  de  la  basse 
Egypte ,  et  qui  enleva  momentanément 
à  Thèbes  l'honneur  d'être  le  berceau 
de  la  famille  régnante ,  si  toutefois  il 
y  eut  quelque  honneur  à  fournir  une 
longue  série  d'hommes  inconnus,  quoi- 
que devenus  rois  ;  car  on  ne  retrouve 
plus,  dans  les  annales  écrites,  ni  leurs 
noms ,  ni  le  plus  fugitif  souvenir  des 
actions  de  leur  vie  ou  de  leur  règne  : 
misérable  condition  pour  des  êtres  hu- 
mains ,  que  d'être  élevés  par  le  hasard 
au  premier  rang,  pour  s'y  dissiper 
comme  de  vains  fantômes  privés  de 
sens  ,  de  pensée  et  de  mouvement.  On 
porte  à  soixante-seize  le  nombre  de 
ces  ombres  àe  rois  qui  traînèrent,  pen- 
dant 484  ans,  leur  nullité  sur  le  trône 
d'Egypte. 

La  XV"  dynastie  fut  thébaine,  et  la 
ville  sacerdotale  s'assura  dès  lors ,  pour 
près  dequinze  siècles,  l'avantage  qu'elle 
venait  de  %-eprendre  sur  Xoïs  ;  ce  fut 
de  rhèbes ,  en  effet ,  que  sortirent  aussi 
les  familles  dont  se  lormèrenl  les  cinq 


dynasties  qui  succédèrent  à  la  XV*. 
Celle-ci  eut  plusieurs  rois ,  on  n'en 
consaît  pas  exactement  le  nombre,  qui 
régnèrent  pendant  250  ans.  On  ignore 
aussi  ce  qui  se  passa  pendant  leur 
règne ,  et  il  dut  être  calme  et  modéré , 
puisque  l'histoire  n'en  a  recueilli  au- 
cun événement  digne  d'être  transmis  à 
l'avenir. 

.  Il  est  très-vraisemblable  que  la  ligne 
supérieure  de  la  table  historique  et 
généalogique  d'Aydos  (voy.  pi.  47), 
contient,  rangés  de  la  gauche  à  la 
droite,  les  cartouches -prénoms  des 
rois  de  cette  XV'  dynastie  :  l'examen 
attentif  de  ce  précieux  monument,  et  sa 
comparaison  avec  d'autres  documents 
semblables  qui  ont  permis  de  le  complé- 
ter en  partie,  ont  fait  reconnaître  eu  ef- 
fet que  la  ligne  intermédiaire  se  termi- 
nait à  droite ,  quand  le  bas-relief  était 
entier,  par  la  suite  des  noms  des  rois 
de  la  XVII'  dynastie,  et  successive- 
ment par  ceux  des  rois  de  la  XVI'  ; 
qu'ainsi  la  série  des  rois  de  la  XV'  se 
trouvait  à  la  ligne  supérieure,  le  der- 
nier cartouche  à  gauche  étant  celui 
du  dernier  roi  de  cette  XV'  dynastie. 
Les  noms  et  prénoms  du  roi  qui  fit 
sculpter  ce  précieux  bas-relief  (Sésos- 
tris) ,  occupent ,  plusieurs  fois  répétés, 
la  ligne  intérieure  toute  entière.  Ainsi 
les  annales  écrites  par  IManéthon ,  et 
les  listes  qui  en  furent  extraites  par 
ses  abréviateurs  qui  nous  les  ont  con- 
servées ,  entrent  déjà  en  communauté 
de  témoignages  pour  l'histoire,  avec 
les  monuments  des  arts  ;  double  et  pré- 
cieux avantage  peu  commun  dans  les 
annales  de  l'antiquité,  u)éme  pour  les 
temps  bien  postérieurs  à  l'époque  égyp- 
tienne où  nous  sommes  parvenus. 

En  supposant ,  comme  des  analo- 
gies nous  y  autorisent,  que  les  260 
années  de  la  XV'  dynastie  furent  ré- 
parties entre  sept  rois  au  moins ,  nous 
connaissons ,  encore  subsistant  de  nos 
jours,  un  monument  contemporain 
d'un  des  rois  de  cette  même  dynastie, 
du  VIP ,  tel  qu'il  est  inscrit  dans 
la  table  d'Abydos.  Ce  monument  se 
voit  sur  la  route  de  Cosséir ,  sculpté 
sur  un  des  rochers  qui  la  bordent; 
c'est  un  bas-relief  soigneusement  tra- 


IlGYPTE. 


291 


vaiilé;  l'enseigne  du  roi,  surmontée 
de  l'épervier  mitre,  en  occupe  le  mi- 
lieu; et  à  droite  et  à  gauche  est  son 
prénom  ,  précédé  de  son  litre  de  roi  et 
des  autres  qualilications  honoriOques 
dont  le  protocole  égyptien  fut  habi- 
tuellement assez  prodigue;  le  voeu  vi- 
vant a  toujours  y  complète  les  pieux 
honneurs  rendus  à  ce  roi  •  il  se  nom- 
mait Mérenrhès. 

Ce  lait,  qui  intéresse  l'histoire  des 
hommes  à  un  si  haut  degré,  n'est  pas 
absolument  isolé ,  quoique  apparte- 
nant à  une  époqne  ou  il  n'y  a  pas  en- 
core d'histoire  ni  peut-être  d'existence 
sociale  pour  les  plus  anciennes  et  les 
plus  illustres  nations  de  l'Occident. 
On  a  recueilli  en  effet ,  auprès  des  py- 
ramides, dans  les  vallées  sépulcrales 
de  Thèbes,  sur  les  côtes  de  la  mer 
Rouge,  dans  les  grottes  des  lieux  nom- 
més El -Tell,  Zaoyet-el-Maïetin ,  et 
dans  d'autres  localités,  des  noms  de 
rois  et  de  reines ,  gravés  sur  des  mo- 
numents contemporains ,  antérieurs  à 
l'époque  du  septième  roi  de  la  XV*  dy- 
nastie ;  et  même  aux  six  rois  connus  de 
la  XI'V^*;  toutefois  ces  noms  antérieurs 
ne  se  trouvent  point  parmi  ceux  qui 
subsistent  encore  sur  la  table  d'Aby- 
dos.  Mérenrhès ,  de  la  XV'  dynastie , 
vécut  vers  l'an  2500  avant  l'ère  chré- 
tienne. 

C'est  dans  la  même  dynastie  qu'on 
doit  placer  le  règne  du  roi  Osyman- 
dvas,  dont  Diodore  de  Sicile,  d'après 
l'historien  grec  Hécatée ,  a  décrit  les 
actions  si  merveilleuses ,  et  le  tom- 
beau plus  digne  encore  du  nom  de 
noerveille  par  son  étendue,  par  les 
sculptures  et  les  peintures  dont  il  fut 
orne,  et  qui  en  fer?.ient  l'un  des  plus 
magniflques  édifices  de  la  magnifique 
Thebes.  On  y  avait  représenté  les 
campagnes  de  ce  roi  contre  les  Bac- 
triens,  le  siège  d'une  ville  défendue 
de  tous  côtés  par  ui;e  rivière,  le  roi 
combattant  lui-même  du  haut  de  son 
char,  et  secondé  par  son  lion  appri- 
voisé; enfin  toutes  les  circonstances 
d'ujie  grande  campagne  heureusement 
entreprise  par  une  armée  de  quatre 
cent  mille  hommes,  conduite  par  un 
chef  valeureux;  à  la  suite  des  malles 


décorées  de  ces  tableaux  militaires,  on 
voyait  un  sanctuaire  pour  l'adoration 
des  dieux, un  promenoir,  une  bibliothè- 
que intitulée  :  Remède  de  l'âme;  enfin, 
le  tombeau  même  du  roi  :  et  toutes  ces 
notions  topographiques  sur  le  tombeau 
d'Osymandyas ,  ont  porté  les  derniers 
voyageurs  en  Egypte  a  reconnaître  les 
analogies  les  plus  frappantes  entre  le 
plan  du  Rhamesséum,  encore  subsis- 
tant à  Thèbes  (connu  aussi  sous  la  dé- 
nomination inexacte  de  Memnonium, 
puisqu'il  a  été  élevé  par  R.hanisès  III, 
Sésostris),  et  le  tombeau  d'Osyman- 
dyas décrit  dans  l'ouvrage  de  Diodore 
de  Sicile;  les  proportions  du  Rhames- 
séum sont  seulement  inférieures  en 
tout  point  à  celles  qu'on  donnait  au 
tombeau  d'Osymandyas. 

C'est  sur  lesommèt  de  ce  même  édi- 
fice que  ce  roi  avait  fait  placer  le  fa- 
meux cercle  d'or,  de  365  coudées  de 
circonférence  (environ  500  pieds),  et 
dont  chacune  de  ses  divisions,  affec- 
tée à  un  jour  de  l'année ,  portait  écrite 
l'indication  de  l'heure  du  lever  et  du 
coucher  des  astres,  ainsi  que  les  pro- 
nostics sur  les  variations  de  l'atmos- 
phère :  indications  plus  oiseuses  en- 
core que  les  mesures  d'un  tel  ouvrage 
en  or  massif;  puisqu'un  tel  cadran  an- 
nuaire eilt  été  complètement  inutile 
en  raison  de  l'absence  de  tout  rapport 
vrai  de  ses  divisions ,  avec  la  longueur 
réelle  de  l'année  solaire  et  le  mouve- 
ment des  astres;  ce  qui  fait  supposer 
à  cette  narration  de  l'histoire  quelques 
exagérations,  ou  dans  les  écrivains 
qui  l'ont  tracée,  de  l'inexactitude  ou 
de  l'ignorance. 

11  ne  reste  rien  de  ces  merveilleuses 
constructions,  si  toutefois  elles  ont 
jamais  existe;  et  jusqu'ici  on  n'a  pas 
été  plus  favorisé  a  l'égard  des  monu- 
ments originaux  de  la' XV*  dynastie; 
on  en  connaît  bien  peu  qui  puissent  lui 
être  attribués  avec  toute  certitude. 
Un  de  ses  rois  est  cependant  nommé 
dans  le  tombeau  du  prêtre  Othoès , 
creusé  auprès  des  grandes  pyramides  ; 
Othoès  étant  au  service  personnel  de 
ce  roi ,  dont  le  nom  se  trouve  au.wi 
rappelé  da;is  la  table  royale  du  temple 
(Je  Karnac  :  c'est  le  quatrième  cartouche 
19. 


S»2 


L'UNIVEHS. 


de  la  première  rangée  inférieure  ,  sur 
la  partie  droite  du  temple. 

Ces  souvenirs  historiques  de  la  XV' 
dynastie  nous  rapprochent  de  la  grande 
époque  des  annales  égyptiennes,  de 
celle  où  une  invasion  de  barbares  ar- 
rêta et  détruisit  presque,  de  fond  en 
comble  la  civilisation  de  l'Egypte ,  et  en 
dessécha  pour  trois  siècles  les  germes 
les  plus  précieux. 

Cela  arriva  aux  temps  de  la  XVI* 
dynastie ,  originaire  de  Thèbes  ,  com- 
posée de  plusieurs  rois  dont  les  règnes 
successifs  durèrent  190  ans.  Les  chro- 
nologistes  qui  ont  pu  lire  l'ouvrage  de 
Manéthon,  n'y  ont  pas  recueilli  pour 
nous  les  noms  des  princes  de  cette  dy- 
nastie ;  mais  des  monuments  élevés  du- 
rant leur  règne,  nous  ont  révélé  les 
noms  de  quelques-uns  de  ces  rois ,  et 
l'ordre  de  leur  succession ,  suppléant 
ainsi ,  en  partie ,  a«  silence  absolu  des 
historiens. 

Il  paraît  qu'un  roi  nommé  Osorta- 
sen ,  l'un  des  derniers  de  cette  dynas- 
tie, fut  aussi  un  prince  illustre,  et 
que  son  règne  dura  près  d'un  demi 
siècle,  circonstance  favorable  aux  bons 
vouloirs  de  la  fortune  et  à  la  fécon- 
dité du  génie.  Osortasen  éleva  l'obé- 
lisque qui  est  encore  debout  à  Hélio- 
polis (voy.  pi.  74).  Son  prénom  royal 
(le  cartouche  supérieur)  et  son  nom 
propre  (le  cartouche  au-dessous  du 
premier)  se  lisent  sur  les  quatre  faces 
de  l'obélisque ,  et  font  partie  des  quatre 
inscriptions,  en  l'honneur  d'Osortasen, 
qui  décorent  ce  monument;  le  car- 
touche-prénom est  répété  au  bas  de 
l'inscription ,  et  les  caractères  alpha- 
bétiques qui  composent  le  nom  propre 
(cartouche  au  milieu  de  la  hauteur) , 
se  lisent  OSRTSN;  ailleurs  ce  même 
nom  est  écrit  Osortsn.  Nous  avons 
dit  plus  haut  (page  274)  comment  il 
nous  semble  que  peut  s'expliquer  l'exis- 
tence actuelle  de  ce  précieux  monu- 
ment élevé  par  un  roi  qui  régna  avant 
l'invasion  et  les  affreux  ravages  des 
Hyksos. 

D'autres  monuments  originaux ,  con- 
temporains de  ce  même  roi ,  datés  des 
années  de  son  règne,  consacrés  à  sa 
mémoire,  ou   rappelant  ses   mémo- 


rables actions ,  sont  également  parve- 
nus jusqu'à  nous,  et,  comme  l'obé- 
lisque d'Héliopolis,  doivent  servir  à 
faire  placer  au  rang  des  princes  il- 
lustres par  leurs  hauts  faits ,  à  la  têt(^ 
d'une  nation  puissante  par  sa  parfaite 
civilisation  plus  de  vingt-trois  siècles 
avant  l'ère  vulgaire,  Osortasen  l'un 
des  derniers  rois  de  la  XVI'  dynas- 
tie. 

Son  nom  est  inscrit  dans  les  tables 
généalogiques  du  temple  de  Karnac  à 
Thèbes;  il  a  disparu  de  celle  d'Abydos, 
où  il  se  serait  trouvé  le  deuxième  à  la 
droite  du  cartouche  qui  borne  la  ligne 
intermédiaire  du  côté  fragmenté.  Des 
stèles  funéraires  isolées ,  élevées  dans 
les  tombeaux  de  particuliers  de  classes 
diverses ,  et  dont  quelques-unes  sont 
remarquables  par  la  beauté  du  travail 
ou  par  leur  volume ,  portent  les  dates 
des  années  13 ,  17 ,  25  et  43  du  règne 
d'Osortasen  ;  sur  l'une  d'elles ,  le  père 
du  roi  est  nommé ,  c'était  Ptahawtep. 
Le  nom  du  roi  se  lit  aussi  sur  des  mo- 
numents de  plus  petite  proportion , 
des  scarabées ,  des  figurines  :  mais 
cette  série  de  témoignages,  malgré 
leur  intérêt  évident ,  n'est  plus  qu'un 
utile  accessoire  du  monument  princi- 
pal qui  nous  reste  de  ce  règne  et  de 
ce  roi. 

Les  ruines  de  l'antique  ville  égyp- 
tienne deBéhéni,  aujourd'hui  occupées 
par  le  village  arabe  de  Ouadi-Halfah , 
en  Nubie ,  près  de  la  seconde  cataracte 
du  Nil  au  midi  de  l'Egypte ,  se  com- 
posent des  restes  de  plusieurs  édifices 
publics.  La  position  de  cette  ville  était 
importante  pour  l'Egypte,  toujours  in- 
téressée à  maintenir  dans  l'obéissance 
les  populations  fixées  entre  les  deux 
cataractes.  C'est  là  que  le  roi  Osorta- 
sen fit  édifier  un  temple  en  l'honneur 
de  la  grande  divinité  de  l'Egypte ,  de 
Horammon,  ou  Ammon  générateur. 

Cette  antique  origine  donnait  aux 
ruines  de  ce  temple  une  importance 
sans  égale;  Champollion  le  jeune  les 
fouilla  religieusement;  il  reconnut  que 
les  murs  qui  subsistent  ont  été  cons- 
truits en  grandes  briques  crues;  que 
l'intérieur  était  soutenu  par  des  piliers 
ou  des  colonnes  en  grès ,  ouvrages  du 


l'.GÏ  PTE. 


!»3 


Fè.j,'iie  d'AméiioiiliiJ  II,  de  la  XVIir 
iJvnaslie;  que  ce  temple  fut  enrichi 
par  Rhamsès  I"  et  Ménephtha  I""", 
princes  de  la  même  dynastie  ;  et  une 
stèle  historique ,  arrachée  de  ces  ruines 
par  notre  voyageur ,  et  déposée  par  lui 
au  INIusée  du  Louvre,  contient  la  liste 
(les  dons  et  des  offrandes  faites  à  ce 
temple  par  ces  deux  rois.  Mais  il  re- 
connut aussi  que  cet  édilice  religieux 
avait  été  primitivement  fondé  par  Osor- 
tasen  de  la  XVI"'  dynastie ,  et  il  en  re- 
cueillit la  preuve  en  arrachant  aussi 
de  ces  mêmes  ruines,  et  de  la  place 
qu'occupait  d'abord  le  sanctuaire  du 
temple ,  une  autre  stèle  encastrée  au- 
trefois dans  ce  sanctuaire  même,  mo- 
nument sans  prix  par  son  antiquité , 
par  son  importance  historique,  égale- 
ment recueilli  avec  un  zèle  patrioti- 
que pour  le  Musée  du  Louvre,  mais 
que  d'occultes  manœuvres  ont  dirigé 
à  l'étranger. 

Le  champ  de  cette  stèle  est  occupé 
par  un  bas-relief;  le  roi  Osortasen, 
armé  de  la  masse  et  coiffé  en  Ammon, 
est  debout  devant  le  dieu  Month ,  qui 
lui  livre,  avec  l'emblème  de  la  vie 
stable ,  les  peuples  de  la  Libye ,  dont  les 
noms  sont  inscrits  dans  des  cartels 
placés  auprès  de  douze  figures  d'hom- 
mes, et  ces  figures  sont  attachées  à  des 
liens  dont  le  dieu  réunit  les  extrémités 
dans  ses  mains.  C'est  la  représentation , 
en  style  religieux,  de  la  conquête  de  la 
Nubie  par  Osortasen,  qui  fit  ainsi  ren- 
trer sous  le  joug  les  peuplades  révoltées 
entre  les  deux  cataractes.  «  Je  te  livre, 
«lit  le  dieu,  toutes  les  contrées  de  la 
terre  de  Kenous;  »  et  dix  noms,  d'au- 
tant de  ces  peuplades,  sont  encore  li- 
sibles sur  le  monument.  Dans  le  texte 
de  l'inscription,  le  roi  est  qualifié  de 
taureau  blanc,  qui  a  mis  en  fuite  les 
peuples  de  Pliot  (les  Libyens);  et  ce 
monument,  d'une  victoire  utile  à  la 
sécurité  de  l'Egypte,  était  religieuse- 
ment déposé  dans  le  sanctuaire  du 
temple  de  Béhéni,  qui  eut  pour  fonda- 
teur le  même  roi  dont  la  stèle  enlevée 
à  la  France  a  transmis  jusqu'à  nous,  à 
travers  plus  de  quarante  siècles,  le 
nom  et  la  gloire. 

A  Osortasen ,  vers  la  fui  de  k\  \\V 


dynastie,  succéda  un  autre  roi  qui 
se  nomma  Amenhemhé;  il  est  égale- 
ment inscrit  dans  les  listes  royales  dtt 
Karnac  ;  il  se  trouve  aussi  dans  le  texte 
d'un  monument  contemporain  sculptd 
sur  le  milieu  de  la  route  de  Cosséir; 
enfin  sa  légende  complète  se  lit  dans 
un  des  antiques  tombeaux  de  Bèni- 
hassan-el-Qadin  ;  les  inscriptions, 
dont  cette  légende  n'est  qu'une  partie, 
font  dire  au  roi  Amenhemhé  qu'il  a 
entrepris  plusieurs  guerres ,  notam- 
ment contre  les  Éthiopiens.  Il  paraît 
ainsi  que  cette  partie  des  frontières  de 
l'Egypte  ne  cessait  d'exciter  la  sollici- 
tude du  gouvernement  égyptien,  et 
l'histoire  prouve  assez,  par  le  succès 
de  quelques  invasions  éthiopiennes  en 
Egypte,  que  cette  sollicitude  devait 
être  permanente  comme  le  danger  qui 
la  faisait  naître. 

Les  voisins  de  l'Egypte  à  l'orient 
semblaient  plus  tranquilles,  peut-être 
parce  qu'ils  étaient  plus  divisés,  ou 
qu'uneciviHsation  plus  analogue,  etsur- 
tout  de  grands  intérêts  commerciaux 
réciproquement  avantageux ,  portaient 
ces  voisins  orientaux  a  des  relations 

Pacifiques.  Le  peuple  hébreu,  illustre 
ranche  de  la  grande  famille  arabe, 
n'habitait  pas  loin  de  l'Egypte.  Encore  à 
rètat  de  pasteurs,  soumis  au  gouver- 
nement patriarcal ,  à  l'autorité  de  l'an- 
cien, campant  sous  la  tente,  dans  de 
gras  pâturages  avec  leurs  troupeaux, 
Bédouins  primitifs  pieux  et  hospita- 
liers, les  Hébreux  connaissaient  les  ri- 
chesses de  l'Egypte,  et  ne  semblaient  pas 
lui  porter  envie.  Ils  s'unissaient  en  ma- 
riage avec  les  Égyptiens  ;  Agar,  femnif' 
d'Abraham,  était  née  en  Egypte,  et 
elle  choisit  pour  l'épouse  de  son  fils 
une  autre  femme  de  la  même  nation. 
Ils  y  descendaient  quand  la  famine 
frappait  leur  pays.  La  famine  y  con- 
duisit Abraham,  âgé  de  soixante-quinze 
ans,  et  cet  événement,  le  plus  ancien 
de  ceux  que  la  Bible  mentionne  à 
l'égard  de  l'Egypte ,  se  passa ,  d'après 
les  époques  connues  de  l'histoire  sain- 
te, pendant  le  règne  d'un  des  rois  de  la 
XVI"  dynastie. 

La  Bible  raconte  comment  Abra- 
ham ,  ayant  avec  lui  Sara ,  et  craignant 


204 


L'UNIVERS. 


que  ia  beauté  de  sa  femme  ne  portât 
les  Égyptiens  à  le  tuer  pour  la  lui 
ravir,  rengagea  à  se  dire  sa  sœur.  Sara 
fut  enlevée  et  conduite  au  palais  du 
roi ,  mais  Abraham  fut  très-bien  traité; 
les  Egyptiens  lui  donnèrent  des  brebis, 
et  des  bœufs,  et  des  ânes,  et  des  es- 
claves ,  et  des  servantes ,  et  des  ânesses , 
et  des  chameaux.  Bientôt  la  maison  de 
Pharaon  fut  frappée  de  la  main  de 
Dieu;  le  roi  fit  venir  Abraham  :  «  Pour- 
quoi ,  lui  dit-il ,  as-tu  annoncé  que  Sara 
était  ta  sœur,  afin  que  je  la  prisse 
pour  épouse?  Voilà  ta  sœur,  prends- 
la  et  va-t'en;  »  et  Abraham  se  retira 
avec  tout  ce  qu'on  lui  avait  donné,  et 
remonta  en  Chanaan,  possesseur  de 
beaucoup  d'or  et  d'argent  ;  dives  valde, 
dit  la  Bible,  In  possessions  auri  et 
argenti;  nouveau  témoignage  de  la 
prospérité  de  l'Egypte  aux  temps  de 
Ja  XVP  dynastie. 

Le  dfcinier  des  rois  de  cette  famille 
est  appelé  Timaos  par  Manéthon  ;  i'iiis- 
torien  juif  Josèphe  nous  a  conservé, 
au  sujet  de  ce  roi ,  quelques  fragments 
du  récit  de  l'annaliste  égyptien;  il  rap- 
porte textuellement  un 'court  extrait 
de  la  seconde  partie  de  l'histoire  de 
Manéthon,  dans  laquelle  se  trouvait  la 
narration  de  l'événement  mémorable 
qui  changea  subitement  la  face  des 
choses  en  Egypte  :  une  barbarie  farou- 
che y  remplaça  l'habitude  des  lois,  et 
la  civilisation  de  l'Egypte  aurait  été 
entièrement  détruite,  si  elle  avait  re- 
posé sur  de  débiles  fondements;  mais 
elle  résista  à  deux  siècles  et  demi 
d'inouïes  calamités.  Laissons  parler 
Manéthon. 

«  Sous  le  règne  de  Timaos ,  Dieu  fut 
irrité ,  on  ignore  pourquoi ,  et  des  hom- 
mes de  race  ignoble,  venant  à  l'inipro- 
viste  des  régions  orientales ,  envahirent 
i'Égypte,  pénétrèrent  dans  la  contrée 
et  s'en  emparèrent  en  peu  de  temps, 
presque  sans  combat;  ils  opprimèrent 
les  chefs  du  pays,  brûlèrent  les  villes 
avec  fureur,  et  renversèrent  les  tem- 
ples des  dieux.  Ils  se  conduisirent  en 
ennemis  cruels  contre  les  habitants  de 
l'Egypte,  réduisirent  en  esclavage  une 
partie  des  femmes  et  des  enfants;  et, 
ce  qui  mit  le  comble  aux  malheurs  de 


l'Egypte,  ils  choisirent  un  d'entre  eux, 
nommé  Salathis,  et  ils  le  firent  roi. 
Salathis  se  rendit  maître  de  Memphis, 
sépara  par  là  la  haute  Egypte  de  la 
basse,  leva  des  impôts,  plaça  des  gar- 
nisons dans  les  lieux  convenables,  et 
fortifia particulièrementla  partie  orien- 
tale du  pays.  Méditant  une  entreprise 
contre  les  Assyriens,  alors  très-puis- 
sants, Salathis  se  rendit  dans  le  nome 
Méthraïte,  releva  une  ancienne  ville 
située  à  l'orient  de  la  branche  bubasti- 

aue  du  Nil,  nommée  Aouaris,  la  ferma 
e  fortes  murailles,  et  il  y  rassembla 
deux  cent  quarante  mille  hommes;  il 
les  visitait  dans  la  belle  saison;  il  les 
nourrissait,  les  comblait  de  présents, 
et  les  exerçait  aux  manœuvres  mili- 
taires, afin  d'inipirer  le  respect  et  la 
crainte  aux  nations  étrangères.  Salathis 
mourut  après  avoir  régne  pendant  dix- 
neuf  ans.  » 

Tel  est  le  récit  de  Manëthoi!.  Le  roi 
Timaos  fut  le  témoin  des  premières 
entreprises  de  ces  barbares;  il  tenta 
vainement  de  lear  résister;  son  cou- 
rage lui  coûta  la  vie;  il  la  perdit  après 
six  années  de  règne,  vers  l'année  2082 
avant  l'ère  c!:  rétienne. 

Alors  finit  la  XVI"  dynastie,  et  la 
XVII*  commença.  Les  étrangers  qui 
avaient  envahi  l'Egypte  et  la  tenaient 
courbée  sous  leur  joug  sanguinaire  et 
dévastateur,  sont  désignés  par  Mané-< 
thon  sous  le  nom  de  Hyksos;  on  les 
appelle  dans  notre  langue  les  Pasteurs, 
et  l'usage  a  accrédité  cette  dénomina- 
tion. Leur  origine  n'est  pas  connue 
avec  certitude;  Josèphe,  pour  exalter 
les  antiquités  de  sa  nation,  les  consi- 
dère connue  des  Juifs,  et  il  en  conclut 
que  les  ancêtres  de  sa  race  ont  ainsi 
régné  sur  l'Egypte,  en  brigands  ar- 
més il  est  vrai,  mais  Josèphe  ne  ré- 
pudie pas  ces  souvenirs.  D'après  ce  que 
les  monuments  nous  apprennent  de 
ces  hordes  incultes  et  farouches,  on 
voit  qu'elles  appartenaient,  par  leur 
constitution  physique,  à  la  race  blan- 
che, que  les  individus  étaient  en  géné- 
ral d'une  taille  haute  et  grêle;  on  a 
cru  y  retrouver  les  traits  principaux 
de  la  race  scythique,  et  l'on  sait  que 
ses  incursions  armées  sur  les  pays  ri- 


I^.GYPTE. 


295 


ches,  parce  qu'ils  étaient  civilisés,  da- 
tent d  une  très-haute  antiquité  dans 
riiistoire  de  l'Asie. 

Après  la  mort  de  Timaos  (nommé 
aussi  Concliaris),  les  principales  fa- 
milles du  pays,  fuyant  devant  l'en- 
nemi, se  retirèrent  dans  la  haute 
Egypte,  en  Nubie,  au-dessus  de  la 
nreinière  cataracte,  et  sur  les  côtes  de 
la  mer  Rouge  où  l'Egypte  possédait 
d'importants  établissements.  Timaos 
eut  des  successeurs  tirés  du  sang 
royal,  légalement  revêtus,  par  droit 
d'hérédité,  de  la  souveraineté,  mais 
qui  d'abord  n'eurent  vraisemblable- 
ment que  peu  d'occasions  de  l'exercer 
avec  avantage.  Ils  s'établirent  dans  la 
haute  Egypte. 

Il  y  eut  donc  alors  deux  royaumes 
en  Egypte  et  deux  autorités  contem- 
poraines et  rivales  :  les  Pharaons ,  sou- 
verains légitimes,  résidant  dans  la 
haute  Egypte;  et  les  Pasteurs,  bar- 
bares conquérants,  occupant  Mem- 
phis,  la  moyenne  et  la  basse  Egypte. 
C'est  ainsi  que  la  XVIP  dynastie  égyp- 
tienne se  compose  de  deux'listes  de  rois 
qui  furent  contemporains,  et  dont 
1  existence,  à  peu  près  d'une  durée 
égale,  est  un  synchronisme  historique 
incontestable, quoique  fondé  sur  des 
preuves  différentes;  car  les  textes 
écrits  ont  conservé  l'histoire  des  Pas- 
teurs, et  les  monuments  des  arts  celle 
des  Pharaons  :  la  barbarie  n'écrit  ses 
annales  sur  les  édifices  qu'en  les  dé- 
truisant par  le  fer  et  la  flamme. 

Les  Pasteurs  s'y  appliquèrent  avec 
un  déplorable  succès,  et  de  tous  les 
monuments  élevés  en  Egypte  avant 
leur  invasion,  il  en  restera  peine  un 
seul  encore  entier,  tout  le  reste  a  été 
détruit,  et  il  a  fallu,  singulière  desti- 
née! une  nouvelle  série  de  catastrophes 
et  de  destructions,  pour  qu'il  nous  ait 
été  donné  de  rencontrer  dans  les  rui- 
nes des  monuments  élevés  sur  le  sol  de 
Tlièbes  et  de  Memphis  par  les  grands 
rois  de  la  XVIIP  dynastie,  les  ruines 
toutes  historiques  des  monuments 
élevés  par  les  ancêtres  de  ces  grands 
rois  avant  l'invasion  des  Pasteurs  : 
Juifs  ou  Scythes,  ils  détruisirent  tout 
ce  que  leur" fureur  aveugle  put  attein- 


dre ,  et  des  grands  édifices  de  l'Egypte, 
aucun  ne  fut  épargné. 

Il  paraît  qu'ils  pénétrèrent  jusqu'ô 
la  cataracte  deSyène,  limite  méridio- 
nale de  l'Egypte;  car  jusque-là  les  deux 
rives  du  Nil,  sur  toute  la  longueur  de 
la  vallée,  sont  également  dépourvues 
de  traces  de  monuments  antérieurs  à 
l'autorité  des  Pasteurs  ou  lli/ksos. 
Mais  dès  que  la  prévoyance  de  leur 
premier  roi  Salathis  eut  fait  du  lieu 
nommé  Aouaris ,  dans  la  basse  Egypte , 
un  camp  retranché  ou  une  enceinte  for- 
tifiée, qui  devint  le  séjour  habituel  de 
l'armée,  le  chef  de  ces  hordes  dut  se 
tenir  à  leur  portée,  pour  les  visiter 
fréquemment,  comme  le  dit  Mané- 
thon;  car  sur  cette  armée  reposait 
réellement  son  pouvoir.  Le  lieu  qu'elle 
occupait  assurait  naturellement  la  dé- 
fense de  l'Egypte,  qui  était  exposée, 
par  le  chemin  que  ces  conquérants  ve- 
naient de  faire,  aux  entreprises  des 
grandes  monarchies  de  l'Asie,  dès 
longtemps  les  rivales  de  l'Egypte. 
L'armée  à  Aouaris  et  le  gouvernement 
à  Memphis ,  Salathis  gardait  tout  à  la 
fois  les  avenues  de  l'Egypte  à  l'est  et 
au  nord,  et  surveillait  le  midi,  qui  ne 
devait  pas  lui  donner  de  craintes  fon- 
dées ,  quoique  les  Pharaons  s'y  fussent 
réfugiés. 

Les  successeurs  de  Timaos  surent  en 
effet  se  maihtenir  dans  la  Thébaïde,  et 
les  autres  dépendances  de  l'Egypte  sous- 
traites à  l'occupation  des  Hyksos;  les 
Pharaons  ne  purent  toutefois  y  exercer 
qu'une  autorité  très-précaire,  et  pres- 
que nominale;  ils  songèrent  d'abord  à 
maintenir  leurs  droits  par  ces  droits 
eux-mêmes,  par  la  fidélité  de  leurs  ser- 
viteurs les  plus  dévoués,  par  l'adhésion 
aussi  de  la  population  tout  entière, 
des  castes  supérieures  surtout,  dont 
tous  les  intérêts  avaient  péri  du  même 
coup  qui  avait  frappé  à  mort  le  der- 
nier roi  de  la  XV1'=  dynastie. 

On  ne  peut  s'empêcher  de  remar- 
quer, avec  quelque  surprise,  que,  de 
tous  les  abreviateurs  de  Manéthon  qui 
ont  copié  ses  listes  des  dynasties  et  des 
•rois,  aucun  n'a  inscrit,  pour  la  XV11« 
dynastie,  les  noms  des  souverains  de 
droit,   des   Pharaons;  que  tous,   au 


L'UNIVERS. 


cûiilraire,  portant  à  six  le  nombre  des 
règnes  de  cette  dynastie,  y  ont  inscrit 
les  noms  des  rois  Pasteurs  occupant 
rftgypte  de  fait  en  l'accablant  de  cala- 
mités, et  qu'ils  ont  ainsi  abandonné  à 
l'oubli  les  noms  et  les  actions  des  sou- 
verains de  la  race  égyptienne,  qui  ne 
cessèrent  de  lutter  contre  les  barba- 
res ,  et  qui ,  après  deux  siècles  et  demi 
de  combats ,  purgèrent  enfln  le  sol  de 
la  patrie  de  ces  immondes  vainqueurs. 
La  surprise  que  cette  remarque  a  fait 
naître  cessera  en  se  rappelant  l'origine 
de  ces  abréviateurs  de  Manéthon  et  de 
leurs  listes.  Le  plus  ancien  de  tous  est 
le  Juif  Josèphe;  il  considérait  les  Pas- 
teurs comme  les  ancêtres  de  sa  nation; 
il  les  inscrivit  de  préférence  dans  sa 
liste  des  rois  d'Egypte  ;  il  en  rejeta  les 
Pharaons,  les  véritables  rois;  et  les 
chroniqueurs  venus  après  Josèphe  ont 
copié  ses  listes,  quoique  étrangers 
à  des  intérêts ,  à  des  préjugés ,  et  à  des 
prétentions  que  l'histoire  n'a  pu  jus- 
tifier. 

11  en  est  tout  autrement  dans  la 
table  d'Abydos  et  dans  les  autres  mo- 
numents de  la  piété  des  rois  et  des 
peuples  de  l'Egypte  :  immédiatement 
avant  le  prénom  royal  du  premier 
prince  de  la  XVIII*'  dynastie ,  on  trouve 
les  cartouches  de  six  Pharaons  de  la 
XVTI".  Dans  les  monqpients  égyp- 
tiens, les  Pasteurs  ne  sont  rappelés 
que  sous  des  formes  propres  à  entre- 
tenir la  haine  universellement  vouée  à 
cette  race  d'impurs,  la  véritable  plaie 
de  l'Egypte. 

On  compte  six  règnes  de  Pharaons 
entre  la  mort  de  Timaos  et  l'expul- 
sion des  barbares;  ces  Pharaons  for- 
mèrent la  XVII*  dynastie  qui  régna 
260  ans.  Le  cartouche  du  premier 
roi  est  le  premier,  de  droite  à  gauche, 
de  la  ligne  intermédiaire  de  la  table 
d'Abydos;  d'autres  monuments  ont 
fait  connaître  la  légende  entière  de 
ce  roi;  il  se  nommait  Aménemdjôm. 
Plusieurs  stèles,  dont  quelques-unes 
sont  peintes,  et  d'autres  se  distinguent 
par  une  exécution  soignée,  portent  des 
dates  tirées  du  règne  de  ce  roi.  Une 
de  ces  stèles  est  datée  de  l'an  3 ,  et  le 
ni  Aménemdjôm  I",  et  un  Osortasen, 


l'un  et  l'autre  de  la  XVII'  dynastie» 
sont  mentionnés  dans  les  inscriptions 
de  ce  monument.  D'autres  stèles  por- 
tent des  dates  de  la  3'',  de  la  14% 
de  la  id'',  et  de  la  29'  année  du  règne 
de  cet  Aménemdjôm,  qui  est  le  II* 
de  ce  nom.  A  Beni-Hassan-el-Qadim, 
la  légende  entière  du  même  roi  se 
trouve  deux  fois  dans  les  inscriptions 
du  tombeau  de  Névôth,  avec  la  date 
de  l'an  9  de  son  règne;  enfin  on  voit 
au  musée  de  Genève  une  autre  stèle 
qui  est  relative  à  une  campagne  entre- 
prise par  ce  même  roi,,  en  l'an  19  de 
son  règne,  contre  les  Éthiopiens.  Dès 
les  antiques  époques,  les  ennemis  le 
plus  menaçants  pour  l'Egypte  furent 
a  ses  frontières  du  midi  :  a  chaque  rè- 
gne, on  voit  se  renouveler  les  tenta- 
tives pour  les  repousser  ou  les  conte- 
nir ;  Aménemdjôm  II  eut  aussi  ce 
devoir  à  remplir;  la  durée  du  règne  de 
ce  roi ,  le  premier  de  la  XVIP  dynas- 
tie, fut  au  moins  de  29  ans. 

Il  eut  pour  successeur  un  autre 
Osortasen,  qui  fut  ainsi  Osortasen  II. 
Son  prénom  est ,  sur  la  table  d'Adydos , 
à  la  gauche  de  celui  de  son  prédéces- 
seur; trois  autres  monuments  contem- 
porains font  connaître  son  nom  prc 
pre,  écrit  des  mêmes  signes  que  celui 
du  premier  Osortasen.  On  a  vu  au 
musée  du  Louvre  une  jolie  statuette! 
de  ce  roi ,  en  cornaline,  avec  cette  ins« 
cFJption  :  le  roi  Osortasen,  fils  du  roi 
Aménemdjôm.  Une  belle  stèle  en  cal- 
caire blanc  porte  la  date  de  la  2"  année 
de  son  règne.  Les  tombeaux  de  Beni- 
Hassan  renferment  aussi  la  légende 
entière  de  ce  roi;  un  scribe  royal  pré- 
sente à  son  supérieur  une  tablette  dont 
l'inscription  porte  la  date  de  l'an  6  du 
règne  d'Osortasen  II  :  ce  règne  eut 
donc  au  moins  cette  durée. 

Il  paraît  toutefois  qu'elle  fut  courte , 
car  Osortasen  II  eut  pour  successeur 
son  frère,  qui  porta  aussi  le  nom 
d'Osortasen.  Son  cartouche  prénom 
est  à  son  rang  dynastique  sur  la  table 
d'Abydos ,  et  la  légende  entière  de  ce 
loi  existe  encore  sur  un  grand  nombre 
de  monuments  contemporains.  Dans 
l'inscription  de  l'un  d'eux,  les  signes 
du  cartouche-prénom  sont  précédco  ds 


EGYPTi:. 


litre  (Je  fils  de  roi.  ti'est  dans  la  Nubie 
principalement  que  les  souvenirs  d'O- 
sortasen  III  se  sont  conservés  sur  les 
monuments.  Dans  le  temple  de  Semné , 
au-dessus  de  la  seconde  cataracte,  la 
légende  de  ce  Pharaon  est  sculptée  dans 
le  sanctuaire,  et  les  tableaux  qui  or- 
nent ce  lieu  représentent  le  roi  adoré 
en  même  temps  que  le  Nil;  ce  qui  a 
fait  supposer,  non  sans  vraisemblan-  » 
ce,  que  ce  souverain  était  le  roi  Nilus 
des  historiens;  on  le  voit,  en  effet, 
adoré  comme  une  divinité,  et  placé 
parmi  les  dieux,  dans  une  des  stèles 
sculptées  à  Maschakit,  lieu  situé  au 
sud  d'Ibsamboul.  Dans  le  même  temple 
de  Semné,  le  roi  Mœris,  de  la  XVIIP 
dynastie,  rend  ses  hommages  au  dieu 
Nil  et  à  Osortasen  III  en  même  temps. 
Un  autre  bas-relief  du  même  temple 
représente  ce  même  roi  portant  les 
titres  :  Le  fils  du  soleil  qui  l'aime, 
Osortasen  vivificafeur,  et  figuré  en 
pied,  revêtu  du  costume  d'Osiris,  et 
assis  dans  un  naos  sur  la  barque  du 
soleil;  enfin  une  inscription  du  même 
temple  prouve  que  cet  édifice  fut  dédié 
au  dieu  ISil  et  au  roi  Osortasen  divi- 
nisé ,  circonstances  plus  que  suffisantes 
pour  que  cette  communauté  d'adora- 
tions et  d'hom. nages  ait  établi  une 
communauté  de  dénomination  entre  le 
dieu  et  le  roi.  Ce  prince  n'a  pas  été 
oublié  dans  la  table  royale  de  Karnac 
à  Thèbes;  on  y  lit  son  nom  au  rang 
qui  lui  était  assigné.  On  ignore  quelle 
fut  la  durée  de  son  règne. 

Le  successeur  d'Osortasen  III  fut 
un  autre  Amènemdjôm ,  le  IIP  de  ce 
nom  ;  et  si  nous  avons  oublié  de  le 
faire,  c'est  à  l'occasion  des  princes 
qui  viennent  d'être  nommés ,  que  nous 
devons  rappeler  l'usage  adopté  de  toute 
antiquité  en  Egypte,  et  dont  les  monu- 
ments égyptiens  de  tous  les  temps 
fournissent  des  exemples ,  celui  de 
donner  habituellement  le  nom  du 
grand-père  au  petit-fils;  c'est  pour  ce 
motif  sans  doute  que  les  Osortasen  et 
les  Amènemdjôm  se  succèdent  si  régu- 
lièrement dans  la  liste  des  princes  de 
la  XVP  et  de  la  XVIP  dynastie.  Le 
prénom  d' Amènemdjôm  III  se  trouve 
sur  beaucoup  de  monuments  :  dons  la 


table  d'Abydos  comme  dans  (.elle  de 
Karnac,  sur  une  stèle  funéraire  de  la 
bibliothèque  royale,  un  amulette  en 
terre  émaillée  de  la  galerie  de  Flo- 
rence ,  et  une  autre  stèle  où  se  lit  la 
date  de  l'an  25  de  ce  roi.  D'autres  mo- 
numents encore  ,  revêtus  du  plus  haut 
caractère  historique,  concourent  à 
compléter  ces  données  sur  cet  ancien 
Pharaon  ,  et  ne  permettent  pas  de  dou- 
ter qu'il  ne  fût  resté  le  maître  des  pos- 
sessions égyptiennes  en  Arabie.  De 
riches  mines  de  cuivre  existaient  à  El- 
Magarah ,  dans  cette  province  ;  Sa- 
bout-el-Kadim  y  était  également  si- 
tué; et  l'on  a  retrouvé  dans  ces  deux 
lieux  des  stèles  sculptées  sur  les  ro 
chers  mêmes ,  et  qui  portent  des  dates 
des  années  3,  31 ,  41,  42  et  44  du 
règne  d'Amènemdjôm  III. 

On  ne  connaît  de  son  successeur, 
après  son  prénom  royal  inscrit  à  son 
rang  dans  les  tables  royales  d'Abydos 
et  de  Karnac,  que  quelques  monu- 
ments isolés ,  sur  lesquels  ce  même 
prénom  est  figuré,  deux  scarabées,  et 
une  stèle  funéraire  qui  existe  à  Paris. 
Mais  aucun  d'eux  ne  nous  donne  ni 
le  nom  que  porta  ce  roi ,  ni  la  durée 
de  son  règne;  espérons  dans  les  monu- 
ments pour  faire  cesser  notre  igno- 
rance. 

Le  sixième  roi  de  la  XVIP  dynas- 
tie se  nomma  Ahmôs  (  le  fils  du  dieu 
Lune),  dont  les  Grecs  ont  fait  Amosis; 
son  prénom  signifiait  le  soleil  sei- 
gneur de  la  vigilance.  Avant  de  dire 
comment  il  justifia  ce  beau  titre ,  et 
accomplit  les  devoirs  qu'il  lui  imposait 
envers  sa  patrie,  revenons  aux  Pas- 
teurs que  nous  avons  laissés  maîtres 
de  Memphis,  soumettant  toute  la  con- 
trée à  leur  brutale  autorité ,  et  régula- 
risant en  quelque  sorte  l'odieux  exer- 
cice de  leur  pouvoir,  en  déférant  a 
l'un  de  leurs  chefs ,  à  Salathis ,  le  titre 
de  roi. 

Tout  ce  que  nous  savons  de  ses  suc- 
cesseurs dans  la  lignée  des  barbares, 
c'est  leurs  noms  et  la  durée  de  leurs 
règnes ,  grâce  à  la  vaniteuse  attention 
de  Tosèphe  pour  ces  étrangers  qu'il 
voulait  bien  considérer  comme  ses  an- 
cêtres en  Israël.  Il  nous  en  donne  cette 


298 


L'UJNIVERS 


liste  :  après  Salathis  qui  régna  19  ans, 
les  Pasteurs  eurent  pour  chefs  Boeon  , 
44  ans;  Apachnas,  36  ans  7  mois; 
Apopliis ,  61  ans  ;  Anan ,  50  ans  1  mois  ; 
Assès  ou  Assètli ,  49  ans  2  mois  ;  total , 
pour  le  règne  des  6  rois  pasteurs,  259 
ans  10  mois. 

On  ne  doit  chercher  ni  dans  les  ma- 
nuscrits ni  dans  l'histoire  de  l'Egypte, 
les  noms  ou  les  actions  de  ces  préten- 
dus rois,  d'origine  inconnue:  il  ne 
resta  d'eux ,  dans  le  pays ,  que  la  haine 
nrofonde  qui  anima  ,  à  toujours ,  toutes 
les  classes.  Ils  n'édifièrent  rien  ;  l'écri- 
ture sacrée  ne  pouvait  pas  conserver 
leurs  noms  sur  le  frontispice  des  tem- 
ples, ils  rejetèrent  la  religion  natio- 
nale; ni  sur  les  palais,  ils  habitaient 
les  camps  et  détruisaient  les  cités.  Ils 
permettaient  la  culture  des  champs , 
afin  d'en  tirer  des  tributs  onéreux  au 
peuple  asservi ,  mais  suffisants  pour 
l'entretien  ^e  l'armée,  les  besoins  des 
chefs ,  et  les  exigences  de  la  guerre. 
C'est  donc  uji  fait  d'une  grande  singu- 
larité, que  le  nom  d'an  des  rois  pas- 
teurs se  trouve  dans  un  texte  égyp- 
tien, écrit  à  la  gloire  d'un  des  Pharaons, 
proche  descendant  de  celui  qui  les 
chassa  ;  le  nom  d'Apophis ,  tracé  dans 
le  cartouche  consacré ,  et  précédé  du 
cartouche- prénom  dont  le  premier 
signe  est  aussi  le  disqut  du  soleil ,  se 
trouve  dans  un  manuscrit  en  écriture 
hiératique ,  relatif  au  règne  et  aux  vic- 
toires de  Sésostris. 

Josèphe  convient  que  tous  ces  rois 
nouveaux  ne  cessèrent  de  ravager  le 

f)ays  par  leurs  incursions  et  leurs  pli- 
ages ,  s'efforçant  avec  persévérance  de 
détruire  la  race  égyptienne  tout  en- 
tière. Il  avoue  aussi  que  la  première  syl- 
labe du  nwt  Ilyksos  par  lequel  on  les  dé- 
signait, exprime,  en  langue  égyptienne, 
l'idée  de  captif;  et  la  vérité  de  cette  éty- 
nioiogie  (*)  indique,  sans  nul  doute,  que 
cette  dénomination  ,  modifiée  par  Josè- 
phe en  celle  de  Pasteur,  leur  fut  donnée 
par  les  Égyptiens.  Manethon,  à  qui  l'his- 
torien des  Juifs  emprunte  ces  curieuses 
données ,  ajoute ,  selon  le  même  his- 

(*)  2HK ,  en  égyptien ,  signifie,  eu  effet, 
tic,  attaché,  captif. 


torien ,  qu'en  effet  c'est  à  l'état  de 
captif  qu'on  avait  figuré  ces  étrangers 
sur  les  temples  des  dieux  en  Egypte: 
l'étude  des  monuments  confirme  plei- 
nement l'assertion  de  Manethon  ;  la 
figure  des  Pasteurs  enchaînés  y  fut 
très -fréquemment  reproduite  par  la 
peinture  et  la  sculpture  :  c'était  une 
idée  nationale  que  le  gouvernement 
s'appliquait  à  entretenir  dans  toutes 
les  classes  ;  toutes  avaient  sous  leurs 
yeux  des  tableaux  multipliés  des  ac- 
tions les  plus  funestes  à  leurs  intérêts  : 
les  femmes  et  les  hommes  trouvaient 
partout  cette  leçon  sous  leurs  yeux. 

Ce  fut  aussi  durant  le  règne  de  ces 
étrangers  que  Joseph  ,  fils  du  patriar- 
che Jacob,  parut  en  Egypte ,  d'abord 
comme  esclave  acheté  par  un  des  prin- 
cipaux officiers  du  roi ,  et  successive- 
ment comme  intendant  de  la  maison 
de  cet  oilicier;  ensuite  condamné  aux 
fers  comme  ravisseur;  plus  tard,  ho- 
noré comme  devin  interprète  des 
sonf  PS ,  et  enfin  premier  ministre  et 
favori  du  roi. 

D'après  le  texte  de  la  Bible ,  gui  con- 
tient la  naïve  narration  de  la  vie  ou  de 
la  légende  de  Joseph ,  les  marchands 
ismaélites  qui  l'avaient  acheté  de  ses 
malheureux  frères,  l'emmenèrent  en 
Egypte,  et  le  vendirent  à  un  Égyptien 
nommé  Putiphar.  Ce  nom,  ramené  à 
sa  véritable  orthographe,  Pétéphré , 
est  en  effet  un  nom  égyptien  qui  si- 
gnifie celui  qui  appartient  à  Pliré  (  le 
dieu  soleil) ,  et  il  est  analogue  à  d'au- 
tres noms  égyptiens,  tirés  aussi  de 
ceux  de  divinités ,  tels  que  Pet-Ammon , 
et  Pet-Isis.  On  sait  conmient,  par  là 
malice  de  la  femme  de  Pétéphré ,  Jo- 
seph ,  investi  d'abord  de  la  confiance 
entière  de  ce  chef  des  troupes  égyp- 
tiennes, fut  bientôt  après  jeté  dans 
une  prison,  où,  comme  par  l'effet 
d'une  certaine  prédestination  au  gou- 
vernement des  hommes ,  le  geôlier  lui 
remit  une  partie  de  son  autorité  et  la 
surveillance  de  tous  les  autres  prison- 
niers. Parmi  eux  se  trouvaient  le  pan- 
netier  et  le  sommelier  du  roi  :  ils  i 
eurent  des  songes,  Joseph  les  a\pli- 
qua ,  et  les  prédictions  de  Joseph  s«  ( 
réalisèrent. 


Deux  années  après ,  le  roi  d'Egypte 
eut  aussi  des  songes ,  que  ses  devins 
nf  les  savants  du  roi  n'expliquèrent 
pas.  Sur  l'avis  du  pannetier,  qui  avait 
été  réintégré  dans  sa  charge ,  comme 
Joseph  l'avait  prédit,  le  jeune  Hébreu 
fut  tiré  de  la  prison;  et,  après  lui 
avoir  coupé  les  cheveux  et  changé  d'ha- 
bit, on  le  conduisit  auprès  du  roi.  Jo- 
seph expliqua  ses  songes ,  et  n'épargna 
pas  au  Pharaon  de  sages  conseils  :  «  Il 
faut,  lui  dit-il,  que  le  roi  donne  à  un 
homme  habile  et  probe  l'administration 
du  territoire  de  l'Egypte;  que  ses  dé- 
légués dans  toutes  les  provinces  lèvent, 
pendant  les  sept  années  de  fertilité  qui 
vont  se  succéder,  un  cinquième  des 
récoltes  ;  que  ces  approvisionnements 
soient  fermés  dans  les  greniers  publics , 
et  qu'ils  y  restent,  dans  toutes  les 
villes ,  soiis  l'autorité  royale  :  on  pré- 
parera ainsi  les  ressources  nécesaires 
contre  les  sept  années  de  stérilité  qui 
doivent  frapper  l'Egypte.  »  Ce  conseil 
plut  au  Pharaon  ;  et"  ce  roi  fut  assez 
heureusement  inspiré  pour  confier 
l'exécuti"  :  de  ce  sa^je  dessein  à  l'homme 
qui  la.^à  conçu.  Il  donna  à  Joseph 
l'administration  supérieurede  l'Egypte; 
lui  remit  l'anneau  royal,  le  revêtit  de 
la  tunique  de  byssus,  et  du  collier 
d'or  ;  changer  son  nom  hébreu  en  ce- 
lui de  sauveur  du  monde,  selon  la  lan- 
gue égyptienne  ;  le  présenta  au  peuple, 
assis  a  ses  côtés  cians  son  char  royal , 
et  le  maria  avec  la  fille  d'un  prêtre 
d'Héliopoiis,  nommée  Asséneth ,  autre 
nom  égyptien  d'une  étymologie  très- 
régulière.  Joseph ,  qui  était  d'une  belle 
figure  et  d'une  physionomie  agréable  , 
avait  30  ans  quand  il  fut  conduit  au- 
près du  roi  :  il  se  passa  à  peine  un  jour 
entre  son  abjecte  prison  et  son  élé- 
vation à  la   plus   éclatante  fortune. 

Les  écrivains  grecs,  commentateurs 
de  la  Bible ,  et  parmi  eux  les  plus  sa- 
vants ,  reconnaissent  unanimement 
que  les  malheurs  et  le  triomphe  de 
Joseph  en  Egypte  se  passèrent  pen- 
dant le  règne'du  roi  Apophis,  le  qua- 
trième de  la  XVir  dynastie ,  de  celle 
des  Pasteurs ,  qui  avaient  fait  de  Mem- 
phis  le  lieu  de  la  résidence  royale.  Ces 
mêmes  écrivains  fixent  à  la  17*^  année 


EGYPTE.  ÎSn 

du  règne  d'Apophis  rdevation  de  Jo- 
seph au  gouvernement  de  l'Egypte. 
Les  dates  historiques,  tirées  des  mo- 
numents originaux  précédemment  ex- 
posés ,  nous  paraissent  convenir  avec 
ces  mêmes  indications  :  nous  devons 
au  lecteur  de  le  rendre  juge  de  ce  sen- 
timent. 

Selon  le  tableau  des  dynasties  égyp- 
tiennes ,  qui  se  trouve  à  la  page  269 
de  ce  précis,  la  17*  année  du  règne 
d'Apophis  répondait  à  l'an  1967  avant 
l'ère  chrétienne  :  Joseph  étnit  alors 
âgé  de  30  ans  ;  si ,  à  ce  dernier  nom- 
bre, on  ajoute  91  ans  pour  l'âge  de  Ja- 
cob à  la  naissance  de  Joseph ,  60  ans 
pour  l'âge  d'isaac  à  la  naissance  de 
Jacob,  et  les  25  ans  dont  la  venue 
d'Abraham  en  Egypte  précéda  la  nais- 
sance d'isaac,  on  aura  un  total  de 
206  années  qui ,  ajoutées  à  l'an  1967 
qui  répondait  à  la  17'  année  d'Apophis 
de  la  XVIP  dynastie ,  donnent  l'année 
2173.  Or,  cette  année  2173  ,  d'après  le 
même  talleau  précité,  appartient  à  la 
XVr  dynastie  égyptienne  ;  et  c'est  en 
effet  duiant  le  régne  de  cette  même 
dynastie  que  nous  avons  déjà  indiqué 
(  page  293)  la  venue  d'Abraham  en 
Egypte  :  les  temps  de  Jost,.h,  premier 
ministre  du  Pasteur  Apophis,  s'ac- 
cordent ainsi  très-bien  avec  les  temps 
d'Abraham  et  avec  l'ordre  générale- 
ment reconnu  des  dynasties  d'Egypte 
pour  les  époques  qui  précédèrent  son 
invasion. 

Il  en  est  de  même  pour  les  temps 
qui  la  suivirent;  aux  sept  années  de 
lertilité  succéda ,  en  Egypte  et  dans 
les  contrées  voisines ,  une  famine  gé- 
nérale. Les  frères  de  Joseph  se  ren- 
dirent en  Egypte  pour  acheter  des 
grains^  la  seconde  année  de  la  famine, 
ils  amenèrent  Jacob'  auprès  de  leur 
frère  qui  s'était  fait  connaître  ;  et  17 
ans  après  Jacob  mourut  ;  Joseph 
comptait  alors  la  56"  année  de  son 
âge,  et  Apophis  la  43*  de  son  rè^ne. 
Ce  roi  parvint  jusqu'à  la  61*^;  et,  a  sa 
mort,  l'an  1922  avant  J.  C,  Joseph 
était  âgé  de  74  ans.  Or ,  qu'on  pro- 
longe sa  vie  jusqu'à  110  ans,  comme 
le  disent  les  écrivains  bibliques,  ou 
qu'on  lui  donne  agc  d'homme  comm< 


ÎOO 


L'L'iMVERS. 


à  tous  les  hommes  ses  contemporains 
dans  l'histoire,  le  rèi^ne  îles  deux  rois 
Ij.nsteurs  qui  succédèrent  à  Apophis 
dépassera  toujours  de  près  d'un  siècle 
la  durée  de  la  vie  de  Josepli  ;  et,  dans 
ces  mêmes  supputations ,  Joseph  aura 
pu  voir  les  petits -fils  de  ses  fils 
Éphraïm  et  Manassés  ;  enfin ,  de  la 
mort  ae  Joseph  jusqu'à  l'Exode,  ou  la 
sortie  des  Hébreux  de  l'Egypte  sous 
)a  conduite  de  Moïse,  la  suite  des  an- 
nées suffira  pour  placer  dans  un  ordre 
régulier  de  succession  tous  les  événe- 
ments que  la  Bible  raconte  à  la  suite  de 
la  mort  de  Joseph  :  celle  de  ses  frères  , 
de  sa  parenté,  la  multiplication  des 
Israélites ,  et  l'avènement  de  ce  roi 
nouveau,  qui ,  selon  la  Bible,  ignorant 
et  Joseph  et  sa  renommée,  opprima 
le  peuple  d'Israël,  et  le  soumit  à  la 
plus  dure  servitude.  C'est  ainsi  que  les 
annales  de  l'Egypte,  dressées  d'après 
l'autorité  des  monuments  originaux, 
se  prêtent  exactement  aux  relations 
synchroniques  des  annales  des  peuples 

aui  la  connurent,  et  que  la  concor- 
ance  de  ces  rapports  pour  les  temps 
et  les  lieux  produit ,  pour  ces  annales 
diverses,  rédigées  dans  des  intérêts 
mutuellement  inconnus  les  uns  aux 
autres ,  des  certitudes  mutuelles. 

On  ne  sait  rien  du  règne  des  deux 
derniers  rois  pasteurs, depuis  la  mort 
de  Joseph.  On  dit  que  ce  fut  le  dernier 
de  tous,  Assèth,  qui  ajouta  cinq  jours 
au  calendrier  égyptien,  et  qui  fixa 
ainsi  la  durée  de  l'année  solaire  à  36-5 
jours;  mais  des  monuments  encore 
subsistants  indiquent  à  une  époque 
bien  antérieure  au  règne  d'Assèth  cette 
importante  réformation  (wo?/.  page  234 
ci-dessus).  D'ailleurs  les  habitudes  des 
barbares  ne  se  ^tournent  pas  d'ordi- 
naire vers  le  perfectionnement  des  ins- 
titutions publiques. 

Pendant  que  tous  ces  événements 
se  passaient  à  Memphis  et  dans  la 
moyenne  et  la  basse  Egypte ,  les  Pha- 
raons au  midi  de  Thèbes  ne  cessaient 
de  penser  et  d'agir  contre  ces  étran- 
gers maîtres  d'une  partie  de  leurs 
Etats.  Josèphe ,  dans  son  livre  contre 
Apion,  rapporte,  d'après  Manéthoii , 
qi>e  les  rcis  de  la  Thébaïdc  fciisaient 


aux  Pasteurs  une  guerre  continuelle 
et  poussée  avec  vigueur  ;  qu'après  de 
longs  efforts ,  un  de  ces  Pharaons ,  à 
force  de  succès,  réussit  à  expulser 
ces  étrangers  des  divers  points  de  l'E- 
gypte qu'ils  occupaient,  et  à  les  enfer- 
Tuer  dans  leur  ville  ou  camp  retranché  i 
d'Aouaris,  dont  il  entreprit  de  faire  le 
siège. 

Ce  Pharaon  fut  Ahmosis  ;  ses  cam- 
pagnes contre  les  Pasteurs  furent  pé- 
nibles et  multipliées.  L'inscription  fu- 
néraire d'un  de  ses  officiers  de  marine 
nous  apprend  qu'il  entra  au  service  de 
ce  roi  au  moment  où  le  Pharaon  se 
trouvait  à  Tanis  ;  que  plusieurs  com- 
bats sur  l'eau  furent  livrés  :  qu'un 
corps  de  troupes ,  dont  cet  officier  fai- 
sait partie  ,  fut  dirigé  contre  l'ennemi 
vers  le  Sud;  que  ces  guerres  duraient 
encore  dans  la  6'  année  du  règne 
d' Ahmosis;  et  que,  dans  les, années 
suivantes ,  le  roi  se  rendit  en  Ethiopie 
pour  lever  des  tributs. 

Il  ne  laissait  point,  pour  cela ,  de  pous 
ser  l'ennemi  principal  dès  qu'il  l'eut 
enfermé  dans  Aouaiis  ;  mais  Ahmosis; 
mourut  sur  ces  entrefaites ,  avant  d'a- 
voir ierminé  cette  guerre  sacrée. 

Son  fils ,  le  roi  Aménophis  Theth- 
mosis ,  dit  Manéthon ,  continua  le  siège 
de  cette  place  ;  et ,  n'ayant  pu  la  for- 
cer ni  l'enlever,  après  des  tentatives 
infructueusement  renouvelées,  il  en-i 
tra  en  négociation ,  et ,  par  l'effet  du 
traité  qui  fut  conclu,  les  Pasteurs 
quittèrent  l'Egypte  avec  leurs  trou- 
peaux, leurs  familles,  tout  ce  qu'ils 
possédaient,  et  se  rendirent  en  Assyrie 
par  la  route  du  désert. 

Telle  fut  la  fin  ,  en  Éçy[).te ,  de  cette 
horde  conquérante ,  après  en  avoir  oc- 
cupé souverainement  une  grande  par- 
tie pendant  260  ans.  Le  prince  qui  con- 
tribua le  premier  à  en  délivrer  le  pavs 
fut  Ahmosis,  le  6«  roi  de  la  XVII*  dV- 
nastie,  le  soleil  seigneur  de  la  vigi- 
lance, que  nous  avons  déjà  nommé 
(page  297).  Le  sixième  cartouche  dfl. 
la  table  d'Abydos  (ligne  intermédiaire) 
est  celui  de  son  prénom  royal;  et  cej 
prénom ,  accompagné  de  son  nom  pro- 
jtre  ,  n'est  pas  très-rare  sur  les  monu- 
nicnts.  On  les  trouve  sur  une  stèle  et  ' 


I^.GYPTE. 


»o} 


sur  un  cercueil  de  nioiuio  du  Musée  de 
Turin, dans  un  manuscrit  qui  contient 
les  litanies  des  rois ,  au  temple  de 
Semné  dans  la  haute  Nubie,  et  dans 
un  des  tombeaux  deThèbes.  Deu^c  au- 
tres monuments  essentiellement  histo- 
riques ,  rappellent  encore  le  nom  et  les 
actions  du  roi  Ahmôsis  :  ce  sont  deux 
stèles  sculptées  à  même  dans  les  deux 
plus  vastes  carrières  de  la  montagne  de 
Massarah  ;  les  inscriptions  de  ces  stèles 
annoncent  que  ces  carrières  ont  été 
ouvertes  l'an  22  du  règne  d'Ahmôsis  , 
et  que  les  pierres  qui  en  ont  été  ex- 
traites ont  été  destinées  à  la  répara- 
tion des  temples  de  Phtha ,  d'Apis  et 
d'Ammon  à  Memphis  :  souvenirs  mé- 
morables de  la  piété  d'Ahmôsis  qui,  ve- 
nant de  délivrer  Memphis  de  l'occupa- 
tion des  Pasteurs,  et  de  les  refouler 
dans  leur  camp  retranché ,  relève 
aussitôt  les  temples  des  dieux,  et  les 
implore  pour  qu'ils  protègent  ses  nou- 
veaux efforts  contre  les  impies.  Cette 
date ,  la  seconde  connue  du  règne  de 
ce  roi ,  remonte  vers  Tan  1825  avant 
l'ère  chrétienne. 

La  femme  d'Ahmôsis  est  aussi  dési- 
gnée dans  les  inscriptions  de  Massa- 
rah ;  elle  s'appelait  Ahmôs-Nofré-Atari , 
et  son  nom  est  accompagné  des  titres: 
la  royale  épouse  principale ,  royale 
mère ,  la  dame  du  monde.  Une  autre 
femme  du  même  nom  est  mentionnée 
dans  le  même  monument,  avec  les 
qualifications  de  fille  de  roi  et  sœur 
de  roi  ;  ce  fut  la  sœur  du  roi  Ahmôsis 
qui  est  l'Amosis  des  listes  de  Mané- 
tnon ,  le  dernier  de  la  XVIP  djuastie 
des  rois  égyptiens. 

Après  les  glorieux  succès  de  ce 
grand  prince,  les  actions  des  rois  de 
la  XVHI'  dynastie ,  régnant  sur  l'E- 
gypte délivrée  d'une  odieuse  invasion , 
seront  encore  remarquables  dans  les 
fastes  historiques.  De  mémorables 
événements  s'accomplirent  alors  en 
Egypte ,  et  l'on  ne  refusera  pas  cette 
qualification  à  l'expulsion  complète  des 
Pasteurs ,  à  la  restauration  de  l'antique 
monarchie,  à  la  construction  des  plus 
beaux  édifices  de  Thèbes  et  de  la  Nu- 
bie ,  à  la  sortie  des  Hébreux  conduits 
par  Moïse,  ;i  rémigration  en  Grèce  des 


colonies  égyptienne*,  enfin  à  des  con- 
quêtes plusieurs  fois  renouvelées  en 
Afrique  et  en  Asie.  Et ,  comme  si  l'écla  - 
tant  triomphe  obtenu  enfin  sur  les 
barbares  avait  agrandi  la  puissance 
des  esprits,  les  ressources  publiques, 
et  multiplié  les  inspirations  du  génie 
et  du  goilt,  la  splendeur  de  rÉg)T)te, 
parvenue  dès  lors  au  plus  haut  point,  se 
révèle  dans  tous  les  ouvrages  de  cette 
époque,  et  les  témoignages  historiques, 
temples,  palais,  colosses,  obélisques, 
s'offrent  encore  à  nos  yeux  dans  des 
proportions  grandioses  comme  le  siè- 
cle qui  les  a  produits',  et  comme  les 
rois  qui  le  dominèrent.  Nous  n'aurons 
ainsi,  dans  l'histoire  des  arts,  que  des 
merveilles  à  décrire  ,  et  les  actions  des 
hommes  ne  resteront  pas  au-dessous 
de  ces  admirables  productions. 

Aménophis,  le  premier  de  ce  nom, 
ouvre  la  liste  des  princes  de  cette 
XVIII*  dynastie.  Manéthon  nous  ap- 
prend que  ce  roi  régna  25  ans  et  4 
mois,  après  que  les  Pasteurs  eurent 
quitté  l'Egypte;  indication  qui  porte 
la  durée  du  règne  d'Aménophis  V  à 
près  de  trente  années.  Le  même  Ma- 
néthon nous  dit ,  en  effet ,  qu'après  la 
mort  d'Ahmôsis ,  Aménophis ,  à  la 
tête  d'une  armée  de- 480  mille  hom- 
mes ,  continua  à  pousser  vivement  la 
guerre  contre  les  Pasteurs  renfermés 
dans  Aouaris  ;  qu'il  essaya  vaineaient 
d'emporter  cette  place'  d'assaut ,  et 
qu'il  n'en  reconnut  l'impossibilité  que 
par  d'infructueuses  tentatives  plusieurs 
fois  renouvelées  ;  un  traité  mit  fin  à 
cette  guerre  et  à  cette  cruelle  inva- 
sion. 

Le  trône  national  fut  dès  lors  re- 
levé ;  l'Egypte  entière  et  toutes  ses  dé- 
pendances se  trouvèrent  de  nouveau 
réunies  sous  l'autorité  protectrice  d'un 
seul  prince ,  descendant  des  anciens 
rois ,  et  ramenant  avec  lui  dans  le  pays 
les  anciens  dieux  et  les  anciennes  lois 
de  la  monarchie.  La  restauration  fut 
opérée  dans  toutes  les  branches  de 
l'administration  publique  ;  tous  les  ef- 
forts furent  réunis  pour  rétablir  les 
lieux  saints,  les  édifices  publics,  la 
police  des  cités,  l'influence  des  cou- 
tumes et  des  croyances  nationales ,  et 


S02 


UUiNIVEKS. 


particulièrement  les  anciennes  règles 
d'aménagement  du  fleuve  sacré,  le 
père  nourricier  de  l'Egypte;  car  l'in- 
curie des  rois  pasteurs  à  l'égard  des 
canaux  du  Nil  sufût  pour  expliquer  la 
famine  qui  lit  la  fortune  de  Joseph. 

Le  règne  d'Aménophis  I"  fut  d'en- 
viron 30  ans  ;  il  nous  reste  de  ce  prince 
de  nombreux  monuments  contempo- 
rains ,  et  un  plus  grand  nombre  en- 
core ,  consacrés  à  sa  glorieuse  mémoire 
par  les  rois  ses  successeurs,  qui  l'ho- 
norèrent d'un  culte  presque  divin.  Son 
nom  est  inscrit  dans  les  litanies  royales 
dont  des  manuscrits  sur  papyrus  nous 
ont  conservé  le  texte  ;  sur  une  foule 
de  bas-reliefs,  l'image  de  ce  Pharaon 
est  placée  au  milieu  de  celles  des  divi- 
nités de  l'Egypte,  et  associée  aux 
actes  de  piété ,  qui  sont  accomplis  par 
des  rois ,  des  princes  ou  des  person- 
nages de  diverses  castes.  Une  statue 
d'Aménophis  I*'',  divinisé ,  en  calcaire 
blanc ,  est  au  Musée  de  Turin  ;  au  Mu- 
sée égyptien  de  Paris,  on  voit,  sur 
des  monuments  de  formes  et  de  ma- 
tières diverses,  ce  même  Pharaon  com- 
battant contre  des  peuples  étrangers 
ennemis  de  l'Egypte,  ou  bien  porté 
sur  un  palanquin  a  côté  de  la  déesse 
Thméi,  la  justice  et  la  vérité,  qui  le 
couvre  de  ses  ailes  ;  enfin  recevant  en 
même  temps  que  le  dieu  Osiris  les  of- 
fratîdes  de  fruits  et  de  fleurs ,  présen- 
tées par  une  famille  du  pays. 

La  reine  sa  femme  est  habituelle- 
ment associée  aux  honneurs  du  roi. 
Elle  se  nommait  Ahmos-Nofré-Ari, 
Vengendrée  du  dieu  Lune ,  la  bienfai- 
sante Ari;  on  pourrait  s'autoriser  de 
quelques  données  monumentales  pour 
croire  qu'elle  fut  Éthiopienne  ;  et  le  sé- 
jour en  haute  Egypte  des  rois  de  la 
"XYIP  dynastie,  d'Aménophis  lui- 
même  pendant  sa  jeunesse,  explique- 
rait cette  alliance  du  tils  d'Ahmôsis 
avec  la  fille  de  quelque  personnage 
puissant  en  Ethiopie.  La  reine  Nofré- 
Ari  est  aussi  inscrite  dans  les  litanies 
royales  ;  une  statuette  en  bois  peint , 
du  Musée  de  Turin,  représente  cette 
reine;  et  l'inscription  tracée  sur  la 
base  lui  donne  les  titres  de  royale 
épouse  d'Ammon  ,  royale  épouse  prin- 


cipale ,  dame  du  monde ,  tutrice  de  la 
région  d'en  haut  et  de  la  région  d'en 
bas  (la  haute  et  la  basse  Egypte).  Son 
nom  tut  aussi  conservé  dans  les  actes 
d'adoration  adressésà  la  mémoiredeson 
mari  par  les  rois  et  les  reines  qui  leur 
succédèrent  sur  le  trône.  Notre  planche 
67  donnera  une  idée  de  ces  pieuses 
pratiques  :  une  reine,  nommée  Nofré- 
Ari ,  est  à  genoux  en  acte  d'adoration 
devant  le  roi  Aménophis  II ,  à  côté  de 
qui  est  assis  le  prince  son  fils  ;  au-des- 
sus d'eux  sont  assis  Thouthmosis  III, 
Mœris ,  la  tête  casquée;  puis  en  avant, 
Thouthmosis  II ,  coiffé  en  dieu  Socka- 
ris  ;  et  à  droite ,  sur  deux  sièges  sépa- 
rés ,  Aménophis  P'  et  sa  femme  Ah- 
mos-Nofré-Ari, dont  la  tête  est  ornée 
d'une  coiffure  divine.  Les  noms  de 
tous  ces  personnages  sont  inscrits 
dans  des  cartouches  auprès  de  leurs 
images. 

On  pourrait  aussi  penser,  d'après 
un  tableau  qui  se  voit  dans  un  des 
tombeaux  de  Gournah ,  à  Thèbes ,  que 
le  roi  Aménophis  P''  aurait  eu  une  se- 
conde femme ,  nommée  Ahôthph  ,  et 
de  race  blanche;  elle  a  les  titres  de 
royale  fille,  royale  épouse,  royale 
mère;  elle  ne  fut  peut-être  que  la'fiUe 
d'Aménophis;  et  l'on  voit  au  Musée 
du  Louvre  une  statuette  de  cette  prin- 
cesse, dont  les  deux  derniers  titres 
peuvent  être  des  qualifications  reli- 
gieuses. 

Le  tombeau  d'Aménophis  V  n'a  pas 
été  reconnu  dans  la  vallée  funéraire  d^ 
Biban-el-Molouk ,  où  les  dynasties  thé- 
baines  choisirent    leur  dernière  de- 
meure ;  c'est  dans  la  vallée  de  l'Ouest 
que  le  chef  de  la  XVIII*  dynastie  avait 
fait  creuser  son  tombeau,  ainsi  que 
ses  premiers  successeurs;  mais  d'im-  \ 
menses  déblayements ,  opérés  au  pied  ( 
des  grands  rochers  à  pic  dans  lesquels  I 
ces  tombeaux  furent  creusés ,  seraient  \ 
nécessaires  pour  rendre  ces  sépultures  i 
royales  aux  arts  et  à  l'histoire  :  Il  nous 
reste  assez   d'autres   monuments  de 
l'illustre  renommée  d'Aménophis  \" , 
qui  mourut  après  avoir  tiré  la  monar- 
chie égyptienne  des  mains  impies  des 
barbares. 

Son  fils  lui  succéda  ;  il  se  nomma 


EGYPTE. 


303 


Thôthmes,  le  fils  de  Thût/i  ;  c'est  un 
des  Thouthmosis  des  écrivains  grecs. 
Son  prénom  est  le  onzième  cartouche 
de  la  table  d'Abydos  {planche  47), 
ligne  intermédiaire,  en  commençant 
par  le  premier  cartouche  à  gauche. 

La  construction  des  grands  édifices 
de  I\1édinet-Habou,àThèbes,  remonte 
jusqu'au  règne  de  ce  Pharaon;  il  s'oc- 
cupa ,  comme  son  père  ,  à  relever  pieu- 
sement les  temples  des  dieux  du  pays. 
La  partie  la  plus  ancienne  de  ces  édi- 
fices, monument  qui  présente  à  la  fois 
le  double  caractère  de  temple  et  de  pa- 
lais, consiste  en  un  sanctuaire  envi- 
ronné de  galeries  formées  de  piliers  ou 
de  colonnes,  et  de  huit  salles  de  di- 
mensions diverses.  Toutes  les  parties 
sont  chargées  de  sculptures  en  relief, 
remarquables  par  l'exacte  correction 
du  style  et  par  la  finesse  du  travail  :  ce 
sont  là  des  travaux  de  la  plus  belle  épo- 
que de  l'art  en  Egypte.  On  voit  à  Ibrim , 
en  Nubie ,  lieu  nommé  Primis  par  les 
géographes  grecs ,  un  Spéos ,  ou  temple 
creusé  dans  le  rocher,  exécuté  pendant 
le  règne  de  ce  Thouthmosis ,  le  pre- 
mier des  princes  qui  portèrent  ce  nom. 
Le  fond  de  ce  Spéos  est  occupé  par 
quatre  figures  assises,  dont  deux  sont 
celles  de  ce  Pharaon  qui  est  placé  entre 
le  dieu  seigneur  d'Ibrim  (une  des 
formes  du  dieuThôth,  à  tête  d'éper- 
vier),  et  la  déesse  Saté,  dame  de  Nu- 
bie. Dans  le  temple  d'El-Assasif,  non 
loin  du  Rhamesséum  de  Thèbes,  ce 
Pharaon  est  adoré  par  ses  successeurs 

3ui  lui  font  les  mêmes  offrandes  qu'aux 
ieux.  Sur  d'autres  monuments  il  est 
associé  au  culte  d'Aménoph's  I",  son 
père.  Une  magnifique  statue  colossale 
de  Thouthmosis  T""  orne  le  Musée  de 
Turin  ;  et ,  sur  ce  bel  ouvrage  en  granit 
noir  à  taches  blanches ,  on  a  inscrit 
ses  titres  de  dieu  gracieux ,  soleil  grand 
du  monde,  etc.,  aimé  d'Ammon,  vi- 
vificateur  à  toujours ,  fils  du  soleil 
Thôthmès,  chef  semblable  au  soleil , 
aimé  d'Ammon-Pia,  roi  des  dieux ,  etc.; 
il  ajouta  aussi  à  ces  divers  titres  la 
qualification  particulière  d'image  du 
soleil  ;  et  ce  Pharaon  est  ainsi  designé 
sur  le  premier  obélisque  du  palais  de 
Karnac  à  Thèbes  ,  et  dans  los  tnbleaux 


de  la  troisième  cour  du  même  édifice. 
Dans  le  temple  d'El-Assasif,  on 
voit ,  dans  un  bas-relief,  ce  même  Pha- 
raon accompagné  de  la  reine  sa  femme  ; 
elle  se  nommait  Ahmôs  ,  et  portait  les 
titres  de  royale  sœur,  royale  épouse 
principale,  dame  du  monde;  et,  au- 
près du  couple  royal ,  se  voit  leur  jfeune 
fille,  nommée  Sotennofré.  D'autres 
monuments  nous  ont  conservé  le  nom 
d'un  prince  ou  gouverneur  d'Éléthya, 
attaché  au  service  personnel  delà  reine 
Ahmôs,  et  celui  d'un  officier  supérieur 
de  la  marine  de  Thouthmosis  I*"'  :  ce 
roi  mourut  après  un  règne  de  treize 
ans. 

Il  eut  pour  successeur  son  fils ,  qui 
s'appela  aussi  Thouthmosis ,  et  fut  le 
deuxième  de  ce  nom  de  la  XVIIP 
dynastie.  Comme  ses  prédécesseurs,  il 
s'occupa  particulièrement  de  relever 
les  monuments  religieux  dans  la  capi- 
tale et  les  grandes  villes  de  l'Egypte. 
Il  existe  encore  à  Esnèh  ,  en  beau  gra- 
nit rose ,  des  débris  des  édifices  qu'il 
y  avait  fait  construire,  et  qui  portent 
son  nom.  Il  contribua  aussi  à  la  déco- 
ration de  la  partie  la  plus  ancienne  du 
palais  de  Médinet-Habou  à  Thèbes, 
principalement  des  six  dernières  salles  ; 
et  ces  ouvi  âges  sont  également  remar- 
quables par  leur  belle  exécution.  Sa 
piété  s'étendit  sur  les  édifices  même 
de  la  Nubie  ;  et  ceux  de  Semné  et  de 
Contra-Semné  conservent  encore  les 
preuves  de  sa  munificence.  Le  nom  de 
ce  roi  est  plusieurs  fois  tracé  au  mi- 
lieu de  leurs  sculptures ,  et  les  titres 
de  dieu  gracieux ,  seigneur  du  monde , 
chef  des  biens,  sont  plusieurs  fois 
mêlés  aux  signes  qui  expriment  pho- 
nétiquement le  nom  de  Thouthmosis  ; 
enfin  il  se  trouve  à  son  rang  dynas- 
tique dans  les  litanies  royales.  Il  ré- 
gna vingt  ans  et  sept  mois ,  selon  les 
listes  de  Manéthon. 

La  reine  sa  femme  porta  le  nom 
d'Amon-Maï,  et  les  titres  ordinaires 
de  royale  fille ,  royale  épouse  princi- 
pale, dame  du  monde,  tutrice  de  la 
haute  et  de  la  basse  Egypte.  Le  nom 
de  cette  princesse  se  retrouve  dans 
une  des  excavations  funéraires  de  la 
vallée  des  Reines  à  Thèbes  ;  il  se  lit 


S04 


L'UNIVERS. 


aussi  dans  les  inscriptions  peintes  sur 
une  des  momies  de  Turin ,  et  enfm  à 
Éléthya ,  si  toutefois  ce  n'est  pas  une 
autre  reine  du  même  nom  que  men- 
tionne le  monument  de  ce  lieu.  Des 
amulettes  en  terre  émaillée  portent 
sur  l'une  de  leurs  faces  le  prénom 
royal  du  roi ,  et  sur  l'autre  le  titre  de 
chéri  d'Amon-Ra  :  il  ne  faut  pas ,  à 
l'imitation  de  ceux  qui  débitent  par 
habitude  les  plus  aventureuses  inter- 

f)rétations ,  voir  dans  ce  dernier  titre 
e  nom  même  de  la  reine  au  revers  de 
celui  du  roi;  la  reine  se  nommait 
Amon-Maï  ;  et  on  lit ,  sur  les  amulettes, 
Amon-Ra-Maï,  le  chéri  d'Ammon-Ra , 
qualification  ordinaire  des  rois,  et 
signe  constant  de  l'efficace  protection 
que  leur  accordait  le  grand  dieu  de 
ïlièbes  et  de  l'Egypte. 

Avec  le  règne  du  successeur  de 
Thouthmosis  II,  surgissent  les  pre- 
mières difficultés  qui  procèdent  d'un 
désaccord  manifeste  entre  les  données 
tirées  de.s écrivains  anciens,  et  les  no- 
tions non  moins  précises  que  fournis- 
sent les  monuments  historiques  ;  entre 
les  listes  de  Manéthon  et  les  monu- 
ments; entre  les  monuments  eux- 
mêmes  attentivement  comparés. 

D'une  part,  la  table  d'Abydos,  la 
liste  royale  du  Rhamesséum ,  celle  de 
Médinet-Habou ,  et  les  tombeaux  de 
Gournah ,  donnent  pour  successeur  à 
Thouthmosis  II,  le  roi  dont  le  car- 
touche est  immédiatement  placé  à  la 
gauche  du  sien.  Dans  ces  listes  généa- 
logiques ,  ce  cartouche  est  reconnu , 
sans  opposition,  pour  être  celui  de 
Thouthmosis  III. 

D'un  autre  côté,  les  monuments 
d'El-Assasif,  les  propyions  et  l'obé- 
lisque de  Karnac ,  nomment  évidem- 
ment trois  personnages  royaux,  qui 
existèrent  et  régnèrent  entre  Thouth- 
mosis II  et  Thouthmosis  III  ;  enfin 
Manéthon  rapportait  que  Thouthmo- 
sis II  avait  eu  pour  successeur  immé- 
diat la  reine  Amensé  sa  sœur ,  fille , 
comme  lui ,  de  Thouthmosis  I^"^ ,  et 
qu'elle  régna  vingt-deux  ans. 

Voici  toute  l'explication  de  ces 
énigmes  historiques,  explication  tirée 
de   Texamen   même   des   monuments 


origiaaux,  par  ChampoUion  le  jeune 

«  La  vallée  d'El-Âssasif,  située  au 
nord  du  Rhamesséum,  se  termine 
brusquement  au  pied  des  rochers  cal- 
caires de  la  chaîne  libyque  :  là  existent 
les  débris  d'un  édifice  au  nord  du  tom- 
beau d'Osymandyas.  Mon  but  spécial 
était  de  constater  l'époque  encore  in- 
connue de  ces  constructions,  et  d'en 
assigner  la  destination  primitive;  je 
m'attachai  à  l'examen  des  sculptures 
et  surtout  des  légendes  hiéroglyphi- 
ques inscrites  sur  les  blocs  isolés  et  les 
pans  de  murailles  épars  sur  un  assez 
grand  espace  de  terrain. 

«  Je  fus  d'abord  frappé  de  la  finesse 
du  travail  de  quelques  restes  de  bas- 
reliefs  martelés  à  moitié  par  les  pre- 
miers chrétiens  ;  et  une  porte  de  granit 
rose  encore  de  bout  au  milieu  de  ces 
ruines  en  beau  calcaire  blanc,  me 
donna  la  certitude  que  l'édifice  entier 
appartenait  à  la  meilleure  époque  de 
l'art  égyptien.  Cette  porte,  ou  petit 
propylon ,  est  entièrement  couverte  de 
légendes  hiéroglyphiques.  On  a  sculpté 
sur  les  jambages ,  en  relief  très-bas  et 
fort  délicat,  deux  images  en  pied  de 
Pharaons  revêtus  de  leurs  insignes. 
Toutes  les  dédicaces  sont  doubles  et 
faites  contemporainement  au  nom  de 
deux  princes  :  celui  qui  tient  constam- 
ment la  droite  ou  le  premier  rang ,  se 
nomme  Aménenthé  ;  l'autre  ne  marche 
qu'après,  c'est  Thouthmosis  IIP,  nom- 
mé Mœris  par  les  Grecs. 

«  Si  j'éprouvai  quelque  surprise  de 
voir  ici  et  dans  tout  le  reste  de  l'édi- 
fice ,  le  célèbre  Mœris  orné  de  toutes 
les  marques  de  la  royauté ,  céder  ainsi 
le  pas  à  cet  Aménenthé  qu'on  cherche- 
rait en  vain  dans  les  listes  royales,  je i 
dus  m'étonner  encore  davantage ,  à 
lecture  des  inscriptions,  de  trouven 
qu'on  ne  parlât  de  ce  roi  barbu ,  et  en» 
costume  ordinaire  de  Pharaon ,  qu'eni 
employant  des  noms  et  des  verbes  au' 
féminin,  comme  s'il  s'agissait  d'unei 
reine.  Je  donne  ici  pour  exemple  la 
dédicace  même  des  propyions. 

«  L'Aroëris  soutien  des  dévoués  ,  le 
roi  seigneur,  etc.,  soleil  dévoué  à  la 
vérité  !  {EUe)  a  fait  des  constructions 
en  l'honneur  de  son  père  (le  père  d'c/Zf)  ,| 


EGYPTE. 


soi; 


Amon-Ra,  seigneur  des  trônes  du 
inonde;  elle  lui  a  élevé  ce  propylon 
(qu'Ammon  protège  l'éilifice  !)  en  pierre 
de  granit  :  c'est  ce  qu'elle  a  fait  (pour 
être)  vivifiée  à  toujours.  » 

L'autre  jambage  porte  une  dédicace 
analogue ,  mais  au  nom  du  roi  Thouth- 
niosis  IIP,  ou  Mœris.  En  parcourant 
le  reste  de  ces  ruines ,  la  même  singu- 
larité se  présenta  partout.  Non-seule- 
ment je  retrouvai  le  prénom  d'Amé- 
nenthé  précédé  des  titres  le  roi  sou- 
veraine du  monde,  mais  aussi  son 
nom  propre  lui-même  à  la  suite  du 
titre  la  fille  du  soleil.  Enfin  ,  dans  tous 
les  bas -reliefs  représentant  les  dieux 
adressant  la  parole  à  ce  roi  Aménen- 
thé ,  on  le  traite  en  reine  comme  dans 
la  formule  suivante  : 

«  Voici  ce  que  dit  Amon-Ra,  sei- 
gneur des  trônes  du  monde,  à  sa  fille 
chérie ,  soleil  dévoué  à  la  vérité  :  L'é- 
difice que  tu  as  construit  est  semblable 
à  la  demeure  divine.  » 

De  nouveaux  faits  piquèrent  encore 
plus  ma  curiosité;  j'observai  surtout 
dans  les  légendes  du  propylon  de  gra- 
nit, que  les  cartouches  -  prénoms  et 
noms  propres  d'Aménentlié,  avaient 
été  martelés  dans  les  temps  antiques, 
et  remplacés  par  ceux  de  Thouthmo- 
sis  III ,  sculptés  en  surcharge. 

Ailleurs ,  quelques  légendes  d'Amé- 
nenthé  avaient  reçu  en  surcharge  aussi 
;     relies  du  Pharaon  Thouthmosis  IP. 
Plusieurs  autres  enfin  offraient  le  pré- 
I     nom   d'un  Thouthmosis   encore    in- 
j    connu,   renfermant   aussi    dans  son 
I    cartouche  le  nom  propre  de  femme 
Amensé,  le  tout  encore  sculpté  aux 
;    dépens   des   légendes   d'Aménenthé, 
préalablement  martelées.  Je  me  rap- 
pelai alors  avoir  remarqué  ce  nouveau 
roi  Thouthmosis ,  traité  en  reine ,  dans 
le  petit  édifice  de  Thouthmosis  IIP  à 
j    Médinet-Habou. 

C'est  en  rapprochant  ces  faits  et  ces 

■    diverses  circonstances,   de  plusieurs 

j    observations  du  même  genre ,  premiers 

résultats  de  mes  courses  dans  le  grand 

palais  et  dans  le  propylon  de  Karnac, 

que  je  suis  parvenu  à  compléter  mes 

connaissances  sur  le  personnel  de  la 

première  partie  de  la  XVIIP  dynastie. 

20'  livraison.  (Egypte.) 


II  résulte  de  ia  combinaison  de  tous 
les  témoignages  fournis  par  ces  divers 
monuments,  et  qu'il  serait  hors  de 
propos  de  développer  ici  : 

1°  Que  Thouthmosis  !"■  succéda  im- 
médiatement au  grand  Aménothph  I", 
le  chef  de  la  XVIIP  dynastie ,  l'une 
des  Diospolitaines  ;  2°  Que  son  Gis 
Thouthmosis  II  occupa  le  trône  après 
lui ,  et  mourut  sans  enfants  ;  3°  Que 
sa  sœur  Amensé  lui  succéda  comme 
fille  de  Thouthmosis  P"",  et  régna  22 
ans  en  souveraine  ;  4°  Que  cette  reine 
eut  pour  premier  mari  un  Thouthmo- 
sis, qui  comprit  dans  son  nom  propre 
celui  de  la  reine  Amensé  son  épouse; 
que  ce  Thouthmosis  fut  le  père  de 
Thouthmosis  III  ou  Mœris,  et  gou- 
verna au  nom  d' Amensé  ;  5°  Qu  à  la 
mort  de  ce  Thouthmosis,  la  reine 
épousa  en  secondes  noces  Aménenthé , 
qui  gouverna  aussi  au  nom  d'Amensé, 
et  qui  fut  régent  pendant  la  minorité 
et  les  premières  années  de  Thouthmo- 
sis III  ou  Mœris  ;  6°  Que  Thouthmo- 
sis III,  le  Mœris  des  Grecs,  exerça 
le  pouvoir  conjointement  avec  le  ré- 
gent Aménenthé ,  qui  le  tint  sous  sa 
tutelle  pendant  quelques  années. 

La  connaissance  de  cette  succession 
de  personnages  explique  tout  naturel- 
lement les  singularités  notées  dans 
l'examen  minutieux  de  tous  les  restes 
de  sculptures  existant  dans  l'édifice 
de  la  vallée  A' El-Assasif.  On  com- 
prend alors  pourquoi  le  régent  Amé- 
nenthé ne  paraît  dans  les  bas  -  reliefs 
que  pour  y  recevoir  les  paroles  gra- 
cieuses que  les  dieux  adressent  à  la 
reine  Amensé,  dont  il  n'est  que  le  re- 
présentant ;  cela  explique  le  style  des 
dédicaces  faites  par  Aménenthé ,  par- 
lant lui-même  au  nom  de  la  reme, 
ainsi  que  les  dédicaces  du  même  genre , 
dans  lesquelles  on  lit  le  nom  de  Thouth- 
mosis, premier  mari  d'Amensé,  qui 
joua  d'abord  le  premier  rôle  passif, 
et  ne  fut,  comme  son  successeur 
Aménenthé ,  qu'une  espèce  de  figu- 
rant du  pouvoir  royal  exercé  par  la 
reine. 

Les  surcharges  qu'ont  éprouvées  la 
plupart  des  légendes  du  régent  Amé« 
nenthé,  démontrent  que  sa  régence 

20 


306 


L'UNIVERS. 


fut  bdiéuse  et  pesante  pour  son  pupille 
Thouïhmosis  III.  Celui-ci  semble 
avoir  pris  à  tâche  de  condamner  son 
tuteur  à  un  éternel  oubli.  C'est  en 
effet  sous  le  règne  de  Thouthmo- 
sis  m  que  furent  martelées  presque 
toutes  les  légendes  d'Aménenthé,  et 
qu'on  sculpta  à  la  place  soit  les  lé- 
gendes de  Thoutfamosis  III ,  dont  il 
avait  sans  doute  usurpé  l'autorité ,  soit 
celles  de  Thouthmosis ,  premier  mari 
d'Amensé,  le  père  même  du  roi  ré- 
gnant. J'ai  observé  la  destruction  sys- 
tématique de  ces  légendes  dans  une 
foule  de  bas -reliefs  existant  sur  di- 
vers autres  points  de  Thèbes,  Fût-elle 
l'ouvrage  immédiat  de  la  haine  per- 
sonnelle de  Thouthmosis  III ,  ou  une 
basse  flatterie  du  corps  sacerdotal.' 
C'est  ce  qu'il  nous  est  impossible  de 
décider;  mais  le  fait  nous  a  paru  assez 
curieux  pour  le  constater.  (Voyez  Let- 
tre XV*.) 

Cette  curieuse  explication  d'une 
difficulté  à  la  fois  historique  et  généa- 
'  logique ,  est  tirée  d'une  lettre  de  Cham- 
pollion  le  jeune ,  datée  de  Thèbes ,  le 
18  juin  1829,  et  rendue  publique  peu 
de  temps  après  :  néanmoins ,  il  s'est 
trouvé  quelqu'un ,  en  1832 ,  qui ,  par 
une  habitude  de  plagiat ,  protégé  de- 
vant la  loi ,  mais  non  pas  devant  l'hon- 
neur, par  une  frontière  étrangère, 
s'est  approprié  cette  explication  sans 
en  nommer  le  véritable  auteur ,  dans 
un  livre ,  il  est  vrai ,  où  sont  fré(juem- 
ment  remarqués  de  pareils  oublis  que 
nous  aurons  bientôt  l'occasion  d'indi- 
quer à  l'équité  publique. 

En  reprenant  notre  narration ,  de- 
laquelle  nous  nous  sommes  détournés 
en  cédant  à  un  impérieux  devoir,  nous 
voyons  que,  à  sa  mort,  le  Pharaon 
Thouthmosis  II  n'ayant  pas  laissé  de 
successeur  en  ligne  directe,  la  consti- 
tution politique  appela  au  trône  la  ligne 
collatérale,  dont  le  chef  fut  la  prin- 
cesse AmenSé,  sœur  du  roi  dénint , 
fille,  comme  lui,  de  Thouthmosis  I": 
et ,  si  l'on  se  représente  quel  est  le  ca- 
ractère spécial  des  listes  royales  d'A- 
bydos ,  du  Rhamesséum  et  de  Médinet- 
Habou ,  on  comprend  aussitôt  pourquoi 
ia  reine  Araensé  ne  fut  pas  mentionnée 


dans  ces  listes,  qui  étaient  généalogi- 

3ues  par  les  générations,  et  non  pas 
ynastiques  parles  règnes  successifs; 
céslistesdevaientdoncnommerThouth- 
mosisIII  immédiatement  après  Thouth- 
mosis II,  parce  que  la  reine  Amensé , 
soeur  du  dernier  roi ,  ne  formait  avec 
lui  qu'une  seule  génération ,  selon  les 
règles  de  tout  temps  adoptées  par  les 
généalogistes.  Mais  Manéthon,  qui 
donnait  la  liste  successive  des  règnes, 
n'eut  garde  d'oublier  celui  de  la  reine 
Amensé  ;  il  le  place  au  quatrième  rang 
dans  l'ordre  de  ceux  de  la  XVIIP  dy- 
nastie ,  comme  on  le  voit  dans  la  co- 
pie des  listes  conservée  par  Jules 
l'Africain;  et  comme  Eusèbe  a  omis 
ou  bien  oublié  ce  même  règne  d'A- 
mensé, le  Syncellene  s'est  pas  dispensé 
de  relever  cette  méprise  de  l'évêque  de 
Césarée. 

La  durée  du  règne  de  la  reine 
Amensé  est  fixée  à  vingt  et  un  ans  et 
neuf  mois ,  ou  vingt-deux  années  en 
nombre  rond  :  ce  qui  vient  d'être  dît 
de  la  vie  de  cette  princesse,  revêtue 
du  pouvoir  souverain,  porte  l'histo- 
rien à  diviser  la  durée  totale  de  ce 
règne  en  deux  portions  distinctes ,  les 
temps  du  premier  mariage  de  cette 
reine,  et  les  temps  du  second. 

Quelques  monuments  nous  portent 
à  croire  que  la  fille  du  roi  Thouthmo- 
sis I*"^  ne  régna  que  bien  peu  de  temps 
avant  son  premier  mariage  :  ce  règne 
en  effet  ne  dura  que  vingt-deux  ans ,  et 
le  fils  d'Amensé ,  Thouthmosis-Moeris , 
paraît  sur  un  monument  élevé  durant 
ce  règne,  à  El-Assasif,  dans  une  cé- 
rémonie religieuse,  où  il  est  accom- 
pagné d'un  jeune  enfant  que  l'inscrip- 
tion dit  être  sa  fille. 

Ces  détails  paraîtront  peut-être  bien 
minutieux ,  mais  ils  ne  sont  pas  inu- 
tiles pour  nous  éclairer  avec  certitude 
sur  l'état  véritable  de  quelques-unes 
des  plus  importantes  institutions  pu- 
bliques de  l'Egypte ,  la  succession  a  la 
couronne  royale ,  et  aussi  sur  les  signes 
officiels  que  la  loi  avait  consacrés 
comme  marques  de  l'autorité  suprême. 
Amensé ,  à  son  avènement ,  adopta  le 
prénom  royal ,  soleil  dévoué  à  la  vé- 
rité ;  et  le  second  cartel  renferma  son 


nom  propre  :  Amensé  {la  fiUe  d'A- 
vion). 

Elle  épousa  ,  en  premières  noces ,  un 
Thouthmosis ,  qui  fut  peut-être  de  la 
famille  royale  de  ce  nom ,  un  parent 
de  la  reine.  Ce  Thouthmosis  prit  le 
prénom  royal  de  :  soleil  grand  du 
monde;  et,  dans  le  second  cartel  de  la 
légende  royale,  il  inscrivit  à  la  fois  le 
nom  de  la  reine  et  le  sien,  Amensé- 
Thouthmosis  ;  c'est  dans  cet  état  que 
ces  deux  cartouches  subsistent  encore 
à  Médinet-Habou.  Enfin,  Amensé  ayant 
contracté  un  second  mariage,  son  nou- 
veau mari  n'eut  pas  d'autre  prénom 
royal  que  celui  de  la  reine  même ,  so- 
leil dévoué  à  la  vérité;  et  son  nom 
propre,  Aménentlié,  n'est  inscrit,  dans 
les  monuments,  qu'au  second  rang, 
après  le  cartel  de  la  reine. 

Il  y  eut  une  différence  sensible  dans 
la  condition  comparée  des  deux  maris 
de  la  reine;  et  ce  qu'il  y  a  de  plus 
élevé ,  de  plus  royal  en  quelque  sorte 
dans  celle  du  premier ,  s  explique  par 
la  naissance  d  un  fils  qui,  devant  suc- 
céder à  la  reine  Amensé,  donna  à 
Thouthmosis,  le  premier  mari ,  la  qua- 
lité et  le  privilège  de  père  du  roi.  Il 
paraît  que  le  droit  de  légende  royale 
était  un  de  ces  privilèges  :  mais ,  pour 
cela,  faut -il  inscrire  ce  Thouthmosis 
dans  la  liste  des  rois  de  la  XVIIP  dy- 
nastie? Nous  ne  le  pensons  pas,  puis- 
que c'est  dans  la  person'ne  de  la  reine 
que  résidait  le  droit  d'hérédité  de  la 
couronne ,  qu'elle  en  conféra  quelques 
circonstances  honorifiques  seulement 
au  père  de  l'enfant-roi  a  qui  elle  venait 
de  transmettre  ce  droit  avec  la  vie,  et 
que  Thouthmosis  son  père,  qui  n'avait 
aucun  titre  au  pouvoir  royal ,  ne  put 
jouir  que  des  honneurs  secondaires 
déférés  au  père  du  roi ,  qui  n'était  pas 
roi.  Ce  Thouthmosis  ne  peut  donc  pas 
être  inscrit  dans  la  liste  des  rois  d  É- 
gypte  ;  aussi  c'est  le  nom  d'Amensé 
qui  se  lisait  dans  les  annales  sacrées 
consultées  et  copiées  par  Manéthon, 
et  elles  attribuèrent  à  cette  reine  les 
vingt-deux  années  entières  de  son  rè- 
gne ,  quoique  ce  règne  comprît  tout  le 
temps  qu'elle  vécut  avec  son  premier 
et  avec  son  second  mari ,  celui  même 


EGYPTE.  307 


de  la  minorité  du  jeune  roi.  Nous  ne 
donnerons  donc  ni  à  l'un  ni  à  l'autre 
letitrederoi;  et,  ayant  nommé  Thouth- 
mosis II  le  frère  de  la  reine  Amensé , 
nous  reconnaîtrons,  comme  le  troi- 
sième roi  de  ce  nom ,  le  jeune  roi ,  fils 
d'Amensé  et  de  son  premier  mari ,  et 
Mœris  restera  le  Thouthmosis  III, 
comme  l'a  dit  Manéthon. 

Le  nom  de  la  reine  Amensé  se  lit  au- 
dessous  de  son  image  qui  est  peinte  sur 
le  premier  cercueil  d'une  belle  momie 
du  musée  royal  de  Turin.  On  voit,  à 
Ombos ,  les  restes  d'un  petit  propylon 
qu'elle  avait  fait  construire,  et  que 
l'inscription  qualifie  de  «  Porte  de  la 
reine  Amensé,  conduisant  au  temple 
de  Sévek-Ra.  »  La  même  divinité  avait, 
dans  la  ville  d'Éléthya  ,  un  autre  tem- 
ple construit  et  décoré  par  la  même 
reine ,  qui  y  avait  associé  au  culte  du 
Saturne  égyptien,  celui  de  la  déesse 
Sowan  ou  Lucine.  Dans  le  temple  de 
Médinet-Habou,  les  témoignages  de 
sa  piété  envers  les  grandes  divinités 
de  Thèbes ,  subsistent  encore  ;  on  les 
retrouve  dans  la  portion  la  plus  an- 
cienne des  vastes  édifices  de  ce  lieu. 
La  plupart  des  bas-relifs  qui  la  dé- 
corent portent  le  nom  de  la  reine ,  et 
sont  remarquables  par  leur  parfaite 
exécution  ;  il  en  est  de  même  des  sculp- 
tures exécutées  par  l'ordre  d'Amensé, 
dans  les  dernières  salles  du  palais  de 
ce  même  quartier  de  Thèbes ,  de  Mé- 
dinet-Habou. 

S'il  était  possible  d'en  juger  avec 
certitude  par  le  plus  grand  nombre  de 
monuments  subsistants ,  on  serait  au- 
torisé à  croire  que  Thouthmosis  mou- 
rut peu  de  temps  après  son  mariage 
avec  la  reine ,  et  après  la  naissance  de 
leur  fils,  le  nom  du  second  mari,  qui 
se  nomma  Aménenthé,  se  trouvant 
bien  plus  fréquemment  que  celui  du 
premier,  sur  ces  monuments  de  divers 
ordres ,  et  toujours  associé  au  prénom 
royal  de  la  souveraine  :  on  les  voit 
l'un  et  l'autre  inscrits  dans  la  légende 
royale  qui  décore  une  belle  stèle  du 
Vatican ,  et  sur  un  amulette  en  terre 
éraaillée  du  Cabinet  du  roi ,  à  Paris. 

On  sait  aussi  que  les  édifices  d'EI- 
Assasif  furent  l'ouvrage  de  cette  reine 
20. 


308 


L'UNIVERS. 


pendant  son  second  mariage  :  cela  ré- 
sulte en  effet  des  inscriptions  encore 
subsistantes ,  où  le  prénom  royal  de  la 
princesse  et  le  nom  du  régent  Amé- 
nenthé  se  trouvent  souvent  répétés;  le 
jeune  Thouthmosis  III  y  est  aussi 
nommé  quoique  encore  mineur  ;  et  les 
dédicaces  qui  subsistent  dans  des  salles 
moins  maltraitées,  par  le  temps  ou  par 
les  hommes,  que  l'édifice  intérieur,  an- 
noncent que  cet  édifice  était  un  temple 
consacré  à  la  grande  divinité  de  Thè- 
bes,  à  Amon-Ra,  le  roi  des  dieux, 

au'on  y  adorait  sous  la  figure  spéciale 
e  Amon-Ra  seigneur  des  trônes  et 
du  monde.  Ce  temple,  d'une  étendue 
considérable,  était  décoré  de  sculp- 
tures du  travail  le  plus  précieux ,  pré- 
cédé d'un  dromos ,  vraisemblablement 
aussi  d'une  longue  avenue  de  sphynx  ; 
il  s'élevait  au  fond  de  la  vallée  d'El- 
Assasif,  et  son  sanctuaire  pénétrait 
dans  les  rochers  à  pic  de  la  montagne. 
Des  offrandes  faites  aux  dieux  ou  aux 
ancêtres  du  Pharaon  fondateur  du 
temple,  sont  les  sujets  des  tableaux 
sculptés  dont  cet  édifice  religieux  est 
orné.  On  y  voit  aussi  le  jeune  Thouth- 
mosis-Mœris  rendant  de  pieux  hom- 
mages à  son  père  qui  ne  fut  pas  roi , 
et  a  son  oncle  le  Pharaon  Thouth- 
mosis II.  Les  plafonds  de  quelques- 
unes  de  ces  salles  sont  remarquables  , 
ayant  la  forme  d'une  voûte;  enfin, 
c'est  dans  une  de  ces  salles  que  l'on 
voit  un  grand  bas-relief  peint,  occu- 
pant toute  la  paroi  de  gauche,  dans 
lequel  on  a  figuré  la  grande  bari  sa- 
crée ,  ou  arche  d'Amon-Ra.  Ce  dieu  du 
temple  est  adoré  par  le  régent  Amé- 
nenthé,  marchant  avant  son  pupille 
Thouthmosis  -  Mœris ,  qui  est  suivi 
d'une  très-jeune  enfant ,  richement  pa- 
rée, nommée  Rannofré ,  et  que  l'ins- 
qfiption  qualifie  de  fille  du  roi.  En 
arrière  de  la  bari  sacrée ,  et  comme 
recevant  une  portion  des  offrandes 
faites  par  les  deux  rois  agenouillés, 
sont  les  images  en  pied  du  Pharaon 
Thouthmosis  P",  de  la  reine  Ahmosis 
et  de  leur  fille  Sotennofré  ;  l'histoire 
écrite  n'avait  pas  conservé  les  noms 
des  trois  princesses  qui  figurent  dans 
ce  riche  tableau  de  l'époque  etdu  règne 


d'Amensé.  Mais  les  grands  obélisques 
du  temple  de  Karnacà  Thèbes  doivent 
être  considérés  comme  les  plus  beaux 
monuments  qui  nous  restent  du  règne 
de  cette  reine ,  comme  ils  sont  aussi 
au  nombre  des  plus  admirables  pro- 
du.'îtions  de  l'art  égyptien. 

Celui  de  ces  deux  obélisques  qui  est 
encore  sur  pied ,  est  le  plus  beau  de 
tous  ceux  gui  subsistent  sur  le  sol  de 
l'Egypte  ;  il  est  en  granit  rose ,  haut 
de  90  pieds  au  moins,  et  d'un  seul 
bloc ,  comme  le  sont  tous  les  obélisques 
égyptiens  antiques.  Cet  obélisque  fut 
érigé  par  la  reine  Aniensé  en  l'honneur 
d'Amon-Ra  et  à  la  mémoire  de  son 
père  Thouthmosis  1"\  le  régent  Amé- 
nenthé  est  nommé  dans  le  texte  rela- 
tif à  l'érection  du  monolithe.  Les 
images  de  la  reine,  de  son  mari,  et  de 
son  fils  Mœris,  se  voient  dans  les 
scènes  des  offrandes ,  et  le  monument 
n'a  reçu  aucune  addition  postérieure , 
à  l'exception  de  la  figure  d'un  des  rois 
successeurs  de  Mœris,  qui  s'y  trouve 
représenté  en  acte  d'adoration  devant 
le  dieu  auquel  l'obélisque  est  consacré. 
Il  repose  sur  une  base  ornée  de  belles 
inscriptions  dédicatoires ,  dont  le  texte 
s'exprime  au  nom  de  la  reine  désignée 
par  cette  phrase  remarquable  :  le  roi 
du  peuple  obéissant  {soleil  dévoué  à 
la  vérité),  la  fille  du  soleil  (Amé- 
nemhé)  :  nouvelle  preuve  de  la  condi- 
tion singulière  des  reines  exclues 
comme  femmes  de  certaines  attribu- 
tions expressément  dévolues  à  leur 
mari ,  quoiqu'ils  ne  jouissent  pas  de 
l'autorité  royale. 

L'autre  obélisque,  malheureusement 
renversé  et  brisé ,  était  aussi  un  ma- 
gnifique monument  de  la  piété  de  la  i 
reine  Amensé  :  dans  les  tableaux  du 
pyramidion ,  c'est  encore  le  régeflt 
Aménemhé  aux  pieds  d'Amon-Ra;  et, 
dans  ces  tableaux  religieux ,  on  recon- 
naîtrait, sans  le  secours  des  inscriptions, 
la  figure  de  ce  même  régent ,  tant  l'art  ' 
égyptien  a  su  faire  ressemblantes  celles 
de  ce  personnage  qui  se  voient  encore  i 
et  sur  l'édifice  d'El-Assasif ,  et  sur  cet  i 
obélisque  de  Karnac.  Le  jeune  roi 
Mœris  y  est  aussi  représenté ,  associé  ; 
aux  offrandes  faites  par  son  tuteur;  et  i 


EGÏPTE. 


309 


postcrieurenient  un  autre  Pharaon , 
qui  fit  faire  quelques  ouvrages  dans  ce 
même  temple  ,  s  y  est  substitué  dans 
les  images  et  les  inscriptions,  aux  per- 
sonnages nommés  primitivement  dans 
cet  obélisque  :  Mœris  lui-même ,  de- 
venu roi ,  n'y  épargna  pas  non  plus  le 
prénom  royal  du  second  mari  de  sa 
mère  :  il  remplaça  par  son  nom  celui 
d'Aménemhé  (ou  Aménenthé)  qui  fut 
martelé. 

Ou  ignore  si  ce  même  Aménemhé 
survécut  à  la  reine  Amensé:  dans  tous 
les  cas ,  ses  honneurs  durent  Unir  avec 
la  vie  de  la  reine,  dont  le  tombeau 
existe  encore  dans  la  vallée  funéraire 
deTlièbes.  Elle  mourut  vers  l'an  1736 
avant  l'ère  chrétienne. 

Son  fils  lui  succéda  immédiatement, 
et  porta  le  nom  de  Thouthmosis  ,  l'en- 
gendré de  Thôth,  surnommé  Mœris 
[Mai-ré,  qui  aime  Phré ,  le  dieu  so- 
leil) ;  on  lui  donne  aussi  d'autres  sur- 
noms :  bienfaiteur  des  mondes  (à  Kar- 
nac)  ;  serviteur  du  soleil ,  président  de 
la  première  des  dix  régions  (sur  un 
obélisque  de  Rome)  ;  approuvé  par  le 
soleil  (obélisque  de  Constantinople)  ; 
modérateur  de  justice  (Amada).  Son 
prénom  royal ,  formé  de  trois  signes , 
le  disque  du  soleil ,  le  mur  crénelé ,  le 
scarabée,  et  signifiant  soleil  stabili- 
teur  de  l'univers ,  est  quelquefois  aug- 
menté d'un  quatrième  signe,  la  ligne 
brisée  écrite  avant  le  scarabée  ;  on  le 
voit  ainsi  sur  les  monuments  de  la 
jVubie  ;  et  dans  les  listes  en  écriture 
hiératique ,  le  prénom  de  ce  Thouth- 
mosis III  contient  toujours  quatre 
signes. 

Le  règne  de  Mœris  n'eut  pas  une 
longue  durée;  il  fut  de  moins  de  treize 
années  (12  ans  et  9  mois)  ;  mais  il  dut 
être  glorieux  ;  il  y  a  peu  de  souverains 
égyptiens  dont  il  reste  autant  de  mo- 
numents, dont  l'antiquité  ait  autant 
exalté  la  glaire  et  proclamé  le  renom. 

Tous  ces  souvenirs ,  tous  ces  tra- 
vaux du  règne  de  Mœris  sont  empreints 
d'un  caractère  particulier  :  tous  les 
monuments  de  sa  piété  sont  édifiés  à 
des  dieux  de  la  paix  ;  toutes  ses  grandes 
actions  sont  des  faits  d'administration 
civile  :  la  sagessse  de  l'Egypte  se  révé- 


lerait-elle aussi  dans  la  renommée  im- 
mortell*  de  ce  grand  prince ,  ami  de 
la  paix  et  des  arts  ? 

L'Egypte  et  la  Nubie  sont  encore 
couvertes  de  magnifiques  ruines  pro- 
venant des  belles  constructions  élevées 
durant  le  règne  de  Mœris  ;  et  de  riches 
villes  modernes ,  Rome  elle-même,  en 
ont  recueilli  des  débris  qui  dominent 
encore  par  leur  éclat  les  chefs-d'œuvre 
des  arts  renouvelés. 

Parvenu  à  la  suprême  puissance, 
Mœris  donna  d'abord  ses  soins  à  faire 
terminer  les  ouvrages  publics  com- 
mencés pendant  le  règne  de  sa  mère  ; 
il  en  haïssait  le  second  mari,  Amé- 
nemhé ,  dont  la  tutelle  avait  pu  lui  être 
incommode  ou  oppressive  ;  et ,  comm<;. 
pour  le  punir  d'une  usurpation  ,  Ma  ris 
fit  marteler  soigneusement,  sur  tous 
les  édifices  publics ,  le  prénom  et  la 
figure  en  pied  d«  son  beau-père,  y  subs- 
tituant quelquefois  les  siens  à  côté  de 
celle  de  sa  mère.  L'obélisque  de  Kar- 
nac,  les  édifices  d'EI-Assasif  et  de 
Médinet-Habou  portent  encore  les 
traces  de  ces  royales  récriminations. 
Mœris  fut  plus  respectueux  envers  son 
père  :  il  s'occupa  d'assurer  la  conser- 
vation de  ses  honneurs  presque  sou- 
verains; et,  dans  quelques  salles  du 
palais  dont  il  commença  la  construc- 
tion à  lMédinet-Habou,'ii  fit  inscrire, 
dans  deux  cartouches  accolés ,  le  nom 
de  Thouthmosis  son  père  à  côté  de  son 
cartouche  royal. 

Mœris  construisit  ensuite  la  plupart 
des  édifices  sacrés  qui  s'élevèrent  en 
Egypte  et  en  Nubie  après  l'expulsion 
des  Pasteurs ,  effaçant  ainsi ,  avec  une 
pieuse  persévérance ,  les  traces  pro- 
fondes de  la  barbarie.  La  ville  d'Élé- 
thya  ne  fut  pas  oubliée;  il  orna  Esnèh, 
ville  importante  en  ce  temps-là ,  d'un 
temple  au  dieu  Chnouphis,  le  seigneur 
du  pays,  créateur  de  l'univers,  prin- 
cipe vital  des  essences  divines,  soutien 
de  tous  les  mondes;  il  associa  au 
grand  dieu  les  deux  autres  person- 
nages qui  complétaient  la  triade  du 
nome  d'Esnèh,  Nèith,  et  le  jeune  Haké, 
représenté  sous  la  forme  d'un  enfant; 
et  la  dédicace  de  ce  temple  au  nom  de 
Mœris   était  encore,   du   temps   des 


310 


L'UNIVERS. 


Ptolémées ,  au  nombre  des  fêtes  com- 
mémoratives  célébrées  dans  ce  temple. 
A  Edfou ,  Moeris  éleva  un  temple  au 
grand  dieu  Har-Hat,  qui  était  aussi  le 
seigneur  liturgique  du  lieu.  A  Ombos, 
il  contribua  à  la  construction  du  mur 
général  d'enceinte;  uae  porte,  ornée  de 
son  nom ,  subsiste  encore.  Il  éleva  les 
propylées  du  grand  temple  de  Mem- 
phis ,  et  Diodore  de  Sicile  assure  qu'ils 
surpassaient  en  magnificence  tous  les 
autres  ouvrages  de  ce  genre.  A  Élé- 
phantine,  un  mur  du  quai,  de  cons- 
truction romaine ,  renferme  des  débris 
des  édifices  consacrés  aux  dieux  de 
cette  ville  par  Mœris.  Thèbes  surtout 
nous  montre  IfS  témoignages  de  son 
inépuisable  munificence  :  un  palais  à 
Médinet-Habou ,  une  grande  partie  des 
immenses  constructions  de  Karnac,  le 
temple  d'El-Assasif  terminé,  en  ont 
consacré  le  souvenir.  C'est  en  effet 
par  les  soins  de  Mœris  que  la  plus  an- 
cienne partie  (Je  l'édifice  de  Médinet- 
Habou  reçut  sa  décoration.  Les  dédi- 
caces portent  son  nom;  et  celle  qui  se 
lit  encore  sous  la  galerie  de  droite 
s'exprime  ainsi  :  «  La  vie  !  l'Horus 
puissant ,  aimé  de  Phré ,  le  souverain 
de  la  haute  et  de  la  basse  région, 
grand  chef  de  toutes  les  parties  du 
monde,  l'Horus  resplendissant,  grand 
par  sa  forme,  celui  qui  a  frappé  les 
neuf  arcs  (les  peuples  nomades);  le 
dieu  gracieux,  seigneur  du  monde, 
soleil  stabiliteur  de  l'univers,  le  fils 
du  soleil,  Thouthmosis,  bienfaiteur 
du  monde,  vivifié  aujourd'hui  et  à  tou- 
jours. Il  a  fait  exécuter  ces  construc- 
tions en  l'honneur  de  son  père  Amon- 
Ra ,  roi  des  dieux  ;  il  lui  a  érigé  ce 
grand  temple  dans  la  partie  occiden- 
tale du  Thouthmoséïum  d'Amon ,  en 
belle  pierre  de  grès  :  c'est  ce  qu'a  fait 
le  roi ,  vivant  toujours.  »  La  plupart 
des  bas-reliefs  qui  décorent  les  gale- 
ries et  les  chambres ,  représentent  ce 
roi  Mœris  rendant  des  hommages  aux 
dieux ,  ou  recevant  d'eux  des  dons  et 
des  grâces.  Sur  la  paroi  de  gauche  de 
la  grande  salle  ou  sanctuaire ,  ce  Pha- 
raon casqué  est  conduit  par  la  déesse 
Athôr  et  par  le  dieu  Amon,  qui  se 
donnent  la  main ,  vers  l'arbre  mystique 


de  la  vie.  Le  roi  des  dieux ,  Araon-Ra , 
assis ,  trace  avec  un  pinceau  le  nom  de 
Thouthmosis  sur  l'épais  feuillag*  de 
cet  arbre ,  en  disant  :  «  Mon  fils ,  sta- 
biliteur de  l'univers ,  je  place  ton  nom 
sur  l'arbre  Oscht,  dans  le  palais  du 
soleil.  »  Cette  scène  se  passe  devant 
les  vingt -cin^  divinités  secondaires 
adorées  à  Thèbes,  rangées  sur  deux 
files  ;  une  inscription  les  annonce  en  ces 
termes  :  Voici  ce  que  disent  les  autres 
grandes  divinités  d'Opht  (Thèbes): 
«  Nos  cœurs  se  réjouissent  à  cause  du 
bel  édifice  construit  par  le  roi  soleil 
stabiliteur  de  l'univers.  »  Les  hommes 
et  les  dieux  célébrèrent  ainsi  la  gloire 
du  roi  Mœris. 

Les  ruines  historiques  de  la  Nubie 
en  rendent  encore  témoignage.  Le  plus 
grand  des  temples  construits  à  Ouadi- 
Halfa ,  l'antique  Béhéni ,  auprès  de  la 
seconde  cataracte  au  sud  de  Thèbes , 
fut  aussi  un  ouvrage  de  Mœris.  Il  fut 
construit  en  briques ,  orné  de  piliers- 
colonnes  d'ordre  dorique  primitif,  et 
de  portes  en  grès  ;  il  était  dédié  aux 
dieux  Amon-Ra  et  Phré.  A  Ibrim ,  un 
spéos  ou  chapelle  creusée  dans  la  mon- 
tagne ,  remonte  au  règne  de  Mœris  ;  sa 
statue ,  assise  entre  celles  du  dieu  sei- 
gneur d' Ibrim  et  de  la  déesse  de  Nu- 
bie ,  occupe  la  niche  du  fond  ;  et  ce 
spéos  a  été  creusé  par  un  prince  nom- 
mé Nabi  ,  qui  prend  le  titre  de  gouver- 
neur des  terres  méridionales  (  la  Nubie). 
Ce  prince  est  debout  devant  le  roi  as- 
sis sur  un  trône,  et  accompagné  de 
plusieurs  autres  fonctionnaires  pu- 
blics ;  il  présente  à  Mœris  les  tributs 
en  or,  en  argent  et  en  grains,  prove- 
nant des  terres  méridionales  dont  il 
a  le  gouvernement. 

Les  bas -reliefs  du  sanctuaire  du 
temple  d'Amada  nous  apprennent  que 
cet  édifice  fut  aussi  le  fruit  delà  piété 
de  Mœris ,  et  le  nom  du  roi  se  lit  en- 
core dans  le  texte  des  dédicaces  ainsi 
conçues:  «Ledieubienfaisant,  seigneur 
du  monde ,  le  roi  stabiliteur  de  l'uni- 
vers, le  fils  du  soleil,  Thouthmosis, 
modérateur  de  justice,  a  fait  ses  dé- 
votions à  son  père  le  dieu  Phré,  le 
dieu  des  deux  montagnes  célestes,  et 
lui  a  élevé  ce  temple  en  pierre  dure  ; 


EGYPTE.  Slf 


il  l'a  fait  pour  être  viviflé  à  toujours.  » 
Mœris  mourut  avant  que  cet  édiOce  fiit 
terminé  ;  ses  premières  vues  de  restau- 
ration s'étaient  naturellement  portées 
sur  l'Egypte  :  la  Nubie  n'en  était  qu'une 
dépendance,  et  ne  tenait  q_ue  le  se- 
cond rang  dans  l'ordre  des  fondations 
pieuses  ordonnées  par  ce  roi.  Eguisse  et 
Se.'nné,  autres  villes  de  Nubie,  eurent 
aussi  leur  part  dans  ses  bienfaits. 

L'obélisque  de  Saint- Jean  de  Latran 
a  Rome ,  Tun  des  plus  considérables 
monuments  de  cet  ordre,  l'obélisque 
d'Alexandrie,  et  celui  de  Constantino- 
p!e,  sont  aussi  au  nombre  des  admi- 
rables ouvrages  d'art  du  règne  de 
IMœris  ;  et  c'est  à  lui  qu'il  faut  faire 
un  éternel  bonneur  de  la  plus  vaste  et 
de  la  plus  hardie  entreprise  d'utilité 
publique  ,  que  le  génie  de  l'bomme  ait 
jamais  'conçue  et  exécutée ,  le  lac  qui 
porte  son  nom  ,  et  qui  maîtrisait  pour 
ainsi  dire,  selon  l'intérêt  de  l'Etat, 
les  prodigieuses  inondations  du  plus 
grand  fleuve  de  la  terre.  (Voyez  à  la 
page  12,  la  Description  du  lac  Mœris.) 

Une  statue  colossale  de  Mœris  ,  en 
granit  noir,  à  taches  blanches,  est  au 
musée  de  Turin.  Plusieurs  stèles  du 
musée  égyptien  de  Paris  rappellent 
(les  actions  ou  des  époques  du  règne 
de  ce  grand  roi  ;  et  son  nom  royal 
est  le  plus  fréquent  de  tous  sur  "les 
bijoux  et  les  amulettes. 

Enfin,  ce  prince  honorait  ses  an- 
Gêtre^s  à  l'égal  des  dieux ,  selon  la  foi 
du  pays  ;  il  a  laissé  de  ce  respect  un 
monument  non  moins  utile  à  l'histoire 
qu'à  sa  propre  gloire.  C'est  Mœris  en 
effet  qui  orna  le  palais  de  Rarnac  de 
la  Table  historique  et  généalogique  des 
rois  qui ,  avant  lui , occupèrent  le  trône 
d'Égvpte.  Les  voyageurs  modernes 
ont'îionné  le  nom'de  salle  des  rois  à 
une  de  celles  de  ce  temple ,  laquelle  est 
remarquable  par  sa  décoration  et  sa 
destination  également  singulières,  com- 
parée aux  autres  parties  analogues  dans 
les  édifices  de  l'Egypte.  Les'trois  cô- 
tés sud-est,  sud-ouest  et  nord -ouest 
de  cette  vaste  salle  sont  occupés  par 

Juatre  files  de  figures  assises ,  placées 
une  derrière  l'autre;  les  files  sont 
sculptées  l'une  au-dessus  de  l'autre; 


chacune  est  de  quinze  personnages; 
mais,  dans  chaque  file,  les  huit  pre- 
mières figures  regardent  le  sud-est ,  et 
les  sept  suivantes  le  nord-ouest  :  à  ces 
deux  points  opposés  le  roi  Mœris  est 
debout,  devant  le  premier  personnage 
de  chaque  file  ;  une  table  chargée  d'of- 
frandes s'élève  entre  le  roi  et  la  pre- 
mière figure;  leur  pose  et  leurs  in- 
signes annoncent  que  ce  sont  des  rois  ; 
le  cartouche-prénom  qui  est  à  côté  de 
chaque  figure  ne  laisse  aucun  doute  à 
cet  égard  :  ce  riche  et  précieux  Ta- 
bleau nous  représente  donc  le  roi 
Mœris  faisant  des  offrandes  et  des 
prières'  à  soixante  rois,  ses  prédéces- 
seurs sur  le  trône  d'Egypte.  On  re- 
connaît dans  cette  longue  série  plu- 
sieurs des  princes  de  la  XVIP  et  de 
la  XVP  dynastie,  qui  sont  déjà  nom- 
més à  leur  place  dans  notre  précis 
historique;  mais  le  plus  grand nombr* 
des  noms  de  la  Table  royale  deKarnac 
s'élève  à  des  époques  oîi  la  critique  his- 
torique n'a  pas  encore  pénétré.  Mœris 
consacra  ce  monument  à  la  mémoire 
de  ses  ancêtres,  vers  l'année  1725 
avant  l'ère  chrétienne. 

C'est  au  règne  de  ce  même  roi ,  et  à 
l'année  1 732  avant  la  même  ère ,  qu'ap- 
partient le  plus  ancien  manuscrit  égyp- 
tien connu  avec  une  date  précise  :  ce 
manuscrit  existe  au  musée  de  Turin  ; 
c'est  un  contrat  daté  de  la  cinquième 
année  du  règn.e  de  Mœris. 

Dans  les  bas-reliefs  du  temple  de 
Médinet-Habou,  le  roi  associe  à  ses 
offrandes  la  reine  sa  femme  ;  elle  porte 
les  titres  ordinaires  de  royale  épouse 
principale  ,  et  a  le  nom  de  Rhamaïthé. 
Dans  le  tombeau  d'Amensé,  mère  du 
roi ,  on  le  voit  accompagné  de  sa  jeune 
fille,  nommée  Réninofré,  soleil  des 
bienfaits.  Mœris  eut  aussi  de  ce  ma- 
riage un  fils  qui  lui  succéda ,  et  il  mou- 
rut après  un  règne  trop  court,  tout 
rempli  de  grandes  et  de  bonnes  action? 
dont  les  témoignages  éclatants  subsis 
tent  encore.  Les  plus  célèbres  histo- 
riens de  l'antiquité  grecque  en  ont ,  à 
l'envi ,  célébré  la  gloire  ;  et  ils  en  ont 
raconté  des  merveilles  que  l'autorité 
des  monuments  a  fait  inscrire  parmi , 
les  vérités  de  l'histoire. 


3!2 


L'U?^IVERS. 


Le  fils  et  le  successeur  de  Mœris 
(  l'an  1723  avant  J.  C.)  se  nomma  Amé- 
nophis  ;  il  est  le  second  roi  de  ce  nom 
dans  la  XVIIP  dynastie;  son  prénom 
royal  (le  8'  de  la  ligne  intermédiaire 
de'  la  table  d'Abydos ,  de  gauche  à 
droite)  signifiait  :' le  soleil  grand  des 
mondes. 

On  ne  peut  s'abstenir  de  remarquer 

?ue  le  nom  d'Aménophis  II  se  lit  plus 
réquemment  sur  les  monuments  de 
la  Nubie  que  sur  ceux  de  l'Egypte  : 
comme  si  ce  prince  s'était  appliqué  à 
continuer  l'exécution  des  projets  de 
son  père,  qui,  après  avoir  élevé  en 
Egypte  d'abord  de  si  grands  édifices , 
put  a  peine ,  à  cause  de  la  courte  du- 
rée de  son  règne,  voir  commencer 
ceux  dont  il  voulait  orner  la  Nubie. 
Aménophis  II  concourut  cependant  à 
accroître  les  splendeurs  de  Thèbes; 
son  nom  se  lit  sur  le  troisième  pro- 
pylée et  les  colosses  de  Karnac. 
A  Snem  (  Beghé  ) ,  Aménophis  II  érigea 
un  temple  en  l'honneur  de  Chnoupnis 
et  de  la  déesse  Athôr;  un  des  pylônes 
de  l'édifice  était  décoré  d'une  statue 
colossale  de  ce  roi. 

En  pénétrant  dans  la  Nubie ,  nous 
trouvons  à  Calabschi ,  l'ancienne  Tal- 
mis  des  Grecs ,  les  restes  d'un  temple 
qu'Aménophis  II  y  avait  élevé  en  l'hon- 
neur du  dieu  Malouli ,  jeune  dieu  qui 
formait,  avec  Horus,  son  père,  et 
Isis ,  femme  et  mère  d'Horus ,  la  triade 
finale  du  système  religieux  de  l'E- 
gypte, dont  Ammon ,  Mouth  et  Khons 
composaient  la  triade  initiale.  Ce  même 
temple ,  détruit  par  le  temps  ou  par 
•es  guerres ,  fut  relevé  par  un  des  rois 
Ptolémées  ;  et ,  après  une  nouvelle 
destruction,  réédifié  encore  par  les 
Romains,  commencé  par  Auguste, 
continué  par  Caligula,  par  Trajan  ;  mais 
son  état  actuel  annonce  qu'il  ne  fut 
jamais  terminé.  Ce  temple  fut  à  toutes 
ces  époques  dédié  au  même  dieu  ;  il 
était  le  seigneur  suzerain  du  lieu ,  sa 
divinité  locale  :  il  n'y  a  pas  d'exemple 
hors  de  l'Egypte  de  cette  persistance 
dans  le  même  culte,  dans  la  même  re- 
ligion ,  malgré  les  invasions  ennemies 
et  la  mobilité  des  croyances  humaines. 
Dans  une  autre villedèNubie, à  Amada, 


Aménophis  II  continua  le  temple  com- 
mencé par  Mœris  son  père  ;  il  fit  sculp- 
ter les  quatre  salles  à  la  droite  et  à  la 
gauche  du  sanctuaire  ;  et  ce  roi  fit  ms- 
crire ,  sur  une  grande  stèle  placée  au 
fond  du  sanctuaire ,  le  détail  des  ou- 
vrages exécutés  par  ses  ordres. 

On  voit  encore  à  Ibrim  un  spéos  du 
règne  d'Aménophis  II  ;  alors  les  terres 
du  midi,  la  Nubie,  étaient  adminis- 
trées par  un  prince  nommé  Osorsaté. 
Sur  la  paroi  droite  du  spéos ,  le  roi 
assis  reçoit  d'Osorsaté  et  d'autres 
fonctionnaires,  les  tributs  de  ces  terres 
méridionales  et  des  productions  natu- 
relles du  pays ,  y  compris  des  lions , 
40  lévriers  et  10  chacals  vivants  :  la 
statue  du  roi  était  placée  au  milieu  de 
celles  des  divinités  locales.  Enfin,  à 
Ouadi-Halfa ,  près  de  la  seconde  cata- 
racte ,  Aménophis  II  dédia  un  temple 
à  Horammon;  la  fin  de  l'inscription 
dédicatoire  se  lit  encore  sur  les  débris 
de  la  porte  antique ,  et  les  colonnes  en 
pierre  de  l'intérieur  du  temple  sont 
du  style  dorique ,  taillées  à  pans  très- 
réguliers  et  peu  marqués  ,  type  incon- 
testable des  ordres  grecs ,  et  qui  re- 
monte évidemment  au  règne  de  notre 
Aménophis  II.  On  a  aussi  retrouvé  des 
souvenirs  de  son  règne  à  Sabout-el- 
Qadim ,  vers  les  côtes  de  la  mer  Rouge , 
ou  l'Egypte  possédait  alors  des  établis- 
sements commerciaux  ou  industriels. 

Une  statue  colossale  de  ce  roi  orne 
le  musée  royal  de  Turin  ;  elle  est  de 
granit  rose ,  et  monolithe  comme  tous 
les  colosses  de  l'Egypte. 

Aménophis  II  mourut  après  avoir 
régné  25  ans  et  10  mois  ;  son  tombeau  ; 
est  perdu  avec  celui  des  autres  pre- 
miers rois  de  la  XVIIP  dynastie,  dans 
la  vallée  de  l'ouest,  où  il  n'a  pas  été 
découvert. 

Un  autre  Thouthmosis ,  le  4*  de  cette 
même  dynastie ,  fut  le  successeur  d'A- 
ménophis II,  son  père.  Il  continua 
aussi  et  termina  le  temple  d'Amada , 
en  y  ajoutant  le  pronaos  et  les  piliers; 
les  architraves  sont  occupées  par  des  i 
inscriptions  en  l'honneur  de  ce  roi; 
une  d'elles  est  ainsi  conçue  :  «  Voici  ce  i 
que  dit  le  dieu  Thoth ,  le  seigneur  des 
divines  paroles,  aux  autre»  dieux  qui 


EGYPTE. 


313 


résident  dansThyri  :  Accourez  et  con- 
templez ces  offrandes  grandes  et  pures, 
faites  pour  la  construction  de  ce  tein- 

file  par  le  roi  Thouthmosis ,  à  son  père 
edieu  Phré,  dieu  grand,  manifesté  aans 
le  firmament.  »  La  sculpture  de  ce 
temple  montre  partout  la  belle  époque 
de  l'art  en  Egypte.  Le  nom  de  Thouth- 
mosis IV  se  voit  aussi  sur  une  frise 
dans  les  débris  des  édifices  de  Ouadi- 
Halfa. 

Le  règne  de  ce  Pharaon  fut  troublé 
par  les  soins  de  la  guerre  ;  les  fron- 
tières méridionales  de  l'Egypte  étaient 
constamment  menacées  par  les  peu- 
plades insoumises  de  la  Libye  :  Thouth- 
mosis IV  fut  contraint  de  les  com- 
battre vers  la  fin  de  son  règne  ;  et  il 
existe  encore,  sur  les  rochers  de 
Philœ,  une  inscription  commémora- 
tive  d'une  victoire  qu'il  remporta  sur 
ces  Libyens,  le  8'du  mois  phaménoth, 
l'an  7  tle  son  règne,  1691  ans  avant 
l'ère  chrétienne. 

Deux  stèles  du  règne  de  ce  roi ,  d'un 
très-beau  travail ,  sculptées  et  peintes, 
sont  dans  le  musée  de  Turin  ;  et  le  bel 
obélisque  de  Saint-Jean  de  Latran  ,  à 
Rome ,  porte  aussi  le  nom  de  Thouth- 
mosis IV;  il  est  dans  les  colonnes  la- 
térales des  quatre  faces  du  monolithe , 
et  elles  nous  apprennent  que  ce  Pha- 
raon avait  ajoute  de  grandes  construc- 
tions à  un  des  temples  d'Amon-Ra  à 
Thèbes ,  fondé  par  un  de  ses  prédéces- 
seurs ,  vraisemblablement  par  Thouth- 
mosis III ,  qui  y  avait  fait  ériger  cet 
obélisque ,  transporté  depuis  dans  la  ca- 
pitale du  monde  romain.  Le  pré- 
nom royal  de  Thouthmosis  IV  signi- 
fiait le  soleil  stabiliteur  des  mondes; 
il  prit  aussi  le  titre  de  chef  des  chefs. 
Le  portrait  de  la  reine  sa  femme  se 
trouve  dans  les  tombeaux  de  Kourna 
à  Thèbes ,  mais  sa  légende  est  détruite. 
Ce  Thouthmosis  mourut  après  un  règne 
de  9  ans  et  8  mois,  vers  l'année  1687 
avant  l'ère  chrétienne. 

Il  eut  pour  successeur  un  des  princes 
les  plus  illustres  parmi  les  races  royales 
égj'ptiennes ,  et  des  plus  connus  parmi 
les  populations  occidentales  :  il  se 
nomma  Aménophis  III  ;  c'est  le  Mem- 
non  des  Grecs  ,  le  roi  à  la  statue  par- 


lante, dont  les  merveilles  ont  ému  les 
plus  vulgaires  esprits. 

La  naissance  même  de  cet  Améno- 
phis eut  aussi  ses  miracles  ;  et  nous 
avons  déjà  rapporté  (page  56)  les  cir- 
constances religieuses  de  l'annoncia- 
tion  ,  de  la  naissance  et  de  l'éducution 
de  ce  roi.  Thèbes  et  les  villes  princi- 
pales de  l'Egypte  sont  encore  couvertes 
des  restes  et  des  preuves  de  sa  magni- 
ficence: nous  avons  aussi  donné (page 
76  et  suiv.)  une  idée  de  l'ensemble  du 
palais  de  Thèbes  qui  porte  son  nom  , 
connu  dans  les  relations  anciennes  et 
modernes  sous  la  dénomination  de 
Memnonîum ,  et  qui  a  dans  ses  in- 
scriptions celle  d'Aménophium.  Le 
grand  palais  de  Louqsor  fût  aussi  l'ou- 
vrage d'Aménophis  III ,  il  en  jeta  les 
premiers  fondements  :  écoutons  le 
voyageur  qui  en  a  donné  ,  le  premier, 
la  description  historique  : 

«  Le  fondateur  du  palais  de  Louq- 
sor, ou  plutôt  des  palais  de  Louqsor, 
a  été  le  Pharaon  Aménophis-Memrion 
(  Amenothph  llPde  la  XVIirdynastie). 
C'est  ce  prince  qui  a  bâti  la  série  d'é- 
difices qui  s'étend  du  sud  au  nord ,  de- 
puis le  Nil  jusqu'aux  14  grandes  co- 
lonnes de  45  pieds  de  hauteur ,  et  dont 
les  masses  appartiennent  encore  à  ce 
règne.  Sur  toutes  les  architraves  des 
autres  colonnes  ornant  les  cours  et  les 
salles  intérieures ,  colonnes  au  nombre 
de  105 ,  la  plupart  intactes ,  on  lit ,  en 
grands  hiéroglyphes  d'un  relief  très- 
bas  et  d'un  excellent  travail ,  des  dédi- 
caces faites  au  nom  du  roi  Aménophis. 
Je  mets  ici  la  traduction  de  l'une 
d'elles,  pour  donner  une  idée  de  toutes 
les  autres ,  qui  ne  diffèrent  que  par 
quelques  titres  royaux  de  plus  ou  de 
moins.  » 

«La  vie!  l'Horus  puissant  et  mo- 
déré, régnant  par  la  justice,  l'organi- 
sateur de  son  pays ,  celui  qui  tient  le 
monde  en  repos,  parce  que,  grand 
par  sa  force ,  il  a  frappé  les  barbares  ; 
le  roi  seigneur  de  justice,  bien  aimé 
du  soleil  ,"le  fils  du  soleil,  Aménophis , 
modérateur  de  la  région  pure  (l'Egypte), 
a  fait  exécuter  ces  constructions  con- 
sacrées à  son  père  Amon ,  le  dieu  sei- 
cneur  des  trois  zones  de  l'univers, 


S14 


L'UNIVERS. 


dans  rOph  du  midi  ;  il  les  a  fait  exé- 
cuter en  pierres  dures  et  bonnes ,  afin 
d'ériger  un  édifice  durable;  c'est  ce 
qu'a  fait  le  fils  du  soleil  Aménophis , 
chéri  d'Amon-Ra.  » 

Ces  inscriptions  lèvent  donc  toute 
espèce  de  doute  sur  l'époque  précise 
de  la  construction  et  de  la  décoration 
de  cette  partie  de  Louqsor. 

Les  bas-reliefs  qui  décorent  le  palais 
d'Aménophis  sont,  en  général,  rela- 
tifs à  des  actes  religieux  faits  par  ce 
prince  aux  grandes  divinités  de  cette 
portion deThèbes,  qui  étaient  T  Amon- 
Ra ,  le  dieu  suprême  de  l'Egypte ,  et 
celui  gu'on  adorait  presque  exclusive- 
ment à  Thèbes ,  sa  ville  éponyme  ;  2°  sa 
forme  secondaire ,  Amon-Ra-Généra- 
teur,  mystiquement  surnommé  fe  mari 
de  sa  mère,  et  représenté  sous  une 
forme  priapique;  c'est  le  dieu  Pan 
égyptien ,  mentionné  dans  les  écrivains 
grecs  ;  3°  la  déesse  Thamoun  ou  Ta- 
mon ,  c'est-à-dire  Amon  femelle ,  une 
des  formes  de  Neïth,  considérée  comme 
compagne  d'Amon  générateur;  4°  la 
déesse  Moutli ,  la  grand' mère  divine, 
compagne  d'Amon-Ra;  5°  et  6°  les 
jeunes  dieux  Khons  et  Harka,  qui 
complètent  les  deux  grandes  triades 
adorées  à  Thèbes  ,  savoir  : 

Pères.  Mères.       Fils. 

Amon-Ra.  Mouth.     Khons. 

Amon  générateur.  Thamoun.  Harka. 
Le  Pharaon  est  représenté  faisant  des 
offrandes ,  quelquefois  très  -  riches ,  à 
ces  différentes  divinités ,  ou  accompa- 
gnant leurs  bari  ou  arches  sacrées, 
portées  processionnellement  par  les 
prêtres. 

L'une  des  dernières  salles  du  palais , 
d'un  caractère  plus  religieux  que  toutes 
les  autres  ,  et  qui  a  du  servir  de  cha- 
pelle royale  ou  de  sanctuaire,  n'est 
décorée  que  d'adorations  aux  deux 
triades  de  Thèbes  par  Aménophis  ;  et, 
dans  cette  salle ,  dont  le  plafond  existe 
encore ,  on  trouve  un  second  sanctuaire 
emboîté  dans  le  premier,  et  dont  voici 
la  dédicace  qui  en  donne  très-claire- 
ment l'époque  tout  à  fait  récente ,  en 
comparaison  de  celle  du  grand  sanc- 
tuaire :  «  Restauration  de  l'édifice  faite 
par  le  roi  (chéii  de  Phré,  approuvé 


par  Amon),  le  fils  du  soleil ,  seigneur 
des  diadèmes,  Alexandre,  en  l'hon- 
neur de  son  père  Amon-Ra,  gardien 
des  régions  de  Oph  (  Thèbes)  ;  il  a  fait 
construire  le  sanctuaire  nouveau  en 
pierres  dures  et  bonnes  à  la  place  de 
celui  gui  avait  été  fait  sous  la  majesté 
du  roi  Soleil ,  seigneur  de  justice ,  le 
fils  du  soleil  Aménophis ,  modérateur 
de  la  région  pure. 

Ainsi ,  ce  second  sanctuaire  remonta 
seulement  à  l'origine  de  la  domina- 
tion des  Grecs  en  Egypte ,  au  règne 
d'Alexandre ,  fils  d'Alexandre  le  Grand, 
comme  le  prouve  la  figure  enfantine 
du  roi  :  et  l'on  ne  trouve  que  cette 
partie  moderne  dans  le  magnifique 
palais  d'Aménophis. 

Au  Memnonium  plusieurs  statues 
colossales  furent  érigées  en  l'honneur 
de  ce  roi  ;  les  bas-reliefs  oiî  se  mon- 
trait la  protection  des  dieux  pour  ce 
grand  prince ,  ornaient  toutes  les  par- 
ties de  l'édifice  ;  et  deux  grandes  ins- 
criptions annonçaient  la  dédicace  du 
Memnonium  aux  dieux  de  Thèbes  par 
ce  roi  reconnaissant. 

La  forme  et  la  rédaction  de  cette 
dédicace  sont  d'un  genre  tout  spécial  ; 
on  en  jugera  par  une  courte  analyse. 

Cette  consécration  du  palais  est  rap- 
pelée d'une  manière  dramatique;  c'est 
d'abord  le  roi  Aménophis  qui  prend 
la  parole  dès  la  première  ligne  et  la 
garde  jusqu'à  la  treizième.  «Le  roi 
Aménophth  a  dit  :  Viens ,  ô  Amon- 
Ra,  seigneur  des  trônes  du  monde, 
toi  qui  résides  dans  des  régions  de 
Oph  (  Thèbes)  !  contemple  la  demeure 
que  nous  t'avons  construite  dans  la 
contrée  pure ,  elle  est  belle  :  descends 
du  haut  du  ciel  pour  en  prendre  pos- 
session !  »  Suivent  les  louanges  du  dieu 
mêlées  à  la  description  de  l'édifice  dé- 
dié, et  l'indication  des  ornements  et 
décorations  en  pierre  de  grès ,  en  gra- 
nit rose,  en  pierre  noire,  en  or,  en 
ivoire  et  en  pierres  précieuses ,  que  le 
roi  y  a  prodigués,  y  compris  deux 
grands  obélisques  dont  on  n'aperçoit 
plus  aujourd'hui  aucune  trace. 

Les  sept  lignes  suivantes  renfer- 
ment le  discours  que  tient  le  dieu 
Amon-Ra ,  en  réponse  aux  courtoisieg- 


I^G  ï  PTK. 


315 


du  Pharaon.  »  Voici  ce  que  dit  Amon- 
Ra  ,  le  mari  de  sa  mère ,  etc.  :  Appro- 
che ,  mon  fds ,  soleil  seigneur  de  vé- 
rité ,  du  germe  du  soleil ,  enfant  du 
soleil,  Aménothph!  J'ai  entendu  tes 
paroles  et  je  vois  les  constructions  que 
lu  as  exécutées;  moi  qui  suis  ton 
père ,  je  me  complais  dans  tes  bonnes 
œuvres ,  etc. ,  etc. ,  etc. 

Enfin  vers  le  milieu  de  la  20"  ligne 
commence  une  troisième  et  dernière 
harangue  ;  c'est  celle  que  prononcent 
les  dieux  en  présence  d'Amon-Ra, 
leur  seigneur,  auquel  ils  promettent 
lie  combler  de  biens  Aménotbph  son 
fils  chéri ,  d'en  rendre  le  règne  joyeux 
en  le  prolongeant  pendant  de  longues 
années,  en  récompense  du  bel  édifice 
qu'il  a  élevé  pour  leur  servir  de  de- 
meure ,  palais  dont  ils  déclarent  avoir 
pris  possession  après  l'avoir  bien  et 
dilment  visité. 

L'identité  du  Memnonium  des  Grecs 
et  de  l'Aménophium  égyptien  n'est 
donc  plus  douteuse  ;  il  l'est  bien  moins 
encore  que  ce  palais  fût  une  des  plus 
étonnantes  merveilles  de  la  vieille  ca- 
pitale. Des  fouilles  en  grand,  exécu- 
tées par  un  Grec  nommé  lani,  ancien 
agent  de  M.  Sait ,  ont  mis  à  découvert 
une  foule  de  bases  de  colonnes,  un 
très-grand  nombre  de  statues  léonto- 
cépha'les  en  granit  noir;  de  plus,  deux 
magnifiques  sphinx  colossals  et  à  tête 
humaine ,  en  granit  rose ,  du  plus  beau 
travail,  représentant  aussi  le  roi  Amé- 
nophis  IIP.  Les  traits  du  visage  de  ce 
prince  portant  une  empreinte  de  phy- 
sionomie un  peu  éthiopienne ,  sont 
absolument  semblables  a  ceux  que  les 
sculpteurs  et  les  peintres  ont  aonnés 
à  ce  même  Pharaon  dans  les  tableaux 
des  stèles  du  Memnonium ,  dans  les 
bas -reliefs  du  palais  de  Louqsor,  et 
dans  les  peintures  du  toml)eau  de  ce 
prince  dans  la  vallée  de  l'Ouest  à  Bi- 
ban-el-Molouk  :  nouvelle  et  millième 
preuve  que  les  statues  et  bas-reliefs 
égyptiens  présentent  de  véritables  por- 
traits des  anciens  rois  dont  ils  portent 
les  légendes. 

A  une  petite  distance  du  Rhames- 
séum  existent  les  débris  de  2  colosses 
en  grès  rougeâtre  :  c'étaient  encore 


deux  statues  ornant  probablement  la 
porte  latérale  nord  de  l'Aménophium  ; 
ce  qui  peut  donner  une  juste  idée  de 
l'immense  étendue  de  ce  palais  dont  il 
reste  encore  de  si  magnifiques  vestiges. 
C'est  cet  Aménophis  UI  que  représen- 
tait la  statue  vocale  dont  des  témoins 
nous  ont  certifié  les  miraculeuses  ver- 
tus. Nous  avons  tout  dit  sur  cette  mer- 
veille (à  la  page  70) ,  sur  la  description 
de  la  statue  (aux  pages  71  à  77),  pour 
l'histoire  de  l'antique  miracle ,  diver- 
sement expliqué. 

Il  nous  reste  encore  d'autres  monu- 
ments propres  à  jeter  quelques  lu- 
mières sur  les  circonstances  princi- 
pales du  règne d'Aménophis  III  :  nous 
en  devons  au  lecteur  un  résumé  som- 
maire. 

Une  inscription  qui  existeaujourd'hui 
sur  un  des  rochers  des  environs  de 
Philae ,  rappelle ,  dans  une  relation  de 
quatorze  lignes  de  texte,  que  le  Pha- 
raon Aménophis  III  passa  dans  ces 
contrées  et  y  tint  une  panégyrie,  dans 
la  cinquième  année  de  son  règne,  au 
retour  d'une  guerre  dans  laquelle  il 
venait  de  soumettre  les  Éthiopiens. 
Ces  guerres  d'Ethiopie  étaient  fré- 
quentes, et  amenées  par  la  nécessité 
de  maintenir  par  la  force  les  popula- 
tions nomades  répandues  sur  les  rives 
du  Nil  supérieur. 

Le  nom  d'Aménophis  III  se  re- 
trouve aussi  dans  d'autres  inscrip- 
tions ,  monuments  isolés ,  mais  con- 
temporains de  son  règne:  dans  l'île 
de  Beghé ,  l'ancienne  Snem  ,  près  de 
PhilcC ,  on  lit  encore  un  proscynéma  , 
ou  acte  d'adoration  adressé  a  notre 
Pharaon  par  un  basilico-grammate , 
nommé  Aménémoph,  l'un  des  com- 
mandants des  troupes  du  roi  ;  un 
prince  éthiopien  ,  nommé  Mémosis , 
employé  aussi  au  service  du  roi ,  lui 
adresse  les  mêmes  hommages.  L'in- 
tendant du  domaine  royal  d'Améno- 
phis s'appelait  Aménothph;  il  était  en 
même  temps  grand  prêtre  de  la  déesse 
Anouké  ;  il  fit  aussi  un  pèlerinage  dans 
l'île  sainte  de  Snem  ;  et  sa  supplique 
aux  dieux  de  l'île  pour  en  obtenir  tous 
les  bienfaits  dont  ils  peuvent  disposer, 
existe  encore  en  ce  lieu. 


L'UNIVERS. 


Aménopliis  III  avait  élevé  un  tem- 
ple au  grand  dieu  Chnouphis  dans  une 
autre  île,  celle  d'Éléphantine;  mais  il 
a  été  récemment  détruit;  une  caserne 
et  des  magasins  ont  été  construits  des 
antiques  matériaux  de  cet  édifice  reli- 
gieux. 

Ce  prince  éleva  de  grands  édifices 
publics  ;  il  paraît  que  ce  fut  par  l'effet 
de  cette  pieuse  munificence  que  les 
belles  et  vastes  carrières  de  Silsilis, 
sur  la  rive  orientale  du  Nil,  furent 
ouvertes.  Deux  stèles,  qui  s'y  voient 
encore  de  nos  jours,  nous  donnent, 
par  leurs  inscriptions,  la  plus  ancienne 
date  certaine  des  exploitations  succes- 
sives de  ces  riches  carrières ,  qui  ont 
presque  suffi  à  tous  les  monuments 
de  la  Thébaïde  édifiés,  depuis  le  règne 
d'Aménophis-Memnon. 

Quand  Sésostris  voulut  orner  son 
grand  temple  d'Amon-Ra ,  à  Thèbes , 
du  tableau  généalogique  de  ses  an- 
cêtres ,  il  se  garda  d'y  oublier  Améno- 
pliis  III,  dont  le  règne  glorieux  par 
des  victoires  au  dehors ,  et  de  grands 
établissements  au  dedans,  avait  été 
comme  le  précurseur  prophétique  du 
sien.  La  statue  d' Aménoph i s  s'y  montre 
à  la  suite  de  celles  des  Mènes,  des 
Amosis ,  des  Thouthmosis,  et  d'autres 
grands  rois  prédécesseurs  de  Sé- 
sostris. 

Ce  que  nous  avons  déjà  rapporté 
des  magnificences  du  Memnonium 
(  r Jménophium  ou  palais  d'Améno- 
phis-Memnon) à  Thèbes  {supra,  pages 
t>0, 70,71  et  314),  de  la  statue  parlante 
de  ce  Memnon  (idem),  ne  peut  suffire  à 
en  donner  une  idée  bien  complète  :  les 
ruines  modernes  en  révèlent  encore  la 
grandeur.  L'Aménophium  était  un  des 
plus  importants  édifices  de  la  ville 
royale.  Il  égalait  en  étendue  l'immense 
palais  de  Karnac ,  et  quelques  débris 
s'élèvent  à  peine  aujourd'hui  au-des- 
sus du  sol  !  En  exhaussant  celui  de  la 
plaine  par  ses  inondations,  le  Nil  a 
tout  enseveli,  la  brèche,  le  granit,  les 
noms  des  dieux  et  des  hommes  ;  les 
barbares  ont  converti  en  chaux  toutes 
les  constructions  susceptibles  de  subir 
cette  éternelle  transformation.  Il  ne 
reste  d'entier  de  ce  sMagnifique  édi- 


fice ,  et  dans  son  voisinage ,  que  les 
tombeaux  des  nombreux  officiers  char- 
gés de  sa  garde  ou  de  son  service. 

On  voit ,  dans  les  riches  portefeuilles 
du  musée  de  Turin ,  un  contrat  ma- 
nuscrit daté  de  l'an  24  du  règne  d'A- 
ménophis-Memnon,  et  au  Vatican, 
une  statue  léontocéphale  qui  porte  le 
cartouche  de  ce  roi,  qui  est  ici  une 
époque  de  son  règne. 

Dans  la  haute  Nubie ,  à  Sohleb ,  les 
derniers  voyageurs  ont  retrouvé  les 
ruines  des  grandes  constructions  que 
ce  grand  prince  y  avait  élevées;  les 
édifices  portaient  fréquemment  répé- 
tée la  commémoration  des  victoires 
d'Aménophis;  les  noms  de  quarante- 
trois  peuplades  vaincues  et  soumises  , 
se  lisent  encore  sur  ces  tableaux  his- 
toriques; sur  les  débris  des  colosses 
de  l'Aménophium  de  Thèbes  on  lit 
aussi  dix-sept  noms  de  peuplades  con- 
quises ,  presque  tous  différents  de  la 
grande  liste  de  Sohleb,  appartenant 
très-vraisemblablement  à  une  contrée 
différente,  et  à  des  pays  où ,  pour  la, 
plupart ,  la  barbe  était  en  usage. 

On  peut,  du  reste ,  se  faire  une  idée 
des  monuments  publics  destinés,  en 
Egypte ,  à  célébrer  la  gloire  des  rois 
conquérants,  en  jetant  les  yeux  sur 
les  restes  d'un  colosse  de  ce  même 
Aménophis  III,  qui  décorent  le  musée 
de  Paris.  Ces  restes ,  tirés  de  l'Amé- 
nophium même  de  Thèbes ,  ne  con- 
sistent que  dans  les  pieds  et  la  base 
de  sa  statue  colossale  en  granit  rose. 
Mais  on  voit,  sur  les  côtés  de  cette 
base,  sculptés  en  relief  dans  le  creux, 
une  série  de  captifs,  les  mains  liées, 
agenouillés,  et  dont  tous  les  traits 
portent  l'empreinte  de  la  physionomie 
africaine ,  ou  nègre ,  très  -  prononcée. 
Leur  tête  est  ceinte  d'un  diadème ,  et , 
auprès  de  chaque  figure ,  se  trouve  un 
bouclier  renfermant  le  nom  de  la  con- 
trée oij  conuiiandait  chacun  de  ces 
chefs  vaincus  par  le  roi.  Ce  sont  là 
autant  de  noms  de  régions  de  la  vieille 
Afrique  où  Aménophis-Memnon  porta 
ses  armes  victorieuses  :  ces  noms  y 
sont  au  nombre  de  vingt-trois  ;  ceux 
de  la  Nubie  et  de  l'Ethiopie  s'y  lisent 
sur  la  face  antérieure ,  et  l'on  ne  re~ 


EGYPTE. 


trouve  que  deux  ou  trois  de  ces  noms 
dans  la  nomenclature  bien  plus  nom- 
breuse de  Sohieb. 

Assez  loin  des  colosses  de  TAméno- 
phium  de  Thèbes  (supra,  page  70),  du 
côté  de  la  montagne  libyque ,  et  vers 
la  limite  du  désert ,  gisent  renversées 
deux  grandes  stèles  historiques  {supra, 
page  70) ,  d'environ  trente  pieds  de  hau- 
teur, et  de  même  matière  que  ces  gi- 
gantesques statues.  La  partie  cintrée 
(le  haut)  des  stèles  est  occupée  par  des 
scènes  religieuses.  Dans  la  première, 
le  grand  dieu  de  Thèbes ,  Amon  -  Ra  , 
tient  par  la  main  le  roi  Aménophis, 
et  lui  pose  très -près  de  sa  bouche  le 
symbole  de  la  vie  pure  et  de  toutes 
les  joies  pour  chaque  jour.  Le  roi  est 
accompagné  de  la  reine  sa  femme, 
coiffée  en  déesse  Athôr ,  la  tête  ornée 
de  plumes;  dans  la  seconde  scène, 
c'est  le  dieu  Phtha-Socharis  qui  re- 
nouvelle le  même  don  au  roi ,  suivi  de 
la  reine  dans  le  même  costume.  Une 
grande  inscription  de  24  lignes,  en 
partie  mutilées ,  complète  ce  tableau  ; 
et  le  travail  de  sculpture  de  ce  beau 
monument  est  d'une  élégance  et  d'une 
perfection  très-remarquables. 

De  ces  deux  grandes  stèles  ,  celle  de 
droite  est  brisée,  et  une  partie  de 
l'inscription  a  disparu  :  mais  une  cir- 
constance particulière  donne  au  bas- 
relief  de  ce  monument  un  intérêt  du 
premier  ordre,  qui  touche  par  plu- 
sieurs points  à  l'antique  histoire  de 
l'Orient.  On  a  rappelé  plus  haut  que , 
dans  les  sculptures  historiques  et  reli- 
gieuses de  l'Aménophium,  les  traits 
du  visage  d' Aménophis  sont  ceux  de 
la  race  éthiopienne.  Dans  les  deux 
stèles  que  nous  venons  de  décrire ,  ce 
roi  a  les  mêmes  caractères  de  ligure 
très  -  prononcés  ,  tirant  visiblement 
vers  ceux  de  la  face  nègre.  Or,  les 
monuments  ont  prouvé  que  la  mère 
d'Aménophis  III ,  femme  de  Thouth- 
mosis  IV  ,  nommée  Tmau  -  Hemva , 
était  noire  et  originaire  d'Abyssinie  : 
il  n'y  a  donc  plus  lieu  de  s'étonner 
que  le  fils  de  cette  femme  port£  sur  sa 
figure  les  marques  de  cette  origine 
africaine,  d'après  une  loi  de  la  nature, 
qui  est  vraisemblablement  aussi  an- 


cienne que  l'espèce  humaine  les  en- 
fants mâles  participant ,  en  général , 
des  traits  physiques  de  la  mère ,  et  les 
filles  plus  généralement  de  ceux  du 
père.  Voilà  donc  un  témoignage  bien 
antique  à  l'appui  de  cette  observation 
physiologique  ;  et ,  quant  à  l'union  d'un 
roi  d'Egypte  avec  une  femme  africaine , 
il  y  en  a  d'autres  exemples  dans  les 
annales  et  dans  les  monumei>ts  pha- 
raoniques. 

Ici,  dans  les  stèles  de  Thèbes,  la 
flatterie  sacerdotale  a  ingénieusement 
découvert  un  moyen  de  se  faire  jour  ; 
elle  a  donné  à  la  reine  ,  femme  d'Amé- 
nophis ,  une  physionomie  un  peu  afri- 
caine aussi ,  quoiqu'elle  ne  fut  pas  de 
cette  race;  les  prêtres  en  ont  revêtu 
jusqu'au  dieu  lui-même:  le  profil  d'A- 
mon-Ra  est  exactement  modelé  sur 
celui  d'Aménophis ,  et  il  est  peut-être 
fort  heureux  pour  le  dieu  que  ce  roi  ne 
fût  ni  borgne  ni  bossu.  On  voit ,  à  la 
bibliothèque  royale  de  Paris  ,  un  por- 
trait de  ce  roi ,  peint  en  profil ,  à 
fresque ,  et  qui  a  été  tiré  de  son  propre 
tombeau.  Des  figures  de  sa  mère  et  de 
sa  femme  accompagnent  souvent  celle 
de  ce  roi ,  ou  ne  forment  qu'un  groupe 
avec  elle  ;  les  colosses  du  Memnonium 
sont  ainsi  composés. 

La  légende  royale  d'Aménophis  III 
s'exprimait  en  ces  ternies  :  «  Le  dieu, 
gracieux,  le  lion  des  rois,  le  roi  du 
peuple  obéissant,  soleil  seigneur  de 
vérité  (prénom  royal),  le  chéri  de 
Phré,  le  bien-aimé  de  Socharis,  sei- 
gneur de  Schoti,  le  fils  du  Soleil,  le 
dévoué  aux  dieux,  Jménothp h  (nom 
propre) ,  le  bien-aimé  d'Amon-Ra ,  roi 
des  dieux.  Or,  cette  légende  existe  sur 
les  débris  du  colosse  d'Aménophis,  au 
musée  du  Louvre. 

On  voit ,  dans  le  même  musée ,  des 
statuettes  funéraires ,  en  serpentine  et 
en  basalte ,  représentant  le  même  Pha- 
raon ,  et  qui  ont  été  recueillies  dans  sa 
catacombe  royale,  à  Thèbes;  et  les 
souvenirs  historiques  d'Aménophis- 
Memnon  sont  répandus  dans  tous  le&  ' 
lieux  de  la  domination  égyptienne  ;  les^ 
rochers  de  granit  des  environs  de 
Syène  portent  encore  la  représentation 
des  hommages  rendus  par  des  princes 


318 


L'UNIVERS. 


éthiopiens  au  roi  Aménophis,  à  sa 
femme ,  et  à  son  chiffre  royal. 

Le  tombeau  de  ce  prince  justement 
célèbre ,  a  été  découvert  vers  le  com- 
mencement de  ce  siècle  par  un  mem- 
bre de  la  commission  des  sciences  et 
des  arts,  qui  partagea  la  gloire  de 
l'armée  française  en  Egypte.  Cham- 
poUion  le  jeune  a  visité  ce  même  tom- 
beau ,  et  nous  en  a  laissé  les  notions 
suivantes  : 

«  Tous  les  tombeaux  des  rois  de 
Thèbes ,  situés  dans  la  vallée  de  Biban- 
el-Molouk  et  dans  la  vallée  de  l'Ouest , 
sont  décorés ,  soit  de  la  totalité ,  soit 
seulement  d'ime  partie  des  tableaux 
consacrés,  selon  que  ces  tombeaux 
sont  plus  ou  moins  vastes  et  surtout 
plus  ou  moins  achevés. 

«  Les  tombes  royales  véritablement 
achevées  et  complètes ,  sont  en  très- 
petit  nombre  ;  celle  d' Aménophis  III 
(Memnon)  est  de  ce  nombre,  mais  sa 
décoration  est  presque  entièrement 
détruite  :  elle  existe  dans  la  vallée  de 
l'Ouest. 

«  Quelques  parois  conservées  de  ce 
tombeau  sont  couvertes  d'une  simple 
peinture,  mais  exécutée  avec  beaucoup 
de  soin  et  de  finesse.  La  grande  salle 
contient  encore  une  portion  de  la 
course  du  soleil  dans  les  deux  hémis- 
phères; mais  cette  composition  est 
peinte  sur  les  murailles  sous  la  forme 
d'un  immense  papyrus  déroulé,  les 
figures  étant  tracées  au  simple  trait 
comme  dans  les  manuscrits ,  et  les  lé- 
gendes, en  hiéroglyphes  linéaires, 
arrivant  presque  aux  formes  hiéra- 
tiques. » 

L'examen  attentif  de  ce  tombeau  a 
mis  en  évidence  une  observation  digne 
d«  l'intérêt  des  historiens  modernes. 
Il  n'y  a  qu'un  petit  nombre  de  ces 
catacombes  royales  qui  soient  réelle- 
ment terminées;  celles  des  plus  cé- 
lèbres Rhamsès ,  par  exemple.  Toutes 
les  autres  sont  incomplètes.  Les  unes 
se  terminent  à  la  première  salle ,  chan- 
gée en  grande  salle  sépulcrale;  d'au- 
tres vont  jusqu'à  la  seconde  salle  des 
tombeaux  complets  ;  quelques  -  unes 
même  se  terminent  brusquement  par 
un  petit  réduit  creusé  à  la  hâte,  gros- 


sièrement peint ,  et  dans  lequel  on  a 
déposé  le  sarcophage  du  roi ,  à  peine 
ébauché.  Cela  prouve  invinciblement 
que  ces  rois  ordonnaient  de  creuser 
leur  tombeau  en  montant  sur  le  trône  ; 
et  si  la  mort  venait  les  surprendre 
avant  qu'il  fût  terminé,  les  travaux 
étaient  arrêtés  et  le  tombeau  demeu 
rait  incomplet.  On  peut  donc  juger  à 
coup  sûr  de  la  longueur  du  règne  de 
chacun  des  rois ,  par  l'achèvement  ou 
par  l'état  plus  ou  moins  avancé  de 
l'excavation  destinée  à  sa  sépulture. 
Il  est  à  remarquer  à  ce  sujet,  que  les 
règnes  d' Aménophis  III,  de  Rhamsès 
le  Grand  et  de  Rhamsès  V,  furent ,  en 
effet ,  selon  Manéthon ,  de  plus  de  30 
ans  chacun,  et  leurs  tombeaux  sont 
aussi  les  plus  étendus. 

De  nombreux  amulettes,  en  ma- 
ti«res  diverses ,  quelquefois  très-riches, 
portent  le  nom  et  les  titres  d'Améno- 
phis  III.  On  voit ,  au  musée  du  Louvre , 
un  certain  nombre  de  scarabées  ornés 
de  ce  nom.  Un  de  ces  scarabées ,  qui 
appartient  à  un  musée  public ,  porte 
la  date  de  l'an  douze  de  ce  roi.  Enfin 
il  existe  aussi  des  figurines ,  des  amu- 
lettes et  des  scarabées  de  la  reine 
épouse  de  ce  Pharaon. 

Elle  est  représentée  auprès  du  roi 
dans  les  divers  tableaux  religieux  et 
les  cérémonies  publiques  oiî  le  mo- 
narque occupe  le  premier  rang.  Cette 
reine  se  nommait  Taïa. 

Son  tombeau  existe  encore  dans  la 
vallée  des  tombeaux  des  Veines  à 
Thèbes,  dans  la  montagne  libyque. 
L'avenue  qui  lui  sert  d'entrée  est  à 
ciel  ouvert  ;  les  décorations  de  la  porte 
ont  été  détruites ,  il  n'en  reste  que 
certaines  parties.  Dans  les  représenta- 
tions intérieures,  la  reine,  en  rapport 
avec  diverses  divinités  ,  accomplit  en 
leur  honneur  les  cérémonies  prescrites 
par  le  rituel ,  joue  du  cistre  en  leur 
présence ,  leur  fait  des  offrandes ,  et 
les  invoque  avec  tous  les  signes  du 
respect. 

Des  dates  des  années  24  et  27  du 
règne  d'Aménophis-Memnon  existent 
sur  des  monuments  parvenus  jusqu'à 
nous ,  et  confirment  assez  directemrnt 
l'opinion  des  annalistes  de  l'antiquité , 


EGYPTE. 


319 


et  de  ^lanéthon ,  de  tous ,  le  plus  digne 
(le  foi  en  cette  matière ,  qui  fixent  la 
durée  du  règne  de  ce  roi  à  30  ans  et 
quelques  mois. 

Il  eut  plusieurs  enfants  :  une  stèle 
(lu  musée  de  Florence,  qui  porte  en 
tête  la  légende  royale  d'Aménophis  III , 
nous  fait  connaître  une  fille  de  ce  roi , 
nommée  Amenset;  l'un  des  person- 
nages qui  figurent  dans  ce  monument 
y  porte,  en  effet,  le  titre  de  royal 
scribe  de  la  maison  de  la  fille  royale 
Amenset  .*  c'était  sans  doute  l'aclmi- 
nistrateur  ou  l'intendant  des  biens  et 
revenus  de  la  princesse. 

Aménopliis-Memnon  laissa  aussi  un 
lils  qui  lui  succéda  à  la  couronne 
royale  :  c'est  le  roi  Horus  des  listes  de 
Mànéthon  et  des  monuments. 

Le  roi  Horus  monta  sur  le  trône  à 
la  mort  de  son  père,  vers  l'an  1650 
avant  l'ère  chrétienne.  Ce  roi  porta  le 
nom  du  dieu  fils  d'Isis  et  d'Osiris  ;  la 
piété  des  simples  particuliers  les  en- 
gageait assez  communément  à  se  mettre 
sous  la  tutelle  d'une  des  divinités  lo- 
cales ,  en  adoptant  son  nom ,  ou  des 
qualifications  dont  ces  noms  étaient  le 
trait  principal. 

Le  cartouche-prénom  du  roi  Horus 
est  le  5*  de  la  ligne  intermédiaire  de 
la  table  d'Abydos  (voyez  notre  planche 
47 ,  de  gauche  à  droite) ,  et  ce  prénom 
paraît  exprimer  les  idées  Soleil  direc- 
teur des  mondes ,  approuvé  par  le 
soleil.  Le  nom  propre  se  \\tAmon-Men 
Hôr  Nem-Neb.  Le  serviteur  d'Aman, 
Horus...  Le  texte  arménien  de  la  chro- 
nique d'Eusèbe  assure  que  ce  prince 
fut  à  la  fois  le  successeur  et  le  fils 
d'Aménophis -Memnon,  et  aucun  té- 
moignage historique  ne  contredit  cette 
tradition  écrite. 

Comme  tous  ses  prédécesseurs,  la 

Siété  du  roi  Horus  se  manifesta  par 
e  magnifiques  édifices  élevés  pour  le 
service  des  dieux;  et  sa  munificence 
royale  s'étendit  même  au  delà  de  l'E- 
gypte :  à  Ghébel-Addèh,  en  Nubie, 
on  en  voit  encore  les  restes.  C'est  un 
petit  temple  creusé  dans  le  roc.  Par 
une  grande  singularité ,  que  l'histoire 
doit  soigneusement  annoter,  la  plu- 
part des  bas-reliefs  du  temple,  qui  fut 


l'ouvrage  de  Pharaon  Horus,  ont  été 
couverts  de  mortier  par  des  chrétiens 
qui ,  sur  cette  frêle  surface ,  sous  la- 
quelle se  trouvaient  ensevelis  les  ta- 
bleaux de  l'ancienne  religion ,  peigni- 
rent des  sujets  de  la  nouvelle,  les 
grandes  actions  des  saints ,  et  surtout 
de  saint  George  le  cavalier.  C'est  en 
détruisant  ce  badigeonnage  qu'on  a 
retrouvé  ces  bas-reliefs  primitifs,  et 
sur  tous  le  nom  du  roi  Horus. 

Le  temple  était  dédié  à  Thôth ,  le 
dieu  des  sciences  et  des  lettres.  Un 
de  ses  bas -reliefs  représente  le  roi 
Horus  enfant,  allaité  par  la  déesse 
Anouké,  en  présence  du  dieu  Chnou- 
phis  à  tête  de  bélier.  Le  prénom 
royal  et  le  nom  propre  du  roi  font 
partie  des  inscriptions  qui  accompa- 
gnent cette  scène  mythique.  Dans  un 
autre  bas -relief,  une  divinité  pro- 
tectrice présente  le  roi  Horus  enfant 
au  dieu  Horus  son  homonyme,  qui 
lui  remet  le  signe  de  la  vie  divine. 
Dans  une  autre  scène ,  malheureuse- 
ment incomplète,  le  même  roi  figu- 
rait avec^les  dieux  Thôth  à  tête  d'ibis, 
et  Horus -à  tête  d'épervier. 

Nous  avons  donné  plus  haut  (page 
153)  la  description  détaillée  du  grand 
spéos  de  Silsilis ,  consacré  à  la  grande 
divinité  de  Thèbes ,  Amon-Ra ,  au  dieu 
Nil,  et  à  Sévek,  crocodilocéphale ,  et 
qui ,  par  la  suite  des  temps  et  par  la 
diversité  des  monuments,  est  devenu 
une  sorte  de  musée  historique  pour 
les  annales  de  la  XVIII«  et  de  la  XIX' 
dynastie. 

Horus  contribua  aussi  à  orner  la 
partie  du  palais  de  Louqsor,  qui  fut 
édifiée  par  son  père  Aménophis-Mem- 
non;  plusieurs  des  grandes  colonnes 
sont  ornées  de  bas -reliefs  qui  por- 
tent le  nom  du  roi  Horus.  Son  nom 
et  son  image  furent  religieusement 
placés  par  Sésostris  dans  le  tableau 
de  ses  illustres  ancêtres.  Le  temple 
d'Amon-Ra,  dans  la  vallée  d'El-Assa- 
sif  à  Thèbes,  fut  aussi  l'objet  des 
soins  de  ce  roi  ;  on  y  fit ,  pendant  son 
règne ,  des  embellissements  et  des  res- 
taurations. 

Mais  les  plus  beaux ,  les  plus  pré- 
cieux monuments  historiques  du  régna 


r.2o 


L'LNIVERS. 


(lu  roi  Horus  sont  réunis  dans  le 
riche  musée  égyptien  de  Turin.  Nous 
en  donnons  l'exacte  description  à  nos 
lecteurs ,  qui  y  trouveront  une  preuve 
de  plus  de  l'application  constante  de 
tous  les  monarques  égyptiens  à  mul- 
tiplier en  leur  honneur,  comme  à  la 
gloire  des  dieux  et  des  ancêtres,  les 
monuments  des  arts  :  comme  s'ils 
avaient  pensé  à  multiplier  les  preuves 
de  leur  grandeur,  et  les  documents 
de  leur  propre  histoire,  que  tant  de 
munificence  seule  pouvait  taire  parve- 
nir jusqu'au  sein  de  la  civilisation 
moderne,  pour  y  séduire  l'esprit  et 
la  raison,  pour  y  exciter  à  la  fois 
l'intétêt  et  l'admiration ,  pour  y  faire 
chercher  avec  fruit  les  annales  cer- 
taines des  premiers  temps  de  l'intelli- 
gence humaine. 

Le  premier  des  deux  monuments 
du  roi  Horus ,  que  nous  avons  à  dé- 
crire, est  un  groupe  de  deux  figures  , 
de  pierre  calcaire  blanche  cristallisée 
(voyez  notre  planche  85,  n°  1).  La 
ligure  principale  est  celle  du  dieu  Amon- 
Ra;  quoique  assise,  elle  n'avait  pas 
moins  de  huit  pieds  de  hauteur.  Le 
roi  des  dieux  est  figuré  avec  une  tête 
humaine  dont  les  traits,  pleins  de 
grandeur,  sont  exécutés  avec  une  ad- 
mirable finesse  de  travail.  Sa  poitrine 
est  ornée  d'un  collier  à  huit  rangs , 
terminé  par  des  grains  en  forme  de 
perles.  Les  deux  bras,  portant  des  bra- 
celets ,  reposent  sur  les  cuisses  ;  et , 
de  la  main  çauche,  ce  dieu  tient  le 
signe  de  la  vie  divine. 

A  côté  du  trône  du  dieu ,  et  debout, 
est  le  Pharaon  Horus ,  taillé  dans  la 
même  masse,  et  n'ayant  que  quatre 
pieds  de  hauteur  ;  mais  cette  figure  est 
exécutée  avec  la  même  finesse.  Le  bras 
droit  du  roi  repose  sur  l'épaule  gauche 
d'Ammon  ;  la  coiffure  royale  est  dis- 
tinguée par  l'Uraeus ,  symbole  de  la 
puissance  suprême;  une  ceinture  sou- 
tient le  vêtement  court  et  léger  qui  le 
couvre,  et  un  cartouche  horizontal, 
placé  en  forme  d'agrafe  (A) ,  sur  le 
milieu  de  la  ceinture,  contient  les  titres 
et  les  prénoms  du  prince  :  le  dieu  vivant 
et  gracieux ,  soleil  directeur  des  mon- 
des, approuvé  par  Phré,  chéri  d'Amon- 


Ra.  Cette  légende  royale  est  répétée 
à  droite  et  à  gauche  du  trône  qui  porte 
le  souverain  des  dieux ,  ainsi  que  dans 
un  grand  tableau  carré  (B),  gravé  sur 
le  dossier  de  ce  trône.  Cet  encadre- 
ment renferme  deux  colonnes  perpen- 
diculaires de  très-beaux  hiéroglyphes 
exprimant  les  idées  suivantes  :  Le  roi 
du  peuple  obéissant,  seigneur  de  l'uni- 
vers ,  le  soleil  directeur  des  mondes  , 
l'approuvé  par  Phré ,  le  fils  du  soleil, 
dominateur  des  régions ,  le  chéri  d'Am- 
mon Hôr-Nem-Neb,vivifîcateur  comme 
le  soleil  pour  toujours.  Le  roi  Horus 
prend,  dans  ces  diverses  légendes,  le 
titre  de  chéri  d'Ammon ,  parce  qu'il 
se  trouve  là  en  rapport  avec  ce  dieu , 
comme,  sur  les  statues  de  la  déesse 
gardienne ,  il  prenait  le  titre  de  chéri 
de  cette  déesse. 

Le  second  monument  du  musée  royal 
de  Turin  que  nous  devons  faire  con-' 
naître,  est  non  moins  intéressant  qi 
le  premier  sous  le  rapport  de  l'art , 
l'est  davantage  pour  la  science.  Il  esl 
en  granit  noir,   et  ses  proportioi 
étaient  de  six  à  sept  pieds  avant  qu'il 
fût  gravement  offensé  à  son  sommet* 
C'est  aussi  un  groupe  de  deux  figures: 
l'une  représente  aussi  le  roi  Hori 
assis  sur  un  trône;  une  femme  esl 
assise  à  ses  côtés.  La  main  gauche 
repos  porte  le  signe  de  la  vie  divine 
et  son  bras  droit  relevé  contre  sa  poi- 
trine,  porte  son  sceptre,  symbolel 
de  la  vigilance  des  dieux  et  des  rois 
sur  les  choses  humaines.  La  coiffure 
de  la  femme  caractérise  cette  figuré 
comme  étant  celle  d'une  reine;  elle  a 
son  bras  gauche  sur  l'épaule  du  roi  ; 
un  vautour,  les  ailes  pendantes ,  cou- 
vre la  tête  de  la  princesse ,  jadis  ornée 
aussi  de  deux  longues  plumes  :  coiffure 
et  insignes  particuliers  à  toutes  les 
reines  d'Egypte  figurées  sur  les  temples 
et  les  palais.  On  voit  ainsi  caractérisée 
la  reine  Taïa,  mère  du  roi  Horus,  sur 
les  monuments  d'Éléphantine,  offrant 
des  fleurs  et  des  fruits  au  dieu  Chnou- 
phis;   à  Philae,  la  reine  Cléopâtre, 
femme  de  Ptolémée  Évergète  II,  et 
à  Dendérah  une  impératrice  romaine  : 
c'est  la  coiffure  consacrée  à  la  déess« 
Athyr. 


EGYPTE. 


321 


La  légende  hiérogfyphique  gravée  sur 
le  devant  du  trône ,  à  côté  de  la  statué 
du  roi  Horus ,  a  disparu  en  entier  ; 
mais  il  reste  de  celle  qui  est  du  côté 
de  la  reine  dix-neuf  signes  parmi  les- 
quels se  trouve  heureusement  son  nom 
propre.  Cette  princesse,  qualifiée  de 
chérie  d'Isis,  la  puissante  mère  divine, 
se  nommait  Tjnahumot,  la  mère  de 
la  grâce ,  ou  la  mère  gracieuse. 

Le  derrière  du  trône  sur  lequel  ces 
deux  figures  sont  assises  était  orné 
d'une  grande  scène  sculptée  qui  occu- 
pait tout  le  haut  du  dossier  ;  il  n'en 
subsiste  plus  que  des  fragments.  Au- 
dessous  de  ce  bas-relief  est  une  longue 
inscription  hiéroglyphique ,  composée 
de  20  lignes  et  sculptée  avec  un  très- 
grand  soin.  Les  premières  lignes  de  ce 
décret  rendu  jjar  une  autorité  publique , 
contiennent  les  louanges  du  roi  sei- 
gneur de  l'univers ,  soleil  directeur  (les 
mondes,  approuvé  par  Phré,  fils  du 
soleil,  chéri  (i'Amon-Ra,  IIôr-Nem-Neb 
(le  roi  llorus) ,  qui  a  reçu  des  dons  de 
Néïth  ,  sa  puissante  mèr°e ,  et  d'Amon- 
Ra,  roi  des  dieux.  Ce  Pharaon  est  en 
outre  qualifié  d'image  d'Harsiési,  qui 
l'a  dirigé;  et  le  dieu  Horus  lui  donna 
la  souveraineté  sur  la  région  infé- 
rieure. On  énumère  ensuite  les  bien- 
faits du  roi  Horus  envers  l'Egypte; 
on  le  compare  aux  dieux  Phré  ,  Thôth 
et  Phtha.  On  ordonne  aussi  de  pla- 
cer dans  un  lieu  distingué  des  temples 
la  statue  de  ce  roi ,  ainsi  que  celle 
de  sa  fille,  la  reine  Tmahumot,  image 
de  la  grande  mère  (INéïth) ,  et  dont  les 
louanges  paraissent  mêlées  à  celles  des 
déesses  Saté ,  Sonteb ,  Eouto ,  Isis  et 
Nephthys.  On  institue  de  grands  hon- 
neurs à  rendre  au  roi  Horus,  parmi 
lesquels  on  indique  les  panégyries  liées 
a  celles  du  dieu  Phré;  les  titres  décer- 
nés au  roi  et  qui  doivent  accompagner 
ses  images  sont  relatés  dans  la  suite 
du  texte;  il  est  ordonné  d'inaugurer 
de  semblables  images  dans  les  temples 
de  l'Egypte,  et  divers  ordres  de  prê- 
tres sont  chargés  du  service  de  ces 
images  royales,  consacrées  à  des  céré- 
monies religieuses  dont  elles  doivent 
être  l'objet  :  texte  important  par  ses 
■dispositions,  et  d'un  intérêt  qui  n'est 
LT  Livraison.  (Egipti:.^ 


pas  moindre  pour  la  philologie;  car 
ses  formules  principales  rappellent 
inunédiatement  à  l'esprit  le  texte  de 
l'Inscription  de  Rosette,  et  les  deux 
décrets  nous  donnent  l'idée  des  mêmes 
honneurs  rendus  à  deux  rois  d'Egypte , 
à  douze  cents  ans  de  distance,  au  roi 
Horus  et  à  Ptolémée-Éplphane  ;  témoi- 
gnage mémorable  de  la  perpétuité  des 
usages  de  l'Egypte,  jusqu'au  moment 
où  elle  ne  fut  plus  qu'une  province  di; 
grand  empire ,  et  où  elle  disparut,  avec 
l'ancien  Orient  tout  entier,  devant  la 
civilisation  nouvelle  et  secondaire,  fon- 
dée et  propagée  par  l'épée  romaine. 

Les  signes  qui  se  rapportent  à  la 
figure  de  la  femme  du  même  groupe 
nous  ont  appris  qu'elle  se  nommait 
Tmahumot,  la  mère  de  la  grâce;  as- 
sociée ici  aux  honneurs  royaux  rendus 
au  Pharaon  Horus,  elle  dut,  par  son 
rang,  avoir  quelques  droits  à  cette  su- 
prême distinction  :  or,  Manéthon  nous 
apprend  que  le  roi  Horus  eut  pour  suc- 
cesseur immédiat  sa  propre  fille,  qui 
régna  pendant  douze  ans  après  lui.  La 
figure  de  femme  du  groupe  de  Turin 
est  donc  celle  de  cette  reine,  fille  d'Ho- 
rus;  son  nom  est  inscrit  dans  le  car- 
touche royal  qui  se  lit  dans  le  bas-relief 
sculpté  sur  un  des  côtés  du  même 
groupe. 

Ainsi  Tmahumot  succéda  au  roi 
Horus  son  père,  et,  après  avoir  été  as- 
sociée à  ses  honneurs;  Manéthon  lui 
accorde  douze  années  de  règne;  on 
croit  que  le  successeur  de  cette  reine 
était  son  frère,  fils  aussi  du  roi  Horus  : 
on  peut  donc  conjecturer  que  Tmahu- 
mot monta  sur  le  trône  parce  que  le 
jeune  âge  de  son  frère  ne  liii  permet- 
tait pas  de  porter  la  couronne.  On  as- 
signe trente-huit  ans  et  demi  aux  deux 
règnes  successifs  d'Horus  et  de  sa  fille. 

La  belle  coudée  du  musée  royal  da 
Turin ,  habilement  décrite  par  le  savant 
Gazzera,  remonte  au  règiie  d'Horus, 
et  tire  un  nouveau  prix  de  sa  haute  an- 
tiquité par  rapport  aux  institutions 
modernes. 

Rhamsès  !*■■  fut  le  successeur  d'Ho- 
rus, son  père,  et  de  sa  sœur  Tmahu- 
mot; il  monta  sur  le  trône  vers  l'an 
IGl'J  avant  l'ère  chrétienne.  La  table 
31 


Ti27 


L'UNIVERS 


royale  d'Abydos  et  les  autres  monu- 
ments analogues  placent  immédiate- 
ment après  le  cartouche  royal  du  roi 
Horus ,  un  autre  cartouche  qu'on  re- 
trouve, sur  beaucoup  d'autres  monu- 
ments, constamment  accompagné  du 
nom  propre  Rhamsès  :  ce  fut  le  pre- 
mier des  princes  de  ce  nom,  dont  quel- 
ques-uns ont  été  placés  par  l'histoire 
au  nombre  des  plus  grands  rois  de 
l'antiquité. 

Rappelons  en  passant  que  la  reine 
Tmahumot  ne  fut  pas  inscrite  dans  ces 
tables  royales ,  et  ne  dut  pas  l'être  :  ces 
tables  généalogiques  par  génération 
appelaient  le  nom  du  fils  à  la  suite  de 
celui  du  père  :  Tmahumot  et  Rhamsès 
ne  formaient  qu'une  seule  génération; 
Rhamsès  y  fut  donc  inscrit  après  son 
père  Horus. 

Le  cartouche  de  Rhamsès  I^""  est  le 
quinzième  de  la  ligne  intermédiaire  de 
laTable  d'Abydos;  on  le  voit  aussi  dans 
les  taljleaux  du  Rhamesséum  et  de  Mé- 
dinèt-Habou,  et  ce  prénom  royal  si- 
gnifie soleil  stable  et  vigilant.  On  le 
retrouve  à  Louqsor,  à  Karnac ,  à  Ouadi- 
Ha'fa,  et  dans  son  propre  tombeau, 
suivi  du  nom  propre  Rhamsès. 

Son  règne  n'eut  pas  une  longue  du- 
rée; cependant  il  nous  est  parvenu  plu- 
sieurs témoignages  de  la  piété  de  ce 
prince.  Les  quatre  dernières  grandes 
colonnes  du  temple  de  Louqsor  furent 
terminées  et  décorées  par  Rhamsès  I*', 
et  les  bas-reliefs  qui  s'y  sont  conservés 
portent  son  prénom  royal  et  son  nom 
propre. 

La  Nubie  égyptienne  participa  aussi 
aux  bienfaits  du  prince  :  le  temple  cons- 
truit par  Aménophis  II,  l'un  des  pré- 
décesseurs de  Rhamsès  P',  à  Ouadi- 
Halfa,  et  dédié  à  Horammon  (Ammon 
générateur) ,  éprouva  les  effets  de  sa 
munificence.  En  fouillant  dans  les  rui- 
nes de  cet  édifice,  les  voyageurs  fran- 
çais trouvèrent,  engagée  dans  une 
muraille  en  lyriques  de  ce  temple,  une 
grande  stèle  sur  laquelle  sont  écrits 
l'acte  d'adoration  des  divinités  du  tem- 
ple, et  la  liste  des  dons  qui  lui  sont 
faits  en  même  temps  par  Rhamsès  I^''. 
Ce'a  se  passa  le  20  du  mois  de  méchir 
de  la  deuxième  année  de  son  règne  : 


cette  date  se  lit  en  tête  du  monument. 
Cette  inscription  historique  est  com- 
posée de  sept  lignes,  et  j'en  ai  sous  les 
yeux  la  traduction  suivante  de  la  main, 
de  mon  frère,  qui  en  a  aussi  restitué 
la  plupart  des  lacunes. 

Texte  de  l'inscription. 
f*  ligne.  L'an  II ,  le  22  du  mois  de 
méchir,  vivant  le  dieu  puissant,  le 
commandant  des  rois,  le  seigneur  de 
la  région  supérieure  et  de  la  région 
inférieure,  dominant  en  roi  comme... 
=  2*  le  roi  soleil  stable  et  vigi- 
lant (chéri)  de  Harsiési  (dieu  qui  ré- 
side dans  Behni  (*)...  =  .3^  dominant 
sur  le  trône  du  dieu  de  la  vie  comme 
son  père  le  dieu  Phré,  supérieur  à  tout. 
Voici  que  Sa  Majesté  étant  dans 
Ibrim  (**)  accomplit  divers  actes  de... 
=  4*  piété  envers  le  père  Amon-Ra, 
Phtha  qui  préside  au  mur  du  raidi ,  sei- 
gneur de  la  vie  du  monde  terrestre 
(et  envers)  tous  les  dieux  de  l'Egypte  : 
c'est  pourquoi  ils  lui  accordèrent  que... 
=  6*  soumis  dans  le  cœur...  pour  l'a- 
dorer; que  toutes  les  parties  de  la  terre 
entière  lui  servent  toute  espèce  d'of- 
frandes ;  que  les  Neuf-arcs  fussent  ren- 
versés (sous  les  sandales)...  =  6''  et  il 
fut  ordonné  de  servir  Sa  Majesté  le  roi 

SOLEIL   STABLE  ET  VIGILANT,   le   vi- 

vilie,  qui  a  gracieusement  présenté  des 
offrandes  à  son  père  Hcraminon  qui 
réside  (dans  Behni)...  =  1"  dans  son 
temple,  des  liqueurs  précieuses  (d'au- 
tres offrandes  sont  désignées  avec  leur 
quantité  en  chiffres) ,  et  en  même  temps 
(il  a  comblé  de  biens)  les  prophètes  et 
les  prêtres,  remplissant  le  trésor  du 
dieu  d'hommes  et  de  femmes  de  race 
pure,  pris  parmi  les  captifs  de  Sa  Ma- 
jesté le  roi  SOLEIL  stable  et  vigi- 
lant, vivifié  aujourd'hui  comme  (à 
toujours). 

La  date  égyptienne  de  ce  monument 
remonte  à  l'année  1618  avant  l'ère 
chrétienne. 

Le  nom  de  Rhamsès  I*'  se  retrouve 
aussi  sur  des  scarabées  et  plusieurs 

(*)  Nom  égyptien  de  la  ville  de  Ouadi- 
Haifa. 

(*')  Lieu  voi-siu  de  Behni. 


ÉGYPTK. 


3L>3 


autres  objets  portatifs  exécutés  durant 
son  règne. 

Nous  avons  dit  qu'il  eut  une  courte 
durée;  il  ne  dépassa  pas  neuf  années, 
et,  au  défaut  d'autres  renseignements 
plus  directs,  on  aurait  pu  déduire  cette 
courte  durée  de  l'état  du  tombeau  de 
ce  Pharaon.  Il  existe  dans  la  vallée  de 
Biban-el-lMolouk  à  Thèbes.  Creusée 
dans  le  roc  comme  toutes  lc;s  autres 
catacombes  royales,  celle  de  Rham- 
sès  P""  était  enfouie  sous  les  décombres 
de  la  montagne.  Mon  frère  la  fit  dé- 
blayer au  mois  de  mai  1829,  et  il  re- 
connut qu'elle  ne  consistait  qu'en  deux 
corridors  sans  sculptures ,  se  terininant 
par  une  salle  peinte  seulement,  mais 
encore  d'une  étonnante  conservation. 
C'est  dans  cette  salle  unique  qu'est 
placé  le  sarcophage  du  Pharaon.  Ce 
sarcophage  est  en  granit,  mais  il  n'est 
orné  que  de  peintures  :  Rhamsès  I" 
régna  trop  peu  de  temps  pour  que  son 
tombeau  pût  être  décoré  par  les  sculp- 
tures. Nous  avons  déjà  averti  que  la 
magnificence  des  sculptures  royales 
dans  les  tombeaux  est  toujours  propor- 
tionnée à  la  durée  des  règnes;  le  pre- 
mier édifice  qu'ordonnait  un  roi,  au 
moment  où  il  montait  sur  le  trône, 
c'était  son  tombeau. 

On  ne  connaît  pas  le  nom  de  la  reine 
femme  de  Rhamsès  I*"^;  il  en  eut  une 
cependant ,  puisque  son  successeur  était 
son  fils  :  ce  fait  historique  est  mis  hors 
de  doute  par  une  courte  inscription 
généalogique  copiée  par  M.  AViIkinson, 
et  qui  se  lit  :  le  soleil  gardien  de  la 
vérité  approuvé  par  le  soleil  (Rham- 
sès III),  _^/^  du  soleil  stabiliteur  de 
justice  (Ménephtha  I"),Jîls  du  soleil 
stable  et  vigila7it  [Rharnsès  1");  mo- 
nument d'un  très-haut  intérêt,  qui  se 
traduit  par  le  tableau  généalogique 
suivant,  donnant  quatre  "rois  et  trois 
générations  d'une  incontestable  filia- 
tion. 

RHAMSÈS  1*'. 

I 

MÉ^EPHTHA  I". 
BHAMSES  II,  BHAMsiîS  III. 

Il  est  donc  hors  de  doute  que  le  suc- 
cesseur de  Rhamsès  I"  fut  aussi  son 


fils,  héritier  de  la  couronne  royale  par 
sa  naissance.  Il  monta  sur  le  trône 
vers  1610  avant  l'ère  chrétienne. 

Son  prénom  royal  est  le  seizième 
cartouche  de  la  ligne  intermédiaire  de 
la  table  d'Abydos  :  dans  la  table  royale 
du  Memnonium  ou  Rhamesséum,  Sé- 
sosiris  a  fait  placer  ce  cartouche  le 
premier  dans  la  série  de  ceux  de  ses 
prédécesseurs.  Dans  le  tableau  de  Jle- 
dinet-Habou,  le  prénom  royal  de 
Ménephtha  T'aie  même  rang, et, dans 
les  trois  listes,  le  cartouche  royal  de 
son  père  le  précède  immédiatement  : 
ces  filiations  tt  l'époque  du  règne  du 
111s  de  Rhamsès  1"  ne  sauraient  donc 
être  plus  certainement  déterminées. 

Le  plus  célèbre  monument  du  règne 
de  Ménephtha  c'est  son  tombeau  :  bien 
des  personnes  encore  se  souviennent 
d'en  avoir  vu ,  à  Paris ,  le  modèle  dans 
les  proportions  du  monument  même; 
il  fut  découvert  par  l'infortuné  Bel- 
zoni,  mort  victime  de  son  zèle  pour 
les  découvertes  historiques  :  c'est  lui 
qui  en  avait  reproduit  les  principales 
salles  au  rez-de-chaussée  d'une  maison 
de  Paris,  au  moyen  du  moulage  en 
plâtre  des  bas-reliefs  de  ce  tombeau, 
dont  les  empreintes  coloriées  repré- 
sentaient toutes  les  sculptures  origi- 
nales. 

Les  critiques  modernes,  à  l'exemple 
des  premiers  investigateurs  des  noms 
royaux  des  souverains  égyptiens,  ont 
donné  plusieurs  prénoms  a  ce  même 
prince,  selon  la  diversité  des  monu- 
ments où  son  nom  se  trouvait  repro- 
duit avec  quelques  signes  différents. 
Champollion  le  jeune  le  nomma  d'a- 
bord Ousirêi.  et  lui  supposa  un  frère, 
qui,  usant  au  même  cartouche  pré- 
nom, lui  succéda,  et  se  nomma  Hlan- 
douéi.  Le  savant  français  fut  conduit 
à  cette  supposition  :  1"  par  la  confor- 
mité des  cartouches  prénoms  unis  à  des 
cartouches  noms  propres  différents; 
2°  par  l'autorité  même  de  Manéthon, 
qui ,  dans  ses  listes ,  telles  qu'elles  nous 
sont  parvenues,  donne  deux  frères, 
tous  oeux  nommés  Therrès  ou  Acher- 
sès,  pour  successeurs  à  Rhamsès  I", 
accordant  a  chacun  d'eux  douze  annéen 
successives  de  règne.  Mais  l'eianieu 

21 


L'UNIVERS 


nttenlif  des  grands  monuments  de  la 
Thébaïde  a  fait  reconnaître  que  ces 
cartouches  noms  propres ,  quoique  va- 
riables dans  quelques-uns  de  leurs  si- 
gnes ,  et  unis  constamment  au  même 
prénom  royal,  n'appartenaient  qu'à 
un  seul  et  même  prince,  et  que  l'arran- 
gement le  plus  ordinaire  des  signes  qui 
composent  son  nom  propre,  le  fait  lire 
Phtahmen-Boréï,  et  plus  euphonique- 
ment  Ménephthah-Boréï ,  le  serviteur 
de  Phtha.  Le  nom  d'Osiris  se  trouve 
aussi  dans  les  cartouches  sculptés,  soit 
dans  le  tombeau  du  prince,  soit  sur 
d'autres  édiflces;  on  y  lit  aussi  le  nom 
d'Ammon  à  la  place  de  celui  du  dieu 
Phtha,  quand  ce  prénom  est  écrit  sur  les 
temples  de  Thèbes*,  et  c'était  presque 
Miieobligation  imposée  par  la  hiérarchie 
divine.  Le  nombre  des  variantes  de  ce 
nom  propre  s'élève  jusqu'à  cinq;  mais 
le  cartouche  prénom,  consacré  par  la 
religion,  celui  qui  faisait  foi  dans  les 
annales  sacrées,  est  invariable:  le  so- 
leil stabiliteur  de  justice.  Ce  même 
souverain  adopta  plusieurs  légendes 
pour  ses  enseignes  :  celle  qui  est  sculp- 
tée sur  les  piliers  du  Spéos-Artemidos 
le  qualifie  de  Haroéris,  le  puissant 
vmficateur  dît  monde. 

L'histoire  écrite  ne  nomme  pas 
même  ce  prince,  dont  le  règne  paraît 
avoir  été  illustré  par  des  faits  mémo- 
rables; elle  se  tait  sur  son  nom  comme 
sur  ses  actions;  le  langage  des  monu- 
ments peut  heureusement  suppléer  à 
ce  silence  :  Ménephtha  I"  mérita  par 
lui-même  une  place  honorable  dans 
les  annales  égyptiennes,  et,  de  plus, 
il  fut  le  père  de  Sésostris. 

Les  monuments  du  règne  et  de  la 
puissance  de  Ménephtha  subsistent 
encore  dans  toutes  les  parties  de  l'em- 

Kire  égyptien ,  dans  la  basse  et  dans  la 
aute  Egypte,  sur  la  mer  Rouge  ainsi 
que  dans  la  Nubie,  et  quelques  grandes 
villes  de  l'Europe  sont  ornées  des  dé- 
bris de  la  magnificence  de  ce  grand 
roi. 

C'est  aussi  à  l'exploration  des  sa- 
vants français  que  l'histoire  est  rede- 
vable dé  la  connaissance  d'un  des  plus 
intéressants  monuments  du  règne  de 
Méat^phtha  1".  Je  transcris  ici  le  pas- 


sage de  l'Itinéraire  médit  de  Cham- 
poTlion  le  jeune,  qui  a,  le  premier, 
reconnu  et  décrit  cette  intéressante  lo- 
calité. 

«  6  novembre  1828.  —  Notre  travail 
dans  les  hypogées  de  Benr-Hassan-el- 
Gadim  étant  terminé,  j'ordonnai  de* 
faire  voile  sur  Beni-Hassan-el-Aamar, 
où  nous  arrivâmes  à  onze  heures  du 
soir  pour  mouiller  dans  un  bras  du 
Nil,  au  milieu  de  deux  rives  couvertes 
de  palmiers,  qui  donnaient  à  cette  lo- 
calité l'aspect  d'un  lac  environné  de 
plantations.  Le  village  se  cache  dans 
ce  fouillis  de  palmiers ,  et  on  le  nomme 
Beni-Hassan-e!-Aamar,  Beni-Hassan  le 
nouvel  habité,  parce  que  c'est  un  vil- 
lage nouvellement  bâti  après  la  des- 
truction et  l'incendie  du  Beni-Hassan- 
el-Gadim  {le  vieux)  ^  par  les  ordres 
d'Ibraliim-Pacha,  qui  voulait  détruire 
ce  repaire  de  brigands;  aussi  ce  pays 
est  aujourd'hui  aussi  sûr  que  le  reste 
de  l'Egypte. 

«  J'avais  fait  an^.arrer  les  mâasch 
devant  ce  village,  dans  le  dessein  de^ 
visiter  un  monument  curieux  qu'on, 
nous  avait  dit  exister  dans  la  monta- 
gne. Nous  partîmes  donc  de  bonne 
heure,  le  7,  à  pied,  en  nous  diri-,i 
géant  droit  à  l'est  sur  la  montagne; 
arabique,  et  vers  l'ouverture  d'une 
vallée  que  nous  apercevions  devant, 
nous.  Quittant  bientôt  le  terrain  cul- 
tivé, nous  entrâmes  dans  le  désert,, 
et  après  vingt  minutes  de  marche  sur 
la  droite  (nord)  du  ravin,  ou  Ouadi, 
qui  sort  de  la  vallée,  on  nous  montra; 
deux  grands  emplacements  dans  les- 
quels on  trouve  une  quantité  incroyable 
(ie  momies  de  chats,  enveloppées  "uneà 
une,  ou  plusieurs  à  la  fois,  dans  de  sim- 
ples nattes.  On  reprit  le  chemin  de  la 
vallée  en  repassant  sur  la  rive  gauche 
du  Ouàdi,  et  nous  arrivâmes  en  peu 
de  temps  à  son  entrée  qui  est  fort  pit- 
toresque, quoiqu'elle  présente  un  grand 
tableau  de  sécheresse  et  d'aridité. 
C'est  du  désert  tout  pur,  et  des  mu- 
railles de  roches  fort  élevées,  percées 
à  jour  sur  !a  droite  par  les  nombreux 
hypogées  et  les  puits  qu'on  y  a  creu- 
sés, non  pour  recevoir  des  momies 
humaines,  mais  des  momies  de  chats 


EGYPTE. 


325 


et  de  quelques  autres  quadrupèdes.  La 
montagne  formant  le  côté  gauche  de  la 
vallée  est  aussi  percée  de  quelques 
grottes,  mais  qui  n'offrent  aucun  in- 
térêt; .celles  de  droite  ne  portent  au- 
cune sculpture  ni  inscription,  si  l'on 
en  excepte  la  porte  d'un  grand  hypogée 
de  chnts,  qui  a  été  décorée  sous  le 
te^mû' Alexandre ,  fils  d'Alexandre  le 
Grand,  c'est-a-dire  de  317  à  297  avant 
l'ère  chrétienne. 

«  C'est  à  une  courte  distance  de  cet 
hypogée,  et  du  même  côté  de  la  mon- 
tagne, après  avoir  tourné  une  roche 
qui  avance  sur  la  vallée,  qu'on  trouve 
une  grande  excavation  soutenue  par 
huit  piliers  en  partie  détruits,  décorés 
desc'ilptures  peintes  et  de  grandes  ins- 
criptions hiéroglyphiques.  C'est  un 
temple  dédié  à  la  déesse  Pascht  (Bu- 
bastis) ,  et  dont  les  ornements  ont  été 
commencés  par  le  roi  Thouthmosis  IV> 
et  continués  sous  son  descendant,  le 
Pharaon  Ménephtha,  dans  le  nom  du- 
quel, ici  comme  ailleurs,  on  a  effacé 
une  figure,  qui  est  restée  très-visible 
dans  le  dernier  cartouche  à  gauche  de 
la  ir  it  décorant  la  paroi  ouest  du  cou- 
loir. Cette  grotte  n'est  autre  que  la 
localité  même  nommée  Speos-Artemi- 
dos,  grotte  de  Diane  (Bubastis),  ap- 
pellation donnée  par  les  géographes 
anciens  à  une  position  occupant  la 
place  de  l'une  des  Beni-Hassaii  d'au- 
jourd'hui. 

«  La  journée  entière  se  passa  à  des- 
siner les  bas-reUefs  et  les  inscriptions 
de  ce  lieu  sacré,  et  à  développer  une 
foule  de  momies  de  chats  et  de  chiens. 
Je  suis  persuadé  que  tous  les  trous  et 
excavations  pratiqués  dans  cette  mon- 
tagne n'ont  eu  pou;-  objet  que  la  con- 
servation et  le  dépôt  des  momies  de 
l'animal  consacré  a  Bubr^tis,  le  chat, 
qu'on  y  trouve  en  si  grande  abondance. 
Le  fond  de  la  vallée,  entre  le  Ouadi 
et  la  grotte  de  Pascht,  est  encore  une 
nécropole  de  chats  disposés  par  bancs 
et  plies  pour  la  plupart  dans  des  nat- 
tes, les  chats  d'un  rang  éleoé  étant 
renfermés  dans  les  nombreux  hypogées 
creusés  dans  la  montagne,  et  en  par- 
ticulier dans  celui  du  temps  d'Alexan- 
dre, dont  les  couloirs  sont  encombrés 


de  débris  de  momies  de  cette  espèce 
d'animal. 

«  Nous  ne  rentrâmes  au  mâasch  qu'à 
la  nuit  close,  et  après  souper  on  partit 
TaoMT  Antinoé ,  oii  nous  arrivâmes  dans 
la  nuit.  » 

Ce  spéos,  dédié  à  la  déesse  Pascht 
ou  Bascht  (  Bubastis ,  Artemis ,  Diane) , 
creusé  dans  la  montagne,  fut  donc  com- 
mencé par  le  Pharaon  Thouthmosis  IV 
continué,  décoré  et  terminé  par  Mé- 
nephtha P"".  Il  est  orné  de  beaux  bas- 
reliefs  coloriés,  dont  les  sujets  rappel- 
lent le  culte  de  cette  déesse,  à  laquelle 
le  chat  était  consacré  comme  son  em- 
blème vivant.  Dans  un  tableau  sculpté 
et  peint,  le  roi  Ménephtha  est  l'objet 
spécial  de  la  protection  de  la  déesse  : 
elle  le  présente  au  dieu  Ammon ,  et  lui 
départit  en  plusieurs  scènes  tous  les 
dons  que  les  dieux  pouvaient  accorder 
aux  rois.  Les  inscriptions  attribuent  la 
construction  finale  du  temple  à  Mé- 
nephtha ,  qui  consacra  aussi  un  sanc- 
tuaire aux  dieux  seigneurs  du  lieu  : 
toutes  les  dédicaces  portent  le  nom  de 
ce  roi. 

A  Silsilis ,  sur  la  rive  gauche  du  Nil , 
on  voit  encore  une  chapelle  creusée 
dans  le  rocher  sous  le  règne  de  ce 
prince,  et  il  en  reste  deux  bas-reliefs 
qui  témoignent ,  par  leur  finesse  et  leur 
élégance,  de  l'avancement  et  du  per- 
fectionnement de  l'art  à  l'époque  de 
Ménephtha. 

Le  palais  de  Kourna,  à  Thèbes,  fut 
fondé  par  ce  roi ,  édifié  en  partie  par 
lui ,  terminé  par  Sésostris,  et  ce  palais 
est,  sous  le  rapport  de  l'art,  un  des 
édifices  lejg  plus  remarquables  de  l'É- 

gypte. 

Quoique  très-inférieur  par  l'étendue 
aux  grands  édifices  de  Thèbes  (le 
Rhamesséum  et  les  masses  de  Médinet- 
Habou),  le  palais  de  Kourna,  nommé 
Ménephthéum,  du  nom  de  son  fonda- 
teur, mérite  cependant  un  examen  par- 
ticulier, puisqu'il  appartient  aux  temps 
pharaoniques  et  remonte  à  l'époque  la 
plus  glorieuse  des  annales  de  la  monar- 
chie égyptienne.  Son  ensemble  présente 
un  aspect  tout  nouveau,  et  si  son  plan 
général  réveille  l'idée  d'une  habitation 
particulière  et  semble  cacher  la  forme 


326 


L'UNIVERS. 


d'un  temple,  la  magnificence  de  la  dé- 
foration,  la  profusion  des  sculptures,  la 
beauté  des  matériaux  et  la  recherche 
dans  l'exécution  prouvent  que  cette 
habrtation  fut  jadis  celle  d'un  souve- 
rain riche  et  puissant. 

Ce  qui  reste  de  ce  palais  occupe  seu- 
lement l'extrémité  d'une  belle  façade , 
sur  laquelle  existaient  aussi  jadis  d'au- 
tres constructions  liées  sans  doute  avec 
l'édifice  encore  debout.  Sur  le  même 
axe  que  ces  arrachements  de  construc- 
tions rasées,  au  milieu  de  bouquets  de 
palmiers  et  de  masures  modernes  en 
briques  crues,  s'élève  un  portique 
ayant  plus  de  cent  cinquante  pieds  de 
long,  trente  de  hauteur,  et  soutenu 
par  dix  colonnes,  dont  le  fut  se  com- 
pose d'un  faisceau  de  tiges  de  lotus, 
et  le  chapiteau  des  boutons  de  cette 
même  plante  tronqués  pour  recevoir  le 
dé.  Cet  ordre,  qui  n'est  point  parti- 
culier aux  constructions  civiles,  puis- 
qu'on le  retrouvait  dans  les  temples 
d'Éléphantine  et  d'Éléthya,  appartient 
sans  nul  doute  aux  vieilles  époques  de 
l'architecture  égyptienne ,  et  ne  le  cède , 
sous  le  rapport  de  l'antiquité,  qu'aux 
seules  colonnes  cannelées,  semblables 
au  vieux  dorique  grec  dont  elles  sont 
le  type  évident,  et  que  l'on  trouve 

f)resque  exclusivement  employées  dans 
es  plus  anciens  monuments  de  l'É- 

gypte. 

La  sculpture  n'était  pas  moins  per- 
fectionnée sous  le  règne  de  Méneph- 
tha  I*^"^;  les  bas-reliefs  de  ce  temps  sont 
remarquables  par  la  simplicité  du  style, 
la  finesse  d'exécution  et  l'élégante  pro- 
portion des  figures.  Un  peu  plus  tard, 
sous  le  règne  de  Sésostris,  fils  de  Mé- 
nephtha,  la  sculpture,  traitée  avec 
moins  de  soins,  annonce  la  prochaine 
décadence  de  l'art  :  le  Ménephthéum 
favorise  ce  rapprochement ,  cette  com- 
paraison, cette  déduction,  et  elle  se 
révèle  surtout  par  hi  différence  qui 
existe  entre  les  bas-reliefs  de  la  salle 
hypostyle  et  ceux  de  la  première  salle 
de  droite,  et  en  général  par  toute  la 
partie  du  palais  a  droite  de  la  salle 
hypostyle  décorée  durant  le  règne  de 
Sésostris.  Ces  faits  importent  beaucoup 
à  Phistoire  de  l'art  en  général ,  surtout 


lorsqu'il  s'agit  d'époques  bien  anté- 
rieures aux  premiers-essais  des  maîtres 
immortels  qu'a  produits  l'inépuisable 
génie  des  Grecs. 

Nous  résumons  ici ,  sur  cet  impor- 
tant sujet,  les  observations  et  le  juge- 
ment de  ChampoUion  le  jeune  :  nous 
lui  empruntons  aussi  la  suite  de  la  des- 
cription du  Ménephthéum. 

Sur  les  quatre  faces  du  dé  des  cha- 
piteaux du  portique  existent ,  sculptées 
avec  beaucoup  de  recherche,  les  lé- 
gendes royales  de  Ménephtha  ou  celles 
de  son  fils  :  les  noms  et  prénoms  de 
ces  deux  Pharaons  sont  également  ins- 
crits sur  le  fût  des  colonnes,  mais  ac- 
colés et  renfermés  dans  un  tableau 
carré;  témoignage  précieux  de  la  piété 
obséquieuse  de  Rhamsès  le  Grand  en- 
vers Ménephtha  son  père. 

Le  rapprochement  de  ces  deux  noms 
royaux  trouve  son  explication  natu- 
relle dans  la  double  légende  dédica- 
toire  qui  décore  l'architrave  du  portique 
sur  toute  sa  longueur  :  cette  inscrip- 
tion est  ainsi  conçue  :  «  L'Aroéris 
puissant,  ami  de  la  vérité,  le  seigneur 
de  la  région  inférieure ,  le  régula- 
teur de  l'Egypte ,  celui  qui  a  châtié  les 
contrées  étrangères,  l'épervier  d'or, 
soutien  des  armées',  le  plus  grand  des 
vainqueurs ,  le  roi  soleil  gardien  de  la 
vérité,  l'approuvé  de  Phré ,  le  fils  du 
soleil,  l'ami  d'Ammon,  Rhamsès,  a 
exécuté  des  travaux  en  l'honneur  de 
son  père  Amon-Ra ,  le  roi  des  dieux , 
et  embelli  le  palais  de  son  père,  le  roi 
soleil  stabiliteur  de  justice ,  le  fils  du 
soleil  Ménephtha- Boréi.  Voici  qu'il  a 
fait  élever...  (grande  lacune)  les  pro- 
pylons  du  palais ,  et  qu'il  l'a  entouré 
de  murailles  de  briques ,  construites  a 
toujours  :  c'est  ce  qu'a  exécuté  le  fils 
du  soleil ,  l'ami  d'Ammon ,  Rhamsès.  » 

Cette  dédicace  annonce  sans  incerti- 
tude que  le  palais  de  Kourna  fut 
fondé  et  construit  par  Ménephtha  I*', 
et  que  ce  fut  Sésostris  qui  le  termina. 
Plusieurs  des  bas-reliefs  qui  décorent 
l'intérieur  du  portique  et  l'extérieur 
des  trois  portes  par  lesquelles  on  pé- 
nètre dans  les  appartements  du  palais, 
représentent  en  effet  le  roi  Ménephtha 
rendant  hommage  à  la  divinité  tbé-» 


EGYPTE. 


32T 


ba'ne  et  aux  autres  divinités  de  l'E- 
gypte ,  ou  recevant  de  la  munificence 
des  dieux  les  pouvoirs  royaux ,  et  des 
dons  précieux  qui  doivent  embellir  et 
prolonger  la  durée  de  sa  vie  mortelle. 

La  porte  médiale  du  portique  con- 
duit dans  une  salle  d'environ  quarante- 
huit  pieds  de  long  sur  trente-trois  de 
large  ;  c'est  la  pius  considérable  du 
palais:  six  colonnes,  semblables  à 
celles  du  portique ,  soutiennent  le  pla- 
fond, subsistant  encore  en  très-grande 
partie;  deux  longues  inscriptions, 
toutes  deux  au  nom  de  jMéuephtha  P'", 
servent  d'encadrement  aux  vautours 
ailés  qui  décorent  ce  plafond .  L'inscrip- 
tion de  droite  exprime  la  dédicace  gé- 
nérale du  palais  faite  par  son  fonda- 
teur à  la  plus  grande  des  divinités  de 
l'Egypte  : 

«...  Le  seigneur  du  monde,  soleil 
stabilifeur  de  justice,  a  fait  ces  cons- 
tructions en  l'honneur  de  son  père 
Amon-Ra ,  le  seigneur  des  trônes  du 
monde,  et  qui  réside  dans  la  divine 
demeure  du  fils  du  soleil  Ménephtha- 
Boreï  à  Tbèbes ,  sur  la  rive  gauche  : 
il  (ce  roi)  a  fait  construire  \  habita- 
tion des  années  (le  palais)  en  pierre 
de  grès  blanche  et  bonne ,  et  un  sanc- 
tuaire pour  le  seigneur  des  dieux.  » 

Et  l'on  apprend  ,  par  cette  inscrip- 
tion, le  nom  même  de  ce  grand  édi- 
fice de  Kourna  :  les  habitants  de  Tbèbes 
l'appelèrent  la  demeure  deiMénephtha, 
ou  Ménephthéum  ,  du  nom  de  son  fon- 
dateur, et  elle  explique  le  double  ca- 
ractère de  temple  et  de  palais  qu'on 
remarque  dans  cet  édifice,  qui,  par 
la  disposition  de  son  plan ,  annonce 
l'habitation  d'un  homme,  et,  par  ses 
décorations  ,  celle  d'une  divinité. 

La  seconde  inscription  de  ce  même 
plafond  ,  celle  de  gauche  ,  avertit  que 
cette  grande  salle  fut  le  manôskh,  la 
salle  d'honneur,  le  lieu  où  se  tenaient 
les  assemblées  religieuses  et  politiques , 
où  siégeaient  les  tribunaux  de  justice  : 
c'est  aux  salles  de  cet  ordre  qu'on  a 
donné  le  nom  vulgaire  de  salle  hypo- 
style.  De  nombreux  tableaux  sculptés 
décorent  celle  du  Ménephthéum  :  le 
fondateur  du  palais  se  voit  dans  tout 
CCS  bas-reliefs,  offrant  des  parfums,  des 


fleurs,  ou  l'image  de  son  prénom 
mystique  à  la  triade  thébaine,  et  par- 
ticulièrement au  chef  de  cette  triade , 
Amon-Ra,  sous  sa  forme  primordiale 
et  celle  de  générateur.  Les  parois, 
moins  étendues,  à  droite  et  à  gauche 
de  la  porte  principale,  sont  couvertes 
de  bas-reliefs  représentant  les  mem- 
bres de  cette  triade  adorés  par  un 
autre  roi ,  l'un  des  successeurs  de  Mé- 
nephtha. 

A  Rarnac,  les  souvenirs  de  la  gloire 
de  Ménephtha  sont  aussi  retracés  dans 
une  foule  de  bas-reliefs  concernant  les 
guerres  de  ce  roi  en  Asie  ;  monuments 
au  moins  aussi  parfaits  de  style  etd'exé- 
cution  que  ceux  d'Ibsamboul  même,  et 
qui  rendent  témoignage  de  la  sollici- 
tude de  ce  prince  pour  le  perfection- 
nement des  arts  en  les  protégeant. 

Il  consacra  aussi  un  temple  au  dieu 
Phré  dans  le  lieu  nommé  aujourd'hui 
Wadi-el-Moyé  ,  situé  à  deux  journées 
du  Nil ,  dans  le  désert ,  sur  la  route  de 
Bérénice. 

Le  quai  moderne  d'Éléphantine  est 
construit  avec  des  débris  d'antiques 
monuments,  parmi  lesquels  se  trou- 
vent des  fragments  des  édifices  élevés 
dans  cette  île  par  Ménephtha  P*^.  Une 
stèle  de  Sabout-el-Radim  est  datée  du 
1"  tôbi  de  la  VIP  année  du  règne 
de  ce  roi  ;  et  à  Silsilis  ,  un  temple  mo- 
nolithe porte  la  date  de  l'an  XXIP 
de  ce  même  règne. 

On  voit  au  musée  du  Vatican  une 
statue  d'Amon-Ra  dédiée  par  Mé- 
nephtha I" ,  dont  le  nom  se  lit  à  la 
base  du  monument. 

Le  magnifique  obélisque  de  la  place 
du  peuple ,  à  Rome ,  est  aussi  un  ou- 
vrage de  Ménephtha.  Le  cartouche 
nom  propre  Ménephtha  -  Boreï ,  est 
conservé  intact  dans  les  bas-reliefs  du 
bas  des  faces  septentrionale  et  occi- 
dentale; mais  la  figure  assise,  à  bec 
crochu  ,  qui  termine  ce  nom  propre  et 
précède  les  deux  feuilles ,  est  martelée 
sur  trois  faces  de  l'obélisque;  toute- 
fois elle  y  est  encore  visible.  Cette  sin- 
gularité a  été  remarquée  aussi  sur 
d'autrçs  monuments  de  ce  même  roi , 
existants  encore  en  Egypte  \  l'image  de 
ce  même  dieu ,  gravée  sur  des  mouu- 


328 


L'UISIVERS. 


inents  d'époques  diverses ,  en  a  été  an- 
ciennement effacée  :  c'est  un  fait  re- 
marqué jusque  dans  les  lieux  les  plus 
(liiines  de  respect ,  les  tombeaux ,  no- 
tamment dans  celui  du  roi  Ménephtha 
lui-même. 

Ce  tombeau  existe  dans  la  vallée  de 
Eiban-el-Molouk  ;  il  attire  principa- 
lement l'attention  du  voyageur  par 
l'étonnante  fraîcheur  des  peintures  et 
la  finesse  des  sculptures  qui  le  dé- 
corent. Il  fut  découvert  par  le  voya- 
geur Belzoni ,  et  nous  avons  déjà 
donné  (page  30)  un  extrait  de  la  des- 
cription de  cette  magnifique  sépulture 
royale ,  où  l'on  a  recueilli  des  données 
positives  sur  les  connaissances  que  les 
Égyptiens  avaient ,  à  cette  époque  re- 
culée ,  des  peuples  étrangers  plus  ou 
moins  éloignés  de  l'Egypte. 

Un  des  nombreux  bas-reliefs  colo- 
riés de  ce  tombeau  en  a  été  détaché , 
et  il  enrichit  le  musée  égyptien  du  Lou- 
vre. Il  existe  aussi ,  dans  les  cabinets 
des  curieux,  comme  dans  ce  même 
musée,  un  grand  nombre  de  statuettes 
funéraires  de  ce  roi,  en  bois  ou  en 
porcelaine ,  recueillies  dans  son  tom- 
beau. 

Quand  Belzoni  en  fit  la  découverte, 
il  jugea ,  à  la  difficulté  d'en  retrouver 
l'entrée  et  de  la  rendre  praticable,  que 
ce  tombeau  était  intact,  et  il  espéra 
retrouver  enfin  un  roi  d'Egypte  en 
repos  dans  la  dernière  demeuré  que  lui 
avait  assurée  la  piété  de  sa  famille  et 
de  ses  peuples.  La  première  salle  était 
en  effet  intacte;  un  long  couloir  ve- 
nait après,  et  encore  hermétiquement 
fermé  à  son  extrémité;  cette  ouver- 
ture pratiquée  de  nouveau,  un  puits 
très  -  profond  la  séparait  de  plusieurs 
autres  salles,  également  peintes  et 
d'une  parfaite  conservation  :  enfin ,  le 
voyageur  parvint  à  la  salle  du  sarco- 
phage, la  plus  spacieuse  de  toutes; 
mais  le  sarcophage  avait  été  violé  ;  le 
couvert  violemment  jeté  à  terre ,  y  gi- 
sait en  deux  morceaux;  l'intérieur 
était  vide,  et  une  crevasse  dans  un 
des  coins  du  sol  annonçait  qu'on  avait 
très-anciennement  pénétré  dans  cette 
salle  par  un  souterrain  dont 'on  ne 
pouvait  pas  suivre  les  traces  dans  la 


montagne ,  et  dont  la  direction  était 
opposée  à  celle  de  l'entrée  véritable 
du  tombeau.  Belzoni  a  publié  en  un 
grand  atlas  les  principaux  sujets  sculp- 
tés et  peints  dans  ce  tombeau ,  dont 
rétendue  donne  une  assez  longue  du- 
rée au  règne  de  IMénephtha  P"";  on 
peut  la  porter,  en  effet,  jusqu'à  32 
années  et  8  mois. 

C'est  aussi  dans  le  tombeau  de  ce 
roi  (Ménephtha  1'='^)  que  Champollion 
le  jeune  observa  et  recueillit  la  plus 
ancienne  représentation  d'un  fait  as- 
tronomique et  civil  d'un  très-haut  in-  . 
térêt  dans  l'histoire  des  institutions 
égyptiennes  :  la  représentation ,  dans 
les  peintures  du  plafond,  de  l'intime 
liaison  du  lever  héliaque  de  l'étoile  Sy- 
rius,  avec  le  premier  jour  de  l'année 
égyptienne  (le  V  thôth)  ;  témoignage, 
important  d'une  coïncidence  et  d'un 
usage  qui  donnent  à  la  science  moderne 
la  clef  de  toutes  les  difficultés  que  lui 
présentait ,  à  l'égard  de  l'antique 
Egypte,  l'ensemble  des  règles  admises 
pour  la  division  du  temps  dans  les 
usages  civils,  et  la  source  originaire 
de  ces  règles  [suprà,  page  236). 

On  voit  aussi ,  à  Turin  ,  un  contrat 
en  écriture  hiératique,  daté  du  16  de. 
choïak,  de  la  2"  année  du  règne  de  ce 
roi. 

Les  monuments  nous  apprennent 
que  ce  roi  eut  deux  femmes ,  dont  l'une 
se  nomma  Tsiré ,  et  l'autre  Twéa.  La 
première  est  mentionnée  dans  les  ins- 
criptions du  tombeau  du  roi ,  avec  ces 
titres  :  L'osirienne  (la  défunte)  épouse 
royale,  l'épouse  divine,  la  royale  mère, 
la  grande  dame  du  monde,  ^tutrice 
de  la  haute  et  de  la  basse  Egypte, 

TSIBÉ. 

De  la  seconde ,  Twéa ,  il  nous  reste 
plusieurs  monuments  intéressants;  on 
voit ,  à  Rome ,  au  Capitole  ,  une  statue  ]_ 
colossale  en  basalte  noir ,  qui  est  une 
image  de  cette  reine  :  l'inscription  gra- 
vée sur  le  colosse  la  qualifie  en  ces 
termes  :  «  La  reine  du  peuple  obéis- 
sant ,  mère  d'un  roi  du  peuple  obéis» 
sant ,  la  royale  mère  de  l'Horus ,  fort, 
dominateur  du  monde,  seigneur  du 
monde,  soleil  gardien  de  ta  vérité^ 
approuvé  par  le  soleil,  seigneur  du 


monde,  Amon-Mai  Rhamsès,  vérifi- • 
caleur,  la  divine  épouse,  la   royale 
épouse  principale,  la  dame  du  monde, 
Twéa.  » 

Cette  reine  fut  donc  la  mère  de  Sé- 
w-^ris ,  et  cette  circonstance  peut  ai- 
der à  fixer  avec  quelque  certitude  le 
rang  des  deux  reines ,  femmes  de  I\Ié- 
nephtha  i".  En  considérant,  en  effet, 
que  la  reine  Tsiré  est  mentionnée  avec 
le  titre  d'osirienne  (défunte)  dans  le 
tombeau  du  roi  son  mari ,  qui  doit 
ainsi  lui  avoir  survécu,  que  Sésostris, 
dont  le  règne  dura  68  ans,  dut  par- 
venir au  trône  fort  jeune ,  et  que ,  ce- 
pendant t  il  ne  fut  que  le  second  suc- 
cesseur de  son  père ,  on  peut  considérer 
la  mère  de  Sésostris ,  la  reine  Twéa 
comme  la  seconde  femme  de  Méneph- 
tha ,  comme  ayant  survécu  à  ce  roi , 
et  ayant  même  vu  les  premiers  temps 
(lu  règne  de  Sésostris ,  puisque  la  sta- 
tue colossale  du  Capitole  est  un  nio- 
iniment  de  la  piété  de  ce  prince  envers 
sa  mère ,  et  que  la  légende  gravée  sur 
le  monument  indique'une  reine  encore 
vivante,  et  jouissant  des  titres  et  des 
honneurs  de'la  royauté.  La  reine  Tsiié 
fut  donc  la  première  femme  de  Mé- 
nephtha  V\  et  Twéa  la  seconde. 

Dans  les  sculptures  de  l'intérieur  du 
Rhamesséum  de  Thèbes  ,  on  retrouve 
des  groupes  oii  Sésostris  est  repré- 
senté entre  sa  mère  Twéa  et  la  reine 
sa  femme. 

On  connaît  aussi ,  par  la  statue  co- 
lossale du  Capitole,  qui  vient  d'être 
citée ,  une  fille  de  la  même  reine ,  qui 
dut  être  la  soeur  de  père  et  de  mère 
de  Sésostris  ,  et  fille ,  comme  lui ,  de 
Méneplitha  \"\  son  image  est  sculptée 
sur  le  colosse  de  la  mère ,  et  l'inscrip- 
tion qui  l'accompagne  signifie:  la  royale 
fille ,  la  royale  épouse  Hont-Réché,  vi- 
vante ;  elle  eut  au  moins  le  rang  et  les 
honneurs  d'une  reine  :  il  dépendait  à.% 
son  frère  de  les  lui  déférer. 

Ménephtha  P""  eut  pour  successeur 
son  fils  aîné,  que  les  monuments  nous 
font  connaître  par  le  nom  et  le  rang 
de  Rhamsès  II. 

C'est  par  son  cartouche  prénom  so- 
leil gardien  de  la  vérité,  et  par  son 
Dom  propre  Amon-Mai  Rhamsès,  que 


EGYPTE.  32:> 

se  termine,  à  gauche,  la  ligne  inter- 
médiaire de  la  Table  d'Abydos.  Ce 
même  prénom  royal  se  retrouve  dans 
l'inscription  verticale  de  la  même  Table 
royale  ;  et  elle  désigne  ce  roi  Rhamsès 
comme  le  successeur  immédiat  de 
Ménephtha  I'"'. 

Cependant  ce  cartouche  ne  se  voit 
pas  à  ce  même  rang  de  succession  danâ 
la  table  royale  du  Rhamessétmi  de 
Thèbes ,  ni  dans  la  série  des  figures  de 
Médinet-Habou. 

D'autre  part,  les  monuments  histo- 
riques du  roi  Rhamsès,  dont  le  prénom 
fut  soleil  gardien  de  la  vérité,  et  les 
cartouches  où  ce  prénom  est  inscrit , 
sont  nombreux  et  d'une  grande  auto- 
rité par  le  sujet ,  l'étendue  et  l'exécu- 
tion de  ces  monuments,  comme  par 
les  faits  historiques  du  premier  ordre 
que  leur  sujet  rappelle. 

Mais  l'omission  du  cartouche  pré- 
nom royal  de  ce  roi  dans  les  tables  du 
Rhamesséum  et  de  Médinet-Habou  s'ex- 
plique par  la  nature  même  de  ces  ta- 
bles :  il  est  prouvé,  sans  contestation, 
que  ce  Rhamsès  II  et  son  successeur 
Rhamsès  III  (Sésostris)  furent  frères, 
tous  deux  fils  de  Ménephtha  I",  et  ils 
ne  forment  à  eux  deux  qu'une  seule  et 
même  génération.  Dans  r«s  tables  par 
génération ,  on  n'a  donc  inscrit  qu'un 
seul  des  deux  frères,  Sésostris,  le 
plus  célèbre  des  deux,  celui  dont  le 
règne  jeta  le  plus  d'éclat  par  les  évé- 
nements contemporains  comme  par  sa 
durée;  et  si  le  nom  de  Rhamsès  II  se 
lit  sur  la  table  d'Abydos,  quoique 
également  généalogique,  c'est  parée 
qu'elle  a  été  dressée  de  l'ordre  même 
de  Sésostris,  qui,  dans  la  liste  de  ses 
prédécesseurs,  ne  pouvait  omettre  soa 
propre  frère. 

Le  roi  Ménephtha  I""  eut  donc  pour 
successeur  son  fils  aîné,  qui  porta  le 
nom  de  Rhamsès  et  fut  le  deuxième  de 
ce  nom. 

Le  lecteur  a  déjà  eu  sous  les  yeux, 
à  la  page  152  de  cet  ouvrage,  la  des- 
cription détaillée  des  monuments  du 
règne  de  Rhamsès  II,  qui  subsistent 
encore  à  Beit-Oually  en  Nubie,  qui  rap- 
pellent les  entreprises  militaires  de  cj3 
roi  et  ses  victoires  en  Asie  et  en  Afri- 


S30 


L'UNIVERS. 


que,  et  dont  les  tableaux  historiques 
représentent  le  riche  butin  qu'il  en 
rapporta,  soit  en  animaux  rares  et  cu- 
rieux, soit  en  productions  et  métaux 
de  grand  prix. 

Riiamses  II  ajouta  à  la  décoration 
du  Ménephthéum  deRourna,  àThèbes, 
élevé  par  son  père;  les  petites  parois  à 
droite  et  à  gauche  de  la  porte  prin- 
cipale de  la  salle  hypostyle  sont  cou- 
vertes de  bas-reliefs  représentant  l'a- 
doration de  la  triade  thébaine  par  ce 
Pharaon,  et  le  bas-relief  inférieur,  à 
la  gauche  de  la  même  porte,  représente 
son  sacre  après  la  mort  de  son  père 
Ménephtha  P*".  Le  jeune  roi ,  présenté 

Sar  la  déesse  Mouth  et  le  dieu  Khons, 
échit  le  genou  devant  le  souverain  de 
l'univers,  Amon-Ra;  le  dieu  suprême 
lui  accorde  les  attributions  royales  et 
les  périodes  des  grandes  panégyries, 
c'est-à-dire  un  très-Ion^  règne,  en  pré- 
sence de  Ménephtha,  père  du  nouveau 
roi ,  et  qui ,  représenté  debout  derrière 
le  trône  d'Amnion,  tient  à  la  fois  les 
emblèmes  de  la  royauté  terrestre  qu'il 
vient  de  quitter,  et  l'emblème  de  la  vie 
divine  dont  il  jouit  déjà  dans  la  com- 
pagnie des  dieux. 

Plus  loin,  on  a  figuré  l'enfance  de 
Rhamsès  II;  le  jeune  roi  est  embrassé 
par  Mouth,  la  grand' mère  divine  qui 
lui  offre  le  sein.  La  légende  qui  accom- 
pagne cette  scène  s'exprime  ainsi  : 
Voici  ce  que  dit  Mouth,  dame  du  ciel  : 
«  Mon  fils  qui  m'aime,  seigneur  des 
diadèmes,  Rhamsès  chéri  d'Ammon, 
moi  qui  suis  ta  mère,  je  me  complais 
dans  tes  bonnes  œuvres;  nourris-toi 
de  mon  lait.  » 

Les  dés  et  les  ornements  de  la  base 
des  colonnes  de  cette  même  salle  sont 
ornés  des  cartouches  non  et  prénom 
de  Rhamsès  II,  mêlés  avec  ceux  de  son 
père,  et. les  architraves  portent  plu- 
sieurs inscriptions  dédicatoires ,  mais 
au  nom  de  Ménephtha  qui  fonda  l'édi- 
fice ,  et  les  autres  au  nom  de  Rham- 
sès II,  qui  en  acheva  la  décoration. 

C'est  au  règne  de  ce  même  prince 
qu'appartient  l'obélisque  égyptien  de 
Paris;  on  a  déjà  vu  (pages  81  et  sui- 
vantes) quelle  part  il  prit  à  l'édification 
de  c€  magnifique  monument,  qui  fut 


terminé  et  érigé  par  son  successeur. 

A  Silsilis,  une  des  chapelles  qui 
sont  creusées  dans  le  roc  l'a  été  aussi 
par  l'ordre  de  Rhamsès  II.  Les  ta- 
bleaux qui  décorent  les  parois  de  droite 
et  de  gauche  nous  font  connaître  à 
quelle  divinité  ce  petit  édifice  avait  été 
dédié  par  le  Pharaon.  Il  y  est  repré- 
senté adorant  d'abord  la  triade  thé- 
baine ,  les  plus  grands  dieux  de  l'Egypte, 
Amon-Ra,  Mouth  et  Khons,  ceux 
qu'on  invoquait  dans  tous  les  temples , 
parce  qu'ils  étaient  le  type  de  tous  les 
autres  ;  plus  loin ,  il  offre  le  vin  au  dieu 
Phré,  à  Phtha,  seigneur  de  justice,  et 
au  dieu  Nil,  nommé  dans  l'inscription 
hiéroglyphique  Hapi-moou,  le  père  vi- 
vifiant de  tout  ce  qui  existe.  C'est  à 
cette  dernière  divinité  que- la  chapelle 
de  Rhamsès  II  fut  particulièrement 
consacrée;  cela  est  constaté  par  une 
très-longue  inscription  hiéroglyphique 
datée  de  «  l'an  IV,  le  10"  jour  de  mé- 
sori ,  sous  la  majesté  de  l'Aroéri  puis- 
sant, ami  de  la  vérité  et  fils  du  soleil, 
Rhamsès,  chéri  d'Hapi-moou,  le  père 
des  dieux.  »  Le  texte  qui  contient  les 
louanges  du  dieu  Nil  (ou  Hapi-moou) 
l'identifie  avec  le  Nil  céleste  Nen-moou, 
l'eau  primordiale,  le  grand  Niius,  que 
Cicéron  dit  être  le  père  des  principales 
divinités  de  l'Egypte ,  même  d'Ammon, 
ce  qui  est  attesté  ailleurs  par  des  ins- 
criptions monumentales.  11  était  égale- 
ment naturel  que  les  chapelles  de  Sil- 
silis fussent  dédiées  à  Hap-moou  (le 
Nil  terrestre),  parce  que  c'est  le  lieu 
de  l'Egypte  où  le  fleuve  est  le  plus  res- 
serré, et  qu'il  semble  y  faire  une  se- 
conde entrée,  après  avoir  brisé  les 
montagnes  de  grès  qui  lui  fermaient 
ici  le  passage,  comme  il  a  brisé  les  ro- 
chers de  granit  de  la  cataracte  pour 
faire  sa  première  entrée  en  Egypte. 

Les  souvenirs  historiques  du  même 
Rhamsès  II  se  retrouvent  encore  sur  les 
monuments  de  Calabschi,  en  Nubie, 
et  dans  la  salle  hypostyle  du  palais  de 
Karnac,  à  Thèbes,  et  l'on  n'aura  pas 
de  peine  à  reconnaître  dans  son  nom 
V Armés  ou  VArmésès,  que  les  listes 
de  Manéthon  donnent  pour  le  frère 
d'un  autre  Rhamsès  (Rhamsès  in  Sc- 
sostris),  qui  régna  plus  de  soiximt* 


ans,  tandis  qu'elles  n'attribuent  au 
règne  de  Rliamsès  II  que  cinq  années 
de  durée. 

Les  monuments  connus  sont  d'ac- 
cord avec  cette  indication,  et  la  seule 
date  qui  subsiste  de  ce  règne  est  de  sa 
quatrième  année;  elle  est  à  Silsilis; 
nous  l'avons  textuellement  rapportée, 
et  c'est  avec  une  fausseté  évidente,  et 
afin  de  soutenir  d'absurdes  systèmes 
ou  de  voiler  d'indignes  plagiats,  qu'un 
écrivain  étranger  à  la  France  porte 
cette  date  de  Silsilis  jusqu'à  l'an  XIV 
du  règne  de  Rhamses,  parce  qu'il  a 
besoin  de  donner,  contre  la  vérité  de 
l'histoire,  quatorze  ans  de  durée  à  ce 
même  règne.  Les  listes  de  Manéthon 
dans  tous  ses  abréviateurs,  et  le  texte 
des  monuments  donnent  unanimement 
cinq  années  seulement  au  règne  de 
Rhamsès  II.  Il  mourut  vers  l'an  1571 
avant  l'ère  chrétienne. 

D'après  certaines  données  monu- 
mentales, il  aurait  été  marié  à  la  reine 
Nofré-Teri,  de  laquelle  il  aurait  eu  deux 
fils  dont  on  a  recueilli  les  noms;  mais 
le  sort  de  ces  trois  personnages  nous 
serait  resté  inconnu,  celui  des  deux 
fils  particulièrement,  qui  étaient  les 
successeurs  légitimes  de  leur  père.  Ce 
lut,  au  contraire,  leur  oncle  qui  régna 
après  lui  :  c'est  ce  fait  iacontestable 
qui  domine  au  milieu  de  ces  incerti- 
tudes sur  la  fin  du  règne  de  Rham- 
sès IL 

Après  sa  mort  inopinée,  qui  arriva 
avant  le  ternie  ordinaire  de  la  vie  hu- 
maine, et  qui  interrompit  de  grandes  en- 
treprises, laissant  inachevés  de  grands 
édifices,  son  frère,  le  second  fils  de 
Ménephtha  P"',  monta  sur  le  trône 
d'Egypte,  et  prit,  comme  l'avait  fait 
son  prédécesseur,  le  nom  de  Rhamsès, 
d'après  l'usage  égyptien  déjà  rappelé 
plus  haut,  qui  faisait  donner  au  petit- 
fils  le  nom  du  grand-père;  et  la  dix- 
huitième  dynastie  égyptienne  nous  en 
fournit  un  nouvel  exemple  par  les  cinq 
rdrs  qui  se  succédèrent  immédiatement, 
portant  alternativement,  à  chaque  gé- 
nération, le  nom  de  Rhamsès  et  de 
Ménephtha  :  Rhamsès  P"",  Méneph- 
tha r%  Rhamsès  II,  Rhamsès  III  (les 
deux  frères),  Ménephtha  II,  etc. 


EGYPTE.  381 

Ce  Rhamsès  fut  le  troisième  de  ce 
nom;  il  est  plus  généralement  connu 
sous  le  nom  de  Sésostris  ou  Rhamsès 
le  Grand,  et  à  ce  nom  seul  tous  les 
grands  souvenirs  de  l'Egypte  se  pré- 
sentent, à  la  fois,  à  l'esprit  de  l'histo- 
rien :  à  ce  nom,  en  effet,  et  au  règne 
du  grand  roi  qui  le  porta,  est  irrévo- 
cablement attachée  l'époque  de  la  plus 
haute  splendeur,  de  la  plus  grande 
puissance  de  l'Egypte.  Quand  Sésostris 
succéda  à  son  frère  (vers  l'an  1571 
avant  l'ère  chrétienne),  l'Egypte  était 
engagée  dans  des  guerres  extérieures, 
que  le  soin  de  sa  défense  ou  de  lé- 
gitimes intérêts  avaient  rendues  inévi- 
tables. Les  tableaux  historiques  de  l'é- 
difice du  Béit-Oually  retracent  les 
victoires  de  Rhamsès  II,  et  Rham- 
sès III,  encore  prince,  y  figure  lui- 
même  comme  ayant  pris  une  part 
active  à  ces  actions  :  on  l'y  voit,  dans 
le  costume  de  prince,  présenter  au  roi 
un  groupe  de  prisonniers  arabes  asia- 
tiques. Dans  une  autre  scène,  pendant 
que  le  roi  sur  son  char  poursuit  les 
Arabes,  le  prince  frappe  avec  une 
hache  la  porte  d'une  ville  ennemie,  et 
il  emmène  ensuite  de  nouveaux  prison- 
niers. Ainsi  Sésostris,  avant  d'être 
roi ,  aurait  pris  une  part  active  et  digne 
de  mémoire  à  la  défense  de  la  patrie 
et  à  ses  triomphes. 

Il  nous  reste  encore  un  autre  mo- 
nument de  la  jeunesse  de  Sésostris  : 
ces  souvenirs  d'un  prince  illustre  doi- 
vent être  attentivement  recueillis  par 
l'histoire.  On  les  retrouve  sur  une  pe- 
tite stèle  du  musée  égyptien  de  Paris; 
elle  est  à  double  face  :  d'un  côté,  un 
jeune  enfant  est  assis  sur  un  coussin; 
sa  tête  est  ornée  d'une  riche  coiffure 
royale,  et  son  corps  à  demi  couvert 
d'une  tunique  en  étoffe  transparente 
par  sa  finesse;  son  bras  gauche  est  ap- 
puvé  sur  ses  genoux,  et  il  porte  à  s£^ 
bouche  un  des  doigts  de  la  main  droite. 
Un  cartouche  prénom  est  gravé  près 
du  personnage,  et  ce  cartouche  est 
celui  de  Sésostris  :  on  voit  donc  ici 
une  représentation  de  ce  roi  enfant 
dans  le  costume  ordinaire  de  Horus , 
et  assimilé  à  ce  dieu  dans  une  des  cir- 
constances de  sa  naissance;  car  Wa 


832 


L'UNIVERS. 


mystères  sacrés  de  l'Egypte  disent  que 
le  dieu  Horus,  comme  le  dieu  Phré, 
son  père,  naquit  en  portant  le  doigt  à 
la  bouche.  L'objet  de  notre  stèle^est 
donc  de  rappeler  la  même  tradition  à 
l'égard  de  Sésostris.  Les  mêmes  mys- 
tères disaient  aussi  qu'à  la  naissance 
de  ce  roi,  son  père  avait  vu  en  songe 
le  dieu  Phtha  qui  lui  prédit  que  cet 
enfant  serait  le  maître  de  toute  la 
terre.  Les  monuments  prouvent  aussi 
la  particulière  dévotion  de  Sésostris 
pour  ce  dieu  Phtha.  Les  temples  de 
Memphis  sont  redevables  à  ce  roi 
d'immenses  et  magniûques  accroisse- 
ments; enfin,  au  revers  de  la  stèle  de 
Sésostris  enfant,  est  aussi  une  adora- 
tion au  dieu  Phtha  par  un  personnage 
dont  le  nom  a  disparu  de  ce  curieux 
monument. 

La  longue  durée  du  règne  de  Sésos- 
tris, et  les  glorieuses  actions  qui  en 
marquèrent  les  diverses  époques ,  en 
ont  inscrit  le  souvenir  dans  les  annales 
humaines  en  traits  ineffaçables  :  dans 
l'ordre  moral,  la  vie  a'un  grand  roi 
demeure,  comme  le  font  dans  l'ordre 
physique,  les  traces  d'un  grand  phé- 
nomène naturel,  indélébiles  à  la  sur- 
iace  de  la  terre.  Hérodote  et  Diodore 
de  Sicile  ont  donné  une  large  place, 
dans  leurs  récits  historiques,  à  la  vie 
et  aux  actions  de  Sésostris;  leurs  nar- 
rations suffiraient  pour  immortaliser 
sa  renommée;  l'autorité  plus  impo- 
sante encore  des  monuments  contem- 
porains s'unit  aussi  intimeaient  à  leurs 
assertions  pour  la  célébrer.  C'est  un 
devoir  pour  nous  de  prouver  la  véra- 
cité des  deux  historiens  grecs  et  celle 
des  mémoires  qu'ils  avaient  consultés , 
par  l'heureux  accord  de  ces  écrits  avec 
les  monuments  du  règne  même  de  Sé- 
sostris, qui  subsistent  encore. 

Le  plus  simple  rapprochement  du 
texte  (Je  Diodore  de  Sicile  de  celui 
d'Hérodote  convaincra  la  critique  la 
plus  difficultueuse  que,  lorsque  Héro- 
dote rapporte  (livre  second ,  chap.  102 
et  103,  106  à  109)  ce  que  les  prêtres 
de  l'Egypte,  qu'il  a  consultés,  lui  ont 
dit  de  Sésostris ,  et  quand  Diodore  de 
Sicilo  raconte  (livre  premier , 2"  partie , 
chap.  53  à  ST"!  les  faits  mén  orables  de 


la  vie  de  Sésostris ,  d'après  les  Égyp- 
tiens aussi,  les  deux  écrivains  grecs 
ont  écrit  l'histoire  du  même  roi,  gé» 
néralement  connu  sous  le  nom  de  Se» 
sostris,  le  Rhamsès  HI  des  listes  de 
Manéthon  et  des  monuments.  L'iden- 
tité des  deux  relations  dans  leurs  cir- 
constances principales  confirme  haute- 
ment celle  des  deux  noms  désignant 
le  même  personnage.  Les  deux  histo- 
riens ont  donc  retracé  à  grands  traits 
l'histoire  de  Sésostris  :  la  science  mo- 
derne a  fourni  à  ces  deux  textes  grecs 
de  précieux  commentaires;  et  ils  sont 
écrits  dans  les  nombreux  monuments 
du  règne  de  Sésostris ,  où  ont  été  con- 
temporairement  retracées  les  actions 
mémorables  de  sa  vie.  Remettons  sous 
les  yeux  du  lecteur  les  traits  principaux 
de  la  narration  des  historiens ,  rappro- 
chée des  témoignages  analogues  des 
monuments;  et,  à  la  faveur  d'une  trop 
rare  concordance  de  telles  autorités 
historiques,  évoquons  du  domaine  de 
la  fable,  et  inscrivons  au  nombre  des 
faits  les  plus  certains  do'\s  l'ensemble 
des  annales  humaines,  la  vie  et  les  ac- 
tions d'un  grand  roi  qui ,  au  X"*'!"  siècle 
avantrèredirétienne,remplii  !  Orient 
du  bruit  de  ses  victoires ,  menaça  notre 
Occident  encore  barbare,  et  enrichit 
sa  patrie  de  bonnes  lois,  d'institutions 
nouvelles ,  des  tributs  de  vingt  peuples 
soumis,  et  d'immortels  monuments 
dignes  encore  de  notre  admiration. 

Sept  générations  après  Moeris ,  Sé- 
sostris fut  roi  :  c'est  Diodore  de  Sicile 
qui  s'exprime  ainsi.  Or,  en  remontant 
de  quelques  pages  dans  notre  récit,  on 
s'assurera  sans  peine  qu'après  Mœris 
ou  Thouthmosis  III ,  Sésostris  est  en 
effet  la  septième  génération,  les  rois 
Aménophis  II,  Thouthmosis  IV,  Amé- 
nophis  III,  Horus,  Rhamsès  I"""  et 
Ménephtha  l"  formant  exactement  les 
six  générations  irterraédiaires. 

Le  même  historien  voulant  ne  rap- 
porter, de  ce  qu'on  dit  de  Sésostris, 
que  ce  qui  lui  paraîtra  ie  plus  croyable 
et  le  plus  conforme  aux  indices  qui  en 
subsistent  encore  dans  le  pays,  rap- 
pelle d'abord  que,  à  la  naissaace  de  ce 
prince,  son  père  rassembla  tous  les 
enfants  mâles  nés  en  Egypte  le  même 


EGYPTE. 


jour  que  son  Gis,  et  ordonna  qu'ils 
fussent  tous  élevés  avec  les  mêmes 
soins,  afin  que,  habitués  à  vivre  fami- 
lièrement ensemble,  ils  fussent  d'ex- 
cellents compagnons  d'armes  à  la 
ijuerre,  soumis  et  dévoués  à  son  fils. 
Il  débuta  par  une  guerre  contre  les 
Arabes;  tous  ses  compagnons  l'y  sui- 
firent,  et,  malgré  les  dures  privations 
qu'ils  eurent  à  souffrir,  et  auxquelles 
leur  mâle  éducation  les  avait  préparés , 
ils  revinrent  vainqueurs,  après  avoir 
porté  la  désolation  parmi  ces  peuplades 
et  les  avoir  soumises  à  un  joug  qui  ne 
leur  avait  pas  encore  été  imposé.  De 
retour  de  cette  campagne,  Sésostris 
se  rendit  en  Libye  par  l'ordre  de  son 
père,  et,  quoique  tres-jeune,  il  soumit 
la  plus  grande  partie  de  cette  contrée 
africaine. 

Leç  entreprises  militaires  du  père  de 
Sésostris  sont  représentées  sur  les  di- 
verses parties  de  son  magnifique  palais 
de  Thèbes,  le  MénephtHéum;  son  fils 
n'y  figure  pas  particulièrement,  les 
convenances  de  la  royauté  ne  pouvaient 
pas  le  permettre;  mais  les.  victoires 
de  IMénephtha  en  Asie  et  en  Afrique 
fournissent  le  temps  et  le  lieu  pour 
placer  les  hauts  faits  de  son  fils  Sésos- 
tris, tels  que  Diodore  de  Sicile  nous  les 
a  transmis. 

Bientôt  après,  parvenu  au  trône 
d'Egypte,  il  convoita  celui  de  la  terre 
habitable;  il  s'occupa  des  soins  néces- 
saires pour  s'assurer  du  dévouement  de 
ses  compagnons  et  de  la  fidélité  de  la 
nation;  il  se  montra  prodigue  de  biens 
et  de  grâces ,  pourvut  à  quelques  points 
importants  de  l'administration  publi- 
que, et  leva  une  armée  qu'on  portait 
a  six  cent  mille  hommes  de  pied ,  vingt- 
<|uatremillecavaliers  et  vingt-sept  mille 
chars  de  guerre.  Il  soumit  d'abord  les 
Éthiopiens  voisins  de  l'Egypte,  et  leur 
imposa  un  tribut  annuel  "de  bois  d'é- 
bène,  d'or  et  de  dents  d'éléphant.  Il 
envoya  ensuite  sur  la  mer  Rouge  une 
Hotte  de  trois  cents  vaisseaux,  qui 
s'empara  de  toutes  les  îles  et  des  pays 
situés  sur  la  côte  jusqu'à  l'inde;  et, 
dans  ce  même  temps,  il  soumit,  h  la 
tète  de  son  armée,  l'Asie  entière;  il 
passa  ensuite  le  Gange,  s'avança  dans 


l'Inde  jusqu'à  l'Océan ,  et  dans  le  pays 
des  Scythes  jusqu'au  Tanaïs;  successi- 
vement, il  s'empara  des  Cyclades, 
entra  en  Europe,  et  pénétra  dans  la 
Thrace,  qui  fut  le  terme  de  son  expédi- 
tion. Partout  le  roi  se  montra  humain 
et  modéré,  n'imposant  aux  nations 
soumises  que  des  tributs  annuels  pro- 
portionnés à  leurs  ressources.  Cette 
expédition  fut  terminée  dans  l'espace 
rfé  neuf  minées,  et,  dans  les  diverses 
contrées  qu'il  avait  soumises,  Sésos- 
tris avait  fait  élever  des  colonnes  et 
d'autres  monuments  commémoratits 
de  son  passage  et  de  ses  victoires. 

Que  disent  les  monuments  d'ana- 
logue à  ce  récit?  D'abord  le  manuscrit 
Sallier  déjà  décrit  (5«^rà,  page  169), 
relate  les  victoires  de  Sésostris  en 
Asie,  en  Afrique,  en. Europe;  il  a  sou- 
mis les  Ioniens,  les  Syriens,  les  Éthio- 
piens, les  Arabes,  les  Scythes,  et  Bac- 
tres,  leur  établissement  principal,  et 
ces  victoires  étaient  accomplies  dès  la 
neuvième  amiée  de  son  règne.  Le  ma- 
nuscrit porte  en  effet  cette  même  date, 
qui  est  celle  que  Diodore  a  recueillie 
et  nous  a  conservée.  De  plus,  le  mo- 
nuoient  qui  subsiste  encore  à  Beïroutli , 
en  Syrie  [suprà,  page  61  ),  est  un  de 
ces  monuments  commémoratifs  de  ses 
victoires,  que  Sésostris  faisait  élever 
dans  les  contrées  étrangères  qui  se  sou- 
mettaient à  ses  armes. 

De  retour  dans  ses  États ,  Sésostris , 
selon  les  mêmes  historiens,  orna  les 
temples  de  l'Egypte  d'offrandes  ma- 
gnifiques, y  consacra  les  prémices  des 
dépouilles  des  nations  soumises;  l'E- 
gypte entière  fut  enrichie  des  fruits  de 
cette  grande  expédition,  et  toutes  les 
pensées  du  héros  se  tournèrent ,  dès 
lors,  vers  le  bien  intérieur  du  pays. 
Il  entrepric  des  ouvrages  admirables 
pour  la  pensée ,  prodigieux  pour  la  dé- 
pense; ils  ont  assuré  à  ce  prince  une 
gloire  immortelle,  et  a  l'Egypte  la 
sécurité  et  ie  bonheur.  —  Il  reste  peu 
detracesreconnaissables  de  ces  institu- 
tions; mais  les  ouvrages  admirables 
ou  prodigieux  subsistent  encore  en 
partie;  le  nom  de  Séscstris  se  retrouve 
dans  tous  les  lieux  de  l'Egypte  (jix'i 
eurent  de  son  temps  quelque  impop- 


334 


L'UNIVERS. 


tance  ;  et  ce  sont  là  autant  de  témoi- 
gnages en  faveur  des  assertions  des 
deux  historiens   grecs. 

Il  fit  bâtir,  continuent-ils ,  il  fit  bâtir 
dans  chaque  ville  un  temple  à  la  divi- 
nitéprincipale  du  lieu  ;  défenditd'y  em- 
ployer aucun  Égyptien ,  et  imposa  ces 
travaux  aux  prisonniers  qu'il  avait  rame- 
nés. —  Le  nombre  des  anciennes  villes 
de  l'Egypte  où  subsistent  encore  des 
édifices  plus  ou  moins  ruinés ,  évidem- 
ment élevés ,  fondés  ou  agrandis  par 
Sésostris ,  est  considérable  ;  les  voya- 
geurs en  ont  reconnu  dans  les  trois 
contrées  principales  de  l'Egypte,  ainsi 
que  dans  la  Nubie  :  les  deux  anciennes 
capitales ,  Memphis  et  Thèbes  ,  furent 
redevables  à  ce  roi  des  principaux  édi- 
fices, témoignages  de  leur  antique 
splendeur:  outre  les  travaux  immenses 
exécutés  au  temple  de  Phtha ,  à  Mem- 
phis ,  par  Rhamsès  le  Grand ,  un  autre 
temple  en  calcaire  blanc ,  orné  de  co- 
lonnes à  pilastres  accouplées  et  en  gra- 
nit rose,  y  fut  construit  par  son  ordre, 
et  dédié  à  Phtha  et  à  Athôr ,  les  deux 
grandes  divinités  de  ce  lieu.  A  Thèbes , 
le  Rhamesséum  seul  aurait  suffi  à  la 
gloire  d'un  grand  roi  :  mais  la  pieuse 
munificence  de  Sésostris  se  retrouve 
encore  écrite  dans  les  constructions  de 
Karnac ,  le  temple ,  les  colosses  et  les 
obélisques  de  Louqsor,  les  tableaux 
historiques  de  Kourna ,  et  sur  divers 
autres  points  des  restes  de  cette  ville 
immortelle.  Partout  ailleurs,  toutes 
les  ruines  nomment  encore  Sésostris; 
à  Tanis ,  Aouara  et  Bubaste ,  à  Den- 
déra  comme  à  Éléphantine,  dans  les 
carrières  de  Silsilis  comme  sur  les  ro- 
chers voisins  de  Syène.  La  Nubie  n'est 
pas  moins  favorable  à  la  renommée  de 
Sésostris  ;  son  nom  est  partout  comme 
un  jalon  propice  au  voyageur  dans  ce 
désert  si  fertile  pour  l'histoire  ;  et  il  le 
retrouve  à  Beit-Ouaily,  Ghirsché. 
Ouadi-Esséboua,  Derri ,  Ibrim  et 
Ibsamboul.  Ce  dernier  lieu  témoigne 
plus  qu'aucun  autre  de  la  munificence 
de  Sésostris  :  le  grand  temple  est  une 
merveille  qui  conserverait  tout  son 
prix  au  milieu  même  decelles  de  Thèbes; 
quatre  colosses  assis,  monolithes  de 
60  pieds  de  hauteur,    décorent  sou 


entrée;  et  l'intérieur,  creusé  dans  la 
montagne,  est  digne  par  son  étendue 
et  la  profusion  des  ouvrages  d'art, 
de  ce  frontispice  merveilleux.  Le  petit 
temple,  dont  la  face  est  décorée  de  six 
autres  colosses,  fut  dédié  à  la  déesse 
Athôr  par  la  reine  femme  de  Sésostris. 

Ce  prince  fit  élever  par  les  mêmes 
moyens  des  chaussées  exhaussées  au- 
dessus  des  inondations  du  Nil ,  et  il 
y  fit  transporter  les  villes  dont  le 
sol  était  atteint  par  ces  eaux.  —  Les 
observations  modernes  s'accordent 
aussi  en  ce  point  avec  les  rapports 
de  l'histoire.  L'état  variable  du  soi 
de  l'Egypte  et  son  exhaussement 
annuel  se  révélèrent  bientôt  à  l'ad- 
ministration publique ,  et  elle  sut 
pourvoir  à  cette  nécessité  en  faisant 
élever  des  chaussées ,  des  monticules 
factices ,  pour  asseoir  les  villes'  et  y 
construire  les  palais  et  les  temples 
L'examen  des  lieux  dans  leur  état  ac- 
tuel ne  permet  aucun  doute  sur  ces 
deux  points ,  ni  sur  la  prévoyance  de 
Sésostris  :  le  palais  de  Thèbes  qui  porte 
son  nom ,  le  Rhamesséum ,  est  cons- 
truit sur  une  butte  factice  très-sensi- 
blement élevée  encore  aujourd'hui  au- 
dessus  du  niveau  de  la  plaine  de  Thèbes, 
après  l'exhaussement  que  le  sol  a  reçu 
depuis  que  Sésostris  y  employa  aux 
travaux  publics  les  prisonniers  qu'il 
avait  ramenés  de  l'Arabie ,  de  Baby- 
lone  ou  des  plages  africaines. 

L'historien  ajoute  :  Sésostris  sillonna 
la  basse  Egypte  de  canaux ,  facilitant 
ainsi  le  transport  des  denrées,  ren- 
dant les  relations  des  habitants  plus 
promptes  et  plus  commodes ,  portant 
l'eau  potable  dans  tous  les  lieux,  et 
rendant  aussi  le  pays,  ainsi  coupé, 
inaccessible  aux  ennemis;  il  ferma 
l'Egypte  orientale  par  une  grande  mu- 
raille qui  traversait  le  désert  depuis 
Péluse  jusqu'à  Héljopolis.  —  Les  ca- 
naux de  la  basse  Egypte  sont  en  effet 
les  véritables  sources  de  sa  fertilité . 
l'existence  de  l'Egypte  dépend  de  leur 
entretien  régulier,  de  leur  attentive 
surveillance  :  cette  vérité  était  donc 
reconnue  du  temps  même  de  Sésos- 
tris :  l'Egypte  a  péri  dès  qu'une  admi- 
nistration imprévoyante  a  négligé  cette 


EGYPTE. 


source   première    de    sa    prospérité. 

Sésostris ,  continue  l'historien ,  dé- 
dia au  grand  dieu  de  Thèbes ,  Amon- 
Ra ,  une  barl  sacrée ,  en  bois  de  cèdre  , 
revêtue  de  lames  d'or  à  l'extérieur ,  de 
lames  d'argent  à  l'intérieur,  et  d'une 
longueur  considérable.  Sésostris  éleva 
aussi  des  obélisques  très-remarquables 
par  leurs  dimensions.  Il  fit  faire  de 
grands  travaux  au  temple  de  Vulcain, 
à  Memphis ,  et  il  l'orna  de  plusieurs 
statues  monolithes  ;  la  sienne  et  celle 
de  la  reine  avaient  trente  coudées  de 
hauteur. — Les  monuments  subsistants 
conlirment  encore  cette  partie  de  la  rela- 
tion grecque;  plusieurs  obélisques  de 
Sésostris  sont  encore  debout;  celui 
que  la  France  oublie  à  Louqsor,  et 
celui  qui,  enlevé  des  mêmes  ruines  à 
Thèbes,  s'élève  aujourd'hui  sur  la 
place  de  la  Concorde,  à  Paris;  les 
obélisques  Flaminien,  de  Saint-Jean 
de  Latrau,  de  la  PtOtonda  et  de  la  villa 
Mattei ,  à  Rome;  un  petit  obélisque  de 
Florence ,  sont  aussi  des  ouvrages  du 
même  Pharaon ,  et  servent  à  confir- 
mer la  véracité  des  deux  historiens 
grecs. 

A  Memphis ,  tout  se  retrouve  con- 
forme aux  renseignements  donnés  à 
Hérodote  par  les  prêtres  de  l'Égvpte. 
On  voit  dans  les  carrières  de  Sîlsilis 
des  preuves  des  grands  travaux  exécu- 
tes par  l'ordre  de  Sésostris  pour  en 
extraire  les  matériaux  employés  à  plu- 
sieurs des  grands  édifices  construits 
sous  son  règne.  Le  grand  temple  de 
Phtha  (Vulcain),  à  Memphis,  est  de 
tous  le  plus  célèbre  :  les  rois  étaient 
sacrés  dans  ce  riche  et  magnifique  édi- 
fice. La  plupart  des  statues  dont  l'his- 
torien grec  dit  que  cet  édifice  religieux 
fut  orné  par  Sésostris ,  subsistent  en- 
core; ces  statues,  dit  Hérodote,  sont 
des  monuments  de  sa  reconnaissance 
et  de  sa  piété.  Et  quant  à  la  statue 
même  de  ce  grand  roi ,  voici  ce  que 
Champoilion  )e  jeune  en  a  vu ,  et  il 
s'en  explique  comme  l'a  fait  Hérodote 
lui-même ,  qui  a  vu  aussi  cette  statue 
monolithe  de  Sésostris  :  «  Ce  colosse 
(l'une  magnifique  sculpture,  et  dont 
j'ai  fait  dessiner  avec  soin  la  tête  et 
les  détails,  était  renversé  la  face  contre 


terre,  circonstance  qui  a  garanti  sa 
parfaite  conservation;  il  représente 
Rhamsès  le  Grand,  coiffé  du  claft 
strié,  surmonté  du  pschent.  Son  cou 
est  orné  d'un  collier  à  sept  rangées 
qui  se  terminent  par  un  rang  de  perles. 
Deux  cordons  soutiennent  un  riche 
pectoral  dont  la  corniche  est  surmon- 
tée d'un  rang  d'uréus ,  la  tête  ornée 
du  disque.  Le  centre  du  pectoral 
est  occupé  par  une  composition  ana- 
glyphique  montrant  le  prénom  de 
Rhamsès  spécialement  protégé  par  le 
dieu  Phtha  et  la  déesse  Pascht ,  leonto- 
céphale.  La  ceinture  est  serrée  par  une 
agrafe  qui  porte  aussi  les  nom  et  pré- 
nom du  prince  ;  et  un  grand  et  beau 
poignard,  ou  glaive  court,  dont  la 
poignée  est  décorée  de  deux  têtes  d'é- 
pervier  adossées,  est  passé  dans  la 
ceinture  et  dans  une  position  très-in- 
clinée  :  la  lame  paraît  renfermée  dans 
un  fourreau  orné  de  baguettes  ,  et  qui 
se  termine  par  un  bouton  en  fer  de 
lance.  Ses  poignets  sont  ornés  de  bra- 
celets fort  simples,  et  le  roi  tient  un 
papyrus  roulé  dans  sa  main  gauche,  » 

Nous  ne  craignons  pas  d'importuner 
le  lecteur  ni  d'offenser  le  bon  goût  en 
inscrivant  ici  la  proportion  détaillée 
de  cette  antique  statue ,  dont  la  ma- 
tière est  un  calcaire  blanc  cristallisé  : 

Hauteur  totale,  dans  son  état  ac- 
tuel ,  34  pieds  6  pouces  :  du  bord  de  la 
coiffure  à  la  naissance  de  la  barbe, 
4  pieds  5  pouces;  longueur  du  cou, 
1  pied  5  pouces;  d«s clavicules  au  nom- 
bril, 7  pieds  1  pouce;  longueur  du  nez, 

1  pied  9  pouces;  du  bas  du  nez  au  bord 
de  la  lèvre,  5  pouces  4  lignes  ;  du  bord 
de  la  lèvre  inférieure  au-dessous  du 
menton ,  8  pouces  ;  longueur  de  la 
barbe,  1  pied  6  pouces;  bouche  ou- 
verte ,  l  pied  6  pouces  6  lignes  ;  lon- 
gueur de  l'oeil,  10  pouces' 6  lignes; 
largeur,  4  pouces;  longueur  du  bras, 
de  l'épaule  au  poignet,  12  pieds  8  pou- 
ces; longueur  de  la  main  jusqu  à  la 
première  phalange,  1  pied  6  pouces; 
première  phalange,  1  pied  3  pouces 
6  lignes;  longueur  du  pouce,  2  pieds 
4  pouces  6  lignes;  ongle  du  pouce, 
4  pouces  6  lignes  ;  largeur  de  la  main, 

2  pieds  7  pouces;  largeur  d'une  épaule, 


336 


L'UNIVERS. 


4  pieds  2  pouces;  oreille,  1  pied  8 
ponces  ;  largeur  de  l'oreille ,  1 1  pouces. 

Le  Pharaon  était  coiffé  du  claft  strié , 
et  au-dessus  s'élevait  le  pschent  qui 
est  à  moitié  détruit  ;  il  manque  aussi 
une  petite  portion  des  jambes,  les 
pieds  et  la  plinthe  de  la  statue.  Dio- 
dore  de  Sicile  savait  que  la  statue  mo- 
nolithe de  Sésostris,  élevée  devant  le 
temple  de  Memphis ,  avait  de  hauteur 
trente  coudées,  environ  45  de  nos  pieds, 
et  le  colosse  de  Memphis,  mesuré  par 
ChampôUion  le  jeune,  a  encore  34 
pieds  1/2,  malgré  les  mutilations  de  la 
coiffure,  d'oràinaire  très -élevée,  et 
celles  de  la  base  de  ce  monolithe.  L'ap- 
pui de  la  statue  du  roi  était  orné  de  la 
figure  de  sa  femme  et  de  celle  de  son 
fils.  Plusieurs  autres  colosses ,  en  gra- 
nit rose,  mais  de  plus  petites  dimen- 
sions, existent  encore  sur  le  même 
emplacement.  Le  musée  du  Louvre 
possède,  de  ce  même  roi,  une  belle 
statue  en  albâtre  oriental ,  et  de  grandes 
proportions  ,  quoique  assise  ;  parmi 
celles  qui  ornent  le  musée  de  Turin , 
il  y  en  a  une  qui  mérite  aussi  une 
grande  attention  comme  production 
de  l'art  et  comme  monument  histori- 
que :  Champollion  le  jeune  en  a  donné 
la  description  suivante  : 

«  Ce  chef-d'œuvre  de  la  sculpture 
égyptienne ,  provenant  de  la  collection 
Drovetti ,  arriva  à  Turin  brisé  en  plu- 
sieurs pièces  (il  a  été  rétabli  depuis 
dans  son  intégrité  primitive)  ;  il  est  en 
granit  noir,  et  de  6  à  7  pieds  de  hau- 
teur. Le  roi  est  représenté  en  habit 
militaire  et  assis  sur  son  trône  :  c'est 
le  costume  des  rois  guerriers  assis  sur 
leur  char  au  milieu  des  champs  de 
bataille.  La  tête  de  la  statue  de  Rham- 
sès  le  Grand  porte  le  casque  royal , 
armure  qui ,  d'après  la  couleur  verte 
qu'on  lui  applique  dans  les  bas -reliefs 
peints ,  devait  être  en  bronze  orné  de 
métaux  plus  précieux  :  des  sortes  de 
clom  ou  de  petits  disques  en  relief, 
semblables  au  caractère  figuratif  qui, 
dans  les  textes  hiéroglyphiques,  ex- 
prime l'idée  soleil,  couvrent  toute  la 
surface  du  casque,  à  l'exception  d'une 
espèce  de  rebord  ou  plutôt  de  visière 
qui  fait  saillie  sur  tout  le  contour  du 


front;  au-dessus  de  cette  visière,  s'é- 
lève l'insigne  royal,  Vurœus,  dont  le 
corps  forme  d'abord  plusieurs  enrou- 
lements, et  s'étend  ensuite  en  ligne 
droite  vers  la  partie  la  plus  élevée  du 
casque. 

«  La  face  de  cette  statue ,  travaillée 
comme  toutes  les  autres  partes  avec 
un  soin  extrême,  est  d'une  perfection 
que  je  ne  m'attendais  point  à  rencon- 
trer dans  un  ouvrage  égyptien  d'aussi 
ancien  style.  L'expression  en  est  à  la 
fois  douce  et  fière ,  et  un  examen  très- 
rapide  suffit  pour  convaincre  que  c'est 
là  un  véritable  portrait.  Les  yeux, 
d'une  grandeur  moyenne ,  sont  moins 
saillants  que  ceux  de  la  plupart  des  au- 
tres statues;  les  sourcils  sont  forte- 
ment marqués;  l'angle  externe  des 
yeux  n'est  point  exagéré  comme  à  l'or- 
dinaire ;  le  nez  est  long  et  aquilin ,  et 
la  bouche  petite,  quoique  les  lèvres 
soient  toujours  un  peu  fortes.  Des 
joues  pleines  et  un  menton  arrondi 
donnent  à  l'ovale  de  la  face  une  élé- 
gance etune  grâce  dignes  de  remarque. 
Les  oreilles,  d'une  excellente  forme, 
mais  dont  l'extrémité  supérieure  dé- 
passe toujours  la  ligne  de  l'œil ,  carac- 
tère essentiel  de  toute  figure  de  véritable 
style  égyptien ,  sont  percées  comme 
pour  y  suspendre  quelque  ornement 
précieux.  Rhamsès  le  Grand  est  sans 
barbe,  ainsi  que  l'est  son  aïeul  sur  l'un 
des  bas-reliei  de  Médinet-Habou. 

«Un  riche  collier,  à  six  divisions 
terminées  par  une  rangée  de  perles 
pendantes  ,  couvre  la  poitrine  du  Pha- 
raon :  l'artiste  l'a  représenté  habillé 
d'une  ample  et  longue  tunique  à  larges 
manches ,  rayée  et  piissée ,  et  dont 
toutes  les  ouvertures  ainsi  que  le  bas 
sont  brodés  et  ornés  de  franges,  et 
c'est  là  sans  doute  cette  célèbre  espèce 
de  tunique  égyptienne  connue  sous  le 
nom  de  calasiris.  La  manche  droite, 
relevée  au-dessus  du  coude,  donne 
passage  au  bras  qui ,  replié  contre  la 
poitrine ,  soutient  le  sceptre  en  forme 
de  crochet ,  aussi  souvent  placé  dans 
la  main  des  rois  que  dans  celle  de  cer- 
taines divinités  ;  le  bras  gauche  étendu 
le  long  du  flanc  et  reposant  sur  la 
cuisse ,  est  recouvert  presqu'en  entier 


I 


EGYPTE. 


337 


par  la  mandin  de  la  tunique ,  dont  les 
franges  descendent  jusque  vers  le  poi- 
gnet ;  la  main  fermée  tient  un  corps 
cylindrique,  tout  à  fait  semblable  à 
im  rouleau  de  papyrus  déprimé  par 
l'effort  des  doigts  qui  le  serrent.  Des 
chaussures  imitant,  jusque  dans  les 
plus  petits  détails,  ces  sandales  en 
feuilles  de  palmier,  si  finement  tres- 
sées, qu'on  trouve  encore  dans  les  hy- 
pogées ,  sont  fixées  aux  pieds  de  la  sta- 
tue ,  qui  sont  d'ailleurs  d'une  très-belle 
forme  et  d'une  juste  proportion.  L'exé- 
cution des  mains  ne  laisse  rien  à  dé- 
sirer sous  ces  mêmes  rapports.  Je 
ferai  remarquer  aussi  que  l'artiste, 
comme  pour  exprimer  que  les  pieds 
du  Pharaon  reposent  sur  une  natte , 
a  tracé  au-dessous  et  au  simple  trait, 
sur  la  surface  du  marchepied  du  trône, 
de  longues  feuilles  de  plantes  analo- 
gues à  celles  de  certains  roseaux.  Enfin , 
à  droite  et  à  gauche  des  jambes  de  la 
statue,  sont  deux  figures  de  plein -re- 
liefiappuyées  contre  le  devant  du  trône 
et  taillées  dans  sa  masse  :  l'une  repré- 
sente une  reine  parée  des  insignes 
ù'Athyr,  et  l'autre  un  jeune  homme 
costumé  comme  le  dieu  Horus  et  por- 
tant l'emblème  de  la  yictoire  ;  oeux 
colonnes  d'hiéroglyphes ,  gravées  près 
de  cette  dernière  statuette ,  nous  ap- 
prennent que  le  colosse  a  été  dédié 
par  le  fils  du  roi  qu'il  aime.  La  lé- 
gende qui  accompagne  la  statuette  de 
femme,  consiste  seulement  en  ces 
mots  :  Sa  royale  et  puissante  épouse 
qui  l'aime  ;  elle  se  rapporte  sans  doute 
a  la  reine,  femme  de  Rhamsès  et 
mère  A'Amonhé...:  ces  d«ux  figures, 
d'un  pied  de  hauteur,  et  chaussées  de 
petites  sandales  comme  le  colosse, 
sont  d'un  travail  très -fin  et  très-soi- 
gné. 

«  Le  nom  propre  Rhamsès,  gravé  sur 
la  ceinture  de  la  grande  statue ,  \g pré- 
nom particulier  dé  Rhamsès  le  Grand, 
et  son  nom  propre,  sculptés,  l'un  sur 
lavant-bras  droit,  l'autre  sur  l'avant- 
bras  gauche,  prouveraient  assez  que 
cette  belle  statue  représente  le  plus 
fameux  des  conquérants  égyptiens, 
quand  même  une  longue  inscription , 
partant  de  l'agrafe  de  la  ceinture  et 
1T  lArraîson.  (Egypte.) 


descendant  jusqu'au  bas  de  la  tunique , 
ne  nous  dirait  point  que  c'est  là  en 
effet  l'image  du  dieu  vivant  et  bienfai- 
sant, le  représentant  d'Jmmon,  de 
Mars,  du  soleil  dans  la  haute  région, 
le  roi  soleil,  gardien  de  la  vébitk, 
APPROUVÉ  PAB  Phré  ,  le  directeur  et 
le  gardien  de  l'Egypte,  l'enfant  des 
dieux ,  le  fils  du  soleil ,  le  chéri  d'Am- 
MON,  Kn xîAfiÈs,mvificateur  éternel.^ 

Du  reste,  des  statues  de  Sésostris 
existent  dans  toutes  les  collections  eu- 
ropéennes, et  le  nombre,  qui  nous  est 
parvenu,  des  monuments  en  tous  gen- 
res de  son  règne  ou  de  ses  actions,  est 
dans  une  proportion  telle  que  devaient 
la  produire  la  supériorité  du  génii' 
de  ce  héros  à  la  fois  guerrier  et  légis- 
lateur, et  la  durée  de  son  règne.  Notre 
narration  en  a  rappelé  fréquemment 
les  circonstances  principales,  et  nous 
y  avons  déjà  parlé  des  tableaux  sculptés 
qui  représentent  l'institution  royale  de 
Sésostris  (page  56),  sa  présence  aux 
panégyries  (page  58),  les  honneurs 
qu'il  a  rendus  à  ses  ancêtres  {idem), 
la  marche  de  son  armée  sous  ses  or- 
dres, ses  victoires,  ses  triomphes,  et 
les  actions  de  grâces  qu'il  en  rend  aux 
dieux  (pages  58,  68,  151,  160,  161), 
ses  entreprises  maritimes  (paçe  205), 
les  relations  commerciales  qu'il  établit 
avec  l'Inde  (page  162),  les  grands  édi- 
fices qu'il  éleva  à  Thèbes,  le  Rhames- 
séum  (pages  68,  154,  243,  249),  le 
palais  de  Louqsor  (57,  79),  les  embel- 
iissenients  de  Karnac,  les  construc- 
tions d'Ibrim  (page  164),  les  merveilles 
d'Ibsamboul  (page  151  ),  et  nous  avons 
résumé  (page  83)  l'opinion  de  l'anti- 
quité, et  celle  des  temps  modernes  sur 
la  vie  et  les  travaux  de  ce  prince  il- 
lustre. 

Il  eut  deux  femmes,  vingt-trois  en- 
fants mâles  et  sept  filles  au  moins  :  ces 
renseignements  sont  fournis  par  des 
monuments  authentiques.  La  première 
épouse  de  Sésostris,  celle  qui  se  voit 
souvent  aux  côtés  du  roi  dans  les  mo- 
numents des  premiers  temps  de  son 
règne,  se  nommait  Tmaoumen-Nofré- 
Ari,  la  servante  de  Mouth,  Nofré- 
Âri.  Ce  nom  se  lit  dans  diverses  loca- 
lités, au  Rhamesséum,  à  Ibsamboul. 


33S 


L'UNIVERS. 


fit  notamment  sur  le  temple  élevé  par 
cette  reine  dans  ce  même  lieu  de  la 
Nubie,  et  consacré  par  elle  à  la  déesse 
Athôr.  Sur  les  monuments  des  temps 
postérieurs,  le  nom  de  la  reine  est 
Isénofré  {Isis  bienfaisante).  On  voit  à 
Silsilis,  auprès  d'un  prince  qui  est  en 
compagnie  de  Sésostris  et  de  sa  se- 
conde femme,  cette  inscription  :  Le 
royal  fils  du  soleil  gardien  de  la 

VÉBITÉ,  APPBOUVÉ  PAR  LE  SOLEIL, 

né  de  la  royale  époiise  principale 
IsÉNOFKÉ  ;  ce  prince  se  nommait  Scho- 
bemkémi,  et  il  présida  aux  panégyries 
dans  les  dernières  années  de  son  père. 
Avec  eux  est  aussi  une  jeune  princesse 
nommé  Bathianti,  qui  paraît  avoir  été 
la  fille  chérie,  la  benjainine  de  la  vieil- 
lesse de  Sésostris. 

Les  souvenirs  historiques  de  Nofré- 
Ari,  première  femme  de  Sésostris, 
surnommée  quelquefois  Ahmosis-No- 
fré-Ari  (l'enfant  de  la  lune),  sont  plus 
nombreux  que  ceux  de  la  seconde;  elle 
prend  part  à  la  dédicace  que  Sésostris 
fait  du  Rbamesséum  de  Thèbes  au 
grand  dieu  Amon-Ra. 

Les  enfants  de  Sésostris  et  des  deux 
reines  ses  épouses  sont  mentionnés  et 
parfois  figurés  sur  plusieurs  monu- 
ments, dans  des  combats,  et  notam- 
ment sur  les  colonnes  du  temple  d'A- 
thôr  à  Ibsamboul,  élevé  par  la  reine 
Nofré-Ari.  A  Derri ,  subsiste  aussi  une 
liste,  par  rang  d'âge,  des  fils  et  des 
filles  de  Sésostris ,  très-utile  pour  com- 
pléter celle  d'ibsamboul.  Le  plus  inté- 
ressant de  ces  tableaux  et  le  plus  com- 
plet en  même  temps  est  celui  qui  existe 
encore  au  Rbamesséum ,  dans  la  salle 
bypostyle,  au-dessous  des  deux  grands 
tableaux  sculptés  qui  s'y  sont  conservés 
jusqu'à  ce  jour. 

Le  soubassement  de  ces  deux  ta- 
bleaux est  occupé  par  la  série,  figurés 
en  pied  et  dans  un  ordre  rigoureux  de 
primogéniture,  des  enfants  mâles  de 
Rhamsès  le  Grand.  Ces  princes  sont 
revêtus  du  costume  réservé  à  leur 
rang;  ils  portent  les  insignes  de  leur 
dignité,  le  pedum  et  un  éventail  formé 
d'une  longue  plume  d'autruche  fixée  à 
une  élégante  poignée ,  et  sont  au  nom- 
brsde  vingt-trois:  famille  nombreuse, 


il  est  vrai,  mais  qui  ne  doit  point  sur- 
prendre si  l'on  considère  d'abord  que 
Rhamsès  eut,  à  notre  connaissance, 
au  moins  deux  femmes  légitimes,  les 
reines  IVofré-Ari  et  Isénofré,  et  qu'il 
est,  de  plus,  très  -  probable  que  les 
enfants  donnés  au  conquérant  par  des 
concubines  ou  des  maîtresses  prenaient 
rang  avec  les  enfants  légitimes,  usage 
dont  fait  foi  l'ancienne  histoire  orien- 
tale tout  entière.  Quoi  qu'il  en  soit,  on 
a  sculpté  au-dessus  de  la  tête  de  chacun 
des  princes ,  d'abord  le  titre  qui  leur 
est  commun  à  tous,  savoir  :  le  fils  du 
roi  et  de  son  germe;  et  pour  quelques- 
uns  (les  trois  premiers  et  les  plus  âgés 
par  conséquent),  la  désignation  des 
hautes  fonctions  dont  ils  se  trouvaient 
revêtus  à  l'époque  où  ces  bas-reliefs 
furent  exécutés.  Le  premier  se  trouve 
ainsi  qualifié  :  porte-éventail  à  la  gau- 
che du  roi,  le  jeune  secrétaire  royal 
(  basilico-grammate)  ,  commandant 
en  chef  des  soldats  (l'armée),  le  pre- 
mier-né et  le  préféré  de  son  germe, 
Amenhischopsch ;  le  second,  nommé 
Rhamsès  comme  son  père,  était  porte- 
éventail  à  la  gauche  du  roi,  et  secré- 
taire royal  commandant  en  chef  les 
soldats  du  maître  du  monde  (  les  trou- 
pes composant  la  garde  du  roi);  et  le 
troisième,  porte-éventail  à  la  gauche  du 
roi,  comme  ses  frères  (titre  donné  en 
général  à  tous  les  princes  sur  d'autres 
monuments),  était  de  plus  secrétaire 
royal,  commandant  de  la  cavalerie, 
c'est-à-dire ,  des  chars  de  guerre  de 
l'armée  égyptienne.  On  se  dispense  de 
transcrire  ici  les  noms  propres  des  vingt 
autres  princes;  on  ajoute  seulement 
que  les  noms  de  quelques-uns  d'entre 
eux  font  certainement  allusion,  soit 
aux  victoires  du  roi,  au  moment  de 
leur  naissance,  tels  que  Kébenschari 
(le  maître  du  pays  de  Schari),  Nében- 
thonib  (le  maître  du  monde  entier), 
Sanaschtenamoun  (le  vainqueur  par 
Ammon);  soit  à  des  titres  nouveaux 
adoptés  dans  le  protocole  de  Rhamsès 
le  Grand,  comme,  par  exemple,  Pa- 
tavéamoun  (Ammon  est  mon  père),  et 
Setpenri  (approuvé  par  le  soleil),  titre 
qui  se  retrouve  dans  le  prénom  du 


EGYPTE. 


33£ 


Sur  une  autre  partie  du  soubasse- 
ment de  la  même  salle  hypostyle,  on 
a  représenté  les  filles  de  Sésostris;  il 
ne  reste  que  la  mention  de  six ,  le  reste 
du  tableau  ayant  été  détruit.  Élégam- 
ment vêtue,  chacune  d'elles  porte  un 
sistre  à  la  main,  et  son  image  est  pré- 
cédée de  ce  titre  :  La  fille  du  roi ,  née 
de  son  germe  et  qu'elle  aime.  Parmi 
leurs  noms,  on  remarque  ceux  de 
Hem-men-Tmaou,  Isénofré,  Amen- 
t-mai ,  que  portèrent  aussi  d'autres 
princesses  égyptiennes. 

L'antiquité  classique  nous  a  con- 
servé sur  Sésostris  quelques  particula- 
rités dont  les  monuments  ne  peuvent 
pas  contrôler  la  véracité.  Ainsi  elle 
nous  dit  que  Sésostris,  à  son  retour 
de  sa  grande  expédition,  rencontra  à 
Péluse  son  frère,  qui,  tout  en  fêtant 
son  retour,  entreprit  de  le  faire  périr 
en  incendiant  le  palais,  et  que  le  roi 
échappa  à  ce  péril ,  ainsi  que  sa  femme 
et  ses  enfants  ,  par  la  protection  du 
dieu  Phtha;  et  selon  quelques  criti- 
ques ,  ce  frère  de  Sésostris  serait  le 
Danaus  qui  conduisit  les  colonies  égyp- 
tiennes dans  la  Grèce  au  XV'  siècle 
avant  l'ère  chrétienne,  époque  en  effet 
presque  contemporaine  du  règne  de 
Sésostris.  Diodore  ajoute  à  son  pre- 
mier récit,  que  Sésostris  ayant  perdu  la 
vue,  se  donna  volontairement  la  mort 
après  un  règne  de  trente-trois  années. 
Nous  aimons  mieux  croire  aux  paroles 
suivantes  du  même  écrivain  : 

'<  La  gloire  de  ce  roi  fut  telle  et  sub- 
sista si  longtemps  dans  la  postérité, 
qu'à  la  suite  d'un  grand  nombre  de 
générations ,  l'Egypte  étant  tombée 
sous  la  puissance  des  Perses ,  et  Da- 
rius, père  de  Xercès,  voulant  faire 
placer  à  Memphis  sa  propre  statue  au- 
dessus  de  celle  de  Sésostris,  le  grand 
prêtre,  dans  le  collège  sacerdotal, 
s'opposa  à  cette  prétention ,  et  se 
fonaa  sur  ce  que  le  roi  de  Perse  n'a- 
vait pas  encore  surpassé  les  grandes 
actions  de  Sésostris.  Loin  de  s'irriter 
de  cette  opinion  hardie ,  Darius  y  prit 
plaisir,  et  se-borna  à  dire  qu'il  s'effor- 
cerait, s'il  vivait  autant  que  Sésostris, 
de  ne  pas  rester  au-dessous  de  lui.  » 

Cette  remarque  de  Darius  au  sujet 


de  l'iîge  de  Sésostris,  porte  à  croire 
peu  fiàele  le  nombre  d'années  indiqué 
par  Diodore  de  Sicile,  comme  celui  de 
la  durée  du  règne  de  Sésostris.  Darius 
régna  36  ans;  etquel  que  fut  son  âge  lors- 
qu'il prononça  ces  paroles ,  la  durée  du 
règne  de  Sésostris,  portée  à  33  ans,  ne 
pouvait  pas  être  pour  lui  l'objet  d'un 
vœu,  ni  exprimer  la  pensée  d'une  assez 
longue  suite  d'années,  pour  qu'il  eût  le 
temps  d'accomplir  les  grandes  actions 
qui  avaient  illustré  le  règne  de  Sésos- 
tris. C'est  donc  avec  une  grande  ap- 
parence de  certitude  que  les  listes  de 
Manéthon,  dans  Eusèbe,  portent  la 
durée  de  ce  règne  jusqu'à  68  ans. 
Les  monuments  confirment  pleinement 
cette  indication  :  les  papyrus  hiéra- 
tiques du  musée  de  Turin  donnent  des 
dates  de  la  3^  et  de  la  4*  année  de  ce 
rèçne;  les  29  athyr,  3  méchir  et  4 
mesori  de  l'an  8  ;  le  papyrus  d'Aix  porte 
une  date  du  5  payni  de  l'an  9  ;  un  au- 
tre papyrus  de  Turin  ,  celle  de  l'an  14; 
les  stèles  sculptées  à  Silsilis,  les  années 
30  et  34  ;  le  3  de  tobi  de  l'an  35  est 
écrit  dans  le  grand  temple  d'Ibsam- 
boul;  l'an  37  à  Silsilis  encore;  l'an  38 
dans  le  même  temple  d'Ibsamboul  ; 
les  années  40  et  44  à  Silsilis  aussi  ; 
enfin  l'année  62  se  lit  sur  une  stèle  du 
musée  de  Florence  :  voilà  des  dates 
authentiques  et  contemporaines;  on 
peut  donc  adhérer  avec  confiance  au 
sentiment  des  critiques  modernes,  qui 
ont  fixé  à  68  ans  et  2  mois  la  durée  du 
règne  de  Sésostris. 

Son  tombeau  existe  dans  la  vallée 
des  rois  à^iban-el-Molouk ,  à  Thèbes  ; 
c'est  le  troisième  à  droite  dans  la  val- 
lée principale  (voyez  pi.  71)  ;  mais  la 
sépulture  de  Sésostris  a  été  en  butte 
à  la  fois  aux  ravages ,  à  la  cupidité  des 
barbares,  et  à  l'invasion  des  torrents  ac- 
cidentels qui  l'ont  cotnblée  presque  jus- 
qu'aux plafonds.  Il  a  fallu ,  aux  der- 
niers voyageurs  français ,  faire  creuser 
un  boyau  au  milieu  cies  éclats  de  pierre 
et  des  décombres  qui  remplissent  ce 
tombeau,  pour  parvenir,  en  rampant 
et  sous  le  poids  d'une  extrême  chaleur, 
jusqu'à  la  première  salle  seulement. 
Cet  hypogée ,  d'après  ce  qu'il  est  pos- 
sible d'en  voir,  fut  exécuté  sur  un 


^840 


L^UNIVERS. 


plan  très-vaste,  et  décoré  de  sculptures 
tlu  meilleur  style ,  à  en  juger  par  les 
petites  portions  encore  subsistantes. 
Des  fouilles  en  grand  permettraient 
de  pénétrer  plus  avant,  et  peut-être 
jusqu'à  la  salle  du  sarcophage  de  l'il- 
lustre conquérant,  sans  espoir  toute- 
fois d'y  retrouver  des  corps  religieu- 
sement embaumés  :  les  Perses  ont 
fouillé  et  dépouillé  tous  les  tombeaux 
qu'ils  ont  pu  découvrir ,  et  la  succes- 
sion des  cupides  entreprises  a  engen- 
dré celle  des  brutales  profanations  :  il 
ne  reste  de  Sésostris  que  son  nom , 
sa  gloire,  et  les  magnifiques  monu- 
ments des  arts  qui  les  proclament 
■d'une  voix  qui  ne  peut  jamais  s'é- 
'  teindre. 

>Le  règne  de  cet  illustre  Pharaon  se 
s^ rattache  aussi  à  l'undes  plus  grands  évé- 
nements de  l'histoirehébraïque  :  IMoïse, 
qui  a  écrit  la  partie  la  plus  ancienne 
de  ces  annales,  fut  le  héros  et  l'histo- 
rien de  ce  fait  mémorable.  Le  peuple 
hébreu  était  dans  l'état  de  servitude  en 
Egypte  depuis  que,  par  l'effet  de  l'heu- 
'  reuse  expulsion  des  Pasteurs ,  l'an- 
cienne race  des  rois  égyptiens  était  re- 
montée sur  le  trône  des  ancêtres. 
Moïse  assure  que  le  nouveau  monar- 
que ,  redoutant  la  nombreuse  popula- 
tion Israélite ,  qui  était  plus  forte  que 
la  population  égyptienne,  résolut  de 
-la  soumettre  à  de  dures  lois ,  de  l'op- 
primer par  l'effet  d'une  police  atten- 
tive et  sévère  ;  il  craignait  ^ue ,  si  une 
nouvelle  invasion  étrangère  menaçait 
-l'Egypte,  l'ennemi  ne  trouvât,  dans 
les  Israélites,  des  auxiliaires  et  des  al- 
liés. Les  Israélites  passèreTit  par  les 
{)lus  cruelles  vicissitudes  de  l'esclavage  ; 
es  travaux  les  plus  fatigants  et  les 
plus  abjects  leur  furent  réservés  ;  leurs 
enfants  mâles  étaient  frappés  de  mort 
à  leur  naissance  :  Dieu ,  enfin ,  or- 
donna à  Moïse  de  délivrer  les  Hébreux 
<le  cette  servitude,  et  Moise  les  dé- 
lirra. 

On  a  déjà  relaté  {suprà,  page  17) , 
les  circonstances  les  plus  marquantes 
de  cet  événement;  les  lieux  où  il  se 
passa,  où  il  s'accomplit,  ont  été  si- 
gnalés :  c'est  ici  que  nous  devons  en 
iiidiquer  l'époque. 


Nous  la  tirerons  du  récit  même  de 
Moïse  ;  il  a  dit ,  dans  son  livre  intitulé  : 
Exode  ou  So}-tie  {chap.  xii,  v.  41 
et  42) ,  que  la  durée  de  la  demeure  des 
enfants  d'Israël  en  Egypte  fut  de  quatre 
cent  trente  années,  et  que  ce  fut  le 
jour  même  où  ce  nombre  d'années  s'ac- 
complissait, que  l'armée  du  Seigneur 
sortit  de  la  terre  d'Egypte.  Elle  y  était 
entrée  avec  le  patriarche  Jacob ,  et  ses 
enfants  y  avaient  grandi  et  miraculeu- 
sement multiplié.  Quand  Joseph ,  mi- 
nistre du  roi  Apophis ,  accueillit  son 
père ,  ses  frères ,  sa  race  et  sa  nation 
en  Egypte,  il  en  dirigeait  déjà  l'admi- 
nistration depuis  9  ans,  et  Apophis 
comptait  la  26*  année  de  son  règae, 
qui  répondait  à  l'an  1958  avant  l'ère 
chrétienne.  C'est  de  là  que  date  réelle- 
ment la  demeure  des  Israélites  en 
Egypte;  ils  en  sortirent  donc  vers  l'an 
1528  avant  l'ère  chrétienne,  après  un 
séjour  de  quatre  cent  trente  années  , 
partagées  en  périodes  diverses  de  li- 
berté et  d'esclavage.  Sésostris  était 
alors  à  la  43'  année  de  son  règne  :  c'est 
le  temps  même  où  il  consacrait  aux 
dieux  les  merveilleux  ouvrages  d'Ib- 
samboul.  Les  riches  carrières  de  grès 
à  Silsilis  annoncent  encore,  par  leurs 
inscriptions ,  que ,  dans  ce  même 
temps,  Sésostris  en  faisait  extraire 
des  matériaux  pour  les  nombreux  édi- 
fices dont  il  orna  les  villes  principales 
de  l'Egypte  :  c'était  le  temps  des  grands 
ouvragespublics  ordonnés  par  ce  grand 
prince,  et  celui  aussi  où  les  Israélites, 
plus  accablés  par  ces  ouvrages ,  par  les 
travaux  des  carrières,  la  fabricationdes 
briques,  la  construction  des  buttes 
factices,  plus  opprimés  en  un  mot, 
durent  être  plus  désireux  du  repos  et 
de  la  liberté.  Les  exigences  du  maître 
donnèrentde  larésolution  aux  esclaves  : 
le  génie  de  Moïse  coordonna  ces  deux 
grands  moyens  d'action,  et  les  Hé- 
breux sortirent  heureusement  de  l'É- 

gypte. 

Quelques  critiques  ont  fait  cette  re- 
marque :  la  relation  de  Moïse  ne^arle 
çlus  de  Sésostris ,  de  ce  grand  roi  qni 
lit  la  conquête  de  l'Orient  tout  entier, 
sans  jamais  rencontrer  les  Hébreux 
sur  ses  pas.  Les  textes  hébreux  et  le» 


EGYPTE', 


34 1 


monuments  égyptiens  satisfont  à  cette 
observation  qui  renferme  en  elle-même 
im  doute  historique  :  selon  les  Hé- 
breux, Moïse,  sorti  d'Egypte,  se  ren- 
dit dans  le  désert  de  Sinaï,  et  ce  dé- 
sert ne  se  trouva  point  sur  la  route  de 
Sésostris ,  qui  n'eut  pas ,  ainsi ,  à  pen- 
ser aux  Hébreux,  et  ne  les  rencontra 
pas.  De  plus,  les  Hébreux  demeurè- 
rent pendant  quarante  ans  dans  ce 
désert;  ils  y  étaient  inconnus  à  Sésos- 
tris, à  l'Egypte  entière  qu'ils  n'inquié- 
taient pas.  Enfin ,  les  monuments  égyp- 
tiens nous  apprennent  que  les  grandes 
entreprises  militaires  de  Sésostris  s'o- 
pérèrent dans  les  premières  années  de 
son  règne ,  et  alors  les  Hébreux  étaient 
courbés  sous  le  poids  de  ses  lois,  sur 
le  sol  même  de  l'Egypte.  Ils  s'en  échap- 
pèrent vers  la  43"  année  de  son  règne; 
et,  dès  cette  époque,  on  ne  connaît 
de  Sésostris  que  les  effets  de  sa  vigi- 
lance pour  l'ordre ,  la  police  intérieure 
de  ses  États ,  et  ceux  de  sa  pieuse  mu- 
nificence qui  orna  l'Egypte  de  tant  de 
monuments  dignes  encore  de  notre 
admiration  ;  et ,  si  Sésostris  fit  pour- 
suivre les  Hébreux  emportant  les  vases 
précieux  et  d'autres  richesses  qu'ils 
avaient  frauduleusement  empruntées 
des  Égyptiens ,  il  put  trouver  quelque 
satisfaction  à  savoir  confinée  dans  le 
désert  d'Arabie  une  peuplade  toujours 
suspecte  et  toujours  offensive  tant 
qu'elle  demeura  sur  le  sol  de  l'Egypte. 
Elle  n'avait  pas  encore  quitté  ce  désert 
quand  Sésostris  mourut,  environ  vingt- 
cinq  ans  après  qu'elle  s'y  fut  réfugiée. 
Le  successeur  de  Sésostris  (année 
1503  avant  Jésus -Christ)  ne  con- 
nut pas  non  plus  les  Hébreux.  La 
liste  royale  de  Médinet-Habou,  à  Thè- 
bes ,  nous  donne  le  prénom  royal  de 
ce  nouveau  roi ,  le  fils  de  Sésostris. 
Ce  prénom  signifie  soleil  aimé  d'Amon- 
Chnouphis,  et  il  est  joint  sur  les  mo- 
numents à  un  cartouche  où  se  lit  le 
nom  propre  IMénephtha  :  c'est  Mé- 
nephtha  II,  qui  a  porté  le  nom  de  son 
grand-père  Ménephtha  I" ,  selon  un 
usage  déjà  constaté  par  plusieurs  exem- 
ples. Une  variante  du  cartouche- pré- 
nom, qui  signifie  soleil  esprit  aimé 
des  dieux ,  revient  toutefois  au  mémo 


sens  que  le  premier  cartouche.,  an 
moyen  de  l'analogie  n)ystlque  du  dieu 
Chnouphis  avec  l'esprit ,  le  souffle  créa- 
teur des  dieux. 

Ménephtha  II  fut  le  treizième  iUs 
de  Sésostris.  Nous  avons  informé  le 
lecteur  que  les  sculptures  du  .soubas- 
sement de  la  salle  hypostyle  du  Rba- 
messéum  de  Thèbes  sont  occupées  par, 
des  tableaux  sculptés  où.sont  représen- 
tés en  pied, et  dans  un-ordre  rigpureux 
de  primpgéniture,  les  enfants  de  Sésos- 
tris: nous  ajoutons  que  l'on  observe 
dans  ce  tableau ,  composé  des  images 
des  fils  de  ce  roi ,  gu'on  y  a  caractérisé 
d'une  manière  tres-significative  celui 
de  ses  vingt-trois  fils  qui  monta  sur 
le  trône  après  lui.  Ces  caractères  sont 
attachés  au  nom  et  à  la  figure  du  trei- 
zième dans  l'ordre  du  tableau.  Tpus 
les  princes  y  sont  figurés  avec  le  cos* 
tume  réservé  à  leur  rang;  le  costum« 
du  treizième  personnage  était  en-  tout 
semblable  à  celui  des  autres ,  qui  ap- 
partiennent à  la  même  série;  mais 
après  l'exécution  de  ce  tableau ,  des 
modifications  visibles  ont  été  faites  au 
costume  de  cette  treizième  figure;  sa 
courte  sabou  a  été  changée  en  une  lon- 
gue tunique  royale;  l'uraeus  a  été 
ajouté  sur  son  front,  et  à  côté  de  sa 
primitive  inscription,  portant:  le  royal 
fils  de  son  germe  Phthamen  ou  Mé- 
nephtha, on  a  inscrit  le  cartouche 
royal  signifiant  soleil  esprit  aimé  des 
dieux  :  union  de  prénom  royal  et  de. 
nom  propre  qui  se  retrouve  sur  les 
monuments  de  ce  même  roi,  et  que  ce 
tableau  nous  démontre  avoir  été  le 
treizièmes  fils  et  le  successeur  de  Sé- 
sostris. C'est  le- Ménephtha  II  de  la 
liste  de  Médinet-H,abou ,  d'accord  en 
ces  deux  points  essentiels  avec  les  ta- 
bleaux de  la  famille  de  Sésostris, 
sculptés  au  palais  de  Rourna. 

Les  monuments  du.  règne  et  de.  la 
piété  de  Ménephtha  II  ne  sont  pas 
rares  en  Egypte;  ses  nom  et  prénom 
se  lisent  sur"le  beau  groupe  monolithe 
de  Tanis.  On  voit  à  Silsilis  une  petite 
chapelle  dédiée  à  ce  roi  par  l'intendant 
du  nom  Ombite,  et  qui  porte  la  date  de 
l'an  2  de  son  règne;  une  stèle,  dont  la, 
date  est  effacée ,  est  dédiée  par  le  incmç.- 


342 


L'UNIVERS. 


intendant  nommé  Pnahasi,  et  constate 
qu'on  a  tiré  des  carrières  de  Silsilis  les 
pierres  qui  devaient  servir  à  la  cons- 
truction du  palais  de  ce  roi  à  Tiièbes, 
palais  dont  il  ne  reste  aucune  trace 
connue,  ou  plutôt  que  la  courte  durée 
du  règne  de  ce  roi  ne  permit  pas  de 
construire.  Une  autre  stèle  du  même 
lieu,  avec  la  date  aussi  de  l'an  2  du  règne 
de  Ménephtha  II,  du  5*  jour  du  mois 
de  mésori ,  rappelle  qu'on  a  tiré  de  ces 
mêmes  carrières  les  matériaux  de  ce 
palais,  et  pour  les  additions  ou  répa- 
rations faites  au  Rhamesséum  de  Sé- 
sostris  son  père.  On  trouve  encore  à 
£1-Assasif  les  preuves  que  ce  même  roi 
concourut  à  l'embellissement  du  tem- 
ple d'Amon-Ra,  dont  les  ruines  sub- 
sistent dans  ce  lieu. 

Ménephtha  II  n'oublia  pas  son  aïeul 
Ménephtha  I""',  et  il  honora  sa  mémoire 
p>ar  quelques  ouvrages  ajoutés  au  Mé- 
nephthéum  de  Thèbes  que  Sésostris 
avait  fait  terminer.  Les  légendes  roya- 
les du  petit-flls  de  Ménephtha  1"  se 
lisent  sur  l'épaisseur  des  portes  ou  sur 
leur  soubassement,  à  la  suite  de  celles 
de  Sésostris.  Le  fils  et  le  petit-fils  as- 
socièrent successivement  leurs  pieux 
hommages  envers  leur  illustre  prédé- 
cesseur. 

Le  tombeau  de  Ménephtha  II  sub- 
siste non  loin  de  celui  de  son  père,  au 
fond  d'un  embranchement  de  la  vallée; 
une  petite  chapelle  en  l'honneur  de 
Sésostris  se  voit  dans  une  salle  isolée. 
Ce  tombeau  est  très-soigné,  mais  il 
n'est  pas  terminé.  Le  règne  de  ce  prince 
dut  être  court,  c'est  ce  que  porte  à 
croire  l'état  de  cette  excavation  funé- 
raire; c'est  aussi  ce  que  prouvent  les 
monuments,  qui  ne  portent  pas  la 
durée  de  son  règne  au  delà  de  trois 
ou  quatre  aimées  :  nous  la  portons 
jusqu'à  cinq ,  en  raison  des  travaux 
dont  les  traces  subsistent  encore. 

On  apprend  par  la  stèle  de  Silsilis, 
déjà  citée,  que  Ménephtha  II  eut  pour 
épouse  la  reine  Isénofré,  et  qu'ils  eurent 
trois  fils.  L'aîné  se  nommait  Phtha- 
men,  d'après  cette  même  liste  :  ce  fut 
le  troisième  Pharaon  du  nom  de  Mé- 
nephtha, fils  et  successeur  de  son 
père. 


Mais  avant  le  règne  de  ce  roi,  les, 
monuments  désignent  clairement  celui 
d'un  autre  personnage  du  nom  de 
Siphtha-Ménephtha ,  le  fils  de  Phtha, 
serviteur  de  Phtha,  et  qui  fut  l'époux 
de  la  reine  Thaoser.  Il  est  vrai  que  la 
liste  royale  deMédinet-Habou  n'inscrit 
pas  le  nom  de  ce  roi  dans  la  série  des 
successions  royales;  mais  on  trouve  à 
Biban-el-Molouk,  parmi  les  tombeaux 
des  rois,  celui  d'une  reine  Thaoser, 
qui  est  représentée  suivie,  en  seconde 
ligne,  par  son  mari,  nommé  Siphtha- 
Ménephtha.  A  Silsilis,  le  cartouche  de 
ce  Siphtha-Ménephtha  est  inscrit  entre 
deux  bas-reliefs,  dont  le  supérieur  est 
du  roi  Horus ,  et  l'inférieur  de  Sésos- 
tris. A  Kourna ,  on  voit  sur  deux 
stèles  le  même  Siphtha  rendre  des 
hommages  à  quelques  rois  ses  prédé- 
cesseurs, et  Sésostris  est  du  nombre 
de  ces  rois  défunts  ;  enfin  un  autre  roi , 
qu'on  sait  être  le  dernier  de  la  XVIII* 
dynastie,  usurpa  le  tombeau  de  Thao- 
ser et  de  son  mari  Siphtha,  le  fit  cou- 
vrir de  stuc,  et  y  fit  sculpter  ses  noms 
à  la  place  de  ceux  de  ses  prédéces- 
seurs; mais  le  temps  ayant  causé  la 
chute  du  stuc  appliqué  sur  les  sculp- 
tures primitives  de  certaines  parties  du 
tombeau,  on  distingue  sur  la  porte 
principale  les  légendes  d'une  reine 
nommée  Thaoser,  et  le  temps  faisant 
aussi  justice  de  la  couverte  dont  on 
avait  masqué  les  premiers  bas-reliefs 
de  l'intérieur,  a  mis  en  évidence  des 
tableaux  représentant  la  reine  faisant 
les  mêmes  offrandes  aux  dieux,  et  re- 
cevant des  divinités  les  mêmes  pro- 
messes et  les  mêmes  assurances  que 
les  Pharaons  eux-mêmes  dans  les  bas- 
reliefs  de  leurs  tombeaux,  et  occupant 
la  même  place  que  ceux-ci.  Il  devient 
donc  évident  que  c'est  une  catacombe 
creusée  pour  recevoir  le  corps  d'une 
reine,  et  d'une  reine  ayant  exercé  par 
elle-même  le  pouvoir  souverain,  puis- 
que son  mari ,  quoique  portant  le  titre 
de  roi,  ne  paraît  qu'après  elle  dans 
cette  série  de  bas-reliefs,  la  reine  seule 
se  montrant  dans  les  premiers  et  les 
plus  importants,  et  Ménephtha-SipJi' 
tha  est  le  nom  de  ce  souverain. 

II  résulte  de  toutes  ces  données  qu« 


EGYPTE. 


343 


le  règne  de  la  reine  Thaoser  précéda 
celui  du  roi  de  la  XVIir  dynastie  qui 
usurpa  son  tombeau ,  et  le  précéda  au 
moins  d'un  règne  :  il  n'aurait  pu  violer 
ainsi  la  sépulture  de  son  prédécesseur 
immédiat.  Fondé  sur  ces  faits,  sur  ces 
considérations ,  sur  le  silence  de  la  table 
de  Médinet-Habou,  qui  ne  mentionne 
pas  la  reine  Thaoser,  parce  que  cette 
reine  ne  constitue  pas  une  génération, 
nous  la  considérons  comme  la  fille  de 
Ménephtha  II  et  la  sœur  de  Méneph- 
tha  III,  qui  est  inscrit  sur  cette  même 
liste.  Les  tables  royales  fournissent 
plusieurs  exemples  parfaitement  sem- 
blables à  l'appui  de  notre  explica- 
tion. 

Ménephtha  II  eut  donc  pour  succes- 
seur immédiat  (l'an  1498)  sa  fille,  à 
cause  sans  doute  du  bas  âge  de  son  fils 
aîné  :  cette  fille  porta  le  nom  de  Thao- 
ser ,  se  maria  à  Siphtha-Ménephtha , 
qui  fut  son  mari  sans  être  roi.  On 
trouve  à  Silsilis  quelques  traces  de  ce 
règne  de  peu  de  durée ,  et  le  monument 
le  plus  considérable  qui  nous  en  reste, 
c'est  le  tombeau  déjà  mentionné. 

Ménephtha  III ,  qui  paraît  avoir  été 
le  frère  de  la  reine  Thaoser,  fut  le  fils 
de  Ménephtha  II,  et  le  seizième  roi  de 
la  XVIIP  dynastie  égyptienne.  Son 
cartouche-prénom  suit  nnmédiatement 
celui  de  Ménephtha  II  son  père  dans  la 
liste  royale  de  Médinet-Habou,  et  ce 
cartouche  signifie  soleil  gardien  des 
mondes,  aimé  d'Animon;  son  nom  pro- 
pre se  lit  Ousiréï-Ménephtha.  On  le 
retrouve  sur  une  partie  des  édifices  de 
Karnac,  qui  d'abord  avait  paru  anté- 
rieure à  toutes  les  portions  de  ce  tem- 
ple édifiées  par  les  rois  de  la  XVIII' 
dynastie,  opinion  rectifiée  par  l'examen 
des  lieux,  et  qui  avait  fait  attribuer 
ces  ouvrages  à  Osymandias.  Les  souve- 
nirs gravés  sur  le  temple  de  Louqsor 
rappellent  aussi  Ménephtha  III  et  sa 
piété  envers  les  dieux.  Son  tombeau  a 
été  visité  par  plusieurs  savants  voya- 
geurs; il  est  le  dernier  au  fond  de  la 
vallée  de  Biban-el-Molouk;  il  est  resté 
dans  un  état  complet  d'imperfection. 
Les  premiers  bas-reliefs  sont  achevés 
et  exécutés  avec  une  finesse  et  un  soin 
admiral)le  :  la  décoration  du  reste  de 


la  catacombe,  formée  de  trois  longg 
corridors  et  de  deux  salles ,  a  été  seu- 
lement tracée  en  rouée,  et  l'on  ren- 
contre enfin  les  débris  du  sarcophage  du 
Pharaon,  en  granitrose,  dans  un  très- 
petit  cabinet  dont  les  parois  à  peine 
dégrossies  sont  couvertes  de  quelques 
mauvaises  figures  de  divinités  dessinées 
et  barbouillées  à  la  hâte.  Le  règne  de 
ce  roi  fut  cependant  de  dix-neuf  an- 
nées ,  d'après  les  listes  de  Manéthon. 
On  expliquera  facilement  et  la  durée 
de  ce  règne  et  l'imperfection  de  son 
tombeau  par  le  règne  même  de  sa  sœur 
Thaoser,  qui  est  confondu  dans  les 
dix-neuf  années  accordées  à  Méneph- 
tha III,  et  qui,  de  fait,  ne  régna  pas 
assez  longtemps  pour  faire  convena- 
blement terminer  sa  sépulture  :  ces 
deux  considérations  s'appuient  réci- 
proquement. 

Les  listes  de  Manéthon  nomment  ce 
roi  comme  le  dernier  de  la  XVIIP  dy- 
nastie. La  liste  de  Médinet-Habou,  qui 
a  bien  plus  d'autorité,  porte  à  cette 
place  le  cartouche  d'un  autre  Pharaon, 
dont  le  titre  royal  était  :  Soleil  gardien 
des  chefs,  aimant  Ammon;  son  nom 
propre,  qui  est  écrit  avec  plusieurs 
variantes,  se  lit  communément  Rha- 
méri  :  il  monta  sur  le  trône  vers  l'an 
1479  avant  l'ère  chrétienne.  C'est  ce 
roi  qui  avait  usurpé  le  tombeau  de  la 
reineThaoseretdeSiphtha-Ménephtha. 
Rhaméri ,  au  lieu  de  se  faire  creuser  un 
tombeau ,  trouva  plus  simple  de  s'at- 
tribuer celui  d'un  des  rois  ses  prédé- 
cesseurs ,  catacombe  voisine  de  celle  de 
Ménephtha  III ,  et  à  laquelle  il  ajouta 
cependant  deux  corridons  et  sa  salle 
sépulcrale,  afin  de  ne  pas  troubler  les 
cendres  de  ses  deux  ancêtres.  M_ais 
au  lieu  d'une  usurpation  réfléchie , 
le  court  règne  de  Rhaméri  peut  ex- 
pliquer cet  empiétement,  surtout  s'il 
s'opéra  sur  le  tombeau  d'une  reine  sa 
parente ,  sa  tante ,  qui  ne  fut  pas  comp- 
tée, dans  les  annales  sacrées,  parmi 
les  générations  de  rois.  Dans  ce  tom- 
beau, qu'on  peut  qualifier  de  palim- 
pseste, l'image  deRhaméri  est  substi 
tuée  à  celle  de  la  reine  Thaoser,  qu'on 
y  a  affublée  d'un  casque,  de  vêtements 
et  d'insignes  convenables  seulement  à., 


344 


L'UNIVERS. 


un  roi,  mais  les  discours  s'adressent 
toujours  à  une  reine.  Cette  précipita- 
tion ne  laisse  pas  une  longue  durée  au 
règne  de  Rhaméri.  On  ne  lui  attribue 
en  effet  que  quelques  années  (  5  ans 
8  mois).  On  croit  qu'il  fut  marié  à 
la  reine  Ahmos-Nofré ï  ;  elle  est  figu- 
rée dans  un  bas-relief  où  le  roi  et  la 
reine  font  l'offrande  du  vin  aux  divi- 
nités de  Thèbes. 

Du  reste,  l'incertitude  qui  résulte  du 
silence  des  monuments  au  sujet  de  la 
durée  réelle  de  ce  dernier  règne  de  la 
^ÎJ^VIII'  dynastie ,  nous  autorise  à  lui 
attribuer  approximativement  les  5  an- 
nées et  3  mois  qui  complètent ,  avec 
les  règnes  précédents ,  la  durée  totale 
de  cette  XVIIP  dynastie ,  fixée  à  348 
années.  Le  lecteur  jugera,  comme  nous, 
que  ,  en  pareille  matière,  les  approxi- 


mations ont  un  mérite  réel ,  et  peut- 
être  suffisant. 

Toutefois ,  nous  nous  sommes  sou- 
mis dans  nos  appréciations  chronolo- 
giques, à  l'autorité  des  monuments 
pour  chaque  règne,  comme  à  celle  des 
écrivains  anciens  pour  le  nombre 
des  souverains  qui  composèrent  cette 
XVIII*  dynastie ,  porté  à  dix  -  sept 
d'après  le  texte  même  de  Manéthon  , 
conservé  par  Josèphe,  et  pour  la  durée 
totale  de  leurs  règnes ,  portée  à  348 
ans ,  comme  l'ont  dit  Eusèbe  et  d'au- 
tres chronologistes. 

La  certitude  suffisante  de  toutes  ces 
indications  chronologiques,  et  l'anti- 
quité des  temps  auxquels  elles  se  rap- 
portent, nous  engagent  à  mettre  sous 
les  yeux  du  lecteur  le  tableau  suivant 
qui  les  résume  en  quelques  lignes. 


TABLEAU  DE  LA  XVIIP  DYNASTIE. 


NOMS    ET    FILIATIONS. 


Auiéiiopbis  1"',  61s  d'Ainosis 

Reine  Ahmoi-Nofréi-An. 
Thonthmosis  V,  son  fils 

Ahmos. 
Tboutbinosis  II ,  son  fils , 

Amon-Mai. 
Aniensé  (reine  régnante ,  sa  sœur) , 

Thouthmosii ,  i*'  mari, 

AmenentAé ,  2^  mari. 

Tlioothinosis  III ,  Mœris,  fils  d'Amensc 

Rhamailé,  femme  de  Mocris. 
Améiiopbis  II ,  fils  de  Mceris , 


Tboutbinosis  IV,  son  fils 

Thmau-Heniwa. 
Aménopbis  III,  Memnon  ,  son  fils. 

Taïa. 
Herus ,  son  fils 


Tinahomot  ,  fille  d'IIorus. . 
Rbanisès  \",  fils  d'Horus. 


Méuephtha    I" 

i"   Tsiré. 

nbamsès  II ,  son  fils 

Nofré.Téri. 

Rbamsès  Ul ,  Sésostris,  fils  de  Ménephlhn  P 

Twéa 

I"   Nofré-Art. 

l*    Isénofrè. 
Méneplitha  II ,  son  fils 

hénophi. 

Thaoser,  sa  fille 

Siphtha-Ménepittha,  uiari  de  la  reine. 

Ménepbtba  III ,  fils  de  Ménephtha  II 

Rbaméri 


DURÉE 

.;0».MEI.CB»T 

D 

U     «ÈG^E. 

AVAWT    J.     C. 

30  a 

us.    7.nois. 

l-an  I822-.  • 

13 

1791'. 

30 

7 

1778'. 

21 

9 

1757». 

12 

9 

I736*. 

25 

10 

I723«. 

9 

8 

1097'. 

30 

5 

I687». 

38 

5 

I657». 

9 

ICI9». 

32 

« 

1610'. 

5 

5 

1577'. 

(iS 

2 

1571'. 

5 

I503«. 

U  XIX'  djr 


coir»ni»uca    an. 


EGYPTE. 


l^dix-neuvièniedynastie  fui,  comme 
les  précédentes ,  originaire  deTlièbes. 
Le  premier  roi  de  la  XIX*  était  le  fils 
d/-  dernier  de  la  XVIir  :  il  y  a  quel- 
ques mcertitudes  sur  les  motifs  qui 
guidèrent  les  Égyptiens  dans  la  dis- 
tinction des  dynasties ,  et  ce  mot  pa- 
raît avoir  eu  pour  eux  et  pour  leurs 
annalistes  une  acception  différente  de 
celle  que  les  écrivains  de  nos  temps 
lui  ont  unanimement  donnée.  Les  meil- 
leures autorités  fixent  à  six  le  nom- 
bre des  rois  de  la  XIX*  dynastie  ;  le 
premier  de  tous  porta  le  nom  de 
Rhamsès  ;  il  fut  surnommé  Méiamoun, 
Rhamsès  aimant  Amon.  Son  cartouche- 
prénom  se  lit  en  effet  :  Soleil  gardien 
de  vérité ,  aimant  Amon. 

De  graves  événements  troublèrent 
les  premières  années  du  règne  de  ce 
prince,  dont,  toutefois,  la  durée  fut 
extraordinaire,  et  il  fut  illustré  par 
de  grands  succès  dans  de  grandes  en- 
treprises militaires. 

Les  écrivains  grecs  des  premiers 
siècles  du  christianisme  nous  ont  con- 
servé quelques  passages  textuellement 
extraits  de  l'ouvrage  de  Manéthon , 
où  ces  événements  étaient  consignés. 
D'après  un  de  ces  passages ,  l'Egypte 
fut  de  nouveau  envahie  par  les  Pas- 
teurs durant  le  règne  d'un  Aménophis , 
père  de  Séthos ,  appelé  aussi  Rham- 
sès. Aux  premières  menaces  des  Pas- 
teurs ,  le  roi  pourvut  d'abord  à  la 
sûreté  de  son  ûls  encore  en  bas  âge  ; 
et  bientôt  après  ,  incapable  de  résister 
aux  efforts  dis  barbares ,  il  se  retira 
en  Ethiopie  II  fut  contraint  d'y  de- 
meurer pendant  13  ans;  Séthos  gran- 
dit, leva  une  forte  armée,  la  mena  en 
Egypte,  il  avait  alors  18  ans;  il  vain- 
quit l'ennemi,  le  chassa  de  nouveau 
vers  la  Syrie ,  et  il  jouit  dès  lors  sans 
trouble  de  l'autorité  royale. 

Pour  appliquer  au  règne  de  Rhani- 
sès-Méiamoun  cette  narration  de  Ma- 
néthon, il  suffit  de  considérer  que  ce  roi 
porte  dans  les  listes  de  ce  même  Mané- 
thon ce  même  nom  de  Séthos ,  et  sur  les 
monuments  celui  de  Rhamsès  ;  double 
dénomination  par  laquelle  Manéthon 
désigne  ainsi  le  prince  dont  il  raconte 
IHiistoire.  Le  père  de  ce  prince .  le  der- 


nier de  la  XVIIP  dynastie,  régna  bien 
peu  d'années  ;  les  Pasteurs  l'avaient 
chassé  de  son  trône;  à  sa  mort,  il 
n'avait  pas  de  tombeau  ;  il  fut  placé 
dans  celui  de  ses  ancêtres  :  son  sé- 
jour forcé  en  Ethiopie  explique  natu- 
rellement cette  circonstance  remar- 
quable de  la  vie  de  ce  roi. 

Le  second  passage  de  Manéthon  est 
relatifà  un  événement  d'un  autre  ordre. 
Ce  même  Pharaon  Séthos  avait  réuni 
de  grandes  forces  de  terre  et  de  mer. 
Il  entreprit  de  lointaines  conquêtes; 
et,  en  partant,  il  laissa  à  son  frère 
Armais  l'administration  de  l'Egypte, 
lui  déléguant  l'autorité  royale,  à  la 
condition  toutefois  de  ne  pas  ceindre 
le  diadème  royal,  et  avec  la  recom- 
mandation expresse  de  respecter  la 
reine,  mère  de  ses  enfants, 'et  les 
autres  femmes  du  palais.  Le  roi  cin- 
gla vers  Chypre ,  attaqua  ensuite  la 
Phénicie,  les  Assyriens,  les  Mèdes , 
et,  enhardi  par  d'éclatants  succès,  il 
se  dirigea  vers  les  nations  de  l'Orient. 
Il  apprit  alors  par  des  lettres  du  grand 
prêtre,  que  son  frère  Armais  avait  mé- 
prisé tous  ses  ordres ,  et  était  en  rc 
volte  ouverte  contre  son  autorité. 
Séthos  retourna  en  Egypte ,  y  rentra 
par  Péluse,  et  reprit  la  couronne  et  le 
pouvoir;  Armais  s'enfuit  devant  lui, 
et  cet  Armais  se  nommait  aussi  Da- 
naus. 

Ces  circonstances  conviennent  en 
core  au  règne  de  Rhamsès-Méiamoun  ; 
ce  prince  fut  un  grand  conquérant; 
les  monuments  subsistants  nous  en 
instruisent  sans  équivoque;  les  seuls 
tableaux  historiques  oii  figurent  des 
entreprises  navales,  des  combats  sur 
mer,  sont  aussi  de  son  règne;  enfin, 
si  l'on  compte  dans  le  règne  de  ce 
prince  les  13  années  passées  en  Éthio- 
phie  (puisqu'on  ne  les  comprend  pas 
dans  le  règne  de  son  père,  qui  n'a  été 
porté  qu'à  5  ans  et  3  mois),  et  qu'on 
y  ajoute  quelques  années  pour  le  temps 
de  ses  campagnes  sur  terre  et  sur  mer, 
son  règne  ayant  commencé  en  l'année 
1474  avant  l'ère  chrétienne,  la  fuite 
d'Armais-Danaus  sera  fixée  vers  l'an- 
née 1450,  et  c'est  le  temps  même  où 
l'antiquité  classique  place  la  venue  eu 


846 


L'UNIVERS. 


Grèce  des  colonies  égyptiennes  de  Da- 
naus. 

Rhamsès-Méiamoun  fut  le  quatrième 
de  ce  nom  ;  depuis  qu'il  avait  été  illus- 
tré par  le  plus  glorieux  des  règnes, 
celui  de  Rhamsès  le  Grand ,  ce  nom 
fut  adopté  par  les  rois  thébains  qui  lui 
succédèrent. 

Aucun  autre  édifice  de  l'Egypte  n'é- 
gale en  étendue  le  gigantesque  palais 
de  Médinet-Habou  (Thèbes),  étevé  par 
le  roi  Rhamsès-Méiamoun.  Le  lecteur 
a  déjà  eu  sous  ses  yeux  la  description 
de  quelques  parties  de  cette  merveil- 
leuse construction  (voy.  suprà,  pages 
58,  59,  155  à  158,  et  241).  Autour  de 
ce  grand  monument  s'étaient  groupés 
les  édifices  élevés  par  des  rois  posté- 
rieurs :  les  siècles  s'y  étaient  groupés 
aussi ,  et  les  arts  y  trouvent  retracée 
toute  leur  histoire  dans  une  réunion 
d'ouvrages  d'époques  très  -  diverses , 
comme  le  sont,  sur  le  même  sol  et 
dans  un  espace. circonscrit,  un  temple 
de  l'époque  pharaonique  la  plus  bril- 
lante; un  immense  palais  de  la  pé- 
riode des  conquêtes  ;  un  édifice  de  la 
crémière  décadence  sous  l'invasion 
éthiopienne  ;  une  chapelle  élevée  par 
un  des  princes  qui  avaient  secoué  le 
joug  des  Perses;  un  propylon  de  la 
dynastie  grecque;  des  propylées  de 
l'époque  romaine ,  et ,  comme  pour 
réunir  les  deux  points  extrêmes  de 
cette  chaîne  chronologique,  dans  une 
des  cours  du  palais  pharaonique,  des 
colonnes  qui  jadis  soutenaient  le  faîte 
d'une  église  chrétienne;  ajoutons  à 
tant  de  confusions  de  temps  et  de 
noms,  que  les  propylées  élevés  par  l'em- 
pereur Antonin ,  et  les  propylons  de 
Ptolémée  -  Soter  II,  sont  construits 
avec  les  débris  retournés  du  palais  de 
Sésostris,  démoli  par  les  Perses,  et  que 
le  nom  du  roi  éthiopien  Taraka  y  a  été 
martelé  par  l'ordre  du  Pharaon  Nec- 
tanèhe  :  ainsi  les  nations  et  les  hom- 
mes s'y  sont  successivement  éliminés  : 
éphémères  triomphes  dont  un  peu  de 
temps  montre  toute  la  misère  ! 

Les  plus  anciennes  constructions  de 
Médinet-Habou  remontent  au  règne 
de  Thouthmosis  I".  Mœris  fit  exécu- 
ter la  plus  grande  partie  des  décora- 


tions; mais  toutes  les  scui|i(iircs  des 
façades  supérieures ,  sud  et  nord , 
furent  ordonnées  par  Rhanisès-Méia- 
moun  ;  et  il  paraît  que  ce  roi  se  pro- 
posa ,  par  ces  travaux ,  de  lier  le  temple 
de  Mœris  avec  le  grand  palais  dont  il 
couvrit  la  butte  de  Médinet-Habou. 
Ces  scènes  nombreuses ,  civiJes ,  mili- 
taires et  religieuses ,  tableaux  où  l'his- 
toire égyptienne  est  écrite  à  grands 
traits  et  se  manifeste  à  tous  les  yeux , 
ont  été  décrites  dans  les  sections  où  la 
variété  de  leurs  sujets  avait  marqué 
leurs  places. 

C'est  aussi  à  ces  admirables  ta- 
bleaux qu'on  doit  rapporter  ce  pas- 
sage d«s  Annales  de  Tacite  (liv.  ii 
cb.  60). 

«  Germanicus  se  rendit  en  Egypte 
pour  en  examiner  les  antiquités...  De 
Canope  il  arriva  bientôt  à  Thèbes ,  et 
en  contempla  les  immenses  vestiges  : 
des  inscriptions  en  caractères  égyp- 
tiens, gravées  sur  de  grands  édifices, 
rappelaient  l'ancienne  opulence  de  l'E- 
gypte. Il  en  demanda  l'interprétation 
à  l'un  des  anciens  parmi  les  prêtres , 
qui  lui  dit  «  que  ces  inscriptions  an- 
nonçaient que  l'Egypte  avait  eu  autre- 
fois "sept  cent  mille  honimes  en  état 
de  porter  les  armes  ;  que  le  roi  Rham- 
sès ,  à  la  tête  de  cette  armée ,  avait 
subjugué  la  Libye,  l'Ethiopie,  les 
Mèdes ,  les  Perses ,  la  Bactriane  et  la 
Scythie ,  et  tenu  sous  sa  domination 
l'Arménie,  la  Cappadoce  qui  en  est 
voisine,  ainsi  que  la  Bithynie  d'un 
côté  et  la  Lycie  de  l'autre,  sur 
les  deux  mers.  On  y  lisait,  dans 
l'état  des  tributs  imposés  à  ces 
nations,  le  poids  en  or  et  en  ar- 
gent, le  nombre  d'armes  et  de  che- 
vaux ,  la  quantité  d'ivoire  et  de  par- 
fums pour  les  temples ,  celle  des  grains 
et  autres  objets  que  chacune  d'elles 
devait  payer ,  et  ces  tributs  égalaient 
ceux  qui  "sont  imposés  aujourd'hui  ou 
par  les  armes  des  Parthes  ou  par  la 
puissance  romaine.  » 

G  ermanicus ,  ajoute  Tacite ,  vit  aussi 
d'autres  merveilles ,  la  statue  de  Mem- 
non ,  les  Pyramides ,  le  lac  (Mœris)  et 
les  canaux ,  réceptacles,  des  superflui- 
tés   du    Nil;    enfin    Éléphantine    et 


EGYPTE. 


347 


Sycne,  limites  alors  de  /'empire  ro- 
main; et  ces  merveilles  de  l'Egypte  du 
temps  de  Germanicus  excitent  encore , 
après  dix -neuf  siècles,  l'admiration 
des  peuples  modernes:  privilège  à  tou- 
jours assuré  aux  chefs-d'œuvre  de  la 
pensée  et  à  ceux  des  beaux-arts. 

La  construction  de  l'incomparable 
édifice  de  Médinet-Habou  fut  dirigée 
par  le  basilico-grammate  Phori  ;  cet 
officier  en  a  consigné  le  souvenir 
dans  une  des  inscriptions  religieuses 
du  spéos  de  Silsilis.  Trois  autres  ins- 
criptions en  caractères  sacerdotaux, 
tracées  dans  ce  même  lieu ,  annon- 
cent que  le  même  officier  s'est  rendu 
à  Silsilis  au  mois  de  paschom ,  de  la 
5'  année  du  règne  de  Rhamsès-Méia- 
moun  ;  il  venait  diriger  l'exploita- 
tion des  carrières  pour  les  construc- 
tions de  Médinet-Habou.  Dans  un 
grand  bas-relief  du  même  spéos ,  le  roi 
lui-même  fait  ses  adorations  au  dieu 
Phtha  et  à  la  déesse  Pascht  (  Bubastis  ). 
Enfin  une  grande  stèle  représente  ce 
même  Pharaon  adorant  les  dieux  de 
Silsilis  ;  et  ce  monument  fut  exécuté 
par  l'ordre  du  basilico-grammate 
Phori ,  qui  prend  les  qualités  de  sur- 
intendant des  bâtiments  de  Rhamsès- 
Méiamoun ,  intendant  de  tous  les  pa- 
lais du  roi  en  Egypte,  et  chargé  de  la 
construction  du  temple  de  Phré,  bâti  à 
Memphis  par  le  Pharaon. 

H  existe  aussi  quelques  traces  d'édi- 
fices élevés  par  le  même  prince  non 
loin  du  Rhamesséum  de  Sésostris,  à 
Louqsor;  et  à  Kourna ,  une  inscrip- 
tion royale  où  son  nom  est  tracé  ;  à 
Karnac",  il  est  écrit  sur  un  autre  tem- 
ple. Il  existe  encore  à  Qous ,  l'ancienne 
Apollinopolis-Parva ,  les  restes  d'une 
stèle  datée  du  l^""  paoni,  de  la  W  an- 
née du  règne  de  ce  Rhamsès  ,  et  rela- 
tive à  son  retour  d'une  expédition  mi- 
litaire :  il  conduit  des  captifs  dont  il 
va  faire  hommage  aux  dieux.  Enfin 
on  remarque  parmi  les  papyrus  du 
musée  de  Turin  ,  des  actes  portant  des 
dates  des  années  6  ,  10  et  24  du  règne 
de  Méiamoun.  Ce  prince  fut  un  des 
plus  illustres  ;  il  lit  de  vastes  con- 
quêtes en  Asie ,  et  ses  grandes  actions 
ont  fait  quelquefois  confondre  les  cir- 


constances de  son  histoire  avec  celles 
de  la  vie  de  Sésostris  :  ce  que  l'anti- 
quité a  rapporté  de  l'un  et  de  l'autre 
les  place  également  au  premier  rang 
parmi  les  plus  grands  hommes  des  pre- 
miers temps. 

Le  tombeau  de  Rhamsès-Méiamoun 
est  le  plus  grand  et  le  plus  magnifi- 
quement orné  des  tombeaux  qui  exis- 
tent encore  dans  la  vallée  de  Biban-el- 
Molouk  ;  mais  aujourd'hui  le  temps  ou 
la  fumée  a  terni  l'éclat  des  couleurs 
qui  le  recouvrent;  il  est  remarquable 
aussi  d'ailleurs  par  huit  petites  salles 
percées  latéralement  dans  le  massif  des 
parois  du  l^''  et  du  2^  corridor,  cabi- 
nets ornés  de  sculptures  du  plus  haut 
intérêt.  L'un  de  ces  petits  boudoirs 
contient,  entre  autres  choses,  la  le- 
présentation  des  travaux  de  la  cuisine; 
un  autre  celle  des  meubles  les  plus 
riches  et  les  plus  somptueux  ;  un  troi- 
sième un  arsenal  complet  d'armes  de 
toute  espèce  et  d'insignes  militaires 
des  légions  égyptiennes  :  ailleurs  on  a 
sculpté  les  barques  et  les  canges  royales 
avec  toutes  leurs  décorations.  L'un 
d'eux  aussi  nous  montre  le  tableau 
symbolique  de  l'année  égyptienne, 
figurée  par  six  images  du  Nil  et  six 
images  de  l'Egypte  personnifiée,  al- 
ternées ,  une  pour  chaque  mois  et  por- 
tant les  productions  particulières  à  la 
division  de  l'année  que  ces  images  re- 
présentent. Dans  l'un  de  ces  jolis  ré- 
duits sont  les  deux  fameux  joueurs  de 
harpe  copiés  par  tous  les  voyageurs. 
D'anciens  Grecs  visitant  ce  tombeau,  y 
ont  gravé  sur  les  murs  leurs  noms  et 
les  motifs  de  leur  visite  :  c'est  ce  qu'at- 
testent plusieurs  anciennes  inscrip- 
tions grecques  encore  subsistantes  dans 
ce  tombeau. 

Son  entrée  est  à  ciel  ouvert  sans 
sculptures,  et  à  l'extrémité  de  ce  cou- 
loir le  plafond  est  soutenu  ,  à  son 
origine ,  par  quatre  piliers  à  tête  de 
taureau,  de  face,  en  demi-relief  et 
peintes.  Quelques  plafonds  sont  peints 
en  bleu  et  parsemés  d'étoiles  blanches; 
des  inscriptions  sont  tracées  en  bleu 
sur  un  fond  jaune;  les  scènes  religieu- 
ses y  sont  variées  et  nombreuses;  la 
longue  durée  du  règne  de  ce  roi  permit 


348 


L'UNIVERS 


de  compléter  et  d'orner  sa  dernière 
demeure. 

Cette  vaste  catacombe  a  donné  lieu 
à  une  observation  singulière.  Elle  a  été 
levée  par  des  ingénieurs  de  l'expédition 
d'Egypte,  et  Champollion  le  jeune  en 
a  reconnu  un  plan  antique  parmi  les 
papyrus  du  musée  de  Turin.  Voicr  la 
relation  de  ce  fait  Unique  dans  les  an- 
nales de  l'archéologie  : 

«  J'ai  remarqué  parmi  tous  ces  pa- 
pyrus des  fragments  chargés  de  lignes 
tracées  dans  diverses  directions;  Je 
n'en  voyais  pas  d'abord  le  sujet.  Apres 
Jivoir  rapproché  tous  les  morceaux,  qui 
font  une  grande  feuille  de  plus  de  deux 
pieds,  j'y  ai  reconnu  sans  nul  doute  le 
plan  lavé  d'une  catacombe  royale;  le 
revers  est  presque  entièrement  écrit. 
Le  dessin  est  très- proprement  fait,  et 
l'on  y  distingue  quelques  repentirs 
d'une  couleur  très-pâle,  comme  avec 
un  crayon  de  plomb.  Cette  catacomba 
est  celle  du  roi  Rhamsès-Méiamoun,  et 
en  voici  la  preuve.  La  commission 
d'Egypte  a  levé  le  plan  de  plusieurs 
tombeaux,  et  l'un  de  ceux  qu'elle  a 
publiés  se  rapporte  exactement  av«c 
celui  que  donne  ce  papyrus;  c'est  le 
cinquième  de  Biban-el-Molouk,  à  l'ouest 
de  Thèbes,  et  les  bas-reliefs  de  ce  tom- 
beau offrent  un  grand  nombre  de  fois 
le  no.m  de  ce  Rhamsès-Méiamoun;  de 
plus,  on  sait  en  Angleterre  que  des 
mscriptions  grecques  tracées  sur  les 
j)arois  de  cette  catacombe  annoncent 
que  diverses  personnes  sont  venues 
visiter  ce  tombeau  de  Rhamsès-Méia- 
moun; enfin  la  grande  salle  du  plan 
sur  papyrus  présente  le  dessin  à  vol 
d'oiseau  d'un  sarcophage  très -bien 
peint  en  granit  rose  ;  le  couvercle  est 
orné  de  trois  personnages  portant  des 
attributs  divers  :  et  c'est  encore  là  tout 
juste  la  forme,  par  la  pose,  les  pro- 
portions et  les  détails,  du  couvercle 
en  granit  rose  aussi,  tiré  de  ce  même 
cinquième  tombeau  de  l'ouest,  rap- 
porté par  Belzoni ,  et  qui  porte  en  effet 
les  noms  et  prénoms  de  ce  Rhamsès- 
Méiamoun.  Le  rapprochement  du  plan 
sur  papyrus  avec  celui  de  la  commis- 
sion d'Egypte,  offrira  quelques  obser- 
vations qui  ne  seront  pas  sans  intérêt. 


Il  est  remarquable  que  les  contours- 
de  la  montagne,  indiqués  sur  les  deux 
plans ,  se  rapportent  encore  parfaite- 
ment; et  ce  qui  mérite  encore  plus 
d'attention,  c'est  que  chaque  couloir, 
chaque  chambre  du  plan  sur  papyrus 
porte  une  inscriptiortniératique ,  suivie 
de  chiffres  donnant  des  nombres  très- 
variés  :  ce  sont  là  sans  doute  les  di- 
mensions de  chaque  partie  de  l'excava- 
tion royale,  et  la  commission  ayant 
levé  ces  mêmes  détails  exprimés  en 
mètres,  on  a  ainsi  un  nouvel  élément 
de  la  grande  question  des  mesures, 
égyptiennes.  » 

Mais  quelque  intérêt  que  présente 
cet  antique  dessin,  le  lecteur  en  accor-  ! 
dera  encore  davantage  au  sarcophage  j 
même  de  Rhamsès-Méiamoun,  qui  est] 
aujourd'hui  un  des  ornements  du  mu- 
sée égyptien  du  Louvre  :  il  y  est  entrél 
avec  la  collection  Sait,  dont  il  faisair 
partie.  C'est  un  magnifique  monolithe 
en  granit  rose ,  de  sept  pieds  de  hauteur 
sur  quatorze  de  longueur ,  d'une  lar-j 
geur  proportionnée,  creusé  pour  receH 
voir  la  momie  royale  enfermée  dans 
plusieurs  riches  cercueils,  et  couver 
de  sculptures  sur  toutes  ses  surfaces' 
intérieures  et  extérieures.  Le  couvercle 
de  ce  beau  sarcophage,  en  granit  rose 
également,  était  aussi  orne  de  sculp- 
tures et  d'inscriptions  ;  trois  figures  en 
bas-relief  occupaient  la  partie  supérieu- 
re ;  le  nom  du  roi  est  souvent  répété  sur 
toutes  les  parties  du  monument.  Le^ 
sarcophage  est  à  Paris  et  le  couvercle 
en  Angleterre;  il  appartient  à  l'uni- 
versité de  Cambridge.  Il  ne  reste  au- 
cune trace  de  la  momie  du  roi;  son 
tombeau  est  de  ceux  qui  ont  été  ou- 
verts très-anciennement.  Le  musée  du 
Louvre  possède  aussi  plusieurs  figu- 
rines funéraires  du  même  roi;  elles 
sont  en  granit  rose,  en  bois  peint  ou 
en  bronze. 

RhamsèsIVMéiamoun  mourut  après 
un  règne  de  cinquante-cinq  ans.  Sa 
femme  se  nommait  Isis;  elle  lui  sur- 
vécut. Le  tombeau  de  cette  reine  fut 
l'effet  de  la  pieuse  attention  de  son  fils 
aîné 

Ce  prince  se  nomma  aussi  Rhamsès 
(le  cinquième  de  ce  nom);  il  succéda  à 


son  père  vers  l'année  1419  avant  l'ère 
chrétienne. 

Rhamsès  IV  avait  laissé  une  nom- 
breuse lignée  :  elle  est,  on  peut  dire, 
régulièrement  enregistrée  dans  le  tem- 
ple de  Médinet-Habou.  On  a  déjà  vu 
(page  157)  la  mention  des  tableaux  où 
les  dix  lils  du  roi  sont  figurés  en  pied, 
en  costume  de  prince  (voy.  pi.  25, 
n°3),  dans  leur  ordre  de  primogé- 
niture,  et  les  inscriptions  qui  accom- 
pagnent ces  figures  coloriées  indiquent 
les  noms  et  les  qualités  de  chacun  de 
ces  princes  au  nombre  de  dix. 

C'est  sur  ces  précieux  tableaux  que 
reposent  toutes  les  certitudes  de  l'his- 
toire à  l'égard  de  la  descendance  et  de 
la  succession  royale  de  Rhamsès  IV,  à 
l'égard  même  de  la  XIX'=  dynastie  tout 
entière.  Les  listes  des  abréviateurs  de 
Manéthon  contiennent  pour  cette  épo- 
que peu  de  renseignements  intelligi- 
tiles.  Les  tableaux  ae  Médinet-Habou 
y  suppléent  avec  une  incontestable  au- 
torite :  il  suffira  de  les  décrire  pour  en 
donner  au  lecteur  l'intime  conviction. 

Il  est  en  effet  arrivé  pour  le  fils  de 
Rhamsès  IV  ce  qui  s'était  passé  pour 
le  fils  de  Rhamsès  III.  Ce  fils  fut  le 
treizième  de  ses  enfants,  celui  qui ,  par 
le  hasard  des  événements ,  succéda  au 
roi  son  père  ;  il  était  figuré  à  son  rang , 
dans  le  tableau  des  vmgt-trois  fils  de 
Sésostris;  et,  lorsqu'il  eut  été  appelé 
au  trône,  on  le  signala  dans  ce  même 
tableau,  en  changeant  son  costume  de 
prince  en  habit  royal,  en  gravant  à 
côté  de  son  nom  de  famille  le  cartou- 
che qu'il  adopta  quand  il  fut  roi.  On  en 
a  agi  de  même  à  l'égard  des  fils  de 
Rhamsès  IV;  à  côté  du  nom  et  de  la 
figure  de  chacun  des  quatre  premiers , 
on  a  gravé  un  cartouche  royal  prénom 
ou  nom  propre,  parce  que  ces  quatre 
fils  occupèrent  successivement  le  trône 
après  la  mort  de  leur  père.  Sur  les  six 
rois  qui  composèrent  la  XIX''  dynas- 
tie, les  tables  de  Médinet-Habou  en 
«omment  ainsi  cinq  à  l'histoire. 

Le  règne  du  fils  aîné,  qui  est  le 
•Rhamsès  V  de  nos  listes,  fut  long, 
mais  il  en  reste  peu  de  souvenirs  his- 
toriques. Son  cartouche-prénom,  so- 
leil gardien  de  la  vérité ,  approuvé 


EGYPTE.  3^9 

par  Àmmon,  suivi  du  cartouche  nom 
propre  Rhamsès,  et  accompagnés  de 
quelques  titres  particuliers,  tels  que 
ceux  de  semblable  au  soleil  pour  tou- 
jours, modérateur  de  la  vérité,  se  lit 
encore  sur  quelques  monuments,  sur 
une  porte  votive  en  bois  de  sycomore, 
l'une  des  plus  belles  pièces  du  musée 
de  Turin;  sur  des  stèles  déposées  dans 
d'autres  musées;  dans  les  inscriptions 
du  temple  de  Chnouphis  à  Éléphan- 
tine;  sur  quelques  parties  de  Karnac. 
Ce  roi  figure  aussi ,  n'étant  encore  que 
prince,  dans  les  pompes  triomphales 
de  son  père  à  Médinet-Habou.  La 
figure  de  Rhamsès  V  se  voit  dans  la 
salle  hypostyle  de  Karnac,  dans  les 
bas-reliefs  des  grandes  colonnes;  il  y 
est  représenté  en  pied ,  faisant  à  Amon- 
Ra  l'offrande  de  son  propre  prénom 
royal  :  seigneur  gardien  de  la  vérité. 

Le  tombeau  de  Rhamsès  V  a  été  re- 
connu dans  la  vallée  de  Biban-el-Mo- 
louk  :  il  est  un  des  plus  complets,  des 
plus  riches  (preuve  évidente  de  la  lon- 
gue durée  du  règne  de  ce  roi  ) ,  et  nous 
en  avons  donné  la  description  détail- 
lée, pages  51  cà  54,  au  treizième  para- 
graphe relatif  à  l'état  de  la  famille 
royale.  C'est  dans  ce  tombeau  que  se 
trouve  la  confession  négative  à  laquelle 
l'âme  était  soumise  en  présence  des 
ministres  de  Dieu.  On  y  voit  aussi, 
parmi  les  scènes  symboliques  relati- 
ves à  la  marche  du  soleil  dans  les  deux 
hémisphères,  image  de  la  vie  de 
l'homme ,  à  la  seconde  heure ,  apparaî- 
tre les  âmes  des  rois,  ayant  à  leur  tête 
celle  de  Rhamsès  V  lui-même,  allant 
au-devant  de  la  bari,  ou  barque  sacrée 
de  Dieu,  pour  adorer  sa  lumière;  et 
aux  quatrième,  cinquième  et  sixième 
heures ,  le  même  Pharaon  prendre  part 
aux  travaux  des  dieux,  qui  font  la  I 
guerre  au  grand  serpent  Apophis  ca-  I 
ché  dans  les  eaux  de  l'Océan.  C'est  ' 
aussi  parmi  ces  peintures  qu'on  recon- 
naît un  tableau  des  constellations  et 
de  leurs  influences,  pour  toutes  les 
heures  de  chaque  mois  de  l'année,  sur 
les  diverses  parties  du  corps  humain 
qui  étaient  placées  dans  leur  dépen- 
dance. 

Le  tombeau  de  Rhamsès  Y  est  un 


350 


L'UNIVERS. 


des  plus  complets  de  tous  ceux  qui 
existent  dans  la  vallée  de  Biban-el- 
Molouk  et  dans  la  vallée  de  l'ouest  :  il 
est  comme  un  type  auquel  on  peut 
comparer  tous  les  autres. 

Les  listes  de  Manéthon  donnent  à 
ce  second  roi  de  la  XIX'  dynastie  plus 
de  soixante  ans  de  règne.  Ce  fut  lui 
qui  assura  à  sa  mère  les  honneurs  d'un 
tombeau  royal.  Il  faut  conclure  de  la 
longue  durée  de  son  règne  qu'il  naquit 
peu  d'années  avant  la  mort  de  son  père 
Rhamsès-Méiamoun,  et  qu'Isis,  sa 
mère ,  ne  fui  peut-être  pas  la  première 
femme  de  ce  roi  :  elle  lui  survécut.  Le 
nom  de  son  mari  ne  se  lit  "pas  dans 
son  tombeau  ;  on  n'y  trouve  que  celui 
de  son  fils  Rhamsès'V. 

Dans  les  listes  de  Manéthon  déjà 
publiées,  le  successeur  de  Rharasès- 
Méiamoun  est  nommé  Rapsis  ou  Rap- 
sakes;  mais  un  manuscrit  de  la  biblio- 
thèque royale  le  nomme  positivement 
Rhamsès,  et  ce  manuscrit  est  d'accord 
avec  les  monuments  :  c'est  le  Rham- 
sès V  de  nos  listes.  Il  eut  pour  succes- 
seur un  autre  prince  du  même  nom , 
qui  fut  Rhamsès  VI. 

Frère  du  précédent  et  second  fils  de 
Méiamoun,  il  parvint  à  la  couronne 
vers  l'année  1 358  avant  l'ère  chrétienne. 

Rapproché  des  listes  de  Manéthon, 
le  tableau  des  dix  fils  de  Méiamoun, 
dont  les  quatre  premiers  portèrent 
successivement  la  couronne,  ne  peut 
point  être  rais  d'accord  avec  ces  listes. 
Elles  donnent ,  en  effet ,  soixante  et  une 
années  au  règne  du  fils  aîné ,  quatre- 
vingt-cinq  ans  à  celui  des  trois  autres 
frères  suivants,  et  il  en  résulterait  que 
le  dernier  aurait  cessé  de  vivre  et  de 
régner  cent  quarante-six  ans  après  la 
mort  de  leur  père  commun.  Il  y  a  donc 
du  désordre  et  des  erreurs  dans  la  série 
des  noms  et  dans  les  chiffres  des  listes 
qui  nous  sont  venus  des  copistes  de 
Manéthon,  et  l'ordre  naturel  de  la  vie 
des  hommes  y  commande  de  sensibles 
rectifications.  En  le  prenant  pour  règle, 
sans  trop  nous  écarter  des  chiffres 
consignés  dans  la  diversité  de  ces  lis- 
tes, et  accordant  au  fils  aîné,  Rham- 
sès V,  soixante  et  un  ans  de  règne, 
vingt  ans  au  second ,  cinq  ans  au  troi- 


sième et  autant  au  quatrième,  il  en 
résulterait  que  la  mort  du  dernier  se- 
rait arrivée  quatre-vingt-onze  ans  après 
celle  du  père,  mort  à  l'âge  de  soixante 
ans,  ce  qui  ne  suppose  pas  au  dernier 
de  ses  fils  une  longévité  extraordi- 
naire ;  il  faudrait  aussi  porter  le  règne 
du  dernier  roi  de  cette  dynastie  à  qua- 
rante-huit ans.  Mais  les  autorités  nous 
manquent  pour  accréditer  ce  système, 
quelque  conforme  qu'il  soit  aux  pres- 
criptions de  l'histoire ,  dont  la  véracité , 
quand  il  s'agit  de  l'homme ,  ne  peut  se 
fonder  sur  des  exceptions  aux  lois  gé- 
nérales de  la  nature. 

Dans  cet  ensemble  de  doutes,  nous 
n'avons  à  indiquer  ici  que  les  noms 
des  successeurs  de  Rhamsès  V;  les 
trois  premiers  furent  ses  frères,  et 
portèrent  aussi  le  nom  de  Rhamsès, 
et  ce  sont  les  VP,  VIF  et  :VIII'=  de  ce 
nom.  Leur  successeur,  le  sixième  roi 
de  la  XIX*  dynastie,  fut  aussi  un 
Rhamsès  (Rhamsès  IX);  il  s'appela 
Thoûoris,  selon  les  listes  de  Mané- 
thon. 

Il  nous  reste  peu  de  monuments  du 
règne  de  Rhamsès  VI.  Avant  qu'il  fût 
roi ,  il  remplit  les  fonctions  de  athlo- 
phore  à  la  gauche  du  roi,  basilico- 
grammate  commandant  de  cavalerie, 
ajoutant  à  l'indication  de  ces  charges 
militaires  les  titres  de  fils  du  roi ,  en- 
fant de  son  germe  et  le  chérissant. 
Son  prénom  royal  signifiait  soleil  gar- 
dien de  vérité,  ami  d'Ammon.  On  le 
trouve  au-dessus  d'une  porte,  dans  la 
deuxième  cour  du  palais  de  Karnac,  à 
Thèbes,  sur  les  débris  d'un  obélisque, 
sur  la  fleur  de  lotus  qui  surmonte  un 
sceptre  appartenant  au  cabinet  du  roi, 
à  Paris,  sur  une  stèle  de  Sabout-el- 
Kadim ,  et  très-fréquemment  dans  son 
propre  tombeau. 

Ce  tombeau  existe  dans  la  vallée  des 
rois,  à  Biban-el-Molouk;  son  entrée 
est  a  ciel  ouvert;  il  est  creusé  à  une 
petite  hauteur  au-dessus  du  fond  de  la 
vallée,  dans  une  masse  calcaire  d'une 
couleur  jaunâtre.  Ce  tombeau  est  un 
des  plus  conservés;  les  peintures  abon- 
dent en  sujets  astronomiques  reli- 
gieux :  les  courses  du  soleil ,  les  heures 
du  jour  et  de  la  nuit,  les  luttes  contre  i 


EGYPTE. 


35f 


fe  redoutable  Apophis,  des  tables  de 
lever  et  d'influence  des  constellations, 
des  scènes  de  métempsycoses,  des  li- 
tanies en  l'honneur  du  roi,  la  félicité 
des  bons ,  les  cbâtiments  dps  méchants , 
y  sont  figurés  en  des  tableaux  multi- 
pliés, qui  ne  permettent  pas  de  refuser 
au  règne  de  ce  roi  une  durée  appro- 
chant de  celle  qui  nous  a  paru  comme 
indiquée  par  les  considérations  précé- 
demment exposées. 

Rhamsès  VII  fut  le  quatrième  roi  de 
la  XIX^  dynastie;  ce  rang  lui  est  as- 
signé par  le  tableau  de  la  famille  de 
RhamsèsIV,  à  Médinet-Habou.  Au  troi- 
sième de  ses  fils  est  en  effet  affecté  le 
cartouche-prénom  qui  signifie  soleil 
gardien  de  vérité,  cl)éri  d'Ammon  et 
approuvé  par  le  soleil.  Ce  cartouche- 
prénom  était  constamment  uni  au  nom 
propre  Rhamsès,  divin  modérateur, 
qui  se  lit  auprès  de  la  figure  en  pied 
de  ce  même  prince  dans  ce  tableau. 
Ce  Rhamsès  est  inscrit  au  même  rang 
et  sous  ce  même  nom  dans  les  listes 
de  Manéthon. 

Le  tombeau  de  ce  roi  est  presque  le 
seul  monument  qui  nous  reste  de  sa 
vie  et  de  son  règne.  Il  est  creusé  dans 
le  flanc  des  montagnes  de  Biban-el- 
Molouk,  non  loin  de  celui  de  son  frère 
Rhamsès  VI  :  c'est  le  premier  qu'on 
rencontre  en  venant  de  Rourna;  il  est 
à  gauche,  au  fond  d'un  petit  vallon. 
Son  avenue  est  à  ciel  ouvert,  d'une 
largeur  remarquable;  elle  avait  été  stu- 
quée  avec  soin.  L'inscription  tracée 
sur  le  listel  qui  surmonte  le  bandeau  de 
l'entrée  contient  deux  fois  le  prénom 
royal  et  le  nom  propre  du  roi,  dans  deux 
cartouches  tels  que  ceux  qui  viennent 
d'être  décrits.  L'étendard  royal  orne 
les  jambages  de  la  porte;  mais  cette 
inscription  est  peinte  et  coloriée,  et 
non  sculptée,  premier  indice  du  court 
règne  de  ce  roi.  Les  tableaux  qui  dé- 
corent cette  catacombe  sont,  pour  la 
plupart,  semblables  à  ceux  du  tombeau 
de  Rhamsès  V.  Ces  scènes  symboliques 
de  la  puissance  du  soleil,  symbole  lui- 
même  de  la  puissance  des  rois,  étaient 
consacrées  par  la  religion,  et  se  repro- 
duisaient comme  des  types  que  l'im- 
piété seule  aurait  pu  altérer;  les  tables 


pour  inscrire  les  levers  et  les  influences 
des  constellations  sont  tracées,  mais 
le  texte  n'y  a  pas  été  écrit.  Le  plafond 
de  la  salle  principale  est  taillé  en  ber- 
ceau ,  et  la  sépulture  du  roi  existe  dans 
5a  salle  funéraire;  toutefois  ce  n'est 
qu'un  énorme  monolithe  en  granit  rose, 
ayant  la  forme  d'un  couvercle,  tra- 
vaillé à  la  hâte,  posé  seulement  sur  le 
sol,  qui  a  été  creusé  pour  recevoir  la 
momie  royale.  L'inscription  funéraire 
de  l'osirien  roi  y  est  grossièrement  tra- 
cée, nouveau  témoignage  de  la  courte 
durée  de  son  règne. 

Son  quatrième  frère  lui  succéda  :  ce 
fut  Rhamsès  VIII.  Son  cartouche-pré- 
nom est  tracé  auprès  de  sa  figure  en 
pied,  dans  le  tableau  de  Biban-el-Mo- 
louk,  et  ce  cartouche  contient,  comme 
ceux  de  ses  frères,  les  premières  qua- 
lifications de  soleil  gardien  de  la  vé- 
rité, etc.  Dans  son  cartouche  nom 
propre,  il  est  qualifié  de  Rhamsès, 
chéri  par  Phré,  et  par  une  autre  di- 
vinité jusqu'ici  inconnue.  On  a  re- 
trouvé les  noms  de  ce  roi  sur  deux 
stèles  du  musée  de  Berlin ,  mais  avec 
une  variante  dans  les  signes,  qui  an- 
nonce la  protection  des  dieux.  Ce  prince 
fut  le  dernier  des  fils  de  Rhamsès- 
Méiamoun,  qui  composent  cette  ex- 
traordinaire succession  de  quatre  fils 
à  leur  père:  ces  deux  générations,  qui 
vécurent  cent  cinquante  et  un  ans, 
comprenant  cinq  individus,  peuvent 
avoir  occupé  le  trône  d'Egypte  durant 
cent  quarante-six  ans.  L'histoire  des 
temps  modernes  n'a  recueilli  nulle  part 
le  souvenir  d'un  semblable  phénomène: 
il  a  pu  toutefois  se  réaliser  dans  les  li- 
mites des  lois  naturelles. 

Le  dernier  roi  de  la  XIX'  dynastie 
fut  aussi  un  Rhamsès  (Rhamsès  IX), 
mais  on  ignore  à  quel  degré  de  parenté 
et  à  quel  titre  il  succéda  à  son  prédé- 
cesseur sur  le  trône:  toutefois  de  bons 
motifs  de  critique  historique  ont  assi- 
gné à  ce  roi  la  place  qu'il  a  dans  notre 
relation.  Son  nom  se  lit  sur  des  monu- 
ments de  Thèbes,  et  à  des  places  qu'il 
n'occupe  que  parce  que  des  rois  re- 
connus pour  ses  prédécesseurs  les  ont 
laissées  libres,  ou  bien  sur  des  por- 
tions d'édifices  construites  d'ordinaire 


352 


L'UNIVERS. 


les  premières,  et  dont  les  portions 
suivantes  sont  signées  du  nom  des 
princes  postérieurs  à  la  XIX*  dynastie. 
Le  prénom  de  ce  roi  exprimait  les 
idées  de  soleil  modérateur  de  justice, 
approuvé  par  Animon,  et  son  nom 
propre  se  lisait  Ammon-Maï-Rhamsès  ; 
il  est  accompagné  de  deux  plumes, 
symboles  ordinaires  de  la  justice  et  de 
là  vérité  :  quelquefois  ce  prénom  et  ce 
nom  propre  se  trouvent  abrégés  sur 
quelques  monuments. 

ChampoUion  le  jeune  a  publié  un 
registre  de  recettes  sacrées  faites  dans 
un  temple  de  Tbèbes,  pendant  le  règne 
rie  Rhamsès  IX.  Ce  registre  est  dis- 
tribué par  années,  et  lé  nombre  des 
années  entières,  dans  cet  antique  pa- 
pyrus, ne  s'élève  pas  au  delà  de  six. 
Les  listes  deManéthon  indiquent  aussi 
à  la  septième  année  la  fin  du  règne  du 
sixième  roi  de  la  XIX"  dynastie. 

Son  nom  se  retrouve  cependant  sur 
plusieurs  édifices  de  Tbèbes,  sur  le 
sanctuaire  du  temple  du  dieu  Kbons, 
sur  diverses  portions  des  édifices  de 
Karnac,  et  dans  la  salle  hypostyle. 
Quelques  amulettes  portent  aussi  ce 
nom.  Enfin  le  tombeau  de  ce  roi  existe 
encore  dans  la  vallée  de  Biban-el-Mo- 
louk ,  à  Tbèbes  ;  c'est  le  second  à  droite 
en  entrant  dans  le  vallon;  il  est  situé 
sur  le  penchant  de  la  montagne,  à  peu 
de  hauteur  au-dessus  du  fond  de  la 
vallée. 

C'est  dans  ce  tombeau  que  Cham- 
poUion le  jeune  se  logea  et  s'établit 
pendant  les  trois  mois  qu'il  consacra 
a  l'exploration  de  cette  vallée  des  tom- 
beaux des  rois.  Il  écrivait  de  ces  lieux 
mêmes,  le  25  mars  1829,  ce  qui  suit  : 

«  Nous  passâmes  sur  la  rive  gauche 
du  Nil ,  le  23  mars ,  et ,  après  avoir  en- 
voyé notre  gros  bagage  à  une  maison 
de  Kourna,  nous  avons  tous  pris  la 
route  de  la  vallée  de  Biban-el-Molouk , 
où  sont  les  tombeaux  des  rois  de  la 
XVIII''  et  de  la  XIX«  dynastie.  Cette 
vallée  étant  étroite,  pierreuse,  cir- 
conscrite par  des  montagnes  assez  éle- 
vées et  dénuées  de  toute  espèce  de 
végétation ,  la  chaleur  doit  y  être  in- 
supportable  aux  mois  de  mai,  juin  et 
juillet;  il  importait  donc  d'exploiter 


cette  riche  et  inépuisable  mine  à  une 
époque  où  l'atmosphère ,  quoique  déjà 
fort  échauffée,  est  cependant  encore 
supportable.  Notre  caravane  s'y  est 
donc  étabUe  le  jour  même,  et  nous 
occupons  le  meilleur  logement  et  le 
plus  magnifique  qu'il  soit  possible  de 
trouver  en  Egypte.  C'est  un  roi  Rham- 
sès de  la  XIX*"  dynastie  qui  nous  donne 
l'hospitalité,  car  nous  habitons  tous 
son  magnifique  tombeau ,  le  second  que 
l'on  rencontre  à  droite  en  entrant  dans 
la  vallée  de  Biban-el-Molouk.  Cet  hy- 
pogée, d'une  admirable  conservation, 
reçoit  assez  d'air  et  assez  de  lumière 
pour  que  nous  y  soyons  logés  à  mer- 
veille; nous  occupons  les  trois  pre- 
mières salles  qui  forment  une  longueur 
de  soixante-cinq  pas;  les  parois,  de 
quinze  à  vingt  pieds  de  hauteur,  et  les 
plafonds  sont  tout  couverts  de  sculp- 
tures peintes,  dont  les  couleurs  con- 
servent presque  tout  leur  éclat;  c'est 
une  véritable  habitation  de  prince,  à 
l'inconvénient  près  de  l'enfilade  des 
pièces  ;  le  sol  est  couvert  en  entier  de 
nattes  et  de  roseaux;  enfin  les  deux 
kaouas  (nos  gardes  du  corps)  et  les 
domestiques  couchent  dans  deux  tentes 
dressées  à  l'entrée  du  tombeau.  Tel  est 
notre  établissement  dans  la  vallée  des 
rois ,  véritable  séjour  de  la  mort,  puis- 
qu'on n'y  trouve  ni  un  brin  d'herbe, 
ni  êtres  vivants ,  à  l'exception  des  cha- 
cals et  des  hyènes.  » 

L'avenue  de  ce  tombeau  est  à  ciel 
ouvert;  les  parois  furent  dressées, 
mais  non  poHes;  un  mur  supérieur  en 
pierres  sèches  prévient  les  éboulements 
partiels.  Une  grande  porte  de  belle 
proportion  y  donne  entrée,  et,  comme 
dans  tous  les  autres  tombeaux  qui  ne 
sont  pas  du  premier  rang  par  leur 
étendue,  on  trouve  dans  celui-ci  une 
partie  des  représentations  religieuses 
qu'on  observe  dans  les  autres  sépul- 
tures royales.  La  figure  du  roi  s'y 
trouve  de  proportions  colossales,  la 
tête  ornée  de  la  coiffure  de  divers 
dieux;  il  remplit  envers  eux  les  devoirs 
prescrits  par  le  rituel ,  et  les  légendes 
le  disent  chéri  de  tous.  La  salle  sépul- 
crale est  soigneusement  ornée  des  pein- 
tures  consacrées  ;  le  sarcophage  en  oc- 


cupe  le  milieu.  Ce  cercueil  est  en  granit 
rose;  son  couvercle  est  encore  en 
place,  mais  brisé;  sa  partie  supérieure 
est  ornée  de  la  figure  du  roi  couché; 
des  inscriptions  et  des  sujets  sculptés 
'ouvrent  le  reste  du  monument;  mais 
ils  sont  d'un  travail  grossier  et  peints 
en  vert.  Les  parois  d'un  des  corri- 
dors principaux  sont  occupées  par  la 
confession  négative  du  roi;  il  n'est 
coupable  d'aucun  des  péchés  qui  le  pri- 
veraient de  la  miséricorde  des  dieux. 

L'état  de  ce  tombeau  suppose  un 
règne  d'une  durée  plus  longue  que  celle 
que  le  papyrus  de  Turin  et  les  listes  de 
Manéthonaccorderaient  au  roi  Rham- 
sès  IX.  On  voit  aussi  que  le  nombre 
des  rois  de  cette  XIX"  dynastie  ne  pou- 
vant être  porté  au  delà  de  six,  leur 
durée  totale  s'étant  élevée  à  cent  qua- 
tre-vingt-quatorze années,  et  les  cinq 
premiers  rois  ayant  employé  les  cent 
quaranie-six  premières,  il  en  reste 
qnarante-huit  pour  le  sixième.  L'éten- 
due, l'élégance  et  la  belle  construction 
du  tombeau  de  Rhamsès  IX  nous  por- 
tent à  croire  ce  nombre  d'années  de 
son  règne  approximativement  exact. 

LaXIX'^dynastie,  qui  occupa  le  trône 
pendant  cent  quatre-vingt-quatorze 
années,  finit  donc  de  régner  vers  l'an- 
née 1279  antérieure  à  l'ère  chrétienne. 

Les  écrivains  grecs  rapportent  aux 
temps  de  cette  même  dynastie  deux 
événements  importants  pour  l'his- 
toire :  le  renouvellement  du  cycle  so- 
thiaque  et  la  chute  de  Tryie".  Il  est 
constant,  par  les  résultats  des  travaux 
des  mathématiciens  anciens  et  moder- 
nes ,  qu'un  renouvellement tie  ce  cycle, 
ou  de  la  période  de  1460  ans  (voyez 
à  la  page  237  ci-dessus) ,  s  opéra  le  20 
juillet  de  l'année  1322  avant  î'ére  chré- 
tienne, et  cette  année  appartient  en 
effet  à  la  XIX^  dynastie.  Selon  notre 
liste,  un  Rhamsès  régnait  alors,  et 
Théon  le  mathématicien ,  qui  parle  de 
ce  renouvellement  du  cycle,  nomme  ce 
roi  lAIénophrès.Ce  nom  est  bien  égyp- 
tien; il  signifie  le  serviteur  de  P/iré 
(le  soleil);  ce  fut,  sans  doute,  le  sur- 
nom du  Rhamsès  qui  régnait  alors. 

Il  est  constant  aussi  que  l'époque  la 
plus  généralement  assignée  par  les 
'23'  l.èvraison.  (hlcyPTE.) 


EGYPTE  35g 

chronologistes  à  la  prise  de  Troie,  est 
contemporaine  du  dernier  roi  de  cette 
XIX"  dynastie,  et  Pline  dit  formelle- 
ment que  ce  roi ,  contemporain  de  la 
prise  de  Troie,  se  nommait  Rhamsès  : 
c'est  bien  notre  Rhamsès  IX  de  notre 
XIX*  dynastie. 

Toutefois  les  noms  de  ces  rois,  selon 
les  monuments  et  selon  les  listes  de 
IManéthon ,  sont  assez  variables  ou 
même  différents.  Nous  ne  répéterons 
pas  à  ce  sujet  des  explications  généra- 
lement admises  :  les  rois  d'Egypte 
avaient  plusieurs  surnoms,  et  d'après 
cet  usage  ces  surnoms,  différents  dans 
les  divers  écrivains,  n'en  désignent  pas 
moins  le  même  personnage.  Pour  la 
XIX^  dynastie,  nous  nous  sommes 
guidés  à  la  lumière  des  monuments; 
nous  invoquerons  le  même  secours  au 
sujet  de  la  dynastie  suivante,  la  XX*". 

Elle  fut  aussi  originaire  de  Thèbes, 
et  reposa  dans  les  sépultures  thébaines. 
Ses  tombeaux  se  retrouvent  encore  pour 
la  plupart  dans  les  vallées  réservées 
aux  catacombes  royales ,  et  les  rois  qui 
les  occupent  sont  tou5  encore  des 
Rhamsès ,  de  la  grande  famille  à  jamais 
illustrée  par  Sésostris. 

Ces  indications  sont  ici  d'un  grand 
prix  pour  l'histoire  d'une  dynastie  dont 
les  abréviateurs  de  Manéthon  ont  in- 
diqué le  nombre  des  rois,  douze ,  et  la 
durée  totale  de  leurs  règnes  réunis, 
cent  soixante  et  dix-huit  ans,  sans 
ajouter  à  ces  deux  chiffres  aucun  autre 
renseignenjent. 

Dans  ce  silence  de  l'histoire  écrite, 
et,  d'autre  part,  dans  l'abondance  des 
monuments  originaux,  la  critique  se 
guide  par  de  sages  analogies  :  ici  l'on 
en  trouve  dans  les  dénominations ,  dans 
les  titres  royaux  consacrés  par  la  re- 
nommée des  ancêtres,  dans  le  lieu  oc- 
cupé par  des  tombeaux  dont  le  voisi- 
nage et  la  réunion  font  considérer  leur 
ensemble  comme  le  tombeau  commun 
d'une  nombreuse  famille. 

On  a  donc  attribué  à  la  XX*  dynastie 
les  princes  dont  la  formule ,  soleil  gar- 
dien de  la  vérité,  est  inscrite  la  pre- 
mière, parmi  quelques  autres,  aans 
leur  prénom  royal  ;  (font  le  nom  pro})i  e 
est  Rhamsès  ou  Raméri  avcr  divers 


3M 


L'UNIVERS 


surnoms,  cette  formule  et  ces  noms 
propres  étant  communs  dans  la  XVIIP 
et  la  XIX'  dynastie;  enfin  les  princes 
dont  la  sépulture  est  mêlée  à  celle  des 
rois  de  la  XVIll'  et  de  la  XIX*  dynas- 
tie, ce  qui  les  fait  supposer  leurs  des- 
cendants et  leurs  successeurs  ;  et  si  l'on 
ne  trouve  point  à  Tlièbes  les  tombeaux 
des  rois  de  la  dynastie  suivante,  la 
XXP,  ce  fut  sans  doute  parce  qu'elle 
était  étrangère  aux  trois  précédentes  : 
elle  tira  en  effet  son  origine  de  la  ville 
de  Tanis.  On  peut  donc  inscrire  dans 
la  XX''  dynastie  les  souverains  dont  les 
monuments  nous  révèlent  les  noms 
placés  dans  les  circonstances  qui  vien- 
nent d'être  exposées. 

Pour  l'époque  contemporaine  de  la 
fin  delaXIX''  dynastie  et  de  l'élévation 
de  la  XX",  Diodore  de  Sicile  et  Héro- 
dote racontent  quelques  merveilles ,  en- 
tre autres  les  immenses  richesses  de 
Rhamphis  ou  Rhampsinite  (premier  roi 
de  la  XX^dynastieiCt  successeur  de  Pro- 
tée-Tliouofis,  notre  Rhamsès  IX  sous 
le  règne  duquel  Troie  fut  prise  par  les 
Grecs),  et  les  tours  surprenants  de  deux 
voleurs  qui  puisaient  à  pleines  mains 
dans  les  trésors  accumulés  par  le  roi , 
et  dont  les  aventures  seraient  plus  di- 
gnes de  la  plume  des  conteurs  arabes 
que  de  celle  des  deux  grands  écrivains 
grecs.  Mais  il  y  a  dans  cette  narration 
une  confusion  d'époques  telle,  que  des 
personnages  des  beaux  siècles  de  la  lit- 
térature grecque  s'y  trouvent  contem- 
porains de  la  construction  des  pyra- 
mides. Diodore  de  Sicile  dit  vrai  quand 
il  ajoute  :  «  Les  rois  qui  succédèrent  à 
Rbampsis  pendant  l'espace  de  sept  gé- 
nérations vécurent  tous  dans  une  pro- 
fonde oisivelé,  et  ne  s'occupèrent  que 
de  leurs  plaisirs.  Aussi  les  chroniques 
sacrées  ne  nous  transmettent  sur  leur 
compte  le  souvenir  d'aucun  monument 
magnifique,  ni  d'aucun  acte  digne  de 
trouver  place  dans  Thistoire;  »  et  il  est 
juste  d'ajouter  que  les  travaux  archéo- 
logiques des  modernes  confirment  les 
rapports  de  Diodore  sur  cette  série  de 
rois  fainéants  qui  occupèrent  pendant 
près  de  deux  siècles  le  trône  d'Egypte, 
et  qui  négligèrent  assez  les  soins  de 
l'administration  publique  pour  qu'un 


de  leurs  successeurs ,  surnommé  Nilus , 
se  soit  fait  quelque  renommée  dans 
l'histoire  pour  les  grands  travaux,  de- 
venus indispensables,  sur  les  canaux 
du  Nil,  qu'il  fit  exécuter  durant  son 
règne.  Une  telle  incurie  et  les  lâchetés 
de  l'oisiveté  sont  des  malheurs  publics 
quand  les  rois  s'en  rendent  coupables  : 
en  Egypte,  ces  vices  cruels  portèrent 
avec  eux  leur  châtiment;  la  famille  des 
Rhamsès,  dégénérée  de  son  génie  et 
de  ses  vertus,  perdit  le  trône,  et  fut 
remplacée  par  une  famille  nouvelle. 

Les  listes  de  Manéthon  portent  à 
douze  le  nombre  de  ces  derniers  Rham- 
sès, formant  la  XX*  dynastie.  Les 
chroniqueurs  des  anciens  temps  ont  dé- 
daignédetranscrire  leurs  noms  :  ils  ont 
été  excusables,  si  leur  silence  est  un 
jugement.  Douze  rois  qui  passent  sur 
un  trône  sans  y  laisser  la  trace  d'une 
bonne  action  ou  d'un  grand  service, 
méritent  au  moins  d'être  oubliés. 

Il  reste  cependant  de  quelques-uns 
d'entre  eux  quelques  rares  souvenirs, 
et  ils  sont  presque  tous  tirés  de  leurs 
tombeaux,  triste  commémoration  bien 
digne  de  l'inutilité  de  leur  vie  :  leur 
ordre  même  de  descendance,  leur  place 
dans  leur  propre  famille,  les  noms  de 
leurs  pères  et  de  leurs  enfants  nous 
seront  inconnus. 

Nous  indiquerons  donc  ici  leurs 
noms  (c'est  tout  ce  qui  nous  reste  de 
leur  fugitive  existence),  dans  le  seul 
objet  de  ne  pas  laisser  une  lacune  dans 
l'histoire. 

Nous  appellerons  Rhamsès  X  le 
souverain  dont  le  tombeau,  situé  à 
Biban-el-Mo!ouk ,  porte  des  cartouches 
qui  se  lisent  :  Soleil  bienfaiteur  des 
offrandes,  approuvé  par  le  soleil,  fils 
du  soleil,  dominateur  de  la  région  de 
pureté  et  d-e  justice,  chéri  d'Ammon,  • 
Rhamsès.  Ces  titres  se  lisent  aussi  dans 
une  inscription  hiératique,  sur  une 
j);irtie  des  édifices  de  Karnac,  et  dans 
le  tombeau  d'un  membre  de  la  classe 
sacerdotale,  à  Elethya,  mort  dans  la 
quatrième  année  du  règne  de  ce  roi. 

Un  autre  roi  du  même  nom  sera 
notre  Rhamsès  XI  :  c'est  celui  dont  le 
tomlîeau  existe  aussi  à  Biban-el-Mo- 
louk ,  et  dont  les  nom  et  prénom  royaux 


KGYPTE. 


355 


signifient  :  Soleil  de  vérité  dans  le 
monde  terrestre,  approuvé  par  Phré, 
le  fils  du  soleil,  Ammon...,  Rhamsès. 
Le  tombeau  de  ce  roi  est  le  troisième 
dans  le  second  embranchement  de  gau- 
che de  la  vallée  de  Biban-el-Molouk. 
L'avenue  est  spacieuse;  à  l'entrée,  le 
roi  l'ait  ses  adorations,  étant  casqué 
et  agenouillé;  mais  les  applications  de 
stuc  se  sont  détériorées  dans  le  pre- 
mier et  le  deuxième  corridor;  les 
sculptures  ont  été  détruites  également; 
et  ce  tombeau  n'a  jamais  été  achevé. 
Pauvre  roi ,  qui  fut  enterré  comme  il 
avait  vécu  ,  en  toute  hâte. 

Son  successeur,  Rhamsès  XII ,  es- 
pérait être  plus  heureux.  Son  tombeau , 
qui  existe  dans  l'embranchement  à 
gauche  de  cette  même  Tallée  des  rois 
morts ,  avait  été  entrepris  sur  de  vastes 
plans;  l'excavation  est  des  plus  éten- 
dues, grandiose  dans  son  ensemble, 
mais  elle  est  entièrement  dénuée  d'or- 
nements et  de  sculptures  ;  les  tableaux 
furent  tracés  en  rouge  sur  la  muraille; 
tout  fut  préparé  pour  le  ciseau  ou  la 
brosse  :  la  mort  du  roi  fit  laisser  ina- 
chevée cette  spacieuse  sépulture.  On  y 
reconnaît  à  peine  son  nom  figuré  par 
les  traits  fugitifs  du  crayon  ;  ce  Rham- 
sès se  disait  soleil  établi  par  Thméï  et 
Phtha,  approuvé  par  Nèïth ,  fils  du  so- 
leil, dominateur  de  la  région  de  vé- 
rité, chéri  d'Amon  ,  dieu  modérateur , 
Rhamsès. 

Le  souverain  inhumé  dans  un  autre 
tombeau  voisin  de  ceux  qui  viennent 
d'être  indiqués,  le  quatrième  à  gauche, 

s'intitulait  soleil  établi   des ,  ap- 

jirouvé  par  Phré ,  le  fils  du  soleil , 
Amenuises,  modérateur,  etc.  Ce  se- 
rait un  nouvel  Aménemsès,  nom  déjà 
.connu  dans  les  listes  thébaines,  et  le 
quatrième  roi  de  la  XX*"  dynastie.  On 
a  remarqué  dans  son  tombeau  la  men- 
tion de  sa  mère  Tascha,  et  celle  de  la 
reine  son  épouse,  qui  lui  survécut; 
elle  est  figurée  rendant  au  roi  des  hon- 
neurs funéraires. 

Le  cinquième  roi  de  cette  même  dy- 
nastie fut  encore  un  Rhamsès ,  et  le 
Xm*  du  nom.  Il  se  qualifia  de  soleil 
jiardien  de  vérité ,  soleil  du  monde ,  le 
his  du  soleil ,  chéri  d'Amon  qu'il  aime, 


Rhamsès.  Sa  légende  royale  se  retrouve 
dans  le  sujet  d'une  petite  stèle  des 
carrières  de  Silsilis. 

Amon-Maï  Rhamsès  fut  le  nom 
propre  du  Rhamsès  XIV ,  dont  le  pré- 
nom officiel  signifiait  soleil  gardien  de 
vérité ,  approuvé  par  Phré  :  imitation 
intentionnelle  des  titres  et  du  nom  du 
grand  Sésostris ,  par  un  de  ses  descen- 
dants les  plus  inconnus ,  et  dont  le 
nom  n'est  conservé ,  avec  la  date  de 
l'an  33  de  son  règne ,  que  par  un  frag- 
ment gisant  sur  le  sable  dans  les  envi- 
rons des  murailles  de  Karnac. 

Le  septième  roi  de  la  XX^  dynastie 
fut  plus  heureux  ou  moins  fainéant  : 
quelques  monuntrents  recommandables 
de  son  règne  sont  parvenus  jusqu'à 
nous.  Son  cartouche-prénom  signi- 
fiait :  soleil  stabiliteur  de  la  vérité , 
approuvé  de  Phtha ,  et  son  nom  pro- 
pre, le  dominateur  dans  la  région  de 
pureté,  le  chéri  d'Amon,  divin  modé- 
rateur de  la  région...  Rhamsès  Ra- 
meri.  Ce  sera  Rhamsès  XV.  Son  sou- 
venir subsiste  dans  un  des  temples  de 
Thèbes,  celui  du  dieu  Khons,  qui 
avait  été  fondé  par  Rhamsès  IX,  et 
qu'on  appelle  vulgairement  le  grand 
temple  du  sud.  La  salle  hypostyle,  celle 
qui  précède  le  sanctuaire ,  fut  décorée 
par  les  soins  de  notre  Rhamsès  XV. 
Cette  salle  est  soutenue  par  huit  co- 
lonnes dont  les  quatre  de  la  rangée  du 
milieu  sont  plus  hautes  que  celles  des 
deux  rangées  de  droite  et  de  gauche. 
Celles  du  milieu  sont  à  chapiteaux  en 
forme  de  campaneou  de  houppe  de  pa- 
pyrus lotiforme,  et  les  autres  à  chapi- 
teaux à  bouton  de  lotus  tronqué.  Les 
titres  du  roi  ornent  les  jambages  de  la 
porte ,  et  se  lisent  dans  les  dédicaces 
gravées  sur  les  architraves  ,  ainsi  que 
sur  les  dés  et  les  corniches.  Dans  les 
tableaux  qui  ornent  cette  salLe,  le 
Pharaon  accomplit  ses  devoirs  envers 
les  dieux  ,  et  leur  fait  des  offrandes  , 
notamment  au  grand  dieu  de  Thèbes , 
son  protecteur. 

En  sortant  de  la  salle  hypostyle, 
dans  la  direction  de  la  porte  principale 
de  ce  temple  de  Khons  ,  on  se  trouve 
dans  le  pronaos  ,  et  on  s'aperçoit  biei? 
vite  ,  à  sa  décoration ,  qu'elle  est  l'effet 
33. 


358 


L'UMVERS. 


de  la  piété  d'un  sôii%'eraifi  autre  que 
notre  Rhanisès  XV,  surnommé  Ru- 
nieri  ;  et ,  comme  il  est  constant  que 
raccroissentient  soit  des  constructions, 
soit  de  la  décoration  des  édiUces  reli- 
gieux ,  avait  lieu  en  Egypte  en  com- 
mençant par  le  sanctuaire ,  et  se 
succédait  par  les  salles  contiguës,  il 
en  résulte  que  le  roi  qui  a  décoré  la 
salle  liypostyle  qui  vient  après  le  sanc- 
tuaire ,  vint  aussi  après  le  foi  qui  avait 
terminé  ce  sanctuaire,  partie  primi- 
tive de  l'édiGce;  et  les  inscriptions 
nombreuses  qui  décorent  le  pronaos 
nous  apprennent  que  ce  roi  fut  un 
grand  prêtre  d'Amon  nommé  Pahôr- 
Amonsé;  ce  nom  est  écrit  dans  son 
deuxième  cartouche,  et  le  premier 
contient  seulement  la  qualification  de 
prêtre  principal  d'Amon. 

Ces  circonstances  nousrévèlentaussi 
un  fait  remarquable  dans  les  annales 
royales  de  l'Egypte ,  un  grand  prêtre 
ceignant  le  diadème ,  et  cumulant  ainsi 
des  titres  et  des  fonctions  depuis  bien 
des  siècles  attentivement  distmctes  les 
unes  des  autres. 

Nous  ignorons  entièrement  les  causes 
de  cette  singulière  révolution  dans  le 
gouvernement  éiïyptien;  elle  ne  fut 
que  temporaire;  mais  elle  révélait 
un  relâchement  dans  l'administration 
civile ,  qui  favorisa  les  vœux  toujours 
l-ancuniers  de  la  caste  sacerdotale ,  et 
le  grand'prétre  monta  sur  le  trône  des 
rois.  Pahôr-Amonsé  est  représenté 
dans  les  tableaux  historiques  dont  le 
projiaos  du  temple  de  Khons  est  dé- 
coré ,  fiiisant  ses  offrandes  aux  dieux , 
et  accomplissant  envers  eux  tous  les 
devoirs  prescrits  aux  rois  ;  ce  pontife 
couronné  n'avait  garde  de  manquer  à 
aucune  des  obligations  de  son  titre  : 
dans  tous  les  temps  l'usurpation  fut 
une  source  de  zèle  et  un  grand  véhi- 
cule à  l'exactitude.  Amonsé  paraît 
tantôt  avec  le  costume  de  pontife,  re- 
couvert de  la  peau  de  panthère ,  et  tan- 
tôt en  costume  civil,  avec  tous  ses  in- 
signes ,  mais  la  tête  entièrement  rasée 
comme  le  prescrivait  le  rituel.  La  reine 
sa  femme  figure  dans  les  cérémonies  ', 
elle  se  nommait  Ahmôs-Nofré- Atari  ; 
dans  un  autre  tableau,  plusieurs  en- 


fants du  pontife-  roi  sont  en  scène; 
ayant  chacun  la  qualification  de  royai 
enfant  de  son  germe.  Ces  divers  per- 
sonnages accompagnent  une  procession 
dans  laquelle  on  porte  les  baris  ou 
barques  sacrées  d'Amon-Ra,  Mouth 
et  Khons.  La  figure  en  grand  de  ce 
roi ,  tirée  du  bas-relief  d'une  des  co- 
lonnes du  pronaos ,  nous  a  donné  son 
portrait. 

Une  autre  circonstance  est  digne  de 
remarque  dans  ce  même  pronaos  :  sur 
les  parties  les  moins  apparentes,  on 
voit  la  figure  et  le  nom  d'un  autre 
pontife  se  qualifiant  d'abord  de  prêtre 
principal  d'Amon-Ra ,  roi  des  dieux , 
Pihmé  ;  ensuite  s'offre ,  sur  un  autre 
point,  une  enseigne  royale  où  ce  même 
Pihmé  se  donne  le  titre  de  roi  ;  enfin 
sur  la  troisième  colonne  de  la  deuxième 
rangée  de  droite,  ce  même  grand 
prêtre  est  désigne  par  les  deux  cartou- 
ches royaux;  ils  se  lisent,  soleil  domi- 
nateur du  monde ,  approuvé  par  A  mon  ; 
le  fils  du  soleil,  lechéri  d'Amon,  Pihmé-, 
et  ils  sont  accompagnés  de  toutes  les 
autres  formules  royales.  Pihmé  fut 
donc  encore  un  grand  prêtre  qui  de- 
vint roi ,  et  après  Pahôr-Amonsé  qui 
occupe  les  places  honorables  dans  le 
pronaos  du  temple.  Toutefois,  le  mé- 
lange des  ouvrages  des  deux  pontifes 
dans  cette  même  salle  permet  de  les 
inscrire  tous  deux  parmi  les  rois  in- 
connus de  notre  XX*  dynastie  :  ils  en 
furent  vraisemblablement  les  derniers. 
Ils  portent  à  dix  le  nombre  des  rois 
de  la  XX^  dynastie.  Deux  des  souve- 
rains de  cette  famille  nous  den:eurent 
donc  inconnus.  La  durée  totale  de  son 
autorité  fut  de  cent  soixante  et  dix-huit 
ans. 

Son  existence  politique  n'a  laissé  au- 
cune trace  dans  l'histoire;  on  ne  la 
connaît  que  par  sa  chute  du  trône  :  et 
ceci  nous  porte  à  remarquer  qu'il  y 
avait  peut-être  quelque  chose  d'admi- 
rablement conçu,  de  profondément 
combiné,  ou  d'heureusement  inspiré 
dans  l'établissement  monarchiqued'une 
puissante  nation,  où  la  perte  de  la 
couronne  était  l'effet  inévitable  de  l'in- 
capacité ou  de  l'incurie  de  la  familk 
qui  l'avait  reçue  du  vœu  public.  Une 


p'GYPTE. 


357 


famille  thébatne  la  conserva  pendant 
treize  siècles  consécutifs ,  et  fournit 
six  dynasties  qui  donnèrent  plus  de 
cinquante  rois  :  les  premiers  subirent 
les  invasions  étrangères,  et  accom- 
plirent la  pesante  mission  de  conser- 
ver la  transmission  de  la  couronne,  de 
restaurer  ensuite  toutes  les  branches 
«le  l'administration  publique,  de  réta- 
blir les  temples ,  les  ouvrages  d'utilité 
générale;  ils  créèrent  de  nouveau 
Thèbes ,  IVIemphis ,  les  cités  princi- 
pales ,  le  lac  Mœris  et  les  canaux  de 
la  basse  Egypte;  eux  et  leurs  succes- 
seurs portèrent  leurs  armes  victorieuses 
sur  les  terres  et  sur  les  mers  lointaines; 
le  génie  des  arts  grandit  sous  les  ailes 
tie  la  victoire;  la  prospérité  publique 
sembla  s'accroître  en  proportion  de 
tant  d'héroïques  efforts ,  et  la  famille 
régnante  devenir  plus  puissante  et 
mieux  affermie  par  tant  de  grands  tra- 
vaux. L'inaction  succéda  unjour  à  tant 
vie  zèle;  dix  rois  se  montrèrent  sans 
gloire  sur  le  trône;  les  derniers  en  fu- 
rent chassés  par  les  prêtres  ;  la  consti- 
tution ,  favorisée  par  la  force  des  cho- 
ses ,  pourvut  à  ce  désordre  :  une  fa- 
mille nouvelle  fut  appelée  à  régner. 

Elle  était  originaire  de  Tanis  ,  ville 
bâtie  sur  la  rive  orientale  du  Nil ,  dans 
la  basse  Egypte,  et  dont  l'origine  re- 
monte aux  plus  anciens  temps  de  l'his- 
toire d'Egypte.  IVIoïse  l'a  m'entionnée 
dans  son  histoire  de  l'Exode ,  à  propos 
des  espions  qu'il  avait  envoyés  pour 
reconnaître  la  terre  sainte.  Tanis  avait 
une  étendue  considérable;  son  en- 
ceinte renfermait  des  monuments  im- 
portants, et  leurs  ruines  nous  montrent 
encore  les  restes  de  sept  obélisques, 
de  volumineux  monolithes  ,  de  co- 
losses et  d'édifices  de  grandes  dimen- 
sions. 

Selon  les  listes  de  Manéthon ,  la  nou- 
velle dynastie,  la  XXP  ,  originaire  de 
Tanis  ,  fut  composée  de  sept  rois  qui 
régnèrent  ensemble  cent  trente  années  ; 
son  élévation  arriva  vers  l'an  1100 
avant  l'ère  chrétienne. 

Un  monument  apporté  d'Egypte  à 
Paris,  se  classe  avec  un  ordre" singu- 
lier dans  cette  série  de  circonstances 
historiques.  C'est  ime  slclc. funéraire, 


remarquable  par  sa  belle  exécution  ,  et 
provenant  d'Abydos;  elle  est  consa- 
crée à  la  mémoire  d'un  nommé  Aasen , 
simple  particulier  sans  qualité  aucune; 
et  la  personne  qui  consacra  ce  pieux 
monument  est  un  Pharaon,  un  roi 
d'Egypte  dont  les  qualifications  et  le 
nom  propre,  environné  du  cartouche 
royal ,  remplissent  la  première  ligne 
tracée  en  haut  de  la  stèle ,  et  qui  se 
lit  :  La  vie  divine  !  l'Aroeris  bienfai- 
teur du  monde ,  seigneur  de  la  région 
d'en  haut  et  de  la  région  d'en  bas ,  le 
bienfaiteur  du  monde,  roi  du  peuple 
obéissant ,  le  lils  du  soleil  Mandouftep , 
toujours  vivant.  Le  défunt  Aasen  assis 
à  côté  de  Hapévé ,  son  épouse ,  reçoit 
les  offrandes  funéraires  de  ses  enfants 
ou  petits-enfants  au  nombre  de  cinq  ; 
et ,  parmi  les  enfants,  le  roi  Mandouf- 
tep lui-même  est  désigné  par  ces  mots: 
Son  fils  qui  l'aime ,  Mandouftep  ;  il  est 
le  second  dans  l'ordre  de  la  naissance; 
son  frère,  l'aîné,  se  nomme  Osorta- 
sen;  et  son  autre  frère,  le  troisième, 
Mandousé. 

Cette  stèle  nous  apprend  donc  que 
le  roi  Mandouftep,  le  deuxième  fils 
d'Aasen ,  parvint  au  trône  sans  que  sou 
père  eût  joui  des  honneurs  royaux , 
qu'il  fut  un  chef  de  dynastie  nouvelle , 
et  l'on  peut  reconnaître  en  lui  le  Men- 
dès  ou  Smendès  des  listes  de  Mané- 
thon ,  chef  de  la  XXP  dynastie. 

Un  autre  beau  monument  du  musée 
de  Turin  ,  provenant  également  d'Aby- 
dos ,  se  classe  à  côté  de  celui  qui  vient 
d'être  décrit;  ces  deux  stèles  se  prêtent 
un  mutuel  appui.  Celle  de  Turin  porte 
une  inscription  de  la  46*  année  du 
règne  du  roi  soleil ,  seigneur  grand , 
fils  du  soleil ,  Aasen.  Or,  le  successeur 
de  INLnndouftep,  dans  les  listes  de  Ma- 
néthon ,  est  appelé  Psousennès,  avec 
les  variantes  Phunesès  et  Phusénès;  il 
n'est  pas  difficile  d'y  reconnaître  le  roi 
Aasénès  ou  Aasen  (le  notre  stèle,  qui , 
fils  de  IMandouftep ,  aura  ,  selon  un 
antique  usage  déjà  remarqué ,  porté  le 
nom  de  son  aïeul  Aasen.  Une  autre 
coïncidence  est  non  moins  digne  d'at- 
tention :  J.  Africain  fixe,  d'après  Mané- 
thon ,  la  durée  du  règne  du  Pharaon 
Pliiibéncs  à  4G  ans  •  et  l-i  stèle  que  nous 


8S8 


L'LI  INI  VERS. 


citons  est  précisément  datée  de  Tan  46 
du  règne  d'Aasen. 

Du  reste ,  le  nom  propre  Mandouf- 
tep  se  retrouve  dans  une  inscription 
gravée  sur  les  rochers  de  la  route  de 
Cosséir,  et  sur  le  circuit  d'une  momie 
du  musée  de  Berlin. 

Mandouftep  et  Aasen  sont  les  seuls 
rois ,  le  1  "  et  le  2^ ,  de  la  XXP  dy- 
nastie dont  nous  connaissions  jusqu'ici 
quelques  monuments  ;  leurs  cinq  suc- 
cesseurs ne  nous  sont  révélés  que  par 
les  listes  de  Manéthon ,  savoir  :  Ne- 
pherchérès,  qui  règne  4  ans;  Amé- 
nophthis,  9  ans;  Osochôr,  6  ans; 
Psinachès,  9  ans,  et  Psousennès  ou 
Aasen  II ,  30  ans.  Cette  dynastie  vé- 
cut et  mourut  sans  gloire;  on  ne  cite 
rien  de  digne  de  ces  sept  princes  ;  leur 
nom  ne  se  trouve  sur  aucun  monu- 
ment de  l'Egypte  :  le  dernier  mourut 
vers  l'an  970  avant  l'ère  chrétienne. 

On  voit  sur  un  des  rochers  de  granit 
de  l'île  de  Philac ,  une  inscription  hié- 
roglyphique, acte  d'adoration  à  la 
déesse  Néith  et  au  dieu  Mandou  pour 
ia  conservation  du  Pharaon  Mandouf- 
tep de  la  XXr  dynastie. 

Quelques  personnages  connus  par 
l'histoire  sainte  furent  contemporains 
de  cette  même  dynastie  :  le  roi  David  ; 
le  jeune  Adad  qui ,  de  l'Idumée,  se  sauva 
en  Egypte  pour  échapper  aux  fureurs 
du  saint  roi ,  et  qui  s'y  maria  avec  la 
sœur  de  la  reine ,  femme  du  Pharaon; 
enfin ,  si  l'on  y  croit ,  c'est  d'un  des 
rois  de  cette  XXP  dynastie  que  Sa- 
lomon  épousa  une  fille.  Les  pays  sou- 
mis à  l'autorité  du  fils  de  David  tou- 
chaient aux  frontières  de  l'Egypte  ;  le 
temple  et  les  murs  de  Jérusalem  n'é- 
taient pas  encore  élevés;  mais,  bientôt 
après ,  les  fondements  du  temple  furent 
Jetés ,  et  l'édifice  fut  terminé  dès  la 
onzième  année  du  règne  de  Salomon. 
On  a  remarqué  ailleurs  l'analogie  des 
formes  du  temple  du  Seigneur  avec 
celles  des  temples  de  l'Egypte.  I-a 
Syrie  prenait  aussi  ses  modèles  en 
Egypte.  L'histoire  des  rois  de  Juda 
va  se  mêler  avec  celle  des  Pharaons. 

L'incapacité  de  ces  Pharaons  ouvrit 
encore  la  voieà  un  nouveau  changement 
de  dynastie.  Une  famille  nouvelle,  ori- 


ginaire de  Bubastis ,  chassa  du  trône 
la  famille  de  Tanis  :  hélas  !  de  tels  évé- 
nements annoncent  bien  haut  le  dé- 
sordre des  affaires  publiques  ,  et  que 
des  causes  secrètes  minent  les  prin- 
cipes de  la  vie  du  corps  social  :  quand 
une  nation  se  divise  en  deux  camps 
qui  se  disputent  par  des  révolutions 
successives  la  possession  du  pouvoir  , 
le  jour  ne  tarde  pas  d'arriver  oîi  les 
sages  des  deux  partis  s'aperçoivent 
qu'ils  ont  travaillé  mutuellement  pour 
l'avantage  d'un  commun  ennemi. 

Le  chef  de  la  nouvelle  dynastie ,  la 
XXIP ,  s'éleva  dans  la  ville  de  Bubas- 
tis ,  l'une  des  plus  anciennes  de  celles 
de  la  basse  Egypte.  Ce  chef  se  nom- 
mait Scheschonk,  dont  les  Grecs  firent 
Sésonchis  :  c'est  ainsi  que  ce  nom  est 
écrit  dans  les  listes  de  Manéthon.  Son 
cartouche- prénom  signifiait  soleil  du 
monde  méridional,  approuvé  par  le 
soleil  ;  et  son  cartouche  nom  propre  se 
lit:  Amon-Maï  (le  chéri  d'Amon  ) 
Scheschonk. 

Ces  deux  cartouches  se  trouvent 
dans  les  inscriptions  de  deux  statues 
léontocéphales  dont  une  appartient  au 
musée  égyptien  de  Turin ,  et  l'autre  au 
musée  de  Paris;  dans  une  inscription 
des  carrières  de  Silsilis  de  l'an  22;  et 
son  nom  propre  est  quelquefois  abrégé 
quand  il  est  écrit  sur  des  monuments 
de  petites  proportions. 

Ce  même  Pharaon  Scheschonk  est 
nommé  Schischak  et  Sisac  dans  les  di- 
vers textes  de  la  Bible.  Il  exerça  une 
grande  influence  sur  les  destinées  poli- 
tiques de  la  Judée.  Ce  fut  auprès  de 
lui,  en  effet,  que  chercha. un  protec- 
teur et  un  refuge  léroboam ,  menacé 
par  Salomon.  Salomon ,  dit  la  Bible 
(liv.  III  des  rois,  et  Paralipomènes), 
voulut  tuer  léroboam ,  qui  se  leva , 
s'enftiit  en  Egypte  auprès  de  Schis- 
chak ,  roi  d'Egypte ,  et  il  y  demeura 
tant  que  vécut  Salomon. 

Ayant  appris  sa  mort,  léroboam 
quitta  l'Egypte ,  se  fit  le  compétiteur 
deRoboam,  et  de  cette  lutte  provin- 
rent le  démembrement  des  États  de 
David  et  la  création  du  royaume  d'Is- 
raël. Roboam  et  léroboam  ne  cessè- 
rent de  se  faire  la  guerre.  Le  Pharaon 


EGYPTE. 


359 


Scheschonk  ne  resta  pas  ncHtre;  il  se 
déclara  pour  le  réfugié  qu'il  avait  favo- 
rablement accueilli;  et",  dans  la  cin- 
quième année  du  règne  de  Pioboam,  le 
roi  d'F^gypte  se  présenta  devant  Jérusa- 
lem, s'en  empara .  et  enleva  les  trésors 
de  la  maison  de  Jéhovah,  ceux  de  la  mai 
son  du  roi ,  et  tous  les  boucliers  d'or 
qu'avait  faits  Salonion.  Roboam  régna 
sur  la  tribu  de  Juda ,  et  léroboam  sur 
le  reste  d'Israël.  Le  roi  d'Egypte  con- 
duisit en  Judée  une  armée  de  douze 
cents  chars ,  de  soixante  mille  cava- 
liers, et  d'une  foule  innombrable  de 
fantassins  égyptiens,  libyens,  troglo- 
dytes et  éthiopiens. 

Les  monuments  égytiens  encore  sub- 
sistants confirment  "hautement  ces  ré- 
cits de  la  Bible  :  la  première  cour  du 
grand  palais  de  Karnac  à  Thèbes  ,  est , 
en  partie ,  ornée  de  bas-reliefs.  L'un  des 
plus  étendus  représente  un  roi  de  pro- 
portions colossales ,  menaçant  de  ses 
armes  un  groupe  de  prisonniers  étran- 
gers qu'il  tient  par  les  cheveux ,  d'une 
de  ses  mains.  Le  même  roi  conduit 
aussi  devant  la  trinité  thébaine  les 
chefs  de  plus  de  trente  nations  qu'il  a 
vaincues  ;  ils  sont  liés  par  le  cou ,  et 
chacun  d'eux  a  près  de  lui  un  bou- 
clier crénelé,  dans  lequel  son  nom 
est  inscrit.  Or,  un  de  ces  princes  de 
ces  peuples  vaincus ,  à  barbe  pointue 
et  à  physionomie  asiatique,  est  nommé 
dans  son  bouclier  louda  Hamalek , 
le  royaume  de  Juda ,  et  le  roi  qui  l'a 
soumis  à  ses  armes ,  porte ,  dans 
cette  même  scène ,  le  nom  de  Sches- 
chonk ;  c'est  le  Sésac  vainqueur  de  Juda 
à  Jérusalem  .  et  le  Sésonchis  des  listes 
de  Manéthon. 

Le  mauvais  état  de  la  grande  ins- 
'^ription  qui  accompagne  ce  tableau , 
véritable  monument  historique ,  ne 
permet  pas  d'assigner,  dans  la  durée 
du  règne  de  Sésonchis ,  à  quelle  an- 
née de  ce  règne  répondait  la  cinquième 
de  Roboam ,  année  où  ceci  se  passa , 
et  la  chronologie  comparée  est  par 
la  privée  d'im  important  synchronis- 
me de  l'histoire  sainte  avec  l'his- 
toire égyptienne.  Roboam  régna  à 
Jérusalem  17  ans  ;  léroboam  22  ans,  et 
Sésonchis  22  ans  aussi  :  ces  trois  règnes 


furent  contemporains  dans  la  plus 
grande  partie  de  leur  durée.  Sésonchis 
mourut  vers  l'an  948  avant  l'ère  chré- 
tienne. 

On  ne  peut  pas  fixer  la  durée  de  son 
règne  à  moins  de  22  ans;  cette  date 
se  lit  dans  une  grande  stèle  de  Silsilis, 
qui  nous  apprend  en  même  temps  que 
ce  prince  y  fit  faire  de  grandes  exploi- 
tations destinées  à  des  constructions 
dans  la  grande  demeure  d'Amon, 
constructions  que  l'on  reconnaît  encore 
dans  celles  qui  forment  le  côté  droit 
de  la  première  cour  de  Karnac,  à  Thè- 
bes, près  du  second  pylône  :  monu- 
ment qui  est  en  effet  du  règne  de  Sé- 
sonchis, et  que  ses  successeurs  les 
Bubastites  s'occupèrent  de  terminer. 

On  connaît  par  les  monuments  un 
fils  de  ce  roi ,  qui  l'accompagne  dans 
les  représentations  figurées  sur  les 
bas-reliefs  de  Karnac;  ce  prince  porte 
les  titres  de  prêtre  d'Amon -Ra ,  chef 
des  archers,  et  se  nomme  Ouschiopt, 
royal  fils  du  seigneur  des  mondes 
Scheschonk  ;  mais  ce  prince  ne  se  voit 
nulle  part  revêtu  des  attributions 
royales.  Les  listes  de  Manéthon  nom- 
ment Osorthôn  le  successeur  du  chef 
de  la  XXir  dynastie;  les  monuments 
lui  donnent  en  effet  le  nom  plus  régu- 
lier de  Osorchôn. 

L'ordre  des  travaux  d'embellisse- 
ment de  la  grande  cour  de  Karnac 
nous  montre  le  nom  de  ce  Pliaraon 
Osorchôn  placé  immédiatement  à  la 
suite  de  celui  de  Sésonchis;  et,  en  ce 
point,  les  listes  et  les  monuments  se 
trouvent  en  un  parfait  accord.  Le  car- 
touche-prénom signifie  soleil  gardien 
de  vérité ,  approuvé  par  Amon ,  et  le 
cartouche  nom  propre  :  Amon  -  Mai  , 
(le  chéri  d'Amon),  Osorchôn  ;  il  est  sou- 
vent répété  sur  les  bas-reliefs  de  la 
première  cour  de  Karnac;  sur  les  co- 
lonnes et  les  murs  du  grand  temple  de 
Bubastis,  ville  natale  de  la  XXII*  dy- 
nastie ,  la  légende  entière  de  ce  roi  se 
lit  :  l'Aroëris  puissant,  ami  de  la  vé- 
rité, le  soleil  gardien  de  vérité,  ap- 
prouvé d'Amon ,  vivificateur,  le  fils  du 
soleil ,  l'aimé  d'Amon ,  Osorchôn ,  sem- 
blable au  soleil. 

Le  nom  de  ce  Pharaon  se  lit  aus  i 


3f5î» 


L'UNIVERS. 


dans  les  restes  d'un  manuscrit  sur  pa- 
pyrus publié  par  le  baron  Denon  :  ma- 
nuscrit qui  est  une  partie  du  rituel  fu- 
néraire ,  ornée  de  dessins ,  et  portant 
plusieurs  fois  répétée  la  légende  du  dé- 
funt dont  il  accompagnait  la  momie. 
Celle-ci  reçoit  entre  ses  bras  étendus 
le  dieu  créateur  Phtha ,  caractérisé  par 
un  scarabée  placé  sur  sa  tête.  Cette 
momie  reparaît  vers  l'extrémité  oppo- 
sée du  rouleau ,  couchée  dans  une  es- 
pèce de  sarcophage  ou  de  cercueil ,  sur 
lequel  repose  l'image  symbolique  d'une 
âme  mâle  (l'épervier  à  tête  humaine 
barbue);  à  coté  de  la  momie  et  de 
J'ûme  sont  une  enseigne  sacrée  et  un 
de  ces  grands  et  longs  éventails  portés 
en  signe  de  suprématie  autour  des 
dieux  et  des  rois  figurés  sur  les  bas- 
reliefs  égyptiens.  A  côté,  et  sur  un 
riche  piédestal  en  forme  d'entre-colon- 
nement,  est  couché  un  chacal  noir, 
emblème  ordinaire  du  dieu  Anubis , 
un  des  ministres  d'Osiris  son  père 
dans  l'Amenthi.  Au-dessus  de  la  momie 
on  lit  cette  légende  :  Le  prêtre  d' Amon- 
Ra,  roi  des  dieux,  Osorkôn ,  fils  de 
Scheschonk.  Une  autre  inscription  du 
même  papyrus ,  est  plus  explicite  en- 
core au  sujet  de  ces  personnages  ;  elle 
porte  :  Le  prêtre  d'Amon-Ra,  roi  des 
dieux ,  Osorchôn  défunt ,  fils  du  grand- 
prêtre  d'Amon  -  Ra ,  roi  des  dieux  , 
Scheschonk  défunt,  royal  fils  du  sei- 
gneur du  monde,  Amon-Maï-Oso?'- 
ckôn,  vivifîcateur  comme  le  soleil , 
pour  toujours. 

Ces  inscriptions  nous  apprennent 
donc  que  le  grand  prêtred'An)onOsor- 
rhôn  était  fils  du  grand  prêtre  d'Amon 
Scheschonk ,  qui  était  fils  d'un  roi 
nommé  Osorchôn  :  or,  d'après  l'usage 
égyptien ,  qui  faisait  passer  l'appella- 
tion  des  grands-pères  aux  petits-fils , 
le  roi  Osorchôn  ,  père  du  grand  prêtre 
Scheschonk ,  devait  être  le  fils  d'un 
roi  nommé  Scheschonk  :  ce  sont  là  en 
effet  la  généalogie  des  rois  de  la  XXIF 
dynastie ,  et  leur  ordre  de  succession 
selon  les  listes  de  Manéthon  :  le  pre- 
mier roi  eut  pour  successeur  son  fils 
Osorchôn ,  et  les  monuments  nous 
font  connaître  cette  race  jusqu'à  la  qua- 
trième génération  ;  le  fils  du  deuxième 


roi ,  qui  se  nomma  Scheschonk,  fut  re- 
vêtu des  fonctions  de  grand  prêtre 
d'Amon,  et  le  petit -fils  fut  nommé 
Osorchôn ,  et  revêtu  aussi  du  même 
sacerdoce. 

Ces  deux  grands  prêtres  furent  re- 
vêtus de  ces  fonctions  sacerdotales, 
parce  que  le  rang  de  primogéniture  ne 
les  appelait  pas  au  trône  qui  était  l'aça- 
nage  des  premiers-nés  ;  mais  ces  faits 
historiques  nous  démontrent  aussi  qu'à 
l'époque  de  ces  rois,  on  n'avait  pas 
oublié  en  Egypte  que  la  monarchie 
avait  été  fondée  sur  les  ruines  du  gou- 
vernemenc  théocratique ,  qu'il  était 
utile  de  prévenir  toute  réaction  d'une 
caste  puissante  et  nombreuse ,  et  qu'en 
conséquence  de  ces  principes,  les  hautes 
dignités  sacerdotales  étaient  dévolues 
aux  plus  proches  parents  du  roi  :  nou- 
velle preuve  de  la  fausseté  de  l'opinion 
des  écrivains  qui  présentent  les  Pha- 
raons comme  perpétuellement  courbés 
sous  l'autorité  des  pontifes. 

Osorchôn  ne  fut  pas  inconnu  aux 
Hébreux  ;  et  d'habiles  critiques  re- 
trouvent en  lui  le  roi  Zoroch  de  la 
Bible ,  qui  vint  camper  à  Marésa  avec 
une  armée  très  -  nombreuse,  sous  le 
règne  d'Asa ,  petit -fils  de  Roboam. 
Ces  deux  personnages  furent  du  moins 
contemporains. 

Le  nom  d'Osorchôn  se  lit  aussi  sur 
un  magnifique  vase  en  albâtre  orien- 
tal, du  cabinet  des  antiques  de  Paris. 
Il  porte  sur  sa  panse  une  inscription 
dédicatoire  à  Amon-Ra  par  le  roi 
Osorchôn.  Dans  des  temps  postérieurs, 
ce  vase  fut  apporté  d'Egypte  à  Rome , 
où  il  fut  destiné  à  renfermer  les  cen- 
dres d'un  membre  de  l'illustre  famille 
Claudia  :  l'épitaphe  de  ce  patricien  est 
gravée  en  grandes  lettres  latines  sur 
la  partie  de  la  panse  opposée  à  la  place 
qu'occupe  l'inscription  hiéroglyphique, 
et  ce  vase  est,  par  le  double  usage  auquel 
le  destina  le  prix  de  la  matière  dont  il 
est  fait,  un  monument  doublement 
historique.  Le  roi  Osorchôn  mourut 
après  un  règne  de  quinze  ans. 

Il  eut  pour  successeur  son  fils  nom- 
mé comme  son  père  Scheschonk;  et  ce 
nom  indique  à  la  fois  sa  descendance 
et  ba  i'Iaccdans  la  liste  des  rois.  Ses  car 


touches  existent  encore  d.ins  ij  r^rande 
cour  du  palais  de  Karnac  :  le  cartouche- 
prénom  se  lit  :  Soleil  f^ardien  de  vérité, 
approuvé  par  le  soleil,  et  son  car- 
touche nom  propre,    Amon-Maï  Si- 
Pascht - Sches(;iionk  ,  c'est-à-dire  le 
chéri   d'Amon ,  fils  de  Pascht  Sches- 
chonk  ;  c'est  le  Sésonchis  II  de  la  XXIP 
dynastie.   La  déesse   Pascht  était  la 
[!   grande  divinité  de  Bubaste;  elle  de- 
!|   vait  être  honorée  par  la  famille  royale 
i  originaire  de  cette  ville,  et  Séson- 
I  chis  II  était  un  des  princes  de  cette 
I  famille;  il  régna  29  ans  au   moins; 
l'inscription  précitée  de  Karnac  porte 
cette  date  :  c'est  tout  ce  qu'il  est  pos- 
sible jusqu'ici  de  savoir  de  sa  vie  et 
de  son  règne. 

Les  listes  de  Manéthon  lui  donnent 
deux  successeurs  qu'elles  ne  nomment 
pas  ;  les  monuments  ne  fournissent  au- 
i  cun  indice  de  leur  existence  ;  la  durée 
totale  des  règnes  de  la  XXIP  dynastie, 
après  avoir  laissé  à  Scheschonk  II  les 
29  ans  que  l'inscription  de  Karnac  lui 
assigne  irrévocablement,  exclut  la  sup- 
position de  leur  existence:  on  peut  donc 
considérer  le  roi  nomme  après  Osor- 
chôn,  dans  la  listede  Manéthon,  comme 
'e  successeur  de  Scheschonk  II. 

Selon  ces  listes, ce  roi  porta  le  nom 
le  Takelothès.  C'est  à  Karnac  encore, 
dans  la  cour  ajuste  titre  nommée  des 
rois  Bubastites ,  puisque  les  monu- 
ments de  la  piété  de  ces  rois  y  abon- 
dent ,  qu'on  trouve  la  mention  de  Ta- 
kelôthès.  Il  est  figuré  faisant  des 
offrandes  àAnion-Ra;  son  prénom 
sigiiilie  :  le  soleil  du  monde  méridio- 
nal ,  approuvé  par  A  mon  ;  et  son  nom 
propre  se  lit  :  l'aimé  d'Amon  et  d'Isis 
Takelot.  Les  monuments  de  son  règne 
sont  très-rares  ,  et  les  souvenirs  de 
ses  actions  plus  rares  encore.  Il  nous 
est  parvenu  un  tableau  peint  sur  bois 
de  sycomore  ,  dont  une  partie  se  voit 
au  musée  de  Turin,  et  l'autre  au  Vati- 
can, à  Rome.  On  y  a  représenté  un 
jeune  prêtre,  la  tête  rase  et  la  tunique 
couverte  de  la  peau  de  panthère  ;  il  est 
en  acte  d'offrande,  et  la  légende  écrite 
auprès  de  sa  figure  annonce  qu'il  est 
le  royal  fils  de  Takelôt  et  do  Tampedj , 
fille  de  l'aimé  des  dieux  Horus  défunt. 


1^,GYPTF.  ZGl 

Cette  femme  de  Takelôthès  se  nomma 
donc  Tampedj ,  et  leur  fils  occupa ,  se- 
lon l'usage,  un  des  premiers  emplois 
du  sacerdoce.  Mais  im  autre  monu- 
ment qui  subsiste  à  Karnac  nous  fait 
cormaître  une  autre  femme  et  un  autre 
fils  de  Takelôthès  ;  et  ce  fils ,  qui  porte 
des  titres  de  fonctions  civiles  et  mili- 
taires ,  succéda  à  son  père  au  trône 
d'Egypte  :  il  s'ensuit  que  la  femme 
mère  du  jeune  prince  qui  devint  roi , 
fut  la  première  femme  de  Takelôthès  , 
et  son  fils  leur  premier-né,  puisqu'il 
porta  la  couronne  royale  ;  et  que  l'autre 
prince  fut  le  fils  d'une  seconde  femme, 
et  destiné  au  sacerdoce,  ne  pouvant 
pas  être  roi ,  ce  titre  étant  dévolu  au 
premier-né.  Ce  premier- né  se  nom- 
mait aussi  Osorchôn,  et  sa  mère  la 
chérie  de  Mouth ,  Keromamas.  L'ins- 
cription précitée  de  Karnac  porte  une 
date  de  la  25*  année  du  règne  de 
Takelôthès. 

Son  fils  Osorchôn  II  lui  succéda  ;  oa 
trouve  les  légendes  de  ce  roi  dans  les 
décorations  de  la  grande  cour  du  tem- 
ple de  Karnac,  dans  les  parties  que 
ses  prédécesseurs  ne  firent  pas  termi- 
ner :  le  cartouche-prénom  signifie  so- 
leil gardien  du  monde,  approuvé  par 
le  soleil;  et  son  nom  ,  lecliéri  d'Amon- 
Osorchôn.  On  voit  aussi  la  légende 
complète  de  ce  roi  dans  les  ruines  du 
grand  temple  de  Bubaste.  Les  rois  de 
la  XXir  dynastie  n'avaient  pas  oublié 
que  cette  ville  était  leur  berceau ,  et 
ils  l'avaient  ornée  de  grands  édifices. 

Selon  les  listes  de  Manéthon  ,  Osor- 
chôn II  aurait  eu  deux  successeurs  : 
elles  ne  donnent  pas  leurs  noms ,  et  ils 
sont  d'ailleurs  inconnus  à  toutes  les 
sources  de  l'histoire.  Eusèbe  avait ,  on 
ne  sait  pourquoi ,  réduit  à  trois  le 
nombre  des  rois  de  cette  dynastie  que 
Jules  l'Africain  porta  à  neuf. 

Nous  avons  retrouvé  sur  les  monu- 
ments les  trois  princes  que  ces  deux 
abréviateurs  de  Manéthon  nomment 
également;  nous  y  avons  reconnu 
aussi  deux  autres  rois  qu'ils  ne  nom- 
ment pas ,  et  que  leurs  noms  et  leur 
filiation  placent  sans  difficulté  dans 
cette  même  dynastie;  elle  fut  donc 
composée  au  moins  de  cinq  rois;  la 


S62 


L'UNIVERS. 


«kirée  connue  de  leurs  règnes  réunis 
ne  s'élève  qu'à  91  ans  ;  celle  de  la  dy- 
nastie entière  est  portée  à  120  ans 
dans  la  liste  de  l'Africain;  il  faut  donc 
supposer  deux  ou  trois  rois  inconnus 
pour  la  lacune  de  30  ans  que  le  silence 
des  monuments  ne  nous  permet  pas 
de  remplir  :  la  XXir  dynastie  cessa 
donc  de  régner  après  une  durée  de  120 
ans ,  vers  l'année  851  avant  l'ère  chré- 
tienne. 

Si ,  comme  il  paraît ,  Osorchôn  II 
eut  un  ou  plusieurs  successeurs ,  ils 
furent  de  ces  pauvres  rois  qui  perdent 
les  dynasties  :  le  sflence  de  l'histoire 
est  peut-être  à  leur  égard  un  haut  té- 
moignage d'indulgence,  s'il  ne  l'est 
d'un  grand  mépris  :  il  est  certain  qu'a- 
près ces  pauvres  rois  il  s'éleva  une  fa- 
mille nouvelle  qui  forma  la  XXIIP 
dynastie  :  elle  était  originaire  de  la 
ville  de  Tanis. 

C'est  un  fait  bien  digne  de  remar- 
que :  après  la  fin  de  la  XX^  dynastie , 
Thèbes  et  la  haute  Egypte  paraissent 
épuisées:  elles  ne  produisent  plus  ni 
rois  ni  merveilles  des  arts ,  et  la  vieille 
capitale  théocratique  ne  conserve  pres- 
que plus  d'autre  privilège  que  celui 
des  grandes  cérémonies.  La  basse 
Egypte  semble  en  même  temps  croître 
et  s'élever  en  intelligence  et  en  auto- 
rité :  ses  villes  principales ,  Tanis ,  Bu- 
baste ,  Sais ,  Mendès ,  Sébennytus ,  en- 
gendrent les  familles  royales;  mais  la 
puissance  de  l'Egypte  semble  comme 
attachée  par  son  origine  aux  sources 
du  Nil  ;  elle  s'affaiblit  et  s'abaisse , 
comme  les  forces  d'un  vieillard  qui 
s'éteint,  à  mesure  que  le  fleuve  s'ap- 
proche de  la  mer  qui  l'engloutit. 

La  XXIII^  dynastie  fut  originaire 
de  Tanis ,  composée  de  4  rois  qui  ré- 
gnèrent ensemble  89  ans.  Voila  tout 
ce  qu'il  est  possible  de  savoir  de  ces 
lemps-làde  l'histoire  égyptienne  :  c'est 
tout  ce  que  nous  ont  dit  les  abrévia- 
tcurs  de  Manéthon. 

On  peut,  toutefois,  attribuer  au 
premier  roi  de  cette  dynastie  et  à  ses 
descendants,  quelques  monuments  que 
la  critique  archéologique  a  interprétés 
avec  certitude. 

On  voit  en  effet  sur  lo  célèbre  mo- 


nolithe de  Tanis ,  ville  qui  fut  la  patrtfe 
de  la  XXIIP  dynastie,  les  cartouches 
d'un  roi  dont  aucun  autr*  monument 
n'assigne  ailleurs  la  place,  et  qui  se 
lisent  :  Soleil  esprit  aimé  des  dieux ,  le 
fils  du  soleil,  Ptahavtep  ;  et  le  premier 
nom  des  listes  de  Manéthon  est  Petu- 
bastis. 

Sur  deux  belles  stèles  du  musée  du 
Louvre ,  on  retrouve  un  Osortasen , 
fils  de  Ptahavtep ,  et  un  Amen-Hem- 
Djam  ou  Djom ,  fils  d'Osortasen  :  et 
les  mêmes  listes  de  Manéthon  disent 
que  Petubastis  eut  pour  successeur  le 
roi  Osorthôn  ,  et  celui-ci  le  roi  Psam- 
mus;  noms  fort  analogues,  Osorthôn  j 
à  Osortasen ,  et  Amen-Hem-Z)/am  à 
Psamm  ou  Pjamm,  devenu  Psammous. 
pour  les  Grecs  et  les  Latins.  Enfin  une 
statue  d'une  collection  de  Rome  porte, 
le  nom  de  la  reine  Ranofré ,  femme  du 
roi  Amen-Hem-Djom. 

C'est  au  règne  d'un  de  ces  rois  Osor- 
tasen que  remonte  le  bel  hypogée  de 
Béni -Hassan  qui  s'annonce  par  un 
portique  en  colonnes  doriques ,  modèle 
antique  de  cet  ordre  de  l'architecture 
grecque.  Ce  tombeau  est  celui  d'un 
chef  militaire  nommé  Amentéh.  Les 
inscriptions  sculptées  sur  les  jambages 
et  le  bandeau  de  la  porte  sont  du 
règne  de  cet  Osortasen. 

La  XXIV  "^  dynastie  s'éleva  à  Sais  y 
autre  grande  et  célèbre  ville  de  la  basse 
Egypte.  Mais  elle  ne  put  fournir  qu'un 
seul  roi ,  nommé  Bocchoris  :  les  dé- 
sordres  publics  multipliaient  les  fa- 
milles nouvelles ,  portaient  la  divisiorH 
dans  Pes  esprits ,  affaiblissaient  le  pa  * 
triotisme,  favorisaient  l'anarchie,  e 
ouvraient  la  voie  à  tous  les  malheur 
publics.  Le  temps  des  invasions  étran 
gères  et  celui  de  la  complète  décadenc 
de  l'Egypte  était  arrivé:  la  destiné 
commune  aux  institutions  humaine 
s'accomplissait  :  l'empire  égyptien  toi 
chait  à  sa  vieillesse,  interieuremen; 
miné  par  les  maux  précurseurs  de  I, 
mort.  I 

Diodore  de  Sicile  rapporte  que  le  n 
Bocchoris  était  d'une  taille  et  d'un 
figure  tout  à  fait  abjectes,  mais  supi 
rieur,  par  la  pénétration  de  son  espr 
et  par  sa  prudence ,  à  ceux  qui  l'avaiei  ' 


EGYPTE. 


363 


firécëde  sur  le  trône.  Ses  grandes  qua- 
itcs  peuvent  être  prouvées  par  son 
avènement  au  trône ,  sur  lequel  il  se 
plaça  comme  chef  d'une  dynastie  nou- 
vdle,  et  par  la  longue  durée  de 
son  règne  :  mais  les  malheurs  des  temps 
furent  plus  puissants  que  lui  :  l'Ethio- 
pie se  leva  contre  l'Egypte ,  l'envahit 
et  s'en  empara  :  Bocchoris  fut  pris  et 
i  brûlé  vif  après  un  règne  de  44  ans. 
I  Le  chef  éthiopien ,  maître  de  l'E- 
gypte ,  se  nommait  Sabacôn  :  il  fut 
le  fondateur  d'une  dynastie  nouvelle , 
la  XXV ,  dite  des  Éihiopiens. 

On   ne  sait  comment  accorder  sa 

■cruauté  à  l'égard  de  Bocchoris,  selon 

Manéthon ,  avec  sa  piété  envers  les 

dieux  et   sa   bienfaisance  envers  les 

hommes ,  qui ,  selon  Diodore  de  Sicile , 

distinguèrent  ce  roi  éthiopien  des  rois 

au\(|iir;ls  il  succédait.  C'est  à  ce  roi 

que  If  n)ème  historien  fait  honneur  de 

l'abolition  de  la  peine  de  mort,  ainsi 

que  de  grandes  chaussées ,  de  nom- 

,breux  canaux ,  et  d'autres  vastes  tra- 

hVaux  d'utilité  commune.  Toutefois,  il 

\kst  facile  de  croire  à  cette  dernière 

[partie du  récit:  les  désordres  intérieurs 

i'ntrainaient    la   ruine   des  établisse- 

■neiits  publics,  et  quand   l'ordre  re- 

'iais5.ait  par  la  présence  d'un  monarque 

.in?e  ou  puissant,  sa  première  pensée 

levciit  être  de  les  réparer  :  l'état  de 

'fLgy[)te  après  son  invasion  imposa  ce 

lewir  au  vainqueur,  et  Sabacdn  ne 

e  négligea  point.  Du  reste,  l'Ethiopie 

l'était  pas  assez  étrangère  à  l'Egypte 

•tour  qu'un  chef  éthiopienignorât  l'état 

1e  l'administration  publique  de  ce  der- 

lierpays  :  il  y  avait,  entre  la  population 

esdeux  contrées,  confraternité  d'origi- 

le,  identité  de  race,  et  plus  d'un  usage 

aractéristique  devaient  être  communs 

■ux  deux  régions  :  des  rois  de  l'Éthio- 

ie,  contemporains  de  la  XXV  dy- 

astie   égyptienne    formée   aussi   de 

ois  éthiopiens,   élevaient  dans  leur 

ays  des  monuments  à  des  dieux  qui 

talent  les  mêmes  que  ceux  de  l'É- 

ypte ,  en  style  égyptien ,  et  les  ins- 

riptions  de  ces  monuments  étaient 

Mcées  dans  le  même  idiome,  dans  la 

lême  écriture  que  l'étaient  les   ins- 

■riptions  des  monuments  de  l'Egypte. 


Aussi  les  édiflces  religieux  de  l'E- 
gypte conservent- ils  encore  les  ténioi 
gnages  du  soin  que  Sabacôn  et  ses 
successeurs  se  donnèrent  pour  les  ré- 
parer ou  les  embellir. 

A  Louqsor,  par  exemple,  où  tout 
révélait  la  munificence  de  Sésostris , 
on  reconnaît  des  restaurations  faites 
par  l'ordre  de  l'Éthiopien  Sabacôn. 
Il  paraît  que,  du  temps  de  ce  roi, 
l'ancienne  décoration  de  la  grande 
porte,  située  entre  les  deux  massifs  du 
pylône ,  était  en  mauvais  état ,  et  les 
masses  entières  furent  alors  refaites  à 
neuf;  mais  les  anciens  bas-reliefs  de 
Sésostris  furent  remplacés  par  des 
nouveaux,  et  Sabacôn  s'y  mit  à  la  place 
de  Rhamsès  le  Grand.  On  l'y  voit 
encore  faisant  les  offrandes  d'usage 
aux  dieux  du  palais  et  de  la  ville  de 
Thèbes  ;  et  quoique  le  nom  de  ce  roi 
ait  été  postérieurement  martelé,  ces 
bas-reliefs  n'en  sont  pas  moins  d'un 
très-grand  intérêt  par  leur  style  :  les 
figures  en  sont  fortes  et  très-accusées; 
leurs  muscles  vigoureusement  pronon- 
cés ,  mais  sans  avoir  rien  de  la  lour- 
deur des  ouvrages  des  temps  posté- 
rieurs. Le  roi  y  est  figuré  dans  des 
proportions  colossales.  Il  adopta  les 
nom  et  prénom  royaux  usités  par  les 
Pharaons  ;  ses  cartouches  se  lisaient  : 
Le  roi ,  soleil  bienfaisant  des  offrandes , 
le  fils  du  soleil,  le  chéri  d'Amon,  Scha- 
bak.  On  retrouve  sa  légende  royale  sur 
une  des  portes  du  palais  de  Karnac , 
sur  un  des  monuments  de  Thèbes 
avec  la  date  de  l'an  12 ,  où  M.  Wilkin- 
son  l'a  recueillie  le  premier;  enfin  le 
nom  propre  du  roi ,  Sabacôn ,  se 
trouve  aussi  sur  la  base  d'une  statue 
en  plasme  d'émeraude ,  d'un  pied  en- 
viron de  hauteur,  et  d'un  bon  travail, 
représentant  ce  roi  assis  ;  morceau  pré- 
cieux qui  orne  un  des  appartements 
supérieurs  de  la  villa  Aibani,  à  Rome. 
Ce  nom  se  lit  encore,  comme  date,  sur 
quelques  amulettes  et  autres  monu- 
ments de  petites  proportions  du  musée 
du  Louvre.  Sabacôn  mourut  après  un 
règne  de  douze  années. 

Les  listes  de  Manéthon  lui  donnent 
pour  successeur  un  autre  Ethiopien , 
qu'elles  nomment  Scvcchos;  et  l'oa 


364 


L'UNIVERS. 


trouve  à  Abydos  le  cartouche  d'un  roi 
qui  se  lit  Sévékowtph.  Deux  stèles  du 
musée  égyptien  du  Louvre  portent  le 
même  nom  propre  précédé  du  cartou- 
che :  Soleil ,  gardien  régulateur  du 
monde.  Mais  ces  deux  monuments, 
ainsi  que  le  véritable  nom  de  ce  roi , 
sont  restés  jusqu'ici  inconnus  ;  et  c'est 
par  erreur  que  certains  critiques ,  peu 
sévères  dans  leurs  déductions ,  ont  cru 
reconnaître  ce  nom  dans  d'autres  mo- 
numents qui  appartiennent  réellement 
au  prédécesseur  de  Sévéchos, 

La  plus  grande  des  deux  stèles  du 
musée  royal ,  et  un  autre  monument 
du  même  genre,  du  musée  devienne, 
nous  font  connaître  plusieurs  personnes 
de  la  famille  du  roi  Sévéchos,  safemme, 
deux  de  ses  filles  sa  mère ,  ses  fils  et 
son  petit-fils.  Il  nous  reste  peu  de  sou- 
venirs historiques  de  son  règne  ;  on  lui 
rapporte ,  toutefois,  ce  que  dit  la  Bible 
du  roi  d'Israël,  nommé  Osée,  qui. 
pour  résister  au  roi  d'Assyrie  Safma- 
nasar,  implora  le  secours  et  l'alliance 
d'un  roi  d'Egypte  que  la  Bible  nomme 
Sua  ;  et  si  l'on  a  remarqué  que  le  nom 
de  ce  roi  est  emprunté  de  celui  d'une 
divinité  nommée  indifféremment  Sew 
ou  Sevk  ,  on  ne  trouvera  plus  une  ab- 
solue différence  entre  le  nom  du  roi 
d'Egypte  nommé  par  la  Bible ,  et  notre 
Sévéchos  :  ce  fait  historique  se  passa 
d'ailleurs ,  selon  la  Bible ,  peu  de  temps 
avant  le  règne  d'un  roi  nommé  Tah- 
raka  ;  et  les  listes  de  Manéthon  nom- 
ment ainsi  le  successeur  de  Sévéchos. 

On  trouve  en  effet  sur  plusieurs 
monuments  de  l'Egypte  les  cartouches 
d'un  roi ,  qui  se  lisent  :  Soleil  Atmou  , 

bienfaisant ,  le  fils  du  soleil  Tah- 

raka  :  ils  sont  ainsi  sur  un  édifice 
qui  fait  partie  des  constructions  de 
Médinet-Habou  à  Thèbes  ;  pylône  de 
médiocre  étendue,  dont  les  massifs, 
d'une  belle  proportion,  ont  souffert 
dans  plusieurs  de  leurs  parties.  Le 
nom ,  le  prénom  ,  les  titres ,  les  louan- 
ges de  Tahraka  avaient  été  le  sujet 
des  bas-reliefs  et  des  inscriptions  qui 
décoraient  les  faces  des  deux  massifs 
et  la  porte  qui  les  sépare;  mais,  plus 
tard,  des  rois  d'origine  égyptienne 
firent  marteler  ces  décorations ,  et  plus 


soigneusement  le  nom  de  i'Élhiopiea 
Taiiraka,  leur  prédécesseur  :  le  nom 
de  Sabacôn  reçut  le  même  affront  sur 
les  édifices  de'Louqsor;  et  cependant 
l'Éthiopien  avait  donné  a  ses  succes- 
seurs des  exemples  d'une  piété  mo- 
deste qu'ils  n'imitèrent  pas  dans  leurs 
fastueuses  dédicaces  :  Tahraka  n'avait 
mis  que  ces  mots  dans  celle  du  pylône 
qu'il  avait  élevé  :  «  La  vie  !  le  roi 
Tahraka,  le  bien-aimé  d'Ainon-Ra, 
seigneur  des  trônes  du  monde.  » 

On  lui  attribue  toutefois ,  mais  il 
n'en  reste  pas  de  tradition  écrite ,  la 
conquête  de  toute  l'Afrique  scpten 
trionale,  jusqu'aux  colonnes  d'Hercuie; 
sur  les  bas-reliefs  de  Médinet-Habou , 
ce  roi  est  en  effet  symboliauement. 
figuré  de  proportions  colossales,  te 
nant,  d'une  main  robuste,  les  cheve- 
lures réunies  en  groupe  de  plusieurs 
peuples  vaincus  qu'il  menace  de  sa 
masse  d'armes.  Son  nom  se  lit  aussi 
sur  les  monuments  voisins  du  mont 
Barkal,  dans  la  haute  Nubie;  on  le 
trouve,  enfin,  sur  plusieurs  amulettes 
du  musée  royal. 

M.  Cailliaùd  a  copié  aussi  le  nom  de 
la  reine ,  épouse  de  ce  roi  ;  elle  se  nom 
niait  Amentéh  ;  on  connaît  aussi  deus 
de  leurs  filles.  On  ignore  s'ils  eurei 
des  descendants  mâles;  mais  on  s 
avec  certitude  que  le  règne  de  Tahraki 
finit  après  une  durée  de  vingt  ans  :  li 
listes  de  Manéthon  nous  l'apprennent 
et  les  inscriptions  de  Barkal  confirmen 
leur  témoignage  :  ces  inscriptions  son 
en  effet  datées  de  la  vingtième  ann' 
de  Tahraka. 

La  Bible,  dans  l'histoire  des  rois 
rapporte  que,  lorsque  Sennachérib 
roi  des  Assyriens,  attaqua  Ézéchias 
roi  de  ^  Juda ,  l'Éthiopien  Tahraka 
allié  d'Ézéchias ,  conduisit  une  armé 
à  son  secours:  l'Assyrie  et  l'Égypf 
nourrissaient  d'antiques  rivalités,  mi 
tueliement  haineuses,  et  les  régioi 
intermédiaires  des  deux  grands  royai 
mes  étaient  le  théâtre  habituel  de  leui 
dissensions  armées  :  l'Assyrie  ne  poi 
vait  se  mouvoir  vers  les  bords  oriei 
taux  de  la  Méditerranée  sans  que  l'T' 
gypte  s'avançât  à  sa  rencontre  poi' 
Ken  tenir  écartée  :  c'est  ainsi  que  l'I 


EGYPTE. 


3Gr> 


gypte  se  trouvait  l'alliée  naturelle  des 
peuples  et  des  villes  de  la  Syrie  et  de 
la  Palestine.  Hérodote  dit  quelques 
mots  de  Sennachérib  ;  mais  il  confond 
les  temps  et  les  lieux  ;  il  paraît  n'avoir 
recueilli  sur  ces  circonstances  que  d'in- 
certaines traditions.  La  Bible  ne  dit 
point  que  Sennachérib  alla  attaquer 
i'Éiiypte-,  il  fut  défait  par  l'anse  du 
Seigneur  dans  les  environs  de  Jérusa- 
lem ,  et  il  ne  descendit  pas  jusqu'à  Pé- 
luse ,  comme  le  suppose  le  récit  d'Hé- 
rodote. Il  dit,  d'ailleurs,  que  ceci  se 
passa  sous  le  règne  d'un  roi  nommé 
Séthon  .  prêtre  de  Phtha  ,  divinité  qui 
fit  pour  ce  roi  un  grand  miracle,  car 
le  dieu  suscita  une  innombrable  quan- 
tité de  rats  des  champs ,  qui  se  répan- 
dirent pendant  la  nuit  dans  le  camp 
ennemi ,  et  rongèrent  si  bien  les  cordes 
des  arcs,  les  carquois,  et  jusqu'aux 
attaches  des  boucliers,  que  l'armée, 
privée  de  toute  espèce  d'armes,  fut 
contrainte  de  prendre  la  fuite  dès  le 
lendemain.  En  mémoire  de  cet  événe- 
ment, ajoute  Hérodote ,  on  plaça ,  dans 
le  temple  de  Phtha,  une  statue  du  roi 
Séthon ,  tenant  un  rat  dans  sa  main,  et 
avec  cette  inscription:  «  En  me  voyant, 
apprenez  à  révérer  les  dieux.  « 

Si  l'on  pouvait  s'en  remettre  aux 
récits  d'Hérodote,  la  mort  du  troi- 
sième roi  de  la  dynastie  éthiopienne 
aurait  été  suivie  de  troubles  qui  au- 
raient fait  succéder  l'anarchie  à  l'auto- 
rité royale  :  mais  cette  partie  du  récit 
d'Hérodote  abonde  tellement  en  con- 
fusions de  temps  et  de  noms ,  elle  est 
si  contraire,  dans  ses  circonstances 
les  plus  clairement  exprimées ,  aux  in- 
dications tirées  et  des  abréviateurs 
de  Manéthon  et  de  l'autorité  des  mo- 
numents, qu'il  est  difficile  à  l'historien 
éclairé  par  toutes  ces  lueurs  de  la  cri- 
tique, d'adopter  la  relation  de  l'élégant 
écrivain  d'Halicarnasse.  Selon  lui,  le 
roi  Psammétichus  était  le  fils  du  roi 
Néchos,que  l'Éthiopien  Sabacôn  avait 
fait  mourir;  mais,  selon  Manéthon  et 
les  monuments ,  ce  Psammétichus  était 
fils  du  roi  Néchao  qui  fut  le  cinquième 
successeur  de  Sabacôn ,  au  lieu  d'en 
être  le  prédécesseur.  Nous  n'inscri- 
rons donc  pas,  après  le  reçue  deTaii- 


raka ,  ni  un  période  d'anarchie ,  ni  un 
gouvernement  composé  d'un  conseil 
de  douze  rois ,  que  Psammétichus  abo- 
lit à  son  avantage  personnel  en  s'em- 
parant  seul  de  la  royauté. 

Nous  nous  arrêterons  toutefois  a 
une  autre  circonstance  qui  pourrait 
nous  porter  accroire  que  la  dynastie 
éthiopienne  d'Egypte  ne  fut  pas  sup- 
plantée et  remplacée  sur  le  trône 
par  une  famille  nouvelle,  sans  que 
l'Egypte  en  fût  troublée.  Cette  fa- 
mille nouvelle  était  originaire  de  Saïs. 
Le  premier  de  ses  rois  se  nommait 
Stéphinatès ,  selon  les  listes  de  Mané- 
thon ,  conservées  par  Jules  l'Africain  ; 
mais  ,  selon  ces  mêmes  listes ,  d'après 
Eusèbe ,  le  règne  de  Stéphinatès  ,  pre- 
mier roi  de  la  dynastie  saïte ,  aurait 
été  précédé  de  celui  d'un  quatrième 
Éthiopien ,  nommé  Ammerris.  On 
trouve  en  effet,  sur  les  monuments 
de  style  égyptien  des  environs  du  mont 
Barkal ,  les  cartouches  prénom  et  nom 
propre,  en  caractères  hiéroglyphiques, 
d'un  roi  Amonasô,  précédés  du  titre  de 
fils  du  soleil ,  et  de  tous  les  signes  ho- 
norifiques du  protocole  égyptien.  Ces 
noms  se  lisent  sur  le  piédestal  d'un 
lion  en  granit  rose  ;  cet  Amonasô  ré- 
gna en  Ethiopie  quand  les  Éthiopiens 
furent  rejetés  hors  de  l'Egypte  par  les 
Saïtes  qui  leur  succédèrent  ;  Amonasô 
put  ainsi  aller  continuer  son  règne  dans 
sa  patrie  ;  et  la  listed'Eusèbe  nous  con- 
serverait la  tradition  de  ce  règne  de 
peu  de  durée ,  auquel  mit  fin  l'avéne- 
ment  du  premier  Saïte.  On  connaît 
aussi  par  les  monuments  du  mont 
Barkal  deux  autres  rois  d'Ethiopie, 
nommés  Piônchéi ,  et  Aspit  ou  Asphrt, 
mais  il  est  difficile  de  déterminer  pré- 
cisément l'époque  à  lac^uelle  ils  régnè- 
rent. On  peut  toutefois  considérer 
leur  existence  comme  la  suite  de  l'oc- 
cupation du  trône  d'Egypte  par  des 
Éthiopiens  qui  durent  d'abord  réunir 
sous  un  sceptre  commun  l'Ethiopie  et 
l'Egypte ,  être  relégués  ensuite  dans 
l'Ethiopie  seule ,  et  y  régner  tant  qu'un 
roi  égyptien  ne  la  soumit  pas  de  nou- 
veau à  son  autorité  :  nous  verrons 
d'autres  exemples  de  ces  vicissitudes 
dans  l'existence  poli  tique  de  l'Ethiopie, 


366 


L'UNIVERS. 


babiluellement  rangée  sous  l'autorité 
des  rois  d'Egypte,  et  quelquefois  tem- 
porairement indépendante,  se  don- 
nant des  rois  qui  inscrivaient  leurs 
noms  sur  des  monuments  en  langage 
et  en  style  de  l'Egypte ,  la  métropole 
de  l'Ethiopie. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  l'Egypte ,  qui  de- 
vait ne  supporter  qu'avec  amertume 
une  race  étrangère  sur  le  trône  de  ses 
anciens  rois ,  fit  d'heureux  efforts  pour 
les  en  chasser,  et  y  réussit  par  l'in- 
fluence d'une  famille  originaire  de  la 
ville  de  Sais. 

Cette  cité  célèbre  par  la  somptuosité 
de  ses  édifices  et  par  le  collège  de 
prêtres  que  les  philosophes  de  la  Grèce 
venaient  si  religieusement  visiter ,  cette 
cité ,  berceau  même  d'Athènes ,  selon 
les  traditions  grecques  ,  n'est  plus  au- 
jourd'hui qu'un  amas  de  ruines ,  mais 
de  ruines  monumentales  par  leur  im- 
mensité. Champollion  le  jeune  les  a 
étudiées  et  décrites  en  ces  termes  : 

«Le  16  septembre  (1828),  à  six 
heures  du  matin ,  nous  nous  trouvâmes 
amarrés  dans  le  voisinage  de  Ssa-el- 
Hagar  ;  je  voulus  visiter  les  ruines  de 
l'antique  Sais. 

«  Nos  fusils  sur  l'épaule,  nous  ga- 
gnâmes le  village  qui  est  à  une  demi- 
heure  du  fleuve.  Nous  nous  dirigeâmes 
Eiir  une  grande  enceinte  que  nous  aper- 
cevions dans  la  plaine  depuis  le  matin. 
L'inondation  qui  couvrait  une  partie 
des  terrains  nous  obligea  de  faire 
quelques  détours ,  et  nous  passâmes 
sur  une  première  nécropole  égyptienne 
bâtie  en  briques  crues.  Sa  surface  est 
couverte  de  débris  de  poterie,  et  j'y 
ramassai  quelques  fragments  de  figu- 
1  ines  funéraires  :  la  grande  enceinte 
n'était  abordable  que  par  une  porte 
forcée  tout  à  fait  moderne.  Je  n'essaye- 
rai point  de  rendre  l'impression  que 
j'éprouvai  après  avoir  dépassé  cette 
porte,  et  en  trouvant  sous  mes  yeux 
(les  masses  énormes  de  80  pieds  de 
hauteur ,  semblables  à  des  rochers  dé- 
chirés par  la  foudre  ou  par  des  trem- 
blements de  terre.  Je  courus  vers  le 
milieu  de  cette  immense  circonvalla- 
tion ,  et  reconnus  encore  des  construc- 
tions égyptiennes  en  briques  crues ,  de 


i5  pouces  de  long,  7  de  large,  et  5 
d'épaisseur.  C'était  aussi  une  nécro- 
pole ,  et  cela  nous  expliqua  une  chose 
jusqu'ici  assez  embarrassante,  savoir, 
ce  que  faisaient  de  leurs  momies  les 
villes  situées  dans  la  basse  Egypte  et 
loin  des  montagnes.  Cette  seconde  né- 
cropole de  Sais ,  dans  les  débris  colos- 
saux de  laquelle  on  reconnaît  encore 
plusieurs  étages  de  petites  chambres 
funéraires  (et  il  devait  y  en  avoir  un 
nombre  infini) ,  n'a  pas  moins  de  1,400 
pieds  de  longueur,  et  près  de  âOO  de 
largeur.  Sur  les  parois  de  quelques- 
unes  des  chambres ,  on  trouve  encore 
un  grand  vase  de  terre  cuite ,  qui  ser- 
vait à  renfermer  les  intestms  des  morts, 
et  faisait  l'office  des  vases  nommés  ca- 
nopes.  On  trouve  du  bitume  au  fond 
de  quelques-uns  de  ces  vases. 

«  A  droite  et  à  gauche  de  cette  né- 
cropole existent  des  monticules ,  sur 
l'un  desquels  nous  avons  trouvé  des 
débris  de  granit  rose,  de  granit  gris, 
de  beau  grès  rouge,  et  aussi  du  mar- 
bre blanc,  dit  deThèbes.  Des  légendes 
de  Pharaons  sont  sculptées  sur  ce  mar 
bre  blanc ,  matière  rare  en  Egypte. 

«  Les  dimensions  de  la  grande  en- 
ceinte qui  renfermait  ces  édifices  sont 
véritablement  étonnantes.  Le  parallé- 
logramme ,  dont  les  petits  côtés  n'ont 
pas  moins  de  1,440  pieds,  et  les 
grands  2,160,  a  ainsi  7,000  pieds  de 
tour.  La  hauteur  de  cette  muraille  peut 
être  estimée  à  80  pieds ,  et  son  épais- 
seur ,  mesurée ,  a  été  trouvée  de  54 
pieds  :  on  pourrait  donc  y  compter  les 
briques  par  millions. 

«  Cette  circonvallation  de  géants  me 
paraît  avoir  renfermé  les  principaux 
édifices  de  la  ville  de  Sais.  Tous  ceux 
dont  il  reste  des  débris  étaient  des  né- 
cropoles; et,  d'après  les  indications 
fournies  par  Hérodote ,  l'enceinte  que 
j'ai  visitée  renfermerait  les  tombeaux 
d'Apriès  et  des  rois  saïtes  de  la XXVI" 
dynastie ,  ses  ancêtres.  De  l'autre  côté 
serait  le  monument  funéraire  d'Ama- 
sis.  La  partie  de  l'enceinte  vers  le  Nil 
a  pu  aisément  contenir  le  temple  de 
Nèïth  ,  la  grande  déesse  de  Sais. 

«  A  quelques  centaines  de  toises  de 
l'uigîe  voisin  de  la  porte  forcée,  exis 


EGYPTE. 


lent  des  collines  qui  couvrent  une  troi- 
sièoie  nécropole.  Elle  était  celle  des 
grandes  familles ,  et  on  en  a  tiré  un 
grand  sarcophage  en  basalte  vert,  qui 
était  celui  d'un  gardien  des  temples 
sous  le  roi  Psamniétichus.  » 

Hérodote  et  Strabon ,  qui  ont  vu 
cette  ville  avant  sa  décadence,  don- 
nent ,  des  monuments  publics  dont  elle 
était  ornée ,  des  descriptions  qui  nous 
en  laissent  une  grande  opinion.  Le 
temple  de  Nèïth  était  le  plus  somptueux 
de  ces  édiflces;  son  frontispice  était 
décoré  de  grands  obélisques,  et  un 
vaste  bassin,  revêtu  en  pierres,  était 
tout  auprès.  Une  grande  fête  annuelle 
y  attirait  un  grand  concours  de  monde  : 
c'était  celle  des  lampes  ardentes ,  qui 
86  célébrait  pendant  la  nuit ,  et  qui  était 
précédée  par  de  grandes  cérémonies 
religieuses.  Les  Grecs  disaient  que  Cé- 
crops  était  originaire  de  Sais. 
!       La  dynastie  que  cette  ville  vit  sortir 
!  de  son  sein  fut  composée  de  neuf  rois, 
i  et  il  nous  reste  de  leur  règne  des  mo- 
'  numents  nombreux  et  variés.  Ces  rois , 
\  qui  succédaient  à  une  dynastie  de  con- 
quérants étrangers ,  semblaient  s'effor- 
!  cer  démultiplier  les  monuments,comme 
I  pour  manifester  leur  ardent  amour  du 
!  pays,  sentiment  né  de  leur  origine 
■  même. 

;  Le  premier  des  rois  de  cette  XXVP 
1  dynastie,  celui  qui  en  fut  le  chef,  est 
nommé  Stéphinatis  dans  les  listes  de 
Manéthon:  il  parvint  au  trône  vers 
l'année  674  avant  l'ère  chrétienne. 
'  Son  règne  dura  sept  années  ,  voilà  tout 
ce  qu'il  nous  est  possible  de  savoir  de 
son  existence.  Il  en  est  de  même  de  ses 
deujc  successeurs  Néchepsôs  et  Néchaô  ; 
le  régne  du  premier  est  porté  à  six  an- 
nées ,  celui  du  second  à  huit  dans  ces 
mêmes  listes  de  Manéthon. 

L'histoire ,  par  les  faits ,  de  cette 
XXVr  dynastie  ne  commence  qu'avec 
le  règne  de  Psammétichus.  Ses  car- 
touches prénom  et  nom  propre  se 
lisent  sur  plusieurs  monuments  ;  le 
premier  signifie  :  Soleil  bienfaiteur 
(lu  cœur,  et  le  second Psamétik.  Cette 
légende  royale  se  voit  sur  l'obélis- 
que de  Monte  Citorio,  à  Rome,  sur 
la  ceinture  d'une   statue  en   basalte 


vert ,  représentant  ce  roi ,  et  appar- 
tenant au  cabinet  des  antiques  à  Paris  ; 
sur  un  petit  naos  du  musée  de  Mar- 
seille; dans  les  inscriptions  d'une  sta- 
tue naophore  ,  en  basalte  vert ,  du 
musée  du  Vatican,  et  sur  un  vase  canope 
de  Florence,  comme  sur  plusieurs  sca- 
rabées et  autres  monuments  de  petites 
proportions. 

Les  édifices  de  Thèbes  et  d'autres 
lieux  de  l'Egypte  conservent  aussi  les 
souvenirs  historiques  du  règne  de 
Psammétichus.  On  les  trouve  sculptés 
sur  les  grandes  colonnes  de  la  première 
cour  du  palais  de  Rarnac;  dans  l'île 
de  Snem  ,  près  de  Philœ:  ses  légendes 
royales  rappellent ,  soit  que  ce  prince 
se  rendit  dans  cette  île,  soit  qu'il  fit 
faire,  dans  les  belles  carrières  de  gra- 
nit rose  de  cette  localité,  de  grandes 
exploitations  pour  servir  aux  édifices 
qu'il  construisit  ou  qu'il  répara.  On 
voit  aussi  dans  les  carrières  de  grès  à 
Thorrah,  près  de  Memphis,  un  mono- 
lithe tracé  à  l'encre  rouge  sur  les  pa- 
rois ,  avec  une  finesse  extrême  et  une 
admirable  sûreté  de  main  ;  la  corniche 
de  ce  monolithe ,  qui  n'a  existé  qu'en 
projet,  porte  la  légende  royale  de 
Psammétichus.  Le  musée  des  Studi ,  à 
Naples ,  possède  un  beau  morceau  de 
granit ,  portant  les  cartouches  de  Psam- 
métichus :  c'est  un  fragment  de  la  base 
de  l'obélisque  de  Monte  Citorio.  Il  y  a 
aussi ,  au  Vatican ,  un  papyrus  daté 
de  la  20''  année  du  règne  de  ce  roi  ; 
plusieurs  figurines  portent  aussi  le 
nom  de  ce  roi. 

Le  règne  de  Psammétichus  est  fort 
célébré  dans  les  écrivains  de  la  Grèce , 
parce  qu'il  fut  le  premier  des  rois  d'E- 
gypte qui  ,  s'affranchissant  du  joug  des 
anciennes  coutumes,  rendit  l'accès  de 
ce  pays  plus  facile  aux  étrangers.  Se- 
lon les  relations  d'Hérodote,  Psam- 
métichus accueillit  les  Canens  et  les 
Ioniens  qui  5e  rendirent  en  grand  nom- 
bre dans  ses  États  ;  il  leur  donna  des 
terres ,  les  traitant  à  l'égal  de  la  caste 
militaire  dont  il  les  prit  pour  auxiliaires; 
il  leur  donna  de  jeunes  Égyptiens  à  éle- 
ver ,  afin  que  ces  enfants  apprissent  la 
langue  grecque  et  servissent  d'inter- 
prètes aux  deux  nations  :  c'est  depuis 


;g8 


i;  UNI  VER  s. 


cette  époque,  ajoute  Hérodote,  que 
nous  autres  Grecs ,  dans  nos  relations 
commerciales  avec  les  Égyptiens,  avons 
pu  nous  instruire  exactement ,  par  le 
secours  de  ces  interprètes,  de  l'his- 
toire d'Egypte  à  dater  du  règne  de 
Psamméticlius ,  et  sous  les  rois  qui  lui 
ont  succédé  ;  car  ces  Grecs  sont  les 

{)remiers  étrangers  qui,  parlant  une 
angue  différente  de  celle  du  pays ,  l'ont 
habité  librement. 

Psammétichus  fit  construire  les  pro- 
pylées méridionaux  du  temple  de  Phtha, 
alVlempliis,  ainsi  que  le  promenoir  du 
bœuf  Apis.  Ce  promenoir  était  situé 
en  face  du  péristyle  ;  le  mur  d'enceinte 
était  couvert  de  sculptures,  et  au  lieu  de 
colonnes,  on  y  avait  enipioyc  des  sta- 
tues colossales  de  13  coudées  de  hau- 
teur. 

Psammétichus  fit  aussi  la  guerre  aux 
nations  voisines  de  l'Egypte;  Héro- 
dote prétend  qu'il  assiégea ,  durant 
vingt-neuf  ans  consécutifs ,  une  ville 
de  Syrie  qu'il  nomme  Azotus.  Le  règne 
de  ce  roi  fut  en  effet  très-long;  les 
listes  de  Manétlion  et  le  texte  d'Hé- 
rodote le  fixent  également  à  cinquante- 
quatre  ans. 

Cet  historien  et  Diodore  racontent 
presque  dans  les  mêmes  termes  une 
grande  émigration  de  troupes  égyptien- 
nes en  Ethiopie  ;  ils  en  portent  le  nom- 
bre à  deux  cent  quarante  mille  hom- 
mes, mais  les  motifs  de  leur  mécon- 
tentement sont  diversement  expo- 
sés :  la  préférence  que  le  roi  montra 
pour  les  troupes  grecques  fut  un  de 
ces  motifs  ;  un  autre  provenait  de  ce 
que  Psammétichus  avait  négligé  de  re- 
lever les  Égyptiens  des  garnisons  méri- 
dionales après  le  terme  fixé  parl'usage. 
Ce  fut  en  vain  que  le  roi ,  par  ses  gé- 
néraux et  par  ses  propres  exhortations , 
pressa  ces  troupes  de  rentrer;  elles 
s'établirent  en  Ethiopie;  le  chef  du 
pays  leur  donna  des  terrées ,  et  la  con- 
trée en  prit  le  nom  de  pays  des  trans- 
fuges égyptiens. 

Diodore,  qui  a  pris  le  récit  d'Héro- 
dote pour  guide ,  ajoute  que  Psammé- 
tichus ,  de  retour  en  Egypte ,  se  livra 
aux  soins  de  l'administration,  assura 
la  perception  de  ses  revenus ,  contracta 


des  alliances  avec  les  Athéniens  et 
quelques  autres  peuples  de  la  Grèce; 
qu'il  reçut  et  traita  très-favorablement 
les  étrangers  qui  venaient  visiter  l'E- 
gypte :  qu'affectionnant  les  Grecs  par- 
ticulièrement, il  fit  donner  à  son 
fils  une  éducation  toute  grecque,  et 
qu'il  fut  le  premier  des  rois  d'Egypte 
qui  ouvrît  aux  étrangers  des  comptoirs 
dans  diverses  parties  de  ses  Etats, 
donnant  les  plus  essentielles  garanties 
aux  navigateurs  qui  y  abordaient. 

Par  dételles  alliances Psa-mmétichus 
nous  semble  prévoir  déjà  les  intentions 
des  Perses,vouloir  les  prévenir,et  se  pré- 
parer à  les  faire  avorter  en  s'associant 
avec  les  peuples  qui  devaient  les  redou- 
ter aussi  :  mais  la  nation  égyptienne , 
qui  ne  comprit  pas  la  portée  de  ce& 
alliances  ,  murmura  contre  son  roi  et 
le  désapprouva  :  la  nouvelle  invasion 
étrangère  n'était  pas  alors  imminente 
à  tous  les  yeux. 

Du  reste ,  l'art ,  sous  le  règne  de 
Psammétichus,  recouvra  quelque  chose  ■ 
de  son  antique  perfection;  ce  roi  con- 
tribua à  cette  renaissance  par  les 
grands  ouvrages  qu'il  fit  exécuter;  cei 
qui  nous  est  parvenu  de  cette  époque 
justifie  pleinement  notre  assertion  : 
c'était  au  VH"  siècle  avant  l'ère  chré- 
tienne,etonneconnaîtriendebeaupoHr 
ces  temps-là  chez  les  Grecs  alors  pres- 
que inconnus  dans  l'histoire  des  arts. 

Hérodote  nous  dit  que  Nécos ,  fils  de 
Psammétichus,  succéda  à  son  père.  Enl 
effet,  les  listes  de  Manéthon  nomment! 
Néchaô  H  comme  successeur  de  Psam-< 
métichus  1"  ;  de  plus ,  deux  belles  stèles 
de  l'ancienne  collection  de  M.  d'Anas- 
tasi  nomment  ce  roi  INéchaô  et  le  qua-j 
lifient  de  fils  de  ce  Psammétichus.  Ces| 
stèles  commencent  par  cette  inscrip-f 
tion  :  «  Dans  l'année  f",  du  mois  d'é-l 
piphi  le  f"^  jour,  sous  le  sacerdoce  dtj 
roi  soleil-.,  du  cœur,  \e  fils  du  soleil' 
Néchaô,  etc.  » 

Les  deux  cartouches  du  roi  se  retroiij 
vent,  avec  deux  variantes  remarquai 
blés ,  dans  un  dessin  fait  à  Rosette ,  ei 
l'année  1777,  par  un  nommé  Cloquet 
et  appartenant  depuis  longtemps  a 
cabinet  des  estampes  de  la  bibliothèqu 
royale  de  Paris.  Champollion  le  jeun 


EGYPTK 


a  consigné  cette  remarque  importante , 
ft  expliqué  ces  variantes  dans  son  ma- 
nuscrit sur  les  dynasties  égyptiennes, 
et  son  illustre  plagiaire  n'a  pas  hésite 
à  s'emparer  de  cette  remarque  comme 
l'ayant  faite  lui-même  à  Rosette.  Que 
répondrait-il  à  un  honnête  homme  qui 
le  prierait  de  lui  indiquer  le  lieu,  la 
roccia,  ou  ces  deux  cartouches  exis- 
tent, stanno  sco/pifi?  Une  note  écrite 
sur  le  dessin  dit  qu'ils  étaient  sur  un 
bloc  de  pierre  isolé;  et  qu'est  devenu 
ce  fragment  depuis  l'année  1777? 

Je  trouve  aussi  dans  le  même  ma- 
nuscrit de  mon  frère  le  dessin  et  la 
traduction  d'une  stèle  funéraire  qu'il  a 
vue  à  Alexandrie,  dans  laquelle  le  roi 
Néchaô  est  nommé,  et  dont  les  dates 
et  les  nombres  seront  d'une  utilité 
immédiate  pour  l'ordre  chronologique 
des  rois  de  la  XXVP  dynastie  égyp- 
tienne. Voici  le  texte  de  la  portion  mi- 
portante  de  ce  précieux  monument  : 

«  Le  prêtre  Psanimétichus  naquit 
heureusement  l'an  III,  le  l*""  jour  du 
mois  de  paôni,  sous  le  règne  du  fils 
du  soleil  Néchaô.  La  durée  de  sa  vie 
fut  de  LXXI  ans,  IV  mois  et  VI  jours , 
et  il  mourut  l'an  XXXV,  le  6^  jour  du 
mois  de  paôni  du  règne  du  fils  du  so- 
leil Aniasis.  » 

Cette  date  de  la  troisième  année  du 
règne  de  Néchaô  est  la  plus  élevée  que 
l'on  connaisse;  il  est  porté  à  huit  an- 
nées dans  les  listes  de  Jlanéthon.  Hé- 
rodote attribue  à  Néchaô  les  premiers 
travaux  pour  établir  le  canal  de  com- 
munication entre  les  deux  mers,  la 
Méditerranée  et  la  mer  Rouge. 

L'importance  commerciale  et  poli- 
tique de  ce  canal  fut  connue  de  l'anti- 
quité :  cet  ouvrage  fut  plusieurs  fois 
entrepris  et  plusieurs  fois  abandonné. 
Selon  Hérodote ,  Néchaô  y  aurait  vu 
périr  cent  vingt  mille  hommes  em- 
ployés à  le  creuser.  Il  fut  ouvert  sur  le 
point  oîi  se  trouve  la  moindre  distance 
entre  le  Nil  et  la  mer  Rouge.  Il  tirait 
son  origine  de  la  branche  pélusiaque 
du  fleuve ,  dont  il  était  une  dérivation , 
près  de  Rubaste,  se  dirigeant  de  là,  à 
l'est ,  jusqu'à  l'entrée  de  l'Ouady  actuel  ; 
le  cours  de  l'Ouady  en  était  la  prolon- 
gation ,  aussi  à  l'est ,  sur  une  longueur 
24'  Livraison.  (Egypte.) 


de  qumze  lieues;  le  canal  traversait 
ensuite  les  lacs  amers  par  une  inflexion 
au  sud-est ,  sur  huit  à  neuf  lieues  d'é- 
tendue ;  enfin ,  par  une  autre  inflexion 
vers  le  sud,  et  cinq  lieues  de  longueur, 
il  atteignait  le  golfe  Arabique  :  ce  ca- 
nal avait  donc  vingt-cinq  lieues  de  dé- 
veloppement, et  la  navigation  totale 
du  Nil  au  golfe  Arabique  était  de 
trente-trois  lieues,  y  compris  le  trajet 
des  lacs.  Hérodote  "ajoute  que  la  tra- 
versée exigeait  qu;ifre  journées ,  ce  qu/ 
fait  supposer  qu'elle  se  faisait  à  la 
rame  ou  à  la  cordelle.  La  largeur  du 
canal  était  variable  selon  la  nature  du 
terrain  ;  sa  profondeur  ne  devait  pas 
être  moindre  que  celle  qu'exigent  des 
bâtiments  tirant  de  douze  à  quinze 
pieds  d'eau ,  et  sa  pente  devait  être  plus 
considérable  durant  les  hautes  eaux  du 
Nil  que  dans  l'état  ordinaire  du  fleuve. 
Il  reste ,  toutefois ,  quelques  doutes  sur 
la  complète  exécution  de  ce  canal  dès 
le  temps  des  Pharaons,  et  les  traditions 
sont  diverses  sur  ce  point  important. 
Aristote  rapporte  que  les  Pharaons  dis- 
continuèrent les  travaux  de  ce  canal 
après  qu'ils  eurent  été  informés  que  la 
mer  Rouge  était  plus  élevée  que  les 
terres  d'Egypte  ;  et ,  sur  cet  avis  , 
l'entreprise  n  aurait  été  conduite  que 
jusqu'aux  lacs  amers.  La  mer  Rouge 
est ,  en  effet ,  plus  élevée  de  trente  pieds 
au  moins  que  la  Méditerranée  :  les  ni- 
vellements exécutés  par  les  géomètres 
de  l'expédition  française  en  Egypte 
ne  laissent  subsister  aucun  doute' sur 
ce  sujet  :  que  ceux  qui  voudront  l'ap- 
profondir s'éclairent ,  comme  nous  ve- 
nons de  le  faire ,  aux  savantes  investi- 
gations de  M.  l'ingénieur  Le  Père  : 
nous  y  avons  cherché  les  vestiges  de 
la  grande  entreprise  attribuée  par  Hé- 
rodote au  Pharaon  Néchaô  II. 

Il  est  certain  que  ce  même  roi  porta 
la  guerre  en  Syrie;  il  s'y  prépara  en 
faisant  d'abord  construire  des  vais- 
seaux; les  traces  de  ses  chantiers  sub- 
sistaient encore  quand  Hérodote  visita 
l'Egypte.  Néchaô  conduisit  ensuite  son 
armée  par  terre,  et  défit  les  Syriens 
près  de  Magdole,  ou  plutôt  Mageddo 
selon  la  Bible.  On  lit  en  effet,  dans  le 
quatrième  livre  des  Rois ,  que  du  temps 
24 


370 


LUIS IV  ERS. 


de  Josias,  roi  de  Juda,  Néchaô  ayant 
marché  contre  le  roi  d'Assyrie  Vers 
l'Euphrate,  Josias  alla  au-devant  du 
Pharaon  et  fut  tué  à  Mageddo  ;  que  son 
(ils  Joachaz  fut  élu  roi  à  sa  place. 
A  peine  Joachaz  régnait  depuis  trois 
mois,  qu'il  fut  détrôné  par  Néchaô, 
qui  lui  substitua  Éliachim ,  autre  fils 
de  Josias,  et  envoya  Joachaz  prison- 
nier en  Egypte,  après  avoir  mis  à  con- 
tribution Jérusalem  et  le  royaume  de 
Juda.  Éliachim,  nommé  aussi  loacim, 
demeura  tributaire  de  l'Egypte,  jus- 
qu'à l'époque  où  le  roi  d'Assyrie  se 
substitua ,  par  la  force  des  armes ,  au 
roi  d'Egypte  dans  la  perception  de  ces 
tributs,  et  ceci  arriva,  selon  les  pro- 
phéties de  Jérémie,  dans  la  quatrième 
année  du  règne  de  loacim. 

La  courte  durée  de  celui  de  Né- 
chaô II ,  qui  n'est  porté  qu'à  six  années 
dans  les  listes  de  Manéthon ,  s'accor- 
dera-t-elle  avec  les  indications  chrono- 
logiques de  la  Bible?  Aucun  doute  ne 
peut  s'élever  à  ce  sujet;  car  Néchaô 
attaqua  Josias,  et  celui-ci  perdit  la  vie 
dans  cette  rencontre.  Joachaz  succéda 
à  son  père,  mais  il  ne  régna  que  trois 
mois.  loacim  vint  après,  et  c'est  à  la 
quatrième  année  de  son  règne  que 
Néchaô  perdit  sa  conquête  en  Syrie, 
par  suite  d'une  bataille  donnée  sur 
l'Euphrate,  et  gagnée  contre  lui  par 
Nabuchodonosor,  qui  le  repoussa  dans 
la  frontière  ordinaire  de  l'Egypte  :  ces 
rapports  historiques  se  corroborent 
donc  réciproquement. 

A  Néchaô  succéda  Psammétichus  II. 
Les  rapports  de  la  Grèce  avec  l'Egypte 
étaient  devenus  de  plus  en  plus  fré- 
quents; les  Éléens  y  envoyèrent  des 
députés  chargés  d'étudier  ses  institu- 
tions publiques  comparées  avec  celles 
de  la  Grèce.  Ils  reçurent  de  sages  con- 
seils des  prêtres  égyptiens. 

Les  nom  et  prénom  du  second  Psam- 
métichus se  trouvent  sur  un  assez 
grand  nombre  de  monuments  encore 
subsistants.  Le  nom  y  est  écrit  avec 
les  mêmes  caractères  que  celui  de  sçn 
aïeul;  mais  le  prénom  royal  diffère  par 
un  signe ,  et  il  signifie  soleil  se  réjouis- 
sant dans  le  coeur.  Il  avait  élevé  un 
propylon  pour  un  des  temples  de  Mem- 


phis,  et  les  matériaux  de  l'édifice  pha- 
raonique ont  servi  à  la  construction  de 
la  citadelle  arabe  du  Caire;  on  y  voit 
encore  un  bas-relief  représentantPsam- 
métidius  II  faisant  la  dédicace  de  ce 
propylon;  d'autres  blocs  épars,  prove- 
nant aussi  de  Memphis,  offrent  cette 
particularité  vraiment  historique,  de 
porter  encore  une  légende  royale  gra- 
vée dans  une  aire  carrée  et  creuse, 
annonçant  sous  quel  roi  le  bloc  a  été 
tiré  de'la  carrière,  et  pour  quel  édifice 
il  était  destiné  :  plusieurs  de  ces  blocs 
sont  signés  du  règne  de  Psamméti- 
chus II.  Des  inscriptions  de  l'île  de 
Snem,  à  l'extrémité  méridionale  de 
l'Egypte,  contiennent  le  nom  de  ce 
même  roi  ;  il  se  voit  aussi  sur  un  beau 
sarcophage,  sur  une  figure  thalamo- 
phore  et  sur  la  base  d'une  autre  figure 
en  bronze  du  musée  du  Louvre;  on  l'a 
aussi  recueilli  dans  quelques  tombeaux 
des  environs  de  Memphis.  L'obélisque 
de  la  Minerva,  à  Rome,  fut  élevé  en 
Egypte  par  Psammétichus  II.  Ce  roi  fut 
honoré  d'un  sacerdoce  ;une  statuette  en 
basalte  vert  porte  une  inscription  qui  se 
lit:  Aménowthph,  fils  d'Horus,  prêtre 
de  Nèïth  et  de  Psammétichus,  chéri 
de  Nèïth,  né  de  l'adoratrice  de  Néïth , 
dame  de  la  région  de  Sésaw,  Tsanisis. 
Une  autre  figure  en  basalte  noir,  qui 
était  à  Florence,  porte  la  date  sui- 
vante :  l'an  XI,  de  phaménoth  le  1", 
du  roi  soleil,  etc.,  Psammétichus.  Plu- 
sieurs recueils  archéographiques  font 
connaître  d'autres  monuments  isolés 
du  même  règne,  et  le  nom  de  ce  roi 
n'est  pas  rare  sur  les  scarabées  et  les 
amulettes;  on  le  voit  même  accompa- 
gné d'une  inscription  en  caractères  cu- 
néiformes (de  Babylone)  sur  un  cylin- 
dre :  un  prêtre  est  à  genoux  devant  le 
cartoi'die  royal. 

Le  règne  de  Psammétichus  II  fut  de 
dix-sept  ans  selon  tous  les  textes  d'Eu- 
sèbe  tirés  de  jManéthon;  Hérodote, 
qui  nomme  ce  roi  Psammis ,  et  la  liste 
de  Jules  l'Africain ,  ne  lui  assignent 
que  six  années;  on  verra,  par  quel- 
ques chiffres  tirés  de  quelques  stèles 
égyptiennes  ,  que  le  nombre  17 ,  donné 
par  Eusèbe ,  est  confirmé  par  les  mo- 
numents. 


F.(,  YI'TK 


37  i 


Les  restes  de  Médinet  -  Hobou  ,  à 
Thèhes,  et  les  excavations  d'EI-Assa- 
sif,  fournissent  plusieurs  renseigne- 
ments sur  la  famille  de  Psammétichus. 
Il  paraît,  d'après  ces  renseignements, 
que  le  nom  de  Nitocris  (Nèïth  victo- 
rieuse) fut  adopté  pour  les  femmes  de 
cette  race  royale;  il  fut  porté  en  effet 
par  l'épouse  de  Psammétichus  I"' ,  par 
celle  de  Psamméticiius  II ,  et  peut-être 
aussi  par  une  de  ses  filles,  comme  on 
pourrait  le  conclure  de  réparations 
faites  aux  colonnes  protodoriques  du 
palais  de  Médinet-Habou  ,  sous  le  Pha- 
raon Acoris,  au  moyen  de  pierres  pro- 
venant d'un  petit  édiOce  élevé  par  cette 
princesse,  qui  est  nommée  avec  son 
père  à  El-Assasif.  On  trouve  aussi  le 
nom  de  la  Nitocris, femme  de  Psam- 
métichus II,  sur  un  amulette  de  por- 
celaine émaillée,  ayant  la  forme  d'un 
cartouche  royal ,  et  sur  les  débris  d'une 
statuette  de  bronze,  l'un  et  l'autre  ob- 
jets appartenant  au  musée  royal  de 
Paris.  Les  deux  cartouches  de  cette 
reine  se  lisent  :  La  mère  dame  des 
gr.lces,  la  chérie  de  Mouth,  Nitocris. 
Nous  aurons  bientôt  l'occasion  de  par- 
ler d'une  de  ses  filles,  qui  devint  la 
femme  de  l'usurpateur  Amasis  ;  et 
c'est  en  rappelant  quelques  circons- 
tances du  règne  de  ce  dernier,  que 
nous  retrouverons  le  lieu  d'indiquer 
avec  quelque  certitude ,  la  durée  du 
règne  de  Psammétichus  II,  et  de  celui 
de  son  successeur. 

Les  listes  de  Manéthon  nomment  ce 
successeur  Vaphri.s,  Vaphrès;  la  Bible 
Chophra  ou  Hophra,  et  Hérodote 
Apriès,  en  le  disant  fils  de  Psammé- 
tichus II.  Diodore  de  Sicile  n'est  pas 
moins  formel  à  l'égard  du  rang  que 
cet  Apriès  doit  occuper  dans  la  dynas- 
tie des  Saites,  lorsqu'il  le  comprend 
dans  les-  quatre  règnes  (Saîtes)  qui 
suivirent  la  mort  de  Psammétichus  L  '  ; 
Apriès  fournit  le  troisième  de  ces 
règnes,  et  Amasis  le  quatrième,  qui  fut, 
de  fait,  le  dernier,  Cambyse  occupant 
déjà  une  portion  de  l'Egypte  à  la  mort 
d'Amasis. 

Hérodote  dit  aussi  que  le  Pharaon 
Apriès  fut,  après  Psammétichus  II, 
son  bisaïeul ,  le  plus  heureux  de  tous 


les  rois  ses  prédécesseurs ,  pendant  un« 
partie  de  son  règne.  îl  fit  la  guerre 
contre  Sidon  ,  vainquit  les  Tyriens  sur 
mer;  il  obtint  les  mêmes  succès  sur 
les  Cypriotes  et  les  Phéniciens  réunis  , 
si  Ton  s'en  rapporte  à  l'assertion  de 
Diodore  de  Sicile.  Apriès  prêta  aussi 
quelque  secours  à  Sédécias ,  roi  de 
.luda,  contre  le  roi  d'Assyrie  et  ses 
Chaldéens  ;  mais  ces  secours  ne  furent 
point  efficaces;  le  roi  de  Juda  perdit  la 
vie ,  Jérusalem  fut  prise ,  le  temple  du 
Seigneur  dépouillé  de  ses  richesses  en 
or  et  en  bronze  ;  et  libre  un  instant  au 
sein  de  ces  calamités ,  le  peuple  des 
Juifs  s'enfuit  en  Egypte,  maigre  les  la- 
mentations et  les  menaces  de  Jéréniie. 
Du  reste,  le  prophète  annonça  que 
Dieu  avait  mis  Apriès  dans  les  mains 
de  ses  ennemis,  de  ceux  qui  cher- 
chaient son  âme.  Les  succès  d'Apriès , 
en  effet ,  touchèrent  bientôt  à  leur 
terme. 

Il  avait  pris  pour  prénom  un  car- 
touche qui  peut  signifier  soleil  qui  se 
réjouit  dans  le  cœur,  et  pour  nçm 
propre  le  cartouclie- prénom  de  P.sam- 
métichus  II ,  son  père.  On  trouve  ces 
signes  onomastiques  et  royaux  dans 
une  inscription  de  l'île  de  Philae ,  où 
ils  ont  été  recueillis  par  le  savant  voya- 
geur anglais  Wilkinson;  on  les  voit 
aussi  réunis  ou  isolés  sur  une  statu* 
thalamophore  du  musée  royal  du  Lou- 
vre, sur  un  fragment  de  revêtement 
en  bronze  d'une  antique  porte  en  bois, 
ornée  d'un  mufle  de  lion ,  remarquable 
par  la  perfection  du  travail  <,  on  les  Ut 
de  même  sur  deux  faces  de  l'obélisque 
de  la  Minerva  à  Rome,  qui  porte  aussi 
les  noms  du  père  de  ce  Pharaon.  Les 
cartouches  d'Apriès  existent  de  même 
parmi  les  nombreusesinscriptionscom- 
mémoratives  gravées  sur  les  rochers 
de  l'île  de  Sneni ,  près  de  Philae  ;  enfin , 
sur  les  débris  de  constructions  égyp- 
tiennes employés  par  le  grand  Saladin 
pour  élever  la  citadelle  du  Caire. 

Tous  ces  monuments  appartiennent 
aux  temps  où  les  affaires  au  roi  Apriès 
prospérèrent.  Ces  succès  l'engagèrent 
a  porter  une  armée  contre  Barcé  et  la 
Cyrénaïque;  elle  fut  défaite.  Ce  qui 
survécut  vit  dans  cette  entreprise  une 
24. 


372 


UNIVERS. 


trahison;  cette  oi)inion  s'accrédita,  et 
les  troupies  égyptiennes  se  mirent  en 
pleine  révolte." Le  roi,  pour  les  apai- 
ser et  les  ramener  au  devoir,  dépêcha 
vers  elles  Amasis ,  homme  considéré 
parmi  les  Égyptiens.  Amasis  haran- 
guait les  troupes  mutinées  ;  il  remplis- 
sait ce  devoir,  mais  sans  succès;  un 
soldat  qui  se  trouvait  derrière  lui  pen- 
dant qu'il  discourait ,  lui  mit  un  casque 
sur  la  tête,  en  s'écriant:  Qu'il  soit 
notre  roi  !  Et  la  volonté  d'Amasis  se 
trouva  tout  aussitôt  d'accord  avec  ce 
voeu  confirmé  par  l'assentiment  géné- 
ral. Amasis  fut  salué  roi  par  l'armée; 
ce  fut  en  vain  qu'Apriès  tenta  par  ses 
envoyés  de  le  rappeler  au  devoir  et  a 
la  soumission:  l'objet 'de  la  contesta- 
tion fut  remis  à  la  force  des  armes.  Les 
soldats  égyptiens  se  réunirent  sous  les 
enseignes  d'Amasis  :  les  mercenaires 
cariens  et  ioniens  vendirent  leurs  se- 
cours à  Apriès  ;  ils  furent  vaincus  dans 
un  combat  livré  près  de  Momemphis , 
la  Manouf-Elseffiy ,  ou  Manouf  l'infé- 
rieure,  des  nomenclatures  arabes. 

Amasis  triomphant  entra  dans  Sais , 
résidence  des  rois  saïtes  ses  prédéces- 
seurs ,  et  s'établit  dans  leur  palais.  Il 
y  conduisit  avec  lui  Apriès,  qui  conti- 
nua d'habiter  cette  demeure  royale  où 
il  fut  quelque  temps  fort  bien  traité. 
Mais  les  clameurs  populaires  imposè- 
rent à  Amasis  une  rigoureuse  résolu- 
tion; il  fallut  livrer  Apriès  à  la  popu- 
lace qui  l'étrangla.  Il  tut  ensuite ,  par 
les  soins  d'Amasis  sans  doute,  inhumé 
dans  les  tombeaux  royaux  de  sa  fa- 
mille. 

Hérodote  dit  que  ces  tombeaux  exis- 
taient dans  l'enceinte  de  l'Hiéron  de 
Nèîth,  auprès  du  principal  édifice,  le 
temple  proprement  dit,  à  main  gauche 
en  entrant.  On  a  vu,  par  la  descrip- 
tion de  l'état  actuel  des  ruines  de  Sais, 
que  la  vaste  étendue  de  la  grande  en- 
ceinte suffisait  à  tous  ces  édifices ,  et 
qu'une  attentive  restauration  y  mar- 
quait distinctement  la  place  de  chacun. 

Telle  fut  la  fin  du  Pharaon  Apriès. 
Il  paraît  que  la  haine  publique  s'atta- 
cha à  sa  mémoire,  que  l'humanité 
d'Amasis  ne  put  pas  l'en  préserver;  et 
Ton  a  cru  en  reconnaître  les  preuves 


trop  évidentes  sur  que.ques  mohu* 
ments ,  notamment  sur  une  stèle  où , 
parmi  phisieurs  rois  nommés ,  on  trouve 
immédiatement  avant  le  nom  d'Ama- 
sis celui  d'un  prince  qualifié  de  Rê- 
mesto,  mot  qui  emporte  étymologi- 
quement  l'idée  de  haine  profonde.  Le 
même  cartouche  se  retrouve  sur  une 
statue  naophore  du  Vatican  ;  et ,  comme 
la  stèle  est  d'une  époque  postérieure 
au  règne  même  d'Amasis ,  et  date  du 
règne  de  Darius  ,  on  a  présumé  que  ce 
cartouche  outrageant  pour  le  roi  Apriès 
avait  été  substitué  au  cartouche  con- 
sacré durant  sa  prospérité,  et  adopté 
dans  les  inscriptions  publiques  :  les 
rois  perses  n'avaient  aucune  inclina- 
tion à  protéger  l'honneur  des  rois  égyp- 
tiens saïtes. 

Le  règne  d 'A  priés  fut  de  19  ans  se- 
lon Jules  l'Africain ,  et  de  25  ans  selon 
Eusèbe  et  Hérodote.  La  même  incer- 
titude subsiste  à  l'égard  de  la  durée 
du  règne  de  Psammétichus  II ,  portée 
à  17  ans  par  les  uns ,  et  à  6  années 
seulement  par  d'autres  critiques.  De 
précieux  monuments  vont  décider  de 
tous  ces  doutes ,  et  compléter  nos  ren- 
seignements sur  l'état ,  les  actions  et 
les  règnes  de  la  XXVI*  dynastie.  Le 
lecteur  verra ,  par  un  exemple ,  quelle 
est  la  valeur  historique  des  monuments 
égyptiens ,  de  ceux  même  des  moyennes 
castes,  quand  les  inscriptions  égyp- 
tiennes qui  nous  les  expliquent  ren- 
ferment des  dates  clairement  expri- 
mées. 

On  a  vu  plus  haut  la  traduction  de 
quelques  lignes  de  la  stèle  funéraire 
d'un  prêtre  nommé  Psammétichus, 
qui  naquit  le  l*""  paôni,  de  la  3^  année 
du  règne  de  Néchaô  II ,  mourut  le  6 
de  paôphi,  de  la  3.5*  année  du  règne 
d'Amasis,  ayant  vécu  71  ans,  4  mois 
et  6  jours. 

J'ai  sons  les  yeux  le  dessin  d'une 
autre  stèle  de  la  même  famille  :  c'est 
encore  un  Psammétichus  qui  naquit 
le  1"^  épiphi  de  l'an  l*""  du  règne  de 
IVéchaô  II  ;  mourut  le  28  pharmouthi 
de  la  27*  année  du  règne  d'Amasis, 
ayant  vécu  65  ans,  10  mois  et  2 
jours. 

La  première  stèle  a  déjà  été  men- 


l'GYPTE. 


97i 


lionnée,  et  même  expliquée  par  un 
écrivain  italien  qui  explique  tout  har- 
diment, et  qui  ne  s'est  pas  toutefois 
aperçu  qu'il  y  a  un  déficit  de  cinq  jours 
dans'la  somme  de  la  durée  de  la  vie 
du  défunt  Psammétichus  ;  car  les  plus 
simples  notions  du  calendrier  égyptien 
démontrent  que  71  ans,  4  mois  et  6 
jours  donnent  26,041  jours,  et  qu'il  y 
a  réellement  cinq  jours  de  plus  du  r"" 
Jour  du  10'  mois  égyptien  de  la  3^ 
année  de  Néchaô,  au  6'  jour  du  2' 
mois  de  la  71*  année  suivante,  qui 
était  la  35*  d'Amasis.  Le  biographe 
égyptien  a  oublié  de  compter  les  cinq 
jours  complémentaires ,  qui ,  après  la 
71*  année  révolue ,  se  trouvèrent  entre 
le  l"'  paôni,  où  commençait  la  72*,  et 
le  6  paôphi  que  mourut  Psammétichus  ; 
et  le  savant  italien  n'en  a  pas  moins 
trouvé  la  parfaite  explication  de  ce 
nombre  erroné.  La  seconde  stèle  est 
exacte  dans  ses  déductions  :  elles  nous 
apprennent,  par  leur  commun  témoi- 
gnage, qu'il  s'était  écoulé  65  années 
entières  entre  la  1'*  du  régne  de  Né- 
chaô II  et  la  27*  du  règne  d'Amasis , 
etaussiqu'un  intervalledeTl  années  en- 
tières séparait  la  3*  année  de  ce  même 
Néchaô  ,  de  la  35*  de  ce  même  Amasis. 

Si  donc ,  sur  les  65  ans  du  premier 
compte,  on  soustrait  5  ans  pour  le 
reste  du  règne  de  Néchaô ,  et  les  20 
déjà  écoulés  du  règne  d'Amasis,  il  res- 
tera 34  ans  pour  les  deux  règnes  suc- 
cessifs de  Psammétichus  II  et  Apriès, 
et  il  sera  dès  lors  difficile  d'accorder 
à  l'im  17  ans,  et  à  l'autre  25  selon 
Eusèbe,  ou  bien  de  ne  donner  aux 
deux  règnes  réunis  que  25  ans,  selon 
Jules  l'Africain. 

Si  encore,  sur  les  71  ans  de  l'autre 
stèle ,  nous  laissons  à  Néchaô  II  3  ans 
pour  le  reste  de  son  règne,  et  à  Ama- 
sis les  34  années  déjà  révolues,  il  nous 
restera  encore  34  ans ,  comme  par  les 
supputations  de  l'autre  stèle ,  pour  les 
deux  règnes  successifs  de  Psamméti- 
chus II  et  d'Apriès. 

C'est  donc  à  ce  nombre,  tiré  de 
deux  monuments  que  leur  espèce  place 
au  nombre  des  plus  authentiques, 
comme  leur  texte  au  nombre  des  plus 
précieux ,  c'est  à  ce  nombre  34  qu'on 


doit  se  fixer  pour  la  durée  des  règnes  suc- 
cessifs de  Psammétichus  II  et  Apriès  ; 
et  comme  la  liste  d'Eusèbe,  dans  ses  di- 
vers textes ,  s'accorde  à  fixer  la  durée 
du  règne  de  Psammétichus  II  à  17  ans, 
nous  adopterons  ce  nombre ,  et  nous 
laisserons  une  durée  égale  au  règne 
d'Apriès ,  qui  n'est  porté  qu'à  19  ans 
dans  les  listes  de  l'Africain. 

Nous  nous  abstenons  d'examiner  ici 
les  notions  précises  que  ces  deux  dates 
renferment  sur  l'état  du  calendrier 
égyptien  au  sixième  siècle  avant  l'ère 
chrétienne,  et  particulièrement  sur  la 
manière  alors  en  usage  de  compter  les 
années  du  règne  des  rois,  notions  du 
plus  haut  intérêt  pour  la  supputation 
de  la  chronologie  égyptienne  :  nous 
n'avions  en  vue  que  d'éclaircir  les  dif- 
ficultés qui  subsistaient  encore  sur 
quelques  points  de  l'histoire  des  rois 
de  la  XXVI*  dynastie. 

Amasis  en  fut  réellement  le  dernier , 
l'enfant  qui  lui  succéda  de  droit  a;^ant 
à  peine  touché  aux  marches  du  trône. 

Amasis  était  originaire  de  la  petite 
ville  de  Siouph ,  dans  le  voisinage  de 
Sais.  Son  origine  plébéienne  ne  le  mit 
pas  d'abord  en  grande  considération 
parmi  ses  sujets  ;  il  sut  se  relever  par 
sa  prudence  et  son  habileté  :  il  se  com- 
para, dans  une  occasion  solennelle,  à 
un  vase  d'or,  employé  d'abord  à  de 
vulgaires  usages,  et  qui,  changé  en 
statue  de  dieu  ,  fut  en  grande  vénéra- 
tion parmi  les  Égyptiens.  Il  passait 
pour  savoir  concilier  les  plaisirs  et  le 
commerce  familier  de  ses  amis  avec 
les  devoirs  et  la  dignité  de  son  rang. 

Comme  tous  les  rois  nouveaux  ve- 
nus ,  Amasis  déploya  une  grande  ma- 
gnificence, fit  élever  ou  réparer  un 
grand  nombre  d'édifices  ,  orna  les  tem- 
ples de  riches  ouvrages  ,  et  l'histoire 
écrite  a  rapporté  comme  véridique 
tradition  que  jamais  l'Egypte  ne  fut 
dans  un  état  aussi  florissant  qu'elle 
l'était  sous  le  règne  d'Amasis;  que  le 
fleuve  ne  fut  jamais  si  bienfaisant ,  ni 
la  terre  plus  féconde  :  on  y  comptait 
jusqu'à  vingt  mille  villes,  toutes  ha- 
bitées. 

Memphis  et  Saïs  furent  les  deux  villes 
plus  particulièrement  embellies  par 


374 


L'UNIVERS. 


Amasis.  Dans  la  première ,  il  éleva  un 
temple  à  Isis,  remarquable  par  sa 
grandeur  et  sa  magnificence;  il  fit  pla- 
cer devant  le  temple  de  Phtha  un  co- 
losse couché,  de  75  pieds  de  longueur, 
et  deux  statues  en  granit  rose  de  20 
pieds  de  hauteur.  A  Sais ,  les  propy- 
lées du  temple  de  INéïth  furent  son  ou- 
vrage ,  et  l'antiquité  les  signala  pour 
leur  magnificence.  Hérodote  pensait 
'^ue  ces  propylées  surpassaient  en  élé- 
vation et  en  étendue  tous  les  autres 
monuments  du  même  genre ,  particu- 
lièrement par  la  masse  et  la  qualité 
des  pierres.  Amasis  y  ajouta  des  colos- 
ses de  proportions  extraordinaires  ,  des 
sphynx  à  tête  humaine  également  co- 
lossals  ;  et  les  matériaux  de  ces  belles 
constructions  furent  tirés  ou  des  car- 
rières en  face  de  Memphis  (les  car- 
rières de  Thorrah),  ou  des  environs 
d'Éléphantine  (les  carrières  de  gra- 
nit) :  Saladin  les  employa  aussi  à  sa 
citadelle  du  Caire,  où  la  science  mo- 
derne reconnaît  ces  blocs  doublement 
historiques,  au  nom  d' Amasis  qui  est 
gravé  dans  une  aire  en  creux  sur  une 
de  leurs  faces  intérieures. 

Amasis  fit  aussi  tirer  des  carrières 
de  Syène  le  célèbre  naos  monolithe 
qu'il  consacra  à  la  déesse  Nèïth  dans 
son  temple  de  Sais.  On  mit ,  dit  Hé- 
rodote, trois  années  à  le  transporter; 
deux  mille  mariniers  y  furent  em- 
ployés; ses  dimensions  étaient  de  21 
coudées  (11  mètres)  en  longueur;  14 
(  7  mètres  |  )  en  largeur,  et 8  (4  mètres  ^) 
en  hauteur.  Le  même  historien  a  vu 
ce  temple  d'une  seule  pierre  à  la  porte 
du  gr^and  temple;  on  ne  l'avait  pas 
placé  dans  l' i  ntérieur  ;  l'entreprise  avait 
été  interrompue  par  des  circonstances 
sur  lesquelles  l'histoire  s'est  diverse- 
ment exprimée  :  de  plus  grandes  masses 
de  granit  ont  été  extraites ,  transpor- 
tées et  employées  dans  la  basse  Egypte 
par  les  Égyptiens.  On  voit  aussi ,  au 
musée  royal  de  Paris ,  un  magnifique 
naos  monolithe  en  granit  rose,  ou  a 
vécu  l'oiseau  sacré  de  Nèïth  (  la  chouette) 
dans  le  temple  même  de  Sais ,  ouvrage 
admirable  par  sa  masse  comme  par 
l'excellence  du  travail  et  des  sujets 
mythologiques  dont  il  est  orné.  Ama- 


sis fut  un  ami  sincère  des  arts  ;  et ,  si 
l'on  veut  juger  de  l'efficacité  de  ses  ef- 
forts et  de  son  influence  pour  pré- 
venir leur  décadence,  il  suffira  de 
comparer,  au  Louvre,  le  monolithe 
d'Amasis  qui  vient  d'être  indiqué,  avec 
un  ouvrage  du  même  genre  tiré  de 
Philae  et  exécuté  du  temps  des  Pto- 
lémées.  Cest  donc  sans  en  être  sur- 
pris qu'on  lit  sur  les  rochers  graniti- 
ques des  environs  de  Philae,  le  nom 
d'Amasis  parmi  ceux  des  Pharaons  qui 
les  firent  exploiter  pour  les  édifices  pu- 
blics qu'ils  élevèrent. 

Les  monuments  de  son  règne  ne  sont 
pas  rares  dans  les  collections  d'Europe. 
Une  statue  en  basalte  noir  de  la  villa 
Albani ,  à  Rome ,  conserve  encore  les 
traces  du  nom  de  ce  roi.  Au  Vatican, 
le  même  nom  se  lit  sur  une  statue 
naophore ,  en  basalte  noir  :  c'est  l'image 
d'un  chantre  du  roi  Amasis.  Celle  d'un 
des  prophètes,  autre  classe  de  prêtres, 
du  même  roi ,  existe  à  Florence  ;  elle 
est  aussi  naophore,  en  basalte  vert. 
Un  vase ,  dit  canopé ,  se  voit  dans  la 
même  ville ,  portant  aussi  le  prénom 
royal  du  même  roi.  On  reconnaît  ce 
nom  sur  un  grand  nombre  de  scarabées, 
d'amulettes  et  d'ouvrages  de  petites 
proportions.  Sa  légende  complète  se 
lit  à  Éléphantine  et  les  îles  voisines  ; 
et  le  cartouche  nom  propre  se  compose 
indifféremment  de  trois  ou  de  quatre 
signes.  Dans  ce  dernier  cas ,  la  figure 
de  la  chouette  s'y  trouve  le  troisième  si- 
gne ;  il  est  ainsi  composé  dans  la  légende 
royale  d'Éléphantine,  et  sur  un  sarco- 
phage du  musée  britannique  ;  mais  plus 
ordinairement  le  prénom  royal  se  com- 
pose du  disque  du  soleil ,  d'un  vase  à 
une  seule  anse  vu  de  profil ,  et  du  vase 
à  deux  anses  vu  de  face.  Le  cartouche 
nom  propre  se  lit  Se-rè  Aahms,  le  fils 
du  soleil  Ahmasis,  ou  h'xQtiNt-ceÂamSy 
lefilsdeNèïthAhmasisicesdeux  varian- 
tes sont  constatées  par  les  monuments  ; 
et  à  ces  titres  Amasis  ajoute  queN 
quefois  celui  de  modérateur  du  monde: 
un  scarabée  du  musée  de  Turin  en  fait  . 
foi. 

Amasis  laissa  un  fils  qui  lui  succéda; 
mais  l'histoire  n'avait  pas  conservé  le 
nom  de  la  reine  son  épouse  :  Cham- 


K(i  YPTh. 


pollion  le  jeune  la  retrouvé  dans  les 
ruines  de  Karnac  à  Thèbes,  où  il  est 
gravé  sur  un  petit  édifice  situé  hors  de 
la  grande  enceinte ,  entre  la  porte 
élevée  par  le  roi  Ménephtha  et  le  pro- 
pylon  du  nord.  La  reine  est  figurée 
dans  la  frise  sculptée  qui  orne  ce  mo- 
nument ;  le  roi  Amasis ,  son  époux ,  fait 
son  pendant  dans  le  même  sujet  de 
cette  frise.  Les  deux  cartouches  de  la 
reine  contiennent  son  nom  Onk-nas, 
les  signes  du  cartouche  prénom  de 
Psammétichus  V\  et  l'indication  qu'elle 
est  sortie  de  sa  royale  race.  Si  ce  té- 
moignage unique  avait  laissé  quelques 
doutes  sur  la  généalogie  et  l'état  de 
cette  princesse ,  un  autre  monument , 
récemment  découvert,  servirait  à  les 
détruire. 

Le  voyage  fait  à  Thèbes  par  le  bâti- 
ment français  le  Luxor  avait  fait  dé- 
couvrir par  un  officier  de  l'équipage, 
derrière  le  Rhamesséum  de  Sésostris , 
et  au  fond  d'un  puits  funéraire  creusé 
dans  le  roc  à  125  pieds  de  profondeur, 
un  sarcophage  du  plus  beau  basalte 
vert,  couvert  d'inscriptions  hiérogly- 
phiques et  de  sculptures  sur  toutes  ses 
faces  extérieures  et  intérieures;  son 
couvercle  est  également  chargé  d'ins- 
criptions, le  dessus  étant  occupé  par  la 
figure  en  relief  de  la  déesse  Athyr.  Ce 
sarcophage  est  celui  de  la  reine  Onk- 
Nas;  elle  y  est  nommée  comme  fille 
d'un  roi  Psammétichus  et  d'une  reine 
Nitocris  ;  et  le  témoignage  des  monu- 
ments nous  fait  reconnaître  dans  ce 
roi  Psammétichus  IL  Ce  prince  avait 
donc  eu  de  la  reine  Nitocris  deux  en- 
fants ,  Apriès ,  qui  lui  succéda  ,  et  une 
fille  nommée  OnK-Nas,  qui  fut  l'épouse 
d'Amasis,  usurpateur  de  la  couronne 
royale  sur  Apriès  ;  le  même  Amasis , 
maître  du  trône,  épousa  la  sœur  du 
roi  détrôné,  n'oubliant  pas  que  les 
filles  succédaient  à  la  couronne  à  dé- 
faut d'enfants  mâles ,  et  se  garantis- 
sant ainsi  des  embarras  éventuels  des 
prétendants.  La  reine  Onk-Nas  mourut 
pendant  les  temps  prospères  du  règne 
d'Amasis ,  qui  la  fit  inhumer  à  Thèbes , 
où  la  profondeur  du  puits  funéraire  ne 
devait  cependant  pas  la  garantir  des 
outrages  d'un  conquérant  .étranger. 


Ceux  qui  ont  recueilli  le  sarcophage  de 
la  reine  ont  remarqué  que  ce  puits  avait 
été  violé  très-anciennement;  que  le 
sarcophage  avait  été  ouvert,  que  la 
momie  en  avait  été  arrachée  et  brûlée 
près  du  sarcophage  même,  où  exis- 
taient enjcore  des  débris  d'ossements 
charbonnés ,  dont  quelques-uns  con- 
servaient des  traces  de  dorure. 

Tous  ces  outrages  au  corps  em- 
baumé d'une  reine  révèlent  une  fureur 
impie;  et  les  souvenirs  de  l'histoire 
désignent  Cambyse,  roi  de  Perse, 
comme  s'en  étant  rendu  coupable.  On 
sait  que  ce  conquérant,  maître  de 
Sais ,  fit  retirer  du  tombeau  la  momie 
d'Amasis,  la  fit  battre  de  verges  et 
percer  de  coups  d'aiguille;  il  voulut 
aussi  qu'on  Itu  arrachât  les  cheveux  et 
qu'elle  fût  brûlée.  Dans  l'année  d'après ,. 
maître  de  Thèbes,  il  viola  les  tom- 
beaux ,  voulut  voir  les  corps  qu'ils  ren- 
fermaient ,  et  il  n'oublia  pas  celui  dfc 
la  femme  du  roi  dont  il  avait  profané 
les  restes  à  Sais  :  tel  fut  le  sort  de  la 
dépouille  mortelle  de  cette  reine ,  dont 
le  sarcophage ,  déposé  momentanément 
à  Paris ,  a  passé  dans  le  musée  royal 
de  Londres.  Les  historiens  parlent 
d'une  autre  femme  d'Amasis,  native 
de  Cyrène,  nommée  Ladicè,  que 
Cambyse  trouva  encore  vivante,  et 
renvoya  honorablement  à  sa  famille  : 
mais  les  expressions  d'Hérodote  et  le 
silence  des  monuments  ne  permettent 
pas  de  reconnaître  dans  la  Grecque  de 
Cyrène  une  seconde  femme  d'Amasis. 

On  cite,  il  est  vrai,  les  Cyrénéens 
parmi  les  peuples  dont  Amasis  recher- 
cha l'alliance  :  leur  voisinage  de  l'E- 
gypte rendait  nécessaires  de  pacifiques 
relations  entre  ces  deux  peuples.  Du 
reste,  Amasis  continua  de  favoriser 
les  Grecs;  il  leur  accorda  la  ville  de 
Naucratis  pour  résidence,  leur  con- 
céda des  enceintes  consacrées ,  et  la  li- 
berté d'y  adorer  leurs  dieux;  les  villes 
grecques  les  plus  commerçantes  s'asso- 
cièrent pour  y  élever  un  Hellénium  ; 
d'autres  villes  consacrèrent  des  temples 
à  des  divinités  particulières  ;  et  Ama- 
sis, s'identifiant  de  plus  en  plus  avec 
les  intérêts  de  la  Grèce,  contribua 
pour  mille  talents  à  l'édification  du 


L'U.MVtRS 


nouveau  temple  de  Delphes.  Il  donna 
'ui-même  plusieurs  statues  et  des  ou- 
vrages de  prix  à  divers  temples  de  la 
Grèce  :  Hérodote  nous  affirme  les  avoir 
vus  lui-même  dans  ces  temples.  Il  dit 
aussi  que ,  pour  la  première  fois ,  l'île 
de  Chypre  fut  soumise  et  réunie  à  l'E- 
gypte par  Amasis. 

Rien  n'est  plus  connu,  parmi  les 
faits  singuliers  de  l'antiquité ,  que  l'his- 
toire de  l'anneau  de  Polycrate,  tyran 
de  Samos.  Il  était  le  plus  heureux  des 
hommes ,  et  entretenait  ses  relations 
d'affection,  et  vraisemblablement  aussi 
de  politique ,  avec  Amasis.  On  a  con- 
servé la  copie  d'une  lettre  que  le  roi 
d'Egypte  écrivit  au  chef  samien ,  pour 
l'engager  à  se  défier  de  la  fortune  et 
à  se  préparer  à  ses  revers ,  en  s'impo- 
sant  lui-même  les  plus  pénibles  priva- 
tions. Selon  ce  sage  conseil,  Polycrate 
lit  jeter  dans  la  mer  cet  anneau  qu'il 
aimait  par -dessus  tout,  et  la  fortune 
le  lui  rendit  :  il  avait  été  avalé  par  un 
magnifique  poisson  qui  fut  jugé  digne 
de  la  table  de  Polycrate ,  et  l'anneau 
fut  retrouvé  en  le  préparant  pour  son 
repas.  Le  temps  des  revers  arriva  ce- 
pendant pour  Polycrate  et  pour  Ama- 
sis. 

L'histoire  grecque  a  aussi  fait  con- 
naître les  relations  de  Solon ,  l'.un  des 
sept  sages  de  la  Grèce,  avec  le  roi 
d'Egypte. 

Ce  roi ,  qui  s'est  fait  dans  la  mémoire 
des  hommes  une  juste  renommée,  mou- 
rut après  un  règne  de  44  ans ,  selon  les 
témoignages  historiques  les  plus  dignes 
de  foi ,  accrédités  directement  par  un 
bas-relief  égyptien,  qui  porte  pour  date 
de  ce  règne  ce  même  nombre  d'années  : 
Amasis  fut  inhumé  dans  le  tombeau 
qui  lui  avait  été  préparé  dans  l'en- 
ceinte de  l'Hiéron  de  Nèïth  à  Sais.  Ce 
tombeau  était  situé  dans  la  cour  exté- 
rieure du  temple  ;  il  consistait  en  une 
très-grande  salle  soutenue  par  des  co- 
lonnes à  chapiteau  imitant  le  palmier  ; 
un  naos  fermé  par  deux  portes  conte- 
nait le  sarcophage  et  la  momie  du  roi. 

Amasis  eut  pour  successeur  son  fils 
qui  porta  le  nom  de  son  aïeul  maternel 
leroiPsammétichiis:ilfutlePsammé- 
tichus  III  de  la  dynastie  saïte.  Les 


historiens  et  les  listes  de  IManéthon  le 
nomment  Psammachérites,  Psammé- 
nite,  et  les  monuments  Psammétique  , 
comme  ses  aïeux.  Son  cartouche  pré- 
nom ,  qui  signifie  soleil  vivificateur  des 
offrandes,  se  trouve,  suivi  de  son 
nom  propre,  sur  un  des  édifices  de 
Karnac ,  sculpté  à  côté  de  celui  de  son 
père  Amasis.  Mais  l'histoire  ne  rap- 
porte de  ce  prince  que  les  infortunes 
qui  signalèrent  son  règne,  presque 
inaperçu ,  de  six  mois.  Alors  les  des- 
tins de  l'antique  royaume  des  Pha- 
raons s'accomplissaient  ;  Cambyse  ar- 
mait contre  l'Egypte  :  le  torrent  dé- 
vastateur allait  déborder  sur  elle  et  l'en- 
gloutir. La  XXVI^  dynastie  avait  fait 
son  temps  après  une  durée  de  1.50 
années,  pendant  lesquelles  huit  rois 
s'étaient  succédé  sur  le  trône.  On  était 
à  l'an  525  avant  l'ère  chrétienne. 

Il  y  avait  alors  à  peine  douze  années 
qu'une  peuplade  de  l'Asie  occidentale, 
presque  inconnue  et  presque  inculte  , 
quittant  inopinément  les  bords  de 
l'Araxe ,  et  entraînant  avec  elle  d'in- 
nombrables auxiliaires  plus  incultes 
encore  et  tirés  des  régions  limitro- 
phes, s'avançait,  invincible,  vers  le 
nord-ouest  de  ce  vaste  continent, 
conduite  par  Cyrus  déjà  chef  de  toutes 
\ts  tribus  et  suivi  de  ses  mages,  et 
commandée  par  les  princes  Achmé- 
nides  et  la  caste  privilégiée  des  Pasar- 
gades.  Le  Tigre  et  l'Euphrate  avaient 
été  franchis;  Suse,  lîabylone  et  les 
vastes  provinces  dont  ces  splendides 
cités  furent  l'ornement,  étaient  sou- 
mises et  occupées  ;  la  Syrie ,  dont  le 
patriotisme  mercantile,  nativement  in- 
différent sur  la  personne  du  maître , 
avait  acheté  du  vainqueur ,  à  assez  bon 
prix ,  la  permission  de  continuer  en 
paix  ses  trafics  et  son  lucre  avec  l'Eu- 
rope et  l'Asie,  avait  aussi  accepté  sans 
murmure  le  titre  de  satrapie  persane , 
et  ses  rois  celui  de  vassaux  tributaires 
de  la  nouvelle  puissance.  Ainsi  les 
Perses  étaient  à  la  porte  dé  l'Egypte 
lorsque  Cyrus  mourut. 

Cambyse  ,  son  fils  ,  continua  son 
règne ,  l'exécution  de  ses  vues  et  ses 
conquêtes.  Les  historiens  grecs  ont 
cherché  et  recueilli  avec  grand  soin  le* 


EGYPTE. 


377 


causes  de  l'invasion  de  l'Egypte  par 
Cainbyse;  et  ils  racontent,  à  ce  sujet, 
un  certain  nombre  d'anecdotes,  réelle- 
ment indignes  de  la  gravité  de  l'his- 
toire. Cambyse  aurait  demandé  au  Pha- 
raon Amasis  sa  fille  pour  épouse ,  et 
Amasis  lui  aurait  envoyé  la  fille  d'A- 
priès ,  engageant  ainsi  le  roi  de  Perse 
dans  une  inégale  alliance.  Cambyse 
avait  demandé  un  habile  oculiste  ;  et  le 
chirurgien  envoyé  par  Amasis,  consi- 
dérant sa  mission  comme  un  exil ,  au- 
rait séduit  Cambyse  à  marcher  contre 
l'Egypte.  Cambyse  serait  aussi  le  petit- 
fils  d'Apriès,  et  serait  venu  venger  son 
grand -père  contre  l'usurpateur  Ama- 
sis et  sa  descendance.  Cambyse,  enfin  , 
aurait  voulu  venger  sa  mère  à  laquelle 
Cyrus ,  son  père ,  avait  préféré  une  es- 
clave égyptienne  :  ces  historiettes  n'ont 
d'autre  mérite  que  celui ,  si  c'en  est 
un ,  de  nous  prouver  qu'il  y  avait  aussi 
dans  l'antiquité  des  bons  esprits  dispo- 
ses à  tout  croire  :  l'histoire  du  beau 
caniche  de  la  duchesse  de  Malborough 
n'est  peut-être  pas  bien  moderne. 

L'invasion  de  l'Egypte  parles  Perses 
ne  fut  que  la  conséquence  nécessaire 
de  la  marche  d'une  peuplade  barbare, 
passant  de  la  vie  nomade  à  la  vie  con- 
quérante; se  portant,  comme  toutes 
les  invasions  des  nomades  asiatiques  , 
de  l'est  à  l'ouest,  et  rencontrant  l'E- 
gypte riche  et  puissante  sur  son  che- 
min. Cambyse  avait  succédé  à  Cyrus 
depuis  cinq  ans. 

Il  avait  pour  auxiliaires  des  Perses 
un  corps  d'Ioniens  et  un  corps  d'Éo- 
liens  qu'il  regardait  comme  les  esclaves 
de  son  père.  Un  traité  avec  les  Arabes 
le  préserva  de  tous  les  inconvénients 
du  désert,  et  il  s'avança  vers  Péluse. 
Psamménite  s'y  était  établi  avec  l'ar- 
mée égyptienne;  elle  lut  défaite,  et 
courut  en  désordre  se  jeter  dans  Mem- 
phis.  Des  parlementaires  envoyés  par 
Cambyse  furent  massacrés  ;  mais ,  après 
un  assez  long  siège ,  les  Égyptiens  n'eu- 
rent d'autre  ressource  que  de  se  ren- 
dre :  Meniphis  et  son  château  furent 
livrés  aux  Perses,  et  Psamménite  des- 
cendit (lu  trône  après  un  règne  de 
six  mois  :  l'Egypte  fut  dès  lors  sou- 
mise à  l'étranger  vainqueur;  l'histoire 


a  dit  comment  l'insensé  Cambyse  usa 
de  sa  victoire. 

Ce  chef  persan  fut  le  premier  roi  de 
la  XXVir  dynastie  :  il  occupa  et  gou- 
verna l'Egypte  militairement;  la  bar- 
barie y  fit  une  guerre  ouverte  à  la  ci- 
vilisation ,  et  le  fanatisme  des  mages 
de  la  Médie  porta  la  désolation  dans 
les  sanctuaires  de  l'Egypte.  Psammé- 
nite,  dépouillé  de  la  royauté,  fut  ex- 
posé à  toutes  les  douleurs ,  à  toutes  les 
humiliations  de  sa  cruelle  condition  ; 
il  vit  sa  fille  réduite  au  service  des  es- 
claves, son  fils  conduit  au  supplice; 
mais  il  ne  s'en  émut  pas  :  ces  mal- 
heurs domestiques,  disait -il,  étaient 
trop  grands  pour  être  pleures.  Sa  noble 
contenance  intéressa  un  moment  Cam- 
byse et  ses  Perses;  et  des  historiens 
ont  cru  que  Psamménite  en  aurait  ob- 
tenu le  gouvernement  de  l'Egypte,  s'il 
n'avait  préféré  la  mort  en  essayant 
de  lui  rendre  l'indépendance,  au  mi- 
sérable honneur  d'en  être  le  satrape. 
Convaincu  de  patriotisme,  c'est-à-dire, 
de  complot  et  de  tentatives  de  révolte 
envers  les  Perses ,  il  fut  condamné  à 
boire  du  sang  de  taureau ,  et  il  en  mou- 
rut sur-le-champ. 

Dans  l'enivrement  de  sa  toute-puis- 
sance, Cambyse  se  rendit  de  IMemphis 
à  Sais,  pour  se  donner  le  plaisir  d'in- 
sulter aux  restes  d'Amasis,  qu'il  fit  ar- 
racher du  tombeau.  Héliopolis  ne  fut 
point  é[)argnée;  le  Perse  en  ravagea 
par  le  fer  et  par  le  feu  les  édifices  sa- 
crés ;  il  les  mutila  avec  une  féroce  at- 
tention. Strabon  vit  encore  de  ses 
yeux  les  traces  manifestes  de  ces  ra- 
vages. La  grande  capitale  de  l'Egypte 
en  révélait  de  non  moins  profondes  : 
la  plupart  de  ses  édifices  publics  furent 
maltraités.  A  Memphis,  la  célébration 
de  la  fête  d'Apis  occasionna  la  mort 
des  magistrats  de  la  ville  ;  ses  prêtres 
furent  battus  de  verges  ;  et ,  pour  prou- 
ver quelebœuf  Apis  n'était  pas  yndieu, 
Cambyse  le  frappa  de  son  poignard. 
Contre  l'usage  des  Perses,  Cambyse 
épousa  deux  de  ses  propres  sœurs.  Il 
entreprit  à  la  fois  trois  expéditions  ; 
l'une  contre  Carthage  :  elle  échoua  par 
la  désobéissance  d'une  partie  de  la 
Hotte;  l'autre  contre  les  Éthiopiens 


3T8 


L'UNIVERS. 


rnacrobiens,  qui  déjouèrent  ses  projets 
en  ne  se  méprenant  point  sur  la  véri- 
table mission  des  ichthyophages  d'Élé- 
phantine ,  parlant  la  langue  des  Éthio- 
piens, qui  étaient  char{zés  des  présents 
de  Cambyse  ;  la  troisième  expédition , 

Par  terre ,  fat  dirigée  de  Thèbes  contre 
Oasis  d'Ammon;  et  l'histoire  rapporte 
que  les  soldats  de  cette  expédition  ne 
revirent  jamais  l'Egypte,  ayant  été  en- 
sevelis dans  le  sable  du  désert  soulevé 
par  un  vent  tempétueux  du  midi. 

Cambyse  envoya  à  Suze  une  co- 
lonie de  six  mille  Égyptiens  :  ainsi 
l'Egypte  éprouva  toutes  les  calami- 
tés que  pouvait  engendrer  une  inva- 
sion de  barbares,  fanatisés  par  l'igno- 
rance et  par  une  intolérante  crédu- 
lité. La  'Perse  n'avait  pas  triomphé 
sans  combats  et  sans  payer  ses  suceès 
du  sang  de  s«s  soldats.  Hérodote  visita 
le  champ  de  bataille  près  de  Péluse ,  et 
il  y  vit  amoncelés  séparément  les  osse- 
ments des  hommes  qui  y  avaient  péri 
de  part  et  d'autre.  C'est  là  qu'il  re- 
marqua ces  singuliers  caractères  phy- 
siques qui  différenciaient  les  Perses 
des  Égyptiens  :  les  crânes  des  pre- 
miers, minces  et  sans  résistance, 
pouvaient  être  facilement  percés  en  les 
frappant  légèrement  avec  un  caillou , 
tandis  que  les  crânes  des  Égyptiens 
étaient  si  durs  qu'on  parvenait  péni- 
blement à  les  fendre  en  y  employant 
une  grosse  pierre  :  et  l'on  expliquait 
ce  phénomène  par  l'usage  de  la  tiare , 
qui,  dès  leur  enfance,"  enveloppe  et 
garantit  de  l'air  la  tête  des  Perses, 
tandis  que  les  Égyptiens ,  au  sortir  de 
l'enfance,  se  faisant  raser  la  tête,  elle 
était  exposée  à  l'air  et  à  la  chaleur 
qui  la  durcissent.  L'examen  des  mo- 
mies a  fait  récemment  reconnaître  que 
les  os  des  têtes  égyptiennes  étaient 
épais ,  solides  et  très-durs. 

Le  règne  de  Cambyse  sur  l'Egypte 
ne  dupa  que  trois  années  :  Aryaiîdés 
en  avait  été  nommé  gouverneur;  mais 
ce  règne  y  laissa  de  bien  longs  souve- 
nirs ,  et  la  haine  nationale  les  a  rendus 
durables  jusque  dans  les  temps  moder- 
nes. Un  des  chrétiens  coptes,  dont  les 
écrits  nous  sont  parvenus,  parlant  d'un 
lieu  de  la  haute  Egypte  qu'il  nomme 


le  temple ,  s'exprime  ainsi:  «Perpè, 
bourg  que  Cambyse  détruisit  par  le 
feu.  » 

On  trouve  cependant  sur  quelques 
monuments  égyptiens  le  nom  de  Cam- 
byse tracé  en  caractères  sacrés  (voyez 
notre  planche  87,  cartouche  isolé  à 
droite)  :  on  le  comprend ,  son  règne 
était  un  fait ,  et  son  nom  devenait  une 
date.  C'est  à  ce  titre  qu'il  se  lit  dans 
l'inscription  d'une  statue  naophore  du 
musée  du  Vatican  :  ce  nom  est  écrit 
Kmboth  ou  Kmbath,  et  il  est  pré- 
cédé du  titre  royal  égyptien ,  le  roi  du 
peuple  obéissant.  On  cite  aussi  le  nom 
de  Cambyse  dans  une  inscription  gra- 
vée sur  un  rocher,  dans  la  route  de 
Qéné  à  Cosséïr;  nous  aurons  l'occa- 
sion de  revenir  sur  cette  inscription. 

Quand  la  Providence  eut  mis  un 
terme  à  la  vie  et  aux  fureurs  insensées 
de  Cambyse ,  dont  la  cruauté  n'avait 
pas  épargné  ses  plus  proches,  le  dé- 
sordre régnait  dans  les  pays  soumis  à 
son  autorité.  Un  mage  "se  donnant 
pour  Smerdis ,  frère  de  Cambyse ,  dont 
il  portait  par  hasard  le  nom ,  s'était 
emparé  du  trône  de  Perse,  et  il  l'oc- 
cupa pendant  quelques  mois  encore. 
Durant  cette  usurpation  ,  l'Egypte  fut 
gouvernée  par  un  autre  mage  dont 
l'autorité  dura ,  dit-on ,  pendant  sept 
mois  :  le  succès  de  la  conjuration  à  la 
tête  de  laquelle  se  mit  Darius ,  le  fils 
d'Hystaspe ,  gouverneur  de  la  Perse , 
rétablit  l'autorité  royale,  et  l'Egypte 
eut  un  nouveau  roi.  Ce  fut  le  premier 
essai  et  le  premier  fruit  de  la  rivalité 
et  des  efforts  des  Mèdes  pour  repren- 
dre la  supériorité  sur  les  Perses  leurs 
vainqueurii. 

C'est  du  règne  de  Darius  que  l'his- 
toire date  l'établissement  de  quelque 
ordre  dans  l'administration  des  vastes 
pays  dont  Cyrus  et  Cambyse  venaient 
de  faire  la  conquête  en  moins  de  vingt 
années.  Darius  les  divisa  en  vingt  sa- 
trapies ou  gouvernements  ;  et  il  s'oc- 
cupa si  particulièrement  d'enrichir  son 
trésor,  que  les  Perses  l'avaient  sur- 
nommé le  banquier,  parce  qu'il  savait 
tirer  de  l'argent  de  tous ,  donnant  à 
Cambyse  l'épithète  à^  maître,  et  à 
Cyrus  celle  ampère.  L'Egypte,  la  por- 


EGYPTE. 


lion  de  la  Libye  qui  lui  confine ,  et  les 
provinces  de  Cyrène  et  de  Barcè  en 
Afrique,  réunies  en  un  seul  gouverne- 
ment ,  formaient  la  sixième  satrapie  : 
elle  était  imposée  à  sept  cents  talents 
babyloniens  ou  d'argent  ;  les  produits 
delà  pêche  du  lac  Mœris  appartenaient 
aussi  au  fisc  :  ils  étaient  d'un  talent  par 
jour  pendant  les  six  mois  où  le  Nil 
entre  dans  le  lac,  et  de  vingt  mines 
seulement  durant  le  reste  de  l'année. 
De  plus  l'Egypte  fournissait  annuel- 
lement la  quantité  de  mesures  de 
blé,  qui  était  nécessaire  pour  uourrir 
cent  vingt  mille  hommes  ,  Perses 
ou  auxiliaires,  occupant  le  château 
blanc  de  Memphis;  quantité  qui  ne 
devait  pas  s'élever  au-dessous  de 
quinze  cent  mille  boisseaux ,  dont  un 
seul  pouvait  suffire  à  la  nourriture 
d'un  homme  pendant  un  mois.  Après 
Babylone  et  l'Assyrie ,  qui  formaient  le 
neuvième  gouvernement,  l'Egypte  était 
aussi  le  plus  imposé  de  tous  en  argent. 

On  peut  conclure  de  plusieurs  cir- 
constances historiques,  que  la  portion 
de  la  Nubie  sur  laquelle  les  rois  d'E- 
gypte avaient  conservé  l'autorité, 
comme  annexe  de  l'Egypte,  s'en  dé- 
tacha lors  de  l'occupation  des  Perses, 
l^état  des  gouvernements  du  grand 
empire  de  Darius  n'indique,  en  effet, 
aucune  partie  de  territoire  au  sud  de 
l'ile  d'Eléphantine;  et  le  pays  des 
Éthiopiens  limitrophes  de  l'Egypte, 
ne  contribuait,  comme  la  Perse  elle- 
même,  aux  charges  de  l'État,  que  par 
des  dons  volontaires.  Les  Éthiopiens 
et  les  habitants  de  Nyse  envoyaient , 
tous  les  trois  ans ,  deux  boisseaux 
d'or  natif,  deux  cents  troncs  de  bois 
d'ébène,  cinq  jeunes  Éthiopiens  et 
vingt  défenses  d'éléphant.  Les  mo- 
numents des  victoires  des  Pharaons 
nous  prouvent  que  ces  mêmes  peuples 
payaient  les  mêmes  tributs  à  Sesostris 
et  aux  grands  rois  ses  ancêtres  et  ses 
descendants. 

Darius  fit  frapper  à  son  nom  des 
monnaies  en  or,  qui  eurent  cours  dans 
tous  ses  États;  ce  furent  les  premières 
dont  l'Egypte  connut  l'usage  ;  elles  se 
nomment  encore  dariques,  et  on  en 
voit  dans  les  collections  numismati- 


ques.  Aryandès ,  à  qui  Darius  avait 
continué  le  gouvernement  de  l'Egypte 
auquel  Cambyse  l'avait  élevé ,  imitant 
son  maître ,  fit  frapper  des  monnaies 
d'argent ,  et  Darius  le  fit  condamner 
comme  coupable  de  projets  de  révolte. 

Ces  établissements  de  Darius  lui  ont 
fait  attribuer  la  volonté  de  faire  ré- 
gner l'ordre  dans  ses  vastes  posses- 
sions par  l'influence  d'une  administra- 
tion régulière.  On  en  a  conclu  que 
l'Egypte  respira  plus  heureuse,  quoi- 
que soumise  et  gouvernée  par  des  rois 
étrangers  :  elle  subissait  le  sort  com- 
mun à  tout  l'Orient ,  et  dévorait,  sans 
l'oublier,  l'affront  d'avoir  été  vaincue. 
Des  mages  intolérants  y  professaient 
une  religion  étrangère;  et  si  le  gou- 
vernement laissa  aux  Égyptiens  l'usage 
public  et  privé  de  leur  système  d'écri- 
ture sacrée ,  lui  et  ses  Perses  se  ser- 
vaient, en  Egypte  même  ,  de  leur  écri- 
ture nationale,  ou  devenue  telle  pour 
eux ,  quoique  d'emprunt  :  des  monu- 
ments en  caractères  cunéiformes ,  ori- 
ginaires de  l'antique  Babylone ,  à  qui 
les  Mèdes ,  instituteurs  des  Perses ,  les 
avaient  aussi  empruntés ,  ont  été  trou- 
vés en  Egypte.  On  a  même  cru  y  lire 
les  noms  de  quelques-uns  des  rois 
perses  conquérants. 

Le  règne  de  Darins  I"^  fut  heureu- 
sement d'une  longue  durée  :  il  compta 
36  années  :  il  en  reste ,  dans  les  ou- 
vrages des  Égyptiens,  de  nombreux 
souvenirs.  Ce  roi  est  nommé  dans  les 
inscriptions  de  la  statue  naophore  du 
Vatican  déjà  indiquée  au  sujet  de  Cam- 
byse. Le  musée  de  Turin  possède  cinq 
contrats  en  écriture  démotique ,  datés 
de  l'an  5,  au  mois  de  pharmouti;  de 
l'an  15,  même  mois;  de  l'an  16,  mois 
de  paôphi  ;  de  l'an  31,  mois  de  méchir  ; 
enfin  de  l'an  35,  au  mois  de  phamé- 
noth,  du  règne  du  roi  Darius.  Des 
monuments  religieux  furent  aussi  éle- 
vés sous  son  règne  aux  dieux  de  l'É-- 
gypte  :  l'inscription  suivante  subsiste 
encore  sur  l'entablement  des  colonnes 
du  grand  temple  de  l'Oasis  d'El-Khar- 
djeh  :  Le  dieu  bienfaisant,  seigneur  du 
monde ,  le  chéri  d'Amon-Ra ,  seigneur 
de  la  région  Héb  -  Osch ,  le  fils  du  so- 
leil Nt-Triouch  (Darius),  toujours 


eso 


L'UNIVERS. 


vivant.  Et ,  dans  cette  Oasis  d'Amiiion 
que  Cambyse  voulait  ravager  et  qu'il 
ne  lui  fut  pas  donné  d'atteindre ,  des 
temples  à  Amon  -  Ra  s'élevèrent  sous 
les  auspices  du  même  roi  perse ,  dont 
le  nom  se  lit  encore  sur  les  débris  de 
ces  édifices.  Notre  planche  87  nous 
montre  Darius  faisant  l'offrande  du 
feu  (adoré  par  les  Perses) ,  à  plusieurs 
des  dieux  de  l'Egypte. 

L'intolérance  des  mages  se  serait-elle 
montrée  moins  absolue  pour  les  îles 
des  déserts  de  l'Egypte ,  et  aurait-elle 
politiquement,  à  cause  des  grandes 
voies  suivies  par  le  commerce ,  ménagé 
les  pratiques  religieuses  de  leurs  habi- 
tants ?  Quoi  qu'il  en  soit ,  on  n'a  lu  sur 
aucun  monument  public  de  l'Egypte  le 
nom  d'aucun  des  rois  perses,  ses  con- 

auérants.  Ils  s'emparèrent  habilement 
e  toutes  les  ressources  qu'offraient 
au  fisc  royal  les  provinces  occupées, 
et  ils  s'appliquèrent  à  ne  pas  affaiblir 
les  sources  des  revenus  publics.  La 
route  de  l'Egypte  en  Asie ,  de  Coptes 
oud'Apollinopolis-ParvaàCosséir,  sur 
la  mer  Rouge,  fut  particulièrement 
entretenue;  et  il  y  reste  encore  écrites 
sur  les  rochers  les  preuves  de  l'atten- 
tion que  les  rois  perses  donnèrent  à 
l'entretien  de  cette  communication 
importante  :  les  noms  de  Cambyse , 
Darius  et  Xercès  y  sont  gravés  "avec 
des  dates  de  leur  règne  :  l'an  6  pour  le 
premier  (la  1''*  année  de  son  règne  en 
Egypte)  ;  l'an  36  pour  Darius,  et  l'an  12 
pour  Xercès.  Strabon  dit  aussi  :  «  Da- 
rius 1"  lit  rejjrendre  les  travaux  du 
canal  du  Nil  à  la  mer  Rouge,  com- 
mencé par  Sésostris  avant  la  guerre 
de  ïroie,  continué  et  non  terminé  par 
Néchaô,  fils  de  Psammétichus.  Darius 
abandonna  aussi  cette  entreprise  au 
moment  de  la  mener  à  fin ,  cédant  à 
la  crainte  sans  fondement  que  ,1a  mer 
Rouge  étant  plus  élevée  que  l'Egypte, 
le  pays  ne  fiît  submergé  si  l'isthme 
était  rompu.  »  Hérodote ,  Diodore  de 
Sicile  et  Pline ,  comme  Strabon  ,  ren- 
dent témoignage  des  travaux  ordonnés 
par  Darius  pour  terminer  ce  canal  ; 
entreprise  que  l'impuissance  de  l'art,  à 
cette  époque,  ne  pouvait  pas  sûre- 
ment exécuter;  et  c'est  dans  le  voisinage 


du  lit  de  ce  canal  que  I\I.  de  Rozière 
a  trouvé  les  débris  ^'un  monument 
orné  d'une  inscripticfti  en  caractères 
cunéiformes.  La  route  de  Cosséir  dut 
devenir  plus  importante,  et  l'objet  de 
l'attention  particulière  du  gouverne- 
ment dès  que  les  travaux  du  canal 
furent  abandonnés. 

Du  reste,  Darius  n'habitait  pas  en 
Egypte.  Les  grandes  villes  d'Asie 
étaient  les  lieux  de  sa  résidence  ordi- 
naire ;  néanmoins  il  avait  des  Égyp- 
tiens pour  médecins ,  d'après  la  répu- 
tation que  l'Egypte  s'était  acquise  dans 
l'art  de  guérir. 

Quand  Darius,  faisant  sa  retraite 
devant  les  Scythes,  voulut  repasser 
ristherdont  les  Ioniens  avaient  retiré 
une  partie  du  pont,  \l  se  trouva  dans 
l'armée  persane  un  Égyptien  fameux 
par  l'étendue  et  la  force  de  sa  voix. 
Du  rivage  il  appela  Hysliée  de  Milet, 
qui  l'entendit  au  premier  cri ,  fit  avan- 
cer les  bateaux ,  rétablit  le  pont ,  et  dé- 
livra Darius  de  ses  vives  alarmes. 

Darius  avait  aussi  fait  en  Egypte  la 
guerre  de  la  conquête,  servant  dans  les 
gardes  de  Cambyse.  On  connaît  sa  ren- 
contre à  MempHis  avec  leSamien  Syco- 
son,  couvert  d'un  manteau  couleur  de 
feu ,  que  Darius  lui  enviait.  Le  Grec 
donna  son  manteau  auPerse;  et  celui-ci, 
devenu  roi,  témoigna  par  sa  générosité 
envers  Sycoson  qui  s'était  rendu  à 
Suze ,  qu'il  n'avait  pas  oublié  la  poli- 
tesse et  le  don  qu'il  en  avait  reçus , 
n'étant  encore  que  simple  garde'  du 
roi. 

Mais ,  malgré  la  sévérité  et  l'omni- 
potence des  satrapes,  les  peuples  con- 
quis n'acceptaient  pas  leur  joug  sans 
retour.  Non  loin  de  la  ville  capitale , 
demeure  du  roi ,  les  Babyloniens  pro- 
clamèrent leur  liberté ,  et  la  défendirent 
avec  vigueur  pendant  un  siège  de  vingt 
mois  :  la  ruse  en  triompha  ,  et  Darius 
rétablit  son  autorité  dans  la  splendide 
Rabylpiie. 

L'Egypte  imita  l'Assyrie  :  elle  tenta 
aussi  de  secouer  le  joug  des  Perses. 
Hérodote  dit  que  ceci  arriva  dans  la 
35*  année  du  règne  de  Darius,  qui 
mourut  l'année  d'après,  en  s'effor- 
çant  de  rétablir  son  autorité  en  Egypte. 


EGYPTE. 


381 


Le  contrat  précité,  du  mois  de  plia- 
inénoth  de  l'an  35  de  Darius  ,  ne  con- 
tredit pas  ce  récit  d'Hérodote;  ce  mois 
est  le  7*  de  l'année;  l'insurrection 
égyptienne  dut  donc  se  déclarer  dans 
les  cinq  derniers  mois  qui ,  pour  ces 
temps-là ,  selon  le  calendrier  vague , 
étaient  les  mois  de  l'été  et  de  l'au- 
tomne, ceux  mêmes  où  l'inondation 
périodique  du  Nil  couvrant  la  basse  et 
la  moyenne  Egypte,  opposait  d'invin- 
cibles obstacles  à  la  marche  des  ar- 
mées et  à  la  facile  communication  des 
villes  entre  elles. 

Quand  Darius  mourut ,  l'Egypte  n'é- 
tait pas  encore  soumise  :  son  (ils Xercès 
lui  succéda  vers  l'année  486  avant  l'ère 
chrétienne.  Peu  de  mois  après  son  avè- 
nement, il  avait  rétabli  l'autorité  per- 
sane en  Egypte  :  il  la  punit  de  sa  ré- 
volte par  une  complète  oppression  ,  et 
lui  donna  son  frère  Achéménès  pour 
satrape. 

L'Egypte  étant  soumise ,  Xercès  em- 
ploya quatre  années  à  organiser  son 
armée ,  et  se  mit  en  campagne  l'année 
suivante.  Il  fit  faire  en  tlgypte  une  très- 
grande  quantité  de  câbles  en  papyrus 
pour  la  construction  des  ponts.  Les 
Égvptiens  établirent  un  nont  de  cette 
matière  qui  joignit  Abyaos  à  la  côte 
d'Europe. 

Dans  l'armée  de  Xercès,  l'Egypte 
avait  fourni  deux  cents  vaisseaux;  les 
hommes  qui  les  montaient  avaient  la 
tête  couverte  d'un  casque  en  mailles 
de  fer,  et  leurs  boucliers  creux  étaient 
entourés  d'un  très-grand  cercle  de  fer  ; 
ils  portaient  pour  armes  des  lances 
[iropres  aux  combats  de  mer,  et  des 
îiaches  de  fer  très-fortes.  Le  plus  grand 
nombre  avait  des  cuirasses  et  de  Ion- 
iques épées. 

On  lit  encore  à  Cosséïr  le  nom  de 
Xercès,  ainsi  que  sur  un  beau  vase 
d'albâtre  du  Cabinet  des  antiques  de 
Paris,  où  il  se  lit  Schéarcha;  une 
inscription  en  caractères  cunéiformes 
est  au-dessous  de  l'inscription  égyp- 
tienne; le  même  nom  du  roi  s'y  lit 
aussi  ;  et  11  est  résulté  du  rapproche- 
ment comparatif  de  cette  inscription 
bilingue,  publiée  par  Champollion  le 
jeune  en   1824 ,   quelques   certitudes 


dans  l'ensemble  des  doutes  qui  envelop- 
pent encore  les  études  qui  ont  pour  objet 
la  connaissance  des  éléments  graphiques 
des  divers  alphabets  en  caractères  cu- 
néiformes. A  Cosséïr,  le  nom  de  Xercès 
est  précédé  du  titre  de  dieu  bienfai- 
sant, seigneur  du  monde,  expressions 
du  protocole  qui  ne  peuvent  témoigner 
ni  de  la  félicité,  ni  de  l'affection  de 
l'Egypte  pour  cette  autorité  étrangère 
et  oppressive.  La  fin  du  règne  même 
de  Xercès  est  une  preuve  du  contraire. 
Dès  que  les  Égyptiens  apprirent  s» 
mort,  ils  essayèrent  encore  une  fors 
de  ressaisir  leiir  indépendance  :  cou- 
rageuse persistance  qui  prenait  sa 
source  dans  l'amour  de  la  patrie, 
l'amour  de  ses  lois  et  des  institutions 
nationales,  dans  cette  foi  aux  dieux 
et  au  culte  du  pays,  qui,  dans  tous 
les  temps ,  a  fait  dés  peuples  de  héros 
prêts  h  tous  les  sacrifices;  car  l'his- 
toire le  proclame  de  toutes  ses  voix , 
il  n'y  a  rien  à  attendre  d'une  nation 
qui  n'éprouve  pas  la  vive  et  invincible 
influence  des  convictions  ou  des  pré- 
jugés. La  prédominance  des  intérêts 
matériels  n'a-t-elle  pas  ouvert  à  tout 
ennemi  qui  apportait  des  bénéfices,  les 
portes  de  toutes  les  villes  où  la  bourse 
est  le  temple  du  dieu  du  pays.? 

A  son  avènement  au  trône  de  Perse , 
Artaxercès,  fils  de  Xercès,  dut  d'abord 
songer  à  rétablir  son  autorité  dans 
l'Egypte  insurgée.  La  Perse  menaçait 
la  Grèce  ;  et  la  Grèce  s'allia  avec  l'E- 
gypte :  elle  éloignait  de  ses  bords  un 
ennemi  retoutable,  en  le  cliassant  de 
l'Egypte.  Les  Athéniens  mirent  leur 
flotte  en  mer  contre  celle  des  Perses  ; 
ils  envoyèrent  une  armée  alliée  à  celle 
de  l'Êgy^pte ,  et  leurs  premiers  efforts 
réunis  furent  couronnés  d'un  plein 
succès. L'arméed' Artaxercès  futbattue 
et  se  retira  du  côté  de  Memphis,  où 
l'armée  égyptienne  poursuivit  les  vain- 
cus. Mais  Artaxercès  ayant  réussi  à 
séparer  les  troupe  athéniennes  de 
celles  des  Égyptiens,  vint  plus  facile- 
ment à  bout  des  unes  et  des  autres,  et 
l'autorité  persane  fut  rétablie  sur  les 
rives  du  jSii  :  l'Egypte  fut  de  nouveau 
soumise  à  une  dur^^condition;  Aché- 
ménès ,  frère  de  Xercès ,  lui  fut  donné 


382 


L'UNIVERS. 


pour  gouverneur,  et  le  joug  du  vain- 
queur fut  encore  plus  pesant. 

Les  historiens  les  plus  renommés 
de  la  Grèce  sont  presque  contempo- 
rains de  ces  événements ,  et  les  narrent 
avec  leurs  plus  particulières  circons- 
tances :  il  paraît  toutefois  que  la  suc- 
cession des  divers  rois  qui  portèrent 
le  même  nom ,  les  Xercès  et  les  Da- 
rius, a  jeté,  dans  le  récit  de  ces  his- 
toriens ,  quelque  confusion  dans  l'ordre 
chronologique  des  faits  ;  on  accorde- 
rait difficilement  Hérodote  et  Thucy- 
dide sur  ce  qu'ils  en  rapportent  ;  Dio- 
dore  de  Sicile  y  ajoute  encore  quelques 
variations  :  nous  continuerons  à  pren- 
dre pour  guide  l'annaliste  le  plus  ins- 
truit des  affaires  de  l'Egypte ,  Mané- 
thon ,  dont  les  monuments  accréditent 
si  positivement  les  témoignages. 

Après  avoir  rétabli  son  autorité  en 
Egypte,  Artaxercès  régna  encore  38 
ans  (en  tout  40  ans);  pour  ce  laps  de 
temps ,  les  écrits  de  l'antiquité  ne  re- 
latent aucun  fait  particulier  relatif 
à  l'Egypte  :  elle  était  immobile  et 
soumise  comme  l'esclave  courbé  sous 
le  poids  de  ses  fers.  Le  nom  d' Ar- 
taxercès fut  cependant  tracé  en  écri- 
ture sacrée  égyptienne  ;  il  existe  encore , 
avec  le  titre  de  roi,  seigneur  du  monde, 
Jrtakhschsech ,  gravé  sur  les  rochers 
qui  bordent  une  partie  de  la  route  de 
Qéné  à  Cosséïr. 

Il  eut  pour  successeurs  un  Xercès  II , 
qui  régna  deux  mois  ;  Sogdianus ,  sept 
mois ,  et  Darius  -  Nothus ,  fils  de 
Xercès  II ,  qui  régna  19  ans. 

Si  l'on  consulte  la  liste  des  rois  de 
la  Perse,  telle  qu'elle  a  été  adoptée 
et  conservée  par  les  chronologistes  et 
les  astronomes  de  l'antiquité ,  on  n'y 
retrouvera  ni  ce  Xerxés  II ,  ni  ce  Sog- 
dianus. La  table  chronologique  des 
rois ,  placée  en  tête  de  l'Aimageste  de 
Ptolémée ,  et  dont  les  années  des  règnes 
servent  à  la  date  des  observations  as- 
tronomiques, nonjme  pour  l'intervalle 
de  temps  qui  s'est  écoulé  pour  l'his- 
toire d'Egypte,  depuis  la  mort  de 
Psamménite  jusqu'à' ce  point  où  nous 
sommes  parvenus ,  Cyrus  ,  Cambyse , 
Darius  I",  Xercès ,  Artaxercès etDa- 
rius  II.  C'est  dans  la  liste  de  Mané- 


thon ,  soigneusement  dressée  pour 
l'Egypte ,  que  sont  mentionnés  les 
règnes  éphémères  d'un  Xercès  II  et 
de  Sogdianus.  Ce  Darius  II  est  qualifié 
de  nothus,  ou  enfant  illégitime. 

Il  paraît  que  c'est  au  règne  d'Ar- 
taxercès  qu'il  faut  rapporter  les  nou- 
velles entreprises  des  Egyptiens  alliés 
avec  les  Athléniens  contre  l'occupation 
persane.  Thucydide  et  Ctésias  nous 
ont  transmis  les  détails  les  plus  cir- 
constanciés de  ces  nouvelles  guerres, 
auxquelles  se  mêla  aussi ,  comme  allié 
des  Égyptiens,  un  chef  libyen,  que 
ces  historiens  nomment  Inarus.  La 
flotte  des  Perses  fut  détruit^  ou  prise 
par  celle  des  Athéniens  :  les  Grecs  re- 
montèrent le  ]Nil  et  débarquèrent  leurs 
troupes  sous  le  commandement  de 
Charitimès.  Achéménès ,  à  ja  tête  de 
trois  cent  mille  hommes,  fut  défait 
par  les  alliés  et  perdit  le  tiers  de  son 
armée;  lui-même  périt  dans  ce  san- 
glant combat.  Le  reste  de  l'armée  se 
réfugia  dans  les  fortifications  de  Mem- 
phis.  Les  Égyp^tiens  les  y  assiégèrent 
pendant  trois  années,  les  y  tenant 
étroitement  enfermés.  Mais  une  se- 
conde armée  persane  s'avançait,  com- 
mandée par  Artabaze,  satrape  de  la 
Cilicie,  et  par  Mégabyze,  qui  l'était  de  la 
Syrie.  Battus  par  ces  nouvelles  forces, 
malgré  leur  vigoureuse  résistance ,  et 
le  chef  libyen  ayant  reçu  de  graves 
blessures ,  "les  Égyptiens'et  les  Athé- 
niens se  retirèrent  dans  l'île  de  Proso- 
pitis ,  baignée  par  deux  branches  du 
Nil  :  dans  l'une  d'elles ,  h  flotte  égyp- 
tienne et  la  flotte  athénienne  trouvèrent 
un  refuge  et  un  abri.  Les  Perses  les 
attaquèrent,  et  les  alliés  s'y  défen- 
dirent pendant  une  année  et  demie. 
Mais  les  Perses  mirent  à  sec  la  bran- 
che du  Nil  où  la  flotte  athénienne  était 
mouillée;  ces  forces  navales  devinrent 
inutiles ,  et  les  Perses  s'ouvrirent  un 
chemin  de  terre  dans  l'île.  Alors  Inarus 
se  rendit  avec  les  siens  à  la  condition 
de  la  vie  sauve;  mais  les  Athéniens, 
au  nombre  de  six  mille ,  mirent  le  feu 
à  leurs  vaisseaux ,  préférant  la  mort 
glorieuse  du  combat  à  l'ignominie  de 
l'esclavage  :  des  conditions  honorables 
offertes  par  les  Perses  sauvèrent  ces 


EGYPTE. 


braves  Atliéniensd'uneniort  prochaine. 
Une  nouvelle  flotte  envoyée  par  les 
Athéniens  fut  attaquée  et  jprise  par  les 
Perses ,  et  leur  triomphe  fut  complet. 
L'Egypte  fut  encore  une  fois  soumise; 
Sartamas  lui  fut  donné  pour  gouver- 
neur ;  et  l'héroïque  Inarus  ,  conduit  à 
Suze ,  y  fut  mis  en  croix  contre  la  foi 
des  traités.  Inarus  passait  pour  être  le 
fils  d'un  Psammétichus. 

Ces  défaites  ne  lassèrent  point  le 
courageux  patriotisme  des  Égyptiens  : 
sous  Darius  -  Nothus ,  ils  arborèrent 
de  nouveau  la  bannière  de  l'indépen- 
dance .  un  Égyptien  était  à  leur  tête  ; 
il  se  nommait  Amyrtée,  originaire  de 
la  ville  sainte  de  Sais.  D'après  quel- 
ques témoignages  fugitifs  de  l'histoire , 
Amyrtée  aurait  secondé  les  premiers 
efforts  d'Inarus  ;  et ,  après  sa  défaite , 
se  serait  tenu  en  repos  dans  les  con- 
trées marécageuses  de  la  basse  Egypte , 
d'où  l'impatience  de  ses  concitoyens 
l'aurait  de  nouveau  rappelé  pour  la 
délivrance  de  la  patrie. 

Amyrtée  résista  aux  troupes  du  lieu- 
tenant de  Darius -Nothus;  et,  à  la 
mort  de  ce  dernier,  Amyrtée  se  trouva 
en  possession  de  toute  l'Egypte  :  il  y 
rétablit    l'ancienne    domination    des 

!    Pharaons,  avec  les  anciennes  lois  et 

i    le  culte  des  dieux  du  pays. 

t       Ainsi  la  premièredynastiedes Perses, 

I    qui  forme  la  XXVIP  dynastie  égyp- 

l    tienne,  s'éteignit  après  une  durée  de 

[!    120  ans. 

Amyrtée,  roi  d'origine  égyptienne, 

'  et  peut-être  de  l'ancienne  race  royale , 
forma  à  lui  seul  la  XXVIir  dynastie. 
Il  ne  régna  que  six  ans,  à  compter  de 
lan  404  avant  l'ère  chrétienne. 

Sa  première  pensée  eut  pour  objet 
de  réparer  les  desastres  de  l'occupa- 

I  tion  étrangère ,  et  de  rétablir  les  hon- 
neurs des  dieux  ;  les  temples  d'Éléthya , 
dédiés  à  Sévek  (Saturne),  et  à  Sowan 

I  Lucine),  construits  et  décorés  sous 
ks  règnes    de  la    reine   Amensé   et 

i  des  rois  Moeris  et  Memnon ,  muti- 
lés par  les  Perses ,  furent  réparés  par 
les  soins  d'Amyrtée.  D'outres  monu- 
ments de  l'Egypte  conservent  encore 
les  marques  de  ces  pieuses  restaura- 
tions. Le  court  règne  d' Amyrtée,  qui 


ne  commença  qu'après  que  cet  illustra 
Égytien  ,  à  la  suite  de  longs  conihats, 
eut  réussi  à  délivrer  son  pays  de  l'oc- 
cupation persane,  laissa  peu  de  temps 
à  ses  soins  réparateurs.  Une  famille 
originaire  de  la  ville  de  Mendès  lui 
succéda  et  forma  la  XXIX*  dynas- 
tie, qualifiée  de  Mendésienne  à  cause 
de  son  origine. 

Le  premier  roi  se  nomma  Nou- 
frôuthph  ,  dont  les  Grecs  ont  fait  Né» 
phéritès.  Son  nom  se  lit  sur  les  deux 
côtés  du  trône  d'une  statue  de  ce  roi, 
en  basalte  noir,  haute  d'un  empan  et 
demi ,  dans  la  collection  de  l'Institut 
d3  Bologne.  Le  nom  de  ce  roi  n'a  pas 
été  aperçu  sur  les  monuments  encore 
subsistants  en  Egypte;  mais  le  mal- 
heur des  temps  et  toutes  les  causes 
de  destruction  qui  se  sont  succédé 
depuis,  expliquent  ce  résultat  négatif. 

Ce  roi  d'Egypte  ne  cessait  pas  d'être 
menacé  par  le  roi  de  Perse  et  par  ses 
innombrables  soldats.  De  son  côté, 
Néphéritès  ne  négligeait  aucun  des 
soins  qu'exigeait  le  salut  du  pays  :  à 
cet  effet ,  il  conclut  avec  Sparte  un 
traité  d'alliance  que  cette  cité  grecque 
lui  avait  proposé  contre  l'ennemi  com- 
mun. Diodore  de  Sicile  donne  pour 
époque  à  ce  traité  la  première  année 
de  la  quatre-vingt-seizième  olympiade, 
ou  l'an  395  avant  l'ère  chrétienne . 
Néphéritès  ,  parvenu  au  trône  dès  l'an 
398 ,  régnait  en  effet  à  l'époque  assi- 
gnée par  Diodore  de  Sicile  à  ce  traité. 
On  trouve  aussi  son  nom  sur  les  ro- 
chers des  environs  de  Philae,  dans  un 
proscynéma  ou  acte  d'adoration  à  Ho- 
rammon ,  à  Saté  et  à  Mandou ,  fait  à 
ces  divinités  pour  le  salut  de  ce  roi 
Néphérôthph.  Toutefois  sou  règne  ne 
dura  que  six  années. 

Il  eut  pour  successeur  un  roi  nommé 
Hâkôr;  les  Grecs  ont  écrit  ce  nom 
Achoris.  La  durée  de  son  règne  est 
portée  à  13  années  par  les  listes  de 
Manéthon.  Ce  règne  fut  très-laborieux  ; 
sans  cesse  menacée  par  la  Perse,  l'E- 
gypte eut  à  s'occuper  de  sa  défense , 
et  elle  forma,  à  cet  effet,  d'utiles  al- 
liances. Achoris  amena  dans  une  ligue 
défensive  Evagoras,  roi  de  Chypre, 
les  Arabes ,  les  Tyriens  et  les  Libvens 


384 


L'UNIVERS. 


de  Barcè;  un  Égyptien  qui  avait  passé 
au  service  des  Perses ,  Gaùs ,  dont  la 
famille  avait  été  cruellement  traitée 
par  Psamméticbus ,  mécontent  du  chef 
perse  sous  les  ordres  duquel  il  se  trou- 
vait dans  l'expédition  contre  Chypre , 
déserta  ce  service,  emmenant  avec  lui 
une  çartie  de  la  flotte  et  de  l'armée.  Il 
se  réunit  à  Achoris;  les  Lacédémo- 
niens  entrèrent  aussi  dans  cette  al- 
liance :  la  mort  de  Gaiis  et  de  quelques 
autres  chefs  des  alliés  en  amenèrent 
la  dissolution. 

Achoris  en  forma  une  nouvelle  avec 
plusieurs  peuples  de  la  Grèce  qui  se 
rendirent  en  Egypte  sous  le  comman- 
dement de  l'Athénien  Chabrias.  De 
leur  côté ,  les  Perses ,  occupés  à  de  plus 
grands  desseins,  poussèrent  molle- 
ment la  guerre  contre  l'Egypte  :  sur 
ces  entretaites ,  Achoris  mourut. 

Les  soins  de  la  défense  du  pays  ne 
l'avaient  pas  détourné  de  ceux  qu'exi-* 
geait  la  réparation  des  outrages  faits 
aux  temples  des  dieux  par  les  étrangers 
dont  l'Egypte  était  délivrée.  On  voit 
encore  sur  l'édiflce  de  Médinet-Habou , 
à  Thèbes ,  les  preuves  des  réparations 
qu'Achoris  fit  faire  aux  colonnes  proto- 
doriques qui  soutiennent  les  plafonds 
des  galeries ,  et  pour  lesquelles  on  em- 
ploya des  matériaux  d'un  petit  temple 
édiûé  par  l'ordre  de  la  princesse  Nito- 
cris,  femme  de  Psammétichus  II ,  et 
que  la  barbarie  des  Perses  avait  trés- 
vraisemblableinent  détruit. 

Achoris  fit  réparer  aussi  quelques- 
uns  des  dégâts  qu'avait  éprouvés  le 
temple  d'Éléthya  :  on  voit  encore  dans 
les  carrières  de  Thorrah ,  près  de  Mem- 
phis ,  que ,  dans  la  seconde  année  de 
son  règne,  Achoris  en  fit  extraire  des 
matériaux  employés  dans  les  édifices 
qu'il  fit  élever  ou  restaurer.  Enfin  le 
musée  égyptien  de  Paris  possède  un 
sphynx  dont  la  base  porte  le  nom  de 
ce  roi  en  caractères  hiéroglyphiques , 
avec  le  titre  de  chéri  de  Chnouphis. 
On  a  remarqué  quelques  variantes  dans 
les  signes  des  deux  cartouches  :  mais 
ces  signes  variés  sont  toujours  des  ho- 
mophones ;  et  Champollibn  le  jeune  a 
donné  de  ces  variétés  des  explications 
que  ses  plagiaires  se  sont  appropriées. 


A  Achoris  succéda ,  selon  Manéthon , 
un  roi  nommé  Psammuthès,  qui  ne 
régna  qu'une  année.  Le  nom  de  ce 
prince  se  trouve  cependant  encore  sur 
les  sculptures  du  palais  de  Karnac  à 
Thèbes,  et  auprès  de  celui  d'Achoris, 
son  prédécesseur.  Sa  légende  royale 
signifie  :  Soleil  gardien  approuvé  par 
Phtha ,  le  fils  du  soleil ,  Psimouth  :  elle 
existe  aussi  dans  les  ruines  d'un  petit 
édifice  entre  deux  des  propylées  de  Kar- 
nac ,  où  Champollion  le  jeune  l'a  co- 
piée le  23  novembre  1828. 

Ce  roi  eut  pour  successeur,  selon 
les  listes  de  Manéthon  dans  Eusèbe, 
Muthis ,  qui  régna  une  année ,  et  Né- 
phéréus  ,  qui  ne  régna  que  quatre 
mois.  Il  ne  reste  du  premier  aucun 
souvenir  sur  les  monuments;  et  on 
possède ,  du  règne  du  second ,  un 
sphynx  qui  orne  le  musée  royal  de 
Paris.  Son  cartouche  prénom  est  celui 
d'un  des  anciens  Pharaons ,  et  son  nom 
propre  se  lit  Naïfroué.  Un  savant  an- 
glais a  aussi  recueilli  la  légende  de  ce 
roi  de  quatre  mois  sur  les  restes  d'un 
édifice  égyptien.  Ce  prince  fut  le  der- 
nier de  la  XXIX'  dynastie  égyptienne, 
laquelle  ne  subsista  que  pendant  21 
ans. 

La  XXX*  dynastie  fut  originaire  de 
Sebennitus,  autre  ville  de  la  basse 
Egypte  :  les  cités  de  la  haute  n'étaient 
plus  nommées  dans  l'histoire;  elles 
paraissaient  alors  ensevelies  dans  la 
stupeur  de  l'esclavage  et  la  douleur  de 
voir  s'éteindre  les  antiques  honneurs 
de  la  patrie. 

Le  règne  de  Nectanèbe,  premier  roi 
de  cette  nouvelle  dynastie,  ne  fut  pas 
plus  paisible  que  celui  des  rois  égyp» 
tiens,  ses  éphémères  prédécesseurs. 
Dès  la  seconde  année  de  son  autorité, 
il  eut  à  repousser  les  nouvelles  tenta- 
tives d'invasion  faites  par  les  Perses. 
Leur  armée  et  leur  flotte  se  présen- 
tèrent devant  Péluse  :  Nectanèbe,  qui 
avait  réuni  des  moyens  suffisants  de 
défense ,  résista  avec  succès.  La  dis- 
corde se  mit  aussi  parmi  les  Perses  ;i 
ils  entrèrent  toutefois  dans  la  branche  \ 
mendésienne  du  Nil ,  après  s'être  em- 
parés de  la  forteresse  qui  la  défendait. 
Mais  Nectanèbe ,  après  avoir  pourvu  à 


EGYlïTE. 


3S; 


la  conservation  de  Memphis  ,  entra  en 
campagne,  poursuivit  vivement  Phar- 
nabase,  général  en  chef  des  Perses; 
et,  l'inondation  périodique  du  Nil  les 
incommodant  sur  tous  les  points,  ils 
furent  obligés  de  se  rendre  après  avoir 
perdu  beaucoup  de  monde.  L'Egypte 
fut  ainsi  de  nouveau  délivrée. 

Quelques  années  après  ,  le  roi  Agé- 
silas  se  rendit  en  Egypte  à  titre  d'am- 
bassadeur; il  venaitdemander  à  Nec- 
tanèbe  ,  de  la  part  des  Lacédémoniens , 
des  secours  contre  les  Thébains  qui 
les  avaient  réduits  aux  dernières  ex- 
trémités. 

La  suite  du  règne  de  Nectanèbe  fut 
paisible;  et  il  reste  de  nombreux  té- 
moignages des  soins  qu'il  donna  à  l'ad- 
ministration et  aux  affaires  de  son 
royaume. 

On  voit  parmi  les  débris  d'ouvrages 
égyptiens  amassés  à  la  citadelle  du 
Caire,  un  bas-relief  représentant  le  roi 
Nectanèbe  faisant  une  offrande  aux 
dieux;àReft,  l'ancienne  Coptos,dans 
une  église  copte  bâtie  avec  les  restes 
d'édiflces  égyptiens  ,  la  légende  royale 
de  ce  même  prince  ;  à  Médinet-Habou , 
un  édifice  d'une  exécution  assez  élé- 
gante, qu'il  y  a  fait  élever,  et  dont 
les  bas-reliefs  le  représentent  adorant 
le  dieu  Amon-Ra  ,  et  recevant  les  dons 
et  les  bienfaits  des  autres  dieux  de 
Thèbes;  à  Philae,  un  petit  temple  dé- 
dié à  Hathôr,  et  un  propylon  engagé 
dans  le  premier  pylône  du  temple 
d'Isis. 

D'autres  monuments  isolés  appar- 
tiennent aussi  au  même  règne  :  une 
belle  figurine  funéraire  en  terre  émail- 
lée,  brisée,  trouvée  à  Pompéï,  et  dépo- 
sée au  musée  des  Studi,  à  Naples  ,  porte 
la  légende  royale  de  Nectanèbe  ;  cette 
légende  a  été  aussi  copiée  sur  un  mono- 
lithe qui  existe  à  Sœft,  l'ancienne Ta- 
casarta.  Enfin ,  il  existe  à  Rome  une 
stèle  d'un  grand  intérêt  pour  l'histoire 
(lu  règne  de  ce  roi ,  qui  dura  10  ans 
selon  certains  textes,  et  18  selon  d'au- 
tres :  la  stèle  décide  cette  importante 
(|uestion  ;  elle  porte  la  date  de  l'an  XIII 
ilii  règne  de  Nectanèbe ,  et  accrédite 
(Jinsi  le  nombre  18  des  textes  anciens. 

Après  Nectanèbe  1"  régna,  pen- 
2;r  I.ivraisoi.  (Egypte.) 


dant  deux  ans,  un  autre  prince  que 
les  listes  de  Manéthon  nonunent  Teos 
ou  Tachos.  Occu|)é  aussi  de  la  défense 
de  l'Egypte  contre  ics  Perses ,  il  res- 
serra l'alliance  avec  les  Lacédémoniens, 
qui  lui  envoyèrent  une  armée  sous  les 
ordres  d'Agésilas ,  à  qui  Tachos  avait 
promis  le  commandement  suprême  de 
toutes  les  forces  réunies  de  terre  et 
de  mer.  Mais  le  roi  d'Egypte ,  jugeant 
malheureusement  Agésilas ,  non  d'a- 
près sa  renommée ,  mais  sur  la  sim- 
plicité de  ses  habits  et  de  ses  manières , 
ne  lui  donna  que  le  eommandement 
des  troupes  de  terre ,  laissa  à  Chabrias 
celui  de  la  flotte ,  et  se  réserva  le  titre 
et  les  droits  de  généralissime.  Contre 
l'avis  d'Agésilas  qui  voulait  attendre 
les  Perses  en  Egypte ,  Tachos  alla  les 
attaquer  en  Phénicie. 

Dès  qu'il  eut  franchi  les  limites  du 
royaume ,  les  Égyptiens  se  soulevèrent 
contre  lui ,  et  proclamèrent  pour  leur 
roi  un  autre  Nectanèbe,  son  neveu. 
Dans  ces  conjonctures  difficiles  ,  Agé- 
silas ,  pour  se  venger  peut-être  de  Ta- 
chos ,  se  déclara  pour  Nectanèbe  II  : 
il  ne  resta  au  roi  détrôné  qu'à  chercher 
un  refuge  auprès  du  roi  de  Perse-  il 
s'y  rendit  en  traversant  l'Arabie.  On  ne 
trouve  deTachos  aucun  souvenir  sur  les 
monuments  égytiens  connus. 

Bientôt  se  leva  un  compétiteur  de 
Nectanèbe  II,  un  chef  issu  de  la  ville 
de  Mendès,  secondé  par  une  armée 
nombreuse.  Agésilas  engagea  le  roi  à 
dissiper  les  reoelles  par  une  attaque 
vigoureuse,  avant  qu'ils  eussent  le 
temps  de  se  former  en  armée  régu- 
lière :  mais  ce  conseil  parut  suspect; 
bientôt  après  le  roi  fut  contraint  de 
s'enfermer  dans  une  de  ses  villes  prin- 
cipales ,  et  il  y  fut  assiégé  par  les  re- 
belles. Agésilas  ne  fit  rien  pour  le  se- 
courir. Toutefois ,  dans  un  moment 
opportun  ,  il  lui  conseilla  de  faire 
une  sortie;  elle  fut  couronnée  de  suc- 
cès; les  assiégeants  furent  repoussés, 
et  bientôt  après,  poursuivis  par  Agési- 
las ,  ils  furent  complètement  défaits  ; 
leur  chef  fut  fait  prisonnier,  et  Necta- 
nèbe II  rentra  enfin  dans  la  paisible 
possession  de  l'autorité  royale. 

Dans  la  douzième  année  de  scu 
25 


L'UNIVERS. 


règne,  il  fit  une  alliance  avec  les  Si- 
doniens  et  les  Phéniciens  :  les  Perses 
les  mettaient  dans  un  commun  péril, 
et  les  obligeaient  à  une  commune  dé- 
fense. Les  Perses  furent  arrêtés  dans 
leur  marche  contre  l'Egypte  par  la 
guerre  de  Phénicie.  Nectanèbe  y  avait 
envoyé  un  corps  de  quatre  mille  Grecs 
qu'il  avait  à  sa  solde ,  et  commandés 
par  le  Rhodien  Mentor.  Les  Cypriotes 
se  mirent  aussi  dans  l'alliance  :  mais 
le  roi  de  Perse ,  irrité  de  la  défaite  de 
ses  lieutenants ,  se  mit  lui-même  à  la 
tête  de  l'expédition  contre  l'Egypte. 
Alors  effrayé  par  la  grandeur  de  ses  pré- 
paratifs militaires,  le  Rhodien  Mentor 
passa  du  côté  de  celui  qu'il  considéra 
comme  le  plus  fort ,  le  roi  de  Perse. 
Darius -Ochns  l'accueillit  comme  un 
transfuge  à  qui  était  bien  connu  le  pays 
qu'il  allait  attaquer. 

Nectanèbe  prépara  aussi  les  moyens 
de  défense  nécessaires  contre  un  si 
puissant  ennemi  :  il  se  mit  à  la  tête 
d'une  armée  composée  de  vingt  mille 
Grecs,  vingt  mille  Libyens  et  soixante 
mille  Égyptiens;  les  principaux  pas- 
sages et  les  places  les  plus  importantes 
étaient  gardés  par  de  bonnes  garni- 
sons :  Péluse  renfermait  cinq  mille 
hommes.  Diophante  d'Athènes ,  et  La- 
mias  de  Lacédémone ,  secondaient  Nec- 
tanèbe de  leur  prudence  et  de  leur 
valeur.  Mais  d'autres  Grecs  guidaient 
aussi  les  Perses.  Leur  premier  corps 
était  commandé  par  Lacharis  le  Thé- 
bain  ;  le  second ,  embarqué  sur  la  flotte, 
par  Nicostrate ,  et  le  troisième  par  le 
déserteur  Mentor.  Nicostrate  remonta 
le  Nil  bien  en  avant  dans  le  pays ,  dé- 
barqua ses  troupes  et  s'y  retrancha. 
Clinias,derîle  de  Cos,  rassembla  toutes 
les  garnisons  égyptiennes  du  voisi- 
nage ,  attaqua  Nicostrate ,  et  fut  tué  et 
battu  dans  ce  combat  opiniâtre  où  cinq 
mille  Égyptiens  restèrent  sur  la  place. 
Nectanèbe,  à  cette  nouvelle ,  courut  à 
la  défense  de  Memphis,  qu'il  craignait 
de  voir  attaquée  et  prise  par  Nicos- 
trate. Sur  l'avis  du  départ  de  Nicos- 
trate des  environs  de  Péluse,  les  Grecs, 
en  garnison  dans  cette  ville,  se  croyant 
abandonnés  et  perdus ,  se  rendirent  à 
condition  d'être  transportés  dans  leur 


patrie ,  et  Mentor  profita  de  cette  dé- 
fection pour  occuper  la  basse  Egypte , 
y  répandre  ses  troupes,  avec  l'avis,  de 
la  part  du  roi  de  Perse ,  de  la  grâce 
pleine  et  entière  à  tous  ceux  qui  se 
soumettraiî;nt ,  et  de  l'extermination 
de  tout  coupable  de  résistance.  La  plus 
humtie  soumission  se  manifesta  de 
'tout  côté;  les  Grecs  d'Egypte  et  les 
Égyptiens  naturels  rivalisèrent  d'hu- 
milité devant  les  lieutenants  du  roi  de 
Perse  :  il  ne  resta  d'autre  ressource  a 
Nectanèbe,  battu,  trahi  et  détrôné, 
que  de  s'enfuir  avec  son  trésor  en  Ethio- 
pie ,  d'où  il  ne  revint  jamais.  Il  fut  le 
dernier  roi  de  la  XXX*  dynastie  égyp- 
tienne, le  dernier  roi  de  race  égyp- 
tienne qui  régna  sur  l'Egypte,  et  l'asser- 
vissement de  cette  grande  et  immor- 
telle nation  à  un  sceptre  étranger  dure 
encore  depuis  les  malheurs  de  Necta- 
nèbe II ,  c'est-à-dire,  depuis  vingt  et  un 
siècles  complets  :  la  nouvelle  occupa- 
tion de  l'Egypte  par  les  Perses  date  de 
l'an  338  avant  l'ère  chrétienne. 

Ce  fut  Darius-Ochus  qui  rétablit 
l'autorité  des  Perses  en  Egypte.  Elle 
avait  échappé  à  ce  joug  des^  barbares 
pendant  soixante-cinq  ans.  Cet  inter- 
valle est  exactement  donné  par  les 
listes  des  règnes  des  rois  de  Perse,  et 
par  celles  des  rois  égyptiens  assez  heu- 
reux pour  leur  avoir  résisté  avec  un 
plein  succès.  Le  Pharaon  Amyrtée  ré- 
tablit en  effet  l'administration  égyp- 
tienne à  la  mort  de  Darius  II.  A  ce 
prince  succédèrent  sur  le  trône  de  Perse 
Artaxercès  II ,  dont  le  règne  fut  de  46 
ans  selon  le  canon  des  rois,  placé  en 
tête  de  la  Grande  Composition  de  Pto- 
lémée,  etOchus,  qui  rétablit  l'auto- 
rité persane  en  Egypte  dans  la  20*  année 
de  son  règne ,  ce  qui  arriva  quelques 
mois  après  l'accomplissement  de  la 
65*  année  depuis  la  mort  de  Darius  II 
et  l'avènement  d'Amyrtée  :  or,  Amyr- 
tée et  ses  successeurs,  formant  la 
XXVIIP,  la XXIX*  et  la  XXX*  dynas- 
tie égyptienne,  ont  régné  ensemble 
65  ans  et  4  mois.  Les  rapports  remar- 
quables de  ces  deux  supputations  exi- 
gent que  le  règne  du  dernier  Pharaon; 
qui  occupa  le  trône  d'Egypte,  Nec- 
tanèbe II ,  soit  porté  à  18  ans ,  comme 


EGYPTE. 


J87 


le  veulent  les  listes  de  Manéthon ,  se- 
lon Jules  l'Africain.  Ce  roi  avait 
adopté  le  cartouche-prénom  de  Necta- 
nèbe  reconsidérant  son  règne  comme 
lacontinuationdeceluideson  deuxième 
prédécesseur  dont  il  portait  le  nom  ,  et 
ne  tenant  pas  grand  compte  du  règne 
éphémère  de  Tachos ,  obligé  de  s'entuir 
en  Perse  :  la  différence  tranchée  des 
signes  employés  à  écrire  le  nom  propre 
des  deux  Nectanèbe  les  fait  facilement 
distinguer,  malgré  l'identité  du  car- 
touche-prénom. 

Vainqueur  de  Nectanèbe  II  à  la  ba- 
taille de  Péiuse,  Ochus  remit  les  trou- 
pes persanes  en  possession  de  l'Egypte , 
et  lui  donna  Ferendate  pour  satrape  ; 
il  la  dépouilla  de  ses  richesseseten  com- 
posa le  trophée  de  sa  victoire.  Le  nom 
du  roi  perse,  écrit  Okouch ,  existe 
néanmoins  dans  une  inscription  hiéro- 
glyphique avec  une  date  qui,  dépassant 
la  20"  année ,  est  évidemment  comptée 
de  son  avènement  au  trône  de  Perse. 
Il  l'occupait  en  effet  depuis  vingt  ans 
lorsqu'il  remit  l'Egypte  sous  son  obéis- 
sance ;  cette  20^  année  fut  la  première 
de  son  règne  en  Egypte;  il  mourut 
l'année  d'après  :  Manéthon  n'a  donc 
dû  donner  que  deux  ans  au  règne 
d'Ochus  en  Egypte.  Manéthon  nomme 
comme  son  successeur  Arsès,  son 
fils ,  qui  régna  aussi  deux  années ,  et 
dont  les  monuments  égyptiens ,  à  notre 
connaissance ,  n'ont  fait  aucune  men- 
tion. Il  en  est  de  même  du  dernier  roi 
des  Perses ,  de  l'infortuné  Darius  III  ; 
il  régna  4  ans  sur  l'Egypte  comme  sur 
le  reste  du  vaste  empire  des  Perses. 
Mais  cet  empire  s'écroulait  de  toutes 
parts  :  Alexandre  le  Grand  étant  dési- 
gné par  la  Providence  comme  le  ven- 
geur des  peuples  subjugués  par  le  grand 
Cyrus,  et  comme  son  héritier,  mais 
temporaire. 

Les  successeurs  de  Cyrus  avaient 
connu  la  Grèce,  et  appris  par  elle  de 
quoi  était  capable  une  nation  euro- 
péenne peu  nombreuse,  mais  animée 
du  plus  pur  amour  de  la  patrie,  se- 
condée par  les  nobles  inspirations  et 
'es  conseils  industrieux  de  la  civilisa- 
tion. En  Grèce,  un  des  peuples  de  la 
confédération  était  arrivé  à  son  tour  de 


suprématie,  et  son  origine  septentrio- 
nale semblait  avoi  r  imprimé  à  son  carac- 
tère, comme  à  son  courage,  la  vigueur 
et  l'âpreté  du  climat  des  lieux  qu'il 
habitait.  La  IMacedoine  gouvernait  la 
Grèce;  et,  au  génie  politique  de  Phi- 
lippe, avait  succédé  l'épée  valeureuse 
d'Alexandre.  Ce  jeune  héros  ne  connut 
pour  bornes  à  ses  victoires  que  les 
mers  impraticables  ou  les  déserts.  Il 
traversa  toute  l'Asie  et  pénétra  dans 
l'Inde  :  il  détruisit  l'empire  des  Perses 
et  en  hérita.  L'Egypte  fut  pour  lui 
une  conquête  facile  :  l'Egypte ,  sou- 
mise à  un  sceptre  de  fer,  au  despo- 
tismeintolérantde  l'Asie,  reçut  Alexan- 
dre comme  un  libérateur  :  i'i  y  établit 
son  autorité  en  l'an  332  avant  l'ère 
chrétienne.  Huit  années  après,  en  l'an 
324,  Alexandre  mourut  à  Babylone, 
au  centre  de  ses  conquêtes  :  les  dieux, 
qui  l'avaient  comblé  de  tous  les  biens, 
de  toutes  les  gloires  humaines ,  ne  le 
préservèrent  pas  du  poison  des  hom- 
mes ou  de  celui  de  l'intempérance.  Ainsi 
la  domination  de  fait  ou  de  droit  des 
Perses  dura,  en  Egypte,  autant  de 
temps  que  l'empire  de  Cyrus  dans  les 
mains  de  ses  successeurs ,  depuis  Cam- 
byse  jusqu'à  la  mort  de  Darius  III. 

Les  effets  de  cette  domination  en- 
nemie se  révèlent  encore  aux  yeux  de 
l'observateur  attentif  à  l'interpréta- 
tion des  grands  faits  archéologiques 
consignés  sur  le  sol  antique  et  dans  les 
ouvra'ges  de  l'Egypte.  Depuis  Thèbes 
jusqu'à  Dakkêh  en  Nubie,  sur  une 
ligne  de  plus  de  soixante  lieues,  les 
édifices  élevés  par  les  Ptolémées  et  par 
les  Romains  sont  fréquents;  et,  de 
ceux  des  Pharaons ,  il  n'en  reste  que 
des  ruines  :  ceci  s'explique  par  les  ra- 
vages des  Perses  remontant  la  vallée 
du  Nil  pour  se  rendre  en  Ethiopie, 
abandonnant  le  fleuve  à  la  hauteur  de 
Sébouâ ,  et  prenant  en  ce  point  la  route 
du  désert,  plus  courte  que  celle  du 
Nil  qui  était  d'une  difficile  pratique 
pour  une  armée,  à  cause  de  ses  fré- 
quentes cataractes.  C'est  cette  même 
route  que  suivent  de  nos  jours  les  ca- 
ravanes et  les  voyageurs.  Ainsi  le  tem- 
ple bâti  par  Mœris  à  Amada ,  un  peu 
au  midi  de  Sébouâ  ,  existe  encore  ;  et, 
23. 


L'UNIVERS. 


nu  nord  de  ce  lieu  ,  jusqu'à  Thèbes ,  il 
n'y  a  que  des  édifices  élevés  ou  relevés 
par  les  Grecs  ou  les  Romains ,  effaçant 
les  traces  des  ravages  des  Perses.  Et, 
si  les  tnonuments  pharaoniques  de 
Ghirsché  et  de  Ret-Oualli  subsistent 
encore,  comme  exception  à  ce  qui 
vient  d'être  dit ,  ce  ne  fut  pas  la  faute 
(les  Perses;  ces  temples  sont  des  spéos 
creusés  dans  des  montagnes  qu'ils  ne 
pouvaient  pas  démolir  :  ils  se  conten- 
tèrent de  mutiler  ces  deux  temples. 

Le  gouvernement  des  Pharaons , 
modéré  à  la  fois  et  par  le  contre- 
poids des  castes  et  par  la  douceur  des 
mœurs,  qui  naissait  de  l'aisance  géné- 
rale, fut  remplacé  par  le  despotisme 
oriental ,  hiérarchie  de  satrapes  de  tout 
rang ,  exerçant ,  chacun  dans  sa  sphère , 
la  plus  absolue  autorité,  et-  foulant 
ainsi,  chacun  à  son  tour,  le  sol  con- 
quis et  sa  population  ;  ainsi  l'Egypte 
n'était  plus  qu'une  province  du  grand 
empire  perse,  occupée  et  pressurée 
militairement. 

Les  mages,  prêtres  d'une  doctrine 
religieuse  qui  n'était  pas  celle  des  Égyp- 
tiens, n'élevèrent  à  leurs  propres  dieux 
ni  à  leurs  génies  aucun  temple  sur  le  sol 
(ie  l'Egypte;  mais  ils  firent  détruire 
les  temples  des  dieux  égyptiens ,  et  ne 
laissèrent  à  la  piété  religieuse  des  ha- 
bitants d'autre  refuge  que  leur  foi  et 
les  oratoires  de  famille.  Les  propriétés 
(le  la  classe  sacerdotale  ne  durent  pas 
être  épargnées  par  le  fisc  conquérant; 
et  les  fausses  divinités  de  l'Egypte 
durent  subirdefortesamendes  au  profit 
des  véritables  dieux  qui  sont  toujours 
ceux  des  vainqueurs.Du  reste,  ni  le  plan 
ni  l'architecture  des  temples,  ni  les  syn> 
boles  des  deux  cultes  n'a  valent  entre  eux 
aucun  rapport  dans  les  formes. Les  écri- 
tures des  deux  peuples  étaient  essentiel- 
lement différentes,  dans  leur  origine 
comme  dans  leurs  formes.  L'Egypte 
avait  créé  la  sienne  par  l'effet  d'inven- 
tions successivement  perfectionnées, 
conduites  de  la  figure  d'un  objet  qui  en 
donnait  l'idée  à  l'esprit,  jusqu'aux 
signes  alphabétiques  qui  enexprimaient 
le  nom  parla  parole  :  les  Perses  avaient 
adopté  celle  des  Mèdes ,  qui  l'avaient 
empruntée  des  antiques  Babyloniens  - 


système  non  pas  rationnel  dans  ses  suc- 
cessives formations ,  mais  de  forma- 
tion arbitraire ,  qui  a  voulu  que  les 
combinaisons  variées  d'un  seul  et  uni- 
que signe  ayant  la  forme  d'un  coin, 
représentassent  toutes  les  voix  et  les 
articulations  nécessaires  pour  expri- 
mer par  la  parole  les  mots  de  la  langue. 
Les  deux  écritures  se  mêlèrent  quel- 
quefois par  l'effet  d'un  caprice  plutôt 
que  par  besoin  :  sur  des  cylindres  égyp- 
tiens ,  en  terre  cuite,  portant  des  ms- 
criptions  égyptiennes ,  on  a  ensuite 
ajouté  des  inscriptions  cunéiformes. 
Les  deux  langues  différaient  radicale- 
ment l'une  de  l'autre.  L'idiome  per- 
san ,  comme  la  nation  qui  le  parlait , 
n'avait  rien  de  primitif,  était  une 
branche  d'une  puissante  famille  :  la 
langue  égyptienne  n'a  jamais  laissé  de- 
viner son  origine  ;  elle  existait  parce 
qu'elle  existait. 

Les  Perses  conservèrent  lenr  cos- 
tume national  en  Egypte;  les  Égyp- 
tiens ne  paraissent  pas  avoir  été  trou- 
blés dans  la  conservation  de  celui  qui 
leur  était  propre  :  on  n'a  trouvé  au- 
cune figure  persane  sur  les  monuments 
égyptiens  :  mais  des  Mèdes  sont  repré- 
sentés dans  les  triomphes  des  plus  an- 
ciens Pharaons. 

Aucun  des  successeurs  de  Cyrus  ne 
mourut  et  ne  fut  enterré  en  Egypte  : 
on  croit  avoir  reconnu  leurs  tom- 
beaux dans  les  dépendances  du  palais 
de  Persépolis.  Le  respect  des  Perses 
pour  le  feu ,  selon  les  préceptes  tradi- 
tionnels de  Zoroastre,  leur  faisait 
inhumer  les  corps  de  leurs  rois,  et  les 
détournait  de  l'usage  de  les  brûler.  La 
loi  exigeait  aussi  qu'ils  eussent  leur  sé- 
pulture dans  la  Perse  même ,  quelque 
Eart  qu'ils  finissent  leurs  jours.  Cam- 
yse  fit  transporter  le  corps  de  Cyrus 
à  Parsagada,  où  Alexandre  le  visita  : 
Alexandre  fit  aussi  enterrer  Darius 
auprès  de  ses  ancêtres.  Comme  les 
Égyptiens,  et  peut-être  à  leur  exem- 
ple ,  les  tombeaux  de  ces  rois  furent  ' 
creusés  dans  une  montagne  qui  en 
avait  pris  le  nom  de  montagne  roijale. 
A  l'imitation  encore  de  l'Egypte,  Da- 
rius I"  ordonna  de  son  vivant  les  tra- 
vniix  nécessaires  pour  son  tombeau ,  et 


EGYPTE. 


3S9 


il  l'aurait  visité  si  les  devins  ne  l'en 
eussent  détourné. 

La  civilisation  paraissait  proportion- 
nellement répandue  dans  les  diverses 
castes  égyptieiuies  :  diez  les  Perses ,  à 
l'exception  de  la  tribu  noble  des  Acbe- 
inenides,  le  reste  de  la  population 
était  inculte  et  barl)are,  presque  sans 
développement  intellectuel ,  ignorant 
les  arts  et  le  luxe,  ne  connaissant  que 
le  service  militaire  et  ne  pratiquant 
que  la  guerre.  Cyrus  devança  par  les 
mêmes  moyens  le  triomphe  de  Gengis- 
Khan  ;  il  avait  aussi  à  ses  ordres  ses 
hordes  de  IMongols  aguerris,  toujours 
prêts  à  marcher  à  des  conquêtes  qui 
n'étaient  réellement  que  des  migrations 
de  peuplades  vers  de  meilleurs  climats. 

La  forme  perfectionnée  du  gouver- 
nement égyptien  dut  exciter  l'attention 
des  principaux  personnages  de  la  cour 
de  Cambyse;  cette  remarque  peut  faire 
considérer  comme  moins  extraordi- 
naire la  délibérât. on  et  les  discours  des 
conjurés  contre  je  faux  Smerdis,  au 
sujet  de  la  forme  de  gouvernement  à  don- 
nera la  Perse.  L'un  des  orateurs  propo- 
sait une  monarchie  pure,  l'autre  une 
aristocratie ,  et  le  troisième  une  dén)o- 
cratie  toute  populaire.  Du  reste,  la  divi- 
sion de  l'empire  en  satrapies  par  Darius 
l",  à  l'imitation  peut-être  de  l'Egypte 
divisée  en  nomes,  où  l'action  de  l'auto- 
rité suprême  pénéti'ait  si  facilement 
partout  par  le  concours  des  fonction- 
naires de  divers  rangs ,  fut  le  premier 
acte  qui  donna  une  organisation  régu- 
lière aux  possessions  persanes ,  et  en 
soumit  l'administration  à  une  loi  gé- 
nérale, première  base  d'un  gouverne- 
ment civil  et  politique ,  séparé  du  gou- 
^fernement  militaire. 

Enûn ,  s'il  fallait  faire  ressortir  les 
avantages  que  conservèrent  les  nations 
les  plus  civilisées  conquises  par  les 
Perses,  sur  leurs  propres  conquérants, 
nous  dirions  que  la  civilisation  ne  cessa 
de  miner  les  plus  solides  fondements 
de  cette  conquête ,  et  que  le  grand  em- 
pire despotique  des  Perses  périt,  mal- 
gré les  cinq  millions  d'hommes  armés 
par  Xercès ,  par  l'effet  des  révoltes  de 
l'Egypte  et  de  l'héroïque  résistance  de 
la  Grèce. 


La  destruction  de  la  domination  per- 
^  sane  ouvre  dans  l'histoire  de  l'Egypte 
'  une  ère  nouvelle  :  la  conquête  qui  suc- 
céda aux  Perses  fut  plus  légère  à  l'E- 
gypte; la  nation  la  plus  spirituelle 
devait  facilement  s'entendre  avec  la 
plus  sage  de  ces  vieux  temps  :  d'an- 
ciennes alliances  les  avaient  déjà  réu- 
nies; la  culture  des  arts  et  de  la  philo- 
sophie, qui  a  produit  de  part  et  d'autre 
tant  d'admirables  ouvrages,  était  pour 
elles  un  lien  de  plus  et  une  cause  d'in- 
times rapproclienients. 

Alexandre,  roi  de  Macédoine,  vain- 
queur à  la  bataille  d'Issus,  qui  fut  si 
fatale  à  Darius  III ,  souverain  de  l'em- 
pire perse,  marcha  vers  la  Phénicie, 
pritTyr ,  Gaza ,  pénétra  dans  l'Egypte , 
et  l'occupa  tout  entière.  Ses  historiens 
nous  ont  conservé  le  souvenir  de  sa 
modération.  Toute  la  politique  du  con- 
quérant, tout  son  système  se  révèle 
par  cette  courte  phrase  de  son  histo- 
rien latin  Quinte-Curce  :  Parvenu  par 
la  voie  du  Nil  jusqu'à  Memphis ,  il 
s'avança  dans  l'intérieur  du  pays,  et, 
en  ayant  réglé  l'administration  de  telle 
sorte  qu'il  ne  fut  rien  changé  aux  an- 
ciens usages  des  Égyptiens,  il  se  diri- 
gea vers  l'oracle  de  Jupiter  Ammon. 

Alexandre  voulut  en  effet  le  consul- 
ter; il  se  rendit  donc  à  l'Oasis  de  ce 
nom  :  les  prêtres  le  rfconnurent  et  le 
proclamèrent  le  fils  d'Amon-Ra,  la 
grande  divinité  de  l'Egypte,  dont  le 
temple  principal  était  à  Thebes  ,  d'où 
l'emblème  du  dieu  avait  été  transporté 
dans  le  sanctuaire  de  l'Oasis.  Il  n'y 
subsiste  aujourd'hui-  aucune  trace  dii 
voyage  du  vainqueur. 

il  fut  frappe  de  la  belle  disposition 
d'un  isthme  formé  par  le  lac  JNlarœo- 
tis  et  la  Méditerranée  à  l'ouest  du  Psil , 
et  il  le  destina  à  l'emplacement  d'une 
ville  à  laquelle  il  donna  son  nom.  Sur 
ce  même  emplacement  se  trouvait  une 
bourgade  égyptienne  nommée  Rha- 
cotis;  elle  fut  comprise  dans  l'enceinte 
delà  ville;  elledoniia  son  nom  au  quar- 
tier qui  lui  succéda.  Alexatidre  traça 
lui-même  le  plan  de  la  nouvelle  cite; 
il  lui  donna  la  forme  de  la  chlamyde 
macédonienne.  La  farirre  destinée  à 
rapprovisionnemeni  du  soldat  servit, 


390 


L'UWIVERS. 


à  marquer  la  place  des  murailles  ;  l'en' 
ceinte  n'eut  pas  moins  de  quatre-vingts 
stades  de  diamètre;  l'architecte  Dinar- 
que  tut  chargé  de  diriger  l'exécution 
de  ce  vaste  plan.  Alexandre  désigna 
lui-même  l'emplacement  des  places 
publiques ,  celui  des  temples  à  cons- 
truire ,  soit  pour  des  divinités  grec- 
ques, soit  pour  des  divinités  égyp- 
tiennes, témoignage  remarquahle  ae 
tolérance,  qui  n'était  pas  venu  à  l'es- 
prit des  Perses;  une  haute  civilisation 
pouvait  seule  l'inspirer.  Ces  temples 
aux  dieux  de  l'Egypte  étaient  néces- 
saires dans  la  nouvelle  ville;  le  fonda- 
teur la  peupla  en  y  appelant  une  par- 
lie  de  la  population  des  autres  villes 
égyptiennes.  Il  y  laissa  une  garnison 
macédonienne,  permit  à  un  grand 
nombre  de  Grecs  et  d'Asiatiques  de 
s'y  établir,  l'ouvrit  à  tous  les  peuples , 
et  il  en  lit  dans  sa  pensée  comme  dans 
la  réalité  l'entrepôt  nouveau  de  tout 
le  commerce  entre  l'orient  et  l'occi- 
dent de  la  terre.  Alexandre  laissant  en 
Egypte  Cléomène  pour  gouverneur, 
remonte  en  Syrie ,  poursuit  le  cours 
de  ses  conquêtes  ,  pénètre  aux  confins 
de  l'Asie,  retourne  à  Babylone malgré 
les  prédictions  des  devins ,  y  reçoit  des 
députations  de  presque  tous  lès  peu- 
ples de  la  terre ,  et  les  honneurs  fu- 
nèbres qu'il  fait  rendre  à  Hephaestion 
ne  sont  que  les  préludes  de  ceux  qu'il 
va  recevoir.  11  meurt  du  poison  ou  d'in- 
tempérance, le  24  mai  de  l'an  324  avant 
l'ère  chrétienne. 

Le  nom  d'Alexandre  le  Grand  ne  se 
lit  sur  aucun  édifice  de  l'Egypte;  le 
seul  monument  qui  reste  de  lui  en 
ce  pays,  c'est  la  ville  qui  porte  son 
nom," et  qui  n'a  pas  cessé  de  réaliser 
les  vues  et  les  espérances  de  son  fon- 
dateur :  elle  est  encore  le  lien  essentiel 
du  commerce  de  l'Europe,  de  l'Afri- 
que et  dç  l'Asie.  Un  autre  conquérant, 
dont  le  nom  est  aussi  immortel ,  avait 
préparé  de  plus  hautes  destinées  à  cette 
ville,  et  la  renaissance  de  son  antique 
gloire  sous  l'égide  de  la  France  :  .le 
temps ,  sur  les  traces  de  l'intelligence, 
parait  devoir  bientôt  réaliser  les  gran- 
des pensées  d'Alexandre  et  deNapoléon; 
et  l'Europe  reconnaissante  va  rendre 


à  l'ancien  monde  les  lumièi-es  qu'elle 
en  a  reçues. 

La  mort  surprit  Alexandre  au  mi- 
lieu de  ses  conquêtes ,  lorsque  l'Asie 
soumise  l'admirait  comme  homme,  et 
l'adorait  presque  à  l'égal  d'un  dieu. 
Vivant  et  vainqueur,  son  autorité  de- 
vait lui  garantir  la  fidélité  ou  du  moins 
la  soumission  des  peuples  subjugués. 
A  sa  mort ,  le  prestige  cessait  de  lui- 
même  ,  et  les  droits  acquis  par  la  force 
périssaient  avec  celui  qui  s'était  fait 
un  jeu  de  violer  les  plus  légitimes  in- 
dépendances :  jeu  cruel  que  la  Provi- 
dence a  puni  quelquefois  dans  ceux 
même  qui  se  complurent  à  ses  chances 
redoutables. 

Alexandre  ne  laissa  pas  auprès  de 
son  trône  un  héritier  qui  pût  de  suite 
succéder,  sinon  à  sa  toute-puissance , 
du  moins  à  l'empire  qu'il  avait  reçu 
de  Philippe ,  et  dont  la  possession  ne 
pouvait  lui  êtr€  contestée.  ALexandre 
avait  un  frère,  fils,  comme  lui,  de 
Philippe ,  mais  qui  était  né  d'une  dan- 
seuse nommée  Philline  ;  il  laissait  aussi 
de  Barsine,  fille  de  Darius,  un  fils 
nommé  Hercule;  enfin  Roxane  sa 
veuve,  fille  du  roi  de  la  Bactriane, 
était  enceinte ,  le  terme  même  de  sa 
grossesse  très -avancé;  elle  pouvait 
donner  le  jour  à  l'héritier  si  nécessaire 
pour  l'accomplissement  des  projets 
d'Alexandre. 

Mais  l'incapacité  d'Aridée  son  frère , 
l'inexpérience  du  fils  de  Barsine ,  l'in- 
certaine espérance  d'obtenir  d'une 
autre  un  rejeton  du  sang  royal ,  enfin 
la  faiblesse  d'une  régence  pouvaient- 
elles  suffire  aux  graves  circonstances 
où  la  mort  prématurée  du  vainqueur 
de  tant  de  rois  plaçait  ses  peuples  et 
son  armée?  Pour  conserver  son  em- 
pire, il  eut  fallu  uu  second  Alexan- 
dre; l'union  intime  de  tous  ses  géné- 
raux pouvait  rendre  l'état  des  choses 
moins  périlleux  sans  doute ,  mais  de- 
vait-on l'attendre  de  leur  ambition? 
Tous  distingués  par  leur  naissance  ou 
d'éclatants  services ,  ils  joignaient  à  la 
noblesse  des  formes  corporelles ,  l'élé- 
vation des  sentiments  et  la  puissance 
de  la  sagesse  et  de  la  raison  ;  c'étaient, 
parmi   plusieurs   ?>)tres,   Pcrdiccas, 


EGYPTE. 


I.éonnat,  Antipater,  Lysiniaque,  Py- 
ilion ,  Peuceste ,  Ptoléiiiée. 

Le  lendemain  de  la  mort  d'Alexan- 
dre, ils  se  réunirent  autour  de  son 
trône,  sur  lequel  on  avait  placé  ses 
insignes  et  ses  armes.  Perdiccas  se  dé- 
clara pour  le  flis  cjue  Roxane  pouvait 
mettre  au  monde  ;  Néarque  pour  celui 
de  Barsine ,  et  Ptolémce  contre  l'un 
et  l'autre.  «  N'aurions-nous  vaincu  les 
«  Perses,  dit-il,  que  pour  les  placer  sur 
«  le  trône  de  I\Iacédoine?  »  et  il  pro- 
l)Osa  de  déférer  le  gouvernement  à  un 
conseil  formé  des  principaux  lieute- 
nants d'Alexandre.  Mais  une  voix  s'é- 
leva de  la  foule  dont  l'assemblée  était 
environnée,  et  proclama  roi  le  frère 
du  roi ,  Aridée ,  sous  le  nom  de  Phi- 
lippe, nom  chéri  des  Macédoniens, 
Méléagre,  soutenu  de  toute  l'infante- 
rie, s'attacha  à  son  parti.  En  vain 
Perdiccas,  secondé  par  Léonnat,  et 
par  Ptolémée  à  la  tête  de  la  garde 
royale ,  essaye  de  s'y  opposer ,  appuyé 
par  les  troupes  à  cheval.  Aridée  se 
montre  revêtu  des  ornements  royaux, 
et  il  est  salué  roi  par  la  majorité  du 
peuple  et  de  l'armée.  Les  gouverne- 
ments des  provinces  ,  ainsi  que  les 
charges  de  la  cour,  furent  distribués 
aux  ofGciers  ou  aux  favoris  les  plus  ré- 
putés, et  l'on  s'occupa  enfin  de  faire 
embaumer  le  corps  d'Alexandre  dé- 
laissé jusque-là  et  privé  de  soins  et 
d'honneurs ,  quoique  depuis  sept  jours 
déjà  il  eût  cessé  de  vivre. 

Ce  fut  ce  même  jour  et  dans  le  même 
conseil  que  le  gouvernement  de  l'E- 
gypte ,  de  la  Libye  et  de  la  portion  de 
l'Arabie  limitrophe  de  l'Egypte,  fut 
donné  à  Ptolémée.  Ce  gouvernement 
devint  ensuite  le  royaume  d'Egypte, 
et  n'éprouva  aucun  démembrenient. 
Quelques  possessions  éloignées,  telles 
que  Chypre  et  la  Cyrénaïque ,  y  furent 
réunies  par  la  guerre ,  et  la'  guerre 
aussi  les  en  détacha  quelquefois.  Mais 
le  royaume  proprement  dit,  et  tel 
qu'il  subsista  pendant  trois  siècles,  se 
trouva  renfermé  dans  les  limites  na- 
turelles de  l'Egypte. 

Ptolémée  songea  bientôt  à  se  rendre 
dans  son  gouvernement.  Pendant  le 
temps  qu'il  passa  encore  à  Babylone, 


Cléomène,  laissé  par  Alexandre  en 
Egypte  en  qualité  de  trésorier,  y.  réu- 
nit celle  de  lieutenant  du  gouverne- 
ment ,  et  l'exerça  jusqu'à  l'arrivée  de 
Ptolémée. 

L'époque  précise  n'en  est  pas  con- 
nue ;  mais  l'intérêt  que  Ptolémée  de- 
vait mettre  naturellement  à  jouir  d'un 
titre  auquel  il  pouvait  déjà  peut-être 
rattacher  de  plus  hautes  espérances , 
dut  l'amener  sans  retard  dans  la  capi- 
tale de  ses  provinces.  Sa  libéralité, 
sa  justice  et  la  douceur  de  son  auto- 
rité attirèrent  bientôt ,  de  toutes  parts , 
ceux  que  la  guerre  et  les  dissensions 
publiques  éloignaient  des  pays  qui  en 
étaient  le  théâtre. 

Le  titre  de  sous -gouverneur  donné 
à  Cléomène  qui  était  en  Egypte  depuis 
sa  conquête  par  Alexandre,  permet 
néanmoins  de  supposer  l'absence  tem- 
poraire du  gouverneur  lui-même.  Il 
paraît  que  Ptolémée  passa  quelque 
temps  encore  à  Babylone  où  sa  pré- 
sence pouvait  être  nécessaire  pour  ré- 
gler, selon  ses  vues  et  les  nouveaux 
mtéréts  qu'il  venait  de  se  créer,  beau- 
coup dedifficultés  que  l'état  des  affaires 
devait  faire  naître;  et  comme  la  fin 
de  l'été,  dans  ces  régions  asiatiques, 
favorisait,  bien  mieux  que  les  mois 
de  juin  et  juillet,  le  long  voyage  d'un 
personnage  nécessairement  accompa- 
gné de  beaucoup  de  monde,  ce  dut 
être  vers  l'automne  que  Ptolémée 
quitta  la  Chaldée  pour  se  rendre  en 
Egypte,  vraisemblablement  vers  le 
mois  d'octobre  qui  suivit  la  mort  d'A- 
lexandre. 

Ses  premiers  soins  eurent  pour  but 
de  mériter  l'affection  des  habitants  de 
l'Egypte,  et  il  se  la  concilia  par  la 
douceur  de  son  administration.  Bien- 
tôt instruit  que  Perdiccas  formait  se- 
crètement le  dessein  de  lui  ravir  par 
les  armes  un  titre  qu'il  devait  à  la  foi 
des  traités,  il  se  prépara  à  le  défendre. 
Il  leva  par  ses  agents  une  contribution 
de  huit  mille  talents ,  et  mit  une  armée 
sur  pied.  En  même  temps  il  contracta 
une  alliance  avec  Antipater  déjà  engagé 
dans  une  guerre  contre  les  Grecs ,  que 
le  rappel  des  exilés  par  Alexandre  à 
son  retour  de  l'Inde,  avait  sourde- 


3'J2 


L'UNIVERS. 


ment  excités  contre  lui ,  et  que  sa 
mort  arma  aussitôt  contre  Antipater, 
gouverneur  de  la  Macédoine  et  de  la 
Grèce  pour  Aridée,  successeur  d'A- 
lexandre. 

Après  cette  alliance,  et  pendant 
■  qu'Antipater  opposait  ses  forces  et 
celles  de  ses  alliés ,  sur  terre  et  sur 
mer ,  aux  Grecs  confédérés  pour  échap- 
per au  joug  macédonien,  Ptolémée 
donnant  tous  ses  soins  au  gouverne- 
ment de  l'Egypte ,  s'attachait  de  plus 
en  plus  ses  habitants ,  et  jetait  ainsi 
les  fondements  de  sa  future  souve- 
raineté. Une  circonstance  que  sa  poli- 
tique sut  s'approprier,  rangea  la  Cy- 
rénaïque  sous  ses  ordres,  en  l'année 
323. 

Au.  commencement  de  l'année  sui- 
vante ,  Antipater,  Cratère  et  Antigone 
résolurent  d'envoyer  un  message  à 
Ptolémée,  pour  l'engager  dans  une 
alliance  où  leurs  conuîiuns  intérêts  et 
l'imminente  obligation  de  résister  à 
Perdiccas  devaient  sûrement  le  faire 
entrer  ;  et  Ptolémée  n'hésita  pas  à  s'y 
engager.  Perdiccas,  de  l'avis  de  ses 
généraux ,  envoya  Eumène  sur  l'Hel- 
iespont ,  pour  arrêter  Antipater  et  Cra- 
tère s'ils  tentaient  de  passer  en  Asie. 
Il  partit  de  la  Pisidie  pour  attaquer 
l'Egypte  dont  la  conquête  devait  le 
laisser  sans  inquiétude  sur  ce  point, 
lorsqu'il  entreprendrait  celle  de  la  Ma- 
cédome. 

Mais  cet  espace  de  temps  qui  s'était 
écoulé  depuis  la  mort  d'Alexandre ,  et 
que  ses  généraux  ont  consumé  à  se 
disputer  par  les  armes  les  provinces 
de  son  empire ,  Arrhidée ,  l'un  d'eux , 
qui  fut  ensuite  gouverneur  de  la  Phry- 
jçie ,  l'avait  consacré  tout  entier  à  de 
plus  honorables  soins ,  à  l'accomplisse- 
ment d'un  pieux  devoir,  en  faisant 
construire  le  char  funèbre  d'Alexan- 
dre et  transporter  son  corps  en  Egypte. 
Ces  soins  l'occupèrent  deux  années,  et 
la  magnificence  du  char  mortuaire  du 
triomphateur,  si  l'histoire  ne  l'a  point 
exagérée ,  ne  dut  pas  demander  moins 
de  temps.  Arrhidée  partit  de  Babylone 
et  se  rendit  en  Egypte  par  Damas. 
Perdiccas  ne  voulait  pas  laisser  à  Pto- 
\én(\'  ces  précieuses  dépouilles,  con- 


fiant peut-être  dans  les  prophéties 
d'Aristandre ,  qui  promettaient  un 
bonheur  éternel  à  la  contrée  qui  les 
posséderait.  Polémon ,  lieutenant  de 
Perdiccas,  tenta  de  s'opposer  aux  pro- 
jets d' Arrhidée,  mais  celui-ci  réussit 
malgré  lui  à  se  réunir  à  Ptolémée  qUi 
se  rendit  en  Syrie  avec  des  troupes , 
pour  honorer  la  mémoire  du  roi ,  dit 
Diodore  de  Sicile ,  mais  plutôt  pour 
])rotéger  Arrhidée  contre  les  projets 
de  Perdiccas.  Ceci  se  passait  au  prin- 
temps de  l'année  322. 

L'été  suivant ,  l'entreprise  de  Per- 
diccas contre  l'Egypte ,  et  les  prépara- 
tifs d'Antipater  secondé  par  Antigone 
et  Cratère,  étaient  déjà  parvenus  à  ce 
point  de  maturité  qui  annonce  un  pro- 
chain dénoûment.  Eumène  fut  heureux 
et  repoussa  avec  succès  les  efforts  de 
ces  trois  chefs  alliés ,  pendant  que  Per- 
diccas parvenait  à  Damas  à  la  tête 
d'une  armée  nombreuse  soutenue  et 
rendue  plus  dévouée  par  la  présence 
des  deux  jeunes  rois.  Perdiccas  tra- 
verse la  Syrie,  se  dirige  sur  Péluse  et 
établit  son  camp  près  de  cette  villt^ , 
la  clef  de  l'Egypte  vers  l'Orient.  Ayant 
imprudemment  fait  repurger  un  an- 
cien canal  du  Nil ,  une  subite  irruption 
des  eaux  du  fleuve  détruisit  ses  ou- 
vrages militaires  et  mit  le  décourage- 
ment et  la  désertion  parmi  ses  troupes. 
Il  essaya  de  les  ramener  par  des  dé- 
monstrations de  bienveillance,  par  des 
discours  que  la  hauteur  et  la  dureté  de 
son  caractère  pouvaient  démentir,  et 
il  donna  l'ordre  de  se  tenir  prêt  à  mar- 
cher. A  l'entrée  de  la  nuit  il  leva  le 
camp;  on  se  mit  en  marche  et  on  ar- 
riva vers  la  pointe  du  jour  sur  le  Nil, 
non  loin  d'une  petite  ville  nommée  le 
Mur  des  Chameaux,  que  Perdiccas 
fit  attaquer.  Il  essaya  vainement  de  la 
prendre  de  force  :  Ptolémée  qui  avait 
tout  prévu  et  s'était  même  défait  de 
Cléomène  qu'il  croyait  attaché  à  Per- 
diccas, se  trouva  là  à  la  tête  d'un 
corps  de  cavalerie  pour  défendre  la 
ville.  Convaincu  de  l'inutilité  de  son 
entreprise,  Perdiccas  y  renonça  sur  le 
soir,  et  profita  de  la  nuit  pour  se  diri- 
ger vers  une  île  que  formait  le  Nil  du 
côté  opposé  à  Mcmphis,  vraisembla- 


tGll^lE. 


393 


!)Icmeiit  l'île  de  IMyecphoiis  formée  par 
la  brnnche  de  Péluse ,  un  peu  à  l'orient 
de  Bubaste.  Il  tenta  bien  niaiheureuse- 
meiit  le  passage  des  eaux  ,  deux  mille 
hommes  y  perdirent  la  vie  :  la  sédition 
s'empara  de  tous  les  esprits ,  et  Per- 
diccas  fut  égorgé  dans  sa  tente.  Pto- 
iémée  s'empressa  de  traverser  le  Kil 
et  de  se  rendre  au  camp  macédonien 
auprès  des  jeunes  rois  ,  de  leur  offrir 
des  présents  et  ses  hommages,  et  de 
fournir  aux  plus  pressants  besoins  de 
l'armée,  de  protéger  même  les  plus 
intimes  amis  de  Perdiccas  contre  ie 
ressentiment  des  soldats. 

Ce  fut  alors  que  Ptolémée  reçut  en 
Egypte  les  deux  jeunes  rois  dont  il  lui 
aurait  été  facile  de  se  faire  donner  la 
tutelle;  mais  il  la  jugea  au  moins  inu- 
tile à  ses  projets  sur  l'Egypte ,  et  il  la 
fit  accorder  a  Python  et  Arrhidée ,  le 
même  qui  lui  avait  livré  le  corps  d'A- 
lexandre. 

Les  deux  rois  continuèrent  leur 
route  vers  la  Macédoine  ;  ils  firent  alors 
une  nouvelle  distribution  des  gouver- 
nements. Ptolémée  conserva  celui  de 
l'Egypte, qu'il  eût  été  difficile  d'ailleurs 
<le  lui  enlever,  tant  son  courage  et 
l'esprit  de  justice  de  son  administra- 
tion lui  en  assuraient  la  possession. 

Dans  cette  dernière  distribution  des 
gouvernements ,  Laomédon  de  Mity- 
lène  avait  obtenu  celui  de  la  Syrie;" il 
y  fut  attaqué  par  Ptolémée  qui  avait 
résolu  de  réunir  à  l'Egypte  la  Célé-Sy- 
rie  et  la  Phénicie.  Tsicanor,  l'un  de  ses 
généraux  chargé  de  cette  expédition  et 
de  cette  conquête ,  y  réussit  complète- 
ment ,  emmena  même  Laomédon  pri- 
sonnier en  Egypte ,  après  avoir  mis 
garnison  da.is  toutes  les  villes  des  pro- 
vinces conquises.  Jérusalem  fut  de  ce 
nombre.  Ainsi ,  à  la  fin  de  la  troisième 
année  de  son  gouvernement ,  Ptolémée 
avait  réuni  à  l'Egypte,  Cyrène  ,  la  Sy- 
rie ,  la  Celé-Syrie  et  la  Phénicie. 

Cassandre  cherchait  à  mettre  Pto- 
lémée dans  ses  intérêts;  il  lui  dépêcha 
dans  le  même  temps  un  messager  sûr, 
pour  lui  demander,  avec  son  alliance, 
«ju'il  envoyât  sa  flotte  de  la  Phénicie 
dans  l'Hellespont.  Il  s'y  rendit  lui- 
même,  et  de  là  il  passa  auprès  <t'An- 


tigoneen  Asie  ,  lui  donnant  l'assurance 
que  Ptolémée  seconderait  son  entre- 
prise. Mais  Polysperchon  ,  tuteur  des 
jeunes  rois  ,  pour  rendre  leur  alliance 
illusoire,  voulut  pouvoir  compter  sur 
celle  des  républiques  grecques,  et,  de 
l'avis  des  plus  considérables  person 
nages  de  la  cour,  il  fit  porter  un  dé- 
cret qui  leur  rendait  à  toutes  leur  li- 
berté avec  la  jouissance  des  lois  et 
coutumes  qui  les  régissaient  avant  leur 
conquête  par  Philippe  ou  par  Alexandre. 

En  même  temps  qu'il  proclamait  la 
liberté  des  villes  grecques ,  Polysper- 
chon en  appelait  à  la  fidélité  d'Eu- 
mène,  mettant  à  sa  disposition  de 
l'argent  et  des  troupes ,  et  tâchait,  par 
toutes  sortes  de  prévenances ,  de  ra- 
mener à  la  cour  Olympias,  mère  d'A- 
lexandre, qui  s'en  était  éloignée  du 
vivant  d'Antipater. 

Eumène  se  voua  courageusement  à 
la  défense  de  la  cause  des  jeunes  rois , 
quitta  la  Phrygie ,  passa  le  mont  Tau- 
rus,  entra  en  Cilicie  et  chargea  ses 
amis  les  plus  intelligents  et  les  plus 
dévoués  de  faire  des  levées  dhommes 
et  d'argent  chez  les  Pisidiens ,  dans  la 
Lycieeten Chypre.  Quelques-uns  même 
parvinrent  jusqu'en  Célé-Syrie  et  dans 
la  Phénicie ,  dépendantes  du  gouver- 
nement de  Ptolémée. 

Celui-ci  se  rendit  dès  lors  avec  sa 
flotte  à  Zéphyrion  en  Cilicie,  vis-à-vis 
de  l'île  de  Chypre ,  et  tenta  sans  suc- 
cès d'ébranler  la  fidélité  des  chefs  qui 
suivaient  la  fortune  d'Eumène.  Mais 
Ptolémée  fut  bientôt  rappelé  de  ces 
parages  par  l'entreprise  d'Eumène  con- 
tre la  Phénicie  soumise  à  Ptolémée. 

En  attendant,  la  reine  Olympias 
cherchait  à  reprendre  à  la  cour  de 
Macédoine  l'influence  que  lui  don- 
naient son  nom ,  son  rang  et  le  res- 
pect profond  qu'inspirait  encore  tout 
ce  qui  touchait  de  près  à  la  mémoire 
d'Alexandre. 

Polysperchon  entreprit  de  recon- 
duire en  IMacédoine  la  reine  Olynï- 
pias  et  le  fils  d'Alexandre.  Eurydice, 
femme  du  roi  Philippe  Aridée ,  redou- 
tant l'influence  d'Olympias ,  osa  sollici- 
ter contre  elle  Cassandre  qui  était  sur 
rnelles[tont ,  et  se  porta  elle-mciuc 


394 


L'UNIVERS. 


avec  des  troupes  à  Eria  sur  les  fron- 
tières de  la  Macédoine,  pour  en  dé- 
fendre rapproche  à  la  reine  :  les  deux 
armées  étaient  près  d'en  venir  aux 
mains  ;  mais  le  vieux  respect  des  Ma- 
cédoniens pour  le  sang  d'Alexandre 
l'emporta  sur  tout  autre  engagement , 
et  ils  se  déclarèrent  pour  Olympias. 
Aridée  fut  fait  prisonnier  ;  Eurydice , 
qui  était  retournée  à  Amphipopolis 
avec  Polyclès,  l'un  de  ses  affidés,  fut 
bientôt  prise  aussi ,  et  l'un  et  l'autre 
furent  mis  à  mort  par  l'ordre  d'Olym- 
pias,  Aridée,  successeur  immédiat 
ÎI'Aiexandre ,  ayant  régné  six  ans  et 
quatre  mois. 

Ainsi  mourut  le  premier  roi  macédo- 
nien successeur  d'Alexandre  le  Grand; 
l'Egypte  le  reconnat  fidèlement;  ses 
monuments  en  font  foi,  notamment 
le  premier  et  le  deuxième  sanctuaire 
<lu  grand  édifice  de  Karnac  à  Thèbes  ;  on 
y  lit  cette  légende  royale  :  L'approuvé 
et  le  chéri  d'Ammon  et  de  Phré ,  le  fils 
du  solei! ,  Philippe  {Phlipos).  A  Asch- 
mounéin ,  l'ancienne  HerraopoHs-Ma- 
gna ,  cette  légende  se  trouve  deux  fois 
sur  le  temple  de  cette  ville  ;  le  nom 
propre  y  est  écrit  Pheileipos.  Ce  n'est 
pas  que  Philippe  Aridée  fût  présent  en 
Egypte  lorsque  les  ouvrages  de  Karnac 
et  d'Hermopolis  -  Magna ,  qui  portent 
encore  son  nom ,  furent  exécutés  : 
mais  ce  roi  était  l'autorité  suprême 
légale  en  Egypte ,  et  j'ai  sous  les  yeux 
un  contrat,  en  écriture  démotique,  daté 
de  l'an  cinq ,  du  règne  de  ce  prince , 
car  Ptolémée  n'était  que  le  gouver- 
neur de  l'Egypte  sous  l'autorité  du 
roi  :  il  fut  fidèle  à  sa  mission  subor- 
donnée ;  mais  il  est  juste  toutefois  de 
lui  rapporter  les  bienfaits  de  ces  res- 
taurations, preuve  patente  de  l'em- 
pressement de  Ptolémée  à  réparer  les 
ravages  commis  par  les  Perses ,  et  de 
son  attention  à  flatter  ainsi  l'opinion, 
les  vœux  et  les  croyances  des  Égyp- 
tiens ,  captant  par  là  de  plus  en  plus 
leur  affection  et  leur  confiance. 

Après  la  mort  de  Philippe  Aridée, 
vers  le  mois  d'octobre  de  l'année  318 
avant  l'ère  chrétienne,  la  septième  du 
gouvernement  de  Ptolémée  en  Egypte , 
un  sccoml  successeur  au  trône  d'A- 


lexandre le  Grand  fut  proclamé  dans- 
tous  ses  États  d'Europe  et  d'Asie;  ce 
fut  son  fils  Alexandre,  né  de  Roxane. 

Dans  ces  mêmes  temps,  la  reine 
Olympias  se  vengeait  d'Antipater  mort 
sur  ses  amis  vivants,  non  pas  comme 
un  roi ,  dit  Justin ,  mais  bien  comme 
une  femme,  et  Eumène  passait  l'hiver 
dans  la  Babylonie.  Deux  années  après, 
Olympias  et  Eumène  n'existaient  plus  : 
tous  deux  avaient  péri  assassinés,  l'un 
par  les  ordres  de  Cassandre,  l'autre 
par  ceux  d'Antigone. 

Antigone  s'était  ensuite  rendu  dans 
la  Babylonie,  gouvernée  par  Séleucus, 
qui  le  reçut  avec  magnificence.  Mais 
Antigone  ^  devenu  plus  exigeant ,  trouva, 
enfin  quelque  résistance  dans  Séleucus. 
Celui-ci  cependant ,  par  la  crainte  d'être 
traité  comme  tant  d'autres  person- 
nages cminents  dont  Antigone  avait 
mis  une  attention  réfléchie  à  se  dé- 
faire, se  décida  dès  lors  à  se  rendre 
en  Egypte.  Ptolémée  n'y  avait  jamais 
refusé  un  asile  à  ceux  que  les  caprices 
de  la  fortune,  «t  les  malheurs  de  ces 
temps  d'anarchie  amenaient  auprès  de 
lui. 

Séleucus  était  en  Egypte  au  corn 
mencement  de  la  neuvième  année  du 
gouvernement  de  Ptolémée.  Ce  chef  ha- 
bile  avait  été  jusque-là  presque  simpli 
spectateur  des  débats  sanglants  élevés 
entre  les  autres  généraux  d'Alexandre 
Séparé  du  théâtre  de  leurs  malheureuj 
exploits  par  la  mer  et  les  déserts,  il 
ne  songeait  qu'à  affermir  son  pouvoii 
en  évitant  avec  soin  de  le  compromet 
tre,  et  à  préparer  une  heureuse  résis- 
tance à  des  attaques  dont  sa  prudencai 
lui  faisait  prévoir  la  possibilité.  Sa  jus- 
tice et  sa  modération  lui  avaient  acquis 
la  confiance  des  peuples  qu'il  gouver- 
nait; sa  grandeur  d'âme  lui  avait  fait 
des  amis  de  tous  ceux  qui  s'étaient 
commis  à  sa  foi.  Séleucus  ne  devait! 
pas  être  moins  heureux. 

Ainsi  s'accomplissaient  les  immua« 
blés  décrets  de  la  Providence.  De  nou- 
veaux trônes  s'élevaient  sur  les  débris 
de  ceux  que  la  fougue  d'Alexandre  avait 
renversés;  et,  de  tous  ses  généraux, 
quelques-uns  seulement  étaient  desti- 
nés à  s'y  asseoir,  vainqueurs  des  ani- 


EGYPTE. 


396 


l)itio:is  rivales  de  la  leur.  Léonnat, 
l*ytlio:i,  Pcrdiccas,  Antipater,  Eu- 
iiièiie,  Polysperchon ,  n'avaient  déjà 
plus  d'intérêt  dans  ces  suprêmes  dis- 
sensions :  ils  avaient  cessé  d'exister. 
Parmi  ceux  qui  leur  survivaient,  An- 
tigone  restait  alors  le  plus  puissant. 
Tous  les  autres  devaient  le  redouter  : 
ils  se  liguèrent  contre  lui.  C'étaient 
Cassandre ,  qui ,  en  assassinant  la  mère 
et  en  épousant  la  nièce  d'Alexandre, 
se  rapprochait  de  plus  en  plus  du  trône 
de  la  Macédoine  où  il  commandait  ainsi 
que  dans  la  Grèce;  Lysimaque,  chef 
de  troupes  aguerries  et  des  peuplades 
à  demi  sauvages  de  la  Thrace;  Ptolé- 
niée,  maître  3e  l'Egypte,  de  Cyrène, 
de  la  Syrie  et  de  la  Phénicie;  Séleucus 
enûn,  qui  ne  renonçait  pas  à  son  gou- 
vernement de  Babylone  :  ces  quatre 
chefs  signèrent  contre  la  puissance 
d'Antigone  une  alliance  qui  devait  y 
mettre  fin. 

Au  printemps  de  l'année  315,  An- 
tigone  reprit  sa  marche  par  la  Cilicie, 
et,  parvenu  dans  la  haute  Syrie,  il  y 
fut  joint  par  les  envoyés  d«  Cassandre, 
de  Lysimaque  et  de  Ptolémée,  chargés 
de  lui  demander  le  partage  des  pro- 
viTices  et  de  l'argent  qui  étaient  le  fruit 
d'une  guerre  à  laquelle  ils  avaient  con- 
couru. Ces  propositions  furent  mal 
reçues  par  Antigone,  qui  se  mit  en 
mesure  de  soutenir  par  les  armes  un 
refus  aussi  formel,  en  cherchant  des 
alliés  et  des  secours  à  Chypre,  à  Rho- 
des, faisant  ses  dispositions  en  Cap- 
padoce  et  sur  l'Hellespont,  se  portant 
en  Phénicie,  campant  devant  Tyr,  et 
établissant  dans  ses  mers  trois  points 
de  réunion  pour  la  flotte  qu'il  pensait 
à  construire.  Mais  les  chefs  ligués 
contre  lui  ne  préparaient  pas  leur  at- 
taque avec  moins  de  soins,  avec  moins 
de  promptitude,  et  bientôt  Séleucus, 
courant  la  mer  de  Syrie  avec  cent  vais- 
seaux, vint  attiédir  le  zèle  des  parti- 
sans d'Antigone.  Celui-c-i  chercha  à  le 
soutenir,  en  leur  annonçant  que  dans 
l'été  même  il  tiendrait  la'mer  avec  une 
flotte  de  cinq  cents  voiles. 

Antigone  se  porta  aussi  pour  allié 
«les  défenseurs  du  trône  de  Macédoine, 
contre  les  entreprises  de  Cassandre. 


Il  le  flt  proclamer  l'ennemi  de  l'État, 
s'il  ne  rendait  la  liberté  à  Roxane  et  au 
jeune  roi  son  fils  qu'il  tenait  enfermés , 
et  s'il  ne  reconnaissait  Antigone  conmie 
régent  du  royaume.  Pour  se  faire  en- 
core de  plus  nombreux  partisans,  il  se 
déclara  le  protecteur  de  la  liberté  des 
villes  grecques,  renvoya  Alexandre, 
fils  de  Polysperchon,  dans  le  Pélopo- 
nèse ,  et ,  ayant  reçu  des  galères  de  l'île 
de  Rhodes,  il  cerna  la  ville  de  Tyr  du 
coté  de  la  mer. 

Ptolémée  reconnut  aussi  la  liberté 
des  villes  grecques,  ayant  pour  but, 
sans  doute,  de  les  désintéresser  dans 
une  lutte  où  leur  intervention  pouvait 
efficacement  servir  le  parti  qu'elles  se 
décideraient  à  soutenir. 

En  attendant,  un  autre  Cassandre, 
gouverneur  de  la  Carie,  s'était  déclaré 
pour  Ptolémée,  et  avait  envoyé  à 
Chypre  des  troupes  commandées  par 
Polyclitus.  Celui-ci  se  réunit  d'abord 
à  Séleucus,  soutint  heureusement  plu- 
sieurs combats  contre  les  navarques 
d'Antigone,  retourna  à  Chypre,  et  se 
rendit  à  Péluse  en  Egypte,  où  Pto- 
lémée le  oombla  d'honneurs  et  de  pré- 
sents. 

Parmi  les  prisonniers  de  marque 
faits  par  Polyclitus  était  Périlaùs,  l'un 
des  généraux  d'Antigone,  qui  sollicita 
sa  délivrance  et  celle  de  plusieurs  au- 
tres officiers.  Ptolémée  les  lui  rendit, 
et  eut  alors ,  même  avec  Antigone ,  une 
entrevue  à  Écregma  où  il  ne  refusa 
pas  de  se  rendre,  toutefois  sans  obte- 
nir ce  qu'il  espérait  d'Antigone. 

Au  commencement  de  l'hiver  sui- 
vant, Antigone,  pour  s'opposer  à  Cas- 
sandre de  Carie,  fut  surpris  par  les 
neiges  en  traversant  le  mont  Taurus. 

Dans  l'été  de  l'année  julienne  314, 
Cyrène,  réunie  depuis  quelque  temps 
au  gouvernement  de  Ptolémée,  cher- 
chait à  s'y  soustraire  et  à  chasser  la 
garnison  qui  occupait  la  citadelle.  Pto- 
lémée tenta  de  ramener  Cyrène  à  l'o- 
béissance par  des  envoyés  qu'elle  ne 
respecta  pas.  11  chargea  Agis  de  la 
soumettre,  et  ses  vues  furent  heureu- 
sement remplies.  L'exemple  de  Cyrène 
agitait  Chypre,  et  Pygmalion,  son 
gouverneur,  communiquait  avec  Anli- 


Ui]  Kl  VERS. 


goiie.  Ptolémée  s'y  rendit  en  personne, 
punit  exemplairement  l'infidèle  gouver- 
neur, le  remplaça  par  Nicocréon,  dé- 
truisit Mariunii'en  transporta  les  ha- 
bitants à  Paphos,  se  dirigea  ensuite 
sur  les  côtes  de  Syrie,  oij  il  débarqua 
son  armée,  prit  Posidium  ainsi  que 
Potamos,  et,  poussant  jusqu'en  Cili- 
cie,  arriva  dans  Mallos,  ravagea  les 
contrées  voisines,  et  rentra  enfin  à 
Chypre.  Cette  expédition  était  déjà  ter- 
minée lorsque  Démétrius,  qui  l'apprit 
en  Syrie,  arrivait  en  Cilicie  pour  s'y 
opposer.  C'était  trop  tard,  et  Démé- 
trius alla  reprendre  sa  station  en  Syrie , 
pendant  que  Ptolémée  rentrait  en 
Egypte. 

"Dans  l'autoniHe  de  la  même  année 
314,  Tyr  se  rendit  aux  troupes  d' An- 
tigène ,  après  avoir  été  bloquée  par  mer 
pendant  quinze  mois. 

L'hiver  suivant,  celui  de  l'an  313, 
Ptolémée  était  rentré  en  Egypte.  Sé- 
leucus  s'y  trouvait,  et  l'excita  pour 
attaquer  Démétrius  qui  l'observait  tou- 
jours dans  ses  cantonnements  de  Syrie. 
Cédant  à  ces  insinuations,  Ptolémée 
réunit  une  armée  nombreuse,  quitte 
Alexandrie,  se  rend  à  Péluse,  et  de  là 
se  dirige  vers  Gaza.  Instruit  de  ses 
desseins,  Démétrius  rappelle  ses  trou- 
pes de  leurs  quartiers  d'hiver,  et  leur 
assigne  Gaza  pour  le  lieu  du  rendez- 
vous. 

Contre  l'avis  des  généraux  les  plus 
expérimentés,  Démétrius  engagea  la 
bataille  à  Galama,  en  avant  de  Gaza; 
il  fut  vaincu  et  alla  en  toute  hâte 
prendre  position  sous  les  murs  de  la 
ville  avec  sa  cavalerie;  mais  le  désordre 
fut  tel  que  le  soir  même  les  troupes  de 
Ptolémée  entrèrent  à  Gaza.  Démétrius 
se  retira  par  la  Syrie  jusqu'à  Tripolis; 
de  là,  il  envoya  demander  du  secours 
à  son  père  Antigone  qui  avait  passé 
l'hiver  dans  la  Propontide,  et,  en  at- 
tendant, il  se  renforça  de  quelques 
troupes  venues  de  la'Cilicie,  et  des 
garnisons  qu'il  rappela  de  quelques 
places  fortes  éloignées. 

Ptolémée  s'occupa  de  poursuivre  ces 
premiers  succès,  s'avança  dans  la 
Syrie,  prit  Sidon ,  occupa  Tyr,  et  donna 
à  Séleucus,  qui  l'avait  secondé,  ua 


corps  de  troupes  avec  lequel  il  devait 
tenter  de  rentrer  dans  son  gouverne- 
ment de  Babylone.  Il  y  réussit  en  peu 
de  temps  :  la  douceur  de  son  adminis- 
tration pendant  les  quatre  années  de 
sa  durée  était  son  plus  utile  auxiliaire. 
En  même  temps  Ptolémée,  étant  par- 
venu jusqu'en  Célé-Syrie,  apprit  que 
Démétrius,  de  retour  de  la  Cilicie, 
campait  dans  la  Syrie  supérieure.  Il 
chargea  le  Macédonien  Cillés  de  l'y  at- 
taquer; mais  Démétrius,  profitant  de 
l'imprévoyance  de  ce  général,  le  sur- 
prit lui-même  à  Myounta  et  le  fit  pri- 
sonnier avec  son  armée.  Antigone  était 
alors  en  Phrygie  ;  il  y  apprend  ce  succès 
de  Démétrius,  traverse  de  nouveau  le 
mont  Taurus,  et  opère  sa  jonction  avec 
son  fils. 

Ptolémée  ne  trouva  pas  prudent  de 
se  mesurer  avec  des  forces  aussi  supé- 
rieures, et,  de  l'avis  de  ses  généraux, 
il  résolut  de  retourner  en  Egypte.  Il" 
quitta  donc  la  Syrie,  démantela  les 
villes  principales  qu'il  abandonnait, 
Acès,  Joppé,  Samarie,  Gaza,  et, 
chargé  d'un  immense  butin,  il  rentra 
dans  son  gouvernement  :  il  se  prépara 
à  s'y  défendre. 

Bientôt  après,  Cassandre,  Lysima- 
que  et  Ptolémée ,  firent  avec  Antigone 
une  paix  qui  ne  fut  pas  de  longue  du- 
rée :  Cassandre  devait  commander  en 
Europe,  Ptolémée  en  Egypte  et  dans 
les  contrées  voisines,  Lysimaque  en 
Thrace,  Antigone  à  toute  l'Asie;  mais 
les  prétextes  ne  manquèrent  pas  pour 
rompre  le  traité.  Cassandre  plus  qu'au- 
cun autre  pouvait  le  désirer,  car  son 
pouvoir  et  son  influence  devaient  bien- 
tôt décroître ,  cesser  peut-être  entière- 
ment par  la  prochaine  majorité  du 
jeune  Alexandre,  fils  d'Alexandre  le 
Grand  et  son  successeur  au  trône  de 
la  Macédoine,  et  déjà  ses  habitants 
demandaient  hautement  que  le  nou- 
veau roi  fut  proclamé.  Cassandre  con- 
voitait ce  trône;  il  ne  pouvait  y  par 
venir  que  par  des  crimes  :  il  chargea 
donc  Glaucias,  jusque-là  gardien  du 
jeune  Alexandre  et  de  Roxane  sa  mère , 
de  les  égorger  secrètement  et  de  fairo 
disparaître  leurs  dépouilles.  Ce  forfait 
rendit  pour  Cassandre  le  trône  de  Ma 


EGYPTE. 


ZV>7 


cédoine  d'un  plus  facile  accès,  et  les 
autres  généraux,  Lysimaque,  Anti- 
gone,  Séleucus,  Ptolémée,  libres  de 
toute  dépendance,  se  trouvèrent  in- 
vestis dès  lors  de  la  suprême  autorité 
dans  leur  gouvernement. 

Tel  était  l'état  des  choses  aux  pre- 
miers jours  de  l'été  de  l'an  31 1  de  l'ère 
vulgaire,  treize  ans  après  la  mort 
d'Alexandre. 

Son  second  successeur  venait  de 
périr  victime  de  l'ambition  effrénée  des 
chefs  qu'il  avait  élevés  par  ses  bien- 
faits. Ptolémée  ne  s'était  point  détaché 
de  la  fidélité  qu'il  devait  au  jeune  roi 
Alexandre,  et  c'était  en  son  nom  qu'il 
avait  exercé  en  Egypte  son  autorité 
secondaire;  les  monuments  en  font  foi. 
A  Béni-Hassan  se  trouve  l'ancien  spéos 
de  Diane,  la  Bubaste  des  Égyptiens. 
Ce  temple  est  cerné  par  des  hypogées 
où  furent  déposés  les  chats 'sacrés, 
animal  qui  fut  le  symbole  de  la  déesse, 
et  un  de  ces  hypogées,  visité  par 
Champollioii  le  jeune,  le  G  novembre 
1828,  porte  la  légende  royale  de  cet 
Alexandre,  fils  d'Alexandre  le  Grand. 
Le  cartouche  prénom  est  le  même  que 
s' celui  de  son  prédécesseur  Philippe 
A  ridée,  le  roi  chéri  d'Amon-Ra,  ap- 
prouvé par  Phré,  le  fils  du  soleil 
\  Icxandre  {Alksantrs).  On  trouve  tou- 
ti'lnis  quelques  variantes  dans  son  pré- 
nom à  Éléphantine.  A  Louqsor,  un 
sanctuaire,  habilement  exécuté  en  gra- 
nit, lut  construit  dans  le  temple  par 
l'ordre  et  avec  le  nom  du  même  roi. 
Ce  second  sanctuaire  est  emboîté  dans 
le  premier  élevé  par  le  Pharaon  Amé- 
nophis;  il  porte  l'inscription  suivante  : 
«  Restauration  de  l'édifice  faite  par  le 
roi  chéri  de  Phré ,  approuvé  par  Am- 
mon,  le  fils  du  soleil,  seigneur  des 
diadèmes,  Alexandre,  en  l'honneur  de 
son  père  Amon-Ra,  gardien  des  ré- 
gions de  Oph  (Thèbes).  Il  a  fait  cons- 
truire le  sanctuaire  en  pierres  dures 
et  bonnes  à  la  place  de  celui  qui  avait 
été  fait  sous  la  majesté  du  roi  soleil , 
seigneur  de  justice,  le  fils  du  soleil, 
Aménophis,  seigneur  de  la  région 
pure.  »  Et  le  jeune  roi ,  au  visage  en- 
t'nntin,  est  représenté  sur  les  sculptu- 
<<  s  du  sanctuaire,  à  l'extérieur  comme 


à  l'intérieur,  faisant  ses  adorations  aux 
triades  de  Thèbes.  Dans  un  de  ces  bas- 
reliefs,  la  déesse  Thamoun  est  rem- 
placée par  la  ville  de  Thèbes,  person 
nifiée  sous  la  forme  d'une  femme,  avec: 
cette  légende  : 

«  Voici  ce  que  dit  Thèbes  (Oph) ,  la 
grande  tutrice  du  monde:  Nous  avons 
mis  en  ta  puissance  toutes  les  contrées 
(les  nomes)  ;  nous  t'avons  donné  Kéme 
(l'Egypte),  terre  nourricière.»  C'est 
au  jeune  roi  Alexandre  que  la  déesse 
adresse  ces  paroles;  Ammon,  généra- 
teur, dit  en  même  temps  au  prince  : 
«  Nous  accordons  que  les  édifices  que 
tu  élèves  soient  aussi  durables  que  le 
firmament.  » 

Tous  ces  monuments  déposent  du 
respect  de  Ptolémée  pour  l'autorité 
des  rois  qu'il  représentait  en  Egypte; 
c'est  en  leur  nom,  et  quoiqu'ils  ne  fus- 
sent point  présents  en  Egypte,  que  tous 
les  monuments  publics  étaient  élevés 
ou  restaurés. 

Dans  les  ruines  des  deux  temples 
d'Éléphantine,  il  reste  celles  d'une 
porte  en  granit,  dédiée  au  nom  du 
même  prince,  aux  dieux  du  lieu, 
Chnouphis,  Saté  et  Anouké. 

Bientôt  après  la  mort  du  jeune  roi, 
les  hostilités  entre  Antigone  et  Ptolé- 
mée recommencèrent.  Le  traité  conclu 
entre  les  quatre  généraux  avait  re- 
connu l'indépendance  des  villes  grec- 
ques, et  cependant  Antigone  mettait 
des  garnisons  dans  quelques-unes 
d'elles.  Ptolémée  le  désapprouva  et 
chargea  Léonis  de  faire  une  invasion 
en  Cilicie.  En  même  temps  il  engageait 
Cassandre  et  Lysimaque  à  se  réunir  à 
lui,  afin  de  s'opposer  a  l'accroissement 
de  la  puissance  d'Antigone.  Celui-ci 
envoya  son  second  fils  Philippe  sur 
l'Hellespont ,  et  Démétrius  à  la  défense 
de  la  Cilicie.  Léonis,  lieutenant  de 
Ptolémée,  fut  vaincu;  dans  le  même 
temps,  Ptolémée,  à  qui  Chypre  obéis- 
sait, informé  que  Nicoclès,  qui  régnait 
à  Paphos,  avait  de  secrètes  intelli- 
gences avec  Antigone,  chargea  Calli- 
crate  et  Argée  de  le  faire  mourir. 
Ménélas,  qui  commandait  en  Chypre, 
leur  donna  des  troupes,  et  le  résultat 
de  cette  expédition  fut  la  destruction 


S98 


L'UNIVERS. 


totale  de  la  race  royale  de  Paphos. 

Ptolémée,  apprenant  bientôt  après 
les  revers  éprouvés  en  Cilicie,  réunit 
une  flotte  et  une  armée,  va  débarquer 
à  Phaselis,  et,  côtoyant  la  Lycie,  s'em- 
pare de  Xanthe,  ensuite  de  Caune  et 
de  sa  citadelle,  successivement  d'Hé- 
raclée,  enfin  de  l'île  de  Cos,  occupée 
par  un  autre  Ptolémée,  neveu  d'Anti- 
gone ,  parenté  qui  ne  le  rendit  pas  plus 
dévoué,  et  ne  l'empêcha  pas  de  se  jeter 
dans  le  parti  de  Ptolémée  d'Egypte. 
Celui-ci ,  partant  ensuite  de  Myndus  en 
Carie,  et  parcourant  l'Archipel  avec 
une  flotte  considérable ,  réduisit  la  gar- 
nison d'Andros,  et,  arrivant  dans 
l'isthme,  s'empara  de  Sicyone  et  de 
C'orinthe;  il  prit  enfin  Mégare,  oii  il 
chercha,  par  des  présents,  à  s'attacher 
Stilpon  le  philosophe,  qui  préféra  se 
retirer  à  iEgine.  Le  but  de  Ptolémée , 
dans  cette  expédition,  était  de  laisser 
moins  d'alliés  au  parti  d'Antigone  à 
mesure  qu'il  rendrait  plus  de  villes 
grecques  à  l'indépendance.  Il  fut  en 
cela  d'accord  avec  Cassandre ,  convint 
avec  lui  q[ue  chacun  d'eux  garderait  les 
villes  qu'il  occupait,  et  il  retourna  en 
Egypte. 

Peu  d'années  s'étaient  écoulées  de- 
puis que  Ptolémée  avait  ramené  Cyrène 
sous  son  obéissance;  Ophella  y  com- 
mandait pour  lui  depuis  la  mort  de 
Thimbron.  Les  dissensions  qui  divi- 
saient les  généraux  d'Alexandre,  et 
surtout  leur  exemple,  faisaient  naître 
le  désir  de  l'indépendance  dans  chaque 
chef  qui  gouvernait  des  provinces  iso- 
lées. Ophella ,  commandant  de  la  Cyré- 
naïque  pour  Ptolémée,  avait  aussi 
conçu  le  projet  de  s'élever  à  une  plus 
haute  fortune,  Agathocle  de  Syracuse 
faisait  alors  la  guerre  contre  les  Car- 
thaginois ;  il  lui  envoya  quelqu'un ,  qui , 
le  flattant  d'une  future  domination  sur 
l'Afrique,  l'entraîna  dans  une  alliance 
bien  fatale.  Arrivé  après  deux  mois  de 
marche  et  de  fatigues  inouïes  auprès 
d'Agathocle,  Ophella  fut  traité  en  en- 
nemi ,  attaqué  et  tué  dans  le  combat. 
Cyrène,  sans  défense,  rentra  facile- 
ment sous  les  ordres  de  Ptolémée. 

La  guerre,  sans  changer  de  but, 
avait  changé  de  théâtre  ;"rexpédition 


de  Ptolémée  dans  l'Archipel  y  avait 
attire  toutes  les  forces  des  combat- 
tants. Démétrius,  qui  avait  poursuivi 
les  généraux  de  Ptolémée  dans  la  Ci- 
licie, arriva  bientôt  devant  Athènes, 
défendue  par  Denys,  qui  commandait 
à  Munychia ,  et  par  Démétrius  de  Pha- 
lère,  gouverneur  de  la  ville  depuis  dix 
ans.  Les  succès  du  fils  d'Antigone  ren- 
dirent Athènes  à  la  liberté,  et  Démé- 
trius de  Phalère  se  retira  d'abord  à 
Thèbes  de  Béotie,  ensuite  en  Egypte, 
auprès  de  Ptolémée  (l'an  307). 

Démétrius  reçut  à  Athènes,  d'An- 
tigone, son  père,  l'ordre  d'attaquer 
l'île  de  Chypre  et  de  l'enlever  à  Ptolé- 
mée. Pour  l'exécuter,  il  se  rendit  d'a- 
bord en  Carie,  et  engagea  les Rhodiens , 
mais  sans  succès,  à  se  déclarer  contre 
Ptolémée.  Parvenu  ensuite  en  Cilicie, 
où  il  trouva  des  soldats  et  des  vais- 
seaux, il  alla  débarquer  à  Chypre, 
ayant  trois  mille  hommes  sous  ses  or- 
dres, pendant  qu'Antigone  occupait  la 
Syrie  supérieure.  Démétrius  fut  heu- 
reux dans  cette  entreprise.  Ménélas, 
commandant  en  Chypre  pour  Ptolé- 
mée, essuya  plusieurs  échecs  et  se 
renferma  dans  Salamis;  Démétrius  en 
entreprit  le  siège.  Ptolémée,  qui  était 
en  Egypte,  ayant  appris  la  fâcheuse 
position  de  Ménélas  à  Chypre,  s'em- 
pressa d'arriver  à  Paphos ,  sur  un  point 
ùè  l'île  opposé  à  Salamis,  avec  unej 
flotte  nombreuse  et  des  forces  consi- 
dérables. Il  envoya  trois  mille  fantas- 
sins à  Ménélas,  et,  après  l'avoir  in- 
formé de  son  plan  d'attaque,  il 
rendit  à  Citium,  peu  distant  de  Sala-; 
mis.  Bientôt  la  bataille  s'engagea  sujj 
mer  et  sur  terre;  elle  eut  pour  résultai 
la  défaite  totale  de  Ptolémée,  son  rej 
tour  en  Egypte,  et  l'occupation  de  l'îl  j 
entière  par  Démétrius. 

Antigone,  en  apprenant  d'aussi 
grands  succès,  ne  douta  plus  du  proj 
chain  accomplissement  de  ses  vues ,  etj 
ne  reconnaissant  point  de  puissancj 
qui  lui  fût  supérieure,  il  prit  le  titrj 
de  roi  et  le  donna  aussi  à  son  fils  Dèi 
métrius.  Ptolémée  vaincu  ne  croyaJ 
pas  y  avoir  moins  de  droits  qu'Antf 
gone  triomphant  :  il  ne  voulutpas  coil 
sacrer  en  quelque  sorte  sa  défaite,  ej 


KGYPTE. 


laissant  son  rival  prendre  seul  un  titre 
qu'il  n'ambitionnait  pas  moins  que  lui , 
et  il  se  le  donna  comme  lui.  Séleucus, 
Lysimaque  et  Cassandre  n'hésitèrent 
pas  à  l'imiter;  mais,  tant  qu'il  res- 
tait un  héritier  d'Alexandre,  ils  s'abs- 
tinrent tous  de  revêtir  les  ornements 
et  les  insignes  du  pouvoir  royal. 

Dans  l'année  suivante  (l'an  30G 
avant  l'ère  vulgaire),  Antigone,  qui 
résolut  enfin  d'attaquer  l'Éçypte,  rap- 
pela auprès  de  lui  Démétrius  alors  à 
Chypre,  et  lui  assigna  pour  rendez- 
vous  la  ville  d'Antigonia,  qu'il  avait 
fondée  dans  la  Syrie  supérieure  sur 
rOronte.  Il  prend  le  commandement 
de  l'armée  de  terre,  et  donne  celui  de 
la  flotte  à  Démétrius  :  sous  leurs  or- 
dres se  trouvaient  réunis  quatre-vingt 
mille  fantassins,  huit  mille  hommes 
de  cavalerie,  quatre-vingt-trois  élé- 
phants, cent  cinquante  galères  avec 
cent  vaisseaux  de  transport.  Il  se  di- 
rige par  la  Célé-Syrie,  après  avoir 
ordonné  à  la  flotte  de  côtoyer  le  rivage 
et  de  régler  sa  marche  sur  celle  de 
l'armée.  Néanmoins,  les  navarqnes 
ayant  dit  qu'il  fallait  avoir  égard  au 
coucher  des  Pléiades,  qui  devait  avoir 
lieu  huit  jours  après,  il  blâma  haute- 
ment leur  prévoyance  qu'il  taxait  de 
timidité,  et  porta  son  camp  à  Gaza, 
voulant  y  prévenir  l'arrivée  des  forces 
de  Ptolémée. 

Les  troupes  de  terre,  munies  de 
provisions  pour  dix  jours,  s'avancèrent 
par  le  désert.  La  flotte  sortie  de  Gaza 
tint  heureusement  la  mer  pendant 
quelque  temps,  mais  l'influence  des 
Pléiades  se  fit  bientôt  sentir;  les  vents 
du  nord  se  levèrent,  et  un  certain 
nombre  des  plus  grandes  galères  fut 
jeté  sur  la  côte  de  Raphia.  Les  vais- 
seaux de  transport  furent  submerges 
ou  contraints  de  rentrer  à  Gaza;  les 
mieux  gouvernés  parvinrent  jusqu'à 
Cflsium,  non  loin  du  Nil,  mais  d'un 
difficile  accès.  Antigone  arriva  bientôt 
avec  l'armée,  opéra  sa  jonction  avec  la 
flotte,  et  campa  à  deux  stades  du  "Nil, 
c'est-à-dire,  de  la  branche  de  Péluse. 

Ptolémée  avait  fortifié  les  places 
principales  de  l'Egypte  inférieure.  Il  fit 
répandre  parmi  les  soldats  d'Antigone 


qu'il  récompenserait  ceux  qui  l'aban- 
donneraient. Ces  promesses  produi- 
saient leur  effet  ;  la  désertion  était  dans 
J'armée.  Antigone  disposa  sur  les  bords 
du  canal  du  Nil  des  archers  et  des 
frondeurs  pour  en  défendre  l'approche 
aux  agents  de  Ptolémée,  et  il  se  diri- 
gea, avec  les  vaisseaux  qui  étaient  ar- 
rivés tard .  vers  le  lieu  nommé  Pseu- 
dostoma  (fausse  embouchure),  où  il 
avait  l'intention  de  placer  un  poste. 
L'ayant  trouvé  fortifié,  l'approche  de 
la  nuit  le  força  de  se  retirer;  il  recom- 
manda aux  nàvarques  de  se  guider  par 
les  feux  du  vaisseau  principal ,  et  il  se 
dirigea  vers  l'embouchure  de  la  bran- 
che phathmétique  (la  branche  du  mi- 
lieu). 

Mais  Ptolémée,  ayant  eu  le  temps 
d'en  être  averti,  se  hâta  de  conduire 
des  renforts  à  ses  troupes  et  s'établit 
avec  son  armée  sur  le  rivage  même. 
Démétrius,  jugeant  le  débarquement 
impossible,  la  plage  du  Nil  voisine  du 
pomt  qu'il  occupait  étant  naturelle- 
ment défendue  par  des  lacs  et  des  ma- 
rais (les  marais  de  Thennêsi,  qui  sont 
devenus  le  lac  Menzaieh),  se  retira 
avec  toute  la  flotte.  Un  vent  du  nord 
la  surprit,  et  jeta  à  la  côte  d'Egypte 
plusieurs  vaisseaux  qui  furent  pris  par 
Ptolémée;  le  reste  parvint  à  rejoindre 
ceux  d'Antigone.  Ptolémée  avait  for- 
tifié toutes  les  embouchures  du  fleuve 
et  réuni  une  grande  quantité  de  ba- 
teaux prêts  à  porter  du  secours  sur  tous 
les  points:  ces  dispositions  contra- 
riaient fort  Antigone ,  car  la  bouche  de 
Péluse  étant  défendue,  les  forces  de 
mer  lui  étaient  inutiles,  et  les  forces 
de  terre,  empêchées  par  la  largeur  du 
fleuve ,  restaient  inactives. 

Le  tenrips  s'écoulait,  et  les  provi- 
sions étaient  près  de  manquer.  Anti- 
gone réunit  ses  généraux  pour  décider 
si  l'on  devait  continuer  la  guerre  ou 
se  retirer  en  Syrie,  y  préparer  plus 
convenablement  une  nouvelle  expédi- 
tion ,  attendu  que  pendant  ce  temps  les 
eaux  du  fleuve  baisseraient.  Ce  dernier 
parti  fut  jugé  le  meilleur,  et  l'armée  et 
la  flotte  retournèrent  en  Syrie.  Ptolé- 
mée remercia  les  dieux  de  ce  nouveau 
succès ,  s'empressa  d'en  informer  Lysi- 


400 


L'UNIVERS. 


niaque,  Séleucus  et  Cassandre,  et  ren- 
tra dans  Alexandrie  (l'an  306). 

Antigone  entreprit  alors  son  expé- 
dition contre  Tîle  de  Rhodes,  et  en 
conOa  l'exécution  à  son  fils  Déniétrius , 
qui  réunit  à  cet  effet  plus  de  deux  cent 
voiles  et  de  quarante  mille  hommes. 
Les  Rhodiens  se  préparèrent  à  résister 
à  cette  attaque;  en  même  temps  ils 
demandèrent  du  secours  à  Lysimaque, 
à  Cassandre  et  à  Ptolémée.  Celui-ci 
leur  envoya  cinq  cents  hommes ,  parmi 
lesquels  se  trouvaient  plusieurs  Rho- 
diens déjà  à  son  service.  Ce  renfort 
arriva  après  les  premiers  succès  obte- 
nus par  les  habitants  de  l'île  contre  les 
attaques  réitérées  de  Démétrius.  Il 
n'avait  pas  réussi  dans  ses  manœuvres 
par  mer,  et  il  résolut  de  prendre  la  ville 
du  côté  de  terre.  Ptolémée  eut  le  soin 
de  l'approvisionner,  et  lui  envoya  d'a- 
bord trois  cent  mille  mesures  de 
grains.  Cassandre  et  Lysimaque  imi- 
tèrent l'exemple  de  Ptolémée,  qui,  peu 
de  mois  après,  fournit  de  nouveaux  ap- 
provisionnements en  grains,  et  quinze 
cents  hommes  commandés  par  le  Ma- 
cédonien Antigone  :  en  même  temps  il 
donnait  aux  Rhodiens  le  conseil  secret 
de  ne  pas  laisser  écliapper  l'oceasion  de 
faire  la  paix  avec  Démétrius.  Antigone 
avait  envoyé  les  mêmes  avis  à  son  fils, 
et  le  traité  fut  conclu  à  cette  condi- 
tion, entre  autres,  que  les  Rhodiens 
seraient  les  alliés  d' Antigone,  excepté 
dans  la  guerre  contre  Ptolémée.  Dé- 
métrius se  dirigea  ensuite  vers  la  Réo- 
tie,  après  avoir  été  retenu  devant 
Rhodes  pendant  une  année. 

Cette  dernière  indication  deDiodore 
de  Sicile  nous  porte  aux  premiers  mois 
de  la  quatrième  année  de  la  cxviii'' 
olympiade,  à  l'automne  de  l'an  305 
avant  l'ère  vulgaire,  dix-neuf  ans  com- 
plets après  la  mort  d'Alexandre. 

Les  Rhodiens  reconnaissants  accor- 
dèrent de  grands  honneurs  à  Ptolémée 
(l'an  305) ,  consultèrent  l'oracle  d'Am- 
mon  pour  savoir  s'ils  ne  devaient  pas 
l'adorer  comme  un  dieu,  lui  dédièrent 
un  bois  sacré,  un  portique,  et,  s'il 
faut  en  croire  Pausanias ,  lui  décernè- 
rent le  surnom  de  Soter,  Sauveur,  que 
î'iiistoire  lui  a  conservé. 


Alors  Ptolémée  avait  obtenu  sur  son 
puissant  rival  Antigone  des  succès 
éclatants;  sa  formidable  expédition 
contre  l'Egypte  avait  été  pour  Ptolémée 
une  grande  occasion  de  prouver  qu'il 
pouvait  la  défendre.  Antigone  avait 
reconnu  les  effets  de  sa  puissance  de- 
vant Rhodes  même  qu'elle  avait  sauvée. 
Des  trois  héritiers  du  nom  et  de  la 
couronne  d'Alexandre,  il  n'en  existait 
plus  un  seul  ;  trop  d'intérêts ,  trop  d'im 
probes  ambitions  conspiraient  contre 
leur  vie  pour  qu'ils  pussent  la  conser- 
ver. Philippe  Aridée,  Alexandre,  fils 
de  Roxane,  avaient  été  assassinés  pa 
Cassandre;  il  avait  aussi  acheté  de  Po 
lysperchon  la  vie  d'Hercule,  fils  àv. 
Rarsine;  et  les  aiatres  généraux,  non 
moins  ambitieux  que  lui,  profitau 
comme  lui  du  défaut  d'héritier  légitime. 
de  l'empire,  se  trouvaient  associés  à 
tous  les  succès  de  Cassandre ,  sans  l'être 
à  ses  forfaits. 

Les  Perses  avaient  détrôné  la  race 
légitime  des  rois  d'Egypte  :  Alexandre 
avait  conquis  ce  trône  sur  les  Perses, 
et  Alexandre  n'était  plus.  Les  titres 
que  deux  siècles  avaient  pu  faire  aux 
successeurs  de  Cambyse  n'étaient  ré- 
clamés par  personne.  Dans  les  circons- 
tances où  se  trouvait  l'Egypte,  la 
nation  n'entreprit  pas  de  placer  la 
couronne  royale  sur  la  tête  d'un 
homme  de  son  choix.  Depuis  la  mort 
d'Alexandre,  l'Egypte  n'avait  connu 
que  Ptolémée;  il  avait  été  son  maître 
et  son  protecteur;  elle  payait  de  son 
affection  et  de  son  dévouement  les 
bienfaits  d'une  administration  régu- 
lière et  bienveillante  :  Ptolémée  était 
en  Egypte  le  père  du  peuple,  il  en  de- 
vint le  roi;  il  en  prit  le  titre,  en  re- 
vêtit les  insignes,  les  consacra  par  les 
cérémonies  de  la  religion ,  se  fit  cou- 
ronner à  Alexandrie,  et  sans  doute 
introniser  à  Mempbis,  selon  l'an- 
cienne coutume  des  rois  du  pays;  il  fit 
frapper  des  monnaies  à  son  nom,  à 
son  image,  et,  rattachant  à  la  mort' 
même  d'Alexandre  l'origine  d'un  pou- 
voir dont  cette  mort  avait  été  la  source, 
il  se  considéra  comme  roi  depuis  cette 
époque  mémorable,  et  l'année  même  où 
il  prit  la  couronne  fut  comptée  comme, 


EGYPTE. 


40f 


la  vingtitMiie  de  son  règne  :  il  l'inscri- 
vit sur  ses  premières  nionn.'ues. 

Cela  se  passait  à  la  fin  de  l'été  ou  au 
commencement  de  l'automne  de  l'an 
305  avant  l'ère  vulgaire,  entre  le  mois 
de  mai  et  le  mois  de  novembre  juliens 
de  la  même  année 

Ainsi  s'ouvrit  encore  une  ère  nou- 
velle pour  lÉgypte  :  une  dynastie  d'o- 
rigine grecque  venait  s'asseoir  sur  le 
trône  des  Pharaons,  revêtir  leurs  insi- 
gnes royaux,  continuer  leur  autorité 
sous  l'égide  des  mêmes  lois ,  des  mêmes 
coutumes,  sous  la  protection  des 
mêmes  dieux.  Remontons  à  l'origine 
du  chef  heureux  de  cette  nouvelle  dy- 
nastie, qui  fut  la  XXXir,  et  voyons 
dans  un  court  résumé  les  noms,  la  suc- 
cession et  le  caractère  des  princes  de 
yette  race  royale  qui  devait  continuer 
l'œuvre  du  plus  grand  des  héros  de 
l'antiquité. 

Le  nom  patronymique  des  rois  suc- 
cesseurs immédiats  d'Alexandre  au 
trône  de  l'Egypte,  et  qui  l'occupèrent 
jusqu'à  l'asservissement  du  royn-jme 
par  Auguste,  fut  celui  de  Ptolémée. 
Chacun  d'eux  eut  encore  un  surnom 
particulier;  ils  composèrent  ensemble 
la  famille  royale  des  Lagides,  déno- 
mination dérivée  du  mot  grec  Lagos, 
qui  fut  le  surnom  que  porta  le  père  du 
premier  des  Ptolémées. 

Étant  originaire  de  la  Macédoine,  le 
nom  et  le  surnom  de  cette  race  royale 
doivent  appartenir  à  la  langue  et  au 
dialecte  qui  furent  en  usage  dans  cette 
contrée.  Le  nom  de  Ptolémée  avait  la 
signification  de  guerrier,  belliqueux. 

La  flatterie  ne  manqua  pas  d'envi- 
ronner de  prodiges  et  de  mensonges 
l'origine  de  cette  famille.  Ptolémée,  le 
premier  des  rois  lagides,  fut  donc  à  sa 
naissance,  et  comme  par  une  prophé- 
tique inauguration ,  élevé  sur  un  bou- 
clier d'airain;  un  aigle  prit  soin  de  le 
garantir  de  l'ardeur  du  soleil,  de  l'in- 
clémence de  l'atmosphère,  et  des  ani- 
maux nuisibles;  il  déchirait  ses  proies 
pour  le  nourrir  de  sang  au  lieu  de  lait. 
Voilà  ce  qu'on  a  raconté  de  lui  lorsque 
sa  lignée  fut  puissante  et  redoutée. 
On  n'a  cependant  pas  entièrement 
étouffé  la  vérité,  ce  qui  du  moins  lui 
'2(^'  l.icraison.  (Égyptk.) 


ressemble  davantage,  et  l'on  sait  en- 
core qu'une  Arsinoé ,  fdie  de  Méléagr*  , 
fut  unie  à  Ptolémée,  surnommé  La- 
gus ,  et  qu'elle  accoucha  d'un  fils  qui  fût 
le  chef  de  la  race  royale  des  Lagides. 

Ptolémée,  lils  de  ce  Lagus,  naquit 
à  Eordée ,  petite  ville  de  la  "province  de 
Mygdone  en  Macédoine,  dans  la  cm" 
olympiade.  On  ne  sait  rien  sur  son 
éducation  ;  mais  la  faveur  même  dont 
il  jouit  d'abord  à  la  cour  de  Philipot; 
donne  quelque  fondement  à  la  tradi- 
tion qui  rapporte  qu'il  n'était  pas 
étranger  à  ce  roi.  Il  fut  exilé  ensuite, 
soupçonné  de  trop  de  dévouement  à 
Alexandre,  qui  était  devenu  suspect  à 
Philippe  après  la  répudiation  de  la 
reine  Olympias.  Ptolémée,  à  la  nou- 
velle de  la  mort  de  Philippe,  se  hâta 
de  se  rendre  auprès  d'Alexandre,  qui , 
devenu  roi,  le  plaça  au  nombre  des 
sept  lieutenants  qu'il  nommait  ses 
gardes,  le  compta  au  nombre  de  ses 
plus  affîdés  compagnons,  l'associa  aux 
vastes  entreprises  où  lui-même  devait 
trouver  une  mort  prématurée,  et  le 
favori  une  couronne  qu'il  n'espérait 
pas.  C'était  ainsi  que  le  fils  de  Lagus 
se  préparait  aux  soins  de  la  royauté 
par  les  travaux  de  la  guerre  :  ses  rares 
qualités  et  d'éclatants  exploits  avaient 
rendu  sa  personne  et  son  nom  plus 
dignes  du  diadème. 

Sa  race  fut  puissante,  compta  de 
nombreux  descendants  et  d'illustres 
alliances.  Elle  ne  prépara  pas  sa  perte 
par  sa  propre  ambition;  ce  fut  assez 
de  celle  de  Rome,  favorisée  par  des 
dissensions  intestines  qui  firent  arriver 
comme  médiateur  un  peuple  qui, 
bientôt,  voulut  rester  comme  maître. 
Une  femme  qui  porta  toutes  les  pas- 
sions à  l'excès,  et  fut  douée  d'un  cou- 
rage viril ,  ne  put  pas  réparer,  pur  la 
force  de  son  caractère ,  les  brèches  que 
le  temps  et  la  fausse  politique  de  quel- 

?[ues  rois  ses  prédécesseurs  avaient 
aites  à  cette  puissante  monarchie 
greccjue ,  et  cette  monarchie  périt  après 
avoir  subsisté  près  de  trois  siècles  dans 
une  contrée  ou  rien  cependant  n'était 
grec,  ni  la  langue,  ni  la  religion,  ni  les 
mœurs,  ni  les  opinions,  ni  les  tiréju- 
gés.  S»us  tous  ces  rapports,  i'Égy^pte 


402 


L'UNIVERS. 


testa  libre  de  la  domination  macédo- 
nienne établie  par  Ptolémée,  fils  de 
Lagus. 

Après  un  très-long  règne  et  âgé  de 
plus  de  quatre-vingts  ans ,  celui-ci  s'oc- 
cupa de  se  donner  un  successeur  au 
trône  qu'il  avait  conquis.  L'ordre  de 
succession  à  la  couronne  de  Macédoine , 
constaté  par  les  historiens,  prouve 
que  les  fils  du  roi  en  étaient  les  héri- 
tiers de  droit  selon  l'ordre  de  pri- 
mogéniture,  et  qu'au  défaut  de  mâles 
les  femmes  héritaient  de  la  couronne. 
Si  l'on  examine  ce  qui  s'est  passé  à  cet 
'  égard  parmi  les  successeurs  du  fils  de 
Lagus ,  on  y  trouvera  la  véritable  cause 
des  dissensions  qui  troublèrent  cette 
famille,  et  mirent  fin  à  l'empire  égyp- 
tien en  la  précipitant  du  rang  suprême. 
Un  tableau  sommaire  de  la  succession 
royale  dans  cette  race  mettra  cette  as- 
sertion dans  tout  son  jour. 

Le  premier  des  Ptolémées ,  qui  porta 
le  surnom  de  Soter,  Sauveur,  eut 
quatre  femmes  et  onze  enfants.  Il 
choisit  pour  lui  succéder  le  fils  qui  na- 
quit le  premier  de  la  quatrième,  nom- 
mée-Bérénice, et  il  le  fit  asseoir  sur 
son  trône,  qu'il  quitta  deux  années 
avant  de  mourir.  Eurydice,  en  effet, 
tille  d'Antipater,  avait  donné  plusieurs 
enfauts  à  Ptolémée  avant  qu'il  épousât 
Bérénice.  Le  fils  aîné  d'Eurydice  pro- 
testa contre  le  choix  du  fils  de  Béré- 
nice, revendiqua  ses  droits  et  prit  les 
armes  pour  les  faire  valoir.  Céraunus, 
c'était  son  nom,  perdit  la  vie  dans  un 
combat.  Un  second  frère  de  Ptolémée , 
fils  de  Soter,  né  comme  lui  de  Béré- 
nice, mais  d'un  autre  père,  fut  accusé 
de  conspiration  et  mis  à  mort,  et  le 
nouveau  roi,  qui  combattit  ses  deux 
frères  et  les  vit  mourir,  porta  le  sur- 
nom de  Philadelphe,  comme  s'il  les 
avait  tendrement  chéris. 

Il  eut  pour  successeur  le  fils  qui  lui 
était  né  d'Arsinoé,  fille  de  Lysimaque, 
roi  de  Thrace ,  laquelle ,  étant  fille  d'une 
sœur  du  roi  Ptolémée,  était  tout  à  la 
tois  sa  nî^ce  et  sa  femme.  Aucune  dis- 
sension ne  vint  troubler  l'élévation  au 
trône  de  ce  fils  connu  par  le  surnom 
d'Évergète,  la  seconde  lemme  du  roi, 
qui  tut  tout  à  la  fois  aussi  sa  soçur,  sa 


femme  et  la  mère  de  la  première,  ne 
lui  ayant  point  donné  d'enfants. 

Bérénice,  tille  de  Magas,  roi  de  la 
Cyrénaïque  et  de  la,  Libye ,  avait  été 
mariée  à  Ptolémée  Évergète,  et  de  ce 
mariage  naquirent  plusieurs  enfants; 
le  premier-né  des  deux  princes  succéda 
à  son  père,  qu'il  aima  beaucoup ,  si  son 
surnom  de  Philopator  est  une  preuve 
de  son  affection.  Philopator  épousa  sa 
soeur  Arsinoé ,  et  fit  mourir  son  frère 
Magas  dont  il  redoutait  l'influence. 

Il  eut  assez  tard  d'Arsinoé  un  en- 
fant unique,  et  mourut  bientôt  après. 
A  peine  âgé  de  cinq  ans,  ce  fils  lui 
succéda  au  trône,  en  butte  aux  dissen- 
sions intestines  et  aux  ambitions  étran- 
gères. Le  fils  de  Philopator  leur  ré- 
sista, et  régna  vingt-quatre  ans  avec  le 
surnom  d'Epiphane,  ou  Illustre,  qu'il 
portait  déjà,  quoiqu'à  peine  âgé  de 
quatorze  ans.  j 

En  mourant,  il  laissa  de  sa  femme 
Cleopàtre  de  Syrie,  qui  lui  survécut, 
deux  fils  et  une  fille,  tous  trois  en  bas 
âge.  L'aîné,  appelé  au  trône,  reçut  le 
surnom  de  Philométor,  et  il  le  mérita, 
s'il  reconnut  par  les  témoignages  de  sa 
tendresse  les  services  que  lui  rendit  sa 
mère,  qui,  en  qualité  de  régente  du 
royaume,  l'administra  pendant  huit 
ans  avec  une  sagesse  dont  l'histoire  a 
voulu  conserver  le  souvenir.  Après  sa 
mort,  des  tuteurs  inconsidérés  enga- 
gèrent Philométor  dans  une  guerre 
contre  Antiochus  Épiphane,  roi  de 
Syrie,  guerre  dont  le  résultat  fut  très- 
funeste  au  roi,  qui  fut  fait  prisonnier 
la  onzième  année  de  son  règne.  Son 
frère ,  qui  prit  le  surnom  d'Évergète  II , 
connu  aussi  sous  celui  de  Physcon  à 
cause  de  son  excessif  embonpoint,  oc- 
cupa le  trône  vacant,  appelé  par  les 
vœux  des  Égyptiens.  Six  années  se  pas- 
sèrent dans  la  plus  grande  confusion. 
Antiochus,  qui,  en  faisant  prisonnier 
Ptolémée  Philométor,  avait  ouvert  à 
son  trère  Évergète  II  le  chemin  du 
trône,  entreprit  une  nouvelle  guerre 
pour  en  chasser  son  protégé. Philométor 
l'occupa  de  nouveau,  le  partagea  quel- 
que temps  avec  Évergète,  jusqu'à  ce 
qu'une  décision  des  envoyés  de  Rome 
tit  rentrer  Évergète  dans  la  Cyrénai- 


EGYPTE. 


que,  dont  ils  lui  avaient  assigné  la 
possession,  et  Philométor  régna  seul 
encore  pendant  dix-huit  ans.  Il  mourut 
laissant  deux  filles  déjà  mariées,  et  un 
fils  en  bas  âge  sous  la  tutelle  de  sa 
mère  Cléopâtre,  sœur  et  veuve  du  roi. 

Évergète  II,  surnommé  encore  Ca- 
kergétès  à  cause  de  son  improbité, 
instruit  de  la  mort  de  Philométor,  son 
frère,  se  hâta  de  quitter  Cyrène,  et 
de  venir,  à  la  tête  d'une  armée,  deman- 
der la  tutelle  du  jeune  roi  Eupator,  et  la 
régence  du  royaume.  Il  obtint  l'une  et 
l'autre,  à  la  condition  d'épouser  la 
reine  mère,  qui  était  de  plus  sa  sœur. 
Il  célébra  son  hymen  par  l'assassinat 
du  jeune  prince,  et  devint,  par  un 
crime,  possesseur  du  sceptre  et  de  la 
couronne.  Il  eut  de  Cléopâtre ,  sa  sœur, 
un  fils  né  à  l'époque  de  son  inaugura- 
tion à  Memphis,  et  de  là  appelé  Mem- 
phite;  il  le  fit  tuer  et  répudia  la  reine 
sa  femme,  pour  épouser  une  autre 
Cléopâtre,  fille  de  celle-ci  et  de  Philo^ 
metor,  son  frère.  Il  en  eut  deux  fils  et 
trois  filles,  Triphaene,  mariée  à  An- 
tiochus  Épiphane,  roi  de  Syrie,  Cléo- 
pâtre née  la  seconde ,  et  Selène  née  la 
troisième.  Un  autre  fils,  né  d'Irène, 
sa  concubine,  eut  la  Cyrénaïque  pour 
apanage. 

Le  fils  aîné  de  Cléopâtre  la  jeune, 
seconde  femme  d'Évergète  II,  déjà 
marié  à  Cléopâtre,  qui  était  sa  sœur 
de  père  et  de  mère,  relégués  l'un  et 
l'autre  dans  l'île  de  Chypre,  y  apprit 
la  mort  de  son  père  Évergète  II.  Par 
son  testament,  ce  roi  avait  transmis  la 
couronne  à  la  reine,  sa  veuve,  et  à 
celui  de  ses  deux  fils  qu'elle  désigne- 
rait. Elle  aurait  préféré  voir  sur  le 
trône  son  second  fils,  qui  lui  était  plus 
dévoué;  mais  l'ordre  de  succession  ne 
favorisant  pas  ses  vœux,  elle  appela  de 
l'île  de  Chypre  le  fils  aîné,  que  i  usage 
faisait  l'héritier  légitmie  de  la  cou- 
ronne, et  lui  imposa  l'obligation  de 
répudier  sa  femme  Cléopâtre  pour 
s'unir  à  Sélène,  la  plus  jeune  de  ses 
sœurs.  A  ces  conditions,  Ptolémée, 
gui  prit  le  surnom  de  Soter  II,  fut 
.nauguré,  selon  l'usage  du  pays,  à 
Memphis.  Son  jeune  trère  Alexandre 
s'établit  aussitôt  à  Chypre,  que  Cléo- 


pâtre, femme  répudiée  de  Soter  II, 
venait  de  quitter  en  épousant  Antici- 
chus  Philopator.  Mais  la  haine  de  la 
reine  mère  ne  cessa  de  poursuivTe  So- 
ter II,  et  son  ambition  lui  faisant  tout 
espérer  de  la  condescendance  qu'elle 
supposait  dans  son  second  fils  Alexan- 
dre, elle  parvint  à  le  placer  sur  le 
trône,  en  soulevant  la  populace  contre 
Soter,  qui  se  sauva  sur  un  vaisseau 
après  dix  années  de  règne,  et  se  retira 
à  Chypre  seul,  séparé  de  Sélène,  sa 
femme ,  dont  il  avait  déjà  deux  enfants , 
et  que  Cléopâtre  donna  ensuite  en  ma- 
riage au  même  Antiochus  Épiphane  de 
Syrie,  déjà  veuf  de  ïryphaene. 

Alexandre  couronné  trompa  les  cou- 
pables projets  de  sa  mère  Cléopâtre. 
Il  se  sépara  d'elle  d'abord  pour  aller  à 
Chypre,  d'où  Soter  était  parti;  mais, 
rappelé  peu  après,  Alexandre  prit, 
selon  les  ordres  de  sa  mère,  le  com- 
mandement de  la  flotte,  et  la  conduisit 
en  Phénicie,  pendant  qu'elle-même  at- 
taquait avec  son  armée  la  ville  que  son 
fils  Soter  était  venu  défendre.  Mais  ces 
dissensions,  intimement  liées  à  celles 
qui  divisaient  la  famille  royale  de 
Syrie,  s'étant  calmées  par  la  rentrée 
de  Soter  II  à  Chypre,  Cléopâtre  fut 
tout  entière  à  son  ardent  désir  de  ré- 
gner seule  :  elle  tramait  la  mort  de  son 
fils  Alexandre  au  moment  où  celui-ci 
la  prévint  en  la  faisant  périr,  dix-huit 
ans  environ  après  l'expulsion  de  Soter. 

Mais  le  peuple,  irrité  par  tant  de 
crimes,  tourna  naturellement  les  yeux 
vers  celui  qui  en  avait  été  la  première 
victime,  et  rappela  Soter  II  au  trône; 
il  venait  d'en  chasser  Alexandre,  qui 
périt  bientôt  après  dans  un  combat 
naval,  laissant  un  fils  retiré  alors  a 
Co ,  et  plus  tard ,  connu ,  comme  son 
père,  par  le  surnom  d'Alexandre. 
Apres  un  nouveau  règne  de  sept  années 
et  demie,  Soter  II  mourut,  ne  laissant 
de  ses  deux  femmes  qu'un  seul  enfant, 
Bérénice,  qui  lui  succéda,  à  l'exclusion 
des  deux  fils  et  dune  autre  fille,  non 
légitimes,  qui  survécurent  aussi  au 
roi. 

Mais  le  jeune  Alexandre,  fils  de  Pto- 
lémée Alexandre,  s'était  jeté  entre  les 
bras  de  Mithridate,  roi  de  Pont,  et 


L'UNIVERS. 


bientôt  après  dans  ceux  de  Sylla,  qui 
h  prit  sous  sa  protection ,  et  a  ce  titre 
te  conduisit  à  Rome.  Instruit  de  la 
mort  de  Soter  II,  le  dictateur  voulut 
placer  son  pupille  sur  le  trône  des 
Ptolémées,  et  le  fit  passer  en  Egypte 
entouré  d'un  cortège  royal.  Bérénice 
régnait  seule  depuis  six  mois ,  lorsque , 
à  la  satisfaction  générale,  elle  reçut 
Alexandre  II  pour  époux  et  pour  roi. 
Il  paya  les  généreuses  résolutions  de 
la  reine  par  un  crime;  il  la  fil  assassi- 
ner dix-neuf  jours  après  l'avoir  épou- 
sée, et  régna  seul  dès  lors  quelques 
années  encore.  Les  fils  de  Sélène, 
sœur  et  seconde  femme  de  Soter  II ,  et 
par  là  tante  d'Alexandre  II,  élevèrent 
des  prétentions  au  trône  de  l'Egypte, 
étant,  comme  cet  Alexandre,  neveux 
de  Soter  et  germains  de  Bérénice,  sa 
fille,  héritière  de  l'empire.  En  même 
temps  les  Alexandrins,  irrités  contre 
Alexandre  II,  et  ne  pouvant  lui  par- 
donner la  mort  de  Bérénice ,  leur  reine , 
se  soulevèrent  contre  lui  et  le  chassè- 
rent du  trône.  Il  se  réfugia  à  Tyr,  où 
il  mourut,  et,  disposant  d'une  cou- 
ronne qui  ne  lui  appartenait  pas ,  il  la 
légua,  par  son  testament,  au  peuple 
romain. 

Les  Égyptiens,  peu  empressés  de 
hâter  l'époque  d'un  asservissement 
qu'ils  ne  devaient  pas  éviter,  et  que 
préparait  leur  recours  trop  fréquent  à 
de  fallacieuses  protections,  cherchèrent 
à  prévenir  les  effets  du  testament  d'A- 
lexandre II.  Ils  appelèrent  donc  les 
deux  fils  illégitimes  de  Soter  II,  pla- 
c*èrent  le  premier  sur  le  trône  de  l'E- 
gypte, et  donnèrent  Chypre  au  second. 
Le  nouveau  roi  d'Egypte  prit  le  sur- 
nom de  Néos  Dionysos,  nouveau  De- 
nys  ou  Bacchus,  et  Rome  n'hésita  pas 
à  le  reconnaître,  refusant  la  couronne 
que  lui  léguait  le  testament  de  Ptolé- 
mée  Alexandre  II,  parce  qu'elle  aurait 
dû  la  conquérir  par  les  armes,  et  n'ac- 
ceptant que  les  trésors  réunis  à  Chypre , 
qu'il  ne  fallait  que  faire  transporter  en 
Italie.  Mais  Sélène,  comme  seconde 
femme  de  Ptolémée  Soter  II ,  et  plus 
encore  comme  fille  d'Évergète  II  et 
petite-fille  de  Philométor,  enassée  par 
Tigrane  du  trône  de  Syrie,  où  l'avait 


placée  son  mariage  avec  Antiocluià 
Épiphane,  voulut  faire  reconnaître  les 
droits  qu'elle  avait  au  trône  de  l'E- 
gypte, et  envoya  ses  deux  fils  à  Ronie 
pour  chercher" dans  le  sénat  quelques 
défenseurs.  Les  tentatives  des  deux 
princes  syriens  furent  sans  succès; 
Ptolémée  Denys  les  prévint  en  tout 
point,  et  resta  paisible  possesseur  de 
la  couronne,  oubliant  les  devoirs  de  la 
royauté  pour  obtenir  d'ignobles  triom- 
phes dans  l'art  de  jouer  de  la  flûte, 
d'où  lui  vint  le  surnom  à\4ulétès  qu'on  J 
lui  donna.  Avec  de  l'argent,  il  sut 
faire  que  Jules  César,  devenu  consul, 
ne  soutint  plus  la  validité  du  testament 
de  Ptolémée  Alexandre  II,  dont  Jules 
César,  édile,  avait  demandé  l'exécution. 
Effrayé  néanmoins  des  hostiles  dispo- 
sitions de  ses  sujets ,  excitées  par  ses 
constantes  exactions,  Denys  (juitta 
l'Egypte,  alla  s'exposer  aux  sévères 
dédains  de  Caton ,  envoyé  comme  ques- 
teur et  préteur  à  Chypre,  et  courut  à 
Rome  solliciter  la  pitié  publique.  Igno- 
rant son  départ  pour  l'Italie  et  le 
croyant  mort,  les  Alexandrins  donnè- 
rent le  gouvernement  de  l'Egypte  ;i 
l'aînée  des  enfants  du  roi  fugitif,  Bé- 
rénice, qui  appela,  pour  le  placer  avec 
elle  sur  le  trône,  Antiochus  de  Syrie, 
dont  on  ignorait  la  mort,  et  après  lui 
son  frère  Séleucus ,  tous  deux  fils  de 
Sélène,  fille  de  Ptolémée  Évergète  H,  . 
les  mêmes  qui  avaient  déjà  cherché  a 
récupérer  le  trône  de  leurs  aïeux  ma- 
ternels. Séleucus  arriva  en  Egypte, 
épousa  Bérénice,  qui,  impatiente  de  la 
sordide  avarice  du  roi,  l'étrangla  bien- 
tôt après.  Elle  épousa  ensuite  Arche- 
laus,  compagnon  de  Gabinius,  pro- 
consul en  Syrie,  qui  se  donna  auprès 
d'elle  pour  le  fils  de  Mithridate  Eupa- 
tor.  Six  mois  après,  Archélaus  mourut 
dans  le  combat  qu'il  livra  pour  défendre 
sa  couronne  contre  Marc-Antoine,  ra- 
menant, sous  les  ordres  de  Gabinius, 
commandant  en  Syrie ,  Ptolémée  Denys 
en  Egypte.  Ce  roi  remonta  sur  le 
trône  après  une  absence  de  plus  de 
deux  années,  pendant  lesquelles  Béré- 
nice avait  régné  jusqu'au  retour  de  son 
père;  il  la  punit  de  ce  succès  en  la  fai- 
sant mettre  à  mort,  régna  trois  auB 


EGYPTE. 


encore,  et  mourut,  laissant  pour  lui 
succéder  quatre  enfants,  Cléopâtre, 
l'aînée  de. tous,  et  avec  laquelle  de- 
vaient flnir  l'empire  et  la  race  des  La- 
gides;  une  autre  fille  qui  porta  le  nom 
d'Arsinoé,  et  deux  fils  plus  jeunes 
qu'elles.  Il  désigna  pour  lui  succéder 
les  premiers-nés  de  ses  deux  fils  et  de 
ses  deux  filles,  qui  devaient  s'unir  en- 
semble, et,  dans  le  testament  qui  con- 
tenait ses  royales  volontés ,  Rome  était 
encore  appelée  à  protéger  leur  exécu- 
tion. 

Cléopâtre  monta  sur  le  trône  avec 
Ptolémée  son  frère  aîné ,  qu'on  croit 
avoir  porté  le  surnom  de  Denys  ;  mais 
leur  accord  ne  fut  pas  de  longue  durée. 
Les  secrets  conseillers  de  Ptolémée 
encore  mineur,  l'entraînèrent  à  une 
rupture,  et  le  conduisirent  à  Péluse 
où  le  grand  Pompée  réclama  sans  bon- 
heur sa  protection  ,  quoiqu'elle  dût  lui 
être  assurée  par  les  services  qu'il  avait 
autrefois  rendus  à  Ptolémée  Denys, 
père  du  jeune  roi ,  lorsqu'il  implorait 
a  Rome  l'assistance  du  sénat.  Jules 
César,  qui  poursuivait  Pompée,  des- 
cendit à  Alexandrie,  et  au  nom  du 
peuple  romain ,  exécuteur  testamen- 
taire nommé  par  Ptolémée  Denys,  il 
entreprit  de  régler  les  différends  qui 
divisaient  les  enfants  de  ce  souverain , 
en  reconnaissant  pour  rois  d'Egypte 
Cléopâtre  et  son  frère  l'aîné.  Mais  les 
chefs  de  la  faction  populaire ,  excitée 
en  faveur  du  jeune  Ptolémée  contre  sa 
sœur  Cléopâtre ,  restèrent  à  la  tête  des 
insurgés  ;  Arsinoé ,  sœur  de  Cléopâtre , 
vint  soutenir  par  sa  présence  les  ef- 
forts de  ces  rebelles  qui  la  déclarèrent 
reine  d'Egypte ,  et  bientôt  après  de- 
mandèrent" le  jeune  roi ,  promettant 
de  se  soumettre  s'ils  l'obtenaient. 
Jules  César,  qui  ne  pouvait  mécon- 
naître tout  ce  que  cette  demande  avait 
de  favorable  à  ses  secrètes  préférences 
pour  Cléopâtre,  livra  le  jeune  roi  qui 
périt  bientôt ,  après  trois  ans  et  quel- 
(jues  mois  de  règne,  à  la  suite  d'im 
nouveau  combat  engagé  malgré  leurs 
promesses  par  les  insurgés.  Cléopâtre 
triompha,  et  César  la  proclama  de 
nouveau  reine  d'Egypte,  lui  associant 
i^tolemée  le  jeune,  qu'elle  épousa.  Mais 


ce  prince  ,  âgé  de  onze  ans,  ne  fut  ni 
époux  ni  roi  ;  Cléopâtre  s'en  défit  bien- 
tôt et  resta  «eule  enfin  maîtresse  d'un 
trône  qui  devait  cesser  d'exister  avant 
qu'elle  cessât  de  vivre.  La  jeunesse  et 
la  minorité  des  deux  rois  qu'elle  avait 
vus  mourir,  ayant  laissé  a  Cléopâtre 
seule,  pendant  tout  le  temps  de  leur 
existence,  les  soins  de  l'administra- 
tion de  l'empire,  Cléopâtre  fut  reine 
en  effet  depuis  la  mort  de  Ptolémée 
Denys,  son  père. 

Mais  il  devait  arriver  que  Rome,  qui 
avait  si  souvent  réglé  les  destinées  de 
l'Egypte ,  verrait  les  siennes  propres 
décidées  en  Egypte  même.  La  guerre 
civile  qu'alluma  la  mort  de  Jules  Cé- 
sar porta  souvent  sur  cette  contrée  les 
regards  des  triumvirs.  Cléopâtre  ne 
s'en  inquiétait  point;  elle  espérait  d'en 
triompher,  confiante  moins  dans  ses 
armées  de  terre  ou  de  mer,  dans  sa 
politique  ou  dans  ses  trésors ,  que  dans 
la  puissance  des  charmes  accomplis 
dont  la  nature  l'avait  libéralement 
dotée.  Elle  avait  vu  à  ses  pieds  le  fils 
aîné  du  grand  Pompée;  Jules  César 
auprès  d'elle  avait  oublié  pendant  plu- 
sieurs mois  et  sa  gloire  et  ses  devoirs; 
enfin  le  triumvir  Antoine  qui  avait 
mandé  la  reine  à  Tarses ,  subjugué  à 
son  tour ,  courut  bientôt  après  sur  ses 
traces  à  Alexandrie ,  laissant  son  ar- 
mée prendre  les  quartiers  d'hiver  en 
Phénicie.  Rappelé  à  Rome  par  ses  dif- 
férends avec  Octave ,  il  les  termine  en 
épousant  Octavie,  la  sœur  de  son  ri- 
val ;  mais ,  ramené  bientôt  par  les  sou- 
venirs de  Cléopâtre,  il  retourne  en 
Orient,  et  semble  ne  faire  combattre 
les  armées  de  Rome  que  pour  accroître 
les  possessions  de  cette  reine.  Vaincu 
en  Arménie ,  moins  peut-être  par  les 
armes  des  Parthes  que  par  les  regrets 
que  lui  causait  son  éîoignement  de 
Cléopâtre,  et  cédant  à  leur  entraîne- 
ment, il  s'enfuit  en  Syrie,  va  aussitôt 
oublier  en  Egypte  ses  nouvelles  réso- 
lutions sur  l'Arménie,  et  ne  se  décide 
à  marcher  contre  Artabaze ,  son  roi , 
que  lorsque  Cléopâtre  se  résout  aussi 
à  l'accompagner.  Bientôt  elle  voit  ame- 
ner à  ses  pieds  ce  roi  couvert  de 
chaînes  qui,  pour  être  d'argent,  n'e- 


-f06 


L'UNIVERS. 


taieiit  pas  moins  humiliantes ,  et  cette 
femme ,  livrée  à  toutes  les  passions 
humaines,  y  mit  enfln  le  comble  en 
osant  se  revêtir  des  ornements  de  la 
divinité ,  et  prendre  le  nom  de  nou- 
velle Isis.  Mais  Antoine  paya  bientôt 
de  sa  vie  un  dévouement  qui  ne  fut  es- 
timé que  tant  qu'il  fut  profitable  :  Oc- 
tave pouvait-il  en  connaître  les  effets 
sans  qu'Antoine  fut  expose  aux  suites 
de  son  jaloux  ressentiment?  Au  nom 
de  l'intérêt  public  Octave  excita  le  sé- 
nat contre  Cléopâtre  :  la  guerre  lui  fut 
déclarée,  et  Antoine  sacrifia  les  inté- 
rêts de  sa  patrie  à  une  femme  qui 
n'hésitait  pas  de  le  sacrifier  lui-même 
à  sa  sûreté.  Cléopâtre  le  seconda  mal 
à  Actium;  et,  assez  téméraire  pour 
croire  au  succès  de  ses  artifices  à  l'é- 
gard d'Octave  vainqueur,  elle  le  flatta 
par  des  présents  secrètement  envoyés , 
et  ne  consola  point  d'un  seul  regret 
la  mémoire  d'Antoine  qui  se  donna  la 
mort ,  croyant  qu'elle  l'avait  déjà  re- 
çue. Elle  ne  lui  survécut  que  peu  de 
jours  :  trompée  dans  ses  espérances  sur 
Octave,  qui  voulait  l'attacher  à  son 
char  de  triomphe  et  non  lui  obéir, 
elle  ne  supporta  pas  l'idée  de  l'humi- 
liation ,  et  lui  préféra  une  mort  vo- 
lontaire. Avec  elle  finit  l'empire  des 
Lagides ,  les  fils  que  laissa  Cléopâtre 
n'ayant  succédé  ni  à  son  nom  ni  a  son 
rang.  Le  premier-né  fut  nommé  Césa- 
rion  ,  de  Jules  César  dont  on  le  disait 
le  fils  -,  il  avait  porté  le  titre  de  roi  des 
rois ,  mais  il  ne  fut  jamais  roi ,  et 
mourut  assassiné.  Deux  autres  fils  ,  et 
une  fille  nommée  Cléopâtre  comme  sa 
mère ,  nés  tous  les  trois  du  triumvir 
Antoine ,  conduits  à  Rome  parmi  les 
dépouilles  de  l'Egypte ,  ornèrent  avec 
elles  le  triomphe  d'Octave.  Ce  royaume 
fut  inscrit  au  nombre  des  provinces  ro- 
maines^ et  celui  qui  venait  enfin  de 
l'asservir  en  méprisa  assez  les  derniers 
rois  pour  refuser  de  voir  leurs  froides 
reliques ,  n'accordant  cette  marque  de 
respect  qu'à  la  mémoire  et  aux  dé- 
pouilles d'Alexandre ,  comme  lui  vain- 
queur de  l'Egypte ,  et  comme  lui  ré- 
glant, mais  non  pour  toujours,  son 
sort  et  ses  destinées. 
Telle  fut  la  lignée  de  Ptolémée ,  fils 


de  Lagus ,  surnommé  Soter ,  qui  fut 
en  Egypte  l'héritier  des  conquêtes 
d'Alexandre  le  Grand. 

Dès  la  première  année  de  son  avè- 
nement ,  considérant  les  deux  règnes 
qui  le  séparaient  d'Alexandre  comme 
nominaux ,  et  comme  inconnus  a 
l'Egypte .  si  ce  n'est  dans  les  vaines 
formules  du  protocole,  il  rattacha  l'ori- 
gine de  son  autorité  royale  à  la  mort 
même  du  héros  dont  il  avait  été  le 
lieutenant  :  et,  de  fait,  l'Egypte  n'en 
avait  point  connu  d'autre. 

Ptolémée  Soter  fît  donc  frapper  des 
monnaies  d'or,  d'argent  et  de  bronze 
à  son  nom ,  à  son  effigie  ;  et  il  y  fit 
inscrire  la  vingtième  année  de  son 
règne. 

Le  calendrier  égyptien  était  du  nom- 
bre des  institutions  publiques  que  le 
génie  d'Alexandre  avait  protégées.  Ce 
calendrier,  dans  sa  forme  antique,  ne 
cessa  pas  d'être  en  usage  pendant 
toute  la  durée  de  la  domination  des 
Ptolémées.  Nous  avons  déjà  dit  qu'il 
représentait  une  année  vague  de  365 
jours  {suprà,  page  234).  C  est  d'après 
ce  calendrier  que  les  années  des  règnes 
sont  comptées;  et,  pour  la  durée  en- 
tière de  ces  règnes  des  Lagides ,  pen- 
dant près  de  300  ans ,  il  ne  se  trouve 
qu'une  différence  de  74  jours  successi- 
vement absorbés  par  le  rapprochement 
des  dates  selon  le  calendrier  Julien. 
Les  dates  des  monnaies  des  Ptolé- 
mées offrent  encore  cette  singularité  : 
a  l'avènement  d'un  prince,  on  comp- 
tait la  première  année  de  son  règne  du 
jour  même  de  cet  avènement;  et  la 
deuxième  année  dès  le  renouvellement 
de  l'année ,  quelque  rapproché  qu'il 
fût  du  iour  de  l'avènement  On  voit 
par  là  qu'une  médaille  portant  la  date 
de  la  deuxième  année  d'un  règne ,  peut 
avoir  été  frappée  peu  de  mois  ou  peu 
de  jours  après  que  le  prince  dont  elle 
porte  l'effigie  est  réellement  monté 
sur  le  trône.  Cette  règle  singulière  fut 
constamment  pratiquée  pendant  toute 
la  durée  des  règnes  de  Ptolémée  Soter 
et  de  ses  successeurs. 

Ce  Ptolémée,  en  se  plaçant  enfin 
sur  le  trône  d'Egypte  ^  voyait  autour 
de  lui  des  héritiers  qui  pouvaient  eu 


EGYPTE. 


407 


perpétuer  la  possession  dans  sa  des- 
cendance. 11  avait  épousé  en  troisièmes 
noces  Eurydice,  nlle  d'Antipater,  et 
quelques  temps  après  Bérénice ,  venue 
en  Egypte  en  même  temps  qu'Eurydice. 
Il  avait,  entre  autres  enfants  ,  un  fils 
d'Eurydice,  surnommé  Céraunus,  et 
de  Bérénice,  celui  qui  lui  succéda  et 
qui  porta  le  surnom  de  Philadelphe  : 
ce  sont  les  seuls  dont  les  noms  se 
rattachent  à  l'histoire  d'Egypte,  le 
sort  des  autres,  au  nombre  de  neuf, 
ne  l'intéressant  point  spécialement. 
Ainsi  le  fils  de  Lagus  ,  Ptolémée  Soter, 
réunissait  alors  en  lui  tout  ce  qui  peut 
assurer  le  succès  d'une  entreprise  aussi 
importante  que  la  fondation  d'une  dy- 
nastie souveraine ,  un  nom  illustré  par 
de  grandes  actions  militaires,  une  ré- 
putation de  sagesse  éprouvée  par  de 
graves  circonstances  ,  vingt  ans  d'une 
administration  essentiellement  bien- 
veillante et  protectrice ,  la  confiance 
des  corps  de  l'État ,  l'amour  du  peu- 
ple, enfin  plusieurs  héritiers  qui  ne 
laissaient  aucune  incertitude  sur  la 
transmission  de  la  couronne  royale. 

En  attendant,  Démétrios  parcourait 
l'Archipel,  et  attaquait  Sicyone  gardée 
par  les  troupes  de  Ptolémée ,  qui  capi- 
tulèrent et  retournèrent  en  Egypte. 

Cassandre  ne  voyait  pas  sans  effroi 
les  succès  de  Déiiietrius;  et  il  tenta 
de  s'associer  Lysimaque,  en  lui  faisant 
partager  les  craintes  qu'inspiraient  la 
puissance  et  l'ambition  d'Antigone. 
Lysimaque  ne  s'y  refusa  pas,  et,  d'un 
commun  accord,  ils  proposèrent  à 
Ptolémée  et  à  Séleucus  de  se  réunir 
a  eux,  dans  l'intérêt  même  de  leur 
couronne  que  menaçaient  également 
les  projets  d'Antigone;  car,  s'il  par- 
venait au  trône  de  Macédoine ,  se  con- 
sidérant dès  lors  comme  le  successeur 
d'Alexandre,  il  voudrait  réunir  sous 
sa  domination  toutes  les  provinces  de 
l'ancien  empire.  Séleucus  et  Ptolémée 
consentirent  à  cette  alliance ,  bien  con- 
vaincus qu'elle  serait  funeste  à  Anti- 
gone  qui  jusque-là  avait  été  vainqueur. 

A  la  suite  d'événements  et  de  succès 
divers  en  Asie  et  en  Europe,  Séleucus 
s'était  avancé  de  la  Babylonie,  s'était 
porté  eu  Cappadoce  où  il  avait  pris  ses 


quartiers  d'hiver,  et  Ptolémée ,  parti 
de  l'Egypte  avec  une  armée  nombreuse , 
avait  occupé  les  principales  villes  de 
la  Syrie  et  de  la  Célé-Syrie.  Sidon  ré- 
sistait, et  il  en  faisait  le  siège  lors- 
qu'on lui  annonça  qu'à  la  suite  d'une 
grande  bataille  Séleucus  et  Lysimaque , 
vaincus  par  Antigone,  s'étaient  retirés 
à  Héraclée ,  et  qu'Antigone  s'avançait 
avec  une  armée  considérable  vers  la 
Syrie.  Trop  confiant  dans  ce  rapport 
qui  était  sans  fondement,  Ptolémée  fit 
avec  Sidon  une  trêve  de  quatre  mois , 
laissa  des  garnisons  dans  les  villes 
qu'il  avait  prises,  et  rentra  précipitam- 
ment en  Egypte  où  il  passa  aussi 
l'hiver. 

C'était  celui  de  l'année  30t  avant 
l'ère  vulgaire.  L'état  où  étaient  alors 
les  affaires  des  généraux  d'Alexandre 
se  disputant  l'héritage  de  son  empire, 
annonçait,  pour  le  printemps  qui  sui- 
vrait ,  le  dénoilment  de  cette  sanglante 
tragédie  :  c'étaient  cinq  gouverneurs 
militaires  qui  s'étaient  faits  rois,  et 
qui ,  sur  cette  scène  de  crimes  et  de 
malheurs,  entraînaient  presque  tous 
les  peuples  de  l'Europe  et  de  l'Asie , 
non  comme  spectateurs  désintéressés  , 
mais  comme  acteurs  involontairement 
associés  à  la  fortune  du  chef  qui  les 
avait  conquis. 

La  journée  d'Ipsus  décida  du  sort 
d'Antigone.  Ce  fut  auprès  de  la  ville 
de  ce  nom  ,  en  Phrygie ,  qu'il  livra  aux 
quatre  rois  alliés  là  bataille  où  il  per- 
dit la  vie  de  la  main  même  de  Séleu- 
cus ;  son  armée  fut  détruite  ,  et  Démé- 
trius  son  fils  alla,  avec  une  poignée 
de  soldats  ,  chercher  à  Éphèse,  ensuite 
à  Chypre ,  une  retraite  et  des  ressources 
nouvelles  contre  cette  catastrophe  in- 
attendue. 

Les  provinces  et  les  villes  où  ils 
avaient  commandé  devinrent  le  prix 
de  la  victoire,  et  les  quatre  rois  son- 
gèrent à  se  les  diviser;  mais  leurs 
prétentions  particulières  pouvaient- 
elles  laisser  espérer  qu'ils  régleraient 
amiablement  ce  partage?  Leur  intérêt 
commun  les  avait  réunis  contre  Anti- 
gone, leur  commune  ambition  les  di- 
visa ;  le  sort  des  armes  devait  encore 
en  décider.  Séleucus  s'unit  à  Démé- 


40S 


L'UNIVERS. 


trius  qui  trouva  un  secours  inespéré 
dans  cette  alliance  ;  un  traité  associa 
LysimaqueàPtoIémée,  et  de  nouvelles 
guerres  furent  le  résultat  de  ces  nou- 
veaux succès. 

Ptolémée  pensa  dès  lors  à  reprendre 
l'île  de  Chypre ,  à  s'assurer  la  posses- 
sion de  la  Syrie  que  ses  troupes  occu- 
paient en  partie  depuis  près  d'une  an- 
née ,  enfin  à  remettre  aussi  sous  son 
obéissance  Cyrène  qui ,  depuis  quelque 
tcnfips,  méconnaissait  son  autorité. 
Démélrius,  contre  son  attente,  vit 
ses  affaires  se  relever  ;  Séleucus  épousa 
sa  fille  Stratoniee;  et  il  retourna  à 
Antioche.  Déidamie ,  l'une  des  femmes 
de  Démétrius.,  étant  morte,  Séleucus 
lui  fit  accorder  par  Ptolémée  la  main 
de  Ptoléraaïs ,  l'une  de  ses  filles.  Démé- 
trius, bientôt  après,  attaqua  Athènes, 
qui  souffrit  une  cruelle  famine,  quoi- 
que Ptolémée  lui  eût  envoyé  cent  cin- 
quante galères  pour  la  soutenir.  Mais 
Démétrius  en  avait  déjà  réuni  trois 
cents  venues  du  Péloponèse  ou  de 
Chypre  qu'il  tenait  encore;  la  flotte  de 
Ptolémée  se  retira ,  et  Lacharès  ayant 
abandonné  Athènes,  Démétrius  y  en- 
tra. Il  attaqua  ensuite  la  Laconie ,  dé- 
fit Archidamas  à  Mantinée ,  et  poussa 
droit  à  Lacédémone.  Ce  fut  alors  qu'il 
fiit  informé  que  Séleucus  avait  pris 
plusieurs  de  ses  villas  d'Asie ,  et  que 
Ptolémée  occupait  l'île  de  Chypre ,  à 
l'eXoc^tion  de  la  ville  de  Salamis  où 
étaient  ses  enfants  et  leur  mère. 

Bientôt  après ,  Démétrius  apprit  que 
Ptolémée  les  lui  renvoyait  comblés  de 
présents  et  d'honneurs. 

Tel  était  l'état  des  choses  dans  ces 
contrées,  la  trentième  année  après  la 
mort  d'Alexandre.  A  cette  époque, 
Ptolémée  avait  repris  possession  de 
l'île  de  Chypre ,  de  Cyrène ,  et  com- 
mencé la  construction  du  phare  dans 
l'île  qui  porta  ce  nom. 

Deux  ans  après,  Ménandre,  fils  de 
Diopithès,  cessa  de  vivre  :  une  inscrip- 
tion 2:recque ,  trouvée  à  Rome ,  dit  que 
cela  arriva  dans  la  trente  -  deuxième 
année  du  règne  de  Ptolémée  Soter,  et 
sous  l'a.  chontat  de  Philippe  à  Athènes. 

Ptolémée ,  tranquille  possesseur  de 
l'Egypte,  profitait  des   loisirs  de   la 


paix  pour  embellir  Alexandrie  et  y 
faire  construire  plusieurs  temples. 
Lorsqu'il  voulut  les  consacrer,  un  songe 
mystérieux  d'abord  négligé,  écouté  en- 
suite à  cause  des  circonstances  ef- 
frayantes qui  l'accompagnaient ,  le  dé- 
termina à  envoyer  consulter  Apollon 
Pythien  et  à  demander  au  roi  de  Sy- 
nope  les  images  du  dieu  qu'il  avait  vu 
en  songe;  il  lui  fit  offrir  en  même 
temps  de  riches  présents.  Trois  ans  se 
passèrent  sans  que  cette  négociation 
eût  un  résultat  ;  elle  avait  commencé 
dans  la  trente -cinquième  année  du 
règne  de  Ptolémée. 

Sur  ces  entrefaites ,  Démétrius  avait 
réuni  une  armée  de  cent  dix  mille  hom- 
mes et  une  flotte  de  cinq  cents  vais- 
seaux; on  en  construisait  encore  à 
Chalcis ,  à  Corrnthe ,  à  Pella ,  et  leurs 
dimensions  n'étonnaient  pas  moins 
que  leur  nombre.  Effrayés  par  de  si 
grands  préparatifs,  Lysimaque,  Sé- 
leucus et  Ptolémée  jugèrent  que  ce  ne 
serait  pas  trop  de  leur  alliance  pour 
résister  à  Démétrius  :  ils  la  contrac- 
tèrent et  y  entraînèrent  Pyrrhus.  Ils  le 
chargèrent  de  surveiller  la  Macédoine; 
Ptolémée  parcourut  la  Grèce  avec  une 
nombreuse  flotte  pour  s'y  faire  des  al- 
liés; et  bientôt  Démétnus  perdit  le 
trône  de  Macédoine  après  l'avoir  oc- 
cupé sept  années. 

Ce  fut  après  ces  événements  que  la 
négociation  de  Ptolémée  avec  le  roi 
de  Synope  traînant  trop  en  longueur 
au  gré  du  dieu  qui  en  était  le  sujet,  le 
dieu  quitta  lui-même  brusquement  son 
temple  ,  monta  sur  une  galère,  mit  en 
mer,  et,  après  une  traversée  qui  ne 
dura  que  trois  jours,  entra  dans  le 
port  d'Alexandrie  à  la  grande  satisfac- 
tion de  Ptolémée.  C'était  Apis. 

L'annéesni  vante,  la  trente-neuvième 
de  Ptolémée ,  fut  aussi  la  dernière  de 
son  règne;  ce  fut  dans  le  courant  de 
cette  année  que  Ptolémée ,  déjà  très- 
avancé  en  âge,  s'occup;!  d'assurer  à  sa 
famille  la  jouissance  d'une  couronne 
qu'il  avait  conquise  par  sa  valeur  et 
méritée  par  sa  sagesse.  Il  voulut ,  de 
son  vivant ,  placer  lui-même  son  suc- 
cesseur sur  le  trône  qu'il  se  décidait  ;i 
quitter.  Tout  secondait  ce  noble  projet  : 


EGYPTE. 


409 


Plolémée  était  en  paix  avec  ses  an- 
ciens compagnons  d'armes  qui  avaient 
échappé  à  quarante  années  de  guerres 
a  de  malheurs  :  des  traités  ou'des  al- 
liances de  famille  l'attachaient  à  Lysi- 
maque  ,  à  Séleucus ,  a  Pyrrhus  même; 
Démétrius,  que  ses  hauts  faits  ren- 
daient le  plus  redoutable,  expiait  sa 
jcloire  prisonnier  de  Séleucus  auquel 
il  s'était  volontairement  Ii\Té  ;  Ptolé- 
mée  jouissait  enfin  des  fruits  de  son 
courage ,  de  sa  prudence  et  de  sa  mo- 
dération. Constant,  dès  le  premier 
jour  de  son  gouvernement  en  Egypte, 
a  ne  s'occuper  que  de  cette  riche  con- 
trée, il  songea  non  pas  à  acquérir, 
n>ais  à  posséder.  Attaqué  dans  l'É- 
i/ypte ,  il  sut  la  défendre  et  la  préser- 
ver de  toute  invasion.  L'attachement 
et  la  reconnaissance  des  peuples  affer- 
mirent sur  sa  tête  la  couronne-  royale, 
et ,  comme  s'il  ne  devait  rjcn  faire 
d'inutile  à  sa  gloire ,  il  n'ajouta  pas 
moins  à  sa  renommée  en  cédant  volon- 
tairement la  cou-ronne  à  son  fils  ,  qu'il 
n'en  avait  acquis  en  la  prenant. 

Des  deux  femmes  que  Ptolémée  avait 
épousées  depuis  qu'il  était  le  maître  de 
l'Egypte,  il  lui  restait  alors  trois  fils: 
un  d'Eurydice ,  que  la  violence  de  son 
courage  avait  fait  surnommer  Cérau- 
nus ,  et  deux  de  Bérénice ,  dont  le  pre- 
mier fut  surnommé  Philadelphe,  août 
le  second  ,  Argaeus ,  mourut  quelque 
temps  après ,  soupçonné  de  conspira- 
tion contre  le  roi. 

Ptolémée  consulta  ses  amis  sur  le 
choix  d'un  héritier,  qu'il  se  proposait 
de  faire  avant  de  mourir.  L'usage  dé- 
signait le  fils  d'Eurydice,  parce  qu'il 
était  l'aîné  des  trois.  Démétrius  de 
Phalère  le  dit  au  roi  qui  lui  préféra  le 
premier-né  des  enfants  de  Bérénice; 
il  le  proclama  son  successeur  à  la  cou- 
ronne d'Egypte ,  et  cette  exception  à 
la  règle  généralement  suivie  dans  ces 
temps ,  dut  contribuer  à  la  détermina- 
tion que  prit  Ptolémée  de  descendre 
du  trône ,  pour  y  affermir  par  sa  pré- 
sence l'héritier  de  son  choix  qu'il  ve- 
nait d'y  placer. 

L'autorité  de  Ptolémée  Soter  avait 
été  constamment  secondée  de  l'assen- 
timent public,  de  l'amour  des  peuples 


et  du  concours  empresse  de  toutes  les 
classes.  Sous  son  règne,  l'Egypte  avait 
reconquis  son  antique  splendeur,  et 
les  arts  de  la  Grèce  avaient  uni  leurs 
riches  produits  à  ceux  des  arts  natio- 
naux. Les  preuves  de  la  magnificence 
de  Ptolémée ,  de  sa  piété  envers  les 
dieux  du  pays ,  de  son  active  attention 
à  encourager  les  arts  et  les  lettres , 
subsistent  encore  sur  les  monuments 
et  dans  les  témoignages  de  l'histoire. 
Nous  ne  pouvons  les  indiquer  ici  que 
bien  sommairement ,  tant  ces  preuves 
sont  multipliées. 

On  croit  avoir  reconnu  le  nom  de 
Ptolémée  Soter  et  celui  de  la  reire  Bé- 
rénice, sa  femme,  dans  quelques  par- 
ties des  édifices  religieux  de  Karnac  à 
Thèbes ,  et  sur  le  "couronnement  du 
temple  deBohbaït,  l'ancienne  Isidis- 
Oppidum.  La  légende  royale  de  Ptolé- 
mée est  renouvelée  des  "^Pharaons  ;  ce 
roi  grec  y  est  aussi  approuvé  d' Amon 
et  de  Phré,  le  gardien  de  la  vie ,  Pto- 
lémée vivant  à  toujours  et  chéri  de 
Phtha.  Le  nom  de  la  reine  Bérénice 
est  sculpté  à  côté  de  celui  du  roi ,  a%-ec 
le  titre  de  dominatrice  du  monde.  Il 
faut ,  sans  doute  ,  accuser  le  temps  et 
les  événements,  de  la  rareté  des  monu- 
ments signés  du  nom  de  Ptolémée 
Soter  :  ayant  ceint  le  diadème  royal 
vingt  ans  après  la  mort  d'Alexandre 
le  Grand  ,  et  jusque-là  n'ayant  inscrit 
sur  les  monuments  que  les  légendes 
de  l'autorité  légitime ,  possédée  par  le 
frère  et  le  fils  du  conquérant ,  il  n'eut 
aussi ,  et  pour  les  mêmes  nnotifs ,  à  pla- 
cer son  propre  nom  que  dans  ladédicace 
des  édifices  publics  qu'il  fit  construire 
ou  réparer  après  s'être  déclaré  roi. 

Le/j/iare était  unehaute  touren pier- 
res blanches  et  a  plusieurs  étages,  élevée 
dans  l'île  de  Pharos ,  que  Ptolémée 
réunit  à  Alexandrie  par  une  chaussée. 
Ce  phare ,  qui  devait  faciliter  la  naviga- 
tion dans  le  voisinage  du  port  d'Alexan- 
drie, est  un  des  plus  utiles  monuments 
entrepris  par  Ptolémée  Soter.  Chaque 
étage  allait  en  se  rétrécissant ,  et  avait 
une  galerie  extérieure  prise  sur  la  fa- 
brique de  dessous.  On  dit  qu'il  eut 
d'abord  mille  coudées  de  haut;  il  n'en 
reste  plus  rien  aujourd'hui  de  visible. 


410 


L'UNIVERS. 


Des  escaliers  habilement  construits 
conduisaient  dans  de  nombreux  appar- 
tements; des  bêtes  de  somme  pou- 
vaient y  monter ,  tant  les  pentes  étaient 
artistement  ménagées.  Au  douzième 
siècle  de  notre  ère,  il  restait  encore  cent 
cinquante  coudées  des  constructions 
du  phare.  Il  est  figuré  sur  plusieurs 
médailles  ;  les  poètes  célébrèrent  cette 
merveille  des  arts  ;  en  élevant  le  phare 
d'Ostie,  l'empereur  Claude  prit  pour 
modèle  celui  d'Alexandrie. 

Ptoiémée  ne  dédaigna  pas  les  pro- 
ductions de  l'art  égyptien  ;  il  donnait 
par  là  une  satisfaction  à  l'opinion  na- 
tionale ;  les  restes  de  l'antique  Alexan- 
drie rendent  témoignage  de  cette  at- 
tention. Un  des  obélisques  encore 
tiebout  dans  les  ruines  de  la  ville 
grecque ,  avait  été  d'abc^rd  érigé  par 
un  Pharaon  devant  un  des  temples  de 
la  ville  d'Héliopolis  ;  il  fut  transporté 
dans  la  ville  nouvelle. 

Mais  le  plus  mémorable  établisse- 
ment pour  lequel  l'humanité  doive  le 
plus  se  montrer  reconnaissante  envers 
Ptoiémée  Soter,  c'est  l'école  savante 
qui  porte  encore  le  nom  d'école  d'A- 
lexandrie. 

Au  milieu  des  exigences  de  la  guerre, 
Ptoiémée  avait  du  temps  à  donner  aux 
jouissances  de  la  paix.  Il  savait  la  puis- 
sance des  arts  et  des  lettres  sur  la  pros- 
périté des  empires  :  il  les  appela  auprès 
de  lui  de  toutes  les  régions  oii  ils  flo- 
rissaient ,  de  la  Grèce  surtout ,  la  pa- 
trie du  génie  et  du  bon  goût ,  déjà 
riche  de  tant  de  chefs-d'œuvre  de  l'in- 
telligence :  il  réussit  à  former  une  in- 
time et  durable  union  entre  eux  et  l'é- 
tude des  plus  riches  productions  de  la 
nature,  dont  l'Egypte  était  si  féconde. 
Ptoiémée  y  attira  les  savants  de  la 
Grèce,  et  "Alexandrie  devint  la  nou- 
velle patrie  des  lettres  et  le  sanctuaire 
de  la  science.  Le  roi  ouvrit  son  pa- 
lais  aux  philosophes ,  cultiva  leur 
société ,  et  fit  amasser  pour  eux 
une  immense  bibliothèque.  Les  hom- 
mes les  plus  distingués  de  tous  les 
pays  affluèrent  en  Egypte,  et  Alexan- 
drie conserva  pendant  six  siècles  le 
titre  de  métropole  des  sciences  et  des 
lettres 


On  a  donné  le  nom  d'école  à  ce 
centre  de  toutes  les  études ,  de  tous 
les  progrès  dans  la  culture  de  toutes 
les  sciences.  Non-seulement  elle  ajouta 
au  domaine  général  de  l'intelligence 
par  de  nouvelles  découvertes,  mais 
encore  elle  prit  soin  de  conserver  les 
conquêtes  déjà  faites,  en  donnant  de 
nouvelles  éditions  des  écrits  les  plus 
remarquables  :  des  fragments  d'Ho- 
mère, des  livres  d'astronomie,  des 
compositions  poétiques ,  écrits  sur  pa- 
pyrus ,  recueillis  en  Egypte  et  portés 
a  Paris,  rappellent  les  travaux  des  cri- 
tiques grecs  de  cette  école. 

Toutes  les  branches  des  sciences  y 
furent  cultivées  :  la  cosmographie,  les 
mathématiques,  l'histoire  naturelle, 
la  médecine  et  la  grammaire  :  la  philo-  j 
Sophie  eut  aussi  son  tour,  quoiqu'un  i 
peu  plus  tard  ;  et  il  suffira  à  l'éter- 
nelle gloire  de  cette  école  de  citer 
parmi  ceux  qui  l'illustrèrent,  Démé- 
trius  de  Phalère,  Zénodote  et  Aris- 
tarque  pour  la  critique  grammaticale  ; 
Hérophile  et  Érasistrate  pour  la  mé- 
decine ;  Timarque,  Aristille,  Hipparque 
et  Ptoiémée  pour  l'astronomie;  Eu- 
clide ,  Apollonius  de  Perga ,  Diophante , 
pour  la  géométrie;  Eratostnène  et 
Strabon  pour  la  géographie;  Cnési- 
dème,  Sextus  l'empirique,  Potamon  , 
Ammonius  Sakkas  parmi  les  philo- 
sophes; enfin  l'influence  durable  de 
cette  école  s'étendit  par  la  suite  des 
temps  sur  les  Juifs,  les  chrétiens  et. 
les  Grecs  d'Alexandrie  tout  à  la  fois 
Aristobule  et  Philon  font  honneur  à 
l'école  judaïque;  saint  Pantène  et  saint 
Clément  d'Alexandrie  à  l'école  chré- 
tienne. La  poésie  et  l'histoire  n'ajou- 
tèrent rien  de  marquant  aux  chefs- 
d'oeuvre  que  les  Grecs  avaient  déjà 
produits. 

La  destinée  de  cette  admirable  ins- 
titution fut  celle  de  toutes  les  créations 
humaines  :  sa  gloire  brilla  ou  s'obscur- 
cit comme  celle  des  rois  grecs  qui  se 
succédèrent  sur  le  trône  d'Egypte. 
Sous  les  trois  premiers  Ptolémées, 
l'éclat  de  leurs  règnes  rejaillit  sun 
l'école  qu'ils  avaient  fondée  par  leur 
munificeiv;e  et  agrandie  par  leurs  bien-  ' 
faits.  Les  trois  règnes  suivants  furenti 


KGYPTE. 


moins  licureux ,  l'école  déclina  et  la 
Grèce ,  [>Jus  calme ,  offrit  aux  maîtres 
et  aux  disciples  un  théâtre  plus  digne 
de  leur  science  et  de  leurs  efforts. 
Bientôt  après ,  les  désordres  publics 
inquiétèrent  les  Muses  amies  du  repos 
et  de  la  sérénité  ;  les  savants  d'Alexan- 
drie s'exilèrent  et  allèrent  enseigner  à 
Rhodes,  en  Grèce  et  çn  Syrie.  Les 
causes  qui  ruinèrent  le  trône  des  Pto- 
lémées  ruinèrent  aussi  l'existence  de 
l'école  d'Alexandrie. 

Du  reste ,  Ptolémée  Soter  était  un 
prince  let-tré;  il  passe  pour  avoir  com- 
posé une  relation  des  conquêtes  d'A- 
lexandre :  il  se  plaisait  à  la  fréquenta- 
tion des  poètes  et  des  philosophes;  il 
avait  destiné  une  portion  de  son  palais 
à  leur  logement  :  il  l'avait  comme  con- 
sacrée aux  Muses,  en  lui  donnant  le 
nom  de  Musaeum  qui  est  venu  jusqu'à 
nous  ,  et  il  renfermait  les  collections 
les  plus  utiles  au  progrès  de  toutes  les 
sciences ,  et  notamment  les  principaux 
écrits  composés  en  Grèce ,  en  Asie  et 
en  Afrique.  Les  savants  qu'il  ne  pou- 
vait attirer  près  de  lui ,  il  les  recher- 
chait par  ses  bienfaits,  et  plusieurs 
d'entre  eux  éprouvèrent  les  effets  de 
sa  munificence.  Il  entretenait  une  cor- 
respondance suivie  avec  le  célèbre 
Théophraste.  C'est  Ptolémée  qui  réalisa 
les  vues  d'Alexandre  sur  Alexandrie  :  il 
fonda  la  puissance  de  cette  grande  cité , 
et  lui  donna  une  importance  qui  dure 
encore.  Il  l'orna  aussi  de  magnifiques 
édifices ,  dont  il  ne  subsiste  plus  que 
peu  de  ruines  :  tant  de  maîtres  se  sont 
depuis  succédé  dans  cette  ville  !  Pto- 
lémée Soter  lui  avait  attentivement 
ouvert  ou  entretenu  les  plus  fructueuses 
voies  c  aimerciales  avec  le  monde  en- 
tier. L,es  astronomes  secondaient, 
éclairaient  les  navigateurs  :  il  nous 
reste  encore  quelques-unes  des  obser- 
vations faites  à  Alexandrie  par  Timo- 
charis,  notamment  celles  de  plusieurs 
étoiles  principales  et  des  Pléiades  dans 
les  années  295 ,  294 ,  et  283  avant  l'ère 
chrétienne;  antiqu-es  observations  très- 
utiles  aux  supputations  comparées  des 
observateurs  modernes. 

Ptolémée  Soter  avait  conflé  au  phi- 
losophe   Straton,  disciple  de  Théo- 


phraste, et  à  Philétas  de  Cos,  poelc 
imité  par  ïhéocrite,  l'éducation  de 
son  fils  Ptolémée  Philadelphe  :  de  telles 
leçons  fructifièrent  ;  le  règne  de  Phila- 
delphe est  un  de  ceux  qui  ont  jeté  le 
plus  d'éclat  dans  l'histoire  ;  et ,  tout  en 
faisant  une  juste  part  aux  exagérations 
des  poètes ,  il  reste  encore  assez  de 
sérieux  témoignages  des  soins  de  ce 
grand  prince  pour  U  prospérité  et  la 
gloire  de  son  empire. 

Ptolémée  Philadelphe  succédait  à 
son  père  encore  vivant.  Après  avoir 
quitté  le  trône,  Ptolémée  Soter  jouis- 
sait en  (quelque  sorte  des  honneurs  ré- 
servés a  sa  mémoire;  il  voyait  sa 
propre  apothéose,  son  image  et  son 
nom  associés  dans  les  cérémonies  pu- 
bliques à  ceux  du  grand  Alexandre  : 
préludes  du  culte  dont  il  devint  l'objet, 
et  qui  lui  fit  consacrer  des  autels,  des 
chapelles  et  des  prêtres.  Il  assista  avec 
Bérénice,  sa  femme,  mère  de  Phila- 
delphe, à  la  magnifique  cérémonie  qui 
fut  comme  l'inauguration  du  règne  de 
leur  fils.  Cette  fête  publique,  que  rien 
n'égala  jamais  dans  notre  Occident,  et 
où  l'Egypte  avait  comme  accumulé 
toutes  les  richesses  de  l'Asie ,  de  l'A- 
frique, est  connue  du  lecteur  par  la 
description  qui  a  été  mise  sous  ses 
yeux. 

Cette  fête  eut  lieu  au  milieu  de 
l'hiver  qui  suivit  l'abdication  de  Pto- 
lémée Soter,  au  commencement  de 
l'année  284  avant  l'ère  vulgaire. 

Dès  que  le  choix  fait  par  Ptolémée 
Soter  fut  déclaré,  Céraunus,  son  fils, 
né  d'Eurydice,  appeié  au  trône  par 
l'ordre  de  primogéniture,  ne  voulut 
pas  rester  dans  une  cour  où  ses  droits 
venaient  d'être  si  publiquement  mé- 
connus :  il  quitta  l'Egypte  et  se  retira 
auprès  de  Lysimaque,  roi  de  Thrace, 
dont  le  fils,  Agathocle,  avait  épousé  sa 
sœur  Lysandra,  née  comme  lui  d'Eu- 
rydice. Mais  Lysimaque,  déjà  avancé 
en  âge,  avait  aussi  épousé  une  fille  de 
Ptolémée  Soter  et  de  Bérénice,  Arsi- 
noé,  sœur  de  Philadelphe.  Celle-ci  crai- 
gnant, disent  les  historiens,  que  ses 
enfants,  après  la  mort  de  Lysimaque. 
ne  devinssent  les  sujets  d'Agathocle, 
trama  la  perte  du  jeune  prince  son 


i 


412 


L'UMVERS. 


beau-fils.  Elle  réussit  à  devenir  crimi- 
rwlle  sans  que  Lysimaque  s'occupât  de 
l'empêcher,  et  Lysandra,  sœur  de  Cé- 
raunus,  veuve  d'Agathocle,  effrayée 
d'un  tel  attentat,  courut  chercher  un 
refuge  non  pas  à  la  cour  de  Ptoléniée 
Phiiadelplie ,  son  frère  de  père ,  devenu 
roi  d'Egypte,  mais  arupres  de  Séleu- 
cus ,  entraînée  d'ailleurs  par  les  con- 
seils de  Céraunus  qui  ne  la  quitta  pas, 
et  qui  l'accompagna,  ainsi  que  ses  en- 
fants, un  autre  frère  de  Céraunus, 
appelé  Méléagre,  et  Alexandre,  fils  de 
Lysimaque,  né  d'une  femme  odry- 
sienne. 

Arrivés  à  la  cour  de  Séleucus,  ce  roi 
refusa  de  seconder  leurs  vues  ou  leurs 
prétentions  sur  l'Ég^ypte;  ses  traités  le 
liaient  avec  Ptolémée  Soter;  mais  il  se 
décida  à  faire  la  guerre  à  Lysimaque. 
Celui-ci  se  hâta  de  passer  en  Asie 
pour  prendre  lui-même  l'offensive;  il 
perdit  la  vie  dans  une  bataille  qu'il 
avait  engagée,  et  qui  se  livra  auprès 
de  Coroupédion ,  dans  la  grande  Phry- 
gie.  Cette  victoire  rendait  Séleucus  le 
maître  du  trône  de  Macédoine,  et  il 
pensait  à  s'y  asseoir.  Il  ne  restait  plus 
que  lui  des  anciens  compagnons  d'A- 
lexandre :  Ptolémée  Soter  avait  cessé 
de  vivre. 

Séleucus  céda  donc  ses  États  d'Asie 
à  son  fils  Antiochus,  et  se  mit  en 
marche  pour  la  Macédoine  à  la  tête 
d'une  armée  composée  de  troupes  grec- 
ques et  de  troupes  étrangères.  Ptolé- 
mée Céraunus  l'accompagnait  et  secon- 
dait son  entreprise  avec  un  zèle  que  la 
bienveillance  de  Séleucus  pourceprinee 
fugitif  ne  devait  pas  faire  soupçonner 
d'infidélilj.  Cependant,  parvciiu  à  Ly- 
simachia  vec  son  armée,  Séleucus  fut 
trahi  par  Ptolémée  Céraunus,  qui  lui 
donna  la  mort,  abandonna  aux  soldats 
le  pillage  du  trésor  royal,  s"empara  du 
royaume  de  Macédoine,  et  le  gouverna 
comme  roi  jusqu'au  momeiit  de  son 
invasion  par  les  Gaulois ,  qui  le  tuèrent 
dans  un  combat. 

Lysimaque,  Séleucus  et  Ptolémée, 
périient  presque  en  même  temps,  et 
survécurent  peu  à  Ptolémée  Soter. Tous 
les  historiens  sont  d'accord  que  ce 
prince  vécut  deux  ans  encore  après  son 


abdication,  ce  qui  porte  sa  mort  vers 
la  fin  de  l'an  283. 

C'est  à  l'époque  de  l'avènement  de 
sou  fils  que  durent  être  frappées  les 
monnaies  qui  portent  les  têtes  acco- 
lées de  Soter  et  dePhiladelphe,  avec 
celle  de  Bérénice  au  revers. 

Philadelphe  était  né  dans  l'île  de 
Cos,  lorsque  Soter,  son  père,  fit  une 
expédition  dans  les  Cvclades,  et  l'épo- 
que en  a  été  fixée  à  Tannée  308  avant 
l'ère  vulgaire.  Théocrite,  qui  a  décrit 
en  poète  la  naissance  de  Philadelphe, 
dit  que  Bérénice  fut  surprise  dans  cette 
île  par  le  terme  de  sa  grossesse,  ce  qui 
nous  apprend  qu'elle  accompagnait 
Soter  dans- cette  expédition  militaire, 
se  croyant  peut-être  plus  en  sûreté  au 
milieu  des  hasards  de  la  guerre  qu'à  la 
cour  même  d'Alexandrie,  si  Eurydice 
y  était  restée.  Ce  fut  donc  après  vingt-, 
trois  années  entières ,  et  lorsque  Phi- 
ladelphe était  parvenu  à  la  vingt-qua- 
trième de  son  âge,  qu'il  fut  appelé  au 
trône  d'Egypte  par  l'abdication  volon- 
taire de  Soter,  au  mois  de  novembre 
de  l'an  285. 

Dès  qu'il  fut  informé  que  son  frère 
Céraunus  avait  quitté  la  cour  de  Lysi- 
maque, il  envoya  demander  en  ma- 
riage, à  ce  roi,  sa  fille  Arsinoé. 

Aussitôt  après  la  mort  de  Ptolémée 
Soter,  Philadelphe,  qui  n'avait  point 
oublié-que  Démétrius  de  Phalère,  con- 
sulté par  £on  roi  sur  le  choix  d'un  suc- 
cesseur, n'avait  pas  hésité  d'unir  sa 
voix  à  ce  que  prescrivait  l'usage,  qui 
appelait  à  la  couronne  Ptolémée  Cé- 
ra'înus,  exila  ce  sage  conseiller  dans 
une  province,  où  il  traîna  quelque 
temps  encore  une  vie  languissante. 
Dans  la  même  année,  la  282^  avant 
l'ère  vulgaire,  Arsinoé,  fille  de  Lysi- 
maque, se  rendit  en  Egypte  et  devint 
l'épouse  de  Philadelphe. 

Alors  Sostrate  de  Gnide  termina  la 
construction  de  la  tour  du  phare  près 
d'Alexandrie,  qu'il  avait  commencée 
par  l'ordre  de  Soter.  Sa  construction 
dura  douze  années  entières,  et  ce  ma-  • 
gnifique  édifice  fut  célébré  dans  les 
hynuies  des  poètes.  On  raconte  que  le 
roi  ne  voulant  pas  permettre  que  Sosr 
Irate  mît  son  nom  sur  l'édifice,  l'ars' 


KGYPTE, 


chilecte,  bien  avisé,  l'y  grava  profon- 
dément ,  et  couvrit  ensuite  l'inscription 
d'un  stuc  qui  le  caciiait,  espérant  que , 
lorsque  le  temps  aurait  détruit  le  stuc, 
son  nom  serait  connu  de  la  postérité. 
Des  poètes  contemporains  honorèrent 
cependant  publiquement  Sostrate  et 
son  ouvrage. 

Deux  années  plus  tard,  Céraunus, 
maître  du  trône  de  Lysimaque  par 
l'assassinat  de  Séleucus,  tenta  de  s'en 
assurer  la  possession  en  captant  les  fa- 
veurs populaires,  et  dans  le  dessein 
d'obtenir  la  bienveillance  de  Philadel- 
phe,  son  frère,  il  lui  envoya  des  am- 
bassadeurs chargés  de  lui  faire  con- 
naître que ,  par  respect  pour  la  mémoire 
de  leur  père,  il  oubliait  l'offense  qui 
lui  avait  été  faite  en  le  privant  de  la 
couronne.  Mais  il  n'eut  vraisemblable- 
ment pas  le  temps  de  connaître  les  ré- 
ponses de  Philadelphe,  car  neuf  mois 
après  il  perdit  la  vie  dans  un  combat 
contre  les  Gaulois,  ainsi  que  nous  ve- 
nons de  le  dire. 

Céraunus,  en  prenant  la  couronne 
de  Macédoine,  avait  simulé  un  grand 
attachement  pour  Arsinoé,  veuve  de 
Lysimaque,  et  pour  ses  deux  fils;  mais 
il  les  avait  fait  égorger  en  célébrant 
son  hymen  avec  Arsinoé,  et  celle-ci 
s'étaitVetirée  dans  l'île  de  Samothrace. 
Après  la  mort  de  Céraunus,  Ptolémée 
Philadelphe  s'empressa  d'appeler  au- 
près de  lui  Arsinoé,  sa  sœur. 

Toutefois,  ce  prince,  Philadelphe 
[qui  aime  ses  frères) ,  ne  justifia  pas 
ce  surnom  par  un  heureux  accord  avec 
ceux  de  ses  frères  qui  vivaient  encore 
alors.  Le  plus  jeune  de  tous,  Argaeus, 
né  comme  lui  de  Bérénice,  accusé  de 
conspiration  contre  le  roi ,  fut  mis  à 
mort  par  son  ordre;  Méléagre,  qui 
était  à  Chypre,  éprouva  le  même  sort 

Eour  avoir  poussé  à  l'insurrection  les 
abitants  de  cette  île.  Philadelphe  ne 
traita  guère  mieux  sa  femme  Arsinoé, 
fille  de  Lysimaque,  soit  qu'elle  eût 
conspiré  contre  lui ,  excitée  par  la  ja- 
lousie que  lui  inspirait  la  présence  de 
l'autre  Arsinoé,  veuve  de  Lysimaque 
son  père,  et  sœur  de  Philadelphe,  soit 
que,  vaincu  par  les  charmes  de  sa 
»œur,  Philadelphe  ne  conservai  pour 


elle  aucune  affeclion  :  il  la  répudia  et 
l'exila  à  Coptos  ,  dans  la  Thébaïde,  en 
ayant  déjà  trois  enfants,  deux  fils  et 
une  fille,  et  il  épousa  Arsinoé,  sa  sœur 
de  père  et  de  mère,  ce  qui  était  con- 
traire aux  lois  des  Macédoniens. 

C'est  a  cette  même  époque  du  règne 
de  Philadelphe  que  se  place  ce  que  l'on 
a  dit  de  la  traduction  grecque  des  livres 
des  Hébreux,  si  longtemps  attribuée  à  ce 
roi.  Le  grand  nombre  tfe  Juifs  amenés 
successivement  en  Egypte ,  ou  qui  y  fu- 
rent attirés  par  la  douceur  du  gouverne- 
ment de  Soter,  leur  mélange  avec  les 
Macédoniens ,  dont  il  leur  devint  néces- 
saire de  connaître  la  langue,  qui  était 
aussi  celledugou  vernement,durent  ren- 
dreindispensablelaversion  de  ces  livres 
hébreux  en  langue  grecque.  Si  l'on  s'en 
rapporte  à  la  lettre  attribuée  à  Ariss 
téas ,  ce  fut  Ptolémée  Philadelphe  qui , 
d'après  l'avis  de  Démétrius  de  Phalère 
et  sur  les  pressantes  sollicitations 
d'Aristéas ,  ordonna  d'en  faire  une  tra- 
duction complète.  Josèphe ,  l'historien 
des  Juifs,  n'a  élevé  aucun  doute  sur 
l'authenticité  de  cette  lettre;  Philon, 
autre  Juif,  raconte  à  ce  sujet  des 
choses  analogues;  mais  la  chronique 
samaritaine  A'Aboul-Phatach  attribue 
aux  Samaritains  tout  ce  que  la  lettre 
d'Aristéas  dit  des  Juifs,  et  ajoute  que 
la  traduction  a  laquelle  concoururent 
les  Samaritains  fut  faite  dans  la  dixième 
année  du  règne  de  Philadelphe. 

On  peut  remarquer  sur  ce  sujet  que 
puisque,  au  rap|M)rt  de  Plutarque,  Dé- 
métrius de  Phalère  engagea  Ptolémée 
Soter  à  recueillir  les  livres  de  législa- 
tion connus  chez  divers  peuples  et 
dans  diverses  contrées,  ceux  des  Juifs 
ne  purent  pas  être  oubliés. 

Il  faut  remarquer  aussi  que  dès  la 
3*  année  de  son  règne,  Philadelphe 
avait  exilé  le  philosophe  Démétrius  de 
sa  cour ,  où  il  ne  pouvait  plus  se  trou- 
ver sept  années  plus  tard. 

Philadelphe  ne  donna  pas  moins 
d'attention  à  se  faire  de  bonnes  rela- 
tions au  dehors,  à  contracter  de  puis- 
santes alliances,  et  il  rechercha  celle  des 
Romains  :  leur  réputation  militaire, 
leurs  guerres  avec  divers  peuples  de  la 
grande  Grèce,  et  surtout  celle  qu'ils 


414 


L'UNIVERS. 


venaient  de  soutenir  avec  succès  contre 
Pyrrhus,  roi  d'Épire,  que  le  père  de 
Philadelphe  avait  replacé  peu  d'années 
avant  sur  son  trône,  contribuèrent  à 
l'y  déterminer;  il  envoya  des  ambas- 
sadeurs à  Rome;  le  sénat  romain  en- 
voya aussi  à  Philadelphe  quatre  dépu- 
tés, et  l'alliance  fut  conclue. 

Elle  fut  la  première  relation  directe 
entre  le  gouvernement  d'Alexandrie  et 
celui  de  Rome  :  il  eût  mieux  valu  pour 
l'Egypte  qu'elle  eût  toujours  été  igno- 
rée des  Romains,  car  elle  devait  re- 
douter les  effets  de  ces  alliances. 

Dans  l'année  suivante,  la  treizième 
du  règne  de  Philadelphe,  Timocharis 
s'occupait  à  Alexandrie  des  deux  ob- 
servations de  Vénus,  qui  furent  faites 
les  12  et  16  octobre  de  l'an  272. 

Deux  années  après  sa  défaite  en  Ita- 
lie, Pyrrhus  perdit  la  vie  devant 
Argos. 

Après  la  mort  de  Pyrrhus,  Anti- 
gone  menaçait  la  Grèce  entière  de  sa 
toute-puissance.  Athènes  et  Lacédé- 
mone  se  liguèrent  contre  lui  et  deman- 
dèrent du  secours  à  Ptoléraée  Phila- 
delphe, qui  envoya  une  flotte  sous  le 
commandement  de  Patrocle,  laquelle, 
si  l'on  en  croit  Pausanias,  ne  fut  pas 
fort  utile  aux  Athéniens;  néanmoins 
ils  donnèrent  à  une  de  leurs  tribus  le 
nom  de  ce  Ptolémée. 

Bientôt  après ,  l'un  des  enfants  que 
Bérénice  avait  eus  avant  qu'elle  fût  la 
femme  de  Soter ,  Magas ,  frère  de  mère 
avec  Philadelphe ,  et  depuis  plusieurs 
années  gouverneur  de  Cyrène ,  y  avait 
pris  un  tel  empire  sur  les  habitants , 
qu'il  les  poussa  à  la  révolte  envers  leur 
roi  Philadelphe,  et  les  conduisit  contre 
l'Egypte.  Philadelphe  leur  opposa  des 
forces  suffisantes ,  parmi  lesquelles  se 
trouvaient  quatre  mille  Gaulois  :  Ma- 
gas fut  bientôt  ramené  à  Cyrène  par 
l'insurrection  de  quelques  peuplades 
de  la  Libye,  et  Philadelphe  dut  re- 
noncer à  le  poursuivre  parce  qu'il  fut 
mformé  que  les  troupes  étrangères 
qu'il  avait  à  sa  solde  conspiraient 
contre  lui.  Il  les  fit  enfermer  dans  une 
île  du  Nil  où  elles  périrent  toutes. 
Magas  parvint  ensuite  à  entraîner  son 
Leau-pere  Antiochus     roi  de  Syrie, 


dans  son  entreprise  contre  l'Egypte; 
mais  Ptolémée  la  rendit  encore"  sans 
succès  en  jetant  ses  propres  troupes 
dans  les  provinces  d'Antiochus  les 
moins  bien  défendues.  Cependant  Ma- 
gas fit  proposer  la  paix  à  Philadelphe', 
et  voulut  la  cimenter  par  une  alliance 
de  famille.  L'union  de  Bérénice,  fille 
unique  de  Magas,  avec  le  fils  unique 
de  Philadelphe,  fut  convenue,  et  la 
Cyrénaïque  se  trouva  par  cette  union 
de  plus  en  plus  attachée  à  l'Egypte. 
Magas  étant  mort,  Apamé,  sa  veuve, 
qui  n'avait  pas  consenti  à  ce  projet 
d'union ,  tâcha  de  la  rompre  en  appe- 
lant de  la  Macédoine  Démétrius,  frère 
du  roi  Antigone  ;  mais  ce  prince  dé- 
plut tant  et  sitôt  par  son  orgueil  à  la 
famille  de  Magas  ,  au  peuple  et  à  l'ar- 
mée ,  qu'il  fut  la  victime  des  embûches 
qu'on  lui  tendit ,  et  Bérénice  devint  la 
femme  du  jeune  Ptolémée  qui  régna 
ensuite  sous  le  nom  d'Évergète. 

Les  soins  que  Philadelphe  donnait 
au  gouvernement  ne  laissèrent  pas  une 
année  de  sa  durée  sans  qu'elle  ne  vît 
naître  quelque  institution  utile,  fon- 
der quelque  établissement  public ,  éle- 
ver un  monument  aux  arts ,  encoura- 
ger ceux  qui  les  cultivaient.  Mais, 
quoique  le  souvenir  en  soit  conservé , 
l'époque  en  est  toujours  ignorée ,  et 
c'est  ici  qu'il  est  permis  de  renouveler 
le  regret  qu'excite  si  vivement  le  si- 
lence des  médailles,  quoique  cependant 
leurs  dates  marquent  les  années  du 
règne  de  Philadelphe  selon  une  ère  qui 
remonte  à  la  première  année  de  Soter 
comptée  depuis  la  mort  d'Alexandre, 
ère  qui,  si  elle  eût  été  conservée,  au- 
rait fourni  un  guide  certain  pour  le 
temps  des  Lagides. 

Mais  son  usage  ne  fut  pas  immua- 
ble; il  s'opéra  àcet  égard  un  change- 
ment qu'il  entre  dans  notre  plan  d'in- 
diquer d'abord  ,  afin  de  l'expliquer  s'il 
est  possible. 

Soter,  en  prenant  la  couronne  d'E- 
gypte, avait  fait  marquer  sur  ses 
monnaies  le.«  années  de  son  règne, 
dont  la  première  remontait  à  celle  de 
la  mort  d'Alexandre.  Philadelphe  lui 
succéda  de  son  vivant  même ,  et  il  con- 
tinua de  marquer  ses  monnaies  selon 


EGYPTE. 


4(5 


l'ère  qui  remontait  à  la  première  an- 
née du  règne  de  son  père.  Ainsi ,  on  a 
des  médailles  de  Ptolémée  Soter  avec 
le  nombre  36  :  celles  qui  portaient  les 
nombres  37,  38  et  39,  ne  sont  pas 
connues.  La  première,  frappée  pour 
Philadelptie ,  duttporter  le  nombre  40  ; 
elle  manque  aussi  :  mais  celle  qui  fut 
frappée  l'année  suivant* ,  la  41"  de  l'ère 
de  Soter,  qui  était  la  2*  du  règne  de 
Philadelphe,  nous  est  parvenue.  Elle 
présente  d'un  côté  la  tête  jeune  et  dia- 
démée  du  deuxième  Ptolémée,  et  au 
revers  son  nom  avec  un  aigle  debout 
sur  un  foudre;  dans  le  champ  de  la 
médaille  la  date  de  l'an  41.  Cette  ma- 
nière de  dater  ses  monnaies  fut  con- 
tinuée par  Philadelphe  jusqu'à  l'année 
.54  de  l'ère,  et  même  jusqu'à  l'année 
56.  Après,  viennent  les  monnaies  de 
Philadelphe  avec  des  dates  qui  se  rap- 
portent à  une  autre  ère ,  et  dont  le 
premier  nombre  connu  est  19.  Ce  chan- 
gement dans  la  manière  d'inscrire  les 
années  de  son  règne  sur  ses  monnaies, 
introduit  dès  lors  par  Philadelphe ,  a 
été  expliqué  avec  toute  raison  par  la 
volonté  du  roi  de  se  faire  une  ère 
d'après  l'époque  même  où  il  était  par- 
venu à  la  couronne,  de  la  compter  du 
commencement  de  son  règne ,  et  non 
plus  de  celui  de  Soter.  Cette  explica- 
tion n'est  pas  nouvelle  ;  elle  a  été  ad- 
mise par  tous  ceux  qui  ont  voulu  rendre 
raison  de  ce  changement  dans  la  ma- 
nière selon  laquelle  les  années  de  Phi- 
ladelphe sont  comptées  sur  ses  mon- 
naies. 

Quelle  fut  l'occasion  d'un  tel  chan- 
gement .•• 

C'est  l'établissement  de  l'ère  diony- 
sienne ,  ainsi  appelée  du  nom  de  son 
auteur,  Denys  l'astronome. 

Cette  ère  était  purement  astrono- 
mique et  composée  d'années  solaires 
Gxes  ,  chacune  de  douze  mois  ,  portant 
les  noms  des  douze  signes  du  zodiaque. 
Il  est  généralement  connu  que  l'époque 
radicale  de  cette  ère  était  l'avènement 
de  Philadelphe  à  la  couronne  d'Egypte  : 
et  les  huit  observations  astronomiques 
datées  selon  l'ère  de  Denys,  conser- 
vées dans  l'Almageste  ,  étant ,  au 
moyen  de  leurs  dates  égyptiennes  cor- 


respondantes ,  transportées  sur  le  ca- 
lendrier Julien ,  montrent  en  effet  que 
l'ère  de  Denys  con>mence  au  solstice 
d'été  qui  précéda  immédiatement  l'avé- 
nement  de  Philadelphe,  et  il  y  a  entre 
le  solstice  et  l'avènement  (du  24  juin 
au  2  novembre)  un  intervalle  de  130 
jours  environ.  Si  l'on  suppose  que  De- 
nys ayant  composé  son  ère  a  voulu  lui 
donner  une  époque  radicale  historique, 
la  première  année  du  règne  d'un  prince 
qui  faisait  tout  pour  encourager  les  re- 
cherches savantes ,  pour  les  astro- 
nomes surtout ,  se  présentait  naturel- 
lement à  son  esprit.  De  plus ,  on  ne 
peut  pas  croire  que  Denys  ait  établi 
son  ère  avant  le  règne  de  Philadelphe, 
puisqu'il  eût  fallu  en  prédire  le  com- 
mencement. 

Peu  d'années  après ,  la  24'"  du  règne 
de  Philadelphe ,  Antiochus  Théos  suc- 
céda à  son  père  Antiochus  Soter.  Sa 
sœur  Apamé ,  veuve  de  Magas ,  obtint 
sur  lui  plus  d'ascendant  que  sur  son 
père  Soter  qu'elle  avait  en  vain  solli- 
cité de  renouveler  la  guerre  contre 
Philadelphe.  Antiochus  Théos  l'entre- 
prit avec  des  forces  immenses ,  et  le 
résultat  fut  pour  lui  l'obligation  de  ré- 
pudier sa  femme  Laodice,  d'épouser 
Bérénice,  fille  de  Philadelphe,  et  d'as- 
surer aux  enfants  qui  en  naîtraient  la 
couronne  de  Syrie. 

Mais  les  soins  de  la  guerre  n'empê- 
chaient pas  Philadelphe  de  protéger 
les  arts  de  la  paix.  Il  augmenta  de  beau- 
coup la  bibliothèque  déjà  très-considé- 
rable que  Soter  avait  fondée  à  Alexan- 
drie ,  et  qui  offrait  les  plus  sûrs  et  les 
plus  vastes  moyens  d'étude  au  grand 
nombre  de  savants  que  les  Lagides  y 
avaient  attirés  par  la  plus  libérale  pro- 
tection. Elle  fit  d'Alexandrie ,  pendant 
plusieurs  siècles,  le  centre  commun  de 
toutes  les  connaissances  et  le  foyer 
unique  des  lumières  que  répandirent 
pour  toujours  sur  le  monde  l'étude 
des  sciences  ,  la  culture  des  lettres  et 
celle  des  arts.  Avant  cette  époque,  Phi- 
ladelphe avait  déjà  donné  un  témoi- 
gnage public  de  son  vif  attachement 
pour  Arsinoé  sa  sœur,  qui  était  aussi 
sa  femme,  en  permettant  qu'il  frtt 
frappé  des  monnaies  d'or,  d'argent  et 


4ir)  L' UNIVERS. 

<le  bronze ,  qui  portaient  le  nom  et 
l'image  de  la  reine;  et  cela  fut  fait 
dans  la  33^  année  du  règne  de  Phila- 
dt'lphe.  inscrite  sur  une  de  ces  mon- 
naies. 

Plusieurs  autres  établissements  uti- 
les fondés  par  Philadelphe  recomman- 
dent son  nom  à  la  mémoire  et  à  la 
reconnaissance  des  savants. 

Philadelphe  régna  38  ans ,  et  mou- 
rut vers  la  fin  de  l'été  de  l'an  247 
avant  l'ère  vulgaire. 

L'éclat  du  règne  de  Ptolémée  Phi- 
ladelphe répondit  à  sa  longue  durée, 
et  fut  digne  de  son  illustre  origine.  Il 
forme  une  des  époques  les  plus  mé- 
morables dans  l'histoire  de  la  philoso- 
phie. Alexandrie,  a-t-on  dit,  grande, 
riche  et  puissante ,  devint  la  cité  des 
Grecs  de  toutes  les  régions  ,  le  centre 
du  commerce  des  trois  mondes,  l'asile 
commun  des  lettres  et  des  arts.  Le 
poète  Théocrite ,  l'un  des  ornements 
de  la  littérature  grecque,  composa 
un  hymne  en  l'honneur  de  Ptolémée 
Philadelphe.  Il  y  célèbre  à  la  fois  la 
gloire  de  son  père  Ptolémée  Soter,  les 
grâces  et  la  beauté  de  sa  mère  Béré- 
nice, enfin  les  suprêmes  mérites  de 
son  héros  Ptolémée  Philadelphe ,  qu'il 
égale  aux  dieux.  Le  poète  s'exprime 
dans  le  style  le  plus  noble  ;  il  proclame 
Philadelphe  illustre  à  la  fois  dans  la 
paix  et  dans  la  guerre ,  par  sa  magni- 
ficence envers  les  dieux  auxquels  il 
élève  des  temples  ornés  de  statues  d'or 
et  d'ivoire;  par  sa  générosité  envers 
les  poètes  et  les  artistes  qu'il  attira 
auprès  de  lui  ;  enfin  par  sa  piété  en- 
vers son  père  et  sa  mère,  auxquels  il 
consacra  des  temples ,  des  autels  et 
des  prêtres.  Les  prospérités  inouïes  de 
l'Egypte  sont  décrites  dans  ce  poème 
avec  un  poétique  enthousiasme;  le 
nombre  des  villes  qui  la  couvrent  y 
est  porté  à  33,339  :  enfin ,  indépendam- 
ment de  l'Egypte ,  la  Libye ,  l'Ethio- 
pie, la  Syrie,  la  Phénicie,  Chypre  et 
les  Cyclades ,  la  Lycie ,  la  Carie  et  la 
Pam  phylie ,  sont  rangées  sous  1  e  sceptre 
lie  Philadelphe.  Ce  roi  étudia  l'histoire 
naturelle  et  la  botanique.  Il  fit  amener 
;i  Alexandrie  les  animaux  rares  des 
l<.iys  étrangers;  il  les  y  envoyait  cher- 


cher à  grands  frais,  et  il  en  ornait 
ou  ses  jardins  ou  ses  musées.  Il  vit 
que  le  goût  de  la  poésie  dramatique 
s'affaiblissait,  et  il  institua  les  Jevx 
d'Jpollon  pour  le  ranimer.  Enfin 
l'école  d'Alexandrie  prit  son  essor  par 
l'associiition ,  dans  uft  but  de  progrès, 
sous  la  protection  royale  ,  des  savants 
les  plus  distingués  qui  étaient  allés  se 
fixer  dans  cette  nouvelle  capitale  de 
l'empire  égyptien  ;  c'est  sur  le  sol 
égyptien  que  se  formèrent  les  nouveaux  . 
disciples  de  Platon ,  d'Aristote ,  de  Ze- 
non et  de  Pythagore  :  les  écoles  des 
géomètres ,  des  astronomes  et  des  géo- 
graphes y  luttaient  d'une  heureuse 
rivalité  avec  celles  des  philosophes. 

Les  preuves  de  la  munificence  de 
Ptolémée  Philadelphe  subsistent  en- 
core sur  les  monuments  de  l'Egypte. 
Ce  roi  fit  construire  le  grand  temple 
d'Isis  à  Philae ,  et  en  commença  à  faire 
exécuter  les  sculptures.  C'est  là  qu'on 
a  trouvé  les  preuves  d'une  coutume 
égyptienne ,  qui  consistait  à  donner 
au  aieu  du  temple  les  traits  de  la  figure 
du  roi  qui  le  faisait  bâtir.  Sur  celui 
de  Philae ,  la  déesse  Isis  est  le  portrait 
de  la  reine  Arsinoé ,  femme  de  Phila- 
delphe. Le  même  prince  fonda  le  petit 
temple  du  sud,  dans  la  même  île, 
consacré  à  la  déesse  Athôr ,  et  en  fit 
construire  le  sanctuaire  et  les  salles 
adjacentes.  Le  nom  de  la  reine  Arsi- 
noé est  associé  à  celui  du  roi  dans  les 
nombreuses  inscriptions  de  ces  édifices. 
On  les  voit  aussi  inscrits  sur  l'édifice 
d'Edfou,  où  ils  ne  sont  qu'une  pieuse 
commémoration  par  leur  troisième 
successeur  Épiphane.  Parmi  les  autres 
monuments  contemporains  du  règne 
de  Philadelphe ,  il  faut  citer  une  belle 
statue  colossale  de  ce  roi ,  en  granit 
rose ,  qui  se  voit  au  musée  du  Capi- 
tole ,  dans  le  cortUe  dei  Conservatori, 
où  Champollion  le  jeune  l'a ,  le  premier, 
indiquée.  Une  autre  statue  se  voit  ' 
la  nila  Jlbani ,  et  les  inscriptions 
contiennent  le  prénom  royal  et  le  nom 
propre  du  roi.  Du  reste,  les  noms  de  i 
Ptolémée  Philadelphe,  des  deux  Arsi- 
noé ses  deux  femmes ,  ne  sont  pas  très- 
rares  sur  les  monuments  égy()tiens; 
une  inscription  du  musée  du  Louvre  ' 


KGYPTE. 


417 


mentionne  une  des  reines;  cl  quant 
aux  monuments  d'origine  f^recqiie, 
outre  les  belles  médailles  en  or  de  ces 
princesses,  qu'il  est  facile  de  discer- 
ner l'une  de  l'autre  par  les  traits 
de  leur  visage,  on  peut  rappeler  que 
Stratonice,  fille  de  Démétrius,  roi  de 
Macédoine ,  consacra  une  statue  à  la 
reine  Arsinoé ,  fille  de  Soter  et  de  Bé- 
rénice ,  sœur  et  femme  de  Philadeiphe  : 
une  inscription  du  musée  de  Naples 
nous  apprend  cette  curieuse  particu- 
larité historique;  mais  on  ignore  quel 
motif  porta  Stratonice  à  cet  hommage 
envers  Arsinoé.  Les  médailles  de  Pto- 
lémée  Philadeiphe  et  des  deux  Arsi- 
noé,  particulièrement  celles  qui  sont 
frappées  en  or,  sont  remarquables  par 
leur  style  et  leur  belle  exécution  :  on 
n'y  a  observé  jusqu'ici  aucune  trace 
des  symboles  religieux  particuliers  au 
culte  égyptien. 

C'est  au  règne  de  Philadeiphe  qu'ap- 
partient un  des  événements  mémo- 
rables de  l'histoire  des,  contrées  méri- 
dionales voisines  de  l'Egypte.  Diodore 
deSicile  rapporte,  parmi  les  singulières 
coutumes  des  Ethiopiens,  celle-ci  :  le 
collège  des  prêtres,  séant  à  Méroé, 
envoyait,  quand  il  le  jugeait  à  propos, 
au  roi  régnant  l'ordre  de  quitter  le 
trône  et  de  se  donner  la  mort.  Cet 
ordre  émanait  des  dieux,  et  nul  mor- 
tel n'avait  le  droit  de  s'y  soustraire. 
Du  temps  de  Ptolémée  Philadeiphe , 
l'Ethiopie  ne  dépendait  plus  de  l'É- 
eypte;  nous  avons  avancé  qu'elle  s'en 
était  séparée  très -vraisemblablement 
dès  l'avènement  des  Perses  ;  et  il  pa- 
raît que  l'Ethiopie  avait  repris  son  an- 
cienne forme  de  gouvernement  tout 
théocratique.  Le  roi  contemporain  de 
Philadeiphe  se  nommait  Ergamène  :  il 
se  ressouvint  peut-être  de  l'exemple 
donné  en  Egypte  par  Menés  ;  et ,  au 
lieu  d'obéir  à  l'ordre  des  prêtres  qui 
lui  demandaient  le  trône  et  la  vie  ,  il 
se  mit  à  la  tête  de  ses  troupes  ,  mar- 
cha contre  le  Temple  d'or,  situé  sur 
une  hauteur  presque  inaccessible ,  s'en 
empara ,  fit  mettre  a  mort  tous  les 
prêtres ,  et  établit  par  son  triomphe  le 
gouvernement  civiJ  qui  dura  quelque 
temps  après  lui  en  Ethiopie. 

27*  Livraison.  (Egypte.) 


Des  monuments  encore  subsistants 
portent  le  nom  de  ce  roi  courageux , 
et  prouvent  en  même  temps  qu'en  ré- 
duisant l'ordre  sacerdotal  au  service 
des  temples  et  du  cuite  public ,  il  n'ou- 
blia pas  ses  devoirs  envers  les^dieiii 
du  pays.  On  voit  encore  à  Dakkèh,  en 
Nubie,  les  restes  d'un  temple  dont  la 
partie  la  plus  ancienne  a  été  construite 
et  sculptée  par  Ergamène.  De  pareilles 
notions  sur  ce  prince  existent  aussi 
sur  le  temple  de  Dèboud  :  dans  les  ins- 
criptions de  ces  monuments  éthio- 
piens, on  retrouve  le  système  d'écri- 
ture hiéroglyphique  égyptienne  snn* 
aucune  variation  ;  le  nom  d'Ergamèn«s 
est  accompagné  des  titres  de  toujonr.s 
vivant,  chéri  d'Isis,  d'approuvé  parle 
soleil  :  nouvelle  confirmation  des  rap- 
ports de  l'antiquité  classique  sur  l'uni- 
formité des  principales  institutions 
publiques ,  du  culte  et  de  l'écriture,  et» 
Egypte  et  en  Ethiopie.  Le  temple  de 
Dakkèh  fut  dédié  au  dieu  Thôth  par  le 
roi  d'Ethiopie. 

A  Dèboud ,  autre  lieu  de  la  Nubia , 
un  autre  roi  éthiopien, nommé  Athar- 
raramon ,  éleva  un  temple  à  d'autres 
dieux  de  l'Egypte ,  à  Amon-Ra ,  sei- 
gneur de  Dèboud  ,  à  la  déesse  Athôr , 
et  aussi  à  Osiris  et  à  Isis  :  prince  d'ail- 
leurs inconnu  dans  l'histoire,  qui  fut 
peut-être  un  des  prédécesseurs  d'Er- 
gamène ,  ou  son  successeur  immédiat 
et  durant  peu  d'années,  puisque  Pto- 
lémée Évereète  réunit  de  nouveau  l'E- 
thiopie à  1  Egypte,  l'ayant  conquise 
par  les  armes. 

Ce  Ptolémée  Évergéte ,  qui  porta  le 
premier  ce  surnom  dont  le  sens  exprime 
l'idée  de  la  bienfaisance ,  était  le  fils 
uniquedePtolémée  Philadeiphe  et  d'Ar- 
sinoé  sa  première  femme ,  la  fille  du 
roi  Lysiinaque.  Quand  Philadeiphe  eut 
pris  sa  sœur  Arsmoé  pour  sa  seconde 
femme ,  celle-ci  adopta  Ptolémée  Éver- 
géte ,  fils  de  son  mari  :  ce  fut  donc  sans 
obstacle  que  le  nouveau  roi  succéda  It 
son  père. 

Le  règne  d'Évergète  1""  fut  très- 
glorieux  pour  l'Egypte,  et  assura 
au  pays  de  nouveaux  avantages.  De 
grandes  expéditions  militaires  portè- 
rent au  cœur  de  l'Asie  sa  renommée 
27 


<I18 


L'UMVERS. 


«t  les  armes  égyptiennes  :  Évergète 
renouvela  les  entreprises  de  Sésostris , 
et  avec  un  égal  succès.  Les  événements 
de  son  règne  furent  nombreux  et  écla- 
tants ;  l'antiquité  classique  nous  en  a 
transmis  quelques  détails  :  ils  sont 
consignés  dans  les  ouvrages  des  écri- 
vains du  premier  rang ,  ainsi  que  sur 
des  monuments  également  utiles  à  con- 
sulter par  l'art  et  par  l'histoire. 

Évergète  fut  appelé  en  Syrie ,  à  la 
tête  d'une  armée  considérable ,  par  un 
intérêt  de  famille  qu'un  prince  puis- 
sant ne  pouvait  point  négliger  sans 
quelque  honte. 

On  sait  que  le  roi  de  Syrie,  Antio- 
chus  Théos,  avait- épousé  en  secondes 
noces  Bérénice ,  fille  de  Ptolémée  Phi- 
ladelphe,  et  sœur  d'É  vergeté  I''^  Après 
la  mort  d'Antiochus,  sa  première 
femme  Laodice  voulut  se  venger  de 
Bérénice  qui,  restée  à  Antioche  de 
Syrie,  s'y  renferma  en  vain  dans 
Daphné.  Ce  ne  fut  point  pour  elle  un 
asile  inviolable;  elle  y  fut  assassinée 
avec  le  jeune  enfant  qu'elle  avait  eu 
d'Antiochus. 

Le  roi  Ptolémée  Évergète  était  ac- 
couru de  l'Egypte  au  secours  de  sa 
sœur  :  il  arriva  trop  tard  ;  mais  il  ven- 
gea sa  mort  en  portant  la  guerre  dans 
les  États  de  Séleucus ,  s'emparant  suc- 
cessivement des  provinces  de  l'empire 
d'Asie  situées  sur  la  rive  droite  de 
l'Euphrate  ;  et  passant  ensuite  ce 
fleu've,  il  parcourut  en  conquérant  la 
Babylonie,  la  Susiane,  la  Perse,  et 
poussa  même  jusqu'à  la  Bactriane, 
.soumettant  les  peuples  et  leurs  chefs , 
Jeur  imposant  des  tributs ,  et  repre- 
.  nant  en  Perse  un  grand  nombre  d' i  mages 
des  dieux  que  Cambyse  avait  enlevées 
à  TÊgypte.  Rappelé  dans  son  royaume 
par  des  dissensions  domestiques ,  il 
rapporta  de  son  expédition  un  im- 
mense butin ,  et  ramena  son  armée  en 
Egypte.  Il  laissa  de  bonnes  garnisons 
dans  la  Syrie,  à  Séleucie  même  qui 
était  encore  occupée  par  les  troupes 
égyptiennes  lorsque  plus  tard  Antio- 
chus  le  Grand  fit  la  guerre  à  Ptolémée 
Philopator.  Tripolis  de  Syrie  resta 
aussi  sous  ses  ordres ,  comme  le  prou- 
vent les  monnaies  d'Évergète qui  furent 


frappées  dans  cette  ville  selon  l'opinion 
des  numismatistes ,  et  qui  portent  la 
date  ùe  la  7^  année  de  son  règne  :  à 
cette  époque ,  son  expédition  en  Asie 
était  terminée. 

Ce  fut  vraisemblablement  à  son  re- 
tour de  cette  expédition ,  qu'Évergète 
passant  à  Jérusalem  y  fit  des  sacrifices 
dans  le  temple  des  Juifs ,  si  Ton  en 
croit  leur  historien.  Peu  de  temps 
après  il  s'était  déclaré  le  chef  de  la 
ligue  achéenne ,  à  la  tête  de  laquelle 
était  alors  Aratus  de  Sicyone.  Aratus 
avait  pris  Corinthe  et  Mégare  que  gar- 
daient les  troupes  du  roi  de  Macédoine 
(Antigone  Gonatos).  Trézène  avait  eu 
le  même  sort  que  Mégare ,  et  de  là 
Aratus  s'était  rendu  en  Attique,  et 
avait  obtenu  l'aHiance  d'Évergète  qui 
fut ,  en  effet ,  déclaré  le  chef  de  la  ligue 
sur  terre  et  sur  mer. 

Pendant  ce  temps,  Séleucus  avait 
voulu  punir  les  villes  de  l'Asie  qui 
s'étaient  déclarées  contre  lui ,  cédant 
à  l'horreur  que  leur  avait  inspirée  l'as- 
sassinat de  Bérénice  et  de  son  fils.  Il 
avait  armé  contre  elles  une  flotte  nom- 
breuse, qui  fut  dispersée  par  la  tem- 
pête. Les  villes  d'Asie  rentrèrent 
d'elles-mêmes  sous  son  obéissance,  et 
il  alla  porter  la  guerre  sur  les  posses- 
sions mêmes  de  Ptolémée  Évergète. 
Vaincu  ,  il  chercha  un  refuge  dans  An- 
tioche, d'où  il  appela  son  frère  Antio- 
chus  Hiérax  à  son  secours.  Pour 
n'avoir  pas  deux  ennemis  à  repousser 
à  la  fois ,  Ptolémée  conclut  avec  Sé- 
leucus une  trêve  de  dix  années.  Mais 
Hiérax,  croyant  l'occasion  favorable 
pour  s'emparer  du  trône  de  Syrie, 
combattit  son  frère  avec  des  Gaulois 
qu'il  avait  à  sa  solde;  Sékucus  fut 
vaincu  ,  et  les  Gaulois  tournèrent  leurs 
armes  contre  le  vainqueur  même,  qui 
les  ramena  à  leur  devoir  à  force  d'ar- 
gent, et  qui  eut  aussitôt  après  à  se 
défendre  contre  Eumène ,  roi  de  Per- 
game ,  ambitieux  aussi  de  régner  sur 
l'Asie.  Il  vainquit  Antiochus  Hiérax  à 
Sardes ,  et  mourut  bientôt  après ,  pres- 
qu'en  même  temps  qu'Antigone  de  Ma- 
cédoine. 

Pendant  que  les  deux  fils  d'Antio- 
chus Théos  se  disputaient  par  les  armes 


la  possession  de  la  couronne  de  Syrie  ; 
qu'Antiochus  Hiérax ,  vaincu  à  son 
tour  par  Séieucus,\se  livrait  de  lui- 
même  à  Ptolémée  Évergète ,  celui-ci , 
tranquille  sur  son  trône,  s'occupait 
de  l'administration  intérieure  de  ses 
États ,  ou  plutôt  des  jouissances  que 
son  rang  lui  rendait  plus  faciles.  Il 
donna  beaucoup  de  soins  à  la  chasse 
des  éléphants,  qu'il  élevait  ensuite  pour 
la  guerre,  soins  tout  à  fait  paisibles, 
et  qui  ne  prouvent  point  la  réalité  des 
grandes  conquêtes  que  l'on  a  supposé 
avoir  été  faites  par  ce  roi  bien  loin  au 
midi  de  l'Egypte  et  dans  des  régions 
presque  inconnues.  D'ailleurs  cette 
opinion  n'a  pour  fondement  que  le 
texte  d'une  inscription  étrangère  à 
Évergète ,  et  qui ,  quoique  trouvée  dans 
le  même  lieu ,  est  aujourd'hui  recon- 
nue pour  n'avoir  jamais  fait  partie  de 
celle  d'Adulis  dont  nous  avons  donné 
le  texte  (swprà,  page  67). 

En  Grèce,  Aratus,  chef  de  la  ligue 
achéenne,  avait  été  défait  par  Cléo- 
mène.  Le  vaincu  entraîna  dans  son 
parti  Antigone,  régent  de  la  Macé- 
doine, qui  se  hâta  de  se  rendre  dans 
le  Peloponèse.  Après  avoir  passé  l'hi- 
ver à  Argos ,  il  en  sortit  au  commen- 
cement du  printemps  et  marcha  sur 
les  frontières  de  l'Argolide ,  vers  les- 
quelles Cléomène  se  dirigeait.  Parve- 
nues à  Sellasia ,  les  deux  armées  se 
rencontrèrent ,  en  vinrent  aux  mains  ; 
celle  de  Cléomène  fut  complètement 
battue  ,  et  le  roi  lui-même,  s'étant  re- 
tiré d'abord  à  Sparte  qui  était  derrière 
lui,  s'embarqua  dès  le  lendemain  à 
Gythium ,  et  se  rendit  en  Egypte  au- 
près de  Ptolémée  Évergète. 

Le  roi  d'Egypte  le  traita  avec  beau- 
coup d'égards  ;  par  là  il  eut  occasion 
de  connaître  et  d'apprécier  les  qualités 
éminentes  qui  le  distinguaient;  il  lui 
promit  de  le  replacer  sur  le  trône  de 
Lacédémone  ;  mais  la  mort  ayant  sur- 

f>ris  Évergète  déjà  vieux  ,  sa  bienveil- 
ance  pour  Cléomène  fut  pour  ce  roi 
sans  aucun  résultat.  Antigone ,  en  ef- 
fet, après  avoir  assisté  aux  jeux  INé- 
méens,  rentra  en  Macédoine,  et  y 
mourut  :  en  même  temps  Antiochus 
succéda  à  Seleucus ,  son  frère ,  au  trône 


EGYPTE.  419 

de  Syrie.  Trois  rois  cessèrent  de  vivre 
dans  la  cxxxix*^  olympiade  <>  l'an  222 
avant  l'ère  chrétienne. 

De  toutes  les  actions  remarquables 
du  règne  de  Ptolémée  Évergète ,  au- 
cune ne  fut  plus  agréable  aux  Égyp- 
tiens que  l'attention  religieuse  que  ce 
roi  apporta  à  reprendre  en  Perse ,  et  à 
renvoyer  triomphalement  en  Egypte  , 
les  images  des  divinités  égyptiennes 
que  Cambyse  avait  enlevées  ;  ce  serait 
même  de  là  ,  selon  quelques  auteurs  , 
qu'aurait  été  tiré  le  surnom  que  porta 
le  troisième  des  Ptolémées  :  opinion 
peu  fondée ,  si  le  surnom  officiel  était 
donné  aux  rois  d'Egypte  à  l'époque 
mênie  de  leur  sacre  à  Memphis. 

Évergète  réunit  de  nouveau  à  l'E- 
gypte une  portion  de  l'Ethiopie  jusqu'à 
Ibrim  ;  et  il  laissa  dans  cette  contrée 
conquise  des  marques  de  sa  pieuse  mu- 
nificence, en  y  faisant  construire  ou 
terminer  des  édifices  religieux.  C'est 
ainsi  qu'il  fit  continuer  le  temple  da 
Dakkèh,  commencé  par  les  rois  éthio- 
piens Ergamène  et  Atharrammon.  En 
Egypte,  les  ruines  du  temple  situé  au 
nord  d'Esnèh  offrent  encore  plusieurs 
bas-reliefs  dont  quelques-uns  portent 
les  noms  de  Ptolémée  Évergète  et  de 
la  reine  Bérénice.  Le  nom  de  la  reine 
se  lit  aussi  sur  quelques  portions  des 
édifices  de  Philse  :  les  inscriptions  pro- 
clament «  le  seigneur  du  monde ,  les 
dieux  frères ,  le  fort  par  Ammon , 
l'approuvé  du  soleil ,  le  gardien  de  la 
vie ,  le  seigneur  des  dominateurs ,  Pto- 
lémée toujours  vivant ,  chéri  de  Phtha , 
et  la  dame  du  monde ,  Bérénice,  femme 
et  sœur  du  fils  du  soleil  Ptolémée.  »  On 
trouve  aussi ,  dans  les  monuments  de 
Thèbes ,  le  souvenir  écrit  de  ces  deux 
souverains. 

Cette  Bérénice  est  une  des  reines  les 
plus  célèbres  parmi  celles  de  l'Egypte: 
la  poésie  l'a  célébrée  et  nous  a  trans- 
mis son  nom  environné  de  gloire.  Ce 
fut  cette  Bérénice  qui  voua  sa  belle 
chevelure  pour  l'heureux  retour  du  roi 
son  époux,  qui  faisait  la  guerre  en 
Asie,  et  pour  l'entière  conquête  de  cette 
vaste  contrée.  Cette  chevelure  fut  dé- 
posée dans  le  temple  de  Vénus  Zéphy- 
rjte  •  elle  en  fut  enlevée ,  et  le  génie 
27. 


^20 


L'UNIVERS. 


(le  la  poésie  |)rocla«na ,  sur  la  foi  de 
l'astronome  Conor  de  Samos,  qu'elle 
avait  été  ravie  au  firmament  pour  y 
briller  parmi  les  étoiles ,  où  elle  forme 
encore ,  auprès  de  la  constellation  du 
IJon ,  celle  qu'on  nomme  plus  com- 
nnmément  la  Gerbe ,  et  aussi  de  son 
véritable  nom  de  chevelure  de  Béré- 
nice. Callimaque,  poète  grec  de  Cy- 
rène ,  avait  chanté  cette  fiction  ;  il  ne 
nous  reste  de  son  ouvrage  que  l'imita- 
tion latine  de  Catulle. 

On  sait  aussi ,  par  une  inscription 
gravée  sur  une  plaque  d'or,  mince, 
ilexible  et  luisante,  trouvée  dans  les 
ruines  de  Canope,  que  «  le  roi  Ptolé- 
«■  niée ,  fils  de  Ptolémée  et  d'Arsinoé , 
<'  dieux  Adelphes ,  et  la  reine  Béré- 
«  nice  ,  sa  sœur  et  sa  femme ,  élevèrent 
«  un  temple  à  Osiris  »  dans  cette 
même  ville  de  Canope.  Nous  verrons 
bientôt  que  cette  même  reine  Bérénice 
recevait ,  dans  les  temples  de  l'Egypte, 
un  culte  particulier,  et  que  des  prê- 
tresses spéciales  étaient  chargées  de 
ce  culte  sous  le  titre  d'Athlophores  ; 
titre  qui,  désignant  les  insignes  de  la 
victoire ,  a  fait  rappeler  que  Bérénice 
aimait  à  faire  élever  des  chevaux  pour 
concourir  dans  les  jeux  Olympiques  de 
ia  Grèce. 

Les  solennités  de  la  Grèce  n'étaient 
plus  étrangères  à  l'Egypte,  à  Alexan- 
drie surtout,  ville  toute  grecque  par 
ses  établissements  littéraires ,  dont  la 
prospérité  avait  été  portée  au  plus  haut 
point  sous  le  règne  de  Philadelphe, 
et  qu'Évergète  s'etïorça  de  maintenir  à 
la  même  perfection.  Ce  prince  éclairé 
et  libéral  fit  chercher  les  livres  avec 
passion ,  et  les  fit  acheter  à  tout  prix. 
Callimaque,  Lycophron,  Apollonius 
lui  restaient  des  poètes  du  règne  pré- 
cédent ,  et  avec  eux  Conon ,  Aristarque 
et  Aristophane  de  Byzance ,  distingués 
comme  savants.  Ce  dernier  avait  suc- 
cédé à  Zénodote  dans  les  fonctions  de 
bibliothécaire  à.  Alexandrie  ;  il  eut  lui- 
même  Ératosthène  pour  successeur  ou 
pour  collègue  :  Aristiile ,  Conon ,  Ti- 
moeharis,  cultivaient  en  même  temps 
et  avançaient  l'étude  et  la  science  des 
astres  :  'Aristarque  donna  pour  cette 
«îude  des  méthodes  dignes  du  suffrage 


des  plus  habiles.  Il  soutenait  le  mou- 
vement de  la  terre,  opinion  qui  l'ex- 
posa à  une  accusation  d'irréhgion. 
Apollonius  de  Perge  taisait ,  en  même 
temps ,  presque  oublier  ses  prédéces- 
seurs dans  la  culture  des  mathéma- 
tiques :  tant  de  progrès  à  la  fois  flat- 
taient le  goût  et  les  intentions  de 
Ptolémée  Evergète ,  qui  les  honorait  et 
les  encourageait.  Il  mourut  au  milieu 
de  tant  de  prospérités  littéraires,  après 
un  règne  de  25  ans. 

Ptolémée  Philopator  (qui  aime  son 
père),  fils  unique  de  Ptolémée  Evergète 
I'''',  en  montant  sur  le  trône,  avait  auprès 
de  lui  sa  mère  Bérénice,  sa  sœur  Arsi- 
noé  et  Magas  son  frère.  La  voix  publique 
accusa  Philopator  d'avoir  empoisonné 
son  père,  et  la  cruauté  de  son  carac- 
tère put  servir,  plus  tard  ,  à  confirmer 
ce  soupçon  infamant.  D'après  les  con- 
seils de  Sosibe,  l'un  de  ses  ministres 
les  plus  affidés,  il  fit  d'abord  mourir 
Magas,  dont  ileraignait  l'influence  sur 
les  troupes  mercenaires.  Bientôt  après, 
Bérénice,  sa  mère,  perdit  aussi  la  vie 
par  ses  ordres.  Ciéomène  enfin,  à  qui 
Ptolémée  Evergète  avait  accordé  une 
honorable  hospitalité,  ne  devait  pas 
échapper  à  ses  atroces  volontés.  Au- 
tant Evergète  témoignait  d'intérêt  au 
roi  de  Sparte  fugitif  et  lui  avait  accordé 
d'égards,  autant  il  en  recevait  peu  de 
Philopator  livré  à  toute  la  fougue  des 
passions  les  plus  criminelles.  Ciéomène 
le  pressa  néanmoins  d'accomplir  les 
promesses  d'Évergète,  qui  devait  le  re- 
placer sur  son  trôno-  :  il  devint  suspect 
et  fut  mis  sous  la  goTde  de  quelques 
affidés.  Pendant  que  Philopator  assis- 
tait aux  grandes  cérémonies  du  culte 
de  Sérapis  à  Canope ,  Ciéomène  tenta 
de  s'évader  et  de  soulever  les  Alexan- 
drins contre  leur  roi;  ce  projet  ne 
réussit  pas ,  et  Ciéomène  avec  ses  par- 
tisans ne  trouvèrent  d'autre  reluge 
que  la  mort.  Elle  n'assouvit  pas  tout 
à  fait  la  vengeance  que  Philopator  vou- 
lut tirer  de  cette  coupable  tentative; 
il  fit  mettre  en  croix  le  cadavre  de 
Ciéomène,  et  égorger  à  ses  pieds  I:» 
femme ,  la  mère  et  les  enfants  de  ce 
roi  malheureux.  (]eci  se  passait  seize 
ans  après  que  Cltomcne  éi;;it  parvenu 


EGYPTE 


4:1 


h  la  couronne,  la  seconde  année  du 
rè^nc  de  PtoléméePhilopator,  la  219*^ 
avant  l'ère  vulgaire. 

Dès  l'année  suhante.,  ce  surnom  se 
Jisait  sur  ses  monnaies;  mais  on  n'en 
l'tait  pas  plus  convaincu  de  sa  ten- 
dresse pour  son  père,  et  le  peuple  lui 
donnait ,  avec  plus  de  raison  peut-être , 
le  surnom  de  Tryphon.  Ses  monnaies 
|iortèrent  toujours  celui  de  Philo- 
pator. 

Pendant  que  cela  se  passait  en  Egypte, 
Antiochus,  qui  fut  surnomméle Grand, 
.s'occupait  à  reprendre  la  Syrie  sur  Pto- 
lémée.  Antiochus  était  parvenu  au 
trône  presque  en  même  temps  que  le 
roi  de  l'Egypte.  Il  passa  la  première 
année  de  son  règne  à  régler  les  af- 
faires des  diverses  provinces  du  royau- 
me; et ,  quoique  les  gouverneurs  de  la 
IVIédie  et  de  la  Perse ,  Molon  et  Alexan- 
dre ,  se  fussent  déclarés  indépendants, 
Antiochus  ,  suivant  les  conseils  d'Her- 
inias,  se  résolut  à  attaquer  Ptolémée, 
dont  la  mollesse  et  les  dérèglements 
promettaient  à  son  entreprise"  un  suc- 
cès presque  certain.  Antiocl:us  se  ren- 
dit à  Séleucie  sur  l'Euphrate ,  où  arriva 
bientôt,  avec  Diognètes  et  la  flotte, 
la  fille  de  Mithridate ,  qui  lui  était  pro- 
mise en  mariai;e  et  qu'il  épousa.  Il 
passa  quelque  temps  dans  cette  ville, 
donna  la  régence  de  ses  États  à  la  reine , 
et  se  dirigea  ensuite  sur  Antioche.  Il  y 
apprit  les  succès  de  Rlolon ,  qui  avait 
passé  le  Tigre  et  marchait  vers  Séleu- 
cie. Antiochus  pensait  à  abandonner 
l'entreprise  contre  la  Syrie  et  à  courir 
sur  Molon  ;  mais  Hermias  l'en  dissuada 
et  l'engagea  de  continuer  sa  marche 
sur  la  même  rive  de  l'Oronte.  Le  roi 
se  rendit  à  Apamée,  ensuite  a  Laodi- 
cée  (Cahiosa);  et,  parvenu  a  l'entrée 
de  la  gorge  du  Liban ,  il  y  trouva  Théo- 
dote,  général  de  Ptolémée,  qui  lui  en 
fermait  le  passage  en  tenant  Gerra , 
jilace  qu'Aiitiochus  ne  jugea  pas  devoir 
tenter  de  prendre  d'assaut.  Instruit 
alors  des  nouveaux  succès  de  Molon, 
qui  était  venu  jusqu'en  IMésopotamie , 
il  renonça  à  son  projet  contre  la  Syrie , 
retourna  sur  l'Euphrate ,  marcha  au 
nord-est  jusqu'à  Antioche  de  IMygdo- 
\)ic ,  s'arrêta  dans  cette  contrée  qua- 


rante jours  environ,  et  arriva  a  Apol- 
lonia,  où  il  défit  entièrement  l'armée  de 
Molon,  qui  se  tua.  En  même  temps 
qu'il  obtenait  ces  grands  succès,  An- 
tiochus reçut  aussi  la  nouvelle  de  la 
naissance  d'un  fils  dont  la  reine  était 
accouchée.  Pvestait  Artabazane  dont 
les  intentions  étaient  très  -  suspectes  , 
et  le  roi  voulant  s'assurer  de  lui,  con- 
duisit son  armée  contre  la  province 
qu'Artabazane  gouvernait.  Celui-ci 
traita  aux  conditions  dictées  par  le  roi, 
qui  consentit  ensuite  à  se  défaire  d'Her- 
mias  par  un  assassinat,  rentra  aussi- 
tôt après  à  Séleucie  sur  l'Euphrate,  et 
envoya  ses  troupesen  quartiers  d'hiver. 
Au  commencement  du  printemps  sui- 
vant, Antiochus  réunit  ses  forces  dans 
Apamée,  et  l'attaque  de  Séleucie  (sur 
la  mer)  y  fut  résolue.  Depuis  les  pre- 
mières années  de  Ptolémée  Évergète , 
cette  ville  maritime  était  occupée  pai 
une  garnison  égyptienne.  Antiochus 
s'y  rendit,  et  y  entra  bientôt  après 
par  la  trahison  de  quelques  officiers 
subalternes;  un  autre  traître,  Théo- 
dote ,  général  au  service  de  Ptolémée , 
lui  fit  aussi  la  proposition  secrète  de. 
livrer  la  Syrie.  Antiochus  cependant, 
suivant  la  même  route  qu'il  avait  déjà 
faite  dans  sa  première  campagne,  re- 
monta la  rive  gauche  de  l'Oronle  et 
parvint  aux  gorges  du  Liban  et  de 
i'Anti-Liban,  dont  les  soldats  de  Pto- 
lémée tentèrent  en  vain  de  lui  fermer 
le  passage.  Les  ayant  franchies,  il  alla 
aussitôt  occuper  Tyr  et  Ptolémaïs,  ou 
il  s'empara  des  vaisseaux  et  des  ap- 
provisionnements qui  s'y  trouvaient 
réunis. 

En  attendant,  Ptolémée,  qui  avait 
enfin  quitté  Memphis,  s'était  rendu  a 
Péluse  avec  son  armée ,  avait  fait  ou- 
vrir les  canaux  et  inonde  les  environs 
de  cette  place  de  guerre.  Informé  de 
ce  moyen  de  défense,  Antiochus  re- 
nonça'au  projet  d'attaquer  Péluse  ,  se 
contenta  de  ravager  les  pays  environ- 
nants et  d'amener  sous  son  obéissance , 
par  la  force  ou  par  l'adresse,  les  villes 
de  la  Syrie  qu'il  lui  restait  à  occuper. 
Ptolémée  ne  pouvait  pas  les  secourir; 
son  imprévoyance,  ou  plutôt  celle  d'A 
gathocleet  deSosibc  qui  gouveriîair:^!;^ 


A'ja 


L'UNIVERS. 


réellement  le  royaume  et  le  roi,  ne  leur 
laissa  d'autre  ressource  que  de  propo- 
ser une  trêve  à  Antiochus;  et  celui-ci, 
obligé  de  renoncer  au  siège  de  Doura, 
voyant  que  l'hiver  s'approchait,  fit 
faire  aussi  de  son  côté  des  propositions 
à  Ptolémée ,  consentit  à  quitter  la  Sy- 
rie ,  à  se  retirer  à  Séleucie  (sur  la  mer) , 
et  il  s'y  rendit  en  effet,  laissant  des  gar- 
nisons dans  quelques-unes  des  places 
de  cette  province  qu'il  avait  déjà  prises. 
Les  négociations  pour  une  paix  défini- 
tive ayant  été  sans  résultat,  dès  le 
printemps  suivant  Antiochus  réunit  de 
nouveau  ses  troupes,  et  Ptolémée  ren- 
força celles  de  INicolaos,  qui  comman- 
dait pour  lui  dans  les  environs  de 
Gaza.  Celui-ci  s'avança  de  quelques 
marches,  pendant  qu' Antiochus,  cô- 
toyant la  mer,  quittait  Séleucie,  descen- 
dait à  Berytus,  prenant  ou  brûlant  les 
villes  qu'if  trouvait  sur  sa  route ,  et 
venait  enfin  en  présence  de  l'armée 
égyptienne.  La  bataille  s'engagea ,  et 
Ts^icolaos  vaincu  dut  chercher  un  refuge 
dans  Sidon.  Antiochus  ne  songea  point 
à  une  attaque  sérieuse  contre  cette 
place,  s'occupa  des  villes  voisines  de 
l'Arabie ,  qu'il  soumit  l'une  après  l'au- 
tre ,  et  enfin  de  Ptolémaïs ,  où  il  établit 
ses  quartiers  d'hiver. 

Vers  le  même  temps  arriva  une  éclipse 
de  lune  mentionnée  par  l'historien  Po- 
lybe:ce  fut  celle  du  12  septembre  218; 
et  bientôt  après,  au  commencement 
du  printemps ,  la  campagne  s'ouvrit. 
Ptolémée  avait  profité  de  la  trêve  con- 
clue avec  Antiochus,  et  de  l'éloigne- 
ment  de  celui-ci ,  qui  avait  passé  près 
d'une  année  à  la  conquête  de  l'Arabie, 
pour  se  préparer  à  soutenir  la  guerre 
avec  succès.  Il  partit  d'Alexandrie  à  la 
tête  de  soixante  et  dix  mille  hommes 
soutenus  par  cinq  mille  cavaliers  et 
soixante  et  treize  éléphants.  Antiochus 
l'attaquait  avec  soixante -deux  mille 
fantassins  ,  six  mille  cavaliers  et  cent 
deux  éléphants.  Ptolémée  se  rendit 
d'abord  à  Péluse ,  distribua  des  provi- 
sions à  son  armée ,  la  fit  avancer  par 
le  mont  Casius  et  les  Baratra ,  et  cinq 
jours  après  jusqu'à  cinquante  stades 
de  Raphia  au  nord-est  de  Rhinoco- 
rura.  Antiochus  dépassa  Raphia,  campa 


d'abord  à  dix  stades ,  ensuite  à  cinq 
seulement  de  Ptolémée ,  perdit  la  ba- 
taille et  s'enfuit  à  Antioche ,  d'où  il  en- 
voya demander  la  paix  au  roi  d'E- 
gypte (l'an  217).  Ptolémée  la  lui  accorda 
pour  une  année ,  et  chargea  Sosibe  d'en 
régler  les  conditions.  Satisfait  de  re- 
prendre la  Syrie  et  la  Phénicie ,  Pto- 
lémée passa  trois  mois  dans  ces  pro- 
vinces pour  en  régler  l'administration , 
séjourna  à  Jérusalem  dont  il  fut  em- 
peclié  de  profaner  le  temple,  et  rentra 
bientôt  après  à  Alexandrie  avec  sa 
sœur  Arsinoé  qui  ne  l'avait  pas  quitté , 
même  sur  le  champ  de  bataille. 

Polybe  a  décrit  dans  tous  leurs  dé- 
tails tous  ces  événements  des  premières 
années  d' Antiochus,  lesquelles  furent    j 
aussi  les  premières  de  Ptolémée  Phi- 
lopator. 

Après  quecekii-ci  fut  rentréà  Alexan- 
drie ,  il  reçut  les  envoyés  des  Rhodiens 
qui  demandaient  les  secours  du  roi 
pour  réparer  les  ravages  occasionnés 
par  un  grand  tremblement  de  terre  ; 
Philopator  leur  accorda  une  forte 
somme  d'argent ,  des  ouvriers  de  toutes 
les  professions,  des  bois,  des  corda- 
ges, et  une  très-grande  quantité  de 
blé  (l'an  216). 

Peu  de  temps  après  arrivèrent  des 
ambassadeurs  de  Rome ,  offrant  à  Pto- 
lémée des  secours  contre  Antiochus. 
La  fin  de  la  guerre  dispensa  Philopator 
de  les  accepter.  C'est  pendant  son  règne 
que  quelques  auteurs  disent  que  IMarcus 
Attilius  et  Marcius  Acilius  furent  en- 
voyés par  le  sénat  romain  pour  renou- 
veler l'alliance  avec  le  roi  d'Egypte  . 
mais  Tite-Live,  qui  rapporte  ce  tait., 
donne  à  la  femme  du  roi  d'Egypte  le 
nom  de  Cléopâtre;  celle  de  Philopator 
était  sa  sœur  Arsinoé,  etCiéopatre, 
fille  du  roi  de  Syrie ,  fut  celle  de  Pto- 
lémée Épiphane ,  fils  et  successeur  de 
Philopator.  Ce  ne  fut  donc  que  durant 
le  règne  suivant  que  se  fit  le  renouvel- 
lement des  traités  avec  les  Romains. 

Tranquille  dans  sa  capitale,  Philo- 
pator s'y  livrait  à  tous  ses  goûts  pour 
les  plushonteuses  dissolutions.  Ce  roi , 
soumis  aux  volontés  d'Agathocle  et  de 
Sosibe,  ne  savait  rien  taire  par  lui- 
même  qu'assouvir  ses  brutales  pas- 


EGYPTE.  428 

sions  ;  il  ne  s'apercevait  pas  même  du  la  prolongation  de  la  tutelle  du  prince 
malheureux  état  et  des  murmures  de  ne  faisant  que  l'aggraver,  il  fut  cou- 
ses sujets.  ronné  à  Memphis,  quoiqu'il  n'eût  pas 

Cependant  Arsinoé,  jusque-là  sté-  encore   atteint    cet   âge   de   sa    ma- 

rile ,  mit  enfln  un  fils  au  monde.  Jus-  jorité. 

tin  dit  qu'il  naquit  cinq  ans  ou  la  5*  Pour  satisfaire  au  rapport  formel 
année  avant  la  mort  du  roi  ;  selon  d'au-  de  PoJybe ,  en  se  servant  des  dates  prê- 
tres auteurs ,  le  jeune  prince  n'aurait  cises  que  donne  l'inscription  de  Ro- 
eté  âgé  que  de  4  ans  lorsque  Piiilopa-  sette ,  la  naissance  d'Épiphane  doit 
tor  cessa  de  régner  et  de  vivre.  Mais  être  indiquée  au  30  mésori  d'un*  année 
le  canon  des  rois ,  placé  en  tête  de  qui ,  comptée  jusqu'au  18  méchir  de 
l'Almageste,  Polybe  et  l'inscription  de  celle  de  son  couronnement,  laquelle 
Rosette ,  fournissent  à  ces  doutes  une  était  la  9"  de  son  règne ,  donne  cepen- 
explication  qui  donnera  une  date  pré-  dant  à  ce  prince  moins  de  14  ans  a 
cise  à  la  naissance  du  fils  dePiiilopator,  cette  époque. 

et  dont  il  nous  sera  permis  d'exposer  II  suffit  pour  cela  ,  1°  de  remonter, 
ici  les  éléments ,  comme  une  nouvelle  '   depuis  la  date  de  l'inscription  ,  de  huit 

preuve    de  l'importance    chronologi-  années  entières  à  compter  du  18  mé- 

que  des  monuments  exactement  expli-  chir,  qui  est  le  premier  jour  de  la  9' 

qués.  année  du  règne  de  Ptolémée;  2°  de 

Dans  le  canon  des  rois  ce  fils ,  qui  cinq  années  entières  à  compter  de  ce 

régna  sous  le  nom  d'Épiphane ,  est  ins-  dernier  jour,  et  de  là  jusqu'au  30  mé- 

crit  à  compter  du  1^"^  thoth  de  l'an  544  sori  le  plus  prochainement  antérieur, 

del'ère  delS'abonassar,  annéequicom-  qui  sera  nécessairement  celui  de  sa 

mença  le  13  octobre  de  l'an  205  avant  naissance. 

l'ère' chrétienne  :  il  faut  en  conclure  Or,  le  canon  des  rois  en  comptant 

nécessairement  que  Ptolémée  Philopa-  la  544*^  année  de  Nabonassar  à  Épi- 

tor   mourut  avant  ce  jour,  puisque  phane,  enseigne  que  Philopator  était 

Épiphane,  qui   lui   succéda,  régnait  mort   dans   l'année  précédente  543; 

déjà  alors.  l'inscription  de  Rosette  en  donne  je 

L'inscription  de  Rosette  dit  qu'à  jour,  qui  est  celui  de  l'avènement d'É- 
Fépoque  où  le  décret  qu'elle  conserve  piphaue;  Philopator  mourut  donc  le 
fut  porté,  l'usage  s'était  déjà  établi  18  méchir  de  la  543* année  égyptienne 
dans  toute  l'Egypte  d'appeler  du  nom  de  Nabonassar. 
d'Épiphane  (ou  jour  éponyme)  le  30  En  remontant  de  cinq  années,  on 
du  mois  de  mésori ,  qui  était  celui  de  arrive  au  18  méchir  538 ,  et  le  30  mê- 
la naissance  du  roi  Épiphane.  La  même  sori  le  plus  prochainement  antérieur 
inscription  dit  encore  que  ie  18  du  est  celui  de  la  537*  année  de  la  même 
mois  égyptien  méchir  était  le  jour  où  ère  :  c'est  donc  à  ce  jour  même  que  doit 
Épiphane  avait  reçu  la  couronne  de  être  fixée  la  naissance  de  Ptolémée  Épi- 
son  père.                '  phane  ;  car  cette  date  remplit  toutes 

Le  décret  que  cette  inscription  con-  les  conditions  qu'exigent  les  rapports 

serve  est  daté  du  même  jour  18  méchir,  de  Justin  ,  de  Polybe,  et  les  dates  de 

et  a  été  rendu  à  l'occasion  du  couron-  l'inscription  de  Rosette, 

nement  d'Épiphane  à  Memphis ,  la  9*  On  trouve  en  effet  : 

année  de  son  règne.  „   ,      .    .  ,,     .       ,  ,                .,/,  . 

_,    ,    ,                 ,.   o                                     ,          ,.  Dq  3o  mesori  537,  ]<>"'  de  la   naissance  dEpi- 

Polybe,    enfin,    nous    apprend    qU  a  phane,  au  iS  m«hir  543,  jour  de  la  mort  de  Phi- 

l'égard  de  Ptolémée  Épiphane  il  fut  dé-     lopator • . . . ,  5  ans  5  muis  ï3  jours. 

rOiîéà  l'usage  qui,    en    ÉgVpte  ,    fixait  PIus,  s  années  entières  de- 

,     ^        .       ■.  ."  ,    ^  •                      •■'  '.     ^\,  pu'S  ce   18    mechir  lusqu  a 

UT  majorité  des  jeunes  rois  a  14  ans ,  celui  qui  fm  le  premier 

et  qui  ne  permettait  de  les  couronner  jour  de  u  9»  année  du  rè- 

(lu'à  cet  âge  ;  que  cette  exception  pour  f^'l^^^^^^l^'^^  *'  ''"I  "'a 

PtoléméeÉpiphanefut  motivée  par  l'é-      *  *  «^  "  *"* ' 

tatt'àrhcuxdesaffairesduroyaume  :que  toui .3  ans  5  mois  i3  jour... 


424 


L'LMVtlRS. 


Et  ce  résultat  satisfait  à  ce  que  Po- 
lybe  fait  entendre  que  Ptolérnée  Epi- 
phane  n'avait  pas  encore  14  ans  lors- 
qu'il fut  couronné  à  Memphis ,  et  à  ce 
que  dit  Justin,  que,  lorsque  Philopa- 
tor  mourut ,  il  laissa  son  fils  âgé  seu- 
lement de  5  ans.  On  ne  saurait  mettre 
plus  heureusement  en  rapport  des  élé- 
meflts  aussi  précis  que  les  termes  de 
Polybe  et  de  Justin  ,  aussi  absolus  que 
les  dates  données  par  l'inscription  de 
Rosette  et  appliquées  à  la  recherche 
des  certitudes  historiques. 

Épiphane  vint  donc  au  monde  le  30 
luésori  de  l'an  537  de  l'ère  de  Nabo- 
nassar,etcejour  répond  au  9  octobre 
de  l'an  212  avant  l'ère  vulgaire. 

La  naissance  de  ce  fils  si  désiré 
n'attacha  pas  davantage  Philopator  à 
sa  femme  Arsinoé  ;  s'abandonnant 
jnéme  de  plus  en  plus  aux  excès  quv 
lui  inspirait  une  passion  désordonnée 
pour  Agathoclée ,  il  fit  mettre  à  mort 
Arsinoé,  et  se  livra  entièrement  aux 
directions  que  lui  donnèrent  le  frère 
de  cette  courtisane,  et  Sosibe,  qui 
avait  toujours  sur  l'esprit  et  les  volon- 
tés du  roi  l'empire  le  plus  absolu. 

Si  l'on  en  croit  Appien ,  on  pensa 
un  instant  à  cimenter  la  paix  entre 
Antiochus  de  Syrie  et  Philopator ,  par 
le  mariage  de  Cléopâlre ,,  fille  du  roi 
de  Syrie ,  avec  ce  roi  d'Egypte  ;  mais 
ce  projet  ne  s'accomplit  pas,  et  bien 
peu  d'années  après  l'assassinat  d'Ar- 
fiinoé ,  Ptolémée  Philopator  mourut , 
peu  regretté,  le  18"'  jour  du  mois  de 
méchir  de  la  543*  année  égyptienne  de 
Nabonassar,  comme  le  prouvent  les 
dates  précitées  de  l'inscription  de  Ro- 
sette ;  et  ce  jour ,  selon  le  calendrier 
égyptien ,  correspond  au  29  mars  de 
l'an  205  avant  l'ère  vulgaire,  ce  qui 
donne  au  règne  de  Philopator  dix-sept 
années  presque  complètes. 

La  mort  de  ce  prince  fut  tenue 
quelques  jours  secrète  par  les  compa- 
gnons de  ses  dérèglements ,  qui  en  pro- 
fitèrent pour  piller  le  trésor  royal  et  se 
diviser  le  gouvernement  du  royaume  ; 
mais  la  nouvelle  étant  parvenue  enfin  à 
laconnaissance  du  peupled' Alexandrie, 
il  se  vengea  bientôt  des  maux  qu'il  avait 
ftpufferts ,  mais  sans  s'assurer  un  meil- 


leur avenir;  car,  à  la  faiblesse  et  aux 
désordres  de  la  régence ,  s'unissaient 
encore  les  certitudes  d'une  guerre 
étrangère  :  Antiochus ,  enhardi  par 
l'incurie  de  Philopator,  avait  conçu  le 
projet  de  reprendre  la  Syrie. 

Les  guerres  presque  continuelles  que 
Ptolémée  Philopator  eut  à  soutenir 
durant  son  règne,  les  désordres  inté- 
rieurs du  palais ,  qui  tiraient  leur  pre- 
mière origine  de  la  foueue  invincible 
des  mauvaises  passions  du  roi,  mirent 
fin  pour  l'Egypte  à  la  succession  des 
règnes  glorieux  dans  la  famille  des 
Ptolémées.  Les  turbulences  de  la  cour 
s'introduisirent  dans  la  nation,  privée 
de  paix  à  l'extérieur,  d'ordre  et  de 
bonne  administration  à  l'intérieur.  Les 
sources  de  la  prospérité  publique  s'af- 
faiblirent, et  dès  lors  se  formèrent, 
pour  croître  et  grandir,  ces  germes  de 
décadence  qui  mirent  l'Egypte  à  la  dis- 
crétion de  l'ambition  romaine. 

Ptolémée  Philopator  attacha  cepen- 
dant son  nom  à  quelques  édifices  pu- 
blies :  les  plus  méchants  princes  ne 
sont  pas  ceux  qui  s'abstiennent  le  plus 
des  démonstrations  de  la  piété  envers 
les  dieux.  Philopator  fit  construire  à 
Akhmin  (l'ancienne  Panopolis)  un 
temple  dédié  à  Ammon  générateur,  as- 
similé au  dieu  Pan  dans  les  mythes  se- 
condaires. Philopator  fit  continuer 
aussi  le  temple  de  Dakkèh ,  en  Kubie, 
commencé  par  le  roi  Ergamène,  et 
dédié  à  ïhôth,  l'Hermès  deux  fois 
grand.  Sous  le  rapport  mytholo- 
gique ,  ce  monument  offre  un  intérêt 
particulier  par  ses  bas-reliefs  où  sont 
représentées  les  diverses  transfigura- 
tions de  ce  dieu  ,  qui  s'y  voit  en  intime 
liaison  avec  sa  propre  forme  primor- 
diale, le  dieu  Har-Hat,  le  grand  Her- 
mès trisinégiste,  ou  trois  fois  très- 
grand  ,  et  qui  était  la  personnification 
de  la  sagesse  divine ,  l'esprit  même  de 
Dieu,  Thôth,  le  secorid  Thôth,  ou 
l'Hermès  deux  fois  grand ,  est  lui-même 
la  pensée  ou  la  raison. 

A  Edfou ,  lieu  où  s'élève  un  des  plus 
beaux  édifices  subsistant  encore  en 
Egypte ,  on  voit  aussi  les  preuves  de 
ce  gue  put  faire  pour  les  dieux  le  roi 
Philopator.  La  partie  la  plus  ancienne 


i:gyi'1j: 


42: 


de»  tJecoralioiis  du  giJiid  Icniple  d'Ed- 
lou  ,  l'intérieur  du  naos  et  le  côte 
droit  extérieur,  sont  du  règne  de  ce 
roi  ;  le  reste  du  temple  est  à  ses  succes- 
^eurs.  Philopator  ne  néglijîea  pas  non 
plus  les  ediflces  pharaoniques.  Le 
llhaniesséum  de  Louqsor  conserve  ies 
traces  de  quelques  réparations  qu'il  y 
tit  faire.  Il  y  fit  remplacer  trois  pierres 
d'une  arcliitrave  et  le  chapiteau  de  la 
j>remière  colonne  gauche  du  péristyle. 
Lue  inscription  en  caractères  hiero- 
gly|)liiques  rappelle  et  constate  ces  tra- 
vau.v  en  ces  termes  :  «  Restauration 
de  l'édifice ,  faite  par  le  roi  Ptolémée 
toujours  vivant,  chéri  d'Isis  et  de 
Phtha ,  et  par  la  dominatrice  du  monde, 
Arsinoé ,  dieux  Philopators  aimés  par 
Amon-Ra,  roi  des  dieux.  » 

Dans  le  petit  temple,  d'une  conser- 
vation parfaite,  qui  se  voit  aujourd'hui 
derrière  l'Aménophium  de  Thèbes,  et 
qui  est  précédé  d'un  petit  propylon 
en  grès,  les  souvenirs  de  Ptolémée 
Philopator  ne  soat  point  effacés.  I.e 
naos  de  ce  temple  est  divisé  en  trois 
salles  contiguës ,  qui  forment  trois  vé- 
ritables sanctuaires.  Celui  du  milieu, 
ou  le  principal ,  entièrement  sculpté , 
contient  des  tableaux  d'offrandes  a 
tous  les  dieux  adorés  dans  le  temple, 
aux  deux  triades,  celle  de  Thèbes, 
Amon-Ra,  Mouth  et  Chons ,  et  celle 
d'Hermonthis  ,  ville  voisine ,  Mandou , 
Ritho  son  épouse,  et  leur  fils  Har- 
phré,  et  principalement  aux  déesses 
Hathôr  et  Thméï ,  qui  paraissent  dans 
presque  toutes  les  scènes.  Ces  deux 
divinités  sont  seules  nommées  dans  la 
dédicace  du  sanctuaire;  etcesdédicaces, 
inscrites  sur  la  frise  de  droite  et  sur 
celle  de  gauche ,  ne  portent  que  le  nom 
de  Ptolémée  Philopator  :  on  y  lit,  pour 
ce  roi  grec,  toutes  les  parties  du  vieux 
protocole  des  Ph;iraons  :  '^  L'Horus , 
soutien  de  l'Egypte,  celui  qui  a  em- 
belli les  temples  comme  Thôth  deux 
fois  grand  ,  le  seigneur  des  Panégyries 
comme  Phtha ,  le  chef  semblable  au 
soleil ,  le  germe  des  dieux  fondateurs, 
l'éprouvé  de  Phtha  ,  etc.  ;  le  Ois  du  so- 
leil, Ptolémée  toujours  vivant,  bien 
aimé  d'Isis,  l'ami  de  son  père  (Philo- 
pator,, a  fait  cette  construction  en 


l'honneur  de  sa  mère  Halhor,  la  tu- 
trice de  l'Occident.  » 

Presque  toutes  les  sculptures  de  ce 
premier  sanctuaire  remontent  au  règne 
de  ce  même  roi  qui  s"y  trouve  figure, 
accompagné  de  la  reine  Arsinoé,  ado- 
rant les  deux  déesses  :  c'est  à  la  déesse 
Hathôr  qu'est  plus  particulièrement 
consacré  le  sanctuairede  droite,  etcette 
puissante  divinité  y  est  représentée, 
sous  des  formes  variées ,  recevant  les 
hommages   de  Ptolémée  Philopator. 

Tels  sont  les  témoignages  de  sa  picte 
envers  ces  deux  grandes  divinités  ,  Ha- 
thôr et  Thmeï,  à  cpjse  du  rôle  que 
celle-ci  jouait  dans  FAmenthi  ou  enfer 
égyptien;  la  scène  du  jugement  de 
l'âme  devait  se  trouver  dans  son  tem- 
ple, comme  elle  y  est  en  effet  dans  le 
sanctuaire  de  gauche  :  et  c'est  cetle  re- 
présentation qui  avait,  mal  à  propos, 
fait  considérer  ce  ten)ple  comme  un 
tombeau. 

On  trouve  aussi  la  mention  de  Pto- 
lémée Philopator  sur  un  cdilice  ;iii 
nord  d'Esnèh ,  et  sur  une  porte  d'en- 
ceinte de  l'édifice  à  gauche  du  grand 
temple  de  Karnac. 

Le  nom  de  la  reine  Arsinoé  .'-o  lit 
aussi  sur  les  monuments  de  Hakkèh 
en  îSubie  ,  et  d'Antéopolis  en  Egypte. 

Les  monuments  nous  ont  encore  con- 
servé un  autre  fait  remaniuable,  relatif 
à  Ptolémée  Philopator;  ils  nous  in- 
duisent, en  effet,  à  penser  que  ce 
])rince  porta  aussi  le  surnom  de  JJu- 
palor.  Ce  surnom  ,  dans  le  contrat  de 
Ptolémaïs,  dont  le  protocole  est  tout 
a  fait  analogue  à  celui  du  décret  de 
Rosette,  est  donné  à  une  reine  Arsi- 
noé ,  que  son  rang  désigne  comme  la 
femme  de  Philopator.  Il  en  résulterai'' 
qu'une  inscription  grecque  de  Paphos 
se  rapporterait  à  ce  même  roi. 

Lapierre  sur  laquellecette  inscription 
est  gravée  faisait  partie  de  la  base  d'une 
statue ,  ou  bien  était  placée  au-dessous 
d'un  bas-relief;  le  texte  complet  de 
l'inscription  porte  :  «  La  ville  de  Paphos 
honore  par  ce  monument  le  roi  Ptolé- 
mée ,  dieu  Kupator,  et  le  consacre  à 
Vénus.  "  On  voit,  par  cette  interpréta- 
tion que  j'emprunte  au  savant  ouvrage 
où  31.  Lctronne  a  consigne  tant  de 


426 


LU  M  VERS. 


précieuses  notions  pour  servir  à  l'his- 
toire de  l'Egypte  pendant  la  donïina- 
tion  des  Grecs  et  des  Romains ,  que 
c'est  la  ville  même  de  Paphos  qui  ho- 
nora Ptolémée ,  qui  le  consacra  à  Vé- 
nus; et  c'était  un  usage,  bien  connu 
de  l'antiquité ,  de  déposer  dans  un  tem- 
ple et  de  dédier  à  la  divinité  la  statue 
de  celui  qu'on  voulait  honorer. 

Ainsi  ce  roi  grec  d'Egypte ,  Ptolé- 
mée ,  fidèle  à  la  fois  à  la  religion  de 
sa  patrie  originelle  et  à  celle  du  pays 
qu'il  gouvernait ,  agréait  la  protection 
des  dieux  de  la  Grèce,  pendant  qu'il 
élevait  sur  les  bords  du  Nil  des  tem- 
ples aux  dieux  de  l'Egypte,  dont  il  invo- 
quait aussi  la  bienveillance.  La  religion 
était  profondément  mêlée  aux  idées , 
aux  institutions  égyptiennes ,  et  à  un 
degré  tel  qu'il  fut  peut-être  sans  exem- 
ple et  sans  imitation  dans  les  autres 
États  de  l'ancien  n.onde.  En  Egypte, 
Jes  gouvernements  étrangers  que  la 
conquête  y  transporta  furent  dans 
l'obligation  on  de  pratiquer  publique- 
ment le  culte  national,  comme  le 
firent  les  Lagides ,  d'après  les  conseils 
et  l'exemple  d'Alexandre,  ou  de  dé- 
truire les  temples  et  la  caste  sacerdo- 
tale comme  les  Perses  tentèrent  de  le 
faire  d'abord ,  se  courbant  ensuite  sous 
la  loi  commune  à  tous  les  rois  étran- 
gers à  l'Egypte,  comme  le  prouvent 
les  monuments  déjà  cités ,  ou  Darius 
et  Xerxès  sacrifient  à  Ammon  et  aux 
autres  dieux  du  pays. 

Ptolémée  Épiphane,  fils  unique  de 
Ptolémée  Philopator,  âgé  seulement 
de  cinq  ans  et  demi ,  fut  appelé  au  trône 
d'Egypte  par  l'ordre  de  succession  en 
usage  dans  ce  royaume.  En  faisant 
connaître  la  mort  de  Philopator,  Aga- 
thocle  annonça  en  même  temps  qu'il 
avait  été  nommé  par  lui  tuteur  du 
Jeune  roi  ;  à  la  faveur  de  cette  supposi- 
tion ,  et  cherchant  à  se  rendre  l'armée 
favorable  par  le  rétablissement  de  sa 
solde ,  il  se  livra  de  nouveau  à  toute  la 
fougue  de  ses  passions  :  son  orgueil , 
ses  exactions  allaient  croissant  chaque 
jour,  et  le  mécontentement  général 
cherchait  sur  qui  reposer  ses  vœux  et 
ses  espérances. 

Pourquoi,  ditPolybe,  le  roi  Philopa- 


tor ne  porta-t-il  pas  l'attention  jusqu'à 
prévoir  ces  malheurs  ?  Heureusement 

f)our  l'Egypte  que  l'ambition  d'un 
lomme  la  délivra  en  partie  du  mal  qui 
résultait  de  l'imprévoyance  du  rcti. 
Tlépolème ,  jaloux  de  la" fortune  d'Aga- 
thocle,  excita,  favorisa  le  soulève- 
ment du  peuple  ;  et ,  après  trois  jours 
des  plus  grands  désordres ,  le  jeune 
Épiphane,  qu'Agathocle  avait  enfermé 
avec  lui  dans  l'arsenal  du  palais ,  fut 
livré  à  la  populace  d'Alexandrie  :  elle 
le  plaça  sur  un  tribunal  et  lui  fit  pro- 
nonc-er  la  condamnation  à  mort  d'Aga- 
thocle  et  de  ses  affidés.  Sa  sœur  et  sa 
mère  devinrent  aussi  les  victimes  des 
fureurs  populaires. 

Tlépolème  fut  le  successeur  d'Aga- 
thocle  dans  la  tutelle  du  jeune  roi  ;  il , 
était  propre  aux  choses  de  la  guerre , 
mais  le  plus  inepte  des  hommes  pour 
l'administration  civile.  Sosibe  n'avait 
pas  cessé  d'être  chargé  des  sceaux  de 
l'État  ou  de  l'anneau  du  roi  :  son  fils, 
de  retour  d'une  mission  auprès  de  Phi- 
lippe, roi  de  Macédoine,  tâcha  d'exci- 
ter l'opinion  contre  Tlépolème.  Mais 
celui-ci  triompha  de  ses  insinuations, 
et  obtint  en  même  temps  que  Sosibe 
lui  remît  l'anneau  royal,  ce  qui  plaça 
tout  le  gouvernement  dans  ses  mains. 

Tlépolème  n'était  pas  né  pour  de  si 
importants  devoirs;  et  bientôt,  dit 
encore  Polybe,  non-seulement  il  se 
perdit  lui-même ,  mais  encore  il  mit 
en  péril  l'existence  de  la  monarchie. 
On  lui  substitua  pour  tuteur  du  jeune 
roi  ou  régent  du  royaume,  Aristo- 
mène ,  Acarnanien  de  naissance ,  l'un 
des  anciens  amis  d'Agathocle,  et  qui 
vécut  jusqu'après  l'époque  où  cessa  la 
minorité  du  roi ,  Épiphane  lui  ayant 
accordé  longtemps  encore  beaucoup 
de  confiance  et  beaucou-p  d'attache- 
ment, le  respectant  presqu'à  l'égal 
d'un  père.  Aristomèjie  régent  fit  mou- 
rir Scopas  immédiatement  avant  le 
couronnement  d'Épiphane. 

Ainsi  la  minorité  du  jeune  roi ,  qui 
dura  huit  années  depuis  la  mort  de 
Philopator  jusqu'à  répwjuede  son  cou- 
ronnement, fut  gouvernée  par  trois 
régents  qui  se  succédèrent  :  Agathocle 
d'abord ,    ensuite    Tlépolème ,    enfin 


EGYPTE. 


Aristomène  qui ,  plus  heureux  que  ses 
deux  prédécesseurs ,  ne  perdit,  pas  la 
vie  en  cessant  ses  fonctions. 

Pendant  ce  temps ,  Antioclius ,  roi 
de  Syrie ,  fit,  contre  l'Egypte ,  de  nou- 
velles entreprises. 

Philopator  ayant  cessé  de  vivre ,  dit 
Justin,  Antioclius,  enhardi  par  la  mi- 
norité du  jeune  roi  d'Egypte ,  entreprit 
une  nouvelle  expédition  contre  ce 
royaume,  et  s'empara  des  villes  de  la 
Phénicie  et  de  celles  de  la  Syrie  qui 
étaient  soumises  aux  Égyptiens. 

Il  paraît  qu'ils  n'avaient  opposé 
qu'une  inutile  résistance  aux  troupes 
d'Antiochus  jusqu'au  moment  où  Sco- 
pas  ,  mécontent  de  ce  que  les  Étoliens 
ne  lui  avaient  pas  continué  la  préturt, 
arriva  à  Alexandrie ,  fit  agréer  ses  ser- 
vices et  repartit  pour  aller  faire  une 
levée  de  troupes  chez  les  Étoliens 
mêmes.  Agathocle  ramena  en  Egypte, 
l'an  202,  dans  l'année  suivante,  six 
mille  Iwmmes  qu'il  avait  levés  dans 
l'Étoile. 

Presqu'en  même  temps  arriva  la  dé- 
putation  de  Rome,  oij  se  trouvait 
M.  iEmilius  Le|Mdus,  annonçant  la 
défaite  d'Annibal  et  ayant  auss'i  pour 
but  de  s'assurer  des  dispositions  de  la 
cour  d'Alexandrie  à  l'égard  des  entre- 
prises que  Rome  méditait  contre  Phi- 
lippe de  Macédoine;  car  on  ne  remer- 
ciait le  jeune  roi  des  services  qu'il 
n'avait  pas  rendus,  que  pour  s'assu- 
rer tous  ceux  que  l'on  pouvait  en  at- 
tendre. 

L'été  et  l'automne  de  la  même  année 
202  furent  donnés  aux  dispositions 
nécessaires  à  la  grande  campagne  qui 
était  préparée  contre  Antiochus,  et  ce 
fut  pendant  l'hiver  que  Scopas  se  mit 
en  marche.  Scopas ,  en  effet,  prit  aussi- 
tôt un  grand  nombre  de  villes  de  la 
Palestine  et  de  la  Célé-Syrie. 

Mais  Antiochus,  pour  réparer  les 
pertes  qu'il  venait  d'éprouver  sur  ce 
point,  se  hâta  de  renoncer  à  son  en- 
treprise contre  Attalus,  et  au  prin- 
temps suivant  il  reprit  l'offensive  en- 
vers Scopas ,  le  rencontra  bientôt  sur 
les  bords  du  Jourdain,  lui  livra  ba- 
taille auprès  de  la  ville  de  Pania  ,  et  le 
battit  complètement.  Antiochus  passa 


ce  même  hiver  en  Asie,  attaqua  en- 
suite les  possessions  d' Attalus ,  y  re- 
nonça bientôt  sur  l'invitation  du  sénat 
romain,  et  d'autant  plus  volontiers 
qu'il  venait  d'apprendre  que  Scopas 
avait  profité  de  ce  temps  pour  repren- 
dre la  Célc-Syrie. 

Scopas  se  jeta  dans  Si  don  avec  dix 
mille  hommes,  et  Antiochus  vint  l'y 
attaquer.  Trois  généraux  et  des  troupes 
accoururent  vainement  d'Egypte  pour 
le  secourir  :  il  capitula  ,  à  la  seule  con- 
dition de  la  vie  sauve. 

Antiochus,  poursuivant  ses  succès, 
soumit  les  principales  villes  de  la  Sy- 
rie ;  enfin ,  Samarie  et  Jérusalem..  Si 
le  témoignage  de  Josèphe  est  fidèle, 
Antiochus,  maître  de  cette  dernière 
ville,  y  publia  un  édit  qui  accordait 
quelques  privilèges  à  ceux  qui  y  fai- 
saient leur  résidence  ou  qui  viendraient 
l'y  fixer  avant  la  lin  de  l'année.  La 
Syrie  fut  réoccupée  par  Antiochus  vers 
l'été  de  l'année  200,  et  dès  l'automne 
de  cette  même  année,  Antiochus  avait 
repris  toutes  les  villes  de  la  Célé-Syrie 
et  de  la  Palestine. 

Ce  roi ,  engasé  dans  d'autres  entre- 
prises contre  Pliilippe  et  Rome ,  con- 
sentit à  traiter  avec  les  tuteurs  du  roi 
d'Egypte.  Il  promit  sa  fille  Cléopàtre 
pour  femme  au  jeune  Ptolémée,  et 
pour  dot  lui  assigna  les  provinces 
même  qui  avaient  été  le  sujet  de  la 
guerre  terminée  par  ce  traité.  Saint 
Jérôme  assure  que  ce  mariage  fut  cou  • 
du  dans  la  7"  année  du  règne  d'Épi- 
phane,  c'est-à-dire  dans  l'année  199 
avant  l'ère  chrétienne. 

L'état  malheureux  de  l'Egypte,  at- 
taquée au  dedans  par  les  vices  d' une 
administration  dévastatrice ,  et  au 
dehors  par  un  roi  puissant,  n'avait 
cependant  pas  entièrement  détourné 
de  leurs  études  et  de  leurs  travaux  les 
philosophes  que  l'école  d'Alexandrie 
y  avait  rassemblés.  Hipparque  y  conti- 
nuait ses  immortelles  recherches  sur 
les  lois  de  l'univers ,  et  inscrivait  dans 
ses  tablettes  les  faits  astronojniqnes 
sur  lesquels  il  devait  établir  ses  théo- 
ries. Il  observait  l'éclipsé  de  lune  qui 
arriva  le  22  septembre  de  l'an  201 
avant  l'ère  vulgaire;  celle  du  19  mars 


L'L.MVKRS. 


suivant,  ^\n\  appartiennent  Tune  et 
l'autre  à  la  5"  année  du  règne  d'Épi- 
phane;  enlin  celle  du  12  septembre  de 
l'an  200,  qui  arriva  au  milieu  delà  6^ 
année  du  règne  de  ce  prince,  avant 
le  traité  de  paix  conclu  avec  Antio- 
chus. 

Les  malheurs  de  cette  guerre  et  les 
désordres  de  la  régence  n'avaient  pas 
peu  contribué  à  troubler  l'intérieur  du 
royaume.  Épiphane  cependant ,  ou  ses 
tuteurs ,  avait  cherché  à  combiner  les 
effets  de  la  clémence  avec  l'appareil 
militaire  ;  il  avait  accordé  des  amnis- 
ties ,  et  placé  aussi  sur  divers  points 
du  royaume  des  forces  de  terre  et  de 
mer  qui  devaient  assurer  la  tranquil- 
lité générale.  La  ville  de  Lycopolis  était 
devenue  un  foyer  de  rébellion  ouverte  ; 
le  jeune  roi  alla  en  faire  le  siège  ;  et , 
comme  une  crue  extraordinaire  du  INil 
pouvait  en  détruire  les  ouvrages ,  il  lit 
fortifier  les  ouvertures  des  canaux  pour 
en  prévenir  les  effets;  bientôt  après  il 
prit  la  ville  de  vive  force  et  Gt  mettre 
a  mort  les  chefs  de  la  sédition.  Cela 
se  passa  dans  la  8*  année  de  son  règne, 
comme  le  dit  textuellement  le  décret 
inscrit  sur  la  pierre  de  Rosette,  dont 
If.  texte  entier  a  été  déjà  rapporté  dans 
cet  ouvrage  {suprà,  page  61). 

Polybe  ajoute  que  lorsque  Ptolémée 
assiégea  Lycopolis,  les  principaux  habi- 
tants ,  frappés  de  terreur,  se  confièrent 
d'eux-mêmes  à  sa  clémence,  et  qu'il 
n'en  usa  pas  moins  sévèrement  à  leur 
égard.  Polybe  ajoute  ensuite  :  «Quelque 
chose  de  semblable  à  ce  qui  s'était 

{)assé  dans  cette  occasion  arriva  aussi 
orsque  Polycrate  soumit  les  rebelles.  » 
«Il  restait  encore  des  plus  considérables, 
dit-il,  Athinis,  Pausiris,  Chésouphos 
et  Irobaste  qui ,  cédant  à  la  force  des 
choses ,  vinrent  à  Sais  se  mettre  d'eux- 
mêmes  entre  les  mains  du  roi  ;  mais 
Ptolémée,  abjurant  toute  clémence, 
les  fit  attacher  nus  à  des  chars ,  et  s'en 
vengea  en  les  faisant  ainsi  mourir.  » 
"Le  roi , continue  encore  Polybe,  s'é- 
tant  rendu  de  Sais  à  Naucratis  avec 
son  iîrmée ,  et  Aristonicus  lui  amenant 
pour  le  secourir  des  troupes  merce- 
naires de  la  Grèce,  il  descendit  par 
eau  à  Alexandrie  pour  les  y  attendre , 


n'ayant  rien  ap[)ris  de  ce  qui  est  de- 
l'art  de  la  guerre,  h  cause  de  l'injuste 
orgueil  de  Polycrate ,  et  cependant  il 
était  alors  âgé  de  25  ans.  » 

Ce  Polycrate  avait  reçu  de  Philopa- 
tor,  père  d'Épiphane,'le  gouverne- 
ment de  l'île  de  Chypre;  il  avait  été 
assez  heureux  dans  ces  temps  de  dis- 
cordes pour  conserver  cette  île  au 
jeune  roi  et  pour  y  amasser  une  somme 
considérable  d'argent  qu'il  lui  apporta , 
et  il  n€  vint  à  Alexandrie  qu'à  l'époque 
même  de  la  sédition  de  Scopas,  la- 
quelle fut  l'occasion  du  couronnement 
dujeuneroi.  Polycrate  contribua  beau- 
coup par  lui  et  les  siens  à  faire  devan- 
cer la  majorité  d'Épi phane ,  ce  qui  fit 
qu'il  acquit  un  très-grand  crédit  auprès 
du  roi  après  son  couronnement. 

Celte  sédition  de  Scopas  éclata  au 
sein  même  de  la  cour  du  roi  toujours 
mineur.  Ce  chef  insoumis  tenait  de  se- 
crètes conférences  auxquelles  assis- 
taient ses  nombreux  amis.  Aristomène, 
régent  du  royaume,  l'accusa  de  cons- 
piration, de  désobéissance  aux  ordres 
du  roi ,  et  le  fit  mettre  à  mort.  Dicaear  ■ 
que  partagea  la  destinée  de  Scopas , 
et  les  Étoliens  furent  licenciés.  Les! 
écrivains  de  l'antiquité  rapportent  que 
le  sort  des  Étoliens  étant  réglé,  ceux 
qui  dirigeaient  les  affaires  de  l'Ëtat 
s'occupèrent  du  couronnement  du  roi , 
non  pas  qu'il  eût  atteint  l'âge  où  il  de- 
vait prendre  la  couronne,  mais  parce 
que  l'on  espéra  que  lorsque  le  roi  gou- 
vernerait par  lui-même,  l'état  des 
choses  pourrait  s'améliorer  et  l'admi- 
nistration publique  avoir  une  plus  sûre 
direction  ;  en  conséquence  on  fit  les 
préparatifs  nécessaires  pour  que  cette 
grande  cérémonie  eût  lieu  avec  toute 
la  magnificence  convenable.  Le  com- 
mencement de  la  9^  année  du  règne 
du  jeune  roi  approchait ,  et  le  désir  de 
profiter  de  cet  anniversaire  dut  aussi 
contribuer  à  faire  hâter  l'exécution  de  ■ 
ce  projet. 

Le  roi  fut  couronné  en  effet  le  pre- 
mier jour  de  la  9"  année,  lequel  ré- 
pondait au  27  mars  de  la  197"  année 
avant  l'ère  chrétienne. 

C'est  à  l'occasion  de  cette  solennité 
tout  à  la  fois  civile  et  religieuse  pour- 


EGYPTE. 


rÉi^ypte,  que  nous  ilevoiis  faire  re- 
marquer le  nouvel  usage  introduit  par 
v.e  prince,  imité  quelquefois  par  ses 
successeurs,  de  prendre  deux  surnoms 
au  lieu  d'un  seul,  comme  l'avaient  fait 
les  rois  ses  ancêtres.  On  remarque, 
(tans  l'inscription  de  Rosette ,  que  le 
mot  Épiphane,  surnom  de  ce  Ptole- 
mée,  y  est  toujoiu-s  et  immédiatement 
suivi  de  ['a(\']ec\.\t'  Euchariste,  On  a  pu 
croire  d'abord  que  ce  dernier  mot 
n'était  que  l'une  des  épithetes  lionori- 
liques  dont  les  prêtres  de  l'Egypte,  au- 
teurs de  cette  inscription  ,  y  ont  envi- 
ronné le  nom  de  ce  roi ,  que  renferme 
cette  longue  formule  bien  souvent  ré- 
pétée ,  le  roiPtolémée,  toi/Jours  vivant 
(immortel),  le  bien-aimé  de  Phtha , 
dieu  Épiphane,  très  -  gracieux ,  et 
c'est  ainsi  qu'elle  a  été  traduite  par  la 
savant  commentateur  de  cette  inscrip- 
tion ,  qui  a  donné  au  mot  Etichariste 
le  sens  qu'il  a  généralement  ailleurs. 
Mais  si  l'on  fait  attention  que  ce  mot , 
dans  les  six  passages  du  décret  oh  on 
le  trouve  ,  n'est  jamais  séparé  de  celui 
d' Épiphane ,  surnom  du  roi,  que  le 
reste  de  la  formule  au  contraire  est 
plus  ou  moins  complet  dans  ces  mêmes 
passages,  que  l'ordre  des  qualiflcations 
n'y  est  pas  régulièrement  le  même, 
que  les  titres  toujours  vivant,  le  bien- 
aimé  de  Phtha,  s'y  trouvent  indiffé- 
remment après  ou  avant  le  nom  Pto- 
lémée,  ou  le  titre  de  roi ,  on  peut  con- 
clure de  la  constante  réunion  du  mot 
Euchariste  au  mot  Épiphane,  que , 
dans  ^'intention  des  auteurs  du  décret , 
le  premier  a  un  sens  analogue  à  celui 
du  second  ,  et  qu'ils  forment  ensemble 
le  surnom  royal  que  porta  Ptolémée 
fils  de  Philopator.  Cette  opinion  est 
fortifiée  par  cette  autre  considération , 
que  le  mot  dieu  précède  toujours  les 
s,\iTnom%Épipha)ie-Eucharistecomm<i 
pour  les  consacrer,  et  l'inscription  de 
Rosette,  ainsi  que  toutes  celles  qui 
nous  restent  des  autres  Ptolémées , 
nous  font  voir  que  ce  mot  dieu  n'y  est 
employé  que  pour  caractériser  le  sur- 
nom de  ces  princes,  et  de  la  même 
manière  qu'il  l'est  ici.  Enfin  toute  sorte 
de  doute  à  ce  sujet  doit  céder  à  l'auto- 
rité de  l'inscription  gree(|ue  tracce  sur 


la  frise  du  temple  irAnlseopoiis ,  ms- 
cription  où  Ptqlémee  Philométor,  ilLs 
de  Ptolémée  Épiphane,  est  désigné 
conmie  le  fils  de  Ptolémée  et  de  Cleo- 
pâtre,  dieux  Épiphanes  et  Eucha- 
risfes.  Il  est  vrai  que  cette  inscription 
a  été  restituée  du  temps  des  empereurs 
Antonin  etVerus,  qui  firent  réparer  à 
la  même  époque  l'entrée  ou  la  toiture 
de  ce  même  temple;  mais,  en  plaçant 
avant  leur  nom  celui  du  roi  Philomé- 
tor, les  deux  empereurs  romains  ne 
firent  sans  doute  que  respecter  ce  qui 
existait  avant  eux  à  cet  égard.  Philo- 
métor avait  consacré  le  temple  égyp- 
tien d'Antseopolis  au  dieu  Antée;  cette 
consécration  fut  constatée  selon  l'usage 
par  une  inscription;  des  dégradations 
survenues  dans  cette  partie  du  temple 
furent  réparées  par  les  ordres  des  em- 
pereurs Antonin  et  Verus  ;  ils  voulurent 
aussi  faire  constater  ces  soins  religieux, 
et  ils  placèrent  leur  nom  à  la  suite  de 
celui  de  Philométor  :  c'est  ce  que  font 
assez  voir  la  forme  et  le  lieu  de  l'ins- 
cription d'Antaeopolis.  Elle  justifie 
donc  ce  qui  vient  d'être  dit  sur  les 
mots  Épiphane-Euchainste ,  considé- 
rés comme  les  surnoms  du  roi  fds  de 
Philopator,  de  la  même  manière  que 
l'inscription  de  Rosette  justifie  à  son 
tour,  sur  ce  point,  l'inscription  d'An- 
taeopolis. L'une  et  l'autre  servent  à 
prouver  que  Ptolémée  Épiphane  donna 
le  premier  l'exemple  de  prendre  deux 
surnoms,  et  qu'il  porta  ceux  de  Épi- 
phane-Euclwriste.  On  verra  qu'il  fut 
imité  par  ses  successeurs. 

Délivré  de  sa  tutelle  par  son  cou- 
ronnement, Épiphane,  selon. Diodore 
de  Sicile ,  gouverna  d'abord  ses  sujets 
de  manière  à  mériter  leur  reconnai.s- 
sance;  mais  bientôt  corrompu  par  la 
llatterie  et  les  désordres  de  la  cour, 
on  lui  inspira  une  telle  haine  contre 
Aristomène  qu'il  avait  dans  les  pre- 
miers temps  honoré  comme  un  père, 
qu'il  le  condamna  à  nK)urir  par  la 
ciguë. 

Peu  après  le  couronneiwent  d'Épi- 
phane ,  le  temps  arriva  d'accomplir  les 
conditions  du  traité  fait  en  son  nom 
avec  Antiochus,  et  d'épouser  sa  fille 
Cléopâtre.  Antiorluis  la  fit  venir  a  Ru- 


430 


L'UNIVERS. 


phia ,  et  conduire  en  Egypte  où  elle 
s'unit  à  Ptolémée.  Il  était  alors  dans 
la  19"  année  de  son  âge,  vers  le  mois 
<le  janvier  192.  Dès  la  même  époque , 
Ptolémée  reprit  possession  des  pro- 
vinces syriennes  qu'Antiochus  lui  ren- 
dait comme  dot  de  sa  fille. 

La  politique  du  roi  de  Syrie  deman- 
dait que  l'Egypte  restât  neutre  dans 
ses  différends  avec  Rome;  mais,  dès 
que  la  guerre  eut  été  déclarée ,  Ptolé- 
mée ,  sans  égard  pour  ses  liens  de  fa- 
mille avec  Antiochus,  envoya  offrir 
au  sénat  romain  des  secours  de  tous 
genres  contre  le  roi  de  Syrie,  et  cela 
se  passa  sous  le  consulat  de  M.  Acilius 
Glabrio  et  P.  Cornélius  Scipio. 

Le  consul  Acilius  avait  réuni  ses 
troupes  à  Rrindes  pour  le  15  du  mois 
de  mai  suivant;  et  peu  après,  dans 
l'été  de  la  même  aonée,  Antiochus 
fut  complètement  défait  par  Acilius 
aux  ïhermopyles,  sa  flotte  prise  ou 
détruite  en  même  temps  auprès  d'An- 
dros  par  Atilius,  amiral  romain,  qui 
conduisit  à  Athènes  les  vaisseaux  pris 
dans  ce  cooibat  ;  et  cela  arriva  l'été 
de  l'an  191  avant  l'ère  vulgaire. 

Après  la  défaite  totale  d'Antiochus , 
qui  eut  lieu  à  Magnésie  l'année  sui- 
vante ,  Épiphane ,  rassuré  contre  lui , 
s'occupa  de  renouveler  les  traités  qui 
existaient  avec  les  Athéniens.  Bientôt 
après  Antiochus  cessa  de  vivre  et  laissa 
la  couronne  à  son  fils  Séleucus  Philo- 
pator,  dans  la  16'  année  du  règne  d'É- 
piphane. 

Deux  années  après  ou  environ , 
Cléopâtre  mit  au  monde  un  fils  qu'on 
croit  être  celui  dont  parle  l'historien 
Josèphe.  A  l'occasion  de  sa  naissance, 
les  villes  de  la  Syrie  envoyèrent  des 
députés  à  Alexandrie  pour  complimen- 
ter le  roi  et  lui  offrir  des  présents.  Si 
l'indication  que  l'on  peut  tirer  du  pas- 
sage de  Josèphe  est  exacte,  la  nais- 
sance du  fils  du  roi  se  rapporterait  à 
la  18'  année  de  son  règne. 

A  cette  époque,  et  d'après  le  té- 
moignage de  Polybe,  consigné  dans 
un  fragment  précédemment  cité,  le 
royaume  ne  jouissait  pas  d'une  paix 
profonde;  une  mauvaise  administra- 
tion et  de  trop  fréquents  abus  de  pou- 


voir avaient  lassé  la  patience  de  la  na- 
tion ;  plusieurs  provinces  avaient  cessé 
d'obéir,  et  l'on  en  était  venu  à  ce  point 
indiqué  par  Diodore ,  où  le  roi ,  deve- 
nant chaque  jour  plus  cruel  et  plus 
absolu,  avait  attiré  sur  lui  toute  la 
haine  de  son  peuple  et  couru  le  risque 
de  perdre  la  couronne. 

C'est  ce  qu'explique  cet  autre  frag- 
ment de  Polybe ,  déjà  connu  ,  qui  nous 
apprend  que,  pour  apaiser  les  insurrec- 
tions, le  roi  fut  contraint  de  mettre 
une  armée  aux  ordres  de  Polycrate,  de 
se  rendre  à  Sais ,  ensuite  à  Naucratis , 
d'où  il  revint  à  Alexandrie  pour  rece- 
voir les  troupes  mercenaires  qu'ame- 
nait de  la  Grèce  l'eunuque  Aristonicus 
qui ,  élevé  à  la  cour  du  roi ,  lui  fut  tou- 
jours très-dévoué.  Ces  insurrections 
furent  apaisées  la  25'  année  de  l'âge  du 
roi.,  ce  qui  porte  à  la  20'  de  son  règne. 

Épiphane  vécut  encore  quatre  ans, 
eut  un  second  fils  de  Cléopâtre ,  renou- 
vela l'alliance  avec  les  Achéens ,  et  il 
faisait  des  préparatifs  secrets  contre 
Séleucus,  roi  de  Syrie,  lorsque,  sa 
cruauté  et  ses  exactions  ne  laissant 
plus  de  sûreté  pour  personne ,  il  devint 
la  victime  de  ses  propres  fureurs,  et 
périt  par  le  poison,  à  peine  parvenu  à 
la  29'  année  de  son  âge  et  à  la  24'  de 
son  règne ,  à  la  fin  de  l'hiver  de  l'an 
181  avant  l'ère  chrétienne. 

C'est  saint  Jérôme  qui  nous  apprend 
que  ce  roi  mourut  au  milieu  des  pré- 
paratifs de  guerre  qu'il  faisait  contre 
Séleucus. 

Malgré  les  effets,  si  calamiteux  pour 
l'Egypte ,  des  désordres  qui  caractéri- 
sèrent profondément  le  règne  de  Pto- 
lémée Epiphane,  un  nombre  remarqua- 
ble d'édifices  publics  furent  construits 
ou  réparés  :  ils  ont  conservé  jusqu'à 
nos  jours  le  nom  et  les  souvenirs  offi- 
ciels d'Épiphane  honorant  attentive- 
ment les  dieux ,  et  affligeant  en  même 
temps  son  pays  de  tous  les  malheurs 
qu'engendrent  les  mauvaises  passions 
des  princes. 

A  Esnèh,  la  porte,  le  fond  de  la 
cella  et  le  portique  du  grand  temple , 
métamorphosé  aujourd'hui  en  magasin 
de  coton,  en  sont  la  partie  la  plus  an- 
cienne ;  elle  fut  construite  par  lordie 


de  PtoléméeÉpiphane.  A  Edfou  égale- 
ment, la  partie  la  plus  ancienne  et  la 
moins  incorrecte  en  même  temps  parmi 
les  sculptures  de  décoration  du  grand 
temple ,  est  l'ouvrage  du  même  roi.  Le 
grand  temple  d'Ombos  tut  aussi  com- 
mencé durant  le  même  règne.  A  Philae , 
les  sculptures  du  grand  édiflce  consacré 
a  Isis  furent  de  même  commencées  sous 
Ptolémée  Philadelphe,  et  continuées  par 
l'ordre  d'Épiphane;  elles  portent  tous 
les  caractères  de  ce  temps  de  décadence 
de  l'art.  On  voit  aussi  dans  le  même 
lieu,  entre  les  deux  pylônes  de  ce 
grand  temple,  et  placés  à  droite  et  à 
gauche,  deux  beaux  édifices  d'un  genre 
particulier.  Celui  de  gauche  est  un 
temple  périptère ,  dédié  à  la  déesse 
Hathôr  et  à  la  délivrance  d'Isis  qui 
vient  d'enfanter  Horus;  la  plus  an- 
cienne partie  de  ce  temple  est  aussi  de 
Ptolémée  Épiphane. 

Ce  fut  aussi  sous  le  règne  de  ce  roi 
que  fut  faite  la  dédicace  du  petit  temple 
élevé  derrière  l'AménophiondeThèbes. 
Le  pronaos  de  cet  édifice  est  formé  de 
deux  colonnes  et  de  deux  piliers  ornés 
de  têtes  symboliques  de  la  déesse  Ha- 
thôr, à  laquelle  ce  temple  fut  consacré. 
Les  tableaux  qui  couvrent  le  fut  des 
colonnes  représentent  des  offrandes 
faites  à  cette  déesse  et  à  sa  seconde 
forme  Thméï.,  ainsi  qu'aux  dieux 
Amon-Ra,  Mandou ,  Thmcu  (Escu- 
lape) ,  et  plusieurs  formes  tertiaires  de 
la  déesse  Hathôr,  adorée  par  le  roi 
Ptolémée  Épiphane,  nommé  dans  la 
dédicace  du  temple. 

Cette  dédicace  consistedansunegran- 
de  inscription  hiéroglyphique  sculptée 
sur  toute  la  longueur  de  la  frise  du 
pronaos  ;  cette  formule  dédicatoire  est 
en  deux  parties  affrontées,  selon  l'usage 
égyptie-n  ,  méthode  propre  à  l'écriture 
hiéroglyphique  et  à  elle  seule ,  les  signes 
se  rangeant  indifféremment  dans  \es 
deux  directions  opposées.  La  partie  de 
droite  de  la  dédicace  porte  (1"  ligne)  : 
«  Le  roi  dieu  Épiphane ,  que  Phtha- 
Thoré  a  éprouvé ,  image  vivante  d'A- 
mon-Ra,  le  chéri  des  dieux  et  des 
déesses  mères,  le  bien-aimé  d'Amon- 
Ra  ,  etc. ,  pour  être  vivifié  à  toujours. 
(2^  ligne):  La  divine  sœur  de  Ptolé- 


ÉGYPTE.  4SI 

mée  toujours  vivant ,  dieu  aimé  de 
Phtha,  chéri  d'Amon-Ra,  l'ami  du 
bien...  »  (le  reste  est  détruit.) 

On  lit  sur  la  partie  de  gauche 
il"  ligne):  «Le  fils  du  soleil  Ptolémée 
toujours  vivant ,  dieu  aimé  d*  Phtha  , 
chéri  des  dieux  et  des  déesses  mères , 
bien-aimé  d'Hathôr,  a  fait  exécuter 
cet  édifice  en  l'honneur  de  sa  mère 
la  tutrice  de  l'Occident,  pour  être  vi- 
vifié à  toujours.  (2^  lig)ie)  :  La  royale 
épouse  Cléopâtre,bien-aiméedeThméï, 
tutrice  de  l'Occident,  a  fait  exécuter 
cet  édifice...  »  (le  reste  manque.) 

Les  bas-reliefs  encore  existants  sur 
les  parois  de  droite  et  de  gauche  du 
pronaos,  ainsi  que  sur  la  façade  du 
temple  formant  le  fond  de  ce  même 
pronaos ,  appartiennent  tous  au  règne 
d'Épiphane ,  et  tous  se  rapportent  aux 
déesses  Hathôr  et  Thméï,  ainsi  qu'aux 
grandes  divinités  de  Thèbes  et  d'Her- 
monthis.  On  voit  aussi  dans  ce  sanc- 
tuaire deux  tableaux  sculptés  où  figure 
l'image  de  Ptolémée  Épiphane.  Sou 
nom  se  retrouve  aussi  à  Karnac,  à 
Dendéra  ;  à  Philœ  il  est  qualifié  de  roi 
semblable  au  soleil ,  chéri  des  dieux  , 
armé  d'Imouth ,  fils  de  Phtha ,  et  ap- 
prouvé par  Phtha.  Le  monument  de 
Philœ  porte  aussi  une  inscription 
grecque  au  nom  du  roi  et  de  la  reine , 
annonçant  la  consécration  du  temple 
à  EscLlape.  Une  autre  inscription 
grecque ,  relative  à  PtoléméeÉpiphane , 
nous  fait  connaître  d'autres  particula- 
rités de  son  histoire;  elle  est  gravée 
sur  une  plinthe  de  basalte  vert,  et 
elle  porte  ce  qui  suit  :  «Lacommun-auté 
des  Lyciens  honore  par  ce  monument 
(un  cippe  ou  une  statue)  Ptolémée, 
commandant  des  gardes  du  corps, 
grand  veneur,  fils  de  Ptolémée,  un 
des  premiers  amis  et  grand  veneur ,  à 
cause  de  sa  vertu  et  du  dévouement 
qu'il  manifeste  sans  cesse  envers  le 
roi  Ptolémée,  la  reine  Cléopàtre  sa 
sœur ,  dieux  Épiphanes  et  Eucharistes , 
et  leurs  enfants ,  et  envers  la  commu- 
nauté des  Lyciens.»  On  voit  par  là  que 
la  Lycie  reçut  de  grands  services  de  la 
part  du  roi  d'Egypte ,  dont  elle  honore, 
par  un  monument  public,  un  des  prin- 
cipaux officiers.  Cet  officier  porte  le 


432 


L'UNIVERS. 


titre  de  grand  veneur ,  et  l'on  se  rap- 
pelle ,  à  ce  sujet,  que  Polybe  nous  ap- 
prend que  Ptolémée  Épiphane  fut  un 
chasseur  ardent  et  habile  ;  il  voulut  être 
représenté  sur  ses  monnaies  avec 
l'arme  dont  il  se  servait  contre  les  bêtes 
féroces. 

Le  lecteur  a  pu  remarquer ,  au  sujet 
des  reines  femmes  des  cinq  premiers 
Ptolémées,  qu'elles  portèrent  toutes 
l'un  des  trois  noms  de  Bérénice,  Ar- 
sinoé  ou  Ciéopâtre ,  outre  le  nom  pa- 
tronymique de  Ptolémée.  On  sait  aussi 
que ,  dans  les  nomenclatures  de  la  géo- 
graphie ancienne  de  l'Orient ,  il  se 
trouve  un  assez  grand  nombre  de  noms 
de  lieux  tirés  de  celui  de  la  famille 
même  ou  de  ceux  de  ces  reines  ;  et  il 
est  naturel  de  penser  que  ces  noms  ont 
été  donnés  à  ces  villes,  fondées  ou  agran- 
dies ,  dans  l'intention  d'honorer  les  per- 
sonnages qui  les  portaient. 

Ainsi  le  lieu  nommé  Theôn  Sôterôn 
Portus,  le  port  des  dieux  sauveurs, 
dans  la  troglodytique ,  paraît  avoir 
reçu  ce  nom  de  Ptolomée  Philadelphe 
pour  honorer  la  mémoire  de  son  père 
et  de  sa  mère ,  surnommés  les  dieux 
sotères  ou  sauveurs. 

Ptolémaïs ,  dans  la  même  contrée , 
fut  fondée  par  l'ordre  du  même  roi 
Philadelphe,  et  surnommée^'pi-  The- 
ras,  pour  la  chasse ,  à  cause  de  la  des- 
tination de  ce  lieu  qui  devait  être  le 
centre  de  la  chasse  aux  éléphants  ,  or- 
donnée par  ee  prince. 

Il  y  eut  aussi  trois  autres  villes  nom- 
mées Ptolémaïs,  l'une  située  au  sud 
de  Panopolis,  sur  la  rive  gauche  du 
Nil,  et  qui,  avant,  porta  d'abord  le 
nom  égyptien  de  Psôi  ;  une  autre  dans 
la  Cyrénaïque ,  dépendance  de  l'Egypte  ; 
et  la  troisième  en  Syrie ,  célèbre  dans 
riiistoire  moderne  sous  le  nom  de 
Saint- Jean  d'Acre. 

Il  y  eut  aussi  quatre  villes  nommées 
du  nom  de  Bérénice  :  celle  qui  était 
située  sur  le  détroit  par  lequel  le  golfe 
Arabique  communiquait  avec  la  mer 
Erythrée ,  et  qui  fut  surnommée  Épi- 
Déra,  du  nom  du  promontoire  de 
Déra ,  dont  la  ville  était  voisine.  L'au- 
tre Bérénice ,  sur  le  golfe  Arabique , 
était  surnommée  Panchrysos,  toute 


d'or,  à  cause  des  riches  mines  de  c« 
métal  qui  existaient  dans  son  voisinage 
que  les  Ptolémées  firent  exploiter. 

La  Bérénice  de  la  Thébaïde  était  un 
port  sur  le  golfe  Arabique,  à  la  même 
latitude  que  Syène  ;  elle  fut  fondée  par 
Ptolémée  Philadelphe,  qui  lui  donna 
le  nom  de  sa  mère  ;  ville  importante 
où  abordaient  les  marchandises  de 
l'Arabie  heureuse  et  celles  de  l'Inde, 
transportées  de  là  à  Coptos.  C'est  aussi 
dans  le  voisinage  de  cette  ville  qu'exis- 
taient les  riches  mines  d'émeraudes  ex- 
ploitées par  les  rois  d'Egypte ,  et  qu'a 
récemment  cherchées,  par  l'ordre  du 
vice-roi  Méhémet  -  Ali ,  et  heureuse- 
ment retrouvées  M.  Cailliaud,  qui  a 
vu  sur  place  les  outils  et  les  usten- 
siles employés  dans  les  antiques  ex- 
ploitations. La  quatrième  ville  de  Bé- 
rénice existait  dans  la  Cyrénaïque. 

Une  province  entière  de  l'Egypte, 
le  nome  du  Fayoum ,  porta  le  nom  de 
la  reine  Arsinoé ,  et  fut  nommée  nome 
Arsinoïte  ;  la  ville  principale  porta  le 
nom  d'Arsinoé.  Une  autre  ville  de  ce 
nom  était  située  au  fond  du  golfe  Hé- 
roopolite.  C'est  là  que  venait  aboutir 
le  canal  des  deux  mers  que  Ptolémée 
Philadelphe  fit  terminer,  et  il  y  fonda 
cette  ville  en  l'honneur  de  l'une  des 
deux  reines  qui  portèrent  ce  nom. 
Plus  tard,  cette  ville,  restaurée  ou 
agrandie  par  la  dernière  Ciéopâtre, 
porta  aussi  le  nom  de  Cléopâtris.  Une 
autre  Arsinoé  était  en  Cyrénaïque  sur 
la  mer  ;  on  donna  ce  nom  à  l'ancienne 
Tuchira;  enfin  l'île  de  Chypre  eut 
aussi  une  ville  du  nom  d'Arsmoé  :  on 
croit  même  que  ce  nom  fut  commun  à 
plusieurs  lieux  de  la  même  île ,  qui  fut 
une  des  dépendances  de  l'Egypte ,  et  le 
séjour  habituel,  volontaire  ou  forcé,  de 
plusieurs  princes  de  la  race  des  La- 
gides. 

Nous  avons  dû  rappeler  ici  ces  sou- 
venirs essentiellement  historiques ,  qui 
se  sont ,  pour  la  plupart ,  conservés 
sur  les  lieux  jusqu'à  nos  jours ,  et  qur 
d'ailleurs  trouvent  des  analogies  dans  f 
les  annales  des  pays  voisins  de  l'Egypte: 
ces  sept  ou  huit  villes  à'Jntîoche  et  les 
Sélencie,  non  moins  nombreuses ,  prou- 
vent aussi  que  la  famille  des  Séleucidts  | 


EGYPTE. 


433 


ne  dédaigna  pas  ce  genre  de  gloire  ou 
cette  suprême  satisfaction  de  la  vanité 
humaine,  bien  rare  dans  les  temps 
modernes,  excepté,  parfois,  dans  les 
contrées  barbares  nouvellement  con- 
quises à  la  civilisation.  L'état  de  l'O- 
rient fut,  par  ses  richesses,  plus  favo- 
rable aux  rois  qui  héritèrent  des 
souverainetés  fondées  par  le  courage 
et  le  génie  de  Séleucus  et  de  Ptolémée. 

Le  cinquième  des  princes  de  ce  nom 
qui  parvinrent  au  trône,  fut  surnom- 
mé Éinphane  -  Euchariste  ;  il  laiss.i 
en  mourant,  avec  la  reine  Cléopàtre 
sa  veuve,  deux  fils  et  une  fille,  tous 
les  trois  en  bas  âge.  Le  premier-né  lui 
succéda ,  et  fut  surnommé  Pliilomêtor, 
surnom  qui  prouverait  qu'il  eut  pour 
sa  mè»e  une  bien  vive  tendresse. 

Le  règne  de  Philométor,  quoique 
l'un  de  ceux  qui  eurent  une  plus  lon- 
gue durée,  n'offre  cependant  qu'un 
petit  nombre  de  faits  historiques  d'une 
époque  certaine.  A  peine  âgé  de  cinq 
ans  lorsqu'il  parvint  à  la  couronne  à 
litre  de  premier-né  des  deux  fils  d'Épi- 
phane ,  son  père  et  son  prédécesseur , 
comme  lui  Philométor  resta,  pendant 
ses  premières  années  ,  sous  la  protec- 
tion d'une  régence  qui  fut  moins  ora- 
geuse que  celle  d'Épiphane,  parce 
qu'elle  ne  cessa  d'être  immédiatement 
dirigée  par  la  sagesse  de  Cléopàtre , 
mère  du  jeune  roi  d'Egypte. 

Cependant  Séleucus,  qui  avait  hé- 
rité du  vif  désir  d'Antiochus  son  père 
de  posséder  la  Syrie ,  et  qui  ne  se  con- 
tentait pas  de  la  moitié  des  revenus 
qu'il  s'était  réservée,  faisait,  pour  re- 
conquérir cette  province  sur  les  enfants 
de  sa  sœur,  des  préparatifs  qui  alar- 
mèrent l'Egypte.  Ce  dut  être  dans 
cette  circonstance  que  les  ministres 
du  jeune  roi  réclamèrent  la  protection 
de  Rome  ;  le  sénat  ne  la  refusa  point , 
et  il  députa,  pour  cet  effet,  Marcus 
jEmilius  Lepidus ,  qui  connaissait  la 
cour  d'Alexandrie  où  déjà  il  avait  été 
envoyé  pendant  la  minorité  même  d'É- 
piphane ,  père  de  Pliilomêtor;  et  ce  fut 
a  cause  de  cette  mission  que  RL  ^Emi- 
lius  fit  inscrire  sur  un  denier  de  sa  fa- 
mille le  titre  de  tuteur  du  roi  (TVTOR 
REG).  Ce  Romain  était  tribun  mili- 
28'  Livraisofi.  (Egypte.) 


taire  à  la  bataille  de  Magnésie;  Séleu- 
cus, gui  attaquait  Philométor,  trou- 
vait ainsi  dans  jEmilius  le  vainqueur 
de  son  père  :  cette  circonstance  put 
être  un  des  motifs  qui  contribuèrent 
à  fixer  sur  M.  jEmilius  le  choix  du 
sénat. 

Séleucus  fut  surpris  par  la  mort  au 
milieu  de  ses  projets  :  il  cessa  de  vivre 
la  7^  année  du  règne  de  Philométor; 
Antiochus  Épiphane  lui  succéda  et 
occupa  aussitôt  une  portion  de  la  Célé- 
Syrie. 

Peu  de  temps  après,  Cléopàtre, 
mère  de  l'enfant  roi  d"Égypte ,  mou- 
rut aussi ,  et  ce  fut  à  l'eunuque  Eu- 
laïus  et  à  Leneus  que  sa  tutelle  fut 
confiée. 

Les  menaces  d'Antiochus  contre  l'E- 
gvpte  devenaient  chaque  jour  plus  sé- 
rfeuses ,  méprisant  la  jeunesse  du  roi 
et  l'inertie  de  ses  tuteurs.  Néanmoins, 
le  roi  de  Syrie  fit  donner  au  sénat  de 
Rome  des  explications  à  ce  sujet, 
tandis  gue  les  tuteurs  dePtolémée  pen- 
saient à  reprendre  la  Célé-Syrie.  Selon 
le  rapport  de  Tite-Live ,  cela  se  passait 
sous  le  consulat  de  Publius  Licinius 
Crassus  et  C.  Cassius  Longinus ,  nom- 
més au  mois  de  mai  de  l'an  171  avant 
l'ère  vulgaire,  et  en  même  temps  Pto- 
lémée,qui  avait  atteint  sa  majorité, 
était  alors  couronné.  Il  fit  frapper  des 
monnaies  à  son  nom  l'année  même  où 
sa  minorité  cessa ,  la  14^  de  son  âge , 
et  la  9''  de  son  règne,  qui  est  en  effet 
marquée  sur  les  monnaies  qu'on  lui 
attribue ,  et  qui  répond  aux  premiers 
mois  de  l'an  172  avant  l'ère  chré- 
tienne. 

Les  tuteurs  du  jeune  roi  ne  furent 
pas  doués  de  la  sagesse  de  sa  mère 
Cléopàtre  à  laquelle  ils  succédaient.  Ils 
allèrent  attaquer  Antiochus  dans  la  Sy- 
rie ,  acceptèrent  une  bataille  qui  se  livra 
entre  Péluse  et  le  mont  Casius,  et 
dont  le  résultat  fut  la  défaite  totale 
de  l'armée  égyptienne,  défaite  qui  mit 
le  jeune  roi  entre  les  mains  d'Antio- 
chus ,  lui  ouvrit  les  portes  de  Mempbis , 
de  la  plupart  des  villes  de  l'Egypte, 
et  même  de  Péluse  :  son  humanité  à 
l'égard  des  vaincus  lui  en  facilita  la 
con(juête. 

28 


L'UNIVERS. 


Cette  catastrophe  arriva  la  11*  année 
du  règne  de  Pluloriiétor.  II  paraît ,  d'a- 
près Porphyre,  que  les  Alexandrins, 
aussitôt  qu'Antiochus  fut  le  maître  de 
Memphis,  où  il  retenait  le  jeune  Phi- 
lométor  âgé  de  16  ans  seulenjent,  pla- 
cèrent sur  le  trône  son  frère  Évergète 
afin  de  prévenir  les  incertitudes  d'un 
interrègne  ;  que  cette  substitution  de 
roi  dura  pendant  les  années  11  à  15 
du  règne  de  Philométor;  qu'à  cette 
époque  Antiochus,  ayant  renoncé  à  l'oc- 
cupation de  l'Egypte,  Philométor  re- 
vint à  Alexandrie ,  et  consentit  à  par- 
tager le  trône  avec  son  frère  dont  la 
présence  avait  certainement  contribué 
a  le  conserver;  qu'ils  régnèrent  ainsi 
iusqu'à  la  17'  anné'e  comptée  toujours 
de  l'époque  de  Philométor  ;  et  que ,  par 
l'intervention  des  Romains,  Évergète 
cessant  de  partager  le  trône ,  il  accepta 
le  gouvernement  de  la  Libye ,  après 
quoi  Philométor  régna  18  ans  encore, 
qui  portent  la  totalité  de  son  règne  à 
35  ans. 

Saint  Jérôme  ajoute  qu'Antiochus , 
maître  de  Memphis,  traita  le  jeune 
Ptolémée  Philométor  avec  beaucoup 
d'égards  ;  et ,  sous  le  prétexte  spécieux 
de  le  rétablir  dans  ses  droits,  mais 
avec  l'intention  réelle  de  s'emparer  du 
trône  d'Egypte,  il  en  occupa  militai- 
rement les  villes  les  plus  nnportantes. 
Ayant  cependant  éprouvé  beaucoup,  de 
résistance ,  et  même  des  échecs ,  il  fit 
un  traité  avec  le  jeune  roi ,  repassa  en 
Syrie,  et,  deux  ans  après,  il  revint  as- 
siéger les  deux  fils  d'Épiphane,  Philo- 
métor et  Évergète  II ,  dans  Alexandrie , 
jusqu'à  ce  que  les  envoyés  de  Rome 
qui  arrivèrent  dans  ces  conjonctu- 
res l'obligèrent  à  rentrer  dans  ses 
Etats. 

Tite-Live  dit  aussi  qu'Antiochus 
ayant  tenté  mais  sans  succès  de  pren- 
dre Alexandrie,  il  laissa  Philométor  à 
Memphis,  lui  promettant  son  assis- 
tance pour  le  replacer  sur  le  trône 
qu'Évergète  occupait  à  Alexandrie.  Il 
espérait  sans  doute  que  les  deux  frères 
en  venant  aux  mains ,  il  lui  serait  plus 
facile  de  soumettre  le  vainqueur;  il  se 
retira  donc  en  Syrie,  laissant  néan- 
œoins  une  garnison  à  Péluse.  Mais 


Philométor  se  réunit  à  Évergète;  An- 
tiochus ,  que  cette  réunion  aurait  du 
satisfaire  s'il  avait  sincèrement  désiré 
replacer  Philométor  sur  le  trône  de  ses 
aïeux ,  en  fut  péniblement  affecté ,  et 
fit  contre  les  deux  frères  des  prépara- 
tifs plus  formidables  que  ceux  de  la 
précédente  guerre.  Il  envoya  une  flotte 
contre  Chypre ,  et ,  dès  les  premiers 
jours  du  printemps,  il  se  mit  lui-même 
à  la  tête  de  son  armée ,  marcha  contre 
l'Egypte,  traversa  la  Célé-Syrie , arriva 
à  Péluse  par  terre  et  par  mer,  et  se 
dirigea  par  les  plus  courts  chemins  sur 
Alexandrie.  Parvenu  à  quatre  milles 
de  cette  ville  il  rencontra  C.  Popilius; 
et  cet  envoyé  lui  montra  ,  en  traçant 
son  cercle,  comment  le  sénat  de  Rome 
notifiait  ses  ordres  à  un  puissant  mo- 
narque qui  n'eut  à  répondre  que  ce  peu 
de  mots  :  Je  ferai  ce  qui  plaît  au  sé- 
nat. Antiochus  quitta  l'Egypte  dans 
un  très-court  délai ,  à  compter  du  jour 
même  de  cette  conférence. 

Il  résulte  de  tous  ces  témoignages 
réunis,  que  ce  fut  la  onzième  année  de 
son  règne  que  Philométor  fut  privé  de 
la  couronne  par  les  conquêtes  d'Antio- 
chus  ;  qu'en  son  absence  son  frère  Éver- 
gète fut  placé  sur  le  trône  par  les 
Alexandrins,  et  qu'il  l'occupa  pendant 
quatre  aimées;  qu'il  envoya  demander 
des  secours  à  Rome  ;  que ,  dans  cet 
intervalle  ,  Évergète  essaya  vainement 
de  traiter  avec  Antiochus  qui  refusa 
de  lui  reconnaître  le  droit  de  faire  la 
paix ,  et  vint  l'assiéger  dans  Alexandrie 
même;  que,  rappelé  en  Syrie  par  des 
événements  imprévus,  il  laissa  Phi- 
lométor à  Memphis,  Evergète  dans 
Alexandrie,  espérant  que  les  deux 
frères  se  feraient  la  guerre;  que  les 
deux  frères  se  réunirent,  occupèrent 
ensemble  le  trône  pendant  deux  années, 
et  qu'alors,  dans  la  17'  du  règne  de 
Philométor,  Antiochus  venant  de  nou- 
veau attaquer  l'Egypte  et  assiéger 
Alexandrie,  C.  Popilius  l'obligea,  au 
nom  du  sénat,  à  retourner  dans  ses 
propres  États. 

Ce  fut  donc  C.  Popilius  qui  vint  dé- 
livrer l'Egypte  des  armées  et  de  la 
présence  d'Antiochus,  régla  aussi  les 
différends  qui  s'étaient   élevés  entre 


ÈGYPTF. 


les  deux  frères  rois ,  et  les  jugea  selon 
ce  qui  était  prescrit  par  les  lois  du 
royaume.  En  conséquence ,  Philométor 
resta  seul  possesseur  de  la  couronne  ; 
Évergète  reçut  le  gouvernement  de  la 
Libye  et  de  la  Cyrénaïque ,  où  les  Ro- 
mains ,  peu  de  temps  après ,  l'obligè- 
rent de  rester. 

A  peine  Antiochus  fut-il  de  retour 
dans  ses  États  qu'il  y  mourut,  et  la 
même  année  de  sa  malheureuse  expé- 
dition contre  les  fils  de  sa  sœur,  an- 
née qui  fut,  comme  le  dit  Porphyre, 
la  onzième  et  la  dernière  de  son  règne. 
Ses  ambassadeurs  étaient  allés  à  Rome 
pour  déclarer  au  sénat  combien  l'ar- 
rangement dicté  par  Popilius  lui  était 
agréable  :  ceux  de  Ptolémée  témoi- 
gnaient en  même  temps  sa  gratitude 
envers  le  sénat  et  le  peuple  romain , 
et  ils  exprimaient  sans  doute  des  sen- 
timents plus  vrais  que  ceux  que  mon- 
trait Antiochus. 

En  attendant,  la  discorde  renaissait 
entre  Évergète  et  Philométor.  Le  pre- 
mier, peu  satisfait  de  la  décision  qui 
le  faisait  descendre  du  trône  pour  le 
rendre  à  Philométor  seul,  et  lui  don- 
nait pour  apanage  la  Cyrénaïque  avec 
la  Libye ,  se  rendit  à  Rome  pour  de- 
mander qu'elle  fût  réformée  par  le 
sénat.  Il  était  à  pied  ;  il  fut  reconnu 
en  arrivant  par  Démétrius ,  fils  de  Sé- 
leucus  ,  qui  lui  offrit  les  moyens  d'en- 
trer à  Rome,  et  d'y  vivre  d'une  ma- 
nière plus  convenable  à  son  rang  et  à 
sa  naissance. 

Évergète  réclamait  auprès  du  sénat 
contre  le  partage  qui  avait  été  fait  par 
C.  Popilius  entre  son  frère  et  lui;  il 
exposait  qu'il  ne  lui  suflisait  pas  de  la 
Libye  et  de  la  Cyrénaïque ,  et  que  l'île 
de  Chypre  devait  être  ajoutée  à  son 
apanage.  Le  sénat  y  consentit;  mais 
Philométor  refusa  d'exécuter  sa  déci- 
sion ,  et  des  envçyés  de  Rome  partirent 
afin  de  mettre  Évergète  en  possession 
de  Chypre.  Le  sénat  avait  voulu  que 
cela  se  fît  sans  employer  de  soldats , 
ne  prévoyant  pas  l'opposition  de  Phi- 
lométor. Dès  qu'il  la  connut,,  les  en- 
voyés de  Rome  engagèrent  Evergète 
à  se  rendre  en  Libye  pendant  qu'ils 
iraient  demander  à  Philométor   son 


assentiment  à  ce  que  le  sénat  venait 
de  régler. 

Évergète  attendit  longtemps  en  Li- 
bye l'issue  de  cette  négociation  ;  il  se 
disposait  à  marcher  a  la  tête  d'une  ar- 
mée contre  l'Egypte,  lorsqu'il  fut  in- 
formé que  les  Cyrénéens  venaient  de 
se  révolter;  et,  ne  voulant  pas  risquer 
à  l'acquisition  incertaine  de  Chypre  la 
possession  de  Cyrène ,  il  se  dirigea  sur 
cette  province  d'où  les  habitants,  im- 
patients de  son  gouvernement  tyran- 
nique,  cherchaient  à  le  repousser  par 
la  force  des  armes.  Il  venait  d'éprou- 
ver un  échec  assez  considérable  lors- 
que Cn.  Merula  lui  apprit  que  Philo- 
métor refusait  de  consentir  à  la  cession 
de  l'île  de  Chypre.  Évergète  envoya  de 
nouveaux  ambassadeurs  à  Rome  ;' Phi- 
lométor y  fit  aussi  défendre  ses  droits, 
mais  le  sénat  persista  dans  sa  bien 
veillance  pour  Évergète.  On  lui  en 
porta  la  nouvelle  à  Cyrène  où  il  était 
rentré  ;  et ,  au  moment  où  il  préparait 
une  attaque  sérieuse  contre  Chypre, 
il  faillit  d'être  la  victime  de  quelques 
embûches  auxquelles  il  n'échappa  point 
sans  recevoir  plusieurs  blessures.  Il 
courut  de  nouveau  à  Rome,  et  Philo- 
métor y  envoya  de  nouveaux  ambas- 
sadeurs. Le  sénat  refusa  de  les  enten- 
dre, chargea  ses  députés  de  conduire 
Évergète  à  Chypre ,  et  demanda  aux 
alliés  de  la  Grèce  de  seconder  cette 
expédition  ;  mais  Philométor  alla  lui- 
même  défendre  cette  île,  livra  bataille 
a  son  frère ,  l'enferma  dans  la  ville  de 
Lapethus,  où  il  l'assiégea  et  le  réduisit 
à  la  dernière  extrémité  :  toutefois , 
loin  de  se  prévaloir  de  ce  succès,  Phi- 
lométor lui  accorda  une  bonne  capitu- 
lation, lui  rendit  son  gouvernement 
de  Cvrène,  et  lui  donna  quelques  villes 
de  Cliypre  avec  un  revenu  annuel  d'une 
certaine  quantité  de  blé. 

Ainsi  se  termina  cette  guerre  entre 
les  deux  frères  rois  ;  elle  dura  quatre 
années ,  et  jusqu'à  la  22*  du  règne  de 
Philométor,  laquelle  commença  au 
printemps  de  la  160^  année  avant  l'ère 
vulgaire. 

Dès  que  l'accord  fut  rétabli  entre 
eux,  Philométor,  tranquille  sur  son 
trône,  reprit  l'occupation  ordinaire 


L'UNIVERS. 


des  rois  d'Egypte  qui  n'étaient  point 
engagés  dans  de  plus  sérieuses  entre- 
prises. Il  attaqua  Sourdement  le  roi  de 
Syrie  Démétrius ,  entretint  des  intel- 
ligences dans  la  ville  de  Ptoléinaïs  oc- 
cupée par  les  soldats  syriens ,  encou- 
ragea la  défection  d'Antioche ,  et 
favorisa  enfin  les  prétentions  au  trône 
de  Syrie  manifestées  par  Alexandre, 
fils  d'Antiochus  Épiphane,  qui  fut 
reçu  à  Ptolémaïs  de  Syrie  conmie  roi. 

Deux  années  après,  vers  l'an  149, 
Démétrius  ayant  été  vaincu  et  tué,  ce 
même  Alexanflre  fut  reconnu  et  pro- 
clamé roi  de  Syrie ,  la  SO""  année  du 
règne  de  Philoraétor. 

Alexandre  demanda  que  Philométor 
lui  accordât  sa  fille  Cléopâtre  en  ma- 
riage ;  le  roi  d'Egypte  y  consentit ,  et 
se  rendit  à  Ptolémaïs  où  ce  mariage 
fut  célébré. 

Ce  fut  vers  le  même  temps  que  Onias, 
lils  d'un  grand  prêtre  juif  de  ce  nom, 
retiré  depuis  quelques  années  en  Egypte, 
entreprit  de  demander  à  Philométor  la 
permission  d'affecter  au  culte  des  Juifs 
le  temple  de  Bubaste.  Le  roi  n'hésita 

fias  de  la  lui  accorder,  ce  qui  donne 
ieu  de  remarquer  la  singulière  desti- 
née des  temples  égyptiens  qui ,  survi- 
vant au  culte  même  pour  lequel  ils 
avaient  été  élevés ,  furent  successive- 
ment consacrés  aux  cérémonies  des  re- 
ligions qui  succédèrent  en  Egypte,  à 
celle  des  Pharaons.  Les  Lagides  éta- 
blirent les  premiers  cet  usage  que  les 
Romains  ne  manquèrent  pas  d'imiter, 
et  ces  lieux  sacrés,  destinés  d'abord  au 
culte  des  dieux ,  le  furent  ensuite  au 
culte  des  hommes. 

Le  règne  de  Philométor  fournit  des 
exemples  de  la  dédicace  des  temples 
égyptiens  aux  dieux  de  la  Grèce  :  d'abord 
celui  de  la  ville  égyptienne  de  Kos- 
Berbir  dans  la  Thébaïde ,  ville  que  les 
Grecs  nommèrent  Apollinopolis-Jlicra 
(^parva),  et  à  laquelle  les  Arabes  ont 
conservé  son  nom  égyptien  en  l'appe- 
lant Qouss.  Ce  temple,  qui  existe  en- 
core ,  offre  sur  le  listel  du  couronne- 
ment de  la  porte  du  sud ,  les  traces 
lisibles  de  l'inscription  grecque  qui 
constate  que  la  reine  Cléopâtre  et«le 
roi  Ptolémée,  dieux  Philométors,  ont 


consacré  ce  temple.  Rien  n'indique 
l'époque  de  cette  dédicace;  mais  le 
nom  de  la  reine  Cléopâtre ,  qui  se  lit 
dans  cette  inscription ,  prouve  toute- 
fois que  la  dédicace  qu'elle  rappelle  fut 
postérieure  à  la  seconde  invasion  d'An- 
tiochus Épiphane  en  Egypte,  puisque, 
pendant  la  première ,  Cléopâtre  resta 
dans  Alexandrie  avec  Ptolémée  Éver- 
gète  II,  tandis  que  Philométor  était 
comme  prisonnier  retenu  à  Memphis, 
et  qu'après  la  seconde  invasion  et  l'ar- 
rangement fait  par  Popilius  ,  Évergète 
quittant  le  trône,  Philométor  l'occupa 
seul. 

Ce  fut  alors  qu'il  s'unit  à  Cléopâtre 
sa  sœur,  et  dans  la  17"  année  de  son 
règne,  puisque  treize  ans  après  et  le 
30"  de  ce  même  règne,  il  avait  une 
fille  qui  devint  la  femme  d'Alexandre , 
roi  de  Syrie.  Ainsi  la  dédicace  du  tem- 
ple égyptien  de  Qouss  ou  Apollinopo- 
lis-Pârva  fut  postérieure  à  la  17^ 
année  du  règne  de  Philométor.  Il  est 
impossible  d'arriver  à  une  plus  grande 
certitude  sur  l'époque  de  l'inscription 
de  Qouss.  Il  en  est  de  même  d'une 
autre  inscription  gravée  dans  le  sanc- 
tuaire du  temple  d'Ombos  :  elle  cons- 
tate aussi  que  Ptolémée  Philométor 
et  la  reine  Cléopâtre  qui  était  sa  sœur, 
dédièrent  ce  sanctuaire  à  Apollon  et 
aux  autres  dieux  honorés  dans  ce  tem- 
ple. La  même  incertitude  fait  donner 
la  même  époque  approximative  à  l'ins- 
cription du  grand  temple  d'Antaeopo- 
lis ,  et  qui  énonce  la  dédicace  que  les 
mêmes  souverains  firent  de  son  pro- 
pylée au  personnage  mythologique  An- 
tèe.  Enfin  on  ne  peut  pas  mieux  con- 
naître le  temps  d'une  autre  inscription 
trouvée  à  Citium  dans  l'île  do  Chypre , 
et  qui  rappelle  que  cette  ville  honora 
de  ce  monument  l'un  de  ses  citoyens, 
Hégias,  fils  de  Damothétas,  à  cause 
de  son  dévouement  au  roi  Ptolémée , 
à  la  reine  Cléopâtre  sa  sœur,  dieux 
Philométors,  et  à  leur  descendance. 
Cette  inscription  est  postérieure  aussi 
à  la  17*  année  du  règne  de  Philométor, 
et  de  quelques  années ,  puisque  leurs 
enfants  y  sont  mentionnés. 

Deux  ans  après  avoir  placé  sa  fille 
Cléopâtre  sur  le  trône  de  Syrie ,  Phi- 


EGYPTE.  437 


lométor  s'engagea  •  dans  une  alliance 
qui  avait  pour  but  de  le  ravir  à  son 
mari.  Le  fils  aîné  de  Démétrius  re- 
vendiqua des  droits  qu'il  disait  tenir 
de  son  père  dont  la  mort  n'avait  pu  les 
détruire  :  soutenu  par  les  Cretois ,  il 
se  rendit  en  Syrie.  Ptolémée,  dans 
l'intention  de  secourir  Alexandre,  ar- 
riva dans  cette  province  avec  des  forces 
de  terre  et  de  mer,  et  en  occupa  les 
»'iHes  principales  pour  les  maintenir 
dans  le  devoir  ;  mais ,  ayant  été  exposé 
a  devenir  la  victimed'un  complot  tramé 
contre  sa  vie  à  Ptolémaïs,  convaincu 
aussi  qu'Alexandre  en  était  l'instiga- 
teur, il  tourna  ses  armes  contre  lui, 
les  associa  à  l'entreprise  de  Déniétrius , 
lui  donna  en  mariage  sa  fille  Cléo- 
pâtre  qu'il  rappela  de  la  cour  de  Syrie, 
et  fit  déclarer  pour  lui  Antioche  et 
l'armée.  Alexandre  étant  venu  l'atta- 
quer auprès  de  celte  dernière  ville ,  sur 
rOronte ,  Ptolémée  mit  son  armée  en 
déroute,  secondé  par  Démétrius  qui 
était  devenu  son  gendre.  Peu  de  jours 
après,  Alexandre  qui  avait  cherché 
un  refuge  en  Arabie  ,  y  trouva  la  mort, 
Rt  sa  tète  fut  apportée  à  Philométor. 
Ces  événements,  selon  Josèphe  et  le 
premier  livre  des  Machabées,  prirent 
naissance  dans  la  165''  année  des  Sé- 
leucides ,  et  cette  guerre  dut  se  faire 
dès  le  commencement  de  la  35'^  année 
de  Philon^étor,  et  se  terminer  à  l'au- 
tonme  de  la  même  année,  celle  de  l'an 
147  avant  Jésus-Christ. 

La  mort  de  Philométor  se  rattache 
à  cette  même  époque;  car,  ayant  été 
hte^sé  d'une  chute  de  cheval  pendant 
la  bataille  qu'il  livrait  à  Alexandre,  il 
en  mourut  sur  les  lieux  mêmes  quel- 
ques jours  après.  Tous  les  chronolo- 
gistes  lui  dominent  35  ans  de  règne. 

Les  monuments  qui  rappellent  quel- 
ques circonstances  du  règne  de  Ptolé- 
mée Philométor  sont  assez  nombreux , 
et  ils  nous  sont  fournis  à  la  fois  par  les 
inscriptions  grecques  et  les  inscrip- 
tions égyptiennes,  qui  s'accréditent 
mutuellement  par  leur  autoritéparticu- 
lière.  Le  premier  pylône  du  petit 
temple  du  sud  à  Philae  fut  construit 
durant  le  règne  de  Philométor.  On 
encastra  alors  ce  pylône  dans  un  pro- 


pylon  dédié  à  Isis  par  le  Pharaon  Nec- 
tanèbe,  et  l'existence  de  ce  propylor» 
prouve  qu'avant  le  grand  temple  d'Isis^ 
actuel ,  il  en  avait  été  antérieurement 
édifié  un  autre  sur  le  même  emplace- 
ment; les  Perses  de  Darius-Occhus 
l'avaient  vraisemblablement  détruit,  et, 
c'est  avec  ses  débris ,  encore  recon- 
naissables,  que  certaines  parties  du 
pronaos  actuel  du  grand  temple  furent 
édifiées.  Le  second  pylône  de  ce  grand 
temple  est  aussi  de  Ptolémée  Philomé- 
tor ,  ainsi  que  le  bel  édifice  de  droit* 
qui  se  voit  entre  les  deux  pylônes.  La 
galerie  de  gauche  du  grand  temple 
d'Edfou,  de  même  que  toutes  les  sculp- 
tures des  deux  massifs  du  pylône ,  re- 
montent aussi  au  règne  de  Philométor. 
Le  grand  temple  d'Ombos  fut  élevé 
par  Ptolémée  Épiphane,  et  continué 
par  Philométor.  Ce  grand  édifice ,  dont 
les  ruines  ont  un  aspect  très-imposartt , 
présente  cette  singularité  qu'il  est  dé» 
dié  à  deux  triades  qui  se  partagent  le 
temple,  divisé  longitudinalement  en 
deux  parties  bien  distinctes,  l'une  pas- 
sant presque  toujours  dans  le  massif 
de  la  construction.  La  partie  de  droite , 
la  jplus  honorable ,  était  consacrée  à  Sé- 
A'ek-Ra ,  la  forme  primordiale  de  Sa- 
turne, Kronos  ,  à  tête  de  crocodile;  à 
la  déesse  Athôr  et  à  leur  fils  Khons- 
Hâr.  La  seconde  partie  du  temple  était 
vouée  à  une  triade  moins  élevée  dans 
la  hiérarchie  divine ,  à  Aroëris  ,  à  la 
déesseTsonénoufré,  àleurfilsPnevtho, 
qui  étaient  les  dieux  seigneurs  d'Om- 
bos; et  voilà  pourquoi  les  médailles 
romaines  du  nome  ombite  portaient 
la  figure  du  crocodile,  l'animal  sacré 
du  dieu  principal  du  uaine.  Une  ins- 
cription grecque  en  l'homujur  de  Phi- 
lométor se  lit  dans  le  même  temple  ; 
c'est  un  hommage  des  troupes  canton- 
nées dans  ce  nome  :  l'inscription  s'ex- 
prime ainsi  :  «  Pour  la  conservation, 
du  roi  Ptolémée  et  de  la  reine  Cleo-, 
pâtre  sa  sœur,  dieux  Philométors,  et 
de  leurs  enfants,  à  Aroëris,  dieu 
grand,  et  aux  divinités  adorées  dans 
le  même  temple ,  les  fantassins ,  les 
cavaliers ,  et  autres  personnes  statiour 
nées  dans  le  nome  d'Ombos ,  ont  fait 
ce  sécos  à  cause  de  la  bienveillance 


438 


L'UNIVERS. 


de  ces  divinités  envers  eux.  »  Le  nome 
d'Ombos  étant  le  plus  méridional  de 
tous  ceux  de  l'Egypte;  des  troupes 
nombreuses  devaient  y  être  établies , 
chargées  de  garder  ce  côté  des  fron- 
tières du  pays.  A  Antgeopolis ,  il  existe 
une  seconde  inscription  grecque  du 
règne  de  Ptolémée  Philométor;  elle 
constate,  en  ces  termes,  que  ce  roi 
fit  élever  le  pronaos  du  temple  de  ce 
lieu ,  et  qu'il  le  consacra  à  Antée  : 
«  Le  roi  Ptolémée ,  fils  de  Ptolémée  et 
de  Cléopâtre,  dieux  Épiphanes  et  Eu- 
charistes,  et  la  reine  Cléopâtre,  sœur 
du  roi ,  dieux  Philométors,  ont  fait  ce 
pronaos  à  Antée  et  aux  dieux  adorés 
avec  lui  dans  le  même  temple.  »  Il  pa- 
raît que  la  corniche  de  ce  pronaos 
éprouva  de  graves  dommages ,  et  elle 
fût  réparée  par  les  soins  des  empe- 
reurs romains,  qui  ajoutèrent  cette 
seconde  inscription  à  la  première  qu'ils 
restituèrent  :  «  Les  empereurs  Césars 
Aurèle  Antonin  et  Verus,  Augustes, 
en  ont  réparé  la  corniche ,  l'an  4  des 
Augustes,  le  9  du  mois  de  payni.  »  Un 
édifice  de  Parembolé ,  en  Nubie ,  porte 
aussi  cette  commémoration  de  Ptolé- 
mée Philométor,  dans  une  dédicace 
ainsi  conçue  :  «  Pour  le  salut  du  roi 
Ptolémée  et  de  la  reine  Cléopâtre ,  sa 
sœur  et  sa  femme ,  les  dieux  Philomé- 
tors ,  à  Isis  et  aux  dieux  adorés  dans 
le  même  temple.  »  Dans  une  autre  dé- 
pendance territoriale  de  l'Egypte ,  l'île 
de  Chypre,  qui  resta  toujours  sous 
l'autorité  de  Philométor,  malgré  les 
démarches  de  son  frère  Évergète  au- 
près du  sénat  romain ,  on  a  trouvé 
aussi  un  souvenir  officiel  de  Philométor 
et  de  l'attachement  que  lui  conser- 
vaient les  habitants  d'une  des  princi- 
pales cités  de  l'île  :  on  lit  sur  ce  marbre 
grec:  «La  ville  (de  Citium)  honore 
Hégias,  de  Crète,  fils  de  Damothète, 
commandant  des  gardes  du  corps  et 
gouverneur  de  la  ville ,  pour  sa  vertu 
et  pour  son  dévouement  envers  Ptolé- 
mée ,  la  reine  Cléopâtre  sa  sœur ,  dieux 
Philométors ,  et  leurs  enfants  ;  et  pour 
ses  bienfaits  envers  elle-même.  » 

Du  reste ,  le  roi  grec  Ptolémée  Phi- 
lométor ne  se  priva  d'aucune  des  for- 
mules honorifiques  et  religieuses  con- 


sacrées parle  jirolocole  égyptien.  Le 
grand  temple  d'Ombos  porte  aussi  une 
grande  dédicace  en  écriture  hiérogly- 
phique ,  au  nom  de  ce  même  roi  ;  et 
comme  si  elle  était  pour  l'illustre  Sé- 
sostris,  elle  dit:  «La  vie!  le  dieu 
bienfaisant,  soleil  seigneur  du  monde, 
approuvé  par  Phtha ,  image  vivante 
d'Amon-Ra,  chéri  des  dieux,  aimé 
d'Aroëris ,  tuteur  de  la  région... ,  dieu 
grand ,  seigneur  suprême ,  dieu  puis- 
sant dans...  La  vie  !  le  dieu  gracieux , 
soleil  seigneur  des  seigneurs ,  Ptolémée 
vivant  toujours ,  aimé  de  Phtha ,  chéri 
des  dieux ,  et  de  Sevi-ek ,  seigneur  de 
la  région  d'or  dans  le  disque  solaire , 
bienfaiteur,  etc.  »  Le  musée  royal  du 
Louvre  possède  des  contrats  originaux , 
sur  papyrus,  en  écriture  démotique 
datés  du  règne  d'Alexandre ,  fils  d'A- 
lexandre ,  de  la  22""  année  de  Ptolémée 
Évergète  1",  de  la  7"=  année  de  Phiio- 
pator,  delaS*"  et  de  la  21"  année  d'Épi- 
phane;  mais  on  n'y  voit  aucune  de  ces 
transactions  entre  particuliers,  qui  ap- 
partienne au  règne  de  Philométor. 
Les  pièces  de  ce  genre  ne  sont  cepen- 
dant pas  rares  ,  et  il  en  existe  aussi  de 
l'époque  romaine  :  comme  la  religion 
et  le  culte ,  les  règles  de  l'administra- 
tion publique  restèrent  les  mêmes  dans 
l'Egypte  soumise  à  des  souverains 
d'origines  diverses. 

Le  protocole  de  ces  contrats  privés 
nous  en  donne  la  certitude;  il  nous 
apprend  aussi  qu'il  existait  à  Alexan- 
drie un  culte  public  en  l'honneur  d'A- 
lexandre le  Grand ,  et  que  les  Ptoléinées 
qui  succédèrent  au  grand  roi  ne  firent 
faute  de  s'y  faire  associer.  Ainsi ,  il  y 
avait  à  Alexandrie  un  prêtre  d'Alexari- 
dre ,  qui  l'était  aussi  des  dieux  Soters, 
des  dieux  Adelphes ,  des  dieux  Éver- 
gètes ,  des  dieux  Philopators ,  des  dieux 
Epiphanes,  et  ensuite  du  dieu  Philo- 
métor, quand  ce  roi  eut  quitté  la  vie; 
espèce  d'apothéose  religieuse  dans  la- 
quelle les  reines  ne  furent  pas  oubliées. 
On  voit ,  en  effet ,  par  le  texte  de  l'ins- 
cription d'Adulis  ,  de  l'inscription  de 
Rosette,  du  contrat  de  Ptolé.maïs,  et 
des  deux  contrats  du  règne  d'Épiphane 
que  j'ai  publiés ,  qu'une  prétresse  de 
l'ordre  des  canéphores  avait  été  char- 


EGYPTE. 


gée  du  culte  de  la  reine  Arsinoé  Phila- 
delphe,  une  athlophore  de  celui  de 
Bérénice É vergeté  r"",  et  une  prêtresse, 
d' Arsinoé  Philopator.  D'autres  prêtres 
étaient  chargés  de  desservir  les  hon- 
neurs divins  rendus  à  Ptoléniée  Soter, 
le  fondateur  de  la  dynastie,  dans  la 
ville  de  Ptolémaïs  d'Egypte. 

On  voit  aussi ,  par  ces  protocoles  , 
que  l'espèce  d'invocation  de  l'autorité 
publique ,  comme  symbole  de  protec- 
tion ,  en  tête  des  actes  passés ,  pour 
des  intérêts  privés,  par  les  officiers 
publics,  remonte  à  une  haute  anti- 
quité. Nous  pouvons  ajouter,  qu'à 
cette  même  antiquité ,  l'usage  de  Veji- 
registrement  de  ces  actes  était  établi; 
et  que  cette  formalité  donnait  à  ces 
actes  ,  comme  elle  le  fait  aujourd'hui , 
une  date  certaine  et  une  sanction  lé- 
gale qui  en  garantissait  l'exécution. 
L'antiquité  alla  encore  plus  loin  :  aux 
noms  ,  prénoms  et  qualités  des  parties 
contractantes,  elle  ordonna  d'ajouter 
leur  signalement  :  voici,  comme  preu- 
ve, d'une  singulière  curiosité ,  d'un 
tel  usage ,  le  texte  traduit  d'un  contrat 
daté  d'un  des  derniers  jours  du  mois 
de  mai  de  l'an  105  avant  l'ère  chré- 
tienne : 

«  Sous  le  règne  de  Cléopiitre  et  de 
Ptolémée  son  liis,  surnommé  Alexan- 
dre, dieux  Philométors-Soters,  en  l'an 
XII  qui  est  aussi  l'an  ix  (le  règne  de 
Cléop{\tre  ayant  commencé  3  ans  avant 
l'association  de  son  fils) ,  sous  le  prêtre, 
qui  est  à  Alexandrie,  d'Alexandre,  et 
des  dieux  Soters  ,  et, des  dieux  Adel- 
phes  ,  et  des  dieux  Évergètes ,  et  des 
dieu-x  Philopators ,  et  des  dieux  Épi- 
pbanes,  et  du  dieu  Philométor,  et  du 
dieu  Eupator ,  et  des  dieux  Éver- 
gètes (II)  :  sous  l'athlophore  de  Béré- 
nice Évergète(I'"),etsouslacanéphore 
d'Arsinoé  Philadelpbe  et  de  la  déesse 
Arsinoé  Eupator,  qui  sont  à  Alexan- 
drie ;  et  à  Ptolémaïs  de  la  Thébaïde , 
sous  les  prêtres  (des  deux  sexes)  de 
Ptolémée  Soter,  lesquels  et  lesquelles 
sont  à  Ptolémaïs;  le  29  du  mois  de 
tybi ,  sous  Apollonius  préposé  à  l'Ago- 
ranomie  pendant  ce  mois,  pour  l'ad- 
miuistratiou  des  fonds  de  terre  nus , 
dans  le  nonie  Tathvrite,  =  a  vendu 


Pamonthis ,  de  couleur  noire  ,  beau  , 
long  de  corps  ,  visage  rond  ,  nez  droit; 
ainsi  que  Enachomneus,  de  couleur 
jaune ,  aussi  visage  rond ,  nez  droit  ;  et 
Semniouthis  Persinei ,  laquelle  est  de 
couleur  jaune ,  visage  rond ,  nez  un 
peu  aquilin ,  bouffie  ;  et  Melyt  Persi- 
nei ,  laquelle  est  de  couleur  jaune ,  vi- 
sage rond  ,  nez  droit  ;  avec  leur  maître 
Pamonthis ,  covendeur  ;  tous  quatre  de 
la  corporation  des  Pétôliostes ,  parmi 
les  ouvriers  en  cuir  memnoniens  :  = 
un  fonds  de  terre  nu ,  à  eux  apparte- 
nant dans  la  partie  du  sud  du  quartier 
des  Memnoniens,  un  espace  de  cinq 
mille  cinquante  coudées  d'étendue  :  les 
voisins  du  sud,  la  rue  Royale;  du 
nord  et  du  levant .  le  fonds  de.Pamon- 
this  et  de  Bokon-Ermios ,  son  fnère , 
et  les  terres  communales  ;  du  cou- 
chant,  la  maison  de  Taphis ,  fils  de 
Chalomis,  passant  au  milieu...  Tels 
sont  les  voisins  de  toutes  parts  ;  =  a 
acheté  le  champ,  Néchoutis,  petit, 
de  couleur  jaune,  agréable,  visage 
long,  nez  droit,  une  cicatrice  au  mi- 
lieu du  front ,  six  cent  une  pièces  de 
monnaie  de  cuivre  :  les  vendeurs  étant 
les  courtiers  et  les. garants  de  ce  qui 
est  relatif  à  cet  achat.  =  A  accepté  INe- 
choutis  l'acheteur.  {Ici  les  signatures.) 
On  lit  à  la  marge  :  En  l'an  xii  qui  est 
aussi  l'an  ix ,  le  20...  de  pharmouthi, 
Dlocsis?  étant  préposé  aux  contribu- 
tions ,  Ghotsemphis  préposé  en  second  ; 
Héracléide  contrôleur  de  l'achat  ;  Né- 
choutis ,  petit ,  =  un  fonds  de  terre  nu  , 
de  50.50  coudées  ,  situé  dans  la  partie 
sud  du  quartier  des  Memnoniens ,  qu'il 
a  acheté  de  Pamonthis  et  aussi  d'Ena- 
choumeus,  lequel  a  signé  avec  ses 
sœurs;  pour  COI  pià'esde  cuivre,  etc. , 
etc.  ï 

On  voit ,  par  le  texte  de  ce  contrut , 
que  les  fornmlcs  actuellement  pres- 
crites dans  les  actes  des  transactions 
privées ,  sont  aujourd'hui  en  quelques 
points  moins  compliquées  qu  elles  ne 
l'étaient  il  y  a  près  de  deux  mille  ans; 
le  contrat  que  nous  venons  de  relater 
remonte  à  cette  antique  date  ;  il  est  de 
peu  postérieur  à  l'époque  de  la  mort 
de  Ptolémée  Philométor. 

Ce  roi,  eu  cessant  de  vivre  et  d« 


'UNIVERS. 


régner,  laissait,  avec  la  reine  Cléopâ- 
tre  sa  veuve,  deux  filles  et  un  fils 
encore  en  très-bas  âge. 

Enhardi  par  cette  circonstance ,  qui 
ne  devait  lui  faire  craindre  que  cette 
inactive  opposition  propre  aux  temps 
où  les  rois  sont  en  tutelle,  et  peut- 
être  aussi  par  l'exemple  récent  de  Dé- 
métrius,  frère  d'Antiochus  le  Grand, 
qui  lui  avait  succédé  à  l'exclusion  de 
son  fils  mineur  Antiochus  Eupator,  le 
frère  de  Ptolémée  Philométor,  qui  prit 
le  surnom  d'Évergète  II ,  apprenant  la 
mort  du  roi,  s'empressa  de  quitter 
Cyrène  et  de  venir,  les  armes  à  la 
main ,  s'emparer  de  la  couronne  d'E- 
gypte au  détriment  du  jeune  fils  de 
Philométor.  Incapable  de  résister, 
Cléopâtre  lui  envoya  des  députés  qui 
réglèrent  avec  lui  qu'elle  deviendrait 
sa  femme,  et  qu'Évergète  prendrait  la 
tutelle  du  jeune  roi.  Il  entra  dans 
Alexandrie  avec  ce  titre,  épousa  la 
reine  mère,  et,  le  jour  même  de  son 
union,  il  fit  égorger  le  jeune  héritier 
du  trône  dont  il  devint  le  possesseur 
par  ce  crime.  Le  jeune  prince  avait  été 
reconnu  comme  roi;  il  porta  le  sur- 
nom d'Eupator,  «t  il  est  mentionné 
sous  ce  nom,  et  au  rang  dynastique 
qui  lui  est  assigné  commue  successeur 
légitime  de  son  père ,  dans  le  contrat 
de  vente  dont  le  texte  est  ci-dessus 
rapporté.  Son  règne  ne  dura  que  quel- 
ques mois,  et  il  périt  dans  l'âge  de 
l'enfance. 

Son  oncle,  Évergète  II,  préludait 
ainsi  aux  atrocités  dans  lesquelles  il 
sembla  toujours  se  complaire.  Bientôt 
après,  arrivé  à  Memphis  pour  son 
inauguration  religieuse,  la  reine  y  mit 
au  monde  un  fils,  qui,  de  cette  cir- 
constance, reçut  le  nom  de  Memphite. 
Cette  naissance  et  l'inauguration  du 
roi  eurent  lieu  vers  la  fin  de  la  pre- 
mière année  de  son  règne,  peut-être 
même,  et  comme  pour  Fypiphane,  le 
jour  anniversaire  de  celui  où  il  était 
parvenu  au  trône. 

Au  milieu  des  fêtes  célébrées  à  l'oc- 
casion de  la  naissance  d'un  héritier  de 
la  couronne  royale,  le  roi  fit  mettre  à 
mort  plusieurs  Cvrénéens  qui  l'avaient 
accompagné  en  Egypte,  et  qui  se  ren- 


dirent coupables  de  quelques  plaisan- 
teries sur  ses  relations  avec  une  femme 
nommée  Irène.  Aussi  les  Égyptiens  se 
souvenaient-ils  avec  plus  de  soin  et 
plus  de  respect  de  la  bienfaisance  et  de 
la  modération  de  Philométor,  et  cette 
comparaison  qu'ils  faisaient  des  deux 
princes  rendait  plus  vif  encore  leur 
désir  de  se  soustraire  à  tant  de  tyran- 
nie. Ptolémée  avait  pris  le  surnom 
ù' Évergète  ou  Bienfaiteur;  le  peuple 
le  nomma  avec  plus  de  raison  Kaker' 
gète  ou  Malfaiteur.  Rien  d'ailleurs 
dans  sa  personne  ne  contribuait  à  lui 
concilier  la  faveur  publique  :  son  corps 
était  aussi  hideux  que  son  caractère, 
et  Posidonius  le  Stoïcien,  qui  accom- 
pagnait en  Egypte  P.  Scipion  jEmilien , 
visitant  avec  Spur.  Merula  et  L.  Mem- 
mius  les  États  des  rois  alliés,  et  qui 
vit  Évergète,  a  fait  de  sa  conformation 
un  tableau  repoussant,  ce  qui  a  fait 
dire  à  Justin  qu'Évergète  II  parut  au- 
tant ridicule  aux  Romains  qu'il  était, 
odieux  à  ses  sujets;  ils  le  surnom- 
maient  aussi  Physcon ,  le  Ventru. 
_  Les  envoyés  de  Rome  arrivèrent  en 
Egypte  à  l'époque  où  Évergète  fut 
forcé  d'appeler,  par  des  actes  publics, 
des  étrangers  dans  son  royaume,  tant 
les  supplices  ou  la  crainte  d'y  être  ex- 
posé avait  diminué  la  population  d'A- 
lexandrie. Il  ne  renonça  pas  pour  cela 
à  ses  funestes  pratiqués,  et  la  licence 
qu'il  tolérait  dans  les  troupes  merce- 
naires ne  fit  qu'accroître  encore  le  dé- 
sordre. 

Il  n'avait  pas  été  moindre  dans  l'in- 
térieur du  palais  que  dans  l'intérieur 
du  royaume;  car,  épris  de  la  jeune 
Cléopâtre,  fille  de  son  frère  et  de  sa 
femme,  Évergète  avait  répudié  celle- 
ci  pour  épouser  l'autre.  < 

Cet  état  de  choses  dura  quinze  ans 
à  compter  de  la  fin  du  règne  de  Philo- , 
métor,  comme  le  rapporte  Diodore  de  i 
Sicile;  mais  à  cette  époque,  jugeant  \ 
qu'il  avait  tout  à  redoyter  d'un  peuple 
que  d'atroces  injustices  avaient  poussé 
à  l'insurrection,  le  roi  s'éohappa  d'A- 
lexandrie et  alla  lever  des  troupes  étran- 
gères pour  reconquérir  son  trône.  Ceci 
se  passait  en  l'an  132  avant  l'ère  vuU 
gaire. 


FXYPTE. 


Aussitôt  le  peuple  d'Alexandrie  ren- 
versa et  détruisit  les  images  du  roi. 
Présumant  que  Cléopâtre  la  mère  l'ex- 
citait à  cette  action,  Évergète  en  était 
plus  porté  à  la  vengeance,  et  bientôt 
après  il  marcha  contre  Alexandrie.  Il 
flt  aussi  mettre  à  mort  son  jeune  fils  et 
sans  autre  motif  que  l'intention  d'affli- 
ger sa  mère,  l'ayant  emmené  avec  lui, 
craignant  qu'en  son  absence  les  Alexan- 
drins pussent  le  placer  sur  le  trône. 

Cléopâtre,  secondée  par  les  sujets 
du  roi,  se  préparait  à  lui  résister;  elle 
avait  réuni  une  armée  sous  le  com- 
mandement de  Marsyas,  qui  en  vint 
aux  mains  avec  les  troupes  d'Évergète , 
commandées  par  Hégélochus.  Marsyas 
fut  fait  prisonnier  et  conduit  au  roi , 
qui  lui  pardonna,  voulant,  par  ce  pre- 
mier acte  de  clémence,  faire  oublier 
sa  cruauté. 

Dans  ces  conjonctures,  Cléopâtre 
demanda  du  secours  au  roi  de  Syrie 
Démétrius,  qui  était  l'époux  de  sa 
I  fille.  C'était  au  temps  où  il  venait  de 
I  triompher  d'Antiochus  Sidétès  chez  les 
I  Parthes,  et  qu'il  remontait  sur  son 
1  trône  après  un  interrègne  de  neuf  an- 
j  nées,  l'an  130. 

Démétrius  n'hésita  pas  d'embrasser 
la  cause  de  Cléopâtre,  et  d'ordonner 
l'envoi  d'une  armée  en  Egypte;  mais 
I  Antioche  et  plusieurs  autres  villes  de 
la  Syrie  venaient  de  se  déclarer  indé- 
pendantes de  son  autorité.  N'espérant 
plus  de  secours  en  Egypte ,  Cléopâtre 
la  quitta,  emportant  "de  grandes  ri- 
chesses, et  se  retira  auprès  de  Démé- 
trius même.  En  attendant,  Ptolémée, 
qui  favorisait  la  défection  des  villes 
syriennes,  suscitait  aussi  un  compéti- 
teur à  Démétrius;  il  soutenait  de  son 
crédit  et  de  son  armée  les  fourberies 
d'un  jeune  Égyptien,  qui  se  prétendit 
le  fils  adoptif  d'Antiochus  Sidétès,  et 
qui  prit  le  nom  d'Alexandre.  La  haine 
que  Démétrius  avait  inspirée  à  ses  su- 
jets par  son  orgueilleuse  domination 
favorisa  les  prétentions  du  faux  Alexan- 
dre. Le  roi  de  Syrie  se  vit  bientôt  dé- 
laissé par  sa  femme  même  et  ses  fils, 
qui  se  retirèrent  à  Ptolémaïs  ;  il  cher- 
cha vainement  un  asile  dans  le  temple 
i  deTyr,  il  y  fut  mis  à  mort,  et  Alexan- 


dre monta  sur  le  trône  de  Syrie. 
Bientôt  il  oublia  jusqu'à  son  bienfai- 
teur, et  menaça  l'Egypte  et  son  roi 
Évergète  IL  Celui-ci ,  qui  ne  trouvait 
aucune  garantie  dans  les  intentions  du 
faux  Alexandre,  se  réconcilia  d'abord 
avec  Cléopâtre  sa  sœur  et  sa  première 
femme,  donna  sa  fille  Tryphène  à  An- 
tiochus,  surnommé  Grypus,  l'un  des 
fils  de  Démétrius  Soter,  et,  lui  four- 
nissant en  même  temps  une  nombreuse 
armée ,  il  le  plaça  sur  le  trône  de  Syrie , 
où  le  faux  Alexandre  ne  fit  qu'appa- 
raître. 

L'avénementd'Antiochus  Grypus  au 
trône  de  Syrie,  en  l'an  127,  ramena  la 
tranquillité  dans  le  royaume.  Try- 
phène, fille  d'Évergète  II,  en  était  la 
reine;  cette  alliance  contribua  aussi  à 
rendre  à  l'Egypte  le  repos  dont  elle 
avait  besoin." 

Ptolémée  Évergète  II,  n'étant  plus 
distrait  par  la  nécessité  de  défendre 
son  royaume  au  dehors,  s'adonna  aux 
lettres  et  aux  arts  :  il  prit  le  soin  d'en 
ranimer  l'étude,  que  les  malheurs  pu- 
blics avaient  fait  négliger.  Il  appela  de 
nouveau  les  savants  et  les  artistes  à  sa 
cour,  protégea  efficacement  les  insti- 
tutions littéraires  qui  existaient  à 
Alexandrie,  et,  disciple  d'Aristarque 
le  grammairien,  il  se  plaça  lui-même 
parmi  les  auteurs  de  son  siècle  qui  ré- 
digèrent de  longs  ouvrages.  Il  écrivit 
des  Commentaires  en  vingt-quatre  li- 
vres :  la  zoologie  en  fut  le  sujet  spé- 
cial, si  l'on  en  juge  par  les  fragments 
qui  nous  restent,  et  qui  traitent  de 
quelques  animaux  ou  curieux  ou  uti- 
les, entre  autres  des  poissons  d'une 
rivière  de  Libye,  du  paon,  du  faisan, 
etc.  Ce  goût  de  Ptolémée  pour  les  re- 
cherches savantes  lui  fit  aussi  doimer 
le  surnom  de  Philologue,  qu'il  mérita 
moins  peut-être  que  celui  de  Kaker- 
gète. 

Ce  prince  approchait  par  son  Age  du 
terme  de  sa  carrière,  et  la  reine  voulut 
prévenir  les  effets  d'une  mort  inopinée  : 
des  deux  fils  qui  restaient  a  Ptolémée, 
elle  haïssait  profondément  le  premier- 
né,  celui  que  l'usage  appelait  à  succé- 
der à  son  père.  Elle  eut  assez  d'ascen- 
dant sur  le  roi  pour  le  déterminer  à  le 


L'UiNIVERS. 


faire  partir  pour  l'île  de  Chypre,  espé- 
rant que  son  éloignement  donnerait  à 
Alexandre,  son  second  fils,  le  temps  et 
l'occasion  de  prendre  la  couronne  lors- 
que la  lin  du  règne  et  de  la  vie  de  leur 
père  serait  arrivée.  Elle  eut  lieu  peu 
de  temps  après,  et  dans  la  29^  année 
du  règne  d'Évergète  II. 

Malgré  les  continuelles  agitations  in- 
térieures et  extérieures  dont  le  règne  de 
ce  prince  fut  traversé,  il  en  est  peu 
dans  l'histoire  d'Egypte  dont  il  nous 
reste  aujourd'hui  de  si  nombreux  et  de 
si  importants  monuments,  comme  si 
les  honneurs  à  rendre  aux  dieux,  et  l'a- 
grandissement, l'ornement  ou  l'édifi- 
cation des  édifices  sacrés,  étaient  mis 
en  Egypte  hors  de  l'influence  des  plus 
sinistres  événements,  moins  puissante 
que  la  piété  profonde  dont  la  nation 
était  animée. 

Un  des  plus  curieux  monuments  de 
cette  époque  est,  sans  contredit,  le 
petit  temple  de  Thôth,  près  de  Médi- 
net-Habou ,  à  Thèbes ,  élevé  par  Pto- 
lémée  Évergète  II,  et  dédié  en  son 
nom  et  en  celui  de  Cléopâtre  sa  pre- 
mière femme.  Nous  mettons  sous  les 
yeux  du  lecteur  la  description  de  ce 
curieux  édifice,  telle  qu'elle  a  été  ré- 
digée sur  les  lieux,  en  1829,  par 
ChampoUion  le  jeune. 

«  Dans  le  quartier  sud-ouest  de  la 
vieille  capitale  pharaonique  s'élèvent 
deux  édifices  sacrés  dignes  d'intérêt 
sous  les  rapports  historiques  et  mytho- 
logiques. 

«  L'une  de  ces  constructions  s'élève 
au  milieu  de  broussailles  et  de  grandes 
herbes,  en  dehors  de  l'angle  sud-est  et 
à  une  très-petite  distance  de  l'énorme 
enceinte  carrée,  en  briques  crues,  qui 
environnait  jadis  le  palais  et  les  tem- 
ples de  Médinet-Habou.  C'est  un  édi- 
fice de  petites  proportions,  et  qui  n'a 
jamais  été  complètement  terminé;  il  se 
compose  d'une  sorte  de  pronaos  et  de 
trois  salles  successives,  dont  les  deux 
dernières  seulement  sont  décorées  de 
tableaux  soit  sculptés  et  peints,  soit 
ébauchés ,  ou  même  simplement  tracés 
à  l'encre  rouge.  Ces  tableaux  ne  lais- 
sent aucun  doute  sur  la  destination  du 
monument,  ni  sur  l'époque  de  sa  cons- 


truction. Il  appartient  au  règne  des 
Lagides ,  comme  le  prouve  une  double 
dédicace  d'un  travail  barbare,  sculptée 
intérieurement  autour  du  sanctuaire, 
et  les  noms  royaux  inscrits  devant  les 

Eersonnages  figurant  dans  tous  les  ta- 
leaux  d'adoration. 

«  La  dédicace  annonce  expressément 
que  le  roi  Ptolémée  Évergète  H,  et  sa 
sœur  la  reine  Cléopâtre,  ont  construit 
cet  édifice,  et  Y  ont  consacré  à  leur  père 
le  dieu  Thôth,  ou  Hermès  Ibiocé- 
phale. 

«  C'est  ici  le  seul  des  temples  encore 
existants  en  Egypte  qui  soit  spéciale- 
ment dédié  au  dieu  protecteur  des 
sciences,  à  l'inventeur  de  l'écriture  et 
de  tous  les  arts  utiles,  en  un  mot  à 
l'organisateur  de  la  société  humaine. 
On  retrouve  son  image  dans  la  plupart 
des  tableaux  qui  décorent  les  parois  de 
la  seconde  salle,  et  surtout  celles  du 
sanctuaire.  On  l'y  invoquait  sous  son 
nom  ordinaire  de  Thôth,  que  suivent 
constamment  soit  le  titre  de  sotem, 
qui  exprime  la  suprême  direction  des 
choses  sacrées,  soit  la  qualification 
Ho-en-Hih,  c'est-à-dire,  qui  a  une 
face  d'Ibis,  oiseau  sacré,  dont  toutes 
les  figures  du  dieu,  sculptées  dans  ce 
temple,  empruntent  la  tête,  ornée  de 
coiffures  variées. 

«  On  rendait  aussi  dans  ce  temple 
un  culte  très-particulier  à  Nohémouo 
ou  Nohamouo,  déesse  que  caractéri- 
sent le  vautour,  emblème  de  la  mater- 
nité, formant  sa  coiffure,  et  l'image 
d'un  petit  propylon  s'élevant  au-dessus 
de  la  coiffure  symbolique.  Les  légendes 
tracées  à  côté  des  nombreuses  repré- 
sentations de  cette  compagne  du  dieu 
Thôth,  qui,  d'après  son  nom  même, 
paraît  avoir  présidé  à  la  conservation 
des  germes,  l'assimilent  à  la  déesse 
Saschfmoué,  compagne  habituelle  de 
Thôth ,  régulatrice  des  périodes  d'an- 
nées et  des  assemblées  sacrées. 

«  Ces  deux  divinités  reçoivent,  outre 
leurs  titres  ordinaires,  celui  de  Jiési- 
dant  à  Manthom;  nous  apprenons 
ainsi  le  nom  antique  de  cette  portion 
de  Thèbes  où  s'élève  le  temple  de 
Thôth. 

«  Le  bandeau  de  la  porte  qui  donne 


ÉGYPIE. 


entrée  dans  la  dernière  salle  du  tem- 
ple, le  ACHc^wa/Ve  proprement  dit,  est 
orné  de  quatre  tableaux  représentant 
Ptolémée  faisant  de  riches  offrandes , 
d'abord  aux  grandes  divinités  protec- 
trices de  Thèbes ,  Amon-Ra,  Mouth  et 
Chons,  généralement  adorées  dans 
cette  immense  capitale,  et  en  second 
lieu  aux  divinités  particulières  du  tem- 
ple, Thôth  et  la  déesse  Nohamouo. 
Dans  l'intérieur  du  sanctuaire,  on  re- 
trouve les  images  de  la  grande  triade 
thébaine,  et  même  celles  de  la  triade 
adorée  dans  le  nome  d'Hermonthis, 
qui  cou)mençait  à  une  courte  distance 
du  temple.  Deux  grands  tableaux,  l'un 
sur  Ja  paroi  de  droite,  l'autre  sur  la 
paroi  de  gauche,  représentent,  selon 
l'usage,  la  Bari  ou  Arche  sacrée  de  la 
divinité  à  laquelle  appartient  le  sanc- 
tuaire. L'arche  de  droite  est  celle  de 
iHÔTH-PEHO-EN-HiB  {Thôth  à  face 
d'Ibis),  et  l'arche  de  gauche  celle  de 
'J  HÔTH  PsoTESi  (Thûth,  le  surinten- 
diiiit  des  choses  sacrées].  1/une  et 
l'autre  se  distinguent  par  leurs  proues 
et  leurs  poupes  xlécorées  de  têtes  d'é- 
pervier,  surmontées  du  disque  et  du 
croissant,  à  tête  symbolique  du  dieu 
thons,  le  fils  aîné  d'AmmOn  et  de 
^loutb,  la  troisième  personne  de  la 
triade  thébaine,  dont  le  dieu  Thôth 
n'est  qu'une  forme  secondaire. 

«  Ici,  comme  dans  la  salle  précé- 
dente, on  retrouve  toujours  le  roi  Pto- 
lémée Ècercjète  II ,  faisant  des  offran- 
des ou  de  riches  présents  aux  divinités 
locales.  Mais  quatre  bas-reliefs  de  l'in- 
térieur du  sanctuaire,  sculptés  deux  à 
gauche  et  deux  à  droite  de  la  porte, 
ont  fixé  plus  particulièrement  mon  at- 
tention. Ce  ne  sont  plus  des  divinités 
proprement  dites  auxquelles  s'adres- 
sent les  dons  pieux  du  Lagide  :  ici , 
Évergète  II ,  comme  le  disent  textuel- 
lement les  inscriptions  qui  servent  de 
titre  à  ces  bas-reliefs,  brûle  Vencens 
en  l'honneur  des  pères  de  ses  pères  et 
des  mères  de  ses  mères.  Le  roi  accom- 
plit en  effet  diverses  cérémonies  reli- 
gieuses en  présence  d'individus  des 
deux  sexes,  classés  deux  par  deux, 
et  revêtus  des  insignes  de  certaines 
divinités.  Les  légendes  tracées  devant 


chacun  de  ces  personnages  achèvent  de 
démontrer  que  ces  honneurs  sont 
adressés  aux  rois  et  aux  reines  Lagi- 
des,  ancêtres  d'É vergeté  II  en  ligne 
directe;  et,  en  effet,  le  premier  bas- 
relief  de  gauche  représente  Ptolémée 
Philadelnhe,  costumé  en  Osiris,  assis 
sur  un  trône  à  côté  duquel  on  voit  la 
reine  Arsinoé  sa  femme,  debout,  coif- 
fée des  insignes  de  Mouth  et  d'Hathôr. 
Ëvergète  II  lève  ses  bras  en  signe  d'a- 
doration devant  ces  deux  époux,  dont 
les  légendes  signifient  :  Le  divin  père 
de  ses  pères,  Ptolémée,  dieu  phila- 
DELPHE  ;  la  divine  mère  de  ses  mères , 
Arsinoé,  déesse  philadelphe. 

«Plus  loin,  Évergète  II  offre  l'en- 
cens à  un  personnage  également  assis 
sur  un  trône,  et  décoré  des  insignes  du 
dieu  Socarosiris,  accompagné  d'une 
reine  debout,  la  tête  ornée  de  la  coif- 
fure d'Hathôr,  la  Vénus  égyptienne; 
leurs  légendes  portent  :  Le  père  de  ses 
pères,  Ptolémée,  dieu  créateur;  la 
divine  mère  de  4es  vières ,  Békémce  , 
déesse  créatrice.  On  peut  donc  recon- 
naître ici  soit  Ptolémée  Soter  P%  et  sa 
femme  Bérénice,  fille  de  Magas,  soit 
Ptoiémée  Évergète  I",  et  Bérénice  sa 
femme  et  sa  sœur.  L'absence  totale  du 
cartouche  prénom  dans  la  légende  du 
Ptolémée,  objet  de  cette  adoration, 
autoriserait  l'une  ou  l'autre  de  ces 
hypothèses.  Mais  si  l'on  observe  que 
ces  deux  époux  reçoivent  les  homma- 
ges d'Évergète  II  a  la  suite  des  hon- 
neurs rendus  en  premier  lieu  à  Pto- 
lémée et  à  Arsinoé  Philadelphes,  on 
se  persuadera  que  le  second  tableau 
concerne  les  enfants  et  les  successeurs; 
inimédiats  de  ces  Lagides ,  c'est-à-dire , 
Évergète  I"''  et  Bérénice  sa  sœur.  Le 
titre  de  Pther-mounk,  dieu  créateur, 
dieu  fondateur  ou  fabricateur,  convien- 
drait beaucoup  mieux,  il  est  vrai,  à 
Ptolémée  Soter  V,  fondateur  de  la 
domination  des  Lagides;  mais  j'ai  la 
pleine  certitude  que  ce  titre  est  prodi- 
gué sur  les  monuments  égyptiens  à  une 
foule  de  souverains  autres  que  des 
chefs  de  dynasties. 

«  Deux  bas-reliefs,  sculptés  à  droite 
de  la  porte ,  nous  montrent  Évergète  II 
rendant  de  semblables  honneurs  aux 


L'UNIVERS. 


images  de  ses  autres  ancêtres  et  prédé- 
cesseurs, et  toujours  en  suivant  la 
ligne  généalogique  descendante  :  ainsi , 
dans  le  premier  tableau,  le  roi  répand 
des  libations  devant  le  divin  père  de 
son.  père,  Ptolémée,  dieu  Philopa- 
TOR,  et  la  divine  mère  de  sa  mère, 
ABSiN0É,c?ee6sePHiL0PAT0BE;  enfin, 
dans  le  second  tableau ,  il  fait  l'offrande 
du  vin  à  son  roijal père  Ptolémée, 
dieu  Épiphane  ,  et  à  la  royale  mère 
Cléopatbe,  déesse  Épiphane.  Son 
père  et  son  aïeul  sont  figurés  dans  le 
costume  du  dieu  Osiris  ;  sa  mère  et  son 
aïeule  dans  le  costume  d'Hathôr. 
Quant  aux  titres  Philadelphe,  Philo- 
pator  et  Épiphane ,  ils  sont  placés  à  la 
suite  des  cartouches  noms  propres ,  et 
exprimés  par  des  hiéroglyphes  phoné- 
tiques (représentant  les  mots  coptes 
équivalents).  Ces  quatre  tableaux  nous 
donnent  donc  la  généalogie  complète 
d'Évergète  II,  et  l'ordre  successif  des 
rois  de  la  dynastie  des  Lagides  à  partir 
de  Ptolémée  Philadelphe. 

«  C'est  toujours  ainsi  que  les  monu- 
ments nationaux  de  l'Egypte  servent 
pour  le  moins  de  confirmation  aux 
témoignages  historiques  puisés  dans 
les  écrits  des  Grecs  ;  et  cela  toutes  les 
fois  qu'ils  ne  viennent  point  éclaircir 
ou  coordonner  les  notions  vagues  et 
incohérentes  que  ce  même  peuple  nous 
a  transmises  sur  l'histoire  égyptienne, 
surtout  en  ce  qui  concerne  les  an- 
ciennes époques.  L'usage  constamment 
suivi  par  les  Égyptiens  de  couvrir 
toutes  les  parois  de  leurs  monuments 
de  nombreuses  séries  de  tableaux  re- 
présentant des  scènes  religieuses  ou 
des  événements  contemporains,  dans 
lesquels  figure  d'habitude  le  souverain 
régnant  à  l'époque  même  où  l'on  sculp- 
tait ces  bas-reliefs;  cet  usage,  disons- 
nous,  a  tourné  bien  heureusement  au 
profit  de  l'histoire,  puisqu'il  a  conservé 
jusqu'à  nos  jours  un  immense  trésor 
de  notions  positives  qu'on  chercherait 
inutilement  ailleurs.  On  peut  dire,  en 
toute  vérité ,  que ,  grâce  à  ces  bas-re- 
liefs et  aux  nombreuses  inscriptions 
qui  les  accompagnent,  chaque  monu- 
ment de  l'Egypte  s'explique  par  lui- 
même,  et  devient,  si  l'on  peut  s'expri- 


mer ainsi,  son  propre  interprète.  Il 
suffit,  en  effet,  d'étudier  quelques  ins- 
tants les  sculptures  qui  ornent  le  sanc- 
tuaire de  l'édifice  situé  à  côté  de 
l'enceinte  de  Médinet-Habou ,  la  seule 
portion  du  monument  véritablement 
terminée,  pour  se  convaincre  aussitôt 
qu'on  se  trouve  dans  un  temple  con- 
sacré au  dieu  ïhôth ,  construit  sous  le 
règne  d'Évergète  II,  et  de  sa  sœur  et 
première  femme  Cléopàtre,  mais  dont 
les  sculptures  ont  été  terminées  posté- 
rieurement à  l'époque  du  mariage 
d'Évergète  II  avec  Cléopàtre  sa  nièce 
et  sa  seconde  femme,  mentionnée  dans 
les  légendes  royales  qui  décorent  le 
plafond  du  sanctuaire. 

«  Le  style  mou  et  lourd  des  bas-re- 
liefs, la  grossièreté  d'exécution  des 
hiéroglyphes ,  et  le  peu  de  sojn  donné 
à  l'application  des  couleurs  sur  les 
sculptures,  s'accordent  trop  bien  avec 
les  dates  fournies  par  les  inscriptions 
dédicatoires,  pour  ne  pas  reconnaître 
dans  le  petit  temple  de  Thôth  un  pror 
duit  de  la  décadence  des  arts  égyp- 
tiens ,  devenue  si  rapide  aux  dernières 
époques  de  la  domination  grecque.  » 

Les  autres  constructions  du  même 
règne  rendent  le  même  témoignage,  et 
il  se  vérifiera  partout  où  les  traces  des 
travaux  ordonnés  par  Évergète  II  sub- 
sistent encore  :  à  Edfou,  sur  la  paroi 
droite  du  pronaos  qui  fut  terminé  par 
ce  prince;  au  mammési  du  même  lieu, 
où  sont  représentées  l'enfance  et  l'édu- 
cation du  jeune  Har-Sont-Tho ,  fils  de 
Har-Hat  et  d'Athôr,  auquel  la  flatterie 
a  associé  Évergète  II,  représenté  aussi 
comme  enfant,  et  partageant  les  ca- 
resses que  les  dieux  de  tous  les  ordres 
prodiguent  au  dieu  nouveau-né;  à  Om- 
bos,  dont  Évergète  II  fit  agrandir  le 
grand  et  le  petit  temple;  à  Dakkèh  en 
Nubie,  où  le  même  roi  fit  continuer  le 
temple  de  Thôth  fondé  par  le  roi  éthio- 
pien Ergamène;  à  Philae,  au  temple 
d'Hathôr  élevé  par  Ptolémée  Épiphane 
et  orné  par  son  second  fils,  qui, 
toutefois,  s'attribue  les  honneurs  de 
la  dédicace  dans  les  longues  inscrip- 
tions de  la  frise.  A  El-Asassif ,  le  sanc- 
tuaire du  temple  d'Amon-Ra  fut  aussi 
réparé  par  Évergète  II,  en  son  nom  et: 


toy  PTE. 


en  celui  de  la  reine  Cléopâtre,  répara- 
tions dont  le  stvle  contraste  par  leur 
grossièreté  avec  l'élégance  du  style  des 
autres  parties  du  monument  fondé 
par  le  Pharaon  Thouthmosis  r^.  Le 
temple  d'Hathôr,  situé  derrière  l'ainé- 
nophium  de  Thèbes,  fut  aussi  l'objet 
des  soins  pieux  d'Évergète  II.  Les 
inscriptions  constatent  encore  aujour- 
d'hui qu'il  en  fit  terminer  une  partie 
des  décorations,  et  ces  inscriptions 
s'expriment  ainsi  :  <•■  Bonne  restaura- 
tion de  l'édifice,  exécutée  par  le  roi 
germe  des  dieux  lumineux,  l'éprouvé 
par  Phtha ,  etc. ,  Ptolémée  toujours  vi- 
vant, et  par  sa  royale  sœur,  la  modé- 
ratrice souveraine  du  monde,  Cléo- 
pâtre, et  par  sa  royale  épouse,  la 
modératrice  souveraine  du  monde, 
Cléopâtre,  dieux  grands  chéris  d  A- 
mon-Ra.  »  Enfin  à  Médinet-Habou  le 
même  prince  fit  restaurer  les  portes 
et  une  portion  du  plafond  de  la  grande 
salle. 

L'un  des  plus  précieux  monuments 
égyptiens  qui  nous  restent  du  règne 
de  Ptolémée  Évergète  II ,  est ,  sans 
contredit,  la  stèle  en  granit  qui  se 
voit,  à  côté  de  la  porte,  sur  le  pylône 
oriental  du  grand  temple  de  Phiiee";  ins- 
cription en  caractères  hiéroglyphiques , 
qui  contient  l'acte  d'une  donation  faite 
au  temple ,  et  une  date  ainsi  conçue  : 
«  L'an  XXIV,  au  mois  de  peritios,'  qui 
est,  pour  les  Égyptiens  ,  le  mois  d'épi- 
phi;»  renseignement  d'un  bien  grand 
intérêt  pour  la  concordance  du  calen- 
drier macédonien ,  auquel  appartient 
le  mois  de  peritios  ,  avec  le  calendrier 
égyptien ,  dont  le  mois  d'épiphi  est  le 
onzième.  L'inscriptiondeRosette  four- 
nit un  exemple  analogue,  et  on  y  trouve 
de  plus  la  concordance  des  jours  des 
deux  mois.  L'indication  de  la  24'"  année 
du  règne  d'Évergète  II  fixe  la  date  de 
cet  acte  de  donation  à  l'année  123  avant 
l'ère  chrétienne. 

Le  musée  royal  du  Louvre  possède 
quatre  contrats  en  écriture  démotique , 
passés  durant  le  règne  de  Ptolémée 
Évergète  II  ;  le  plus  ancien  est  de  l'an 
28  de  ce  règne;  deux  autres  portent 
lies  dates  de  l'an  41  et  de  l'an  45.  Éver- 
Lgète  II,  cependant,  ne  régna  réelle- 


ment que  29  ans;  mais  ayant  été  ap- 
pelé un  moment  au  trône,  lorsque  son 
frère  Philométor  fut  détrôné  par  le 
roi  de  Syrie,  ce  qui  arriva  24  ans 
ayant  son  propre  avènement ,  Éver- 
gète II  compta  les  années  de  son  règne 
éphémère  à  la  place  de  Philométor,  et 
se  donna  ainsi  53  années  de  règne, 
quoiqu'il  n'ait  réellement  régné  que  29 
ans  depuis  la  mort  de  son  frère  Phi- 
lométor ,  et  y  compris  la  courte  exis- 
tence de  son  neveu  Eupator,  assassiné 
par  ses  ordres.  Les  médailles  de  ce  roi , 
connues  jusqu'à  ce  jour,  ne  portent  pas 
de  date  postérieure  à  l'an  27  de  son 
règne.  D'autres  monuments  en  langue 
grecque  se  rapportent  aussi  au  règne 
et  à  l'histoire  d'Évergète  II. 

On  lit  sur  les  listes  du  pronaos  du  tem- 
ple d'Hathôr  à  PhilcT,  une  inscription 
qui  porte  :  «  Le  roi  Ptolémée  et  la  reine 
Cléopâtre  sa  sœur,  et  la  reine  Cléopâtre 
sa  femme,  dieux  Évergètes,  à  Vénus.  >■ 
Une  autre  inscription  grecque  était 
gravée  sur  un  des  temples  de  Uakkèh 
en  Nubie,  annonçant  un  vœu  en  l'hon- 
neur du  roi  Ptolémée,  et  des  reines, 
vraisemblablement ,  dieux  Évergètes. 
On  a  trouvé  an  Caire ,  sur  une  pierre 
isolée,  la  mention  d'un  monument 
élevé  à  Évergète  II  par  un  fonction- 
naire public  du  temps,  comme  l'an- 
nonce le  texte  de  l'inscription  ainsi 
conçue  :  «  Apollodore,  fils  d'Aétès,  un 
des  premiers  amis  ,  épistate  et  greffier 
du  corps  des  cavaliers  du  pays ,  honore, 
par  ce  monument,  le  roi  Ptolémée, 
dieu  Évergète,  filsdesdieuxÉpiphanes.» 
L'usage  de  ces  honneurs  rendus  au  roi 
régnant  par  leurs  propres  employés  ou 
par  les  corporations  civiles  et  mili- 
taires, paraît  avoir  été  général  en 
Egypte  pendant  la  domination  des  rois 
grecs.  On  en  tire  une  preuve  nouvelle 
de  l'inscription  grecque  découverte 
près  de  la  première  cataracte ,  qui  con- 
tient un  hommage  aux  divinités  locales 
pour  les  rendre  favorables  au  roi ,  et 
qui  s'exprime  ainsi  :  «  Pour  la  conser- 
vation de  Ptolémée  et  de  la  reine  Cléo- 
fiâtre  sa  sœur,  dieux  Évergètes,  et  de 
eurs  enfants,  Héroïde,  fils  de  Dé- 
mophon  ,  natif  de  Bérénice ,  connnan- 
dant  des  gardes  du  corps ,  et  stratège, 


];uj\ivhR:s. 


et  les  Basilistes  qui  tiennent  leurs  réu- 
nions à  Sétis ,  l'île  de  Bacchus ,  dont 
les  noms  sont  inscrits  ci -dessous, 
=  à  Chnoubis,  appelé  aussi  Ammon  ;  à 
Satis,  appelée  aussi  Junon  ;  à  Anucis, 
appelée  aussi  Vesta;  à  Pétempamentis, 
appelé  aussi  Bacchus;  à  Pétensétès, 
appelé  aussi  Saturne  ;  à  Petensénes ,  ap- 
pelé aussi  Hermès,  dieux  grands,  et 
aux  autres  divinités  adorées  à  la  cata- 
racte ,  =  consacrent  cette  stèle ,  et  les 
sommes  fournies  par  chacun  d'eux 
pour  les  frais  des  sacrifices  et  libations 
qni  auront  lieu  dans  le  synode,  pen- 
dant les  premiers  neuvièmes  jours  de 
chaque  mois,  et  pendant  les  autres 
jours  éponymes  ;  Papias ,  fils  d'Ammo- 
nius,  étant  prostate,  et  Denys,  fils 
d'Apollonius,  étant  grand  prêtre  du 
synode.  »  {TraduciondeM.  Letronne.) 
Les  noms  des  Basilistes  suivent  le  texte 
de  cette  inscription ,  où  l'érudition  a 
recueilli  avec  avantage  une  précieuse 
assimilation  de  quelques  divinités  égyp- 
tiennes à  autant  de  dieux  de  la  my- 
thologie grecque  et  latine. 

Il  y  eut,  du  reste  ,  quelque  chose  de 
plus  que  le  mélange  des  dieux  dans  les 
rapports  de  I^Égypte  avec  la  Grèce  et 
avec  Rome.  Évergète  II  s'était  fait  des 
amis  parmi  les  Romains,  ou  plutôt 
s'était  fait  leur  ami  et  leur  client;  et 
une  autre  inscription  grecque,  trouvée 
dans  l'île  de  Délos ,  prouve  qu'un  Ro- 
main fut  revêtu  par  Évergète  II  du 
titre  d'ami  du  roi  (  titre  d'une  charge 
de  cour) ,  et  que  le  roi  lui  donna  aussi 
le^  gouvernement  d'une  proviîice  de 
l'Egypte  :  cette  inscription ,  en  effet , 
s'exprime  ainsi  :  «  Lucius  Pedius  et 
Caius  Pedius,  fils  de  Caius  Pedius, 
Romains  ,  ont  honoré  pour  sa  vertu  , 
ses  qualités  éminentes  et  sa  bienveil- 
lance envers  eux ,  Marcus  Pedius ,  pa- 
rent du  roi  Ptolémée  Évergète  et  de 
la  reine  Cléopâtre ,  et  épistratége.  Ils 
consacrent  cette  statue  à  Apollon  et  à 
Diane.  » 

Enfin ,  un  autre  monument  en  lan- 
gue grecque,  du  règne  d'Évergètell, 
nous  a  été  conservé ,  et  il  est,  sans  nul 
doute,  le  plus  curieux  parmi  tous 
les  autres,  par  les  faits  importants 
yue  l'histoire  de  l'administration  des 


Ptolémées  en  Egypte,  sous  les  rap- 
ports religieux ,  civil  et  militaire , 
doit  y  recueillir.  Les  prêtres  égyptiens 
de  l'de  de  Philœ  adressent  au  roi  leurs 
plaintes  contre  la  plupart  des  fonction- 
naires du  pays  et  les  troupe?:  qui  s'y 
rendent ,  en  ces  termes  :  «  Au  roi  Pto- 
lémée, à  la  reine  Cléopâtre  sa  sœur, 
à  la  reine  Cléopâtre  sa  femme ,  dieux 
Évergètes,  salut:  ISous,  les  prêtres 
d'Isis ,  adorée  dans  l' Abaton  et  à  Philse , 
déesse  très-grande  :  considérant  que 
les  stratèges,  les  épistates,  les  thé- 
barques  ,  îes  greffiers  royaux  ,  les  épis- 
tates des  corps  chargés  de  garder  le 
pays,  tous  les  officiers  publics  qui 
viennent  à  Philae,  les  troupes  qui  les 
accompagnent,  et  le  reste  de  leur 
suif  e ,  nous  contraignent  de  leur  four- 
nir de  l'argent  ;  et  qu'il  résulte  de  tels 
abus  que  le  temple  est  appauvri ,  et 
que  nous  courons  le  risque  de  n'avoir 
plus  de  quoi  suffire  aux  dépenses ,  ré- 
glées par  les  lois ,  des  sacrifices  et  li 
bâtions  qui  se  font  pour  la  conserva 
tion  de  vous  et  de  vos  enfants ,  nous 
vous  supplions,  dieux  très -grands 
de  charger,  s'il  vous  plaît,  Numénius 
votre  parent  et  épistolographe,  d'écrire 
à  Lochus ,  votre  parent  et  stratège  de 
la  Thébaïbe,  de  ne  point  exercer,  à 
notre  égard ,  de  ces  vexations ,  ni  de 
permettre  à  nul  autre  de  le  faire;  de 
nous  donner ,  à  cet  effet ,  les  arrêtés 
et  autorisations  d'usage,  dans  les 
quelles  nous  vous  prions  de  consigner 
la  permission  d'élever  une  stèle  où 
nous  inscrirons  la  bienfaisance  que 
vous  aurez  montrée  à  notre  égard  en 
cette  occasion,  afin  que  cette  stèle 
conserve  éternellement  la  mémoire  de 
la  grâce  que  vous  nous  aurez  accor- 
dée. Cela  étant  fait ,  nous  et  le  tem- 
ple ,  en  ceci ,  comme  nous  le  sommes 
en  d'autres  choses,  vos  très -obligés. 
Soyezheuveu\.»{TraductiondeM.Le 
tronne.) 

Les  faits  historiques  abondent  dan; 
ce  texte ,  et  il  a  eu  sur  les  études  égyp 
tiennes  la  plus  haute  influence:  1: 
stèle  que  les  prêtres  se  proposent  d'éle 
ver  en  l'honneur  du  roi  Ptolé"" 
fut  en  effet  exécutée  ;  cette  stèle , 
était  un  obélisque  en  écriture  hiéi 


EGYPTE. 


417 


glyphique ,  a  été  trouvée  près  de  l'ins- 
cription grecque  ;  elle  a  ainsi  mis  à  la 
disposition  de  la  critique  philologique 
un  second  texte  hiéroglyphique  se  rap- 
portant a  un  texte  grec,  et  analogue 
en  ceci  au  précieux  texte  de  Rosette , 
l'un  et  l'autre  contenant  des  noms 
propres  absolument  semblables  :  c'est 
ainsi  que  Champollion  le  jeune  a  pu 
vérifier,  par  l'inscription  de  Philae, 
les  déductions  qu'il  avait  tirées  de 
l'iiiscription  de  Rosette,  et  l'alphabet 
des  hiéroglyphes  a  été  découvert,  La 
stèle  de  Philse  est  en  Angleterre  ;  l'ins- 
cription grecque  s'y  trouve  aussi  :  ce 
sont  deux  conquêtes  du  plus  haut  in- 
térêt pour  la  science  ,  et  qui  serviront 
longtemps  à  conserver  le  souvenir  de 
quelques  faits  intéressants  du  règne  de 
Ptolémée  Évergète  II. 

Quand  ce  prince  mourut,  il  laissa 
la  couronne  à  Cléopâtre  sa  veuve ,  et 
à  celui  de  ses  deux  fils  qu'elle  choisirait 
pour  régner  avec  elle.  La  reine  eût 
préféré  le  plus  jeune  des  deux,  qu'elle 
croyait  plus  dévoué  à  ses  volontés; 
mais  l'usage  encore  l'emporta,  et  les 
vœux  publics  avec  lui  placèrent  le  pre- 
mier-né sur  le  trône.  Cléopâtre  le  rap- 
pela de  l'île  de  Chypre  oii  il  comman- 
dait; elle  exigea  de  lui  qu'il  répudiât 
sa  sœur  Cléopâtre,  à  laquelle  il  était 
uni  depuis  quelques  années ,  et  qu'il 
épousât  son  autre  sœur  nommée  Sé- 
lène.  A  C3s  conditions  le  fils  aîné  d'É- 
vergète  II  monta  sur  le  trône  et  prit 
le  surnom  de  Soter  II ,  vers  l'an  1 17 
jivant  Jésus-Christ.  Mécontente  de  ce 
,  la  reine  Cléopâtre  excita  contre 
la  populace  d'Alexandrie ,  le  sépara 
Selène  dont  il  avait  deux  enfants, 
força  de  déposer  la  couronne ,  et  la 
It  sur  la  tête  de  son  second  fils  qui 
prit  le  surnom  d'Alexandre.  Celui-ci , 
épouvanté  bientôt  par  les  fureurs  de 
sa  mère ,  la  quitta  subitement  et  se  re- 
tira à  Chypre.  Elle  le  rappela ,  en  mé- 
ditant le  "projet  de  s'en  défaire;  mais 
son  fils  la  prévint  en  la  faisant  assas- 
siner. Excité  enfin  par  tant  d'atrocités, 
le  peuple  d'Alexandrie  chassa  Alexan- 
dre du  trône ,  et  y  rappela  Soter  II , 
qui  avait  assez  respecté  les  liens  du 
ang  pour  ne  pas  essayer  de  se  réta- 


I 


blir  dans  ses  droits  au  prix  d'une 
guerre  contre  sa  mère  et  contre  son 
trère. 

Tel  est  le  triste  tableau  des  événe- 
ments qui  suivirent  la  mort  de  Ptolé- 
mée Évergète  II ,  et  caractérisèrent  le 
règne  de  ses  successeurs  immédiats 
durant  trente-six  ans ,  divisés  en  trois 
règnes  successifs  :  Soter  II ,  Alexan- 
dre P'',  et  Soter  II  rappelé. 

Soter  II ,  à  son  avènement ,  fut  con- 
traint par  sa  mère  de  répudier  sa  femme 
Cléopâtre  qui  resta  seule  dans  l'île  de 
Chypre. 

Alors  les  deux  prétendants  au  trône 
de  Syrie ,  Antiochus  Grypus  et  Anlio- 
chus'Cyzicenus,  n'avaient  pas  encore 
termine  leurs  sanglantes  querelles.  Le 
premier  avait^  épousé  Tryphène,  fille 
de  Ptolémée  Évergète  II,  et  sœur  de 
Cléopâtre  qui  gouvernait  à  Chypre. 
Celle-ci  quitta  bientôt  cette  île  pour 
s'unir  à  Antiochus  Cvzicenus ,  et  lui 
porta  pour  dot  une  armée  qu'elle  avait 
levée  et  qu'elle  conduisit  en  Syrie. 
Chypre  étant  alors  sans  gouverneur 
par  le  départ  de  Cléopâtre ,  Ptolémée 
Alexandre  s'y  rendit  :  cela  arriva  la  troi- 
sième année  du  règne  de  Soter  II. 

Le  souvenir  de  Cléopâtre  qui  subit 
une  si  cruelle  mort  à  Antioche,  avrJt 
attaché  Ptolémée  Soter  II  aux  intérêts 
d' Antiochus  Cyzicenus  dont  Cléopâtre 
avait  été  si  peu  de  temps  l'épouse  ;  et 
dans  la  guerre  intestine  que  cet  Antio- 
chus soutenait  contre  son  frère  ,  Pto- 
lémée, malgré  l'opposition  de  Cléo- 
pâtre sa  mère ,  avait  envoyéà  Cvzicenus 
un  secours  de  six  mille  hommes.  Mais 
les  sujets  de  ces  rois  n'étaient  point 
dispensés  d'être  solidairement  enga- 
gésdanscescalamiteuses  controverses, 
et  ils  s'en  trouvaient  tout  à  la  fois  les 
défenseurs  et  les  victimes.  Les  deux 
filles  d'Évergète  II  s'étaient  mutuelle- 
ment égorgées  dans  l'intérêt  de  ces 
prétentions;  Soter  II  protégeait  An- 
tiochus Cyzicenus  :  c'en  fut  assez  pour 
que  Cléopâtre  la  mère  prêtât  son  as- 
sistance a  Antiochus  Grypus;  elle  fit 
davantage  encore,  et  voulant  à  tout 
prix  se  débarrasser  de  l'active  opposi- 
tion de  Soter  II  qui  partageait  le  trône, 
elle  lui  supposa  l'intention  de  la  faire 


448 


L'UNIVERS. 


mourir ,  souleva  contre  lui  le  peuple 
d'Alexandrie  en  lui  montrant  ses  eu- 
nuques blessés  à  dessein ,  et  le  peuple 
crédule ,  se  portant  l'auxiliaire  des  fu- 
reurs de  Cléopâtre  contre  Ptolémée 
Soter,  obligea  ce  roi  de  chercher  son 
salut  dans  la  fuite.  Il  se  retira  a  Chypre , 
d"où  Ptolémée  Alexandre  fut  rappelé 
pour  s'asseoir  sur  le  trône  avec  sa 
mère  Cléopâtre ,  qui  réalisa  enfin  par 
cet  attentat  l'un  de  ses  vœux  les  plus 
chers.  En  même  temps,  et  toujours 
en  haine  de  ce  fils  roi ,  elle  sépara  en- 
core Cléopâtre  Sélène  de  Soter  son 
mari ,  quoiqu'elle  eût  déjà  de  lui  deux 
enfants  mâles,  et  la  donna  bientôt 
après  à  Antiochus  Grypus,  le  compé- 
titeur d'Antiochus  Cyzicenus  que  So- 
ter protégeait. 

Par  cette  criminelle  intrigue,  Soter 
fut  donc  chassé  du  trône ,  séparé  de 
Sélène  sa  femme  et  de  ses  deux  fils,  et 
son  premier  règne  finit  alors.  Sa  durée 
^t  de  dix  ans  entiers. 

L'année  suivante  commença  avec 
l'été  de  l'an  108'  avant  l'ère  vulgaire. 
Le  second  fils  de  Cléopâtre  fut  alors 
placé  sur  le  trône ,  et  prit  le  surnom 
à" Alexandre.  Les  premiers  soins  de 
Cléopâtre  furent  de  poursuivre  encore 
son  autre  fils  Soter  retiré  à  Chypre , 
sans  que  cette  distance  pût  le  délivrer 
des  cruels  effets  de  sa  haine;  et  la 
guerre  qui  se  ralluma  plus  active *que 
jamais  entre  les  deux  Antiochus  de  Sy- 
rie, fournit  à  cette  passion  un  nouvel 
aliment. 

Soter  avait  constamment  secondé 
de  ses  moyens  et  de  ses  vœux  Antio- 
chus Cyzicenus  ;  il  quitta  Chypre  et  se 
rendit  en  Syrie  pour  le  soutenir  contre 
*  Grypus  ;  mais  Cléopâtre ,  aussi  active 
dans  sa  haine  que  Soter  pouvait  l'être 
dans  ses  affections ,  craignit  aussi  les 
effets  de  l'alliance  de  Soter  avec  Cyzi- 
cenus qui  aurait  pu  le  seconder  un  jour 
pour  remonter  sur  le  trône  d'Egypte  ; 
elle  voulut  assurer  de  tous  ses  rnoyens 
le  triomphe  de  leur  ennemi  commun  , 
et  l'y  intéresser  par  une  alliance.  Elle 
fournit  donc  à  Grypus  de  puissants  se- 
cours en  hommes  et  en  argent,  et  lui 
fit  épouser  sa  fille  Sélène ,  qu'elle  avait 
séparée  de  Sotor  II. 


Néanmoins ,  Soter  s'était  rendu  er 
Syrie  appelé  par  les  habitants  de  Plo- 
lémais  assiégée  par  Alexandre  Jan 
naeus  ,  roi  des  Juifs.  Josèphe  rapporte 
que  les  habitants  de  cette  ville  qui  ne 
voulaient  pas  se  soumettre  à  ce  roi 
nouveau  venu ,  ne  pouvant  pas  attendre 
de  secours  des  deux  Antiochus  de  Sy- 
rie ,  occupés  à  vider  leurs  propres  que- 
relles par  les  armes,  s'adressèrent  a 
Ptolémée  Lathurusqui ,  chassédutrônt 
d'Egypte  par  sa  mère  Cléopâtre ,  était 
alors  à  Chypre. 

Soter  se  rendit  donc  en  Syrie  avec 
trente  mille  hommes,  vers  le  printemps 
de  la  103'  année  avant  l'ère  vulgaire. 

Eu  attendant ,  les  habitants  de  Pto- 
lémaïs ,  ne  doutant  pas  que  Cléopâtre 
d'Egypte  ne  vînt  les  attaquer  parce  que 
Soter  venait  les  défendre ,  hésitèrent  à 
recevoir  les  troupes  de  Ptolémée ,  re- 
fusèrent même  son  alliance.  Mais  les 
habitants  de  Gaza  la  recherchèrent 
aussitôt ,  et  le  roi  des  Juifs  fut  con- 
traiut  d'abandonner  son  entreprise 
contre  cette  ville.  Il  feignit  dès  lors  de 
désirer  l'amitié  de  Ptolémée,  tout  en 
liant  de  secrètes  intelligences  avec 
Cléopâtre.  Ptolémée ,  qui  crut  un  mo- 
ment à  ses  trompeuses  assurances ,  les 
rejeta  bientôt  après  ,  entra  dans  la  Ju- 
dée, prit  deux  villes  que  Josèphe 
nomme  Asochis  de  Galilée  et  Sempho- 
ris ,  défit  complètement  sur  le  Jour- 
dain l'armée  de  Jannaeus ,  ravagea  la 
Judée  et  occupa  enfin  Ptolémaïs  et 
Gaza. 

Il  touchait  aux  frontières  de  l'E- 
gypte :  Cléopâtre  s'en  alarma ,  et  en- 
voya des  corps  nombreux  de  troupes 
en  Syrie  et  en  Célé-Syrie ,  tandis  que 
son  fils  Alexandre  faisait  une  expédi- 
tion maritime  contre  Ptolémaïs  et  la 
Phénicie.  Soter  se  porta  inopinément 
sur  l'Egypte,  d'oii  il  fut  repoussé  et 
revint  à  Gaza ,  oii  il  passa  l'hiver.  La 
même  année  il  rentra  à  Chypre,  et 
presque  en  même  temps  Cléopâtre, 
qui  ne  le  voyait  plus  sur  le  chemin  de 
l'Egypte ,  ramena  son  armée  dans  ses 
États ,  et  y  rappela  celle  de  son  fils 
Alexandre. 

Peu  d'années  après,  les  fils  d'Antio- 
chus Grypus  disputaient  à  Antiochus 


EGYPTE- 


449 


Cyzicehus ,  leur  oncle ,  la  couronne  de 
Syrie.  Ptolémée  Soter  favorisa  le  qua- 
trième fils  de  Grypus,  Démétrius  Eu- 
cacrus  ;  il  l'emmena  de  Gnide  à  Da- 
mas ,  et  le  proclama  aussi  roi  de 
Syrie. 

Le  respect  que  Ptolémée  Soter  ne 
cessa  de  témoigner  à  sa  mère  Cléo- 
pàtre,  le  portait  à  ne  rien  entreprendre 
contre  l'Egypte ,  et  il  restait  paisible- 
ment à  Chypre  pendant  que  de  nou- 
velles catastrophes  se  préparaient  sour- 
dement à  Alexandrie.  Le  caractère 
entreprenant  de  Cléopritre  ne  promet- 
tait pas  une  loncue  durée  à  son  accord 
avec  son  fils  Alexandre,  si  des  guerres 
étrangères  cessaient  im  jour  de  l'occu- 
per. Déjà  la  mésintelligence  s'était  ma- 
nifestée entre  eux  dans  le  temps  que 
Soter  faisait  son  expédition  de  Syrie 
en  faveur  de  la  ville  de  Ptolémaïs;  car 
Alexandre ,  croyant  avoir  tout  à  redou- 
ter de  l'ambition  de  sa  mère ,  avait 
quitté  Alexandrie  et  s'était  réfugié  à 
Chypre;  mais  leur  danger  commun 
les  avait  alors  réunis  de  nouveau  contre 
Soter,  et  cela  dura  autant  que  ce  dan- 
ger parut  imminent.  Bientôt  après, 
Cléopîltre,  qui  fut  surnommée  Cocce  , 
mécontente  d'Alexandre,  formate  pro- 
jet de  s'en  défaire;  elle  pensait  à  l'exé- 
cute» .  lorsqu'Alexandre  lui-même  sut 
la  prévenir,  et  la  fit  mettre  à  mort, 
dix-huit  ans  après  l'association  de  Pto- 
lémée Alexandre  au  trône  d'Egypte. 

Par  l'assassinat  de  la  reine  sa  mère, 
Alexandre  resta  seul  maître  de  la  cou- 
ronne d'Egypte.  C'est  à  lui  que  l'on 
doit  attribuer  l'enlèvement  du  cercueil 
d'or  qui  renfermait  le  corps  d'Alexan- 
dre le  Grand. 

Strabon  a  conservé  le  souvenir  de 
cette  profanation.  Il  dit  à  ce  sujet,  que 
le  corps  d'Alexandre ,  ravi  à  Perdiccas 
par  Ptolémée,  fils  de  Lagusou  Soter, 
qui  le  fit  transporter  et  inhumer  a 
Alexandrie,  yétaitoncoredeson  temps, 
mais  non  pas  dans  le  même  cercueil  ; 
(jue  ce  cercueil  était  alors  de  verre, 
ci  que  celui  dans  lequel  Soter  avait 
fait  placer  le  corps  d'Alexandre  était 
d'or  ;  qu'un  Ptolémée  fils  de  (Cléopâtre) 
Cocce,  et  surnommé  Parisactus,  qui 
venait  de  Syrie,  l'avait  enlevé,  mais 
29'  Lie  raison.  (Egypte.) 


que,  chassé  bicutût  aprts  ,  cotte  proie 
lui  avait  été  inutile. 

La  spoliation  du  tombeau  d'Alexan- 
dre dut  avoir  lieu  dans  le  court  espace 
de  temps  pendant  lequel  Ptolémée  ré- 
gna seul  après  avoir  fait  assassiner 
Cléopâtre  sa  mère,  et  dans  la  l'J''  et 
dernière  année  de  son  règne. 

Car  l'attentat  d'Alexandre  ne  resta 
pas  longtemps  impuni.  Bientôt  après , 
voyant  son  crime  découvert ,  Alexan- 
dre prit  la  fuite  pour  se  soustraire 
à  la  fureur  du  peuple ,  et  aussitôt 
les  Alexandrins  rappelèrent  Ptolémée 
Soter. 

Pendant  que  Soter  reprenait  le  gou- 
vernement des  affaires  publiques,  et 
que  le  peuple  témoignait  la  joie  que  lui 
causait  son  retour  en  lui  donnant  le 
surnom  de  Désiré,  Alexandre  s'était 
réfugié  dans  l'île  de  Cos.  Peu  d'années 
auparavant,  et  lorsque  Soter,  relégué 
à  Chypre  et  faisant  son  expédition  de 
Syrie,  menaça  un  moment  l'Égr/pte, 
Cléopâtre  avait  envoyé  dans  cette  îli^, 
la  plus  grande  partie  de  ses  trésors , 
son  testament  et  la  famille  d'Alexan- 
dre ,  son  fils.  Celui-ci ,  après  sa  fuite. 
d'Alexandrie,  s'empara  de  cette  île  et 
voulut  faire  servir  les  richesses  qu'il  y 
trouvait  à  se  replacer  sur  le  trône,  il 
tenta  un  débarquement  à  Alexandrie, 
mais  il  fut  repoussé  par  Tyrrhus  qui 
était  du  sang  royal;  sur  nier,  il  fut 
battu  par  Chaeréas,  et  il  perdit  la  vie 
dans  ce  combat  auquel  sa  famille  ne 
survécut  pas.  11  avait  eu  plusieurs  en- 
fants de  Cléopâtre,  fille  de  son  frèrtt 
Soter;  et  un  seul ,  bien  jeune  encore, 
qui  avait  été  laissé  à  Cos,  resta  de 
cette  catastrophe. 

Les  Thébains  avaient  refusé  de  re- 
connaître de  nouveau  Soter  ÎI ,  et  ils 
se  révoltèrent  contre  lui.  Mais  Soter 
qui  les  fit  attaquer  parvint  à  les  rame- 
ner à  l'obéissance  dans  la  3'  aunée  de 
leur  rébellion ,  la  87^  avant  l'ère  vul- 
gaire, et  la  31*  de  son  règne  total 
compté  de  son  premier  avènement. 
Thèbes  fut  ravagée ,  et  ses  monuments 
éprouvèrent  de  grands  doimnages. 

ÏMilhridate  était  alors  en  guerre  avec 
les  Romains  qui  ne  négligaient  aucun 
moyen  d'entrer  enfin  en  possession  dt 


L'IJKIVEKS. 


tout  l'empïfe  d'Alexnndre.  Ils  occu- 
paient une  partie  de  la  Cyrénaïque 
depuis  que  Ptdléinée  Appion ,  Gis  illé- 
gitime d'Évergète  II ,  la  leur  avait  lé- 
guée par  son  testament.  Les  habitants 
de  cette  contrée  s'étaient  révoltés 
contre  les  Romains  :  Sylla ,  qui  était 
dans  la  Grèce  et  qui  assiégeait  alors 
Athènes  prise  par  Mithridate,  chargea 
Lucullus  d'aller  ramener  lesCyrénéens 
à  l'obéissance. 

Plutarque  rapporte  que  Lucullus 
partit  au  milieu  de  l'hiver  ;  que  durant 
la  traversée  sa  flotte  souffrit  beaucoup 
de  cette  saison;  qu'il  arriva  enfln  a 
Cyrène,  en  réorganisa  l'administra- 
tion ,  et  que  s'iJtant  de  là  rendu  en 
Egypte  les  pirates  inquiétèrent  encore 
sa  marche.  Parvenu  à  Alexandrie,  il 
y  fut  reçu  par  Ptolémée  d'une  manière 
très-distinguée.  Le  roi  fit  pour  lui  ce 

3ui  n'avait  jamais  été  fait  à  la  cour 
'Alexandrie  pour  aucun  envoyé  étran- 
ger. L'ayant  quittée  après  un  court 
séjour,  Lucullus  fut  comblé  de  pré- 
sents ,  parmi  lesquels  se  trouvait  une 
bague  de  prix  ornée  du  portrait  du  roi. 
«te  voisinage  des  armées  romaines 
devenait  de  plus  en  plus  funeste  à 
l'Egypte  qui  n'avait  plus  à  craindre 
que  cet  ennemi.  La  Syrie,  presque 
tout  l'Ortent  prenaient  une  nouvelle 
face,  et  la  Grèce  éprouvait  déjà  les 
terribles  effets  des  armées  romaines. 
Elle  avait 'eu  avec  les  rois  d'Egypte 
des  relations  dont  elle  consacra  plu- 
sieurs fois  le  souvenir  par  des  monu- 
ments publics  :  Athènes  en  particulier 
orna  l'entrée  du  théâtre,  ou  l'Odéon, 
des  statues  des  Ptolémées  ;  et  cette 
ville,  reconnaissante  des  bienfaits  nom- 
breux qu'elle  avait  reçus  de  Soter  II , 
lui  érigea  une  statue  en  bronze,  et 
une  autre  à  sa  fille  Bérénice  ;  et  l'on 
est  porté  à  croire  que  le  décret  par 
lequel  les  Athéniens  firent  placer  la 
statue  de  Soter  II  à  l'entrée  du  théâ- 
tre ,  fut  postérieur  à  sa  mort. 

Elle  arriva  après  que  Soter  eut  régné 
de  nouveau  pendant  7  ans  et  6  mois ,  ce 

aui  fait  un  total  de  35  années  et  demie 
epuis  la  mort  d'Évergète  II ,  et  porte 
la  mort  de  ce  roi  à  la  82*  année  avant 
l'ère  vulgaire. 


Les  monuments  du  règne  de  Ptolé- 
mée Soter  II,  d'Alexandre  I"  et  de 
leur  mère  Cleopàtre, qui  partagea  long- 
temps avec  eux  l'autorité  royale,  ne 
sont  pas  fort  nombreux-  Les  sculp- 
tures du  propylon  qui  subsiste  encore 
dans  les  ruines  d'Apollinopolis-Parva 
représentent  les  adorations  adressées 
au  dieu  Aroëris  par  la  reine  Cléopâtre, 
qui  fut  surnommée  Cocce ,  et  par  son 
lils  Soter  II;  ils  prennent  l'un  et  l'autre 
le  surnom  de  Philométor.  La  face  su- 

Périeure  de  ce  même  propylon  est 
ouvrage  de  Ptolémée  Alexandre  I*'"', 
qui  prend  le  même  surnom.  Une  ins- 
cription grecque,  tracée  sur  un  des 
murs  du  temple  d'Isis  à  Philae,  rap- 
pelle un  hommage  religieux  rendu  à 
cette  déesse  par  Ptolémée  Alexandre. 
On  lit  aussi  sur  le  grand  tempile  d'Om- 
bos  et  sur  le  Mammisi  du  même  lieu , 
ou  petit  temple ,  les  noms  de  Cléopâtre 
et  de  son  fils  aîné  Soter  II  ;  ces  mêmes 
noms  subsistent  encore  parmi  les  dé- 
corations du  mur  d'enceinte  du  naos 
du  temple  d'Edfou  ;  Alexandre  P*"  y 
est  aussi  désigné,  ainsi  que  sa  femme 
Bérénice.  Soter  II  seul  est  rappelé 
dans  les  tableaux  du  temple  situé  der- 
rière l'Aménophium  de  Thèbes;  au 
grand  pylône  de  Médinet-Habou ,  la 
porte  dont  les  faces  sont  couvertes  de 
bas-reliefs  religieux,  représente  des 
sacrifices  aux  sept  grandes  divinités 
élémentaires  et  aux  dieux  des  nomes 
thébain  et  hermonthite  :  c'est  Soter  II 
qui  préside  à  ces  sacrifices ,  et  qui  éleva 
ce  majestueux  édifice,  mais  avec  les 
débris  d'édifices  pharaoniques ,  rava^s 
par  la  fureur  des  Perses.  Une  inscrip- 
tion ,  sculptée  sur  une  partie  du  même 
édifice,  s'exprimait  en  ces  termes: 
<>  Cette  belle  réparation  a  été  faite  par 
le  roi  seigneur  du  monde,  le  grand 
germe  des  dieux  grands,  celui  que 
Phtha  a  éprouvé,  image  vivante  d'A- 
nion-Ra,  le  fils  du  soleil ,  le  seigneur 
des  diadèmes ,  Ptolémée  toujours  vi- 
vant ,  le  dieu  aimé  d'Isis ,  le  dieu  sau- 
veur, en  l'honneur  de  son  père  Amon- 
Ra ,  qui  lui  a  concédé  les  périodes  des 
panégyries  sur  le  trône  d'Horus.  »  On 
voit,  par  ce  texte  contemporain,  que 
Ptolémée  Soter  II  ne  répugnait  à  au- 


EGYPTE. 


4£l 


oun  des  titres  que  consacrait  l'ancienne 
religion  de  l'Egypte  :  la  décadence  de 
l'esprit  national  les  prodiguait  sans 
réserve  à  des  rois  de  race  étrangère. 
Le  nom  de  la  reine  Bérénice ,  femme 
de  Ptolémée  Alexandre  I"' ,  s'est  con- 
servé sur  les  bas -reliefs  du  temple 
«l'Edfou,  auprès  de  celui  du  roi  son 
mari  ;  et  il  n'est  pas  rare  de  reconnaître 
auprès  des  cartouches  de  ces  quatre 
personnages  les  signes  phonétiques  hié- 
roglyphiques, exprimant  le  mot  égyp- 
tien Tmaumaî,  traduction  exacte  du 
surnom  de  Philométors  que  portèrent 
les  trois  successeurs  d'Évergète  II,  sa- 
voir :  sa  veuve  Cléopâtre  Coece ,  et  ses 
deux  fils  Soter  II  et  Alexandre  I". 
Leurs  dissensions  et  leurs  crimes  rem- 
plirent l'Egypte  de  troubles  et  de  ca- 
lamités; l'autorité  royale  s'affaiblis- 
sait; l'antique  et  puissant  empire  des 
Pharaons  périssait  par  l'effet  des  plus 
misérables  désordres  suscités  par  les 
plus  misérables  passions. 

A  la  mort  de  Soter  II,  toute  la  fa- 
mille royale  était  réduite  à  une  fille 
de  ce  roi ,  héritière  légitime  de  la  cou- 
ronne ,  et  au  fils  d'Alexandre  l*""  :  ce 
fils  avait  été  laissé  très-jeune  dans  l'île 
de  Cos ,  et  survivait  seul  à  son  p^re , 
à  sa  mère  et  à  leurs  autres  enfants 
morts  dans  le  combat  naval  qu'Alexan- 
dre avait  soutenu  contre  l'Égyptien 
Chaeréas.  Il  restait  aussi  deux  fils  et  une 
autre  fille,  tous  trois  enfants  illégitimes 
de  Soter  II,  et  qui  cependant  furent  pla- 
cés par  la  suite  sur  le  trône  d'Egypte. 

Bérénice  succéda  immédiatement  à 
son  père ,  et  son  règne  commença  dès 
l'instant  de  la  mort  de  Soter  II.  Par 
là  les  destinées  de  l'empire  égyptien , 

aui  déjà  subissaient  l'ambitieuse  in- 
uence  de  Rome ,  se  trouvaient  com- 
mises à  une  femme. 

Le  jeune  fils  d'Alexandre  I"  était 
encore  à  Cos  lorsque  Mithridate  s'en 
empara.  Le  roi  de  Pont  s'intéressa  au 
jeune  prince ,  le  mit  sous  sa  tutelle  et 
ordonna  que  son  éducation  fQt  faite 
d'une  manière  convenable  à  sa  nais- 
sance. Il  s'appropria  en  même  temps 
•  t  envoya  dans  son  royaume  une 
juantie  partie  des  richesses  que  Cléo- 
pOtre.vetived'F  vergeté  II  et  grand'mère 


du  jeune  prince,  avait  accumulées  dans 
cette  île.  Peu  de  temps  après,  Syl1;i 
ayant  reçu  du  sénat  le  gouvernement 
de  l'Asie ,  se  trouva  chargé  de  la  guerre 
contre  Mithridate  qui  la  ravageait.  Il 
s'y  rendit,  et  le  jeune  Alexandre  fuyant 
Mithridate  chercha  dans  le  chef'^  ro- 
main un  nouveau  protecteur  :  Sylla 
s'empressa  de  l'accueillir,  et  il  l'avait 
emmené  à  Rome  après  la  fin  de  la 
guerre.  Dès  qu'il  y  apprit  que  la  mort 
de  Soter  II  laissait  la  couronne  d'E- 
gypte à  une  femme,  il  protégea  ou- 
vertement le  jeune  Alexandre  et  entre- 
prit de  le  placer  sur  le  trône.  Alexandre 
se  rendit  en  Egypte ,  et ,  pour  prévenir 
les  dissensions  que  sa  présence  et  ses 
projets  pouvaient  faire  naître ,  il  épousa 
Bérénice  et  fut  ainsi  associé  à  la  sou- 
veraine puissance;  mais  bientôt,  pressé 
d'en  jouir  seul ,  il  assassina  Bérénice  à 
laquelle  il  devait  la  couronne ,  dix-neuf 
jours  seulement  après  être  devenu 
époux  et  roi. 

Le  règne  d'Alexandre  II ,  dans  l'état 
où  se  trouvait  l'Egypte,  ne  pouvait 
être  illustré  par  aucun  événement  mé- 
morable ;  au  dedans ,  les  intrigues  et 
les  ambitions  de  la  cour  épouvantaient 
les  peuples ,  et  les  cruautés  qui  en 
étaient  la  suite  préparaient  pour  l'his- 
toire d'horribles  souvenirs.  Au  dehors, 
l'Egypte ,  comme  cernée  par  les  forces 
romaines  qui  occupaient  la  Syrie,  la 
Grèce,  la  Libye  et  Cyrène,  voyait  se 
rétrécir  de  plus  en  plus  le  cercle  de  son 
ancienne  puissance ,  et,  refoulée  sur 
elle-même  par  ces  Romains  qui  l'ho- 
noraient de  leur  fatale  amitié,  elle 
semblait  ne  pouvoir  plus  exister  que 
sous  leur  protection.  Au  nom  de  Rome , 
Sylla  lui  avait  donné  un  roi  qu'elle  ne 
cessa  de  repousser  de  tous  ses  vœux  et 
de  poursuivre  de  toute  sa  haine-  Cette 
haine  s'exhala,  plus  active  encore, 
lorsque  peu  de  temps  après  être  monté 
sur  le  trône  le  roi  perdit  le  protecteur 
qui  l'y  avait  placé,  et  cela  arriva  vers 
la  fin"  de  la  troisième  année  de  son 
règne.  Appien  rapporte  que  Sylla ,  quoi- 
que dictateur,  accepta  le  consulat  de 
l'année  d'après  c«lle  où  il  avait  placé 
Alexandre  sur  le  trône  d'Egypte;  que 
dans  l'année  suivante, s'étant dépouillé 


L'UMVERS. 


de  ce  titre  isiiposant ,  il  se  retira  à  la 
«•nmpagne  et  qu'il  y  mourut  dans  les 
premiers  temps  de  ses  successeurs 
^].  jEmiiius  Lepidus  et  Q.  Lutatius 
(^atulus,  élus  au  mois  de  janvier  de 
l'an  78  avant  l'ère  vulgaire.  Dans 
l'année  même  du  second  consulat  de 
Sylla,  Ptolémée  Alexandre  avait  ob- 
tenu à  Rome  les  trtres  d'ami  et  d'al- 
lié du  peuple  romain,  qui  le  proté- 
geaient en  Kgypte. 

Mais  la  mort  du  dictateur  encoura- 
gea en  quelque  sorte  la  résistance  des 
vVlexandrins  aux  volontés  du  roi  qu'ils 
refusaient  de  reconnaître,  même  de 
respecter,  quoiqu'il  ne  négligeât  aucun 
moyen  de  se  rendre  agréable  à  son 
jieuple  :  il  célébrait  avec  une  grande 
iiiagnilicence  toutes  les  fêtes  dès  long- 
UMDps  consacrées  par  la  religion  des 
I-gyptiens,  et  de  préférence  peut-être 
;i  (îelles  du  culte  macédonien. 

Mais  ces  soins  religieux  ne  faisaient 
pas  oublier  aux  Égyptiens  le  meurtre 
(le  la  reine.  11  paraît  même  que  ce 
crime  ne  fut  pas  le  seul  que  l'on  put 
justement  reprocher  à  Alexandre.  L'his- 
toire l'a  peint  connue  cruel,  et  a  ex- 
nliqué  par  la  férocité  de  son  caractère 
l'insurrection  du  peuple  et  de  l'armée, 
tjui  le  chassa  du  tronc  et  d'Alexandrie. 
11  se  réfugia  par  mer  à  Tyr,  et  il  pen- 
sait à  réclamer  du  sénat  de  Rome  les 
secours  que  le  t.-tre  d'allié  lui  permet- 
tait d'espérer,  lorsque,  surpris  par 
une  grave  maladie,  et  n'ayant  point 
de  successeur  direct,  il  mourut  après 
im  règne  de  8  années  complètes,  et 
légua  par  un  testament  le  royaume 
d'Egypte  au  peuple  romain.  Cicéron , 
ilans  son  discours  sur  la  loi  agraire, 
contre  Servilius  Rullus ,  rappelle  à  ce 
sujet  qu'il  est  assez  public  Qu'Alexan- 
dre fit  un  testament  en  laveur  du 
peuple  romain ,  et  que  le  sénat  donna 
a  cet  acte  quelque  sorte  d'autorité, 
lorsqu'après  la  mort  de  ce  roi ,  il  en- 
voya plusieurs  personnes  à  Tyr  avec 
la  mission  d'y  recueillir  l'argent  qu'A- 
lexandre y  avait  déposé. 

Vers  ce  même  temps  arrivaient  à 
Rome  deux  princes  syriens,  fils  de 
Cléopàtre  Sélène,  tille  de  Ptolémée 
Ève.rsète  II ,  et  femme  de  Ptolémée 


Soter  II,  qui  demandaient  le  trône 
d'Egypte;  Ptolémée  Denys  ou  Aulétès 
y  allait  aussi  pour  se  faire  reconnaîtr^e 
"roi  par  le  sénat  romain  ;  enfin  ,  on  fai- 
sait ail  sénat  la  proposition  de  se  pré- 
valoir du  testament  d'Alexandre  II,  le 
prince  qui  lui  succédait  n'étant  pas 
îils  légitime  de  l'un  de  ses  rois,  ce 
qui  ne  peut  s'entendre  que  de  Pto- 
lémée Denys  succédant  à  Alexandre  ; 
enfin  ,  le  sénat  refusait  de  donner  suite 
à  ce  testament  quant  à  l'Egypte,  afin 
de  s'épargner  le  reproche  qu'on  pour- 
rait lui  faire  de  convoiter  tous  les 
royaumes ,  ceux  de  Carène  et  de  Ri- 
thynie  venant  d'être  reunis  à  l'empire. 
Mais  les  Alexandrins  avaient  reconnu 
pour  leur  roi  Ptolémée  surnommé  De- 
nvs  ou  Racchus,  enfant  illégitime  de 
Sbter  II. 

Le  peuple  romain  était  devenu  l'ar- 
bitre suprême  des  dissensions  des  Fois , 
et  c'est  devant  lui  que  les  Iils  de  Sélène 
allèrent  plaider  eux-mêmes  leur  propre 
cause  ;  mais  le  roi  élu  par  les  Alexan- 
drins y  fit  aussi  défendre  la  sienne. 

Dans  le  quatrième  discours  contre 
Verres ,  Cicéron  indique  le  voyage  des 
princes  syriens  à  Rome  comme  un  fait 
récent.  Ils  y  passèrent  près  de  deux 
années,  et  l'un  d'eux,  en  retournant 
en  Syrie,  voulut  voir  la  Sicile  où  il 
trouva  le  préteur  C.  Verres  qui  lui  ex- 
torqua ,  par  la  ruse  et  la  violence ,  entre 
autres  meubles  précieux,  un  candé- 
labre enrichi  de  pierreries. 

Le-sénat  n'accueillit  pas  la  réclama- 
tion des  princes  de  Syrie  ;  il  ne  le  put 
pas ,  et  €icéron  dit  aussi  que  ce  fut  à 
cause  des  circonstances  où  se  trouvait 
alors  la  république  :  vraisemblable- 
ment la  guerre  contre  Mithridate, 
contre  Sertorius ,  et  celle  des  esclaves 
qui  troublaient  l'Italie. 

Ptolémée  Denys,  appelé  au  trône 
par  les  Alexandrins,  et  ne  pouvant 
ignorer  les  tentatives  des  princes  de 
Syrie  à  Rome ,  y  faisait  aussi  solliciter 
pour  être  reconnu  par  le  sénat;  mais 
il  ne  l'était  pas  encore  à  l'époque 
même  où  Cicéron  accusait  Verres,  l'an 
71  avant  l'ère  chrétienne. 

D'ailleurs,  entre  la  demande  des 
princes  syriens  et  celle  de  Ptolémée 


EGYPTE. 


45S 


Denys,  se  plaçait  encore  l'opinion  de 
ceux  qui  propo'saienl  d'adhérer  au  tes- 
timent  d'Alexandre  II,  et  de  réunir 
l'Egypte  à  l'empire.  Moins  occupée  au 
dehors  et  plus  tranquille  au  dedans, 
Rome  n'aurait  pas  ajourné  d'un  demi- 
siècle  cette  riche  acquisition.  Ceux  qui 
soutenaient  la  validité  du  testament 
d'Alexandre  II ,  disaient  qu'elle  avait 
été  reconnue  lorsqu'on  avait  envoyé 
prendre  à  Tyr  les  trésors  de  ce  roi  ; 
que ,  de  plus ,  son  successeur  n'était 
point  de  la  famille  royale  :  tel  était 
l'avis  formel  du  sénateur  L.  Philippus. 
Les  troubles  qui  agitèrent  le  règne  d'A- 
lexandre ne  lui  permirent  pas  d'en 
écrire  les  souvenirs  sur  les  monu- 
ments publics  :  le  nom  de  ce  roi  ne 
subsiste ,  du  moins  évidemment ,  sur 
iiucun  édiGce  d'origine  égyptienne. 
Toutefois,  quelques  critiques  ont  cru 
le  reconnaître  parmi  les  bas-reliefs  du 
temple  d'Edfou.  Enfin ,  les  monuments 
grecs  connus  gardent  un  complet  si- 
lence sur  ce  prince  cruel  qui  vécut 
d'ailleurs  dans  des  temps  mauvais  pour 
l'Egypte. 

A  Ptoléniée  Alexandre  succéda  Pto- 
lémée,  surnommé  nouveau  Bacchus 
(ou  Denys) ,  fils  de  Ptolémée  Soter  et 
frère  de  l'infortunée  Cléopiltre,  fille  et 
héritière  de  Soter  II,  que  Pausanias, 
avec  plus  déraison,  appelle  Bérénice, 
d'accord  avec  les  médailles  de  cette 
princesse. 

Ptolémée,  nouveau  Bacchus  ou  De- 
nys, fut  aussi  surnommé  Nothus  à 
cause  de  sa  naissance,  étant  fils  non 
légitime  de  Soter  II. 

A  défaut  d'autres  descendants  de 
leurs  rois,  les  Alexandrins  l'appelèrent 
au  trône  d'Egypte.  Ils  donnèrent  en 
même  temps  à  son  frère  puîné  le  gou- 
vernement de  l'île  de  Chypre,  dont  un 
usage  constant  de  la  monarchie  avait 
fait  l'apanage  des  frères  ou  des  fils  des 
rois  d'Egypte. 

Strabon  place  ce  Ptolémée  Denys  au 
nombre  des  plus  méchants  rois,  II  lui 
reproclie,  entre  autres  défauts ,  sa  pas- 
sion pour  la  flûte,  qui  le  portait  jusqu'à 
oublier  la  majesté  royale  pour  soutem'r 
devant  sa  cour  des  combats  sur  cet 
uislrument  et  y  disputer  le  prix  à  des 


musiciens  de  profession  :  ce  fut  là  l'oc- 
casion et  le  motif  du  surnom  A'Au- 
létès  qui  lui  fut  donné. 

Mais  Rome  qui,  on  pourrait  dire, 
avait  transporte  tous  ses  intérêts  en 
Orient,  ne  cessait  de  s'occuper  de  l'E- 
gypte, et  le  testament  du  second 
Alexandre  en  était  toujours  le  nouveau 
prétexte.  Diverses  tentatives  pour  la 
rendre  tributaire  furent  faites  dans  le 
sénat,  et  l'une  des  plus  actives  fut  celle 
du  censeur  ]M.  Crassus.  Heureusement 
pour  Ptolémée,  M.  Crassus  trouva  une 
aussi  forte  résistance  dans  la  modéra- 
tion de  son  collègue  Lutatius  Catulus, 
et  l'asservissement  de  l'Egypte  fut 
ajourné. 

En  même  temps-  dans  la  même 
année  et  sous  le  même  consulat,  Jules 
César,  étant  édile,  secondait  de  toute  son 
autorité  les  propositions  de  M.  Cra.s- 
sus  contre  Ptolémée,  en  faisant  faire 
auprès  du  peuple  romain  les  mêmes 
tentatives  que  M.  Crassus  faisait  per- 
sonnellement dans  le  sénat. 

Jules  César  soutenait  la  validité  du 
testament  d'Alexandre  IL,  et  il  fit  de- 
mander par  les  tribuns  un  plébiscite 
qui  lui  conférât  le  gouvernement  de 
l'Egypte,  se  fondant  sur  ce  que  les 
Alexandrins  avaient  chassé  leur  roi, 
qui  était  l'ami  et  l'allié  du  peuple  ro- 
main. Mais  les  tentatives  de  César  au- 
près du  peuple,  comme  celles  de 
M.  Crassus  auprès  du  sénat,  n'eurent 
aucun  succès,  et  bientôt  après  César 
protégea  lui-même  de  tout  son  crédit 
le  roi  qu'il  voulait  alors  dépouiller. 

Ces  tentatives  du  censeur  M.  Cras- 
sus et  de  Jules  César,  édile,  remontent 
à  l'année  66  avant  l'ère  vulgaire,  à  la 
8"  et  à  la  9'  du  règne  de  Ptolémée 
Denys. 

Deux  années  après  et  sous  le  con- 
sulat de  Cicéron,  Ptolémée  courut  de 
nouveau  le  danger  d'être  dépouillé  de 
ses  États,  la  loi  agraire  proposée  par 
Ruilus  comprenant  implicitement  l'E- 
gy|)te  parmi  les  possessions  romainw 
que  cette  loi  devait  livrer  à  l'arbitraire 
des  décemvirs;  mais  l'éloquence  «le 
Cicéron  sauva  Rome  et  l'Egypte  de 
cette  calamité:  c'était  la  11*  année  du», 
règne  de  Denvs. 


454 


L'UxMVERS. 


Dans  le  même  temps ,  Pompée  com- 
mandait en  Asie,  et,  après  avoir  défait 
complètement  Mithridate,  il  se  rendit 
en  Syrie  et  marcha  sur  Jérusalem, 
dontii  s'empara.  Pompée  attaqua  en- 
suite et  prit  aussi  quelques  autres  villes 
de  la  Syrie,  et  toucha  pour  ainsi  dire 
aux  frontières  de  l'Egypte,  dont  le  roi 
lui  envoya  plusieurs  députés  chargés 
de  lui  offrir  des  présents  et  des  se- 
(!ours^  beaucoup  d'argent,  et  ce  qui 
était  nécessaire  pour  habiller  son  ar- 
mée. 

Pompée  s'abstint  toutefois  d'entrer 
en  Egypte;  il  résista  même  aux  solli- 
citations du  roi,  qui  réclamait  son  as- 
sistance contre  les  insurrections  aux- 
quelles son  royaume  était  en  proie  ;  car 
les  germes  de  la  rébellion  existaient 
toujours,  et  le  peuple,  qui  avait  plu- 
sieurs fois  témoigné  son  mécontente- 
ment au  sujet  des  taxes  extraordinaires 
que  le  roi  employait  à  payer  ses  défen- 
seurs et  ses  agents  à  Rome ,  était  resté 
constant  dans  sa  haine  et  dans  son 
opposition.  On  doit  remarquer  aussi 
que  les  discussions  hostiles  qui  avaient 
lieu  dans  le  sénat  à  Rome ,  et  qui  cha- 
que jour  menaçaient  de  nouveau  l'in- 
dépendance de  l'Egypte,  ne  contri- 
buaient pas  peu  sans  doute  à  maintenir 
cet  état  si  déplorable ,  et  ordinairement 
si  fécond  en  malheurs  pour  les  princes 
et  pour  les  peuples. 

Diodore  de  Sicile  visita  l'Egypte  dans 
ces  mêmes  temps,  et,  quoiqu'il  ne 
parle  pas  des  troubles  qui  l'agitaient 
alors,  ils  n'en  sont  pas  moins  certains, 
puisque  bientôt  après  le  roi  en  éprouva 
les  cruels  effets. 

Il  faisait  solliciter  depuis  longtemps , 
à  prix  d'argent,  les  titres  d'ami  et  allié 
du  peuple  romain,  et  par  tous  les 
moyens  qui  pouvaient  le  conduire  à  les 
obtenir,  espérant  les  opposer  avec  fruit 
à  la  malveillance  de  ses  sujets. 

Le  consulat  de  Jules  César  lui  fut 
très  -  favorable.  Ses  deux  envoyés, 
Dioscoride  et  Sérapion ,  réussirent  au- 
près du  consul.  Le  roi  d'Egypte  fut 
enfin  honoré  par  le  peuple  romain  de 
ce  titre  d'allié  qui  lui  fut  conféré  par 
une  loi  et  par  un  sénatus-consulte. 

Dans, Tannée  suivante,  P.  Clodius 


Pulcber,  après  avoir  fait  exiler  Cicéron, 
fit  porter  la  loi  qui  réunissait  l'île  de 
Chypre  à  l'empire  romain.  Celui  qui 
la  gouvernait,  Ptolémée,  frère  du  roi 
d'Egypte ,  tenta  sans  succès  de  résis- 
ter à  cette  invasion  ;  obligé  de  céder 
à  la  puissance  de  Rome ,  il  ne  voulut 
pas  survivre  à  la  perte  de  son  apanage, 
et  il  se  donna  la  mort.  La  même  lof 
par  laquelle  Rome  s'emparait  de  l'île 
de  Chypre  en  donna  l'administration 
à  Caton.  Il  fut  chargé  en  même  temps 
de  ramener  les  exilés  de  Byzance. 
Mais,  peu  empressé  de  remplir  l'im- 
portante mission  qui  lui  était  malgré 
lui  déférée ,  Caton  envoya  d'abord  Ca- 
nidius  à  Chypre,  chargé  de  déterminer 
Ptolémée  à  céder  l'île  sans  combat ,  de 
lui  persuader  qu'il  pouvait  y  consentir 
sans  ignominie ,  lui  promettant  de  lui 
faire  conférer  par  le  peuple  le  titre  de 
prêtre  de  la  déesse  à  Paphos.  Caton  se 
rendit  ensuite  à  Rhodes ,  et  y  attendit 
l'issue  de  la  négociation  de  Canidius. 

Ptolémée  Denys  l'y  trouva  encore 
lorsque,  ayant  quitté  Alexandrie,  il  se 
décida  à  se  rendre  à  Rome;  car  les 
Alexandrins ,  fatigués  de  ses  exactions 
qu'il  employait  à  payer  un  crédit  illu- 
soire qui  n'avait  pu  prévenir  l'envahis- 
sement de  Chypre  depuis  longtemps 
l'un  des  apanages  des  princes  de  la  fa- 
mille royale,  firent  éclater  leur  mécon- 
tentement ;  et  le  roi ,  ne  pouvant  les  con- 
tenir par  la  force,  voulut  se  soustraire 
par  la  fuite  aux  effets  redoutables  de 
cette  insurrection.  Il  partitpour  Rome, 
se  plaignit  de  l'insulte  qu'il  avait  re- 
çue ,  et  demanda  que  le  consul  Spin- 
ther  fût  chargé  de  le  ramener  dans  ses 
États.  Ptolémée  comptait  alors  la  16* 
année  de  son  règne. 

Il  sollicita  longtemps  à  Rome  ceux 
qu'il  considérait  comme  ses  amis,  par- 
ticulièrement César  et  Pompée.  Il  ré- 
pandait aussi  beaucoup  d'argent;  il  en 
empruntait  de  tous  ceux  qui  voulaient 
se  confier  à  ses  espérances ,  entre  au- 
tres de  C.  Rabirius  Posthumus,  dont 
Cicéron  voulut  plus  tard  faire  recon- 
naître la  créance. 

Pendant  que  Ptolémée  cherchait  des 
protecteurs,  les  Alexandrins,  ignorant 
le  parti  qu'il  avait  pris  et  le  croyant 


f.GYPTE. 


405 


niorl,  recoimurent  pour  reines  ses 
deux  filles  Cléopâtre  ou  Trypliène ,  et 
lîérénice.  Elles  régnèrent'  ensemble 
une  année,  et,  après  la  mort  de  Try- 
phène ,  Bérénice  régna  seule  deux  an- 
nées encore.  Les  Alexandrins  appe- 
lèrent en  même  temps  de  la  Syrie  un 
certain  Cybiosactès  qui  prétendait 
descendre  de  ses  rois ,  et  qui  était  un 
des  fils  d'Antiochus  Grypus.  Ce  prince 
syrien,  fils  d'Antiochus  Grypus,  fut 
associé  comme  roi  à  la  reine  Bérénice 
par  le  peuple  d'Alexandrie  ;  mais  il  ne 
jouit  pas  longtemps  de  sa  fortune ,  car 
Bérénice  l'étrangla  bientôt  après,  à 
cause  de  la  sordide  avarice  qui  le  do- 
minait, épousa  plus  tard  Archélaùs, 
compagnon  de  Gabinius  en  Syrie,  qui 
se  donna  pour  le  fils  de  Mithridate 
Kupator,  et  qui  régnait  encore  en 
Egypte  au  retour  de  Ptolémée  Au- 
lètes. 

Quoique  informée  du  voyage  de  son 
père  à  Rome,  Bérénice  ne  songea  pas 
a  lui  rendre  volontairement  la  cou- 
ronne ;  elle  envoya  au  sénat  une  dé- 
putation  qui  fut  composée  de  cent 
personnes  ,  dirigée  par  Dion ,  chargée 
d'accuser  le  roi  devant  le  peuple  ou  le 
sénat,  et  de  défendre  les  Alexandrins 
contre  ses  insinuations  ,  s'il  y  en  avait 
qui  leur  fussent  contraires".  Mais  le 
nombre  des  envoyés  n'assura  pas 
mieux  le  succès  de  cette  ambassade  : 
la  plus  grande  partie  de  ces  députés 
fut  assassinée  dans  la  route  ou  à  Rome 
même  par  les  soins  de  Ptolémée;  le 
reste  fut  gagné  à  force  d'argent,  ou 
frappé  de  terreur.  Dion  n'osa  pas  com- 
paraître devant  le  sénat,  qui  voulait 
obtenir  de  lui  des  renseignements  exacts 
sur  ces  assassinats  dont  M.  Favonius 
demandait  instamment  la  punition  ; 
enfin  Dion  lui-même  périt  bientôt  après 
victime  des  mêmes  intrigues.  Tel  fut 
à  Rome  l'état  des  choses  tant  que  Pto- 
lémée y  demeura. 

La  rivalité  qui  existait  alors  entre 
les  principaux  personnages  de  la  répu- 
blique ,  était  peu  favorable  à  un  prompt 
accomplissement  des  voeux  de  Ptolé- 
mée. La  protection  publique  de  Pom- 
pée lui  conciliait  des  suffrages,  mais 
hu"  créait  jussi  dos  oppositions  dans  le 


sénat.  On  décida  de  consulter  les  livres 
des  Sibylles,  et  l'on  y  lut  cette  ré- 
ponse non  équivoque  :  «  Si  un  roi  d'É- 
<■  gypte ,  dans  le  malheur,  vient  un  jour 
«  vous  demander  des  secours,  ne  lui 
«  refusez  pas  votre  alliance,  mais  ne 
«  lui  accordez  point  de  soldats.  »  Les 
partisans  de  Ptolémée  rendirent  publi- 
que la  réponse  de  l'oracle  ;  le  tribun 
C.  Caton  força  les  prêtres  de  la  com- 
muniquer au  peuple  avant  que  le  sénat 
l'eût  permis  ;  elle  fut  l'objet  de  diverses 
interprétations,  et  Ptolémée  crut  sa- 
tisfaire à  ce  qu'elle  ordonnait  en  de- 
mandant qu'il  fût  ramené  par  Pompée, 
suivi  seulement  de  deux  licteurs.  Mais 
le  sénat  qui  craignait  d'accroître ,  par 
cette  importante  mission,  l'influence 
de  Pompée ,  s'occupa  plutôt  de  l'en 
détourner,  et  le  chargea  de  l'introduc- 
tion des  blés  à  Rome.  Pompée  partit 
aussitôt  pour  l'Afrique ,  et  Ptolémée , 
désespéré  par  cette  subite  résolution  , 
se  rendit  à  Éphèse ,  pour  y  attendre 
les  décisions  du  sénat.  Pendant  ce 
temps ,  Cicéron  avait  été  rappelé  de 
son  exil  après  une  absence  de  seize 
mois. 

Dès  les  premiers  jours  de  l'année 
suivante,  P.  Cornélius  Lcntulus  Spin- 
ther,  en  sortant  du  consulat,  ayant 
été  nommé  proconsul  en  Cilicie  où 
étMt  encore  Gabinius  ,1e  sénat  s'^occupa 
de  nouveau  du  roi  d'Egypte. 

En  quittant  Rome,  Ptolémée  Denys 
y  avait  laissé  Ammoniusqui  cherchait 
publiquement  des  suffrages  qu'il  pût 
acheter.  Mais  ceux  qui  favorisaient 
faiblement  les  vœux  du  roi  d'Egypte, 
ceux  surtout  qui  lui  étaient  opposés , 
hésitaient  à  prendre  un  parti ,  affec- 
tant un  grand  respect  pour  les  conseils 
de  l'oracle.  Au  contraire ,  Cicéron  et 
ses  amis  soutenaient  avec  chaleur  que 
le  roi  devait  être  rétabli  sur  son  trône; 
et,  bien  convaincus  qu'il  n'était  pos- 
sible d'y  réussir  que  par  l'assistance 
de  l'armée,  ils  cherchaient  les  moyens 
de  concilier  les  défenses  des  dieux 
avee  cette  nécessité.  On  lit  encore  dans 
Cicéron  le  subtil  accommodement  qu'il 
proposait  pour  que  l'armée  de  Corné- 
lius Spinther,  proconsul  en  Cilicie, 
pût  être  employée  au  rétalilisscntcnt. 


4 -,6 


L'UNIVERS. 


ti;;  rtoléniée  sans  pour  cela  offenser 
IViracle,  comme  si,  dans  les  choses 
divines ,  ainsi  que  trop  souvent  peut- 
«■•tre  dans  les  intérêts  humains,  la 
honte  de  la  forme  pouvait  sauver  l'im- 
inoralité  du  fond  :  aussi ,  et  par  suite 
du  même  système  d'interprétations, 
lorsque  Gabinius,  qui  replaça  Ptolé- 
méc  sur  le  trône  de  vive  force  et  après 
avoir  livré  bataille  aux  Égyptiens,  fut 
accusé  de  sacrilège  devant  le  peuple 
romain.  Pompée,  César  et  leurs  qfli- 
dés  voulurent-ils  faire  décider  que  la 
Sibylle  avait  entendu  parler  pour  d'au- 
tres temps  et  d'un  autre  roi  que  de 
Ptolémée  Denys. 

Cicéron  mettait  un  intérêt  particu- 
lier à  ce  que  la  mission  de  réintégrer 
Ptolémée  Denys  fût  confiée  à  Cornehus 
Spinther.  Il  prononça  pour  ce  roi  un 
discours  qui  ne  nous  est  point  par- 
venu ,  et  qui  dut  contribuer  au  succès 
de  la  cause  qu'il  défendait.  Le  sénat 
enfin  prit  une  de  ces  résolutions  si 
communes  dans  les  discussions  où  des 
partis  opposés,  mais  également  puis- 
sants, s'attaquent  et  se  défendent  avec 
une  pareille  activité  :  il  consentit  que 
Ptolémée  fut  replacé  sur  son  trône; 
et ,  après  avoir  exprimé  cette  seule  vo- 
lonté, il  s'en  rendit  au  proconsul  de 
Cilicie  pour  son  exécution,  sans  lui  en 
prescrire  aucunement  le  mode.  Ainsi 
le  sénat ,  qui  ne  disait  pas  d'y  employer 
l'armée,  ne  devenait  pas  sacrilège  si 
Lentulus  Spinther  s'en  servait  :  il 
s'abstint  même  de  rendre  un  sénatus- 
consulte ,  et  se  contenta  de  faire  con- 
naître son  avis  à  Lentulus  par  une 
simple  lettre.  Cicéron  écrivit  aussi  au 
proconsul;  il  lui  conseille  de  conduire 
d'abord  le  roi  à  Ptolémaïs  ou  (Jans  quel- 
que autre  lieu  voisin ,  de  se  rendre  en- 
suite avec  sa  flotte  et  l'armée  à  Alexan- 
drie ,  et,  après  y  avoir  ramené  l'ordre 
et  placé  une  garnison,  d'y  rappeler  le 
roi  :  «  Ce  sera  donc  vous,  ajoute-t-il, 
qui  rétablirez  le  roi ,  ainsi  que  le  scn;it 
la  d'abord  voulu  ;  et  comme  il  arri- 
vera sans  troupes ,  les  religieux  obser- 
vateurs des  ordres  de  la  Sibylle  seront 

.satisfaits Votre  voisinage  de  l'É- 

^vpte  vous  permet  d'ailleurs  bien 
mieux  qu'à  nous  de  Juger  de  ce  qu'il 


convient  de  faire.  Notre  avis  serait 
cependant  que  s'il  vous  paraît  que 
vous  pouvez  facilement  occuper  ce 
royaume,  il  ne  faut  pas  hésiter  :  s'il  y 
a  le  moindre  doute ,  il  ne  faut  pas  l'en- 
treprendre. » 

Quelque  incertaine  que  fût  a  cet 
égard  la  volonté  du  sénat,  quelque  po- 
sitive qu'eût  été  sa  décision  pour  qu'il 
n'y  fût  point  employé  de  troupes, 
Pompée ,  alors  consul ,  n'hésita  pas  de 
prendre  sur  lui  d'en  décider  autre- 
ment. Il  engagea  le  roi  à  partir  et  à 
se  rendre  auprès  de  Gabinius,  com- 
mandant en  Syrie  :  en  même  temps  il 
écrivit  à  celui-ci  de  ramener  le  roi  sur 
le  trône  à  la  tête  de  son  armée ,  et  de 
ne  s'arrêter  ni  aux  ordres  du  sénat  ni 
aux  défenses  de  la  Sibylle.  Ptolémée 
fit  distribuer  beaucoup  d'argent  aux 
soldats,  en  promit  encore  davantage, 
paya  la  coopération  de  Gabùiius,  et 
l'expédition  fut  entreprise.  Gabinius 
confia  la  Syrie  à  l'inexpérience  de  son 
fils  jeune  encore,  et  partit  avec  son 
armée.  Il  arriva  devant  Péluse  dont 
les  Juifs  lui  facilitèrent  l'occupation 
et,  secondé  par  le  courage  d'Antoine 
qui  commandait  la  cavalerie ,  par  sa 
modération  mêine ,  car  Antoine  s'op- 
posa aux  vengeances  de  Ptolémée  ren- 
tré à  Péluse,  Gabinius  fut  simultané- 
ment le  maître  de  l'Egypte  par  terre 
et  par  mer,  avant,  pendant  que  sa 
flotte  côtoyait  le  Nil  et  en  maîtrisait 
les  embouchures ,  mis  en  fuite  l'armée 
égyptienne  qui  s'opposait  à  sa  marche. 
Archélaiis,  le  mari  de  Bérénice  qui 
avait  été  placée  sur  le  trône  depuis  le 
départ  de  Ptolémée ,  fut  tué  dans  ce 
combat;  et  le  roi  signala  sa  réintégra- 
tion en  faisant  mourir  sa  fille  qui  avait 
usurpé  la  couronne,  et  les  plus  riches 
des  partisans  qui  l'avaient  secondée , 
alln  de  payer  les  siens  aux  dépens  de 
leur  fortune.  Ceci  se  passait  Tan  55 
avant  l'ère  vul^^aire ,  et  la  tO"  du  règne 
de  Ptolémée  Denys ,  qui  fut  ainsi  éloi- 
gné du  trône  pendant  plus  de  deux  ans 
entiers. 

L'Iiistoire  n'a  conserve  le  souvenir 
d'aucun  événement  remarquable  qui 
appartienne  au  reste  du  règne  de  Pto- 
lémée Denys  :  trop  leat  pour  rien  en- 


EGYPTE. 


4à7 


treprcndre  an  dehors,  son  caractère 
sombre  et  l'expérience  que  l'on  avait 
laite  de  son  gouvernement,  ne  per- 
mettaient d'espérer  de  lui  aucune  ac- 
tion diîjne  de  louange  ;  il  se  vengea  de 
ceux  (|ui  avaient  abandonné  son  parti , 
sans  récompenser  ceux  qui  lui  étaient 
restés  fidèles;  il  ne  reconnut  même 
pas  les  services  qu'il  avait  reçus ,  et 
porta  l'oubli  de  la  justice  jusq'u'à  re- 
fuser à  C.  Rabirius  le  payement  des 
sommes  considérables  qu'il  lui  avait 
empruntées  pendant  son  exil.  Gabi- 
nius  ,  qui  l'avait  replacé  sur  le  trône, 
n'était  pas  plus  heureux  :  traduit  deux 
fois  devant  les  tribunaux  suprêmes 
pour  avoir  outrepassé  les  ordres  du 
sénat,  il  fut  acquitté  d'alwrd  et  puis 
condamné  à  l'exil  :  on  ne  se  souvenait 
de  Ptolémée  que  par  le  malheur  de 
l'avoir  connu. 

Il  mourut  trois  années  après  son  ré- 
tablissement sur  le  trône,  et  la  21*  de 
son  règne  compté  depuis  la  fin  du 
règne  d'Alexandre  II.  Son  nom  ne  sub- 
siste sur  aucun  monument  du  style 
égyptien;  maisdesinscriptionsgrecques 
le  rappellent,  et  nous  font  connaître 
■qu'avec  le  surnom  de  nouveau  Denys, 
i'.e  roi  porta  aussi  ceux  de  Philopator 
et  de  Philadelphe. 

Ceci  est  prouvé  par  l'inscription 
{grecque  que  j'ai  publiée  en  1819,  et 
qui  s  exprime  ainsi  :  «  Au  nom  du  roi 
PtoIémee,  dieu,  nouveau  lîacchus, 
Philopator  et  Philadelphe,  et  de  ses 
enfants ,  l'hommage  religieux  à  notre 
maîtresse  Isis  et  aux  dieux  adorés 
dans  le  même  temple ,  a  faitThéodote, 
fils  d'Agésiphon  ,  achéen  de  la  ville  de 
Patrae.  »  Cette  inscription  se  lit,  écrite 
à  l'encre  rouge,  sur  le  socle  en  granit 
de  l'un  des  deux  obélisques  de  Philœ, 
<t  sur  le  propylon  du  temple  d'Isis  du 
même  lieu  ;  le  même  roi  et  le  même 
homijiage  a  la  déesse  sont  rappelés 
dans  deux  autres  épigraphes  tracées 
sur  le  même  temple.  Il  y  a  loin  de  ces 
mesqums  actes  d'adoration  aux  grandes 
et  magnifiques  constructions  qui  rap- 
pellent encore  tant  de  glorieux  règnes 
en  Egypte  :  celui  de  Ptolémée  Denys 
fut  ravant-dernier  de  l'Egypte  indé- 
p'-i)d;Mitc  ;  SCS  enfants  et  l'ambition  de 


Rome  hâtèrent  à  l'envi  l'époque  de  son 
asservissement. 

Ptoléiliée  Denys ,  qui  avait  vu  sa  fin 
s'approcher,  imita  l'exemple  de  quel- 
([ues-uns  de  ses  prédécesseurs,  et  fit 
un  testament  par  lequel  il  régla  pour 
ses  enfants  l'ordre  de  la  succession  au 
trône.  Il  en  laissait  quatre  de  vivants, 
deux  filles ,  Cléopâtre  et  Arsinoé ,  et 
deux  fils ,  tous  deux  plus  jeimes  qu'elles. 
L'aîné  de  ceux-ci  et  Cléopâtre  la  plus 
âgée  des  deux  filles,  furent  institués 
héritiers  de  la  couronne ,  et  les  deux 
autres  à  leur  défaut.  L'exécution  de 
CCS  volontés  royales  était  recomman- 
dée à  la  foi  et  a  l'amitié  du  peuple  ro- 
main. On  les  respecta  d'abord  ;  mais 
des  dissensions  domestiques  les  firent 
bientôt  oublier,  et  les  vingt-deux  an- 
nées pendant  lesquelles  l'empire  égyp- 
tien subsista  encore ,  furent  partagées 
en  plusieurs  règnes  successifs. 

Le  fils  aîné  du  roi  mort  et  sa  fille 
aînée  Cléopâtre  montèrent  paisible- 
ment sur  le  trône.  L'usage  voulait  que 
la  minorité  du  jeune  roi  fût  confiée 
aux  soins  d'un  tuteur,  et  l'eunuque 
Pothinus  fut  choisi.  Riais  Cléopâtre, 
qui  avait  sur  son  frère  l'avantage  d'être 
majeure,  devait  exercer  dans  l'admi- 
nistration de  l'État  une  influence  que 
son  caractère ,  au  défaut  d'autre  pré- 
texte, rendait  inévitable.  Elle  prit  le 
titre  de  reine  aussitôt  après  la  mort 
de  son  père;  et,  comme  sur  ce  trône 
où  elle  résista  pendant  vingt-deux  an- 
nées à  tant  de  catastrophes,  elle  ne  vit 
que  passagèrement  s'asseoir  avec  elle 
le  premier-né  de  ses  frères  et  ensuite  le 
second  ;  comme  elle  sauva  ce  trône  de 
l'ambition  de  César,  qu'elle  le  fit  res- 
pecter par  Antoine,  et  du  moins  ne 
survécut  pas  à  sa  perte  sous  Auguste, 
c'est  à  elle  seule  que  l'histoire  donne 
les  vingt-deux  dernières  années  des 
Lagides,  ne  nommant  en  quelque 
sorte  les  deux  rois  ses  frères  que  pour 
nous  apprendre  que,  même  étant  rois, 
ils  moururent  sans  régner. 

Déjà  l'Égvpte  était  tellement  ro- 
maine, que  l'histoire  des  évcnemetits 
qui  se  passèrent  pendant  ce  dernic>r 
période  de  son  existence  politique,  l'in- 
tcressc  on   pourrriit  dire  moins   que 


LU  Kl  VERS. 


Rome  même.  César  et  Pompée  avaient 
rompu  ouvertement,  et  disputaient, 
avec  les  troupes  de  la  république,  à 
qui  des  deux  le  sort  des  combats  lais- 
serait le  droit  de  l'asservir.  Cléonâtre 
et  le  jeune  Ptolémée  ne  se  trouvèrent 
pas,  dès  leur  avènement,  sous  le  joug 
de  la  puissance  romaine.  Pendant  les 
deux  premières  années,  ils  en  furent 
assez  libres  pour  laisser  éclater  entre 
eux  ces  dissensions  intestines  qui, 
depuis  quelques  générations,  signa- 
laient en  Egypte  chaque  nouveau  règne. 
Ptolémée  parvint  à  sa  majorité,  et 
ceux  qui  jusque-là  n'avaient  été  que 
ses  tuteurs  voulant  être  ses  maîtres , 
ils  ne  négligèrent  aucun  moyen  de  di- 
viser le  frère  et  la  sœur.  Il  paraît  même 
que  le  caractère  altier  de  Cléopâtre, 
ambitieuse  de  porter  seule  la  cou- 
ronne, seconda  puissamment  leurs  se- 
crètes menées.  Le  peuple  d'Alexandrie 
fut  encore  appelé  comme  auxiliaire, 
€t ,  croyant  s'être  associé  aux  vœux  du 
roi ,  il  ne  le  fut  qu'aux  intrigues  de  ses 
tuteurs,  Cléopâtre  fut  chassée  du  trône 
et  contrainte  de  fuir  en  Syrie  ;  elle  n'y 
resta  pas  oisive,  et,  impatiente  de 
ressaisir  un  pouvoir  qu'elle  ne  voulait 
pas  même  partager,  elle  rassembla  des 
troupes ,  se  créa  des  partisans  et  fit  des 
dispositions  pour  attaquer  avec  succès 
le  roi  son  frère. 

Il  s'était  rendu  à  Péluse  avec  son 
armée  pour  observer  Cléopâtre  et  s'op- 
poser à  ses  tentatives.  Le  grand  Pom- 
pée fuyait  alors  des  champs'de  Pharsale 
où  la  fortune  avait  si  cruellement  trahi 
ses  espérances.  Il  croyait  trouver  au- 
près de  Ptolémée  les  secours  auxquels 
luidonnaittant  dedroits  l'active  protec- 
tionqu'il  avait  accordéeaupèredu  jeune 
roi,  ramené  par  lui  sur  son  trône. 
Pompée  arriva  sur  les  côtes  d'Egypte, 
et  se  fit  annoncer  au  roi  qui  reçut  très- 
bien  ses  envoyés.  11  les  chargea  de  con- 
duire auprès  de  lui  des  personnes  qui 
n'hésitèrent  pas  à  tremper  leurs  mains 
dans  le  sang  de  ce  grand  homme  :  elles 
l'égorgèrent  dans  la  barque  même  qui 
devait  le  conduire  sur  une  terre  hos- 
pitalière. Pompée  n'eut  pas  la  conso- 
lation de  la  toucher,  et  il  mourut  sous 
ies  coups  de  ces  traîtres  à  la  hauteur 


du  mont  Casius  ,  au  jour  même  où  il 
avait  joui  des  honneurs  du  triomphe 
pour  sa  victoire  sur  Mithridate  et  sur 
les  Pirates. 

A  peu  de  jours  de  là ,  César  poursui- 
vant Pompée  qui  n'existait  déjà  plus, 
arriva  en  Egypte;  et,  quoiquil  n'eût 
à  ses  ordres  que  3,200  hommes,  il 
n'hésita  pas  à  entrer  dans  Alexandrie. 
Il  évoqua  aussitôt  à  son  tribunal ,  en 
sa  qualité  de  consul  romain  et  au  nom 
du  peuple  exécuteur  testamentaire  des 
volontés  de  Ptolémée  Denys ,  les  dif- 
férends qui  divisaient  les  deux  enfants 
successeurs  de  ce  roi.  L'eunuque  Po- 
thinus  qui  ne  voulait  pas  voir  Cléopâtre 
partager  le  trône  d'Egypte ,  déguisant 
d'ailleurs  sa  propre  ambition  sous  les 
apparences  d  un  extrême  dévouement 
à  son  roi ,  exagérait  à  dessein  ce  qu'il 
trouvait  d'inconvenant  et  d'offensant 
pour  la  majesté  royale  dans  les  préten- 
tions de  Jules  César;  en  même  temps 
il  faisait  avancer  Achillas  à  la  tête  de 
l'armée  égyptienne  contre  Alexandrie. 
César  cependant  communiquait  par 
ses  envoyés  avec  le  jeune  roi  qui  se 
livra  à  lui ,  et  la  guerre  que  ses  an- 
ciens tuteurs  soutenaient  encore  pre- 
nait dès  lors  un  caractère  de  sédition 
qui  laissa  César  plus  libre  de  la  com- 
primer. Il  y  parvint  difficilement ,  quoi- 
qu'il eût  appelé  de  l'Asie ,  et  des  îles 
voisines ,  de  nouveaux  corps  de  troupes 
et  quelques  galères.  En  lui  résistant , 
la  population  de  labasse  Egypte  croyait 
défendre  les  droits  de  son  roi  outragé 
par  la  présence  de  l'armée  romaine; 
et  bientôt  voulant  unir  la  ruse  à  l'ap- 
pareil de  la  force,  les  Égyptiens  pro- 
mirent de  se  soumettre  si  César  lais- 
sait au  jeune  Ptolémée  la  liberté  de  se 
réunir  à  eux.  César  ne  s'y  opposa  pas, 
et  Ptolémée  ne  le  quitta ,  malgré  ses 
promesses ,  que  pour  exciter  davan- 
tage le  parti  des  tuteurs  à  la  résistance. 
Sur  ces  entrefaites,  Mithridate  (k  Per- 
garae  arriva  de  la  Syrie  oij  il  avait  levé 
un  grand  nombre  de  soldats ,  attaqua 
et  prit  Péluse ,  et ,  pendant  que  le  roi 
se  hâtait  de  s'opposer  à  sa  marche  sur 
Alexandrie ,  César  partait  de  cette  ville 
pour  la  faciliter.  Une  grande  action  se 
trouva  engagée  entre  les  deux  partis 


EGYPTE. 


459 


ennemis  ;  les  armées  égyptiennes  furent 
mises  en  fuite,  et  le  jeune  roi  lui-même 
périt  dans  le  Nil. 

Ces  événements  retinrent  César  en 
Egypte  pendant  neuf  mois  ;  ils  étaient 
accomplis  au  mois  de  mars  de  l'an  48 
avant  l'ère  vulgaire.  Alors  mourut, 
après  un  règne  de  moins  de  quatre  an- 
nées ,  le  jeune  Ptoiémée  qui  porta 
comme  son  père  le  surnom  de  Denys. 

Après  sa  mort,  son  frère  fut  mis 
pur  le  trône  par  Tordre  de  César.  On 
raconte  en  effet  que  Jules  César,  maître 
d'Alexandrie  et  de  l'Egypte  ,  au  lieu  de 
s'en  emparer  au  nom  du  peuple  ro- 
main ,  s'empressa  d'exécuter  le  testa- 
ment du  roi ,  père  de  Cléopàtre ,  qu'il 
appela  Ptoiémée  le  jeune ,  l'unit  à  cette 
reine  et  les  plaça  sur  le  trône  pour  ré- 
gner ensemble.' Bientôt  après  il  quitta 
l'Egypte,  n'emmenant  avec  lui  qu'une 
seule  légion  ,  et  y  laissant  le  reste  de 
son  armée  en  garnison. 

Quoique  son  frère  et  son  mari , 
disent  les  auteurs  anciens ,  dût  parta- 
ger le  pouvoir  roval ,  Cléopàtre,  néan- 
moins ,  forte  de  la  protection  de  Jules 
César,  gouvernait  par  elle  seule.  Peu 
de  temps  après  son  second  mariage, 
elle  mit  au  monde  un  fils  qui  fut  nommé 
Césarion ,  comme  pour  perpétuer  le 
scandale  de  son  origine.  Il  est  vrai  que 
les  honneurs  que  César  rendait  h  Cleo- 
pâtre  ,  même  à  Rome ,  devaient  natu- 
rellement exciter  de  plus  en  plus  son 
orgueil  et  la  rendre  fiere  de  ses  torts. 
César,  en  effet,  l'associait  en  quelque 
sorte  au  culte  de  la  divinité;  et ,  lors- 
qu'au jour  de  ses  quatre  triomphes , 
Ciéopâtre  étant  alors  à  Rome  avec  le 
jeune  Ptoiémée  son  mari ,  César  con- 
.sacra  un  temple  à  Vénus  génératrice , 
il  fit  placer  une  statue  de  Ciéopâtre  à 
côté  de  celle  de  la  déesse  (l'an  47). 

Dans  la  même  année  de  son  règne , 
Ciéopâtre  faisait  frapper  des  monnaies 
qui  portaient  son  image ,  son  nom  et 
le  chiffre  6  qui  en  marquait  l'époque; 
mais  rien  n'y  rappelle  le  roi  qui  parta- 
geait le  trône  avec  elle:  peut-être 
n'était-il  pas  encore  majeur  ni  cou- 
ronné; du  moins  l'histoire  nous  le 
laisse  ignorer.  Elle  nous  apprend  que 
ce  jeune  prince  mourut  victime  de  l'in- 


vincible ambition  de  Ciéopâtre  qui  s'en 
débarrassa  par  de  criminelles  menées, 
dans  la  8"  année  de  son  règne. 

Maîtresse  alors  du  trône^  sans  par- 
tage et  sans  opposition ,  Ciéopâtre 
voyait  ainsi  s'accomplir  ses  \fsux  les 
plus  ardents.  Ce  succès  lui  coûta  des 
fautes  et  peut-être  des  crimes;  mais 
seule  enfin,  et  comme  si  son  caractère 
avait  dû  suffire  aux  grands  événements 
qui  se  préparaient,  elle  ne  fut  pas  ef- 
frayée de  son  isolement.  Ce  fut  comme 
femme  et  non  comme  reine  qu'elle  es- 
péra résister  à  la  puissance  de  Rome, 
et  l'on  peut  dire  que  la  monarchie 
égyptienne  n'aurait  pas  péri ,  si  cette 
monarchie  avait  pu  être  sauvée  par  un 
grand  roi.  Ciéopâtre  avait  un  fils  qu'elle 
aimait  et  pour  lui  et  pour  son  père. 
Il  porta ,  jeune  encore ,  le  titre  de  roi 
des  rois;  cependant  il  ne  régna  jamais 
et  mourut  sans  honneurs. 

L'Egypte  n'était  plus  qu'un  camp 
romain  :  les  légions  y  étaient  comme 
en  pleine  campagne,  et  servaient  suc- 
cessivement aux  entreprises  dont  les 
dissensions  civiles  portaient  le  théâtre 
en  Syrie  ou  ,dans  d'autres  contrées 
voisines  de  l'Egypte.  Octave,  Antoine 
et  Lépide  se  réunirent  pour  convenir 
du  mémorable  triumvirat  que  Publius 
Titius  leur  fit  conférer  par  une  loi.  Ils 
se  partagèrent  le  gouvernement  de 
toutes  les  provinces  ,  à  l'exception  de 
celles  que  Brutus  et  Cassius  occupaient 
encore,  et  qu'ils  défendaient  par  la 
force  des  armes  contre  les  triumvirs 
même  qui  les  firent  attaquer.  Dola- 
hella ,  attaché  au  parti  d'Antoine ,  char- 
gea Albienus  de  prendre  en  Egypte  les 
légions  que  Jules  César  y  avait  laissées, 
et  de  se  rendre  de  là  en  Syrie  ;  mais 
Cassius  l'y  surprit  et  le  força  de  se  réu- 
nir à  lui.  Dolabella  s'avançait  vers 
rionie,  poussant  vers  l'Orient.  Cassius 
voulut,  mais  sans  succès,  s'opposer  à 
sa  marche;  il  fut  battu  sur  les  côtes 
de  Syrie  ,  et,  pour  réparer  ses  pertes, 
il  exigea  de  nouveaux  secours  des  îles, 
des  pays  voisins ,  et  même  de  Ciéo- 
pâtre, Cette  reine  favorisait  Dolabella 
comme  ancien  ami  de  Jules  César; 
elle  avait  une  flotte  nombreuse  prête 
à  partir  pour  le  seconder  :  elle  s'cx' 


L'UMVKRS. 


cusa  donc  de  son  refus  auprès  de  Cas- 
sius  sur  les  calamités  qui  ravageaient 
l'Egypte ,  alors  en  proie  à  la  peste  et 
à  la  famine.  Cassius  agréa  ces  motifs, 
et ,  plus  heureux  dans  un  second  com- 
bat qu'il  ne  l'avait  été  dans  le  premier, 
il  battit  Dolabella  sur  mer,  prit  ses 
Jégions  et  la  ville  de  Laodicée  oti  il 
s'était  établi.  Cassius  se  disposait  même 
à  marcher  sur  l'Egypte ,  lorsqu'il  fut 
instruit  que  Octave  et  Antoine,  avec 
une  flotte  considérable,  s'avançaient 
contre  lui.  Il  dut  préférer  de  se  r'endre 
<en  Macédoine  pour  combiner  avec  Bru- 
tus  l'emploi  de  leurs  communs  efforts, 
rendus  nécessaires  par  leurs  périls  com- 
muns. En  attendant,  Cléopâtre  en- 
voyait sa  flotte  pour  seconder  Antoine 
•et  Octave;  Cassius  qui  l'apprit  à 
Rhodes  plaçait  Murcus  en  station  à  la 
hauteur  du  promontoire  de  Ténare; 
mais  cette  précaution  fut  inutile ,  une 
tempête  ayant  dispersé  et  presque  en- 
tièrement détruit  la  flotte  de  Cléo- 
pâtre. Après  diverses  expéditions  par- 
tielles ,  les  troupes  des  deux  partis  se 
réunirent  dans  les  plaines  de  Philippes , 
où  se  livra  la  bataille  qui  assura  la  vic- 
toire au  triumvirat  et  décida  du  sort 
■de  la  république.  Cela  arriva  pendant 
Je  consulat  de  L.  Munatius  Plancus  et 
M.  ^milius  Lepidus  II,  l'an  42  avant 
l'ère  vulgaire,  dans  la  IT  année  du 
règne  de  Cléopâtre. 

En  même  temps,  les  triumvirs,  re- 
connaissants des  secours  que  Cléopâtre 
avait  donnés  à  Dolabella  contre  Cas- 
sius ,  consentirent  que  son  jeune  fds , 
Ptolémée  Césarion  ,  portât  le  titre  de 
roi  d'Egypte. 

Après'  la  victoire  de  Philippes  et  la 
mort  de  Brutus ,  Octave  retourna  en 
Italie  ;  Antoine  se  rendit  en  Asie ,  resta 
quelque  temps  à  Éphèse ,  passa  de  là 
en  Phrygie ,  en  Cappadoce ,  et  s'arrêta 
dans  la  Cilicie. 

Cléopâtre  s'y  rendit  pour  répondre 
aux  accusations  dont  elle  était  le  sujet. 
Elle  rappela  an  triumvir  ce  qu'elle  avait 
fait  pour  Dolabella,  ce  qu'elle  avait 
refusé  aux  ordres  de  Cassius  qui  le  com- 
battait; elle  parla  aussi  de  la  flotte 
(|u'elle  avait  envoyée  à  Octave  malgré 
la  station  de  iMiircus  :  mais  Antoine 


donna  moins  d'attention  à  la  défense 
de  la  reine  qu'aux  charmes  dont  elle 
était  douée;  et,  cédant  à  leur  puis- 
sance ,  il  ne  put  résister  à  aucune  de 
ses  volontés.  Elle  partit  triomphante; 
et  aussitôt  Antoine,  après  avoir  en- 
voyé un  corps  de  cavalerie  sur  Pal- 
myre,  distribua  le  reste  de  l'armée 
dans  les  quartiers ,  laissa  le  comman- 
dement de  l'Asie  à  Plancus ,  celui  de 
la  Syrie  à  Saxa,  et  se  rendit  lui-même 
en  Egypte  pour  y  passer  l'hiver  (  l'an 
41). 

Pendant  qu'Antoine  oubliait  auprès 
de  Cléopâtre  et  Rome  et  l'Italie ,  Fui- 
vie  sa  femme  crut  voir  dans  le  renou- 
vellement des  dissensions  civiles  un 
moyen  assuré  de  le  ramener  auprès 
d'elle. 

Antoine  avait  reçu  en  Egypte  les  en- 
voyés des  colonies ,  et  il  les"  avait  rete- 
nus auprès  de  lui  soit  à  cause  de  l'hiver, 
soit  aiin  que  ses  desseins  fussent  plus 
ignorés.  Dès  les  premiers  jours  du 
printemps  il  quitta  l'Egypte ,  se  rendit 
a  Tyr,  ensuite  à  Athènes  où  il  rencon- 
tra Fulvie  qu'il  n'hésita  pas  à  blâmer, 
ainsi  que  son  frère  Lucius,  etManius 
surtout;  il  laissa  Fulvie  malade  à  Si- 
cyone,  et,  après  sa  mort  survenue 
peu  de  mois  après,  il  épousa  Octavie, 
sœur  d'Octave ,  et  ce  mariage  termina 
leurs  dissensions.  Après  ces  événe- 
ments, Antoine  distribua  ses  légions 
en  Illyrie,  en  Épire,  en  Affique,  et 
passa  l'hiver  à  Athènes  avec  Octavie , 
sa  nouvelle  épouse.  Ce  fut  celui  de 
l'an  40  avant  l'ère  vulgaire. 

L'histoire  n'a  conservé  le  souvenir 
d'aucun  événement  relatif  à  l'Egypte 
pendant  cette  première  absence  d  An- 
toine, si  ce  n'est  l'arrivée  auprès  de 
Cléopâtre  de  Hérode ,  (ils  d'Antipater, 
qui  se  rendit  à  Rome  et  fut  reconnu 
roi  des  Juifs  par  les  soins  et  sous  la 
protection  d'Antoine. 

La  paix  entre  Octave,  Sext.  Pompée 
et  Antoine,  n'avait  duré  que  peu  de 
temps  :  dès  la  fin  de  Thiver  Antoine 
se  rendit  à  Tarente  pour  seconder  Oc- 
tave qui  ne  s'y  trouva  pas,  et  qui, 
ayant  continué  seul  la  guerre  assez 
nîalheureusement ,  fut  obligé  de  solli- 
citerdenouveauleconcoursd'Antoinc. 


EGYPTE. 


461 


Celui-ci  ne  le  refusa  pas  et  employa 
même  Octavie  à  ramener  vers  lui  Oc- 
tave qui  lui  témoignait  peu  de  bien- 
veillance. 

Le  triumvirat  fut  renouvelé  pour 
cinq  autres  années,  et  les  guerres  ne 
discontinuèrent  pas.  L'Egypte  ne  ces- 
sait pas  d'être  le  centre  de  ses  opéra- 
tions militaires;  et,  comme  l'influence 
toujours  croissante  de  Cléopâtre  diri- 
ge{i  tous  les  desseins  du  triumvir  An- 
toine ,  c'est  leur  accomplissement  qui 
fournit  les  faits  et  les  époques  des  der- 
nières années  de  la  monarchie  égyp- 
tienne ;  mais  ces  dernières  pages  de 
l'histoire  politique  d'un  grand  empire 
ne  sont  plus  que  la  fin  des  aventures 
d'une  femme  passionnée. 

Antoine  fit  la  guerre  en  Arménie 
sans  obtenir  de  succès  bien  marqués  : 
l'hiver  l'y  surprit,  et,  se  proposant  de 
continuer  la  campagne  à  l'entrée  du 
printemps,  il  plaça  ses  troupes  dans 
des  cantonnements,  leur  distribua  l'ar- 
gent que  Cléopâtre  lui  envoya,  et  se 
rendit  aussitôt  après  en  Egypte  (  l'hiver 
de  l'an  38).  Antoine  fit  ensuite  la  paix 
avec  le  roi  des  Mèdes  ;  et ,  considérant 
cette  alliance  comme  très-favorable  à 
ses  projets  sur  l'Arménie ,  il  ^  tenta 
d'abord  d'en  attirer  le  roi  en  Egypte 
par  des  propositions  amicales.  Elles 
furent  suspectes ,  conséquemment  sans 
succès ,  et  Antoine  rentra  en  cam- 
pagne, annonçant  une  seconde  guerre 
contre  les  Parthes.  Il  avait  déjà  quitté 
l'Egypte  lorsqu'il  y  fut  ramené  par  la 
nouvelle  de  la  prochaine  arrivée  d'Oc- 
tavie  qui  venait  de  Rome  se  réunir  à 
lui  II  réussit  à  la  faire  demeurer  à 
Athènes ,  et  passa  le  reste  de  l'année 
sn  Egypte ,  occupé  à  réunir  les  moyens 
es  plus  faciles  et  les  plus  certains 
Mur  s'assurer  la  conquête  de  l'Ar- 
nénie. 

Dès  le  printemps  de  l'année  sui- 
.ante,  Antoine  quitta  l'Egypte  et  se 
•endit  à  Nicopolis.  Sous  de  spécieux 
jrétextes,  il  y  attira  le  roi  Artabaze, 
e  chargea  de  chaînes  qui  furent  faites 
l'argent  par  respect  |)Our  la  majesté 
oyale ,  s'empara  du  reste  de  l'Armé- 
iiè  par  la  persuasion  ou  par  les  armes  ; 
t,  laissant  SCS  légionsdansce  royaume, 


il  retourna  en  Egypte  avec  un  butin 
immense,  emmenant  prisonniers  le  roi 
d'Arménie,  sa  femme  et  ses  enfants 
qu'il  fit  marcher  devant  lui ,  avec  d'au- 
tres captifs  ,  lors  de  son  entrée  triom- 
phante à  Alexandrie.  Antoine  les  lit 
aussi  comparaître  devant  Cléopâtre 
assise  sur  un  tribunal  en  présence  du 
peuple;  ilproclamaensuite  cettefemme 
reine  des  rois ,  et  son  fds  Césarion  roi 
des  rois,  soutenant  qu'il  était  le  fils 
légitime  de  Jules  César,  moins  peut- 
être  pour  relever  sa  naissance  que  pour 
désobliger  Octave  cjui  n'était  que  sou 
fils  adoptif.  En  même  temps  il  con- 
firma Cléopâtre  et  Césarion  dans  la 
possession  de  l'Egypte  et  de  Chypre, 
donnant  aux  enfants  qu'il  avait  eus  de 
la  reine  le  reste  de  ses  conquêtes, 
c'est-à-dire  tout  le  pays  jusqu'à  l'Eu- 
phrate  à  son  fils  Ptolémée ,  à  sa  fille 
Cléopâtre  la  Cyrénaïque ,  et  à  l'autre 
Ptolémée,  leur  frère,  l'Arménie  et  les 
contrées  au  delà  de  l'Euphrate  jus- 
qu'à rindus,  lorsqu'elles  seraient  con- 
quises. 

Cette  année,  la  16*  de  son  règne, 
fut,  pour  Cléopâtre,  la  plus  mémo- 
rable de  sa  vie.  Antoine  avait  soumis 
l'Arménie  et  plusieurs  autres  contrées 
de  l'Orient  ;  il  était  en  paix  avec  Octave 
et  avec  Rome;  son  union  avec  Cléo- 
pâtre devenait  de  jour  en  jour  plus 
intime  ;  des  fêtes  brillantes  et  la  pompe 
d'un  triomphe  militaire,  à  l'exemple 
de  ceux  qui  étaient  en  usage  à  Rome, 
donnaient  à  Alexandrie  un  éclat  jus- 
qu'alors inconnu  ;  toutes  les  passions 
étaient  exaltées  par  la  victoire;  et 
Cléopâtre ,  que  ne  satisfaisaient  plus 
les  hommages  qu'elle  recevait  comme 
reine,  voulut  être  honorée  comme  une 
divinité.  Elle  prit  en  public  le  nom  avec 
les  attributs  d'Isis ,  et  sur  la  monnaie 
qu'on  fit  à  cette  occasion ,  le  titre  de 
nouvelle  déesse;  Antoine  même  y  laissa 
inscrire  son  nom  à  côté  de  celui  de 
cette  princesse,  faisant  douter  par  là 
s'il  était  roi  d'Egypte  ou  triumvir  de 
la  république  romaine. 

Antoine  alors  semblait  n'avoir  plus 
rien  à  conquérir  en  Orient,  ou  du 
moins  ne  plus  s'en  occuper.  Entière- 
ment subjugué  por  Cléopâtre,  il  ne 


4r,2 


riJ.MVEns. 


pouvait  se  résoudre  à  la  quitter;  et, 
s'il  fût  contraint  d'entreprendre  de 
nouvelles  campagnes,  il  obtenait  d'être 
accompagné  par  la  reine,  de  sorte  que 
l'appareil  et  le  luxe  qui  y  présidaient 
en  taisaient  plutôt  des  voyages  d'agré- 
ment que  des  expéditions  militaires. 
Livré  à  toutes  les  jouissances  des 
cours  dans  une  contrée  où  l'Afrique  et 
l'Asie  étalaient  alors  toutes  leurs  sé- 
ductions ,  Antoine  ne  se  souvenait  plus 
de  Rome  qui ,  pour  lui ,  était  toute  dans 
Alexandrie.  Mais  sa  femme  Octavie, 
délaissée  et  vivant ,  depuis  son  second 
retour  d'Athènes ,  dans  une  profonde 
retraite ,  ne  cessait  toutefois  d'accueil- 
lir avec  distinction  et  de  seconder  de 
son  crédit  auprès  d'Octave  ceux  qui , 
de  l'Egypte,  venaient  à  Rome  pour 
les  affaires  pu'ûliques  ou  pour  leurs 
intérêts  privés  ;  elle  résista  même  à  de 
secrètes  msinuations  d'Octave,  re- 
poussant avec  une  vertueuse  fermeté 
l'idée  de  consentir  que ,  pour  les  inté- 
rêts d'une  femme ,  les  Romains  tour- 
nassent encore  leurs  armes  contre  des 
Romains. 

Octave  cherchait  des  prétextes  pour 
accuser  Antoine  ;  son  ambition  souf- 
frait de  l'existence  de  cet  heureux  com- 
pétiteur. Antoine  le  savait ,  il  se  défen- 
dait par  ses  lettres  ou  par  ses  amis. 
Un  certain  temps  se  passa  dans  ces 
réciproques  explications ,  souvent  por- 
tées  devant  le  sénat  même ,  mais  sans 
espoir  d'accommodement ,  car  Octave 
et  Antoine  prévoyant  également  une 
guerre  prochaine  s'y  préparaient  en 


Pour  la  faire  avec  plus  de  succès , 
Antoine  quitta  l'Egypte ,  se  rendit  dans 
l'Asie  Mineure ,  et  de  là  en  Grèce.  Il 
s'arrêta  d'abord  à  Éphèse  et  vint  en- 
suite à  Samos  qu'il  indiqua  pour  ren- 
dez-vous de  guerre  à  tous  ses  alliés. 
Il  y  appela  aussi  des  musiciens  et  des 
histrions,  y  passa  quelque  temps  dans 
/es  plaisirs ,  et  arriva  enfin  à  Athènes 
où  il  prit  part,  avec  Cléopâtre  qui  ne 
l'avait  pas  quitté,  à  tous  les  jeux  olym- 
piques célébrés  cette  même  année ,  la 
33*  avant  l'ère  vulgaire. 

Antoine ,  comblé  d'honneurs  par  les 
Athéniens,  donnait  aux  préparatifs  de 


la  guerre  tout  le  temps  que  les  jeux  et 
les  fêtes  lui  laissaient  de  libre.  Enfin , 
déguisant  moins  ses  vues  hostiles  à 
l'égard  d'Octave  et  de  tout  ce  qui  lui 
appartenait,  il  envoya  quelqu'un  à  Rome 
chargé  de  faire  sortir  de  sa  maison  sa 
femme  et  ses  enfants. 

Antoine  fit  demander  aussi  que  le 
sénat  voulût  confirmer  tout  ce  qu'il 
avait  fait  en  Egypte  ;  il  espérait  y  réus- 
sir au  moyen  de  ses  intimes  relations 
avec  Cn.  Domitius  Ahenobarbus  et 
C.  Sossius  qui  lui  étaient  très-dévoués , 
et  qui  parvinrent  au  consulat  dès  le 
mois  de  janvier  suivant  (l'an  32). 

Dès  le  commencement  de  ce  mois , 
Sossius  engagea  publiquement  cette 
mémorable  discussion  en  demandant 
un  édit  contre  Octave  ;  mais  Octave  se 
défendit  devant  le  sénat ,  accusa  hau- 
tement Sossius  et  Antoine ,  et  assigna 
un  jour  pour  soutenir  devant  eux  ses 
accusations.  Effrayés  par  ce  premier 
résultat ,  les  consuls  avec  plusieurs  sé- 
nateurs sortirent  secrètement  de  Rome 
et  se  rendirent  auprès  d'Antoine.  Oc- 
tave continua  de  l'accuser  devant  Vi 
sénat  et  devant  le  peuple;  il  parvint 
même  à  le  rendre  odieux  en  lui  suppo- 
sant le  projet  de  transférer  le  siège  de 
l'empire  romain  en  Egypte,  et  à  le 
faire  priver  du  consulat  pour  lequel  il 
était  désigné  pour  la  troisième  fois. 
Enfin ,  sans  faire  proclamer  Antoine 
l'ennemi  du  nom  romain  ,  Octave  réus- 
sit à  faire  déclarer  la  guerre  à  Cléo- 
pâtre, bien  certain  par  là  d'obliger 
Antoine  à  la  quitter  ou  à  combattre 
pour  elle  contre  Rome  qui  ne  décidait 
rien  contre  lui. 

On  fit  toutes  les  cérémonies  reli- 
gieuses usitées  dans  ces  circonstances; 
Octave  lui-même  remplit  les  fonctions 
de  flamine  fécial;  on  leva  beaucoup, 
d'argent  et  beaucoup  d'hommes.  Tous 
les  alliés ,  toutes  les  provinces ,  l'Italie, 
la  Gaule,  l'Espagne,  l'Afrique,  la  Sar-t 
daigne ,  la  Sicile ,  durent  fournir  leur 
contingent  au  parti  d'Octave ,  tandist 
que  celui  d'Antoine  était  défendu  pa^ 
l'Asie,  la  Thrace,  la  Macédoine,  laj 
Grèce  entière,  Cyrène  et  l'Egypte ,  le 
îles  voisines,  les  princes  et  les  rois 
qui ,  en  Orient ,  étaient  aussi  les  alliif 


KGYPTE. 


■ir.3 


des  Romains  :  il  en  chercha  pour  lui , 
avec  de  l'argent,  jusque  dans  l'Italie. 
Ces  immenses  préparatifs  occupaient 
entièrement  les  deux  chefs  et  ceux  qui 
s'étaient  associés  à  leur  fortune.  An- 
toine ,  qui  avait  emmené  les  flottes  et 
les  légions  de  l'Orient,  qui  disposait 
des  trésors  et  des  soldats  de  Cléopâtre , 
était  prêt  à  commencer  la  guerre,  tandis 

au'Octave  en  était  réduit  à  craindre 
'en  venir  aux  mains  dans  l'été  de 
cette  même  année.  La  lenteur  d'An- 
toine servit  efflcacement  Octave,  et  ce 
ne  fut  que  vers  la  fin  de  l'automne 
qu'Antoine  se  décida  à  tenter  une  in- 
cursion dans  l'Italie.  Arrivé  à  Corcyre, 
on  lui  dit  que  des  vaisseaux  d'Octave 
avaient  paru  à  la  hauteur  des  monts 
Cérauniens  :  ce  n'était  qu'une  flottille 
d'observation ,  mais  Antoine  la  prit 
pour  les  forées  navales  d'Auguste  réu- 
nies ,  il  se  rendit  dans  le  Péloponèse , 
et  passa  l'hiver  à  Patrae. 

Au  printemps  suivant,  les  disposi- 
tions militaires  devinrent  plus  actives. 
Octave  réunit  sa  flotte  à  Tarente  et  à 
Brindes.  Il  fit  proposer  à  Antoine  de 
venir  combattre  en  Italie ,  et  Antoine , 
à  son  tour,  lui  mdiqua  les  champs  de 
Pharsale ,  même  un  combat  singulier. 
En  attendant,  il  courait  la  mer  Io- 
nienne et  réunissait  toutes  ses  forces 
à  Actium.  Octave  s'y  rendit  ;  la  bataille 
s'engagea ,  et ,  lorsque  le  sort  en  était 
encore  incertain ,  on  vit  tout  à  coup 
Cléopâtre  se  retirer  du  combat,  em- 
mener ses  soixante  vaisseaux  et  se  por- 
ter ,  par  un  vent  favorable ,  vers  le  Pé- 
loponèse. Antoine ,  cédant  à  sa  passion 
plutôt  qu'aux  forces  d'Octave,  ne  put 
voir  partir  Cléopâtre  sans  la  suivre, 
et  il  abandonna  à  son  rival  une  vic- 
toire que  ses  amis ,  sa  flotte  et  son  ar- 
mée disputaient  encore  après  qu'il  les 
eut  aussi  ignominieusement  quittés. 
Tel  fut  le  résultat  de  la  bataille  d' Ac- 
tium, livrée  le  2  septembre  de  l'an  31 
avant  l'ère  vulgaire ,  la  22*  année  du 
règne  de  Cléopâtre. 

Antoine  et  la  reine  se  retirèrent 
d'abord  dans  le  Péloponèse.  Divisés 
par  la  catastrophe  .qu'ils  venaient  de 
subir,  Cléopâtre  se  rendit  seule  en 
[Egypte,  déguisant  sa  défaite  par  des 


chants  de  victoire.  Antoine  fit  donner 
à  Pinarius  Scarpus,  commandant  l'ar- 
mée d'Afrique,  des  ordres  qu€  ce  chef 
refusa  d'exécuter ,  et  ce  contre-temps 
l'engagea  de  se  rendre  en  Egypte  ou, 
de  concert  avec  Cléopâtre,  il  fit  de 
nouveaux  préparatifs  de  guerre  sur 
terre  et  sur  mer,  sollicitant  encore  une 
fois  le  concours  de  leurs  alliés. 

Octave,  après  la  victoire  d'Actium, 
vit  l'armée  d'Antoine  passer  sous  ses 
drapeaux;  il  put  ainsi,  n'ayant  plus 
de  résistance  à  craindre,  s'emparer 
de  la  IMacédoine  et  s'occuper  de  régler 
les  affaires  de  ïa  Grèce.  Après  avoir 
assisté  à  Athènes  à  la  célébration  des 
mystères ,  il  passa  dans  l'Asie ,  obser- 
vant les  démarches  ultérieures  d'An- 
toine. Mais  bientôt  rappelé  par  des 
troubles  survenus  en  Italie,  Octave 
s'y  rendit  au  milieu  de  l'hiver. 

La  présence  d'Octave  rétablit  l'ordre 
à  Rome  :  trente  jours  après  son  arri- 
vée en  Italie  il  en  repartit,  et  fut  de 
retour  en  Asie  avant  même  qu'Antoine 
et  Cléopâtre  eussent  été  informés  de 
son  départ. 

Les  préparatifs  se  continuaient  de 
part  et  d'autre  avec  une  égale  ardeur. 
Cléopâtre  et  Antoine  firent  proposer 
la  paix  à  Octave,  et  tentèrent  de  cor- 
rompre son  armée  avec  de  l'argent.  En 
même  temps  Cléopâtre  envoyait  se- 
crètement son  sceptre  et  sa  couronne 
à  Octave;  elle  sollicitait  sa  bienveil- 
lance, et  Octave  la  lui  promettait  à  la 
condition  de  se  défaire  d'Antoine.  Il 
renvoyait  à  celui-ci  ses  premiers  dé- 
putés sans  réponse;  il  recevait  avec 
le  même  dédain  une  seconde  et  une 
troisième  ambassade,  refusant  de  ré- 
pondre à  Antoine  et  renouvelant  ses 
secrètes  promesses  à  Cléopâtre,  sous 
les  mêmes  conditions.  Il  envoya  même 
à  la  reine  l'affranchi  Thyrsus,  pour  la 
décider  à  ce  qu'il  souhaitait ,  et  lui 
persuader  même  qu'il  était  tout  épris 
de  sa  beauté. 

Les  événements  se  hâtaient  :  An- 
toine marcha  sur  Paraetonium  pour  y 
prendre  de  gré  ou  de  force  l'armée  que 
Cornélius  Gallus  y  commandait.  Il 
croyait  trouver  des  ami^  :  mais  il  fut' 
reçu  et  traité  en  ennemi ,  et  il  éprouva 


4G4 


L'UNIVERS. 


plusieurs  échecs  sur  terre  comme  sur 
mer.  En  attendant,  Octave  s'emparait 
de  Péluse,  soit  faute  d'avoir  été  suf- 
fisamment défendue,  soit  que  Cléo- 
pâtre,  confiante  dans  les  assertions  de 
Thyrsus,  facilitât  les  succès  d'Octave. 
En  vain ,  accourant  de  Paraetonium , 
Antoine  voulut  couvrir  Alexandrie  ; 
Octave  prit  cette  ville  le  t*""  du  mois 
d'août,  et  Antoine  vaincu  chercha  inu- 
tilement de  nouveaux  moyens  ou  un 
refuge  dans  la  (lotte  qui  l'abandonna  ; 
Cléopâtre  même,  toute  occupée  de  sa 
conservation,  s'enferma  dans  un  tom- 
beau avec  ses  trésors,  et  fit  répandre 
à  dessein  la  nouvelle  de  sa  mort.  An- 
toine, qui  ne  voulut  pas  lui  survivre, 
se  blessa  lui-même  assez  dangereuse- 
ment pour  en  mourir,  mais  non  pas 
sans  avoir  eu  le  temps  et  le  regret  de 
connaître  l'affreuse  supercherie  de 
Cléopâtre. 

La  reine,  quoique  seule  avec  son  cou- 
rage et  sa  renommée,  croyait  ferme- 
ment qu'Octave  lui  laisserait  la  vie  et 
la  couronne;  elle  demandait  des  ga- 
ranties pour  l'une  et  pour  l'autre ,  es- 
fiérant  soumettre  par  ses  charmes  ce- 
ui  qu'elle  n'avait  pu  vaincre  par  ses 


Mais  Octave  voulait  attacher  Cléo- 
pâtre à  son  char  de  victoire,  et  bien- 
tôt elle  reconnut  la  vanité  de  ses  es- 
pérances. Captive  ià  où  elle  avait  été 
souveraine,  elle  ne  voulut  pas  continuer 
de  vivre  après  avoir  cessé  de  régner, 
et  se  donna  la  mort,  vers  le  IS  du 
mois  d'août  de  l'an  30  avant  l'ère  vul- 
gaire, après  un  règne  de  22  années 
entières. 

Ce  jour  fut  le  dernier  de  la  race 
royale  des  Lagides  et  des  successeurs 
d'Alexandre  le  Grand  en  Egypte. 

Ils  y  régnèrent  depuis  le  30  mai  de 
l'an  223,  jusqu'au  15  août  de  l'an  80 
avant  l'ère  vulgaire. 

Cet  intervalle  contient  294  années 
juliennes  et  78  jours,  ou  294  années 
égyptiennes  et  152  jours. 

Il  se  divise  en  seize  rois  ou  reines 
qui  occupèrent  successivement  le  trône 
d  Egypte,  et  fournirent  vingt  et  un  rè- 
gnes différents. 

Les  lils  de  Cléopâtre  et  d'Antoine 


ne  leur  succédèrent  pas.  Athyllus  et 
Césarion  furent  mis  à  mort;  les  autres 
furent  confiés  par  Octave  à  Juba,  roi 
de  Mauritanie  :  l'histoire  n'a  plus  rap- 
pelé leurs  noms. 

L'Egypte  devint  une  province  ro- 
maine "dont  Cornélius  Gallus  fut  le 
premier  préfet. 

L'époque  de  son  asservissement  fut 
pour  l'Egypte  même  celle  d'une  ère 
nouvelle,  comme  si  cet  asservissement 
eût  été  un  bienfait. 

Elle  avait  vu  la  dernière  race  de  ses 
Pharaons  attaquée  et  détruite  par  un 
conquérant  étranger..  Accoutumée  de- 
puis à  l'obéissance,  l'Egypte  écrivit  sur 
ses  monuments  et  dans  ses  annales  pu- 
bliques le  nom  d'Auguste  et  celui  de 
ses  successeurs,  à  la  suite  des  noms 
de  Cambyse,  de  Darius,  d'Alexandre 
et  des  Ptolémées.  Elle  a  vérifié  ainsi, 
même  jusqu'à  nos  jours,  une  antique 
tradition  qui  ne  lui  laissait  plus  l'es- 
pérance de  voir  sur  son  trône  des  prin- 
ces d'origine  égyptienne,  tradition 
conservée  dans  ces  paroles  d'Ézéchiel  : 
Et  dux  de  terra  ^Egypti  non  erit 
amptiùs. 

La  splendeur,  la  durée  et  les  événe- 
ments du  règne  de  Cléopâtre  permettent 
de  supposer  que  cette  grande  reine  ne 
négligea  rien  de  ce  qui  pouvait  accroître 
son  illustration  :  les  monuments  qui 
couvrent  encore  le  sol  de  l'Egypte  en 
portent  de  nombreux  et  d'éclatant»  j 
témoignages  ;  et  la  tendresse  de  Cléo- 
pâtre pour  le  fils  de  Jules  César ,  qu'elle 
appelait  nouveau  César,  s'y  manifeste 
presque  partout.  Le  petit  temple  d'Her- 
monthis  fut  construit  en  commémora- 
tion de  la  naissance  de  cet  enfant  ro- 
main; elle  y  est  symbolisée  en  celle 
du  dieu  Harphré  né  de  la  déesse  Ritho 
et  du  dieu  Mandou.  La  reine  Cléopâtre 
porte,  dans  les  inscriptions  de  ce  tem- 
ple, ce  titre  fastueux  :  La  modératrice 
souveraine  du  monde,  Cléopâtre,  déesse 
Philopatore  ;  =  l'Aroëris  ,  puissante 
souveraine  des  biens,  la  présidente  des 
Panégyries ,  la  souveraine  du  monde  ; 
=:  la  modératrice ,  la  fille  aînée  du  dieu 
Sev  (Saturne) ,  etc.  Le  jeune  roi  y  est 
aussi  nommé  et  qualifié  Ptolémée  Cé- 
sar, vivant  toujours,  aimé  de  Phllia 


EGYPTE.  465 


«t  d'Isis  ;  =  PtoU^mée,  surnommé  Cé- 
sar, etc.;  le  seigneur  du  monde  Pto- 
lémée,  le  fils  du  soleil,  seigneur  des 
diadèmes,  César,  dieu  Pliiiopator;  et 
le  travail  de  décoration  de  ce  temple 
est  demeuré  imparfait.  Auguste  et  ses 
successeurs,  qui  ont  terminé  tant  d'édi- 
fices commencés  par  les  Lagides ,  ne 
pouvaient  pas  être  très  -  empressés 
d'achever  celui  qui  rappelait  la  nais- 
sance d'un  enfant-roi  dont  ils  ne  res- 
pectaient pas  les  droits.  Aujourd'hui , 
ce  monument  si  royal  dans  son  ensem- 
ble et  dans  son  objet ,  est  occupé  par 
un  cachef  qui  s'y  est  fait  une  maison , 
une  cour  et  un  pigeonnier,  en  mas- 
quant et  coupant  le  temple  de  miséra- 
bles murs  de  limon  blanchis  à  la  chaux. 

La  partie  la  plus  ancienne  du  temple 
de  Deiidérah ,  à  son  extrémité ,  appar- 
tient au  règne  de  Cléopâtre  et  de  Pto- 
lémée  Césarion  :  ils  y  sont  figurés  de 
proportion  colossale,  et  les  noms  de 
Cléopâtre  et  de  Ptolémée  César  ou  Pto- 
lémée  surnommé  nouveau  César,  qui 
se  lisent  dans  les  inscriptions  qui  ac- 
compagnent ces  tableaux  historiques, 
ne  laissent  aucun  doute  à  ce  sujet. 

Ce  sont  là  les  dernières  reliques  de 
la  grandeur  égyptienne  ;  elle  se  mani- 
festa au  monde  civilisé  il  y  a  aujour- 
d'hui plus  de  six  mille  ans  :  les  noms 
de  Souphis ,  de  Mycérinus ,  nouvelle- 
ment découverts  dans  les  pyramides 
même  que  l'antiquité  tout  entière  sa- 
vait très-bien  être  les  tombeaux  de  ces 
deux  rois,  nous  en  donnent  la  convic- 
tion :  l'histoire  de  l'intelligence  hu- 
maine, légitimement  orgueilleuse  de 
son  antiquité  ,  enregistrera  attentive- 
ment dans  ses  fastes  de  tels  documents. 

Subjuguée  par  les  Romains,  l'E- 
gypte ne  fournit  plus  aux  annales 
humaines  que  son  contingent  des  mal- 
heurs et  des  dures  vicissitudes  qui 
composent  l'histoire  générale  des  peu- 
ples du  monde  romain  :  des  guerres 
iutestines ,  des  invasions  étrangères  , 
le  mélange  confus  de  toutes  les  idées  et 
de  tous  les  principes ,  l'oubli  des  pré- 
ceptes de  l'ancienne  sagesse ,  le  vrai  et 
le  faux  ,  le  p;issé  ,  le  présent  et  l'ave- 
nir jetés  pêle-mêle  dans  un  creuset 
brâljiiit  d'où  sortirent  les  éléments 
30'  Livraison.  (Égyptb.) 


d'une  société  nouvelle ,  d'une  civilisa- 
tion qui  refit  ses  anciennes  conquêtes 
et  leur  en  ajouta  de  nouvelles. 

Nous  avons  déjà  exposé  les  vues  que 
la  politique  d'Auguste  réalisa  pour 
l'administration  de  ('Egypte  {supra, 
pages  49  et  50) ,  et  sur  quelles  règles 
elle  fut  assise.  Il  en  nomma  pour  pre- 
mier préfet  Cornélius  Gallus,  cheva- 
îierromaindemédiocre  naissance,  mais 
de  mœurs  douces  et  paisibles.  Auguste 
le  choisit  lui  seul ,  parce  que  l'Egypte 
était  à  lui ,  sa  première  conquête ,  et 
elle  resta  province  impériale  lorsque 
l'empereur  voulut  bien  partager  l'em- 
pire avec  le  sénat  et  le  peuple.  Il  créa 
pour  l'Egypte  une  forme  particulière 
d'administration;  aussi  le  préfet  avait-il 
le  titre  de  préfet  augustal ,  réunissant 
tous  les  pouvoirs ,  et  recevant  de  son 
maître  toutes  les  directions  pour  les 
exercer.  Aucun  conseil  pris  dans  le 
pays  ne  fut  appelé  à  y  concourir,  ce 
préfet  y  tenant  la  place  des  rois ,  et  ce 
royaume  appartenant  à  l'empereur.  Cet 
état  de  l'administration  romaine  en 
Egypte  éprouva  peu  de  changements 
jusqu'au  siècle  de  Constantin. 

Le  préfet  de  l'Egypte,  Cornélius 
Gallus,  s'appliqua  d'abord  à  réparer 
les  malheurs  nés  des  dernières  dissen- 
sions et  des  dernières  guerres  :  les  ca- 
naux du  Nil  attirèrent  surtout  son  at- 
tention. Plusieurs  villes  se  soulevèrent 
contre  le  nouveau  régime;  Gallus  les 
ramena  à  l'obéissance  ;  Thèbes  même , 
qu'il  pilla ,  disent  les  historiens  anciens, 
qu'il  épuisa,  et  d'où  il  détourna  une 
grande  quantité  de  choses  précieuses. 
Il  paraît  que,  enivré  de  son  autorité 
et  de  ses  succès ,  le  préfet  se  laissa 
traiter  comme  un  Pharaon  ,  qu'il  per- 
mit qu'on  lui  élevât  des  statues,  et  que 
ses  exploits  fussent  gravés  sur  les  mo- 
numents publics.  Mais  de  tels  succès 
ne  furent  pas  de  longue  durée  :  Corné- 
lius Gallus  accueillit  en  Egypte  un 
grammairien  disgracié  par  l'empereur  ; 
il  fut  révoqué,  envoyé  en  exil,  et  il 
s'y  donna  la  mort. 

Pétronius  lui  succéda  ;  les  Alexan- 
drins se  révoltèrent ,  et  furent  bientôt 
après  soumis  de  nouveau.  Auguste  fit 
faire  une  expédition  en  Arabie,  com- 
30 


466 


L'UNIVERS. 


mahiïée  par  .Elius  Gallus  à  la  tête 
d'une  armée  romaine ,  renforcée  de 
cinq  cents  soldats  fournis  par  le  roi 
Hérode  qui  les  avait  choisis  parmi  ses 
gardes.  L'armée  romaine  triompha  des 
Arabes,  mais  elle  fut  vaincue  par  le 
climat  ;  api'ès  une  année  de  fatigues , 
de  privations  et  de  maladies ,  elle  ren- 
tra ,  misérablement  réduite ,  en  Egypte, 
sans  avoir  atteint  le  but  marqué  par 
l'emperear,  la  possession  des  riches 
contrées  où  naissaient  les  aromates,  où 
étaient  entreposées  les  plus  précieuses 
productions  de  l'Inde. 

Les  Éthiopiens  avaient  proOté  de 
l'absence  des  troupes  habituellement 
stationnées  dans  la  haute  Egypte ,  pour 
y  faire  une  invasion.  Leur  reine  Cau- 
ilace  s'empara  de  Syène,  d'Éléphan- 
tine ,  de  Philœ  ;  ravagea  la  Thébaïde , 
et  emporta  un  riche  tutin.  Le  préfet 
Pétronius  songea  aussitôt  à  punir  tant 
d'audace ,  pénétra  dans  l'Ethiopie,  jus- 
qu'à Napata ,  capitale  des  États  de  la 
reine ,  et  lui  accorda  la  paix  à  la  con- 
dition de  payer  un  tribut  annuel ,  et 
d'envoyer  une  ambassade  à  Auguste 
pour  en  obtenir  la  ratification  du  traité. 
Les  nouvelles  de  ces  événements  par- 
venues à  Rome  avaient  alarmé  l'em- 
pereur. Il  partit  aussitôt  pour  l'Egypte  ; 
mais  il  apprit  à  Samos  les  succès  de 
Pétronius ,  y  attendit  les  envoyés  éthio- 
piens, et  leur  accorda  la  ratification 
du  traité  avec  l'exemption  du  tribut 
stipulé  par  Pétronius.  Dès  son  retour 
en  Egypte,  ce  préfet  continua  de  don- 
ner ses  soins  à  ce  qu'exigeait  la  pros- 
périté du  pays;  les  travaux  sur  les 
canaux  du  Nil  furent  conduits  avec 
une  telle  intelligence  que  la  crue  du 
fleuve  jusqu'à  douze  coudées  suffisait 
pour  assurer  la  plus  grande  fertilité; 
avant  Pétronius,  quatorze  coudées 
étaient  nécessaires. 

Pétronius ,  après  huit  années  d'ad- 
ministration ,  eut  jElius  Gallus  pour 
successeur  comme  préfet.  Le  nouvel 
administrateur  visita  la  haute  Egypte 
ayant  avec  lui  le  géographe  Strabon  ; 
et  il  était  encore  en  fonctions  à  la  mort 
d'Auguste. 

La  conquête  de  l'Egypte  par  les  Ro- 
mains causa  à  l'école  d'Alexandrie  des 


pertes  qui  ne  lui  furent  pas  moins  sen* 
sibles  que  l'incendie  de  sa  riche  biblio- 
thèque; la  plupart  de  ses  principaux 
professeurs  allèrent  chercher  à  Rome 
la  faveur  des  Césars.  Toutefois,  un 
nouveau  musée  s'était  formé  ;  les  em- 
pereurs en  désignaient  les  présidents 
et  les  membres;  mais  la  faveur  publi- 

3ue  ne  s'attachait  plus  à  leurs  travaux 
epuis  que  la  faveur  royale  les  proté- 
geait moins  directement  :  l'Egypte , 
avant  tout,  était  le  grenier  de  l'em- 
pire; Alexandrie  le  foyer  d'un  grand 
commerce  ;  et  le  musée  ne  passait  que 
pour  l'asile  des  sophistes  de  la  Grèce. 
Cette  école  continua  cependant  de  pro- 
duire des  hommes  utiles,  dont  les  ou- 
vrages sont  encore  étudiés,  occupant 
une  place  distinguée  dans  l'histoire  des 
sciences  et  de  la  littérature  ;  et  comme 
ils  se  rattachent  aux  travaux  des  pre- 
miers docteurs  [chrétiens ,  ils  servent 
ainsi  de  lien  entre  les  productions  les 
plus  anciennes  et  celles  des  temps  mo- 
dernes. Du  reste ,  il  en  arriva  dans  ces 
temps  de  la  domination  romaine  en 
Egypte  ce  qui  arrive  à  toutes  les 
époques  :  l'étude  des  connaissances 
humaines  prospéra  en  Egypte  en  rai- 
son de  la  protection  qu'elle  reçut  de 
l'autorité  impériale. 

Auguste  imita  la  politique  d'Alexan- 
dre le  Grand  en  ce  qui  concerne  la  re- 
ligion et  le  culte  nationaux  de  l'Egypte* 
On  continua  d'élever,  de  réparer  les 
temples  des  dieux  de  chaque  nome ,  en 
Nubie  comme  en  Egypte;  et  le  nom 
d'Auguste ,  qualifié  d'empereur  César j 
se  lit  sur  les  édifices  de  Talmis ,  Ka- 
labschè ,  Déboud ,  Dandour ,  Philœ  et 
Dendérah.  Dans  ce  dernier  temple,  si 
célèbre  par  ses  deux  zodiaques ,  après 
les  constructions  faites  durant  le  règne 
de  Cléopâtre  et  de  son  fils  Ptolémée 
Césarion,  on  reconnaît  que  les  bas- 
reliefs  supérieurs  sont  du  temps  d'Au- 
guste ,  ainsi  que  les  murailles  latérales 
du  naos ,  à  l'exception  de  quelques  pe- 
tites portions  qui  sont  de  l'époque  de 
Néron  ;  le  pronaos  est  tout  entier  cou- 
vert de  légendes  impériales  de  Tibère, 
de  Caius ,  de  Claude  et  de  Néron  ;  les 
sculptures  de  tout  l'intérieur  du  naos 
et  des  édifices  construits  sur  la  terrasse 


EGYPTE. 


4Gr 


Tie  paraissent  pas  remonter  ai!  delà  du 
temps  de  Trajan  et  d'Antonin.  Le 
propylon  sud-ouest  est  d'Antonin  ;  le 
grand  propylon  est  couvert  des  images 
des  empereurs  Domitien  et  Trajan. 
Enfin ,  le  typhonium  de  Dendérah  fut 
décoré  sous  Trajan ,  Hadrien  et  Anto- 
nin  le  Pieux.  On  voit,  par  ces  détails , 
tous  les  soins  donnés  aux  édifices  de 
Dendérah  par  les  empereurs  romains  ; 
le  grand  temple  était  dédié  à  la  déesse 
Hathdr ,  la  Vénus  des  Romains  :  il  y 
avait  là  une  double  dédicace  dont  s'ar- 
rangeait facilement  l'orthodoxie  ro- 
maine. Les  carrières  de  Thorrah  por- 
tent des  dates  d'exploitation  de  la  4' 
année  du  règne  d'Auguste.  Son  nom  se 
lit  aussi  sur  le  temple  d'Isis,  au  sud 
de  l'hippodrome  de  Thèbes  ;  l'image 
(l'Auguste  se  voit  aussi  sur  la  plupart 
de  ces  édifices ,  et  l'empereur  romain 
y  est  figuré  avec  le  même  costume, 
accomplissant  les  mêmes  cérémonies 
envers  les  dieux  de  l'Egypte  que  les 
Pharaons  eux-mêmes.  Notre  planche 
91  représente  Tibère  faisant  ses  of- 
frandes à  trois  divinités  égyptiennes 
assises  ;  les  deux  cartouches  tracés  au- 
près de  sa  coiffure  se  lisent  autocratôr 
Tiberios  Caesar.  Ces  indications  mo- 
numentales peuvent  être  considérées 
comme  étant  communes  à  tous  les 
souverains  romains;  le  lecteur  nous 
dispensera  donc  de  les  reproduire.  La 
civilisation  occidentale,  armée  de  l'épée 
romaine,  s'introduisit  ainsi  dans  les 
croyances  de  l'antique  Orient ,  sous  le 
costume  des  Pharaons  et  les  couleurs 
d'Osiris  et  d'Ammon. 

A  Dendérah,  c'est  sous  le  règned'Au- 
guste  que  le  propylon  du  grand  temple 
ifut  édifié  :  une  inscription  grecque 
(car,  durant  la  domination  romaine, 
la  langue  grecque  resta  aussi  la  langue 
des  actes  publics)  qui  existe  encore,  et 
que  j'ai  publiée  il  y  a  trente-trois  ans, 
nous  apprend  que,  pour  la  conserva- 
tion de  l'empereur  César  ,  fils  du  divin 
César,  dieu  libérateur,  Auguste,  les 
habitants  de  la  métropole  du  nome  (de 
Tcntyris)  élevèrent  ce  propylon  à  Isis, 
déesse  très-grande ,  et  aux  dieux  ado- 
rf  6  dans  le  même  temple ,  l'an  31  du 
règne  de  César,  au  mois  de  thôth. 


Le  nom  de  Tibère,  successeur  d'Au- 
guste, se  lit  souvent  répété  à  Philae,  à 
Esnèh,  et  à  Karnac  de  Thèbes.  Les  em- 
pereurs romains  avaient  aussi  adopté 
les  deux  cartouches  des  Pharaons; 
mais,  au  lieu  d'un  prénom  religieux, 
on  écrivait  pour  les  empereurs  leur 
titre  même,  le  mot  grec  autocratôr; 
ils  ajoutaient  à  leur  nom  propre  les  ti- 
tres consacrés  :  toujours  vivant,  chéri 
d'Isis  et  de  Phtha;  et  il  est  à  remar- 
quer qu'en  général,  à  mesure  que  l'on 
s'éloigna  des  temps  anciens,  des  anti- 
ques institutions,  les  noms  des  divi- 
nités du  premier  ordre  devinrent  moins 
communs  sur  les  monuments  comme 
dans  la  pensée  des  hommes;  et  ceci  se 
passa  au  profit  des  divinités  du  dernier 
ordre,  de  celles  qui,  produit  des  der- 
nières incarnations  et  revêtues  des  plus 
vulgaires  attributions,  étaient  en  quel- 
que sorte  plus  populaires  :  ce  qui  pour- 
rait rendre  raison  de  l'extraordinaire 
durée  des  noms  d'Isis,  d'Osiris  et  de 
Typhon,  qui  ont  en  quelque  sorte  sur- 
vécu à  toutes  les  générations  du  pan- 
théon égyptien. 

Tibère  fit  continuer  la  construction 
du  temple  de  Déboud  en  Nubie,  la 
sculpture  du  portique  couvert  et  d'une 
salle  du  grand  temple  de  Thèbes.  On 
sait  qu'il  écrivit  à  ^Emélius  Aulus, 
préfet  d'Egypte,  qui  lui  avait  envoyé 
au  delà  des  taxes  mises  sur  l'Éçypte  par 
les  règlements  d'Auguste,  qu'il  voulait 
bien  tondre  ses  brebis,  mais  non  les 
égorger.  Du  reste,  ce  préfet  eut  plu- 
sieurs successeurs  du  vivant  même  de 
Tibère.  Parmi  eux  figura  quelque  temps 
le  père  de  Séjan  :  ce  fut  alors  que  Ger- 
manicus  visita  l'Egypte  [supra,  page 
346),  bannissant,  ditTacite,Dannissant 
de  la  grandeur  suprême  l'orgueil  qui  la 
fait  haïr,  pour  n'en  conserver  que  la 
dignité  qui  la  rend  imposante. 

Des  troubles  sérieux  se  déclarèrent 
à  Alexandrie  durant  le  règne  de  Cali- 
gula;  Avillius  Flaccus  fut  en  bute  à  la 
naine  des  juifs;  Philon,  un  de  leurs 
écrivains,  a  tracé  la  narration,  à  sa 
manière,  de  ces  démêlés;  Flaccus  périt 
misérablement  après  avoir  été  révoqué 
de  sa  préfecture.  Le  nom  de  ce  préfet 
se  lit  encore  sur  le  pronaos  de  Den- 

30, 


4(1S 


L'UNIVERS. 


(lérah  ,  dans  une  inscription  grecque 
<Iiii  rappelle  que  sous  Pubiius  Àviliius 
Flaccus  les  habitants  de  la  métropole 
et  du  nome  élevèrent  ce  pronaos  à 
Vénus,  déesse  très-grande,  la. . .  année 
de  César  Tibère.  A  la  mortdeCaligula, 
les  juifs,  heureux  de  ce  nouveau  règne, 
attaquèrent  les  Grecs  dans  Alexandrie. 
1,'enipereur  Claude  les  apaisa  en  leur 
rendant  le  droit  d'élire  un  ethnarque. 
Les  sciences  reçurent  aussi  de  grands 
services  du  nouveau  chef  de  l'empire  : 
il  fonda  un  nouveau  musée,  et  l'école 
d'Alexandrie  se  trouva  encore  une  fois 
dans  une  situation  favorable  à  ses  pro- 
grès; mais  le  zèle  des  savants  ne  ré- 
pondit point  à  la  munificence  du 
prince.  Les  noms  de  Caius  Caligula  et 
de  Claude  se  lisent  encore  sur  les  édi- 
fices {oublies  de  l'Egypte  :  celui  du  pre- 
mier à  Philse,  à  Dehdérah  en  Egypte, 
à  Talmis  en  Nubie;  celui  de  Claude 
dans  les  mêmes  lieux  en  Egypte,  et 
aussi  à  Esnèh,  Edfou.  Sa  légende  im- 
périale, composée  dé  deux  cartouches , 
se:  lit  Tibère  Claude,  César-Auguste 
Germanicus,  empereur.  Cette  légende 
affecte  même  parfois  le  style  pharaoni- 
que, et  le  premier  cartouche  se  lit: 
L'éprouvé  des  dieux  modérateurs , 
l'empereur  Tibère  Claude,  seigneur  de 
la  région  haute  et  basse  du  monde,  le 
fils  du  soleil,  seigneur  des  chefs. 

Ces  mêmes  titres,  si  propres  à  ins- 
pirer le  respect  aux  peuples,  furent 
aussi  portés  par  Néron,  qui  se  disait 
de  plus  l'aimé  de  Phtha  et  d'Isis,  le  do- 
minateur bienfaisant  des  régions  supé- 
rieure et  inférieure,  le  seigneur  des 
mondes,  l'éprouvé  des  dieux  modéra- 
teurs, le  fils  du  soleil,  seigneur  des 
seigneurs,  l'empereur  Néron.  Enfin 
une  inscription,  copiée  autrefois  dans 
le  voisinage  du  sphynx  des  pyramides, 
et  inhumée  depuis, donne  à  Néron, au 
nom  de  l'Egypte,  le  titre  de  nouvel 
agathodémon  (  le  bon  génie).  Cette 
inscription  est  un  décret  rendu  au  nom 
des  habitants  de  la  ville  de  Busiris,  qui 
proclament  dans  un  monument  public 
que  Néron  est  l'agathodémon  de  la 
terre,  qu'il  a  répandu  de  grands  biens 
sur  l'Egypte;  que,  pour  prendre  soin 
de  son  bonheur,  il  a  envoyé  Balbillus 


pour  préfet,  lequel  la  combla  de  grâces 
et  de  bienfaits,  particulièrement  d'une 
juste  inondation  du  Nil,  d'où  les  dons 
du  fleuve  doivent  s'accroître  de  plus  en 
plus  chaque  année.  On  éleva  donc  une 
stèle  en  l'honneur  de  Balbillus,  de  qui, 
au  surplus,  Sénèque  fait  un  grand 
éloge.  11  est  vrai  que  Sénèque  dit  aussi 
que  Néron  était  un  amant  passionné 
de  la  vérité  comme  de  toutes  les  autres 
vertus,  et  que  ce  fut  en  conséquence 
de  ces  nobles  sentiments  qu'il  fit  faire 
un  voyage  aux  sources  du  Nil  {suprà, 
page  8).  Néron,  du  reste,  s'occupa 
assez  particulièrement  de  l'Egypte  pen- 
dant son  règne.  Il  forma  le  projet  de 
la  visiter,  annonça  par  des  officiers  sa 
prochaine  arrivée',  et  l'Egypte  lui  pré- 
para une  réception  digne  de  son  rang; 
elle  fit  construire  pour  l'empereur  des 
bains  magnifiques;  mais  il  mourut  à 
la  veille  de  son  départ,  non  pas  sans 
avoir  fait  mettre  à  mort  Tuscus ,  fils  de 
sa  nourrice  et  préfet  d'Egypte,  qui 
s'était  oublié  jusqu'à  se  servir  des  bains 
édifiés  pour  la  bonne  venue  et  l'usage 
de  l'empereur. 

Les  règnes  de  Galba,  d'OthonetdeVi- 
tellius,  n'eurent  aucune  influence  par- 
ticulière sur  l'état  de  l'Egypte  :  aucun 
événement  marquant  ne  se  rattache  à 
leur  époque.  Le  nom  d'Othon  existe 
encore  sur  neuf  bas-reliefs  de  la  déco- 
ration intérieure  du  grand  propylon  des 
ruines  au  sud  de  l'hïppodrome  de  Thè- 
bes;  et  l'existence  de  ce  nom,  qui  fut 
celui  d'un  empereur  qui  régna  si  peu  de 
temps,  ne  doit  point  trop  surprendre, 
puisque  l'Egypte  fut  la  première  qui 
reconnut  l'autorité  d'Othon ,  et  frappa 
des  monnaies  à  son  nom  (l'an  69  de 
l'ère  chrétienne).  Les  noms  de  Galba 
et  de  Vitellius  ne  subsistent  pas  en 
Egypte;  mais  celui  de  Vespasien  se  lit 
fréquemment  sur  ses  édifices. 

A  l'avènement  de  Vitellius,  un  juif 
égyptien,  neveu  de  l'écrivain  Philon  et 
nommé  Tibère  Alexandre,  était  préfet 
d'Egypte  depuis  trois  années;  il  s'était 
associé  aux  secrets  projets  de  Mucius 
et  de  Vespasien;  aussi  est-ce  dans 
Alexandrie  que  Vespasien  fut  d'abord 
proclamé  empereur  par  les  soins  de  ce 
même  Tibère  Alexandre ,  qui  le  fit  re- 


EGYPTE.  409 


connaître  par  ses  légions.  Peu  d'années 
après ,  ce  préfet  entreprenant  n'existait 
plus.  Il  eut  pour  successeur  Lupus  en 
l'année  71 .  Pendant  que  Titus  achevait 
la  conquête  de  la  Judée,  des  révoltes 
dejuifsjetaient  le  trouble  dans  Alexan- 
drie; des  partis  qui  s'élevaient  contre 
l'autorité  de  l'empereur  étaient  réduits 
par  la  force;  les  juifs  furent  moins  fa- 
vorisés à  mesure  qu'ils  se  montraient 
plus  rebelles;  la  mort  et  les  coniisca- 
tions  furent  employées  pour  réduire 
une  nouvelle  insurrection.  Les  grandes 
qualités  de  Vespasien  ne  préservèrent 
pas  l'Egypte  de  beaucoup  d'exactions; 
l'empereur  établit  de  nouveaux  impôts , 
et  employa  pour  les  percevoir  des 
hommes  indignes  de  sa  confiance  :  il  est 
aussi  accusé  d'avoir  répondu  par  d'o- 
dieuses plaisanteries  aux  plaintes  trop 
fondées  des  habitants  de  l'Egypte.  Son 
nom  se  trouve  cependant  sur  le  por- 
tique d'Esnèh,  sur  un  obélisque  de 
Rome,  sur  l'édifice  au  sud  de  l'hippo- 
drome de  Thébes.  Le  nom  de  Titus, 
successeur  de  Vespasien,  est  plus  fré- 
quent encore  sur  les  édifices  qui  sub- 
sistent de  nos  jours  en  Egypte,  sur  un 
pronaos  d'Esneh,  dans  l'oasis  de  Dak- 
hèh  au  temple  de  Deir-el-hadjar;  enfin 
sur  l'obélisque  Pamphili  à  Rome  avec 
le  titre  de  divin,  que  Domitien  y  donne 
a  son  père  et  à  son  frère,  quoiqu'il 
nourrît  envers  eux  la  haine  la  plus  pro- 
fonde. Domitien  fut  leur  successeur, 
et  les  édifices  publics  exécutés  en  Egypte 
pendant  son  règne  se  reconnaissent 
encore  à  son  nom  inscrit  parmi  leurs 
sculptures  sacrées.  On  le  retrouve  à 
Philae,  à  Dendérah,  et  souvent  à  Esnèh, 
s'honorant  des  mêmes  titres  que  les 
Pharaons ,  et  souvent  qualifié  de  ami  de 
la  contrée,  enfantdu  soleil,  seigneur  des 
diadèmes,  Cacsar  Domitien  Auguste, 
aimé  de  Phtha  etd'Isis,  vivant  comme 
le  soleil,  seigneur  du  monde,  né  du 
soleil,  directeur,  seigneur  des  diadè- 
mes. L'obélisque  Pamphili  à  Rome  a 
été  érigé  en  son  honneur;  les  obélis- 
ques de  Bénévent  portent  aussi  son 
nom ,  et  nous  apprennent  que  Domitien 
fit  construire  dans  cette  ville  d'Italie  un 
temple  à  la  déesse  Isis;  enfin  l'empe- 
reur est  figuré  sur  les  tableaux  du  pro- 


pylon  de  l'édifice  au  sjid  de  l'hippo- 
(frome  à  Thèbes. 

Le  nom  de  Nerva,  successeur  de 
Domitien,  ne  se  lit  qu'une  seule  fois 
en  Egypte,  c'est  à  Syène,  où  cet  em- 
pereur fit  élever  un  petit  temple  dédié 
aux  dieux  du  pays  et  de  la  cataracte, 
Chnouphis,  Saté  (Junon),  et  Anoukis 
(Vesta),  et  ce  monument  révèle  déjà 
l'extrême  décadence  de  l'art  en  Egypte. 

Durant  ces  trois  derniers  règnes, 
l'histoire  est  muette  à  l'égard  de  l'E- 
gypte. Fut-elle  heureuse?  On  est  dis- 
posé à  le  croire.  Le  premier  de  ces 
trois  règnes  fut  celui  de  Titus,  mais  il 
fut  suivi  de  celui  de  Domitien. 

C'est  dans  ces  temps-là  que  le  chris- 
tianisme jeta  ses  premières  racines  en 
Egypte.  Saint  Marc  les  arrosa  de  son 
sang,  et  les  patriarches  de  l'Église 
chrétienne  d'Egypte,  ou  Église  copte, 
se  disent  ses  successeurs.  Alexandrie 
fut  d'abord  le  siège  du  patriarche  de- 
puis saint  Marc,  qui  a  eu  près  de 
soixante  et  dix  successeurs;  mais  l'ap- 
pauvrissement du  nombre  des  chrétiens 
coptes  a  porté  le  patriarche  à  résider 
au  Caire.  Aucun  évéque,  aucun  prêtre 
ne  convoite  ces  fonctions  :  les  princi- 
paux de  la  nation  désignent  trois  per- 
sonnages parmi  les  plus  recommanda- 
bles.  Ceux  qui  sesupposent  inscrits  dans 
cette  listede candidats, s'enfuient  aus- 
sitôt dans  le  désert  ;  mais  le  pacha  prête 
des  janissaires,  fait  saisir  les  fuyards  et 
les  fait  conduire  au  Caire,  dans  l'assem- 
blée, avec  les  fers  aux  nieds  et  aux 
mains,  dont  ils  ne  sont  délivrés  qu'a- 
près que  l'élection  est  faite.  A  cet  effet , 
on  écrit  les  noms  des  trois  personnes 
sur  autant  de  billets  séparés;  on  les 
dépose  durant  trois  jours  consécutifs 
sous  le  calice  pendant  la  messe,  et 
chaque  jour,  après  la  consécration ,  un 
jeune  garçon  tire  au  hasard  un  de  ces 
billets  de  "dessous  le  calice  :  celui  des 
trois  candidats  dont  le  nom  est  venu 
deux  fois  pendant  les  trois  jours  est  élu 
patriarche  :  titre  de  suprématie  et  d'hu- 
milité tout  à  la  fois,  d'autorité  et  de 
privations,  \es  moyens  d'existence 
étant  extrêmement  restreints,  les  de- 
voirs étant  multi|)liés  ;  ayant  pour  siège 
d'honneur  une  sinipk  peau  de  mouton; 


470 


L'UNIVERS. 


étant  soumis  a  une  abstinence  conti- 
nuelle, et  n'ayant  pour  tout  mobilier  que 
des  plats  de  terre  commune  etdes  usten- 
siles en  bois.  Les  commencements  de 
cette  religion  remontent  donc  à  Do- 
mitien. 

Son  successeur  Ncrvn  n'a  rien  laissé 
dans  son  hjstoire  qui  interesse  émi- 
nemment l'Egypte  ;  son  règne  fut  d'ail- 
leurs très-court.  Il  reste ,  au  contraire , 
sur  les  monuments  égyptiens  un  grand 
nombre  de  souvenirs  du  règne  de  Tra- 
jan,  successeur  de  Nerva.  Les  juifs 
continuèrent  à  se  montrer  turbulents 
comme  sous  les  deux  règnes  précédents; 
ils  luttèrent  contre  la  force  publique , 
réussirent  même  à  mettre  en  fuite  le 
préfet  Lupus ,  et  Trajan  se  vit  dans  la 
nécessité  d'envoyer  de  Rome ,  avec  des 
forces  considérables ,  Martius  Turbo , 
qui  eut  longtemps  à  lutter  contre  de 
perpétuelles  séditions  et  des  guerres 
mtestines,  causes  continues  de  déso- 
lation dans  Alexandrie.  L'inimitié  ré- 
ciproque des  Grecs  et  des  juifs  en  était 
toujours  la  source.  Ils  ne  détournèrent 
pas  le  gouverneur  de  l'Egypte  de  favo- 
riser la  construction  des  nouveaux  édi- 
fices publics,  ou  de  continuer  celle 
des  anciens.  Le  grand  temple  de  Philae 
porte  les  inscriptions  de  «  l'empereur 
César,  Nerva ,  Trajon ,  Auguste,  tou- 
jours vivant,  aimé  d'Isis;  "  à  Ombos, 
l'empereur  prend  de  plus  le  titre  de 
Germanique  et  de  Dacique  ;  son  nom 
se  lit  aussi  à  Dendérah  ;  à  Philae,  il  a  de 
plus,  sur  un  autre  monument,  les  ti- 
tres de  soleil  seigneur  des  deux  mondes, 
fils  du  soleil,  seigneur  des  seigneurs, 
aimé  de  Phtha  et  d'Isis. 

Le  règne  d'Hadrien  (l'an  117)  fut 
bienfaisant  pour  l'Egypte;  Martius 
Turbo  termina  la  guerre  des  juifs  ;  il 
eut  le  rhéteur  Héliodore  pour  succes- 
seur dans  cette  préfecture.  L'esprit  tur- 
bulent des  Alexandrins  remplaça  les 
juifs  dans  les  entreprises  de  désordre. 
Les  Égyptiens  même  ne  furent  pas 
toujours  étrangers  à  ces  causes  de 
trouble.  Un  nouveau  bœuf  Apis  fut 
découvert;  et  les  divergences  d'opinion 
au  sujet  du  lieu  où  il  devait  être  placé 
occasionnèrent  des  séditions  armées. 
Hadrien  en  fut  informé  pendant  qu'il 


visitait  la  Gaule.  Bientôt  après  il  se 
rendit  lui-même  en  Egypte. 

Arrivé  à  Péluse,  il  fit  restaurer  et 
embellir  le  monument  funéraire  dt; 
Pompée.  Il  visita  toutes  les  parties  de 
l'Egypte;  on  frappa  des  monnaies  de 
bronze  commémoratives  de  ce  voyage. 
On  y  voit  la  ville  d'Alexandrie  person- 
nifiée, allant  au-devant  de  l'empereur 
qui  arrive  monté  sur  un  quadrige  ;  l'em- 
pereur recevant  les  hommages  de  la 
ville  ;  l'union  de  la  ville  et  du  prince , 
se  donnant  la  main  ;  la  pompe  triora- 

[)hale  d'Hadrien  dans  Alexandrie,  et 
es  sacrifices  qu'il  y  fit  aux  dieux.  Il  est 
représenté  sur  une  autre  de  ces  mé- 
dailles voyageant  sur  le  Nil,  dans  une 
galère  dont  la  proue  est  ornée  d'une 
corne  d'abondance.  D'autres  monnaies 
de  ce  prince  portent  l'effigie  ou  la 
figure  de  l'impératrice  Sabine ,  et  leur 
date  est  de  la  fin  de  l'an  14  et  du  com- 
mencement de  l'an  15  du  règne  d'Ha- 
drien ,  compté  selon  la  méthode  égyp- 
tienne ,  ce  qui  revient  à  la  fin  de  l'été 
de  l'an  130  de  l'ère  chrétienne. 

iElius  Spartianus  raconte  ce  qui 
suit  :  «  Pendant  sa  navigation  sur  le 
Nil ,  Hadrien  perdit  son  Antinous ,  et 
il  le  pleura  comme  l'aurait  fait  une 
femme.  »  Antinous  en  effet  se  noya 
dans  le  Nil  ;  Hadrien  lui  fit  décerner 
des  honneurs  presque  divins ,  et  fonda 
une  ville  en  son  honneur,  nommée  An- 
tinoé,  construite  et  gouvernée  selon 
les  usages  des  Grecs  (voyez  notre  plan- 
che 36).  Hadrien ,  ami  des  arts ,  laissa 
en  Egypte  des  traces  nombreuses  de 
son  goût  et  de  la  protection  qu'il  leur 
accordait.  Le  pronaos  du  temple  d'Es- 
nèh  ;  le  temple  au  nord  de  cette  ville  ; 
les  édifices  de  Dendérah  ;  une  des  portes 
de  Médinet-Habou  à  Thèbes  ;  le  sanc- 
tuaire du  temple  au  sud  de  l'hippo- 
drome; et  l'obélisque  qui  est  aujour- 
d'hui au  Monte-Pincio  à  Rome ,  son^ 
des  ouvrages  de  son  règne;  et  cet 
obélisque  porte  à  la  fois  le  nom  d'Ha- 
drien, celui  de  l'impératrice  Sabine, 
et  celui  d'Antinous.  A  ces  documents 
de  l'histoire  d'Egypte  sous  Hadrien, 
on  peut  en  ajouter  un  autre  non  moins 
curieux ,  et  qui  est  une  lettre  écrite 
d'Egypte  par  l'empereur  lui-même, 


conservée,  dit-on,  dans  les  écrits  de 
Phlégon ,  son  affranchi. 

Hadrien  écrivait  au  consul  Servia- 
nus  :  «  J'ai  bien   étudié,   ?iion   clver 
Servinnus ,  cette  Egypte  que  vous  me 
vantiez ,  et  je  l'ai  trouvée  légère ,  in- 
constante ,  empressée  de  toute  espèce 
de  bruit.    Ceux  qui  adorent  Sérapis 
sont  chrétiens;  ceux  qui   se    disent 
les  évêques  de  Christ  sont  aussi  des 
dévots  à  Sérapis;  il  n'y  a  pas  de  chef 
(le  synagogue  juive ,  de  prêtre  des  chré- 
tiens, de  devins,  d'aruspices,  de  bai- 
gneur qui  n'adore  Sérapis.  On  croit 
même  que  lorsque  le  patriarche  vient 
en  Egypte  il  adore  Sérapis;  d'autres 
disent  le  Christ.  C'est  ici  une  race 
d'hommes  très-portée  à  la  sédition ,  à 
la  vanterie ,  à  l'injure  ;  la  ville  (Alexan- 
drie) est  opulente,  riche,  productive, 
et  personne  n'y  est  oisif.  Il  y  a  beau- 
coup de  tisseurs  de  lin  ;  tous  prennent 
et  exercent  une  profession.  Les  gout- 
teux ,  les  aveugles  y  sont  occupés  ;  les 
estropiés  même  n'y  restent  pas  oisifs. 
Ils  ont  tous  le  même  dieu ,  et  les  chré- 
tiens ,  et  les  juifs ,  et  toutes  les  autres 
peuplades.  Plût  à  Dieu  que  la  ville  en 
fût  mieux  policée  !  digne  toutefois ,  et 
par  son  ensemble  et  par  son  étendue , 
d'être  la  capitale  de  toute  l'Egypte. 
Je  ne  lui  ai  rien  refusé ,  je  lui  ai  rendu 
ses  anciens  privilèges ,  j'en  ai  ajouté 
de  nouveaux  pour  leur  faire  bénir  le 
I    temps  présent.  Mais  à  peine  en  suis-je 
i    sorti  qu'il  n'est  sorte  de  propos  qu'on 
I    n'ait  tenus  sur  mon  fils  Vérus;  et  vous 
j    devinerez  facilement  ce  qu'on  a  pu 
I    dire  d'Antinoijs.  Tout  ce  que  je  leur 
I    souhaite ,  c'est  de  se  repaître  de  leurs 
i    poulets  qu'ils  fécondent  d'une  manière 
que  j'aurais  honte  d'indiquer  ici.   Je 
j    vous  ai  envoyé  des  vases  de  couleurs 
!    diverses  que  m'a  offerts  le  prêtre  du 
I    temple,  et  que  je  destine  expressé- 
'\    ment  à  vous  e^à  ma  sœur;  je  désire 
I   que  vous  vous  en  serviez  avec  vos 
;    convives  aux  jours  de  fêtes.  Prenez 
:    garde  cependant  que  notre  Africanus 
i    n'en  use  trop  à  son  aise.  » 
'       Hadrien  parcourut  toute  l'Egypte  ; 
'    il  alla  voir  et  écouter  la  statue  par- 
lante de  Memnon  ;  l'impératrice  Sabine 
la  visita  aussi  ;  et  deux  inscriptions 


EGYPTE.  47  f 

gravées  sur  cette  st^itue  ceiliftent  qiw 
l'empereur  et  l'impératrice  entendirent 
la  voix  harmonieuse  du  fds  de  l'Aurore. 
Le  règne  des  Antonins  fut  tempéré 
pour  l'Egypte  comme  pour  le  reste  de 
l'empire.  Néanmoins  l'esprit  turbulent 
à  l'excès  d€s  Alexandrins  rendit  pres- 
que perpétuelles  les  séditions  et  les 
désordres;  ils  assassinèrent  le  préfet, 
et  Antonin  se  rendit  en  Egypte  à  la 
tête  d'une  armée  qui  entra  victorieuse 
dans  Alexandrie.  Durant  ce  règne ,  la 
construction  ou  l'agrandissement  des 
édifices  religieux  ne  se  ralentit  pas. 
On  voit  encore  parmi  les  sculptures 
de  la  porte  d'enceinte  de  Médinet-Ha- 
bou ,  à  Thèbes ,  la  figure  en  pied  de 
l'empereur  Antonin ,  Veprésenté  en 
adoration  devant  la  triade  de  Thèbes 
à  droite,  et  devant  la  triade  d'Hermon- 
thus  à  gauche  ,  et  la  légende  hiérogly- 
phique le  désigne  par  ces  mots  :  l'em- 
pereur Caesar,Titus,yElius,Hadrianus, 
Antoninus  plus.  Ce  mur  d'enceinte  et 
les  propylées  de  Médinet-Habou  sont 
en  effet  l'ouvrage  d'Antonin.  Son  nom 
est  très-fréquent  sur  les  monuments  de 
l'Égvpte  ;  on  le  retrouve  à  Dendérah , 
Esnèh ,  Pliilae ,  et  à  l'Oasis  del  Khar- 
djeh.  Plusieurs  inscriptions  grecques 
d'Egypte  datent  du  règne  de  ce  prince. 
L'une  d'elles  annonce  que  le  secos  et 
\e  pronaos  du  temple  de  Kasz-Zayan, 
dans  la  grande  Oasis ,  ont  été  cons- 
truits dans  la  3*  année  de  son  règne. 
Les  noms  des  empereurs  Marc-Au- 
rèle  et  Lucius- Vérus  se  lisent  aussi 
sur  quelques  édifices  égyptiens,  no- 
tamment sur  la  corniche  du  petit  tem- 
Ele  de  Philae.  Sous  leur  règne,  des 
andes  armées  troublaient  la  tranquil- 
lité de  l'Egypte  ;  un  homme  intrépide , 
nommé  Isidore ,  secondé  par  un  prêtre 
égyptien ,  les  conduisait ,  et  elles  ré- 
pandaient partout  le  désordre  et  la 
désolation.  Elles  attaquèrent  même 
Alexandrie  à  force  ouverte;  mais  Avi- 
dius  Cassius  réussit  à  les  vaincre  et  à 
les  exterminer.  Fier  de  ses  victoires, 
et  la  fin  de  Marc-Aurèle  approchant, 
excité  même ,  dit-on  ,  par  l'impératrice 
Faustine,  Avidius  se  fit  proclamer  em- 
pereur; mais  il  fut  bientôt  après  misa 
mort    ainsi  que  son  fils  Métianus,  gou- 


472 


LLjNIVERS. 


verneur  d'Alexandrie.  I.a  magnanimité 
de  Marc-Aurèle  ne  put  les  sauver  ;  mais 
l'empereur  pardonna  à  leurs  partisans, 
et  il  fit  brûler  tous  les  actes  de  l'auto- 
rité de  ce  rebelle ,  sa  correspondance 
même ,  sans  la  lire.  Arrivé  à  Alexan- 
drie, Marc-Aurèle  se  concilia  le  respect 
de  tous  par  sa  clémence  et  par  sa  sa- 
gesse. Néanmoins  l'état  de  l'Egypte 
sons  les  Antonins  ne  fut  pas  un  état 
de  paix  et  de  bonheur.  Les  douceurs 
de  leurs  règnes  lui  furent  presque  in- 
connues; l'Egypte  s'en  priva  par  sa 
propre  turbulence.  Le  règne  de  Com- 
mode ne  pouvait  lui  promettre  plus  de 
bonheur;  le  nom  de  cet  empereur  se 
retrouve  cependant  sur  un  petit  tem- 
ple à  Contra-Lato,  ainsi  que  sur  la  partie 
postérieure  du  pronaos  d'Esnèh.  Dans 
ces  mêmes  circonstances ,  les  chrétiens 
se  multipliaient,  et  ils  obtenaient  quel- 
que tolérance  pour  leur  culte,  quand 
d'ailleurs  l'antique  religion  égyptienne 
était  encore  la  religion  de  l'Ëtat,  la 
seule  protégée ,  Isis  et  Osiris  conser- 
vant leurs  divine^  attributions  dans 
l'Egypte  habitée  par  les  Grecs ,  les  Ro- 
mains ,  les  juifs ,  et  les  peuplades  ve- 
nues de  toutes  les  parties  de  l'Orient. 

On  ne  sait  rien  des  premiers  succes- 
seurs de  Commode  qui  puisse  intéres- 
ser l'histoire  de  l'Egypte.  On  frappa  à 
Alexandrie  des  monnaies  à  l'eftigie  de 
Pertinax  et  de  Tatiana  sa  femme;  mais 
on  n'en  connaît  point  des  chefs  éphé- 
mères qui  vinrent  après  lui,  jusqu'à 
Septime-Sévère. 

Cet  empereur,  vainqueur  de  ses  ri- 
vaux ,  resta  maître  de  l'empire  ;  Pes- 
cennius  Niger  tenait  cependant  encore 
en  Orient ,  et  l'Egypte  s'était  déclarée 
pour  lui.  Alexandrie  avait  fait  écrire 
sur  ses  portes  :  Niger  est  le  maître  de 
cette  ville.  Septime-Sévère  marcha  en 
personne  pour  la  soumettre ,  et  le  peu- 
ple d'Alexandrie  alla  au-devant  de  lui , 
et  s'écriant  :  Niger  est  le  maître  de 
cette  ville,  mais  tu  es  le  maître  de 
Niger.  L'empereur  se  contenta  de  ce 
subterfuge;  et,  par  une  innovation 
remarquable  et  contraire  aux  principes 
établis  par  Auguste ,  il  donna  un  séna- 
teur pour  préfet  à  l'Egypte,  et  à 
Alexandrie  un  sénat  particulier.   Eu 


même  temps  (  l'an  202) ,  les  chrétien* 
furent  persécutés  en  vertu  d'un  édit 
du  même  souverain.  Le  père  et  des 
disciples  d'Origène  y  trouvèrent  la 
mort  ;  Origène ,  comme  chef  de  l'école 
d'Alexandrie,  entama  ses  démêlés  avec 
Démétrius  qui  en  était  le  patriarche  ; 
l'empire  et  l'Egypte  en  ressentirent  les 
cruels  effets;  et  Aëtus  et  Aquila  s'y 
succédèrent  comme  préfets. 

Les  deux  fils  de  Septime-Sévère  par- 
vinrent à  l'empire;  mais  Géta  fut  im- 
molé par  son  propre  frère  Caracalla  : 
on  trouve  cependant  à  Esnèh ,  parmi 
les  sculptures  du  pronaos ,  les  noms 
de  ces  deux  souverains.  Caracalla  flt 
proscrire  le  nom  de  son  frère  dans  tout 
l'empire ,  et  il  ordonna  que  ce  nom  frtt 
effacé  des  monuments  publics  ;  cet 
ordre  s'exécuta  en  Egypte  même  :  sur 
le  pronaos  d'Esnèh  le  nom  de  Géta  est 
martelé,  mais  il  y  est  encore  lisible  au 
moyen  des  traces  évidentes  des  signes 
primitivement  sculptés.  C'est,  on  doit 
le  remarquer,  le  dernier  empereur  dont 
le  nom  subsiste  dans  les  inscriptions 
hiéroglyphiques.  On  en  trouve  encore 
la  trace  sur  une  inscription  grecque 
relative  à  l'ouverture  de  nouvelles  car- 
rières de  granit  près  de  Philae. 

Du  reste ,  le  préfet  d'Egypte  n'avait 
garde  de  désobéir  aux  édits  de  l'empe- 
reur; il  connaissait  la  fougue  cruelle 
de  son  caractère.  Caracalla  se  rendit 
en  Egypte ,  averti  des  épigrammes  que 
les  Alexandrins  débitaient  contre  lui  ; 
et,  à  peine  entré  dans  Alexandrie,  il 
livra  la  ville  entière  à  la  brutalité  de 
ses  soldats;  un  grand  nombre  de  ci- 
toyens sont  égorgés  dans  un  massacre 
qui  dura  une  nuit  et  un  jour  (l'an  216). 

Sous  les  règnes  d'hommes  tels  que 
Macrin  et  Hélogabale,  l'empire  ne 
pouvait  jouir  d'aucune  paix ,  d'aucune 
félicité.  Les  fureurs  intestines  redou- 
blèrent d'ardeur.  Le  règne  d'Alexan- 
dre-Sévère en  suspendit  temporaire- 
ment les  effets;  aussi  trouve-t-on  son 
nom  dans  uneinscription  grecqued'An- 
tinoé,  qui  nous  annonce  que  le  sénat 
de  cette  ville,  dont  l'administration 
était  toute  grecque,  a  élevé  une  co- 
lonne en  l'honneur  de  ce  sage  empe- 
reur, qu'elle  qualifie  de  pieux,  heu- 


EGYPTE. 


47Ô 


reux ,  nugustp ,  Pt  à  .Tulia  Mainméa- 
AtiKiista ,  mère  de  l'empereur  et  des 
invincibles  armées.  Les  lettres  et  la  phi- 
losophie furent  florissantes  en  Egypte 
durant  ce  règne. 

Durant  les  règnes  suivants ,  tous 
éphémères ,  il  n'y  eut  de  durable  que 
les  malheurs  publics;  ils  naissaient 
quelquefois  de  la  persévérance  des 
Egyptiens  dans  leurs  anciennes  croyan- 
ces ,  et  des  efforts  que  faisaient'  les 
croyances  nouvelles  pour  parvenir  à  la 
domination.  Un  prophète  égyptien  ex- 
cita ses  partisans  contre  les  chrétiens; 
et  les  maisons  des  chrétiens ,  déjà  en 
urand  nombre,  furent  pillées  :  la  ville 
(l'Alexandrie  en  fut  profondément  trou- 
blée. De  nouveaux  désordres  éclatèrent 
sous  le  règne  de  Décius  (l'année  250)  ; 
les  chrétiens  furent  de  nouveau  persé- 
cutés; ils  se  réfugièrent  dans  les  dé- 
serts de  la  Thébaïde,  et  donnèrent 
ainsi  les  premiers  exemples  de  la  vie 
solitaire  et  monastique.  Saint  Denis , 
évêque  d'Alexandrie,  a  raconté  lui- 
même  des  événements  semblables ,  et 
il  en  désigne  pour  auteur  un  archi- 
synagogue ,  un  magicien  ou  chef  de 
magiciens  ;  ce  nui  ferait,supposer  l'asso- 
ciation des  Juifs  et  des  Égyptienscontre 
les  disciples  du  Christ,  et  nous  mon- 
trerait l'autorité  romaine  favorisant 
ces  divisions  qui  la  rendaient  plus  puis- 
sante. 

Eu  attendant,  quelques  formes  de 
gouvernement  étaient  changées  en 
Egypte  au  gie  des  volontés  du  chef  de 
l'État;  il  y  eut  un  commandant  en  chef 
et  ensuite  un  comte  d'Egypte,  le  préfet 
subsistant  toujours;  mais  ces  créations 
nouvelles  devaient,  par  la  suite,  por- 
ter à  son  autorité  des  atteintes  qu'il  est 
difficile  d'apprécier  aujourd'hui.  Du- 
rant les  mêmes  temps,  la  fureur  reli- 
gieuse des  dévots  à  Isis  et  à  Osiris  ne 
se  ralentissait  pas;  on  en  a  recueilli  la 
preuve  dans  les  inscriptions  encore 
subsistantes,  datées  du  règne  des  Gor- 
dien et  des  Philippe,  et  qui  rappellent 
les  actes  d'adoration  aux  antiques  di- 
vinités du  pays,  accomplis  par  des  fa- 
niilles  égyptiennes  dan.*)  les  temples  de 
rfigypte  et  dans  ceux  de  la  Nubie  égyp- 
t  eone.  Ce  sentiment  religieux  n'était 


chez  les  Egyptiens  qu'une  des  nom- 
breuses preuves  de  leur  opposition  à  la 
conquête  romaine,  et,  faute  de  mieux  , 
ils  secondaient  toutes  les  usurpations 
sur  l'autorité  impériale.  Ils  s'associè- 
rent à  Émilius  et  à  Macrin;  de  pro- 
fonds désordres,  la  guerre,  la  famine 
et  des  maladies  contagieuses ,  en  furent 
la  conséquence;  et,  selon  des  recen- 
sements qui  pourraient  être  authenti- 
ques, le  nombre  des  individus  de  l'âge 
de  quatorze  ans  à  quatre-vingts  ans, 
dans  la  population  réduite  par  ces 
fléaux,  ne  dépassait  pas  le  nombre  des 
individus  de  quarante  à  soixante  et  dix , 
constaté  dans  l'ancienne  population.  La 
succession  des  petits  tyrans  à  l'autorité 
souveraine  en  Egypte  ou  sur  l'empire 
même  ajoutait  aja  violence  de  ces  ca- 
lamités. En  l'année  269,  la  reine  Zé- 
nobie,  favorisée  par  l'empereur  Gallien, 
s'essaya  à  de  plus  hautes  destinées; 
elle  entreprit  la  conquête  de  l'Egypte, 
secondée  par  les  immenses  richesses- 
accumulées  par  elle  et  par  ses  sujets  à 
Palmyre,  devenue  l'un  des  entrepôts 
du  commerce  de  l'Orient.  L'Egypte, 
impatiente  du  joug  romain ,  ne  voulait 
pas  se  prêter  à  être  asservie  par  une 
nouvelle  invasion,  et  tenta  de  résister 
à  Zénobie.  La  reine  vainquit  l'armée 
égyptienne,  s'empara  d'Alexandrie,  en 
fut  bientôt  après  chassée,  et  y  rentra 
de  nouveau  avec  le  secours  d'une  nou- 
velle armée  amenée  de  Palmyre.  IMais 
la  reine,  vaincue  enfin  par'Aurélieu 
dans  sa  propre  capitale,  servit  à  l'or- 
nement du  triomphe  de  l'empereur 
(l'année  272).  Bientôt  après,  un  com- 
merçant d'Alexandrie  se  déclara  le  chef 
de  l'Egypte,  se  vantant  de  pouvoir  en- 
tretenir une  armée  avec  les  seuls  béné- 
fices de  sa  fabrique  de  papyru^s.  Son 
influence  s'étendit  sur  toute  l'Egypte; 
les  Blemmyes  et  les  Arabes  étaient 
étroitement  liés  avec  lui  par  les  rela- 
tions de  commerce.  Firmus  prit  donc 
la  pourpre,  le  titre  d'Auguste,  et 
frappa  des  monnaies  à  son  effigie  :  les 
Alexandrins  le  secondèrent  ;  il  les  in- 
surgeait au  nom  et  par  l'espoir  de  In 
liberté;  mais  il  se  défendit  en  vaii-  dans 
trois  batailles,  il  fut  vaincu,  pris  et 
mis  à  mort  :  l'F.gyptc  rentra  de  nou- 


474 


L'UNIVERS. 


veau  sous  les  ordres  de  l'empereur. 
Aurélius  Probus  y  couiinanda  en  son 
nom ,  et  il  tâcha  de  réparer  les  effets 
des  dernières  catastrophes,  en  rétablis- 
sant les  édifices  publics,  et  assurant  la 
navigation  du  Nil  par  des  travaux  exé- 
cutés par  l'armée.  Mais  la  haute  É[!;ypte 
n'était  pas  encore  pacifiée  quand  Auré- 
lit-n,  et  Tacite  son  successeur,  furent 
assassinés.  Aurélius  Probus  prit  la  cou- 
ronne impériale,  réduisit  la  haute 
Egypte  à  l'obéissance,  punit  exemplai- 
rement les  villes  deCoptos  et  de  Ptolé- 
niaïs,  et  donna  le  commandement  de 
l'Orient  à  l'un  de  ses  généraux,  Sextus 
Julius  Saturninus,  originaire  de  la 
Gaule.  Aussitôt  que  Probus  eut  quitté 
l'Egypte,  Saturnmus  se  proclama  ou 
fut  proclamé  empereur  par  le  peuple 
d'Alexandrie';  mais  il  périt  bientôt 
après,  laissant  l'Egypte  tout  entière 
soumise  à  l'autorité  de  l'empereur. 
Néanmoins  Saturninus  eut  un  succes- 
seur dans  Achillée,  préfet  de  l'Egypte. 
Dioclétien  et  Maximjen  étaient  par- 
venus au  trône,  et  l'Egypte,  avec  le 
reste  de  l'Orient,  était  échue  au  pre- 
mier de  ces  deux  empereurs  associés  au 
trône.  Dioclétien  entreprit  de  réduire 
l'Egypte,  plaça  le  siège  devant  Alexan- 
drie, coupa  lès  canaux  du  Nil  qui  ap- 
provisionnaient cette  ville  immense, 
et  s'en  rendit  maître  après  une  tran- 
chée ouverte  pendant  huit  mois.  Rien 
n'égala  jamais  la  cruauté  du  vain- 
queur :  la  ville  fut  soumise  au  fer  et  au 
feu,  ses  habitants  furent  livrés  à  la 
fureur  de  la  soldatesque ,  toutes  les  pro- 
priétés au  pillage  et  à  la  destruction. 
Un  auteur  chrétien  raconte  que  Dio- 
clétien avait  donné  l'ordre  à  ses  soldats 
de  ne  faire  cesser  le  carnage  que  lors- 
que son  cheval  aurait  du  sang  jusqu'aux 
genoux.  Heureusement,  ajoute  l'histo- 
rien, le  cheval  s'abattit,  ses  genoux 
furent  teints  de  sang  et  le  carnage 
ce^sa.  C'est  du  règfle  de  Dioclétien  que 
date  l'ère  de  son  nom  qui  fut  établie  en 
ï.gypte,  et  qu'on  appelle  aussi  l'ère  des 
martyrs  :  elle  commença  le  13  juin  de 
l'an  284  de  l'ère  chrétienne. 

La  victoire  de  Dioclétien  sur  Achillée 
fut  conune  une  seconde  conquête  de 
l'F.gypte  par  l'aigle  romaine.  Revenu  à 


des  sentiments  plus  humains,  quand 
son  autorité  fut  partout  reconnue, 
Dioclétien  s'occupa  du  rétablissement 
de  l'ordre  et  des  lois  en  Egypte.  Il  fit 
un  traité  avec  les  Blemmyes,  et  leur 
céda  une  grande  étendue  de  territoire 
au  midi  de  Syène  et  de  la  première  ca- 
taracte; il  leur  promit  une  solde  à  la 
condition  qu'ils  défendraient  la  fron- 
tière de  l'Egypte.  Mais  les  persécutions 
contre  les  chrétiens  recommencèrent, 
quoique  une  certaine  communauté  d'in- 
fortune eût  ralenti  les  haines  mutuelles 
que  nourrissaient  les  chrétiens  et  les 
sectateurs  des  croyances  opposées ,  rap- 
prochés, pour  ainsi  dire,  par  leur  op- 
position commune  à  l'autorité  ro- 
maine :  on  vit  des  dévots  égyptiens 
sauver  les  dévots  chrétiens  qui  se  con- 
fiaient à  leur  foi.  Cependant  les  divi- 
sions par  les  croyances  religieuses  s'en- 
venimaient par  les  discussions  et  les 
écrits  des  hommes  instruits  des  deux 
opinions;  les  supplices  infligés  au  nom 
de  l'autorité  impériale  n'arrêtèrent  jias 
les  progrès  du  christianisme.  Sur  ces 
mêmes  entrefaites,  et  quand  de  nou- 
velles carrières  de  granit  furent  ou- 
vertes à  Syène,  on  en  tira  une  colonne 
de  très-grandes  proportions  qu'on  éri- 
gea à  Alexandrie  en  l'honneur  de  Dio- 
clétien, comme  le  prouve  l'inscription 
grecque  tracée  sur  le  piédestal  de  cette 
colonne  :  c'est  celle  qu'on  appelle  vul- 
gairement colonne  de  Pompée  [pi.  84). 
Toutefois,  le  nouveau  partage  de  l'em- 
pire fait  par  Dioclétien  affaiblit  de  plus 
en  plus  l'autorité  souveraine;  des  chefs 
indépendants  se  montraient  partout; 
les  guerres  intestines,  les  guerres  étran- 
gères s'ajoutaient  à  toutes  les  autres 
calamités,  et  les  empereurs  passaient 
aussi  sur  le  trône  comme  une  autre 
sorte  de  calamité  ajoutée  à  tant  d'au- 
tres. Ainsi  s'écoulèrent  les  années  de- 
puis Dioclétien  jusqu'à  Constantin. 
Celui-ci  transporta  le  siège  de  l'empire 
à  Byzance,  qu'il  nomma  Constantino- 
ple;  il  modifia  sensiblement  le  gouver- 
nement de  rÉgypte,  comme  il  avait 
modifié  par  ce  grand  acte  de  politique 
le  gouvernement  de  Rome  et  de  l'em- 
pire. Les  usages  et  le  climat  de  l'O- 
rient eurent  la  plus  grande  influence 


EGYPTE. 


475 


sur  ces  cliaiigements.  Le  préfet  du 
prétoire  de  l'Orient  avait  l'Égypte  dans 
ies  attributions,  mais  ce  préfet  n'avait 
)lus  !e  commandement  des  troupes  :  ce 
îommandenient  appartenait  à  une  des 
(ersonnes  placées-  auprès  de  l'empe- 
eur.  L'Egypte  était  une  des  provinces 
rentières^  un  comte  était  chargé  de 
aii'.vjrité  sur  ces  frontières;  les  con- 
ributions  qu'on  levait  étaient  parta- 
ges entre  le  trésor  public  et  le  fisc  ou 
résor  du  prince;  le  préfet  augustal 
'avait  presque  plus  à  s'occuper  que 
es  travaux  du  Nil  et  du  transport  des 
lés  a  Constantinople.  Les  présidents 
es  provinces  contrariaient  plutôtqu'ils 
e  secondaient  son  autorité  :  le  prési- 
ent  (Je  la  Thébaïde  fut  bientôt  l'égal 
j  préfet.  On  poussa  l'esprit  d'innova- 
oti  jusqu'à  changer  le  nom  des  prin- 
pciles  contrée;  l'Heptanomide  fut  ap- 
ïlee  .■/7-cadie,  d'Arcadius,  fils  de 
heiidose,  et  la  partie  orientale  de  la 
isse  Egypte  reçut  le  nom  lïAugus- 
■miùque;  on  multiplia  ensuite  le 
)inbre  des  provinces  afin  de  les  gou- 
Tiier  plus  lacilement;  mais  on  ne  fit 
le  multiplier  les  moyens  d'exaction, 
|):ir  la  les  motifs  de  mécontentement 
'lierai. 

Les  scissions^  éclataient  en  même 
inps  dans  l'Église  chrétienne,  et 
rius,  qui  ne  fut  point  élu  à  l'évêché 
Alexandrie,  fonda  une  doctrine  qui, 
us  le  nom  d'Arianisme,  troubla  long- 
mps  la  paix  de  l'Église;  et,  quand  un 
ncile  fut  assemblé  à  Nicée  (l'an  325) 
ur  examiner  cette  doctrine,  près  de 
nt  évêques  de  l'Egypte  ou  de  la  Libye 
•  trouvèrent  réunis;  mais  l'état  de 
nfiision  dans  les  affaires  de  l'Egypte 
cessa  pas  pour  cela ,  et  quoique  la 
nversion  de  Constantin  eût  donné 
is  d'iiifluence  au  christianisme.  Les 
itributions  publiques  du  blé  étaient 
esque  devenues  dépendantes  de  l'au- 
ite  des  evêques,  et  elles  les  assimi- 
ent  en  quelque  sorte  aux  préfets 
ils;  mais  les  évéques  n'échappaient 
int  à  la  peine  d'un  tel  privilège, 
nvic  et  l'injustice  les  accusaient,  et 
elque  partialité  de  leur  part  envers 
irs  fidèles  put  exciter  aussi  de  justes 
juntes.  Saint  Athanase  fut  accusé, 


I 


et  réduit  à  se  justifier  devant  un  con- 
cile qui  le  relfeva  de  ces  accusations 
(l'année  340).  Mais  le  temps  vint  où 
ces  dissensio*  dogmatiques  dégéoérè- 
rent  en  anarchie,  le  peuple  et  l'armée 
ayant  été  admis  et  même  appelés  à  y 
prendre  part.  Aussi  l'épiscopat  de  Gré- 
goire le  Cappadocien  fut-il  une  suite 
de  calamités  pour  l'Egypte  Grégoire 
poursuivit  pendant  cinq  années  entières 
les  partisans  de  saint  Athanase.  Les 
doctrines  de  ce  prélat  furent  condam- 
nées par  le  concile  de  Milan  (en  l'année 
351),  et  l'empereur  Constance  sévit 
contre  les  condamnés.  L'Egypte  devint 
bientôt  après  la  proie  de  tous  les  délé- 
gués de  l'empereur,  et  les  chrétiens, 
après  avoir  échappé  aux  fureurs  des 
païens,  succombaient  sous  les  coups 
de  leurs  propres  frères  :  on  s'égorgeait 
déjà  pour  de  subtiles  doctrines. 

Un  nouvel  évêque  fut  envoyé  par 
l'empereur;  cet  évêque  se  nommait 
George,  et  telle  fut  l'autorité  dont  il 
était  investi ,  qu'il  réussit  à  faire  établir 
une  taxe  sur  chaque  maison  d'Alexan- 
drie, parce  que  la  ville,  rebâtie  par 
Hadrien  aux  dépens  du  fisc,  apparte- 
nait, disait-il,  aux  Césars.  Cet  évêque 
se  livra  en  même  temps  à  de  lucratives 
spéculations  sur  le  salpêtre  (le  natron 
vraisemblablement)  et  sur  les  manu- 
factures de  papyrus.  Les  opnrimés  n'a- 
vaient pour  consolation  que  la  faculté 
de  consulter  l'oracle  d'Aoydos  sur  la 
durée  probable  de  la  vie  de  l'empereur; 
les  plus  curieux  furent  exilés  et  con- 
damnés à  mort. 

Le  règne  de  Julien  fut  plus  favorable 

four  les  Égyptiens  demeurés  fidèles  à 
ancien  culte  maternel,  et  le  préfet 
d'Egypte  annonça  comme  une  heu- 
reuse nouvelle,  à  l'empereur,  qu'on  ve- 
nait, après  de  longues  recherches,  de 
découvrir  un  nouveau  bœuf  Apis.  La 
religion  égyptienne  était  ouvertement 
favorisée  par  Julien ,  et  le  christianisme 
en  ressentit  une  réaction  qui  lui  fut 
funeste.  Julien  témoignait  de  la  dévo- 
tion pour  Sérapis,  et  c'est  par  ce  dieu 
qu'il  jura,  en  écrivant  au  préfet  Ec- 
dice,  que  si  Athanase,  qui  était  rentré 
à  Alexandrie,  n'en  sortait  pai  sans 
délai ,  les  troupes  aux  ordres  du  préfet, 


■a  .70 


L'UNIVERS. 


pjiyeraieiit  une  amende  de  cent  livres 

Durant  les  règnes  suivants,  toutes 
les  affaires  de  l'Egypte  ont  la  couleur 
(fwe  devait  leur  donner  la  suite  des  dis- 
pensions religieuses  qui  agitaient  cette 
contrée  depuis  tant  de  cruelles  années , 
•et  qui  se  compliquaient  par  les  faveurs 
'que  les  empereurs,  qui  se  succédaient 
rapidement  sur  le  trône,  accordaient 
■tantôt  aux  Ariens,  tantôt  aux  catholi- 
ques; les  païens  inéme  eurent  leur 
tour  avec  leur  Sérapis,  la  seule  des 
antiques  divinités  dont  ils  paraissent 
■conserver  encore  le  souvenir,  le  nom 
■et  le  culte.  Du  reste,  les  patriarches 
chrétiens  n'épargnaient  pas  les  païens, 
•et  si  un  préiét  persécutait  les  moines 
•et  les  solitaires  de  la  Thébaïde,  un 
■évoque  chassait  les  prêtres  de  leur 
temple  de  Sérapis  et  faisait  démolir  le 
temple  de  Canope. 

Le  règne  de  Théodose  (379  à  395) 
apporta  quelques  adoucissements  à  tant 
<le  maux  divers;  cependant  le  nouvel 
«mpereur  ordonnait  de  faire  fermer  les 
temples  des  dieux  égyptiens ,  et  l'Egypte 
demandait  un  roi  pour  elle  seule; 
l'empereur  lui  envoyait  des  lois  sévères 
pour  maintenir  les  habitants  dans  le 
devoir,  en  même  temps  qu'une  certaine 
tolérance ,  commandée  par  la  nécessité , 
laissait  quelque  relâche  aux  prêtres 
d'Osiris  et  de  Sérapis.  Un  nouvel  évê- 
que,  Théophile,  patriarche  d'Alexan- 
drie, dominé  d'un  zèle  ardent,  mais 
peu  éclairé,  s'alarma  de  cette  tolé- 
rance; il  obtint  un  nouvel  édit  de  l'em- 
pereur, qui  ordonna  la  destruction  des 
temples  égyptiens ,  et  l'exécution  en  fut 
couliée  à  Théophile  seul,  le  préfet  et  le 
comte  étant,  à  cet  effet,  mis  sous  ses 
ordres.  L'autorité  de  Théophile  se- 
conda son  zèle  fanatique;  les  autres 
évéques  d'Egypte  se  livrèrent  à  la  même 
opération  dans  leurs  ressorts,  et,  du 
même  coup,  l'ancienne  religion  de 
l'Egypte  était  plus  persécutée,  et  les 
évêques  chrétiens  obtenaient  plus  d'in- 
fluence et  d'autorité.  Déjà,  depuis 
Constantin,  la  police  des  mœurs  leur 
avait  été  confiée;  il  fut  ordonné  aux 
magistrats  de  faire  exécuter  leurs  sen- 
ici'ces.   En    raimcc  408,   Tenipercur 


voulut  et  prescrivit  que  la  sentence  de 
l'évêque,  en  matière  temporelle,  fût 
exécutée  sans  appel,  comme  t'étaient 
les  sentences  du  préfet  du  prétoire.  Les 
débris  des  temples  égyptiens  servaient 
à  l'édification  des  édifices  chrétiens; 
quelquefois  de  simples  badigeonnageS 
suffisaient  à  cette  métamorphose,  et  il 
existe  encore  des  chapelles  d'Ammon 
ou  d'Osiris  qui  sont  devenues  des  cha- 
pelles de  la  foi  chrétienne,  et  ont  été 
consacrées  à  saint  George  ou  à  d'ati- 
tres  saints,  au  moyen  d'une  couche  de 
chaux  passée  sur  "les  anciennes  sculp- 
tures égyptiennes,  et  de  la  figure  dt 
saint  misérablement  peinte  sur  le  re 
plâtrage.  Toutes  les  institutions  de  l'Ë 
gypte  prirent  ainsi  les   couleurs   ài 
christianisme;  le  nilomètre  d'Alexan 
drie  fut  établi  dans  une  église;  les  édi 
fices  de  Canope  servirent  au  monastère 
qui  conserva  l'antique  droit  d'asile  qu* 
les  Égyptiens  y  avaient  institué,  et  le; 
moines  de  Syrie  et  d'Egypte  parcouru 
rent  les  villes,  dont  jusqu'ici  l'eiitréi 
leur  avait  été  interdite.  On  rapporte  , 
la  même  époque  la  cessation  de  l'usag' 
des  anciennes  écritures  égyptiennes 
elles,  ne  furent  plus  pratiquées  que  pa 
les  Égyptiens  encore  fidèles  à  l'anciei 
culte,  et  dont  la  race  s'éteignit  pou 
toujours  au  septième  siècle^  de  l'èr 
chrétienne,  ne  laissant  pour  héritier 
de  leur  science  que  des  affiliés  dans  dei 
sociétés  secrètes,  peu  fidèles  eux-méine 
aux  anciennes  doctrines. 

Des  désordres  du  Bas-Empire,  q» 
affligèrent  toutes  les  possessions  impé 
riales  en  Orient  et  en  Occident 
gypte  en  eut  sa  bonne  part.  Ce  qi 
domine  tous  les  faits  de  cette  épo(^ 
de  transmutations  politiques  et  reli   "ft 
gieuses,  c'est  le  christianisme  s'élevar 
dominateur  sur  toutes  les  ancienne   ii(« 
croyances,  s'insinuant  peu  à  peu  dan 
l'action  de  l'autorité  civile,  s'en  empi 
rant  successivement,  se  substituant 
elle,   et   la   faisant   agir    enfin   avfWsil 
toute  l'ardeur  que  donne  la  convictio 
de  travailler  pour  la  félicité  publiqu( 
Mais  ce  qui  n'est  pas  moins  digne  tjtdi 
remarque,  c'est  la  persévérance  d(J|ii| 
dévots  égyptiens  dans  leur  culte  malg 
les  persécutions,  l'exil  et  )a  mort: 


E 


EGYPTE. 


477 


est  juste  de  dire  aussi  que  Tautorité 
publique  se  montra  temporisante,  et 
attendit  du  temps  ce  que  le  temps 
seul  pouvait  réaliser. 

Après  le  partage  de  l'empire  entre 
Arcadius  et  Honorius,  fils  de  Théo- 
dose, les  désordres  ne  cessèrent  pas, 
parce  que  la  tyrannie  du  fisc  entraînait 
avec  ses  déprédations  toutes  les  autres 
tyrannies  ;  on  avait  beau  faire  de 
honnes  lois  pour  la  police  de  l'Egypte, 
l'administration  des  canaux  du  ]\il;  il 
fallait  d'abord  que  la  population  fTit 
heureuse  et  par  conséquent  paisible,  et 
elle  ne  pouvait  être  ni  l'un  ni  l'autre, 
livrée  comme  elle  l'était  aux  exactions 
de  toute  nature  :  une  loi  ordonnait  de 
brûler  vif  quiconque  serait  convaincu 
d'avoir  percé  une  des  digues  du  Nil; 
mais,  en  même  temps,  l'empereur  dé- 
pouillait les  habitants  de  leurs  terres 
ipour  se  faire  des  domaines  impériaux. 
Aux  premières  années  du  cinquième 
siècle,  de  grands  esprits  ravivaient  par 
leurs  écrifs  l'ardeur  des  controverses 
religieuses.  Alors  luttaient  entre  eux 
Théophile,  saint  Jean  Chrysostôme, 
saint  Épiphane,  saint  Jérôme ,  au  sujet 
des  écrits  d'Origène.  Les  théologiens 
de  Constantinople  se  battaient  contre 
ceux  d'Alexandrie;  on  en  venait  aux 
mains;  des  morts  restaient  sur  le 
jcbamp  de  bataille;  d'immenses  ri- 
chesses étaient  dépensées  dans  ces  dé- 
plorables contestations. 

Le  pouvoir  des  évéques  s'accroissait 
néanmoins,  et  les  empereurs  y  contri- 
luaient  par  leur  condescendance  pour 
es  officiers  ecclésiastiques.  Les  cor- 
lorations  qui  se  formaient  sous  leur 
irotection  étaient  de  puissants  auxi- 
iaires  de  leurs  entreprises,  et  contre- 
olançaient  l'autorité  du  préfet  et  des 
jx)upés  à  ses  ordres.  La  jalousie  écla- 
ait  en  proportion  de  ces  avantages 
iarmi  les  autres  nations  ou  les  autres 
îroyances  établies  en  Egypte  :  le  sang 
wulait  dans  Alexandrie,  par  suite  de 
»mbats  et  de  guet-apens  entre  les 
:hrétiens  et  les  juifs,  à  cause  d'un  dan- 
ieur  du  théâtre.  Saint  Cyrille  chassa 
es  juifs  de  la  ville,  secondé  par  les 
noines  du  désert ,  qui  étaient  accourus 
ir  :omme   troupes  auxiliaires,   et   qui. 


I 


rencontrant  le  préfet  de  l'empereur, 
l'accablèrent  de  pierres  et  l'obligèrent 
à  prendre  la  fuite  ainsi  que  les  hommes 
de  sa  suite,  la  plupart  couverts  de  bles- 
sures et  de  sang.  ]\fais  le  peuple  vola 
au  secours  du  préfet;  le  meneur  de  la 
sédition  fut  arrêté  et  coudanmé;  il  ex- 
pira sous  les  verges  des  licteurs,  mais 
saint  Cyrille  prononça  publiquement 
son  éloge  et  l'honora  du  titre  de 
martyr. 

Alors  brillait  de  tout  l'éclat  d'une 
rare  beauté  et  d'un  grand  talent  Hypa- 
thia,  fille  du  mathématicien  Théon, 
qui  enseigna  publiquement  Aristote  et 
Platon  aux  écoles  d'Athènes  et  d'A- 
lexandrie, et  sa  vertu  ne  le  cédait  pas 
à  sa  science.  Les  affidés  de  saint 
Cyrille ,  les  troupes  auxiliaires  fournies 
par  les  corporations  religieuses,  s'at 
troupèrent  un  jour  auprès  du  char 
d'Hypathia,  l'en  arrachèrent  de  force, 
la  mirent  en  pièces  et  jetèrent  ses  lam- 
beaux dans  les  flammes.  Les  parabo- 
lans,  séides  de  saint  Cyrille,  furent 
les  auteurs  de  cet  horrible  assassinat, 
conduits  par  Pierre,  lecteur  de  l'Église 
d'Alexandrie,  et  ce  meurtre  ne  fut  pas 
vengé  :  les  lois  et  l'empereur  restèrent 
muets;  seulement,  il  fut  défendu  aux 
clercs  de  prendre  part  aux  affaires  pu- 
bliques; le  nombre  des  parabolans  fut 
limité  à  cinq  cents,  et  le  préfet  fut 
revêtu  du  droit  de  les  nommer;  con- 
cessions de  pure  circonstance!  Deux, 
années  après,  la  nomination  de  ces 
clercs-soldats,  capables  de  toutes  les 
violences  et  de  tous  les  excès,  fut 
rendue  aux  évéques  (l'an  418). 

Pour  les  temps  postérieurs  à  l'épis- 
copat  de  Cyrille,  le  tableau  de  l'état  de 
l'Egypte  n'est  pas  moins  affligeant;  la 
vénalité  était  l'âme  des  conseils  de 
l'empereur,  le  brigandage  était  légale- 
ment organisé  dans  les  provinces;  les 
querelles  religieuses  ajoutaient  leur 
veniu  et  leurs  douleurs  à  tant  d'autres 
plaies  publiques;  Nestorius  attaquait 
saint  Cyrille  «t  se  faisait  condamner  au 
concile  d'Éphese  (431);  l'Église  d'A- 
lexandrie s'endettait  de  quinze  cents 
livres  d'or  pour  acheter  ce  jugement. 
Avec  le  successeur  de  saint  Cyrille,  la 
chrétienté  devenait  sectaire  d'£uticbèa 


478 


L'UNIVERS. 


en  Egypte ,  et  était  destinée  à  se  main- 
tenir telle  jusqu'à  nos  jours;  le  concile 
(i'Éplièse,  par  sa  turbulence,  recevait 
le  titre  de  brigandage  d'Éphèse;  Dio- 
dore,  patriarche  d'Alexandrie,  défen- 
dait publiquement  le  ravisseur  de  la 
femme  d'un  honorable  sénateur;  l'em- 
pereur Marcien  déposait  le  patriarche; 
et,  pendant  que  ces  affreux  désordres 
ruinaient  les  affaires  publiques  à  l'in- 
térieur, les  Sarrasins  se  jetaient  sur  la 
Syrie,  et  les  Blemmyes  faisaient  avec 
succès  de  nouvelles  incursions  armées 
dans  la  haute  Egypte  :  l'ennemi  exté- 
rieur venait  ajouter  par  ses  conquêtes 
à  cet  ensemble  de  germes  de  désordre 
et  dédestruction.  Les  Blemmyes  furent 
repoussés,  mais  ils  demeurèrent  tou- 
jours menaçants  et  prêts  à  toute  en- 
treprise contre  l'Egypte. 

La  rapide  succession  des  empereurs 
sur  le  trône  de  Constantinople ,  et  les 
variations  plus  rapides  encore  qui  en 
résultaient  dans  les  principes  de  l'ad- 
ministration publique  à  l'égard  de  l'em- 
I)ire  d'Orient  en  général;  d'autre  part, 
es  inextinguibles  querelles  sans  cesse 
renaissantes  à  Alexandrie  entre  les 
partisans  et  les  antagonistes  des  doc- 
trines d'Eutychès,  querelles  soutenues 
à  main  armée,  révélaient  assez  haut 
le  malheureux  état  de  l'Egypte  durant 
la  seconde  moitié  du  cinquième  siècle. 
Les  empereurs  s'efforçaient  en  vain  de 
ramener  tous  les  Orientaux  à  la  même 
croyance;  leurs  décrets  d'union  ne  fai- 
saient que  rendre  plus  profondes  les 
divisions  et  les  haines;  nulle  part  on 
ne  reconnut  l'empereur  pour  l'arbitre 
et  le  juge  de  la  foi  :  le  nombre  des  sec- 
tes différentes  de  l'hérésie  des  Acé- 
phales eutychéens  ne  s'élevait  pas  à 
moins  de  dix.  Que  dire  ensuite  des  six 
prélats  qualifiés  d'hérétiques  qui  occu- 
pèrent le  siège  d'Alexandrie  depuis  le 
règne  de  Zenon ,  et  de  l'édit  par  lequel 
cet  empereur  avait  porté  à  cinq  cents 
les  cinquante  livres  d'or  que  l'Egypte 
avait  payées  jusque-là  annuellement? 

Son  "successeur  Anastase  perfec- 
tionna la  levée  des  impôts,  c'est-à-dire 
les  rendit  plus  productifs  pour  le  fisc , 
plus  accablants  pour  le  peuple.  Des 
calamités  nouvelles  fondirent  à  la  fois 


sur  la  malheureuse  Egypte  :  les  Mari 
ques  ravageaient  la  Libye  et  une  parti 
du  territoire  égyptien;  une  nuée  d 
traitants  insatiables,  à  la  tête  desquel 
étaient  les  parents  de  Marin,  délégu 
de  l'empereur,  exploita  le  pays;  un 
affreuse  sécheresse  se  déclara;  les  sau 
terelles,  plus  affreuses  encore,  rava 
gèrent  la  Palestine,  et  l'Egypte  fu 
chargée  de  payer  les  impôts  que  le  fis 
ne  pouvait  pas  lever  dans  la  Palestine 
enfin  une  famine  et  une  peste  survin 
rent  et  durèrent  jusqu'à  la  fin  de  c 
règne  :  et  des  séditions  religieuses 
ajoutèrent  leur  cruel  concours. 

L'avènement  de  Justin  ne  ralenti 
pas  les  effets  de  tant  de  maux  ;  il  ou 
vrit  la  voie  à  de  nouvelles  réactions 
Justin,  catholique  déclaré,  protégai 
ouvertement  les  antagonistes  d'Eu 
tychès;  les  émeutes  et  le  meurtre  ei 
furent  toujours  la  suite,  et  cette  ardeu 
des  disputes,  trait  caractéristique  de- 
Alexandrins,  ne  permet  pas  de  leu 
refuser  cette  vivacité  d'esprit  qui  es 
trop  justifiée  par  leurs  propres  mal 
heurs,  et  par  cette  particularité  d'ui 
édit  de  l'empereur  Justin ,  qui ,  bannis 
sant  les  comédiens  et  les  danseurs  d 
toutes  les  villes  d'Orient,  en  excepfc 
la  ville  d'Alexandrie;  et  cependan 
c'était  au  théâtre  que  prenaient  nais 
sance  les  disputes  et  les  révoltes. 

En  nommant  les  empereurs  succesi 
seurs  de  Justin,  et  en  rappelant  I. 
plupart  de  leurs  actions ,  on  sera  trof 
souvent  autorisé  à  les  considère" 
comme  ayant  oublié  leur  autorité  sou« 
veraine  pour  descendre  au  rôle  abjew 
de  chefs  de  sectes  religieuses. 

Durant  le  règne  de  Justinien,  le 
entreprises^ des  Perses  dans  le  voisii 
nage  de  l'Egypte ,  et  les  alliances  d 
l'empereurd  Orient  avec  le  roi  d'ÉthiOi 
pie  dans  l'intention  d'attirer  à  Alexan 
drie  le  commerce  de  la  soie  ;  le  choii 
de  Narsès  pour  s'opposer  en  Libyl 
aux  incursions  des  Sarrasins  et  de 
Blemmyes,  font  quelque  diversion 
la  destruction  du  temple  d'Isis  à  Phila 
par  ordre  du  même  empereur,  au: 
violences  exercées  par  son  ordre  contwfl 
les  prêtres  de  la  déesse ,  à  l'enlèvemeni  j 
de  sa  statue  envoyée  à  Constantinople  î 


EGYPTE. 


479 


3  In  sévérité  du  fisc  forçant  à  s'exiler 
les  citoyens  qui  ne  pouvaient  satisfaire 
à  des  taxes  exorbitantes,  à  la  suppres- 
sion de  l'école  de  droit  existante  à 
Alexandrie,  à  l'inoendie  de  la  ville, 
ordonnée  par  Narsès,  parce  que  les 
corps  de  métiers ,  les  nobles  et  le  peu- 
ple refusaient  de  reconnaître  pour 
évéque  Théodose  protégé  par  Théo- 
dora ,  d'abord  comédienne,  et  alors 
impératrice  et  chef  de  secte.  Cette  pro- 
tection ne  défendit  cependant  pas  Théo- 
dose ;  il  fut  chassé ,  remplacé  par  Zoïle, 
qui  fut  chassé  à  son  tour,  qui  proposa 
de  payer  quatorze  cents  marcs  d'or  sa 
réintégration  ,  et  qui  eut  pour  succes- 
seur Apollinaire,  l'un  des  généraux 
de  Justinien ,  évêoue  guerrier,  qui  en- 
tra à  Alexandrie  dans  un  appareil  tout 
militaire;  et,  ôtant  tout  a  coup  son 
habit  de  chef  des  troupes  ,  se  montra 
aussitôt  revêtu  de  la  robe  de  patriarche. 
Hué ,  assailli  par  la  multitude ,  il  la  fit 
châtier  par  ses  soldats,  et  se  vengea 
par  la  mort  d'un  grand  nombre  de 
chrétiens  égorgés  par  ses  satellites. 

Justin  IKl'an  565),  parvenu  au  trône , 
envoya  son  propre  neveu  comme  pré- 
fet en  Egypte  ;  il  le  fit  bientôt  après 
mettre  à  mort,  soupçonné  de  conspira- 
tion. 
Sous  Tibère  Constantin,  la  secte 
;  des  Jacobites  s'établit  définitivement , 
',  destinée  à  survivre  à  toutes  les  autres , 
!  et  à  constituer  l'Église  réelle  des  chré- 
i  tiens  d'Egypte ,  qui  subsiste  encore  de 
l  nos  jours. 

Son  successeur  Maurice  rétablit  sur 
!  le  trône  le  roi  de  Perse  qui  devait ,  peu 

•  d'années  après,  s'emparer  de  l'Egypte. 

Porté  sur  le  trône  par  le  succès  de 
■  ses  crimes ,  Phocas  rend  un  édit  qui 
'  exclut  les  Égyptiens  des  honneurs  et 
des  charges  de  l'État.  Une  sédition  en 
fut  la  conséquence;  mais  l'empereur 
fit  baptiser  par  force  tous  les  juifs 
d'Alexandrie. 
.     Héraclius  lui  succéda  sans  rien  di- 

•  minuer  de  sa  rigueur  contre  les  juifs  ; 
la  secte  jacobite  était  animée  de  l'es- 
prit égyptien,  éminemment  opposé  à 
l'autorité  romaine,  et  il  servait  de 
lien  à  toutes  les  résistances.  Le  Jaco- 
bite fut  regardé  comme  le  véritable 


citoyen  égyptien  ;  et  cette  qualification 
était  comme  un  mot  de  ralliement 
contre  toute  autorité  étrangère.  Ces 
Jacobites  ou  Coptes  avaient  conservé 
l'antique  langue  nationale;  leurs  livres 
liturgiques  étaient  écrits  dans  cet 
idiome,  autre  élément  d'agrégation 
qui  devait  puissamment  fortifier  leur 
union,  et  les  séparer  plus  profondé- 
ment des  autres  associations  qui  par- 
laient et  écrivaient  les  langues  grecque, 
hébraïque  ou  syriaque,  idiomes  con- 
sacrés par  la  religion  et  IHisage.  La 
population  égyptienne ,  par  l'effet  iné- 
vitable du  temps ,  se  retrouvait  ainsi 
maîtresse  de  son  propre  sol ,  et  pouvait 
y  dominer  par  le  nombre ,  la  force  et  la 
richesse  :  elle  pouvait  facilement  re- 
prendre son  indépendance ,  et  la  con- 
quérir sur  la  frélé  et  caduque  exis- 
tence de  l'empire  d'Orient:  mais  un 
autre  maître  survint,  jeune  et  vigou- 
reux ,  qui  déjà  remplissait  l'Orient  de 
ses  succès  ,  et  qui  priva  pour  longtemps 
l'Egypte  des  avantages  de  la  liberté. 

Les  Perses  conquirent  la  Syrie  (an 
614)  :  les  fugitifs  se  rendirent  à  Alexan- 
drie ;  et  le  patriarche ,  possesseur  de 
sommes  immenses  perçues  sur  la  piété 
des  fidèles ,  possédait  en  outre  quatre 
mille  livres  d'or,  trouvées  dans  le  tré- 
sor épiscopal  lors  de  son  exaltation; 
trésor  dont  l'origine  remontait  à  la 
spoliation  des  riches  temples  de  l'E- 
gypte égyptienne.  Il  en\oya  au  pa- 
triarche de  Jérusalem ,  qui  manquait 
de  tout,  mille  pièces  d'or,  mille  sacs 
de  froment ,  mille  sacs  de  légumes , 
mille  livres  de  fer,  mille  caisses  do 
poissons  secs  ,  mille  vaisseaux  de  vin, 
et  mille  ouvriers.  Mais ,  deux  années 
après,  les  Perses  s'emparèrent  d'A- 
lexandrie, secondés  peut-être  par  les 
juifs  toujours  secourables  à  ceux  qui 
les  payaient,  et  peut-être  par  les 
Coptes,  qui  pensaient  à  se  débarrasser 
d'abord  de  l'antique  domination  des 
Romains.  Mais  les  deux  peuples  étran- 
gers à  l'Egypte  devaient  l'avoir  quel- 
que temps  encore  en  partage. 

Pvéanmoins  un  Copte  d'une  noble 
origine ,  et  l'un  des  plus  riches  ci- 
toyens ,  fut  chargé  du  gouvernement 
de'  rf^gypte  :  il  se  nommait  Makaukas 


4S0 


L'UNIVERS. 


et,  s'il  était  de  la  destinée  de  l'empire 
de  préparer  lui-même  la  perte  de  cette 
province,  rien  ne  pouvait  mieux  con- 
courir à  ce  résultat  que  de  confier 
l'Egypte ,  dans  ces  circonstances  ,  à  un 
Égyptien  puissant  parmi  ses  compa- 
triotes. Ses  entreprises  ne  réussirent 
pas  d'abord;  mais  Makaukas  fut  un 
des  instruments  de  la  nouvelle  révo- 
lution qui  s'opéra  en  Egypte.  Vers 
l'an  630,  le  patriarche  George  mourut 
et  i'ut  remplacé  par  un  prêtre  nommé 
Cvrus ,  sectateur  du  monothélisme , 
honnne  d'ailleurs  inquiet  et  brouillon. 
Le  patriarche  des  Jacobites  fut  cons- 
tamment son  rival ,  et  ses  brebis  n'en 
furent  pas  moins  portées  à  la  rébel- 
lion. Cyrus  lia  des  intelligences  secrètes 
avec  Omar,  le  lieutenant  de  Mahomet; 
il  avait  pour  but  d'éloigner  ce  calife  de 
l'Egypte  au  moyen  d'un  tribut  annuel , 
dont  Makaukas  fournit  le  premier 
payement  envoyé  à  Médine.  Iléraclius 
s'indignait  de  telles  menées. 

L'empereur  ne  trouva  d'autre  expé- 
dient contre  les  malheurs  qui  le  metia- 
oaient ,  que  celui  de  donner  à  ce  même 
Cyrus  l'autorité  suprême  en  Egypte. 
Makaukas  y  conservait  son  pouvoir, 
mais  secondaire  ,  étant  à  la  tête  de  la 
population  copte;  Benjamin,  patriar- 
che copte,  ne  haïssait  pas  moins  l'em- 
pire :  Cyrus ,  Makaukas  et  Benjamin 
étaient,  dans  leur  cœur,  les  alliés  des 
Arabes  qui  devaient  les  délivrer  du 
joug  des  Romains. 

Amrou  battit  les  troupes  de  l'em- 
pereur, s'avança  triomphant  en  Egypte, 
et  s'empara  de  la  ville  de  Mesrah  où 
Makaukas  commandait.  De  ce  lieu 
Amrou ,  lieutenant  d'Omar,  s'avança 
vers  Alexandrie  :  la  population  accou- 
rait fournissant  des  vivres ,  témoignant 
toute  sa  joie,  proclamant  sa  défec- 
tion. Les  Grecs,  fidèles. à  eux-mêmes 
et  abandonnés  par  les  Égyptiens ,  ré- 
sistèrent en  désespérés.  Ils  subirent 
1;ïs  horreurs  d'un  siège  de  quatorze 
mois  dans  Alexandrie,  qui  fut  prise 


en  l'année  641 ,  et  avec  elle  le  reste  de 
l'Egypte  devint  la  proie  du  vainqueur. 
Reprise  par  les  Grecs ,  la  ville  tomba 
(le  nouveau  au  pouvoir  des  Arabes.  Ce 
fut  en  vain  que  Constant  II,  fils  de 
Constantin ,  envoya  en  Egypte  une 
flotte  et  une  armée  pour  rétablir  l'au- 
torité impériale  dans  Alexandrie  ;  à  la 
vue  de  la  flotte ,  les  Grecs  qui  se  trou- 
vaient dans  la  ville  prirent  les  armes 
et  en  chassèrent  les  Arabes.  Amrou 
avait  été  remplacé  par  Abdallah  ;  les 
Coptes  redemandèrent  Amrou ,  comme 
seul  capable  de  les  défendre  :  ils  avaient 
un  pressant  intérêt  à  ne  pas  retom- 
ber dans  les  mains  des  Grecs.  Amrou 
revint;  Makaukas  le  reçut  avec  joie, 
réunit  à  l'armée  arabe  une  multitude 
de  Coptes  ;  et  les  Arabes  et  les  Coptes , 
musulmans  et  chrétiens  alliés,  atta- 
quèrent Alexandrie,  l'enlevèrent,  en 
démolirent  les  fortifications ,  et  l'isla- 
misme s'établit  souverainement  en 
Egypte,  oiî  il  domine  encore  par  l'effet 
des  mémorables  victoires  d'Amrou,  se- 
condé par  les  Égyptiens  qui  pensaient 
à  rendre  quelque  indépendance  à  leur 
patrie,  et  ne  lui  donnèrent  qu'un  nou- 
veau maître. 

L'occupation  de  l'Egypte  entière  par 
les  Arabes  marque  la  fin  de  la  tâche 
que  Je  m'étais  imposée.  Elle  embrasse 
tous  les  temps  historiques  anciens,  et 
s'étend  jusqu'à  l'époque  où  le  mélange 
confus,  opéré  par  la  main  du  hasard, 
de  toutes  les  doctrines  de  la  philoso- 
phie ancienne ,  donna  naissance  à  UQ 
monde  nouveau  destiné,  dans  notre 
Occident,  à  survivre  à  tous  les  éta- 
blissements du  monde  ancien,  et  à 
Rome  elle-même ,  qai ,  concentrant  en 
soi  tous  les  temps  antérieurs,  devait 
enfanter  pour  les  temps  à  venir  le  type 
de  l'unité  sociale  qui  est  le  véhicule  el 
la  vie  même  de  la  civilisation  moderne. 

JNotre  planche  92  est  un  modèle  de 
l'archilecture  arabe  en  Egypte;  c'est 
une  des  principales  portes  de  la  ville 
(lu  Kaire. 


FIN. 


TABLE  DES  MATIERES 

COIN  TENUES  DANS   L'EGYPTE. 


A 


Abdallîtif,  écrivain  arabe,  donne  une 
idée  de  la  grandeur  et  desniinea  de  Mem- 
pliis,  287  a  —  288  a. 

Abraham,  époque  et  cause  de  son  voyage 
en  Egypte;  commeni,avec  Agar,  son  épouse, 
il  en  est  renvoyé  par  le  roi,  agS  b,  294  a. 

Abyssinie  ;  traits  taractérisques  de*  Abys- 
sins, 27  a,  b. 

Albuquerque,  Porlugais,  veut  ruiner  l'E- 
gypte en  déloinnant  le  cours  du  Nil,  12  b. 

Alexandre  le  Grand,  arrive  à  l'oasis 
d'Aninion,  et  y  consulte  l'oracle  de  Jiipiler, 
i5  b,  iGa;  il  enlève  l'Égy pie  aux  Perses, 
y  fonde  Alexandrie  et  y  laisse  Cléomène 
pour  gouverneur,  38t)  b,  390  a;  son  corps 
y  est  transporté,  392  a;  spoliation  de  son 
tombeau  par  un  des  rois  Lagides,  449  a,  b. 

Alexandrie;  les  membres  de  la  classe  sa- 
cerdotale devaient  tous  y  faire  chaque  an- 
née un  voyage  par  eau,  90  —  b — 91  a.  Le 
phare,  élevé  dans  l'ile  de  Pliaros,  devait  fa- 
ciliter la  navigation  dans  le  voisinage  du 
port  de  la  ville;  description  de  cet  édifice, 
a  l'imitation  duquel  un  autre  a  été  cons- 
truit par  un  empereur  romain,  409,  4 10; 
Plolémée-Soter,  fondateur  de  Yécole  d'A- 
lexandrie, savants  qui  ont  illustré  cette 
école ,  causes  qui  en  ont  amené  la  ruine , 
4io  a  —  411  a,  420,  a  b,  427  b,  4^8  a, 
466  a,  b;  Alexandrie,  premier  séjour  des 
patriarches  de  l'Kglise  chrétienne  d'Egypte, 
469  b;  l'empereur  Claude  donne  des  encou- 
ragements à  l'école  d'Alexandrie,  468  a; 
Caracalla  punit  cruellement  les  épigramines 
débitées  contre  lui  par  les  Alexandrins, 
4?2  b;  l«t  Perses  s'emparent  d'Alexandrie 
lan  616  de  l'ère  chrétienne,  479  a;  les 
Grecs  y  soutiennent  un  long  siège  contre 
Anirou ,  chef  des  Arabes ,  prise  de  la  ville 
et  soumission  du  reste  de  l'Egypte,  480  a, 
b.  (V.  Alexandre). 

3r  Urrai.so/i.  (I^GYPïe.) 


Ammon-Ra,  à  télé  de  bélier,  grand  dieu 
de  l'Egypte  représenté  dans  des  sculptures 
du  temple  d'Om-Beyda,  17  b. 

Année  civile  :  les  Égyptiens  l'avaient  faite 
sciemment  plus  courte  que  l'année  solaire , 
235  a.  (V.  Biot). 

Anubis,  quel  était  son  emblème  ordinaire, 
36oa.  —  (V.  aussi  les  article»  Minos,  Reli- 
gion.) 

Apis  (le  b(Kuf)  :  un  promenoir  était  cons- 
truit pour  lui  auprès  du  temple  de  Phtlia  . 
à  Memphis,  368  a;  (v,  aussi  les  arlicli>i 
Minos,  Religion.)  Cambyse  le  frappe  de  son 
poignard,  277  b;  le  culte  d'Apis  est  réglé 
par  le  roi  Choiis,  278  a;  sous  l'empereur 
Julien,  on  découvre  un  nouveau  bosuf  Api», 
475  b. 

Aristote  a  décrit  le  premier  l'art  de  faire 
éclore  les  poulets  dans  des  fours,  tg6  a. 

Arsinoé,  nom  donné  à  plusieurs  villçs, 
leur  situation,  432  b. 

Arts  et  métiers,  industrie.  V.  Classe  po- 
pulaire. 

Astrologie ,  astronomie.  Parmi  les  pein- 
tures du  tombeau  d'un  des  Rhamsès,  on 
reconnaît  un  tableau  des  constellatiotts  et 
de  leurs  influences,  349  b,  35i  a;  Aristar- 
que  soutient  le  mouvement  de  la  terre,  420, 
a,  b;  date  d'une  éclipse  de  lune  mentionnée 
par  Polybe,  422  a  ;  plusieurs  autres  sont  ob- 
servées par  Hipparque,  427  b,  428  a.  Voy. 
les  articles  Biot ,  Calendrier,  Champollioii 
le  jeune.  Classe  sacerdotale,  Fourier,  Le- 
Ironne,  Sirius,  Timocharis. 

.•\.thénè  ,  Minerve ,  la  dée.sse  Nèitli  dos 
Égyptiens,  254  b  —  255  b. 

Auguste  (l'empereur),  et  ses  premiers  »uc- 
cesseurs  :  leur  politique  et  leurs  précau- 
tions à  l'égard  de  l'Egypte,  5oa,  465  b  — 
467  a  ;  ils  font  transporter  à  Rome  plu- 
sieurs obélisques,  78  a,  b;  Alexandre  S<- 

31 


482 


TABLE  DES  MATIERES. 


vère  et  Dioclétien  veulent  priver  les  Egyp- 
tiens de  quelques-uns  de  leurs  livres,  i3S  I)  ; 
les  noms  de  plusieurs  empereurs  romains 
se  trouvent  sur  les  sculptures  d'un  lemplc 
d'Esneli ,  i6o  b  ;  Germanicus  reçoit  des 
prêtres  les  plus  âgés  l'interprétation  de  si- 
gnes hiéroglyphiques  sur  la  puissance  mili- 
taire de  l'ancienne  Egypte,  162  b,  i63  a  ; 
une  statue  est  élevée  par  les  habitants  de 
Busiris  à  Balbillus,  préfet  romain,  pour  quel 
bienfait,  1S8   b;  Dioclétien  prive  l'Egypte 


de  ton  atelier  monélaire ,  233  b  ;  Auguste 
abolit  l'usage  de  l'année  vague  des  ligyp- 
tiiais,  et  leur  impose  l'année  fixe;  delà 
l'ère  d'Auguste,  239  a,  b;  dans  un  petit 
temple  de  Thèbes ,  les  empereurs  Hadrien 
et  Othon  ou  ses  successeurs  sont  représen- 
tés faisant  des  offrandes  aux  divinités  égyp- 
tiennes ,  25o  a  —  25i  a  ;  Auguste ,  Cali- 
gula ,  Trajan,  continuent,  sans  la  terminer, 
l'édification  d'un  temple  dans  la  Nubie , 
3i2  a. 


B 


Baccbus  :  ses  principaux  emblèmes  sont 
figurés  auprès  d'Osiris,  127  a. 

Bateleurs  du  Kaire  :  ils  emploient  dans 
leurs  tours  le  lézard  nommé  tupinambis  du 
désert,  et  la  vipère  hajé;  forment  une  cor- 
poration qui  rappelle  les  anciens  psyllts  ; 
sont  appelés  pour  purger  de  serpents  les 
habitations,  animent  les  fêles  du  Kaire  par 
leurs  tours  ;  quelques  -  uns  découvrent  un 
serpent  dans  le  palais  qui  était  habité  par  le 
général  Bonaparte  ;  par  quel  moyen,  19  b.  — 
21  b. 

Belzoni:  importance  de  deux  inscriptions 
qu'il  a  trouvées  à  Philfe ,  223  b  ;  avait  exé- 
cuté à  Paris  le  modèle  exact  du  tombeau, 
par  lui  découvert,  de  Ménephtha  1"%  323  b; 
il  en  a  publié  en  un  grand  atlas  les  princi- 
paux sujets ,  sculptés  ou  peints ,  328  a,  b. 

Béni-Hassan,  lieu  remarquable  par  plu- 
sieurs liypogées,  166  b,  167  a;  un  de  ces 
monuments,  à  colonnes  doriques,  est  le  tom- 
beau d'un  chef  militaire,  362  b. 

Bérénice,  reine  dont  la  chevelure  forme 
une  constellation,  419  b,  /|ao  a,  faisait  éle- 
ver des  chevaux  pour  coucourir  dans  les 
jeux  Olympiques,  ibid- 


Bérénice,  nom  donné  à  quatre  villes,  leur 
situation,  432  a,  b. 

Bichir,  poisson  du  Nil,  d'une  forme  sin- 
gulière, 18  b. 

Biot ,  cité  sur  les  notions  astronomiques 
auxquelles  sont  arrivés  les  Égyptiens,  sur 
le  rapport  de  leur  année  vague  à  l'année 
vraie ,  sur  la  répartition  des  emblèmes  in- 
terprétés par  Champollion  le  jeune,  97  a  — 
99  a  ;  a  développé,  dans  un  ouvrage  spécial, 
l'opinion  de  Champollion  sur  la  date  de 
l'institution  du  calendrier  égyptien ,  a  re- 
connu la  simplicité  de  la  notation  de  leur 
année  vague,  de  son  rapport  avec  les  varia- 
tions du  Nil ,  et  en  déduit  plusieurs  consé- 
quences, 240  a,  244  a. 

Bubaslis,  ville  remarquable  par  les  ruines 
d'un  grand  temple;  quels  rois  l'avaient  or- 
née de  grands  édifices,  36 1  b. 

Byssus  (toiles  de).  La  classe  sacerdotale 
eu  livrait  chaque  année  une  certaine  quan- 
tité au  fisc  royal,  90  a;  servait  à  faire  les 
bandelettes  des  momies,  à  l'habillement,  sur- 
tout à  celui  des  prêtres  ;  était  probablement 
le  coton  ;  les  temples  renfermaient  sans  doute 
de5  fabriques  de  ces  tissus,  192  h,  193  a. 


Calliaud  (M.)  s'est  beaucoup  raj 
des  sources  du  Nil  ,9b;  recueille  des  œufs 
de  crocodile  qui  éclosent  dans  sa  barque, 
22  a;  dépeint  les  Berbers  ou  Barabras,  ha- 
bitants actuels  de  la  Nubie ,  27  b  ;  a  décou- 
vert et  copié  la  plus  célèbre  des  tables 
généalosiques ,  265  b;  description,  expli- 
cation de  cette  table,  271  a — 272  a;  a 
retrouvé  de  riches  mines  d'émeraudes, 
.',32  Ç. 

Calasiries,  Hçrmotybies,  dénominalious 
des  guerriers  au  temps  d'Hérodote,  146  a. 


Calendrier  ;  point  de  tracer  authetitîques 
de  son  institution  première  en  Egypte; 
usage  dès  la  plus  haute  antiquité,  d'une 
année  de  365  jours ,  sa  division  ;  les  Égyp- 
tiens savaient  quelle  partie  du  jour  man- 
quait à  leur  année  civile,  et  l'avaient  pro- 
bablement fait  connaître  aux  Grecs  ;  noms 
des  mois  et  leurs  signes,  234  a — 235  b; 
division  de  l'année  et  des  travaux  de  la 
culture  en  trois  périodes  égales  d'après  les 
variations  du  Nil ,  235  b,  236  a;  période 
sothiaqiie  ou  cynique   ou  de  1460  au,  ce 


CONTENUES  DA.NS  L'EGYPTE. 


qui  y  a  donné  lieu;  importanre  pour  le 
calendrier  du  lever  héliaqiie  de  l'étoile  Si- 
rius,  aafi  a  —  287  b;  usage  d'une  période 
lunaire;  période  de  sepl  jours,  période  de 
trente  ans  ou  des  grandes  panégyries,  287  b  ; 
roincidence  du  premier  jour  de  l'année  va- 
gue avec  le  premier  jour  de  l'année  fixe , 
237  b  — 238  b;  ère  de  Nabonassar,  ère 
d'Auguste;  à  quelle  année  remonte  l'insti- 
tution régulière  du  calendrier  é£;yplien;  ou- 
vrage spécial  de  M.  Biot  sur  ces  faits  et 
leurs  conséquences,  288  b — 240  a;  calen- 
drier des  fêtes  religieuses;  deux  planches 
représentent  toutes  les  expressions  graphi- 
ques relatives  aux  mesures ,  au  calendrier, 
aux  dates;  un  tableau  expose  les  signes 
hiéroglyphiques  des  mois  et  ceux  des  cinij 
jours  céleite.s  ;  chaque  mois  et  chaque 
jour  placés  sous  la  protection  d'un  person- 
nage divin  ;  les  personnages  emblématiques 
des  douze  mois  sont  reconnus  par  Cham- 
polHon;  240  a  —  244  a;  sous  quel  roi  a  eu 
lieu  un  certain  renouvellement  du  cycle  so- 
thiaque,  353  a. 

Callixène  de  Rhodes  ,  dans  son  histoire 
d'Alexandrie,  donne  la  description  détaillée 
d'une  fête  ((ui  y  fut  célébrée;  époque  et 
objet  de  cette  fête  ;  extrait  de  cette  descrip- 
tion ,64  a  —  fi(J  b. 

Cavalerie,  n'entra  pas  dans  la  composi- 
tion de  l'armée  égyptienne,  148  b;  discus- 
sion à  ce  sujet  sur  les  paroles  de  Moïse, 
ibid. 

Cerbère ,  le  même  que  le  Chien  de  Ty- 
phon, placé  par  les  Égyptiens  dans  l'Amen- 
,hi  (l'enffr),  127  a  ,  b. 

Chameau,  parait  avoir  été  inconnu  aux 
anciens  Égyptiens  pour  leur  sei-vice  , 
196  a. 

ChampoUion  le  jeune,  cité  dans  la  dis- 
cussion sur  la  race  des  anciens  habitants  de 
l'ÉgypIf  ,  27  b;  sur  la  série  de  peuples  fi- 
gurée dans  plusieurs  bai-reliefs  des  tom- 
beaux royaux,  3o  a — 3t  b;  sur  les  tom- 
beaux des  rois,  qu'il  a  vus  en  1829,  5r  b 

—  57  b  ;  sur  un  tableau  représentant  les 
signes  de  l'astronomie  et  de  l'astrologie, 
io3  b — 106  a;  sur  ini  tableau  représen- 
tant le  jugement  de  l'âme,  i3o  a;  sur  la 
bibliothèque  du  Rhaiiiesséïon  de  Thèbes , 
i35b;  sur  les  Livre:;  hermétiques,  189  b; 
sur  le  Pimaruler  d'Hermès  Trismégisie , 
140  h;  sur  les  spéos  d'ibrim  et  de  Silsilis, 
sur  les  monuments  de  Beit-Oually  en  Nu- 
bie, sur  les  grottes  de  Beni-Hassan,  164  a 

—  166  b;  sur  un  papyrus  qui  contient, 
presque  en  son  entier,  un  pauégyriqtie  de 


483 

Sésostris,  itig  a  ,  b  ;  son  travail  sur  l'ins- 
cri|)tion  de  Rosette  22a  b  —  223  b;  sur  la 
notation  giaphique  des  mois  et  des  jours 
complémentaires,  a35  a,b;  sur  la  liaison 
du  lever  de  l'étoile  Sirius  et  du  commence- 
ment de  l'année,  236  b,  237  a;  sur  la 
date  de  l'institution  régulière  du  calendrier. 
240  a;  sur  la  recherche,  dans  les  monu- 
ments, des  traces  de  la  philosophie  égyp- 
lieune;  sur  la  découverte  qu'il  fit,  dans  un 
temple  de  !a  Nubie,  d'une  nouvelle  géné- 
ration de  dieux  ,  complément  du  cercle  des 
formes  d'Amon,  245  b,  246  a;  recueille 
dans  le  tombeau  d'un  roi  la  plus  ancienne 
représertaliou  relative  au  lever  de  l'étoile 
Sirius,  328  b;  explique  une  difficulté  histo- 
rique sur  le  règne  de  la  reine  Ameiise, 
3o4  a  —  3o6  a,  découvre  la  grotte  (  spéo* 
Artémidos)  qui  forme  un  temple  souter- 
rain, 324a  — 325  b;  décrit  sur  les  lieux, 
en  1829,  un  petit  temple  de  Thoth  (Her- 
mès), 442  a  et  suiv. 

Chat ,  était  consacré  à  la  déesse  Pascht  ou 
Bubastis  (Diane);  des  momies  de  chats  se 
trouvent  en  très-grande  quantité  près  du 
village  Béni-Hassan-el-Aamar,  324  b  — 
325  b. 

Chauves  -  souris  :  très  -  abondantes  en 
Egypte;  de  huit  genres  distincts;  celle  qui 
est  appelée  roussette  est  susceptible  d'édu- 
cation, 23  a,  1). 

Chevaux ,  étaient  d'une  beM«  race , 
196  a. 

Chine  :  n'était  vraisembkbtement  pas  in- 
connue à  l'Egypte ,  85  a. 

Christianisme,  ses  premiers  fondements 
en  Egypte  ,  469  b  ;  résidence  du  patriarche, 
d'abord  à  Alexandrie,  puis  au  Caire;  mode 
singulier  de  son  élection,  469  b ,  470  a; 
sous  quel  empereur  s'établit  la  secte  qui 
constitue  l'Église  actuelle  des  chrétiens  d'K- 
gypte,  479  b- 

Chronologie,  divisée  en  deux  parties  ; 
historique  ou  fondée  sur  des  moBumeuii 
contemporains;  sj-stematique  ou  non  ap- 
puyée de  ces  monuments,  264  a  —  ï65  b  ; 
à  l'appui  de  la  première  :  la  -vieille  chroni- 
que de  George  le  Syncelle,  les  hsfes  deMa- 
néthon ,  les  tables  généalogiques  d'Abydos  ; 
monuments  divers;  exposition  et  explica- 
tion de  tous  ces  documents  ,  264  a  —  275  a  ; 
calculs  qui  établissent  la  date  de  la  nais- 
sance de  Ptoléniéc  Épiphane  et  celle  de  la 
mort  de  son  père  Philopaîor,  423  a  — 
424  a. 

Circoncision  ,  prescrite  pï.r  les  lois  égyp- 
tiennes, 40  b  —  41  a,  iiï  a. 

31. 


-1B4 


TABLE  DES  MATIERES 


Classe  de»  militaires,  devenue  le  premier 
ordre  <le  l'État  sous  Méuès;  était  pourvue 
d'une  dotation  tenitoii.ale;  force  de  l'arméi' 
au  temps  d'Hérodote,  146  a — 147  a;  dis- 
tribution du  service  ;  émigration  d'un  rorps 
de  cent  mille  hommes  et  par  quel  motif, 
î47  a,  b,  170  b;  restes  d'une  enceinte  aux 
environs  de  Thèbes ,  laquelle  est  présumée 
avoir  été  un  établissement  militaire;  taux 
moyen  de  la  force  de  l'armée,  armes  di- 
verses ,  nianœu\Tes ,  le  roi  chef  suprême  ; 
usage  de  la  cavalerie  inconnu  ,  explication  , 
sur  ce  point ,  de  la  tradition  de  Moïse  ,147 
b  —  149  a;  intérieur  des  camps  connu  d'a- 
près les  monuments;  armures,  disposition 
dans  les  marches  ;  les  peintures  découvertes 
dans  le  tombeau  d'un  chef  militaire  repré- 
sentent de  nombreux  objets  d'armement; 
forn)e  des  enseignes,  149  a.  «5o  b;  armes 
conservées  dans  nos  musées,  167  a,  b;  puis- 
sance militaire  de  l'Egypte  attestée  par  une 
multitude  de  tableaux  homériques  qui  retra- 
cent ,  entre  autres  faits ,  la  prise  de  Jérusa- 
lem ,  les  victoires  de  Rhamsès  le  Grand  ou 
Sésostris ,  celle*  de  son  père ,  du  roi  Horus , 
les  chefs  de  diverses  nations  faits  prison- 
niers ,  une  bataille  navale  ;  puis  les  campa- 
gnes de  Rhamsè^-Méïamoun ,  i5o  b — 160 
b;  nouveaux  détail»  sur  les  conquêtes  de 
Sésostris,  récit  qui  en  est  fait  à  Hérodote 
j)ar  les  prêtres ,  témoignages  récemment  dé- 
couverts, fruits  de  ses  victoires,  160  b  — 
i63  b;  monuments  élevés  par  les  anciens 
pharaons  au  delà  de  Syène;  dans  la  Nubie; 
spéos  d'Ibrim  qui  appariiennent  à  différents 

^règnes ;  celui  de  Silsilis  pour  le  roi  Horus, 
ili3  b —  166  a;  autres  monuments  de  faits 
d'armes  à  Beit-Oually,  en  Nubie,  à  Beni- 
Hassan,  1663—167  a;  les  militanes  ar- 
Lomplissaient  les  devoirs  prescrits  par  la 
religion,  167  a;  le  scarabée  faisait  le  cachet 
di;  cette  classe;  le  vautour  et  l'épervier 
étaient  l'emblème  de  la  victoire  ;  quels  pré- 
sages fournissait  le  vautour,  167  b;  repré- 
sentation d'un  combat  naval  ;  monuments  de 
deux  officiers  de  la  maiiue,  167  b  ,  168  a  , 
b;  papyrus  précieux  qui  contient  surtout, 
presque  en  sou  entier,  un  panégyrique  de 

.Sésostris,  168  b — 170  a;  un  roi,  aban- 
donné des  militaires  qu'il  avait  privés  de 
leurs  terres ,  est  défendu  par  la  classe  des 
marchands  et  des  artisans,  réflexion  sur  ce 
fait ,  1 70  a  ,  b  ;  les  Cariens  et  les  Ioniens  se 

/  tendent  en  grand  nombre  auprès  de  l>sam- 
luétifhus,  qui  leur  donne  des  terres  et  les 
incorpore  dans  la  classe  des  militaires  ,  367 
b  ;  sous  ce  roi ,  émigration  en  Ethiopie  d'un 


nombreux  corps  de  troupea,  par  quel  motif, 
368  a. 

Classe  populaire ,  troisième  ordre  de  l'état  ; 
jusqu'à  quel  point  elle  contribua  primitiTe- 
mentà  l'élection  des  rois,  question  indécise; 
mais  prononça  un  jugement  sans  appel  sur 
les  rois  après  leur  mort;  noms  martelés  dans 
des  monuments,  171  a  —  173a;  familles  ha- 
bituellement nombreuses;  habillement  sim- 
))le,  race  belle  et  saine,  mais  un  peu  grêle; 
habitations  particulières ,  vastes ,  avec  jardin  ; 
nourriture  :  pains  de  sorgho  ou  doura, 
viandes,  poissons,  miel,  fruits  et  diverses 
productions,  vin,  bière  de  grain,  173  a  — 
176  a;  pour  boisson  habituelle  l'eau  sahi- 
taire  du  Nil  qu'ils  clarifiaient  par  un  pro- 
cédé usité  encoie  de  nos  jours;  description 
de  la  façade  d'une  habitation ,  du  jardin  qui 
en  était  une  dépendance  ordinaire,  décora» 
tion  de  la  maison  par  des  peintures  à  fres- 
que, 176  a — 178  a;  meubles  ornés  de 
sculptures  ;  la  classe  la  plus  humble  abon- 
damment pourvue  du  nécessaire,  178  a  — 
179  a;  objets  d'habillement,  ustensiles  de 
toilette,  bijoux  et  objets  de  parure:  orne- 
ments d'oreilles',  colliers,  anneaux  et  ba* 
gués,  bracelets,  bijoux  de  formes  carrées, 
179  a —  182  b;  ustensiles  domestiques  :  va- 
ses; meubles,  182  b;  i83  a;  instruments 
et  produits  des  arts  et  métiers:  armes,  ins- 
truments de  musi(|ue;  tissus,  i83  a,  b;  ob- 
jets relatifs  aux  jeux  et  aux  amusements  de 
l'enfance,  i83  b;  description  de  tableaux 
peints  dans  le  tombeau  d'un  personnage 
distingué  et  représentant,  i»  les  détails  de 
sa  vie  intérieure,  2°  le  service  de  l'extérieur, 
3"  la  maison  de  campagne  avec  un  nom- 
breux domestique;  étal  numérique  de 
bestiaux,  184  a — 1S6  a;  chasse,  pêche, 
délassements,  jeux,  186  b;  le  Nil,  autenz 
de  toute  fécondité;  précautions  pour  l'entre- 
tien et  la  conservation  des  canaux,  honneur.* 
divins  rendus  à  ce  fleuve,  187  a —  188  b; 
labourage,  semailles  après  lesquelles  la  terre 
est  foulée  par  quelques  animaux;  récolte; 
rafraîchissement  de  l'eau  du  Nil;  u.sage  de 
la  charrue  et  delà  houe;  moisson,  faucille 
égyptienne;  conservation  du  grain,  l'usage 
des  silos  n'y  a  été  probablement  pas  in- 
connu ;  culture  et  récolte  du  lin  ;  le  byssns , 
probableinent  le  coton,  188  b — 193  a; 
nourriture  :  lotus  njmphœa,  graine  et  ra- 
cine, tige  du  papyrus,  poisson,  légumes, 
vin  de  diverses  qualités,  bière  ou  autres  li- 
queurs fermenlées,  fruits  très-variés,  ail  et 
oignon  d'une  saveur  moins  acre  que  les 
nôtres,  i.q3  b —  igS  a;  le  dattier,  les  pàtu- 


(:o.vh:m!i:s  da^s  i/i'gyptk. 


4S)> 


rage»  de  la  basse  Egypte,  chevaux  d'une 
belle  race,  igS  a —  196  a;  poulets  éclos 
dans  des  fours,  iy6  a — 197  a;  pertection 
des  tissus  et  des  teintures,  197  b —  198  b  ; 
grands  ouvrages  d'architecture,  mise  en 
œuvre  des  métaux,  procédés  chimi<|ues,  art 
de  l'émailleur,  fabi'icatiou  de  la  porcelaine , 
du  verre  coloré  et  non  coloré,  dir  stuc, 
dorure  du  bois  et  du  bronze.  niosaKjiie  de 
pierres  ou  d'émaux  de  couleur,  mastic  dur, 
appliqué  en  relief  et  doré  ,  vases  murrhins 
artificiels,  bronze  employé  pour  les  usten- 
siles et  les  armes,  199  a —  201  b  ;  considé- 
rations sur  l'antique  éclat  des  institutions 
égyptieanes ,  sur  les  prodiges  de  leur  archi- 
tecture, de  leur  mécanique,  sur  l'état  de 
leur  commerce  et  de  leur  marine,  aoi  b  — 
206  a  ;  routes  qui  rendaient  à  Thèbes  et  à 
Memphis ,  206  a ,  b  ;  vicissitudes  de  gran- 
deur et  d'infériorité  jusqu'à  la  fondation 
d'Alexandrie  ;  témoignages  de  sa  grandeur 
dans  un  des  lomljeaux  de  Gournah  ;  Fourier 
cUé  sur  ce  sujet,  206  b  —  in  b. 

Classe  sacerdotale;  ses  atfiibutions ;  pri- 
mitivement souveraine,  elle  cède  ensuite  le 
premier  rang  au  roi ,  ses  possessions  et  reve- 
nus; un  droit  lui  était  payé  pour  les  momies 
déposées  dans  les  tombeaux ,  86  b  —  89  b; 
payait  au  fisc  royal  certains  tributs ,  89  b  — 
90  b  ;  tout  membre  de  cette  classe  était  tenu 
de  faire  chaque  année  un  voyage  jiar  eau  à 
Alexandrie ,  90  b  ;  le  roi  intronisé  et  sacré 
dans  une  assemblée  générale  de  cet  ordre, 
hérédité  des  fonctions  établie  par  l'héritage 
de  la  terre  ;  mariage  des  prêtres ,  leurs  fils 
sont  fixés  dans  la  classe  ;  concours  des  pré- 
Ires  dans  toutes  les  affaires  publiques,  90  b 
—  93  a;  professaient  la  médecine  et  la  chi- 
rurgie ,  g3  a ,  b  ;  avaient  dans  leurs  attribu- 
tions la  momification  des  corps  ,  94  a  — - 
95  b  ;  combien  elle  influait  sur  la  salubrité  de 
l'air,  ibid. ;  étaient  astronomes:  d'après 
quelles  planètes  ils  avaient  nommé  chacun 
des  sept  jours  de  la  semaine,  96  a,  b;  dis- 
cussion sur  leurs  notions  astronomiques, 
mêlaient  l'astrologie  et  l'astronomie  ;  jusqu'à 
quel  point  l'astrologie  fut  eu  vogue  dans 
l'empire  romain,  97  a —  101  b;  lliènie  na- 
'.al  de  l'univers,  lor  a;  exemple  d'un  autre 
*Jième  natal ,  formulé  sous  le  règne  d'Anlo- 
nin,  loi  b —  toa  b;  prodiges  de  la  magie, 
toab — io3b;  représentation  des  signes 
les  plus  apparents  de  l'astronomie  et  de  l'as- 
trologie, 104  a —  106  a;  les  diverses  par- 
ties du  corps  de  l'homme  mises  sous  la  pro- 
tection de  diverses  planètes,  106  a;  les 
loiliaques  et  la  description  des  temples  de 


DetiJe'rali  et  lïEsnch ,  106  b  —  ma;  fonr- 
lious  et  noms  divers  des  prêtres,  costumes, 
tête  rase,  circoncision ,  tissus  de  lin,  instru- 
ments et  ustensiles,  m  b —  114b;  il  y 
avait  aussi'  des  prêtresses,  ti5a,  b  ;  3/,  i 
statues  de  grands  prêtres  montrées  à  Héro- 
dote ,  ri<i  a  —  117b;  tradition  des  prêlns 
sur  la  guerre  de  Troie  ,  sur  Paris  et  Hélène , 
117  I) —  i2ol);  quels  furent  leurs  disciples 
jiarmi  les  Grecs;  iMoïse,  (20b —  12':!  a; 
Rituel  funéraire  ;  Livre  des  manifestation.'; 
à  la  lumière  ;  tal>leaux  syntholiques ,   12)  a 

—  i2fia;  jugement  de  l'âme,  les  champs- 
Elysées ,  les  récompenses  et  les  peines, 
métempsycose,  Tholh  ,  livres  écrits  par  di- 
vers Fgyptiens,  livres  licrmétimtes,  descrip- 
tion de  quatre  cercueils  sacerdotaux  ,  vM  a 

—  145b;  deux  grands  prêtres,  à  l'époque 
de  la  20*^  dynastie ,  montent  sur  le  trône . 
356  a ,  b  ;  deux  lils  de  rois ,  d'abord  grands 
prêtres,  portent  ensuite  la  couronne,  36u 
a,J);  Psammétichus  H,  honoré  aussi  d'un 
sacerdoce,  370b. 

Clément  d'Alexandrie  (Saint) ,  cité  srir  la 
magnificence  des  temples  égyptiens ,  26  a  ; 
sur  le  prêtre  nommé  Horoscope,  99  a,  b; 
sur  les  cérémonies  religieuses  et  les  livres 
d'Hermès,  i36a,  137  a. 

Combats  sur  terre  et  sur  mer  :  disposi- 
tion des  troupes  de  diverses  armes;  genre 
de  manœuvre  des  vaisseaux  ;  quelle  place 
occupait  le  roi,  58  b,  148  a,  b. 

Costumes  des  i  ois  dans  leurs  fonctions  pu- 
bliques, 55  a. 

Coudée ,  seule  mesure  de  longueur  dont 
nous  ayons  la  grandeur,  très-  probablement 
certaine.  V.  Système  numérique. 

Crânes  des  Kgyptiens,  beaucoup  plus 
épais  et  plus  durs  que  ceux  des  Perses, 
378  a. 

Crocodile  :  ce  qu'en  dit  Hérodote  ;  sa 
narration  es!  rectifiée  sur  quelques  points  ; 
habitudes  du  crocodile;  ses  ennemis,  du- 
reté de  sa  peau,  etc.  ;  cinq  espèces,  21b  — 
23  a  ;  celui  de  l'Egypte  est  plus  timide  que 
celui  des  autres  clii^ials,  24  à. 

Chiivre  :  deux  niiiies  en  ont  été  exploi- 
tées en  Arabie  sous  l'autorité  des  Pharaons, 
201  b. 

Culte.  —  Consécration  par  les  Égyptien» 
de  certains  animaux  et  végétaux  à  des  di- 
vinités diverses ,  25  b  —  26  b;  crocodiles 
sacrés:  avaient,  d'après  les  récits  faits  à 
Hérodote,  leurs  tombeaux  dans  la  jiartiiî 
souterraine  du  labyrinthe,  37  a,;  chaque 
particulier  pouvait  établir  chez  lui  des  cha- 
pelles ,  1 84  à  ;  ordre  des  principales  ftiv». 


486 


TABLE  DES  MATIERES 


célébrées  dans  le  grand  temple  d'Esnèh ,  ca- 
lendrier sacré  qui  contient  le  tableau  de 
toutes  les  fêtes  de  l'année,  240  b,  241  a. 

Culture:  variété  des  travaux  et  des  ré- 
coltes ,  1 4  a ,  b  ;  labourage ,  semailles ,  ré- 


colte du  blé,  celle  du  lin,  le  byssus  (pro- 
bablement le  coton) ,  i88b  —  igSa;  divisée 
en  trois  époques  d'après  le  temps  et  le  re- 
tour de  l'inondation ,  235  b  ,  236  a. 


D 


Dattier,  utile  jusque  dans  ses  derniers  fila- 
ments, 195  b. 

Dendérah. —  L'extrémité  de  la  partie  la 
plus  ancienne  du  temple  appartient  au  règne 
de  Ciéopàtre  et  de  Ptolémée  Césarion , 
465  a,  466  b;  plusieurs  autres  parties  y 
sont  du  temps  d'Augusie ,  d'autres  exécu- 
tées sous  divers  empereurs ,  466  b ,  467  a 
(V.  Zodiaques). 

Diane  ou  Artémis ,  la  déesse  Pascht  ou 
Jiatclit  fBubasiis)  ;  le  chat  lui  était  consa- 
ci-é,  325  a,  b. 

Diodore  de  Sicile,  cité  sur  l'assertion 
des  Éthiopiens  que  l'Egypte  est  une  de  leurs 
colonies,  et  sur  la  conformité  des  usages 
chez  les  deux  peuples ,  28  a  ;  sur  le  pou- 
voir des  prêtres  en  Ethiopie,  34  b;  sur  la 
loi  contre  les  faux-monnayeurs ,  39  a ,  b  ; 
sur  les  sacrifices  humains  en  Egypte,  43  b; 
sur  l'étude  de  l'arithmétique  et  de  la  géo- 
métrie que  les  prêtres  enseignaient  aux  en- 


fants ,  sur  Yastrologie  cultivée  par  les  prê- 
tres égyptiens  qui  prédisaient  l'avenir,  99  a; 
sur  les  poèmes  eu  l'honneur  de  Sésostris , 
i37  b ,  a  séparé  la  mythologie  des  Égyptiens 
de  leur  histoire  dont  il  n'a  voulu  exposer 
que  les  faits  principaux,  276  a,  b;  a  men- 
tionné, sans  les  nommer,  plusieurs  rois  qui 
ont  vécu  dans  l'oisiveté ,  290  a  ;  a  décrit  les 
actions  d'Osymaiidyas  et  son  tombean ,  291 
a  ,  b  ;  son  texte  sur  Sésostris  est  cerlifié  par 
les  monuments,  332  a — 335a;  n'est  pas 
assez  précis  sur  la  durée  de  son  règne ,  339 
a,  b;  cité  sur  les  derniers  rois  de  la  19" 
dynastie,  et  les  premiers  de  la  20«,  354 
a ,  b  ;  sur  le  roi  Bocchoris ,  362  b ,  363  a  ; 
sur  Psammélichus  ,  368,  a,  b;  sur  le  pou- 
voir des  prêtres  éthiopiens,  dont  le  joug 
est  brisé  par  le  roi  Ergamène,  417  a, 
b  ;  sur  la  mort  d'Aristomène  que  Ptolé- 
mée Épiphane  fait  mourir  par  la  ciguë  •; 
429  b. 


École  d'Alexandrie  (V.  Alexandrie). 

Écriture.  V.  Langue  et  Écriture,  211  b 
et  suiv. 

Egypte  :  sa  situation,  sa  destination  natu- 
relle: doit  au  Nil  sa  fertilité ,  i ,  a ,  b  ;  l'obs- 
curité couvre  ses  origines;  gouvernement 
d'abord  sacerdotal,  devenu  monarchique; 
la  nation  divisée  en  classes  ;  des  révolutions 
intérieures  donnent  lieu  à  plusieurs  dynas- 
ties, idée  générale  des  arts  et  de  l'industrie, 
a  a  —  3  b;  état  physique ,  division  en  trois 
régions,  montagnes;  aspect  diversifié  suivant 
les  trois  saisons  de  l'année  égyptienne;  cul- 
ture et  plantes  principales,  3  b  —  7  a; ex- 
haussement du  sol  de  la  basse  Egypte,  con- 
sidérations sur  le  commencement  et  la  pro- 
gression de  ce  phénomène,  la  a;  culture 
riche  et  variée  ;  climat  généralement  salubre , 
mais  sujet  à  la  pesie  et  à  des  vents  nuisibles , 
14  a — i5a;  oasis,  leur  situation,  des- 
cription de  la  plus  célèbre,  celle  de  Jupiter 
Ammon,  visitée  par  plusieurs  héi'os  de  l'an- 
tiquité et  par  Alexandre  le  Grand,  i5  a — 
i6b;  mer  Rouge,  i6  b — 18  a;  aniipaux 
qui  lui  sont , particuliers ,  18  a  —  24  a  :  végé- 


taux, papyrus,  a4  a —  aS  b;  population 
ses  variations  à  diverses  époques  26  b  - 
38  a;  gouvernement,  d'abord  théocratique^ 
puis  monarchique,  à  dater  de  IMenaï  on 
Menés,  33 a  —  35  b;  état  politique  de  la 
nation  ;  division  des  citoyens  en  classes 
en  professions,  du  royaume  en  préfectures 
ou  nomes;  assemblées  générales  de  députés 
de  la  nation  dans  le  labyrinthe,  33  b ,  38  b; 
lois ,  parmi  lesquelles  il  en  est  une  qui  to-  J 
1ère  le  vol,  question  des  sacrifices  humains, 
procédure ,  38  b  —  5o  b;  état  de  la  famille 
royale,  monuments  érigés  aux  rois,  obé- 
lisque de  Louqsor,  5o  b — 86  b;  classe  sa- 
cerdotale, astronomie,  astrologie,  tradition 
sur  Paris  et  Hélène,  Moïse,  rituel  funé- 
raire, livres  d'Hermès,  momies  de  divers 
prêtres,  86  b  —  145  b;  classe  des  mili- 
taires, dotée  de  propriétés  terri toiiales; 
service ,  dans  des  stations  ou  dans  des  villes 
frontières ,  déféré  aux  divers  corps  ;  avait  le 
roi  pour  chef  suprême  ;  tableaux ,  relations 
et  monuments  attestant  les  victoires  de  plu- 
sieurs rois,  146  a — 170  b;  Classe  popu- 
laire ,  juge  des  rois  après  leur  mort ,  interieui 


CONTENUES  DANS  L'EGYPTE. 


de  la  famille,  habitalions ,  arU  et  métiers, 
culture,  commerce,  antiquité  de  la  civilisa- 
lion,  171a — 211  b;  langue  et  écrilure, 
an  b  —  aaS  b;  système  numérique,  sys- 
tème métrique,  monnaie,  calendrier,  228b 
—  244  a;  religion,  renfermant  trois  points 
principaux  :  le  dogme,  la  hiérarcliie,  le 
culte,  244  a — 260  a  ;  funérailles  et  pratiques 
diverses  pour  l'embaumement  des  corps, 
*6o  a — 264  a;  chronologie,  264  a  — 
275  a;  précis  historique,  275  a  jusqu'à 
la  fin. 

Éméraudes  (mines  d').  V.  Cailliaud. 

Empereurs  romains.;  comment  plusieurs 
d'entre  eux  se  sont  montrés  à  l'égard  des 
Égyptiens,  V.  Auguste,   Précis  historique. 

Ératosthènes ,  un  des  gardes  de  la  biblio- 
thèque d'Alexandrie,  a  donné  des  mesures 
sur  une  partie  du  cours  du  Nil,  8  b. 

Ère  d'Auguste,  239  b. 

Ère  de  Dioclétien  ou  des  martyrs  , 
474  a. 


4Rr 


Ère  de  Nabonassar,  quel  en  fut  le  pre- 
mier jour,  239  a. 

Ère  dionysienne,  son  origine,  son  point 
de  départ ,  4 1 5  a ,  b. 

Ergamène,  roi  d'Ethiopie,  duquel  on  voit 
encore  des  monuments,  renverse  violem- 
ment le  gouvernement  théocratique  de  ce 
pays,  417  a.b. 

Ethiopie ,  berceau  de  la  population  égyp- 
tienne, 28  a  et  suiv.  ;  a  donné  à  l'Egypte  le 
joug  théocratique  établi  chez  elle,  34  b; 
dans  plusieurs  temples  de  la  Nubie,  élevés 
par  des  rois  éthiopiens ,  on  trouve  des  traces 
de  la  conformilé  du  culte,  de  l'écriture 
hiéroglyphique  et  des  principales  institu- 
tions chez  les  deux  nations,  417  b  (V.  Er- 
gamène). 

Eucliarlste ,  second  surnom  donné  à  Épi- 
phane,  429b;  c'est  lui  qui  a  introduit  cet 
usage  de  deux  surnoms,  ibid. 

Ezéchiel,  a  transmis  une  tradition  sur  la 
destinée  des  dynasties  égyptiennes ,  464  b 


F 


Fakaha,  poisson  du  Nil;  il  fournit  une 
nourriture  abondante;  de  sa  peau  gonflée 
|ps  enfants  se  font  un  ballon  pour  leurs 
jeux ,  18  1),  19  a. 

Fayoura,  province  désignée  par  diffé- 
rents noms  sous  les  Grecs  et  les  Romains , 
remarquable  par  le  réservoir  nommé  lac 
du  Fayoum  ou  lac  Mœris  ;  de  quel  souve- 
rain il  est  l'ouvrage,  son  étendue,  sa  desti- 
nation ;  salure  considérable  de  son  eau , 
12  I)  — 14  a;  dans  cette  province  était 
aussi  le  labyrinthe,  37  b  —  38  b;  formait 
le  nome  Arsinoïte ,  432  b. 

Femmes  — Leur  condition  civile  ne  pa- 
raît en  rien  avoir  été  inférieure  à  celle 
des  hommes,  J42  b,  56  b,  57  a,  164  b;  il 


y  a  même  en  des  prétresses ,  :  i5  a,  b  ;  tiu 
roi  de  la  2°  dynastie  les  appelle  à  la  succes- 
sion de  l'autorité  royale,  278  a;  plusieurs 
ont  été  reines  (voyez  Précis  historique  : 
6",  12%  18*  dynastie). 

Fête  célébrée  à  Alexandrie  l'an  284 
avant  le  christianisme,  pour  l'inauguration 
du  règne  de  Ptolémée  Philadelphe,  sa  des- 
cription  détaillée,  64   a  —  66  b,  411  b. 

Fourier,  membre  de  la  commission 
d'Egypte,  cité  sur  les  antiquités  astrono- 
miques observées  en  Egypte,  97  a;  sur  la 
puissance  du  sacerdoce,  121  b;  sur  l'état 
général  et  les  époques  principales  de  la 
civilisation  égyptienne,  209  b  —  211b. 


I  George  le  Syncelle  ,   nous  a  conservé  la 

i        vieille  chronique;  tableau  qu'elle  présente 
j        des  diverses  dynasties;  discussion  et  com- 
paraison avec  les  listes  de  Manéthon ,  266 
1        b  —  268  b. 

Germanicus  va  examiner  les  antiquités 
de  l'Egypte,  il  y  interroge  les  prêtres,  346 
b,  347  a,  467  "b. 

Girafe ,  était  un  des  animaux  amenés  par 
les  peuples  vaincus  ou  tributaires,  208  b. 
Gouvernement,    d'abord     théocratique. 


importé  de  l'Ethiopie;  puis  nionarchiqiie 
à  dater  de  Menai  ou  Menés  ,33  a  —  35  h. 

Granit  rose  (belles  carrières  de)  près  de 
Phih-e.  367  b;  une  inscription  grecque, 
relative  à  une  ouverture  nouvelle  de  carriè- 
res dans  cet  endroit ,  iiorle  le  nom  de  Géta, 
477  b. 

Grecs  ioniens;  quinze,  hommes,  femmes 
ou  enfants,  paraissent  avoir  été  figurés 
comme  prisonniers  dans  une  peinture  q^ui 
décore  iiti  tombeau,  166  b,  167  a. 


4SS 


TABLE  DES  MATIÈRES 


H 


Hadrien  (l'empereur)  parcourt  l'Egypte 
avec  l'impératrice  Sabine  :  ils  y  entendent 
la  statue  parlante  de  Memnon.  Lettre 
«l'Hadrien  au  consul  Servianus  sur  l'opinion 
qu'il  a  conçue  de  l'Egypte,  471  a,  b. 

Héphaistôs,  Vulcain,  ouvrier  divin  chez 
les  Égyptiens ,  désigné  par  !e  nom  Phtha , 
uj5  b,  256  a. 

Hérodoie,  cité  sur  les  sources  du  Nil , 
S  a;  sur  les  travaux  pour  le  lacMueris,  i3  a; 
sur  la  destruction  de  l'armée  de  Cambyse 
]>ar  un  vent  brûlant;  i4  b,  i5  a,  878  a; 
sur  la  fontaine  du  Soleil,  i5  b  et  siiiv.  ; 
sur  le  tupinambis  qu'il  appelle  crocodile 
terrestre,  19  b;  sur  le  cr4codile,  21  b, 
a2  a  ;  sur  la  couleur  de  la  peau  des  Égyp- 
tiens et  leurs  cheveux  crépus  ,26b;  sur  le 
labjrintlie ,  36  b,  87  a;  sur  l'introduction 
de  l'or  et  de  l'argent  monnayé  en  Egypte  par 
les  Perses,  3t)  a;  sur  l'assertion  que  les 
sacrifices  humains  avaient  eu  lieu  en  Egypte , 
43  b,  44  a;  sur  les  prêtres  du  temple  de 
Phtha,  à  Memphis,  63  b;  rapporte  qu'il 
n'y  eut  point  de  prêtresses  en  Egypte  (  as- 
sertion contestée  par  l'auteur  )  ;  donne  des 
détails  sur  leurs  fonctions,  leur  manière  de 
vivre  ,  leurs  divers  collèges,  le  pontife  su 
prême,  la  série  chronologique  des  statues 
des  grands  prêtres,  ii5a — 117  b;  ce  qu'il 
a  recueilli  des  prêtres  égyptiens  sur  la  guerre 
de  Truie ,  sur  le  débarquement  à  l'une  des 
embouchures  du  Nil ,  de  Paris  et  d'Hélène, 
laquelle  fut  retenue  seule  en  Egypte,  etc., 
etc.,  117  b — i2ob;  Isis  et  Osiris,  et  ce 
que  les  Egyptiens  ont  dit  sur  les  tiansnii- 
'grationsde  l'âme,  i33  b,  i34  a;  Hérodote 
a  vu  leurs  annales  nationales,  i38  a  ;  les  dit 
adonnés  à  l'astrologie,  99  b,  100  b;  donne 
des  renseignements  sur  la  composition  et 
la  force  de  l'armée,  146  b,  147  a;  sur  les 
victoires  de  Sésostris,  161  a,  b;  sur  la  fa- 
cilité de  la  culture,  i88  b;  sur  l'emploi  des 
animaux  pour  fouler  les  grains  ensemencés  , 
189  a  ;  sur  le  montant  de  la  dépense  en  lé- 
gumes pour  les  ouvriers  qui  construisirent 
ime  des  pyramides,  xgS  a;  sur  la  connais- 
sance, étabhechez  les  Égyptiens,  de  la  dif- 
férence entre  leur  année  vague  et  l'année 
solaire,  a35  a;  sur  leur  usage  de  placer 
chaque  mois  et  chaque  jour  sous  la  protec- 
tion d'un  personnage  divin ,  243  a  ;  sur  la 
j  croyance  des  Thébains  en  un  dieu  unique , 
244  b  ;  ce  qu'il  a  rapporté  sur  Sésostris  est 
contirmé  par  les  monuments,  332  a — 335  a; 


il  est  cité  sur  la  fuite  de  Sennachérib, 
365  a  ;  n'est  point  d'accord  avec  Manéthon , 
ni  avec  les  monuments  sur  la  fin  de  !a  dy- 
nastie éthiopienne,  365  a,  b,  a  donné  inie 
description  de  la  ville  de  Sais  qu'il  avait 
vue  avant  sa  décadence,  36?  a;  est  cité  sur 
les  l'ègnes  de  Psamniétichus,de  son  fils  Nécos 
(Néchao  II  suivant  Manéthon),  sur  le  canal 
de  communication  entre  les  deux  mers , 
367  b  —  369  b;  sur  Psammétichus  H, 
nommé  par  lui  Psammis ,  sur  Apriès , 
370  b — 372  b;  sur  les  propylées  construits 
à  Sais  par  Amasis,  374  a;  sur  les  dons  faits 
j)ar  Amasis  au  temple  de  Delphes,  876  a; 
sur  la  conquête  que  ce  roi  fit  de  l'île  de 
Chypre,  ib.;  visite  auprès  de  Péluse,  le 
champ  de  bataille  où  étaient  encore  amon- 
celés séparément  les  ossements  des  Perses 
et  ceux  des  Égyptiens ,  son  observation  sur 
la  différence  de  dureté  entre  les  crânes  des 
uns  et  ceux  des  autres,  878  a. 

Hippopotame,  se  voit  dans  les  parties  les 
plus  méridionales  du  Nil;  n'attaque  piis 
l'homme ,  24  a. 

Histoire  naturelle. — Plantes,  fleurs  et 
arbres  remarquables,  6  a,  h;  le  Nil  et  ses 
inondations  (V.  Nil);  salure  considérable 
de  l'eau  du  lac  du  Fayoum  (lac  Mœris), 
14  a  ;  productions,  climat,  vents  nuisibles, 
14  a —  i5  a;  comment  le  chameau  se  sous- 
trait à  leur  influence,  i5  a;  animaux  par-^ 
ticuliers  à  l'Egypte  :  poissons  ;  oiseaux  ;  rep- 
tiles; couleuvres  et  serpents;  lézards  et 
crocodiles  ;  ibis  ;  chauves-souris  et  roussette, 
hyène  et  cliacal  ;  hippopotame ,    1 8  Ja  — 

24  a;  quelques  lions  paraissent  y  avoir  été 
apprivoisés  dans  l'antiquité,  celui  du  vice- 
roi  actuel  de  l'Égypie  reste  habituellement 
auprès  de  lui,  24  a;  quelques-uns  ont  ac- 
compagné les  rois  dans  les  combats  ,  148  b, 
291  a;,  plantes  légumineuses,  céréales;  blé 
barbu  trouvé  dans  des  tombeaux;  papyrus, 

25  a  —  25  b  ;  byssus  (  probablement  le 
coton) ,  des  toiles  en  étaient  vraisembla- 
blement fabriquées  dans  les  temples,  90  a  ; 
conclusion  sur  la  position  constante  de 
l'axe  terrestre,  d'apiès  l'orientation  de  la 
grande  pyramide,  281  a;  grès,  cette  pierre 
se  voit  dans  plusieurs  constructions  des  plus 
anciennes,  292  b,  3 10  b;  servit  à  bâtir  un 
grand  édifice  à  Kourna,  827  a;  était  la 
matière  de  deux  colosses  aujourd'hui  brL.cs, 
3i5  a;  des  montagnes  de  grès  à  Silsilis 
semblent  avoir  été  brisées  par  le  Nil,33o  b; 


CONTENUES  DANS  L'EGYPTE. 


il  y  en  avait  des  cairièies  à  Thorrali,  près 
lie  >Iemphis ,  36-  b  ;  des  lions,  des  lévriers, 
des  chacals  vivants  étaient  donnés  en  tri- 
but par  des  pays  situés  au  midi  de  l'Égyple , 
3ra  b;  une  observation  physiologique,  sur 
la  ressemblance  des  enfants  à  leur  père  ou 
à  leur  mère,  reçoit  son  application  d'une 
sculpture  qui  représente  la  mère  d'Améno- 
phis  III,  3i7  a,  b;  quelques  fragments 
nous  son:  restés  des  commentaires  de  Plo- 
lémée  Evergète  II  ,  sjJécialement  sur  la 
zooloj^ie,  441   b. 

Histoire  sainte:  à  quelle  dynastie  répon- 
dent le  règne  de  David,  celui  de  Salonion 
et  quelques  événements  mémorables  de  cette 


^89 

histoire,  358  a  —  359  b;  de  quel  roi  de 
l'Egypte  Osée  implore  le  secours,  364  a; 
Ezéchias  ïecouiu  par  un  roi  de  la  dysnastie 
des  Éthiopiens  contre  Sennachérib  ;  discus- 
sion à  ce  sujet ,  sur  la  tradition  de  la  Bible 
et  sur  le  récit  d'Hérodote ,  3ft5  a  ;  Jérusa- 
lem et  le  royaume  de  Juda  tributaires  de 
Nécliaô,  369  b,  370  a. 

Hyène  :  elle  se  trouve  en  Egypte  ;  elle  y 
est  peu  redoutée ,  23  b. 

Hypathia ,  lille  du  mathématicien  Théon , 
enseigne  à  Athènes  et  à  Alexandrie  la  phi- 
losophie d'Aristote  et  de  Platon  :  elle  meurt 
sous  les  coups  d'assassins  suscités  par  les 
parabolaiis ,  447  b. 


Ibis,  oiseau  de  passage  ;  deux  espèces  ;  a 
été  fréquemment  embaumé  par  les  Egyp- 
tiens ;  ne  détruit  point  les  serpents  ;  était 
consacré  au  dieu  Thôth  (Hermès)  ;  a  donné, 
dit-on  ,  l'idée  du  clystère  ,23  a. 

Ibsamboul  ,  lieu  remarquable  par  un 
grand  temple  creusé  dans  une  montagne, 
1 5 1  b  et  suiv.  ;  par  les  colosses  monolithes 
qui  en  décorent  l'enlrée,  334  a;  par  les  fi- 
gmes  tracées  sur  les  colonnes  du  temple 
d'Aihos,  337  b,  338  a. 

Ichueumon  ,  animal  susceptible  d'éduca- 
tion ;  ses  habitudes;  destructeur  de  plu- 
sieurs animaux  et  des  œufs  du  crocodile  ;  de 
quelle  manière ,  au  dire  des  anciens ,  il  at- 
taque les  plus  grands  serpents  ,  23  b. 

Inde  :  elle  avait  des  relations 
ciales  avec  l'Egypte,  162  b. 


Invasion  de  l'Egypte  par  des  barbares 
venus  de  l'Orient,  durée  de  leur  séjour, 
147  a.  (Yoyez.  le  Précis  historique,  17* 
et  18"  dynastie);  seconde  invasion,  de  peu 
de  durée,  345  a,  b;  invasion  par  les  Éthio- 
piens sous  Sabâcon,  fondateur  de  la  25' 
dynastie,  363  a;  invasion  par  les  Perses 
sous  Cambyse,  fondateur  de  la  27'  dynastie, 
376  b  et  suiv.;  invasion  d'Alexandre,  sui- 
vie de  l'établissement  des  3t*  et  3i'  dynas- 
ties, 387  a  et  suiv.  ;  invasion  des  Éthiopiens 
réprimée  par  le  préfet  romain  Pétronius, 
466  a  ;  des  Perses  qui  s'emparent  d'Alexan- 
drie, 749  a;  enfin  d'Amrou  en  64;,  480 
a,  b. 

Ipsus  (la  journée  d'),  décide  du  sort 
d'Antigone,  407  b. 


Joseph,  fils  de  Jacob,  premier  ministre 
d'un  des  rois  pasteurs,  fait  du  sol  de  l'E- 
gypte la  propriété  du  souverain ,  42  b , 
43  a  ;  à  quelle  époque  il  fut  amené  en 
Éygpte  et  en  obtint  ensuite  l'administration; 
accord  de  l'époque  de  la  venue  d'Abraham 
f  n  Egypte ,  de  l'âge  de  Joseph ,  du  voyage 
le  ses  frères  et  de  la  mort  de  Jacob ,  298  b 
—  3oo  a. 

Josèphe ,  historien  juif,   a  rapporté  tex- 


tuellement un  extrait  de  l'histoire  de  Ma- 
néthon  ,  294  a  ;  ses  listes  ont  été  copiées 
par  les  abréviateurs  venus  après  lui,  d'où 
l'oubli  des  noms  de  plusieurs  Pharaons. 
295  b ,  296  a  ;  donne  ceux  des  rois  pasteurs 
et  la  durée  de  leur  dynastie,  297  b  ,  298  a; 
avoue  ,  d'après  Manethon  ,  leurs  incursions 
et  leurs  pilllages,  298  a;  rapporte  que  les 
rois  de  la  Thébaïde  leur  faisaient  une 
guerre  continuelle ,  3oo  a  ,  b. 


K 


Karnac  lieu  remarquable  par  d'immenses 
construciions ,  dues  en  grande  partie  à  Mœris , 
3io  a;  qui  a  orné  ce  palais  d'une  table 
des  rois  ses  prédécesseurs  3 1 1  a  ,  b.  ;  une 
foulede  bas-reliefs  y  retracent  les  campagnes 
glorieuses  de  Ménephlha  P'  en  Asie,  Î27  b. 


Kourna  (  palais  de  )  à  Thèbes ,  édifié  en 
partie  par  Ménephtlia  l",  terminé  par  sou  fils, 
Sésostris:  monument  des  plu»  remarquablei 
Kous  le  rapport  de  l'art.  3a5  a  et  suiv.  (  V 
aussi  Ménephthéum  ). 


490 


TABLE  DES  IMATIÈRES 


Labyrinthe,  vaste  édifice  décrit  par  Hé- 
rodote et  par  Slrabon  ;  destiné  à  la  réunion 
des  députés  des  provinces  de  l'Egypte,  36  b 
—38  b;  imité  à  Cnosse  par  les  Grecs  ,  38  b; 
:i  quel  roi  en  est  attribuée  la  construction , 
289  b. 

Lac  Mœris,  dans  quelle  partie  de  l'E- 
gypte en  restent  les  traces ,  son  étendue ,  sa 
fjeslination,  à  quel  roi  l'Egypte  en  fut  re- 
«levable  ;  son  nom  actuel ,  degré  de  salure 
f'e  son  eau,  i3  a  —  14  a,  3ii  a;  produit 
de  la  pèche  de  ce  lac  sous  la  domination  des 
l'erses,  379  a. 

Langue  et  écriture  :  origine  inconnue; 
langue  commune  à  l'Egypte  et  à  l'Ethiopie  ; 
toujours  la  même  jusque  sous  les  empereurs 
romains;  au  cinquième  siècle  de  noire  ère 
traduction  en  langue  égyptienne  de  l'Ancien 
et  du  Nouveau  Testament  ;  dans  notre  dix- 
septième  siècle  un  prêtre  chrétien  en  avait 
encore  quelque  usage,  air  b  —  2i3  b;  la 
langue  copte  est  la  langue  égyptienne ,  quoi- 
que écrite  en  grande  partie  avec  d'autres 
caractères,  ce  qu'attestent  plusieurs  savants 
et  la  Grammaire  égyptienne  de  Champollion 
le  jeune  ;  comment  la  langue  égyptienne  a 
employé  des  mots  exotiques,  2i3  b  —  214 
b;  constitution  de  cette  langue ,  trois  prin- 
cipaux dialectes  ;  sa  grammaire ,  même  dans 
la  langue  copte,  n'a  pas  subi  de  notable 
changement;  ouvrages  écrits  dans  l'idiome 
copie,  214  b  —  217  b;  révolution  qu'é- 
prouva la  langue  par  l'introduction  du  nou- 
veau système  graphique;  écritures  usitées 
dans  l'ancienne  Egypte  ;  Idérogljphique , 
hiératique,  démotique,  217  b  —  2a la; 
expression  ou  valeur  graphique  des  signes 
divisée  en  figuratifs,  symboliques ,  pho- 
nétiques, étude  fructueuse,  par  Cham- 
pollion le  jeune,  de  l'inscription  de  Rosette 
et  de  deux  inscriptions  découvertes  par 
Relzoni,  221  a — 224  a;  antiquité  de  l'u- 
sage de  l'écriture  en  Egypte;  l'alphabet 
complet  est  publié  dans  la  Grammaire 
égyptienne  ;  explication  graphique  et  gram- 
maticale de  deux  lignes  d'une  inscription 
très  ancienne,  224  a  —  226  a;  sur  l'usage 
de  cette  langue  à  diverges  époques  et  les 
traces  que  l'on  retrouve  de  quelques  autres 
langues  de  l'antiquité,  sur  l'introduction  du 
nouvel  alphabet ,  sur  la  diuée  de  la  langue 
copte,  226  b  —  228  b;  époque  de  la  cessa- 
tion de  l'usage  des  anciennes  écritures  égyp- 
tiennes ,  476  b ,  conservé  seulement  par  les 
Jacobites  ou  Coptes,  479  b. 


Larrey  (le  docteur) ,  ajjràs  de  curieuses 
recherches,  regarde  les  Abyssins,  Berbers 
ou  Barabras ,  comme  réunissant  les  princi- 
paux traits  de  conformation  qui  caractéri- 
sent la  race  des  anciens  Égyptiens,  27  a  b. 

Letronne ,  établit  que  l'astrologie  remonte 
chez  lès  Égyptiens ,  aussi  bien  que  l'astro- 
nomie, à  une  très-haute  antiquité  99  a; 
cité  sur  le  nom  d'Eupator,  probablement 
donné  aussi  à  Ptolémée  Philopator  par  la 
ville  de  Paphos,  425  b,  426  a;  a  donné  la 
traduction  de  plusieurs  inscriptions  relati- 
ves à  Évergèle  II,  4^5  b — 446  1». 

Lions  (plusieurs)  contribuèrent  à  l'éclat 
d'une  fêle  célébrée  à  Alexandrie ,  66  a  ;  un 
lion  éduqué  pour  les  combats  suivait  ordi- 
nairement ou  précédait  le  char  du  roi, 
148  b  (V.  Histoire  naturelle);  dans  le 
camp,  était  accroupé  près  de  sa  tente,  et 
surveillé,  149  b. 

Livres  utiles  ou  remarquables  écrits  par 
divers  Égyptiens,  137  b,  i38  a  ,  b. 

Lois  égyptiennes ,  citées  par  les  auteurs 
anciens  sans  une  distinction  suffisante  des 
époques  ;  par  exemple  celle  contre  les  faux- 
nionnayeurs ,  38  b,  3  9b  ;  citation  des  princi- 
pales, surtout  de  celle  d'après  laquelle  le 
vol  était  toléré;  époques  auxquelles  furent 
établies  certaines  lois ,  telles  que  la  permis- 
sion du  mariage  entre  le  frère  et  la  sœur, 
celle  de  la  dissolution  du  mariage;  citation 
à  ce  sujet  de  ce  qui  avait  eu  lieu  chez  des 
rois  antérieurs  pour  le  droit  d'hérédité  des 
enfants;  39  b  —  42  b;  changement  delà 
législation  sous  le  gouvernement  féodal  des 
rois  Pasteurs,  42  b ,  43  a;  discussion  sur 
l'existence  présumée  des  sacrifices  humams 
en  Egypte ,  43  a  et  suiv.  ;  administration 
de  la  justice  ;  exposé  ,  d'après  un  papyrus , 
d'un  procès  jugé  à  Thèbes  117  ans  avant 
J.  C. ,  et  du  plaidoyer,  45  b  — 48  b;  sup- 
pHque    adressée  à   Ptolémée  Évergète  II, 

48  b,  49  a;    affaiblissement  successif  de  la 
législation  et  de  la  puissance  de  l'Egypte, 

49  b  —  5o  b. 

Louqsor  (obélisque  de),  de  quelles  carrières 
il  a  été  tiré,  4  a;  description  détaillée  de  ce 
monument  consacré  à  la  gloire  de  Rhamsès  II 
et  de  Rhamsès  III  (Sésostris),  79  a — ^^84  a; 
vœu  de  l'auteur  sur  une  inscription  à  y  gra- 
ver 84  a,  b  ;  quel  roi  fut  fe  fondateur  des  pa- 
lais de  Louqsor,  ainsi  que  l'atteste  tme  ins-  \ 
cription  traduite  ;  détails  stu-  les  bas-reliefs 
et  les  décorations  qui  s'y  voient  encore,  3 1 3 
b  — 3i4  b;  le  loi  Horus  contribue  aussi  à 


CONTEINUES  DANS  L'EGYPTE. 


491 


orner  une  parlic  de  ces  palais,  3 19  h; 
Rhamsès  I*"'  en  termine  les  quatre  dernières 
grandes  colonnes,  et  les  bas-reliefs  qui  y 
sont  conservés  portent  son  prénom  royal  et 
son  nom  propre  ,  3ii  a. 


Lucas  (Paul),  à  son  retour  en  1704  de 
son  premier  voyage  au  Levant,  fait  un  récit 
fabuleux  de  la  cataracte  de  Syène  ;  ce  qu'il 
avait  déjà  vu  aussi  dans  ses  autres  voyages , 
10  a,  b. 


M 


Magistratures  et  dignités  en  Égypie  sous 
Ptoléniée  Evergète  II,  plusieurs  litres  eu 
sont  connus  d'a|)rès  une  inscription  grecque 
traduite  par  M.  Leironne,  49  a,  b. 

Mammisi,  petit  édifice  élevé  à  côté  de 
chaque  temple,  sa  destination;  emblèmes 
figurés  dans  quelques-uns,  aSa  b  —  254  a. 

Manéthon;  quel  était  le  contenu  de  ses 
ouvrages,  ce  qui  nous  en  reste,  tableau, 
selon  lui ,  des  dynasties  égypiiennes,  ob- 
servations, 267  b — 270  a. 

Marbre  blanc  ,    rare  en  Egypte,  36G  b. 

Marine  régulière ,  employée  comme  force 
de  l'État ,  168  a. 

Médailles.  V.  Monnaie. 

Médecine  et  chirurgie,  professées  par  les 
prêtres ,  93  a ,  b  ;  l'emploi  et  la  composition 
des  remèdes,  réglés  par  la  loi,  i38  b. 

Médinet-Habou  (palais  de)  à  Thèbes, 
grand  édifice ,  temple  et  palais,  de  la  plus 
helle époque  de  l'art,  58a,  5g,  i55 —  i58, 
ï4i,  3o3  a,  b;  augmenté  et  décoré  par 
Mœris,  309  b,  3io;  autour  de  ce  monu- 
ment s'élèvent  ceux  qui  sont  dus  à  plu- 
sieur.',  rois  postérieurs  ;  à  quel  règne  en  re- 
montent les  plus  anciennes  constructions, 
346  a,  b;  les  tableaux  qui  y  subsistent  en- 
core font  connaître  toute  la  XIX*  dynastie , 
349  a —  353  a;  sur  quelques  constructions 
est  mentionné  Tahraka,  de  la  dynastie 
éthiopienne,  364  a  ,  h- 

Memuon  (colosse,  statue  parlante  de), 
70  a  —  71  a;  discussion  sur  le  phénomène 
des  sons,  qu'elle  rendait;  de  qui  elle  était 
réellement  l'image,  71  a —  77  a;  3i3  a,  b, 
3i.5  b,  3i6  a;  est  entendue  par  l'empereur 
Hadrien  et  l'impératrice  Sabine,  471  a,  b. 

Memnonium ,  dans  quel  état  sont  les 
restes  de  ce  monument ,  69  b  et  suiv  ;  ce 
nom  est  une  dénomination  inexacte  du 
fthamesséum  ou  Aménophium ,  encore 
existant  à  Thèbes,  291  b,  ?i3  b;  en 
l'honneur  de  quel  roi  y  furent  érigées  plu- 
sieurs statues  colossales,  3i4  b;  résidtats 
des  fouilles  qui  y^ont  été  faites,  3i5  a. 

Memphis,  sa  distance  du  bras  droit  de  la 
mer  Rouge  ;  dans  cette  contrée  ont  eu  lieu 
les  premiers  événements  de  la  délivrance 
des  Hébreux  par  Moïse  ,17a;  fondée  par 


Menai  ou  Menés  ,  elle  est  fortifiée  et  devient 
la  rivale  de  Thèbes,  35  a;  les  débris  du 
temple  de  Phtha  y  subsistent  encore,  63  a; 
ses  communications  commerciales,  206  b; 
idée  de  sa  grandeur  et  de  ses  ruines,  286  b 
et  suiv. 

Menai'  ou  Menés ,  état  du  sol  de  la  basse 
Egypte  lorsqu'il  monta  sur  le  trône  ,  1 1  b , 
12  a;  il  établit  la  royauté  héréditaire ,  34  b. 

Ménephthéum ,  ou  palais  de  Kourna , 
commencé  par  Ménephtha  T',  et  terminé 
par  son  fils  Sésostris,  découvert  et  décrit 
par  Champollion  le  jeune,  324  a,  327  b. 

Mer  Rouge;  sa  position,  sa  direction, 
deux  de  ses  bras  forment  une  péninsule 
célèbre  par  plusieurs  lieux  mentionnés  dans 
l'histoire  sainte,  et  par  le  séjour  de  Moïse 
et  des  Israélites;  élévation  de  ses  eaux  au- 
dessus  de  celles  de  la  Méditerranée  ;  Napo- 
léon découvre  le  premier,  dans  le  désert  de 
Suez ,  les  traces  du  canal  qui  a  joint  ces 
deux  mers,  16 b  —  18  a. 

Mercure ,  Thôth  des  Égyptiens ,  1 29  a,  b  ; 
1 34  a  et  suiv.  ;  inventeur  des  poids  et  me- 
sures, 2  3o  b. 

Mimaut  (M.),  a  recueilli  et  transporté  à 
Paris  le  livre  des  races  royales  égyptiennes, 
271  b. 

Minos,  Éaque,  Rhadaniante;  chez  les 
Égyptiens,  Horus,  Api,  Anubi,  129  b. 

Mœris ,  date  de  son  règne ,  gloire  de  soii 
administration,  constructions  et  monuments 
qui  lui  sont  dus,  309  a  —  3ii  b. 

Moïse  entreprend  de  délivrer  les  Hébreux 
de  l'esclavage;  par  quels  moyens  il  exécute 
son  entreprise;  quels  lieux,  parmi  ceux 
qu'il  a  nommés,  sont  encore  recounaissables, 
17  a  —  18  a;  sa  naissance,  son  éducation, 
jugement  porté  sur  lui  par  plusieurs  écri- 
vains, soit  païens  ,  soit  chrétiens ,  1 2 1  b  — 
122  b;  a  reçu  son  éducation  à  Memphis, 
288  b  ;  sous  quels  rois  eurent  lieu  la  sortie 
de  l'Egypte  et  le  séjour  dans  le  désert  de 
Sinaï,  340  a  —  34 x  a. 

Mokattam,  petite  chaîne  arabique  (pii 
renferme  les  carrières  de  Thorrah  et  de 
Messarah,  280  a. 

Momies  :  il  en  a  été  apporté  en  l-raDce 
plusieurs  de  crocodiles  et  d'ibis  ,23a;  quel* 


492 


TABLE  DES  MATIERES 


ques  momies  royales  élaienl  dorées  el  char- 
gées de  bijoux,  55  a;  les  momies  déposées 
dans  les  tombeaux  payaient  un  droit  aux 
prêtres,  89  b,  263  a,  b;  utilité  de  la  mo- 
mification ,94  a  —  95  b;  noms  donnés  aux 
prêtres  chargés  de  cet  embaumement,  112a; 
description  de  quatre  cercueils  sacerdotaux 
conservés  au  Louvre,  144  a — 145  b;  pré- 
paration des  momies  et  détails  sur  les 
cérémonies  funéraires  qui  se  rattachaient  à 
cet  usage,  260  a  —  264  a;  description  de 
dessins  faisant  partie  d'un  manuscrit  sur  pa- 
pyrus, qui  accompagnait  une  momie,  36oa. 
Monnaie  et  médailles.  La  monnaie  métal- 
lique parait  avoir  été  inconnue  à  l'Egypte , 
3  a  ;  une  seule  espèce  de  pièce  foimait  pro- 
bablement la  petite  monnaie  ;  pour  le  reste , 
des  anneaux  d'or  ou  d'argent  ;  monnaie  in- 
troduite par  les  divers  souverains  étrangers, 
a32b— 233b;  particularité  dans  les  dates  des 
monnaies  frappées  sous  les  premiers  rois 
Lagides  414  b  —  4r6  a;  les  monnaies  d'É- 
vergète  font  présumer  qu'il  fut  maître  de 
Tripolis  de  Syrie,  418  a;  celles  de  Philo- 
pator  ont  toujours  porté  ce  surnom ,  4ai  a; 


avec  quelle  arme  Épiphane  voulut  être  re- 
présenté sur  les  siennes,  43a  a;  à  quelle 
année  du  règne  d'Évergèle  II  s'arrêtent  ses 
médailles  à  nous  connues,  445  b;  les  mon- 
naies frappées  par  Cléopâire  n'indiquent 
aucun  roi  qui  ait  régné  avec  elle  ,  459  a  ; 
l'Egypte  reconnaît  la  première  l'autorité 
d'Othon  el  frappe  des  monnaies  à  son  nom, 
468  b  ;  il  en  est  frappé  à  l'effigie  de  Ha- 
drien et  de  Sabine ,  d'autres  le  sont  à  l'oc- 
casion de  leur  voyage  en  Egypte,  470  b; 
quelques-unes  portent  l'effigie  de  Perlinax 
et  de  Tatiana  sa  femme,  472  a;  Firmus  en 
fait  frapper  à  la  sienne ,  473  b. 

Montagnes  :  deux  chaînes  encaissent  la 
vallée  de  l'Egypte,  leur  nature,  distance 
qui  les  sépare ,  4  a ,  b  ;  des  montagnes  de 
grès,  et  d'autres  de  granit,  paraissent  avoir 
été  trés-anciennement  brisées  par  le  Nil , 
28  a,  33ob.  V.  Mokattam. 

Mythologie  grecque,  évidence  de  son 
origine  égyptienne,  254  a  —  256  b.  V. 
Athénè  ,  Kacchus ,  Cerbère ,  Diane ,  Hé- 
phaistos.  Mercure,  Minos,  Nuit  (la),Per- 
séphonè,  Pluton. 


N 


Néron ,  fait  faire  un  voyage  pour  la  dé- 
couverte des  sources  du  Nil  ,8b;  une  ins- 
cription rapporte  un  décret  rendu  par  les 
habitants  de  Busiris  à  la  louange  de  cet 
empereur,  468  a. 

Nil  :  ses  sources  encore  inconnues  ;  in- 
fluence de  ses  variations  sur  les  vues  des 
premiers  législateurs  de  l'Egypte  i,  a,  b; 
explication  d'une  ancienne  fable  relative  à 
la  hauteur  de  ses  accroissements,  5  a;  ori- 
gine de  son  nom,  un  culte  particulier  et 
des  prêtres  lui  étaient  décernés  ;  représenté 
de  diverses  manières ,  il  recevait  aussi  des 
Égyptiens  un  nom  particulier  ;  la  célébrité 
de  ses  inondations  et  l'incertitude  sur  le 
lieu  de  sa  source  existaient  dès  la  plus  haute 
antiquité,  récit  d'Hérodote  sur  ce  point, 
tentatives  faites  pour  connaître  ses  sources, 
espérances  sur  la  probabilité  de  leur  décou- 
verte prochaine ,  7  a  —  9b;  cinq  cataractes , 
état  réel  de  celle  de  Syène  méconnaissable 
dans  le  récit  de  Paul  Lucas;  d'après  quel 
motif  a  été  conservé  cet  obstacle  à  la  navi- 
gation; débordements  annuels,  leur  cause, 
leur  résultat-,  salubrité  de  son  eau;  le  por- 
tugais Âlbuquerque  veut  détourner  son 
cours;  9  b —  12  b.  Ce  fleuve,  à  une  époque 
que  nous  ne  pouvons  déterminer,  s'est  ou- 


vert ini  passage  a  travers  une  montagne  gra- 
nitique, 28  a;  son  eau,  quoique  très-salu- 
taire, a  besoin  d'être  clarifiée,  moyen 
employé  pour  cela  par  les  anciens  Égyptiens , 
etausside  nos  jours;  elle  fait  la  boisson  du 
Grand  Seigneur  à  Constantinople ,  176  a  b  , 
nature  du  limon  du  Nil;  précautions  pour 
l'entretien  et  la  conservation  des  canaux; 
honneurs  divins  rendus  à  ce  fleuve,  187  a 
—  188  b;  température  de  son  eau^  comment 
les  anciens  Égyptiens  la  faisaient  rafraîchir, 
comment  le  font  ceux  d'aujourd'hui ,  189  b, 
190  a;  le  débordement  du  Nil,  sa  durée, 
avaient  donné  lieu  au  partage  de  l'année  en 
trois  saisons,  235  b,  286  a;  le  Nil  semble 
avoir  brisé  des  montagnes  de  grès  à  Silsilis , 
33o  b  ;  le  roi  Nilus  acquiert  quelque  re- 
nommée par  ses  travaux  pour  l'entretien 
des  canaux ,  354  b  ;  habileté  du  préfet  ro- 
main Pétronius  dans  la  distribution  des 
eaux  du  fleuve,  466  a. 

Nubie  :  elle  était  intimement  incorporée 
à  l'Egypte,  ainsi  que  l'attestent  les  spéos 
d'Ibrim  et  les  monuments  de  Beit-Oually , 
i63  b—  166  a. 

Nuit  (la),  Nyx  chez  les  Grecs,  est  U 
déesse  Bouto  des  Egyptiens,  254  a,  b. 


CONTENUES  DANS  IVl-.GYPTK. 


o 


Oasis,  îles  de  verdure  au  militii  Jes  d»> 
•erts  :  leur  situation  ;  dans  celle  de  Jdpiter- 
Animon,  aujourd'hui  de  Syouah,  élail, 
tciou  Hérodote,  la  Fontaine  du  Soleil  et  le 
temple  du  Dieu  ;  Alexandre  le  Grand,  d'a- 
pi es  l'exemple  de  plusieurs  béros ,  y  va  coii- 
siiiler  l'oracle;  diverses  ruines  et  l'existence 
de  la  fontaine  attestent  la  vérité  de  la  tra- 
dition; utilité  des  oasis,  i5  a —  i6  b. 

Obélisques  égyptiens  :  sont  tous  mono- 
litbes;  à  quelle  époque  fut  probablement 
élevé  le  premier,  77  b,  78  a;  combien  il  y 
en  a  encore  à  Rome,  villes  où  il  en  a  été 
transporté,  78  a,  b;  à  quoi  les  Égyptiens 
les  destinaient,  78  b,  79  a  ;  description  de 
robélis(|ue  qui  est  à  Pari<  (Voyez  Louqsorj; 
jiar  qui  a  élé  construit  celui  qui  est  encore 
debout  à  Héliopolis  ,  açja  a  ;  à  Tlièbes  est 
«encore  sur  pied  le  plus  beau  des  obélisques 
qui   subsistent  sur  le  sol  de   l'Egypte,  par 


qui  il  fut  érigé;  description  de  l'obélistiue 
brisé  ei  renversé  qui  correspond  à  ce  jue- 
mier;  quels  obélisques  ,  transportés  hors  de 
l'Egypte,  portent  des  noms  donnés  à  Maris , 
20S  a —  309  b;  trois  obélisques,  à  Rome, 
à  Alexandrie,  à  Constaniinople ,  datent  de 
son  règne,  3ii  a,  une  singularité  a  été  re- 
marquée sur  l'obélisque  de  Ménephtha  I"", 
qui  est  à  Rome,  827  b,  828  a;  celui  de 
Monte-Citorio  à  Rome  porte  la  légende 
royale  de  Psammétichus ,  367  a;  par  quel 
roi  fut  élevé  celui  qui  s'y  voit  sous  le  nom  de 
la  Minerva,  370  b;  l'obélisque  Pampbili  à 
Rome  porte  le  nom  de  Titus  avec  le  litie  de 
divin ,  les  obélisques  de  Béuévent  portent 
le  même  nom  et  citent  aussi  Doniitien, 
469  a. 

Oreilles  —  en  quoi  elles  caractérisent 
toute  figure  de  véritable  style  égyptien, 
336  b. 


Palmier-doum  (description   du)  6  a,  b. 

Papyrus  ou  byblos,  plante  autrefois  Irès- 
ruinmune  dans  la  basse  Egypte  où  elle  est 
aujourd'hui  très-rare,  son  usage  dès  l'anti- 
quité la  plus  reculée  jusqu'à  une  certaine 
époque  de  l'ère  moderne;  de  beaux  ma- 
nuscrits de  divers  âges  en  sont  conservés 
à  Paris,  24  b  —  a5  b;  un  des  plus  impor- 
taiits,  expliqué  par  Champollion  le  jeune, 
est  possédé  par  M.  Salher;  il  contient,  pres- 
que en  son  entier,  un  panégyrique  de 
Sésostris,  169  a,  b;  la  plante  reste  aujour- 
d'hui dans  l'Abyssinie,  195  b;  deux  papy- 
rus écrits  en  phénicien  ont  élé  trouvés 
dans  la  Thébaïde,  226  b. 

Paiisanias,  ciié  au  sujet  de  la  statue  de 
Memnon,  71  b,  76  a. 

Vërioiie sotlàque ,  ou  cjniijue,  ou  de  1460 
ans  :  son  origine,  236  a  ,  238  a,  b. 

Perséphonè  chez  les  Grecs ,  Proserpine 
chez  les  Latins,  avait  les  mêmes  fonctions 
;    que  Tbméï  chez  les  Égyptiens,  127  b. 

Perses  (les),  sous  Cambyse,  soumettent 
l'Egypte,  y  établissent  une  dynastie  qui 
comprend  sept  rois;  en  sont  repousses, 
et  après  de  fréquentes  attaques,  en  expul- 
sent le  dernier  roi  de  race  égyptienne , 
Nectanèbe  II,  puis  après  y  avoir  encore 
établi  trois  rois ,  dont  le  dernier  est  Da- 
rius III ,  ils  sont  dépouillés  par  Alexandre, 
3:6  b  —  389  b;   aucun    de    ces  rois    ne 


mourut  ni  ne  fut  inhumé  en  Egypte,  338 
b;  ils  s'emparent  d'Alexandrie  l'an  6i6  de 
l'ère  chrétienne,  479  a. 

Peste  :  paraît  être  indigène  en  Egypte  ; 
les  anciens  Égyptiens  s'en  sont  préservés, 
14  b;  depuis  quelle  année  elle  s'est  mani- 
festée en  Egypte,  et  par  quelle  cause,  94  b  — 
95  b. 

Pluton  ou  Adès,  l'Osiris  des  Égyptiens, 
129  b. 

Population.  —  Discussion  de  l'auteur 
sur  ce  point  :  à  quelle  race  humaine  ap- 
partenaient les  anciens  Égyptiens  ?  —  Po- 
pulation descendue,  d'après  toutes  les 
probabilités,  de  l'Ethiopie;  considérations 
sur  les  progrès  de  la  civilisation  pendant 
ving-trois  siècles  avant  le  règne  d'Auguste, 
2ti  b  — 38  a. 

Poulets  produits  par  l'incubation  artifi- 
cielle, ainsi  que  d'autres  oiseaux  domes- 
tiques, desrriptioii  de  ce  qui  se  pratique 
encore  aujourd'hui,  196  a —  197  a;  nom- 
bre des  poulets  ainsi  produits  dans  le 
siècle  dernier,  ibid. 

Précis  historique,  depuis  les  époques  les 
plus  anciennes  jusqu'à  l'invasion  des  Arabes 
conduits  par  Omar  II,  fondé  sur  les  listes 
de  Manélhon  et  les  monuments  originaux  ; 
résumé  transmis  j)ar  Diodore  de  Sicile,  275 
a  —  276  b;  dynasties,  suivant  Manéthon  : 
1"  huit  rois,   pendant  252  ans;  Menés,  le 


494 


TABLE  DES  MATIÈRES 


premier  de  ces  rois,  substitue  le  gouverne- 
ment royal  héréditaire  à  la  théocratie,  si- 
gnale son  règne  par  d'uliles  travaux  et  par 
jcs  conquêtes;  après  lui  son  fils  Athothis,  et 
six  qui  lui  succèdent  de  père  en  fils:  Cen- 
cèiies  ,  Ouanéphis ,  Ousaphès ,  Niébaïs , 
Mempsès  ou  Simempsis,  277  a,  b.  — 
a°  neuf  rois,  pendant  297  ans:  Bôchos , 
Choiis,  Biophis,  qui  appelle  les  femmes  à 
la  succession  de  l'autorité  royale,  Tlas, 
Sethinès ,  Chœrès ,  Ncpherchérès ,  Sésochris , 
Chénérès,  277  b,  278  a.  —  3*  huit  rois, 
jtendant  197  ans,  Néchérophès,  sous  lequel 
l'Egypte  est  attaquée  par  les  Libyens,  Sésor- 
ihos,  tï"ès-habile  en  médecine  et  qui  perfec- 
tionna l'art  de  l'écriture,  Tyris,  Mésochris, 
Sôuphis,  Tosertasis,  Achès  et  Séphuris, 
Kerphérès,  278  a,  b.  —  4°  dix-sept  rois, 
pendant  448  ans  :  Souphi,  Sensaouphi, 
Manchérès ,  Sôris ,  Raloeses ,  Bichères ,  Sé- 
berchères,  Tamphtis,  en  sont  les  seuls  nom- 
més ;  dès  le  commencement  de  cette  dynas- 
tie ,  construction  des  pyramides  de  Ghizé  et 
de  plusieurs  autres,  leur  description  .  278  b 
— -284  b.  —  5^  sortie  d'Éléphantine  :  neuf 
rois,  pendant  248  ans  :  Ousercheiès,  Sé- 
phrès ,  Néphercherès ,  Sisiris ,  Chères ,  Ra- 
ihouris ,  Menchérès ,  Tanchérès  ,  Onnos , 
284  b — 285  a.  —  6«  originaire  de  Mem- 
phis:  cinq  rois  et  une  reine,  pendant  2o3 
ans  ;  Othoès,  Phios,  Méthousouphis,  Phiôps, 
Menthésouphis ,  la  reine  Nitocris  sa  sœur, 
qui  emploie  l'artifice  pour  punir  les  meur- 
triers de  son  frère ,  fin  malheureuse  de  cette 
reine  célèbre  par  sa  beauté,  285  b  —  286 
a.  —  j'  cinq  rois,  pendant  75  ans;  leurs 
noms  sont  restés  inconnus ,  286  a.  —  S'  cinq 
rois,  pendant  100  ans;  l'histoire  ne  nous  en 
a  pas  transmis  les  noms.  —  9°  venue  du  nome 
Héracléopolite  :  quatre  rois,  pendant  100 
ans  :  Achthoès,  roi  cruel,  dévoré  par  un  cro- 
codile, 286  b.  —  10"  venue  d'Heracléopolis  : 
dix-neuf  rois ,  pendant  i85  ans;  pendant 
combien  de  temps  Mempliis  fut  le  séjour  des 
familles  royales,  idée  de  la  magnificence  de 
cette  ville,  286  b  —  288  b.  —  11'  originaire 
de  Thèbes  :  dix-sept  rois,  pendant  Sg  ans; 
de  ces  rois,  le  dernier,  Amménémès,  nous 
est  seul  connu  ,  289  a.  —  12*  six  rois  et  une 
reine,  pendant  160  ans:  Sésochris,  Ammé- 
némès ou  Amménémôph ,  Sésostris  (proba- 
blement Sésostris  l'ancien),  Labarès,  qui 
construisit ,  d  i  ton ,  le  labyrinthe ,  Ammérès , 
un  troisième  Amménémès ,  la  leine  Scennio- 
phrès ,  289  a  —  290  a.  —  1 3'  soixante  rois , 
restés  sans  nom  :  453  ans,  290  a.  —  14°  ori- 
jrinaire  de  Skoou  (Xoïs),  soixante  et  seize 


rois,  pendant  464  ans;  leurs  noms  ne  noiiï, 
sont  pas  parvenus ,  290  a.  —  1 5*  origûiaira 
de  Thèbes:  a  régné  25o  ans;  le  nombre  de 
ces  rois  nous  est  inconnu,  290  a,  b;  des 
monuments  constatent  seulement  l'existence 
de  Mérenrhès,  septième  roi  de  cette  dynas- 
tie, celle  d'Osymandyas  qui  en  faisait  par- 
lie,  et  duquel  avaient  été  figurés  ics  exploits, 
enfin  celle  d'un  autie  roi  désigné  dans  un 
tombeau,  290  b  —  292  a.  —  16°  plusieurs 
jois,  pendant  190  ans;  de  ces  rois  nous  sont 
connus  seulement  :  Plahawlep ,  Osorlasen , 
son  fils,  illustre  par  ses  exploits  et  par  le 
temple  qu'il  fit  élever  à  Horammon;  son 
successeur  Amenhembé,  et  le  dernier  de 
tous ,  Timaos  qui  perdit  la  vie  en  combat- 
tant les  rois  Pasteurs;  voyage  d'Abraham  en 
Egypte,  292  a  —  294  b. —  17*  la  dynastie 
des  rois  Pasteurs  ou  Hjksos ,  occupant  l'E- 
gypte depuis  Memphis  jusqu'à  la  Méditer- 
ranée ,  et  en  même  temps  celle  des  Pharaons 
qui  s'établiretit  dans  la  haute  Egypte  :  six 
rois  Pasteurs,  pendant  259  ans  dix  mois: 
Salathis ,  Boeon ,  Apachnas ,  Apophis ,  Auan , 
Assés  ou  Asseth  ;  administration  de  Joseph , 
probablement  sous  le  règne  d'Apophis;  six 
règnes  de  Pharaons,  pendant  les  mêmes  260 
ans  :  Aménemdjom  II ,  Usortaseii  II ,  son 
frère  Osortasen  III,  Aménemdjom  III,  un 
cinquième  roi  dont  on  ne  connaît  que  le 
prénom  royal,  enfin  Ahmôs  (chez  les  Grecs 
Amosis)  qui  vainquit  les  Pasteurs,  et  en- 
ferma enfin  le  dernier  de  ces  rois  dans  un« 
ville  dont  il  entreprit  de  faire  le  siège ,  294 
b  —  3oi  a.  —  18' dix-sept  rois,  pendant  348 
ans  (voyez  le  tableau,  p.  344).  Départ  des 
rois  Pasteurs,  3oi  a,  b;  construclion  des 
plus  beaux  édifices,  3o3  a  etsuiv.;  sortie 
des  Hébreux ,  340  a  —  341  a  ;  établissement 
dans  la  Grèce  de  colonies  égyptiennes,  339 
a  et  345  b  (19'  dynastie)  ;  conquêtes  en  Afri- 
que, en  Asie  et  en  Europe,  333a,  b;  expli- 
cation d'une  difficulté  sur  le  règne  de  la  reine 
Aniensé,  3o4  a;  monuments  remarquables 
qu'elle  a  fait  consti-uirc ,  où  se  voit  encore 
son  tombeau,  ib. —  iog  a;  monuments  du 
règne  de  Mœris  son  fils,  Sog  a — 3n  b; 
Aménophis  II,  sou  fils,  construit  de  nom- 
breux édifices  dans  la  Nubie,  3i2  a,  b;  son 
successeur  Toutlimosis  IV  remporte  sur  les 
Libyens  une  victoire  attestée  par  une  inscrip- 
tion encore  existante,  3 12  b,  3i3  a;  son 
successeur  Aménophis  III  fut  le  fondateur 
des  palais  de  Louqsor;  était  représenté  par 
la  statue  vocale  de  Menvion ,  lemporta  sur 
les  Éthiopiens  une  victoire  attestée  par  les 
restes  d'un  de  ses  colosses  qui  décorent  le 


CONTENUES  DANS  L'IÎGÏPTE. 


musée  de  Paris,  3i3  a  —  817  a;  Hoius , 
«un  successeur,  a  laissé  aussi  de  nombreux 
iTiontiments,  3 19  a  —  32 1  b;  après  Horus, 
sa  fille Tmahumot  règne  douze  ans,  3a i  b; 
Rhamsès  I"  succède  à  son  père  et  à  sa  sœur; 
son  tombeau,  qui  subsiste  encore,  n'est  orné 
<|ue  de  peintures,  32 1  b — 323  a;  Mé- 
ueplitha  P",  son  fils,  n'est  connu  que  par 
les  monuments  ;  description ,  par  Champol- 
lion  le  jeune  qui  l'a  découverte,  d'une  grotte 
(speos  Artemidos)  qui  forme  un  temple  sou- 
terrain terminé  par  ce  roi ,  323  a  —  325  b; 
palais  de  Kourna  ou  Ménepthéitm ,  sa  des- 
cription, 325  b  —  327  b;  Belzoni  découvre 
le  tombeau  de  Ménepbtba  I'"'",  328  a,  b;  rè- 
gnes successifs  de  ses  deux  fils  :  Rhamsès  II 
et  Rhamsès  III  ou  Sésostris,  329  a  —  34 1 
a;  après  Sésostris,  un  de  ses  fils,  Méneph- 
tlia  II  ;  ensuite  sa  fille  la  reine  Thaoser,  quelle 
circonstance  a  fait  découvrir  son  règne;  puis 
Ménephtha  III,  dont  le  tombeau  n'est  pas 
achevé;  enfin  Rhaméri,  34r  a  —  344  b.  — 
19*  six  rois  (nombre  probable) ,  pendant  194 
ans;  seconde  invasion  des  Pasteurs  repoussés 
par  le  premier  roi  Rhamsès  IV,  Méïamoun  ; 
ses  exploits,  importance  des  monuments 
qu'il  a  fait  construire;  après  lui,  les  Rham- 
sès V«,  Vr,  Vir,  VIII"  et  IX*,  nommé 
Thoiioris  par  Manélhon,  345  a  —  353  b.  — 
2o*  dix  lois,  pendant  178  ans:  les  Rham- 
sès X'  Xr,  XII*;  Aménemsès;  puis  les 
Rhamsès  XII1%  XIV,  XV'=  ou  Rameri  ; 
Pahor-Amonsé,  grand  prêtre  d'Amon;  Pih- 
raé,  aussi  grand  prélre;  enfin  deux  souverains 
dont  les  noms  nous  sont  inconnus,  353  b  — 
357  a.  —  2  1*  sept  rois,  pendant  i3o  ans: 
Mandouftep  (Mendès  ou  Smendès  de  Ma- 
nélhon), Aasénès  ou  Aasen  (Psonsennès 
ou  Phunesès  ou  Phusénès  de  Manéthon), 
tous  deux  connus  par  des  monuments;  Mané- 
thon seul  nomme  leurs  successeurs  :  Nephcr- 
chérès,  Aménophthis,  Osochor,  Psinachès, 
Psousennès  ou  Aasen  ;  dynastie  contempo- 
raine du  roi  David  et  deplusieurs  de  ses  suc- 
cesseurs, 357  a  —  358  b.  —  22"  issue  de 
Rubastis  :  cinq  rois  nommés  et  probablement 
deux  ou  trois  inconnus,  pendant  120  ans: 
Scheschonk  (Schischak  et  Sisac  dans  la  Bi- 
ble, Séchonchis  de  Manéthon) ,  Osorchôn  , 
Scheschonk  II  (Sésonchis  II) ',  Takelôthès , 
Osorchôn  II ,  puis  ses  deux  successeurs  se- 
lon Manéthon  qui  ne  les  nomme  pas,  358  b. 
—  362  a  —  23'  originaire  de  Tanis,  quatre 
rois,  pendant  89  ans  :  trois  seulement  sont 
indiqués  par  les  monuments  :  Ptahavtep, 
Osorlasen,  Amen-Hem-Djam  (selon  Mané- 
(Lon  :   Petub.'istis,    Osorthon ,   Psamnni^), 


362  a,  b  —  24*  un  seul  roi,  Flocclioris,  j)en- 
dant  44  ans;  il  est  mis  à  mort  j)ar  les  Ethio- 
piens qui  envahissent  l'Egypte,  302  b,363  a. 

—  25'  dite  des  Éthiopiens  ;  i""roiSabacôn 
qui  règne  12  ans;  après  lui  Sévéchos ,  se- 
lon Manéthon;  puis  Tahraka  qui  régna  au 
moins  vingt  ans  (narration  d'Hérodote  qui 
nomme  un  roi  Sélhon,  non  admise  par  l'au- 
teur) ;  enfin  un  quatrième  roi  éthiopien , 
Ammerris,  selon  Manéthon  (Amonasô,  se- 
lon les  monuments),  et  deux  autres  ,  Piôn- 
chéi  et  Asplt  (aussi  selon  les  monuments) , 
auraient  terminé  cette  dynastie  au  milieu 
des  troubles  de  son  expulsion  par  une  fa- 
mille nouvelle,  originaire  de  Sais,  363  a  — 
366  a.  —  26°  neuf  rois,  pendant  i5o  ans  : 
Stéphinatis,  Néchepsôs  et  Néchaô  (les  trois 
premiers  suivant  Manéthon),  puis,  d'après 
les  monuments  :  Psamméticluis  qui  rend 
plus  facile  aux  étrangers  l'entrée  en  Egypte; 
émigration  considérable  de  troupes  égyp- 
tiennes en  Ethiopie  ;  grands  ouvrages  exé- 
cutés sous  son  règne;  puis  son  fils  Nécos, 
Néchao  II  selon  Manéthon;  travaux  com- 
mencés pour  le  canal  de  communication 
entre  les  deux  mers  ;  vainqueur  en  judée, 
il  est  repoussé  par  Nabuchodonosor,  367  a 

—  370  a  ;  Psammétichus  II  règne  17  ans 
selon  les  monuments  ;  le  nom  de  Nitocris 
est  porté  par  plusieurs  femmes  de  cette 
race  royale  ;  Apriès  s(m  successeur ,  ayant 
essuyé  une  défaite ,  est  détrôné  par  les 
Égyptiens  qui  le  mettent  à  mort  après  avoir 
nommé  roi  Amasis,  sous  lequel  l'Egypte  est 
florissante;  il  épouse  la  fille  d'Apriès,  dont 
la  tombe,  ainsi  que  la  sienne  même,  est  ou- 
tragée par  Cambyse;  ses  relations  avec  Po- 
lycrate  et  avec  Solon  ;  son  fils  Psamméli- 
cns  III  ne  règne  que  six  mois ,  vaincu  et 
mis  à  mort  par  Cambyse,  370  a  —  377  b. 

—  27'.  La  dynastie  des  Perses,  sept  rois, 
pendant  120  ans  :  Cambyse  qui  règne  avec 
cruauté,  Darius  I"'',  Xercès,  Artaxercés , 
Xercès  II ,  Sogdianus  ,  Darius-Nothus  ;  les 
Égyptiens,  soutenus  par  les  Athéniens,  com- 
battent pendant  plusieurs  années,  mais  sont 
encore  soumis  ;  enfin  un  Égyptien  nommé 
Amyrtée  se  met  à  leur  tète,  défait  le  lieute- 
nant de  Darius-Nothus,  et  rétablit  les  lois 
et  le  culte  des  Pharaons.  Ce  roi  forme  à 
lui  seul  la  28'  dynastie  dont  la  durée  est 
de  six  ans,  376  a  • —  383  b.  —  29*  dynas- 
tie ,  composée  de  cinq  rois  dont  les  règnes 
forment  21  années  :  le  premier,  Noufroû- 
ihph  ou,  selon  les  Grecs,  Néphcrites,  dont 
la  famille,  originaire  de  Mendès,  a  fait  don- 
ner   à  cette  dynastie  le   nûm   de  Meodé- 


496 


TABLE  DES  .MATIÈRES 


sienne;  ie  second  Hàkôr,  selon  les  Grecs 
Achoris;  le  troisième  Psimoiith,  nommé 
par  Manéthon  Psammutiiès;  eniÏQ  le  qua- 
Iriènie,  Muthis;  et  le  cinquième  Néphé- 
léiis,  383  b  —  384  b.  —  3o"=  et  dernière 
dynastie  égyptienne ,  pendant  près  de  38 
ans,  composée  de  trois  rois  :  Nectanèbe  I*"", 
Téos  ou  Tachos  qui  resserre  l'alliance  avec 
les  Lacédémoniens  du  temps  d'Agésilas,  en- 
fin Nectanèbe  II,  qui,  vaincu  par  Darius 
Ochus,  se  retire  et  resie  en  Ethiopie,  384  1^ 
—  386  b.  —  Domination  des  Perses  :  Ochus 
pendant  deux  ans;  son  fds  Artès  aussi 
pendant  deux  ans  ;  enfin  Darius  III  pen- 
dant quatre  ans,  384  b —  38^  a;  3i'  dy- 
nastie :  Alexandre,  son  frère  Aridée,  ses 
deux  fils  Alexandre  et  Hercule  ;  interrègne 
jusqu'à  lavénement  de  Ptolémée  Soler, 
27  ans.  Alexandre  enlève  l'Egypte  aux 
Perses  et  y  fonde  A  lexandrie.  Il  laisse  Cléo- 
mène  pour  gouverneur.  Après  la  mort 
d'Alexandre,  Ptolémée,  un  de  ses  généraux, 
reçoit  en  partage  le  gouvernement  de  l'E- 
gypte, dans  laquelle  cependant  est  reconnu 
pour  I  oi  Philippe  Aridée ,  frère  d'Alexan- 
dre, 387  a  —  394  a  ;  après  lui  la  couronne 
échoit  à  son  fils  Alexandre,  né  de  Roxane; 
Cassandie  les  sacrifie  tous  deux  à  son  am- 
bition, ainsi  que  le  jeune  Hercule,  fils  d'A- 
lexandre et  de  Barsine;  Ptolémée,  après 
avoir  défendu  l'Egypte  contre  plusieurs  de 
ses  rivaux,  en  est  reconnu  roi,  sous  ie  nom 
de  Ptolémée  Soler,  l'an  3o5  avant  l'ère  vul- 
gaire ,  que  ses  monnaies  indiquent  comme 
la  vingtième  de  son  règne,  394  a  ■ —  40X  a 
et  406  b.  —  32'  dynastie,  pendant  294  ans, 
treize  rois  ou  reines  :  les  lagides  ou  Plo- 
lémées ,  distingués  par  les  noms  suivants  : 
Soler,  Philadelphe,  Évergèle  1%  Philopa- 
tor,  Épiphane ,  Philométor,  Eupator,  mort 
dans  l'enfance,  après  un  règne  de  quelques 
mois,  Évergète  II,  nommé  aussi  Physcon  et 
queUpiefois  Cakeigétès,  Soler  II  détrôné 
par  Alexandre  T',  lequel  est  détrôné  à  son 
tour  par  Soler  II  qui  règne  de  nouveau  pen- 
dant sept  ans  et  demi  ;  une  reine,  Bérénice, 
après  avoir  occupé  seule  le  trône  pendant 
six  mois,  reçoit  pour  époux  et  pour  roi 
Alexandre  II,  qui,  chassé  par  ses  sujets, 
lègue  sa  couronne  au  peujile  romain  ;  De- 
nys  Aulétès  ou  Néos  Dionysos,  qui  fuit  de 
l'Egypte  ;  pendant  son  absence  le  trône  est 
occupé  par  sa  fille  aînée ,  Bérénice ,  qu'il 
revient  mettre  à  mort;  il  règne  encore  trois 
ans,  el  veut,  par  son  testament,  que  Rome 
protège  l'ordre  de  succession  {pi'il  a  établi 
pour  ses  enfants.  Sa  fille  Cléopâtre,  l'aînée 


de  ses  quatre  enfants,  reste  seule  maitre&se 
du  trône  jusqu'à  la  défaite  d'Antoine  par 
Octave;  elle  se  donne  la  mort,  et  l'Egypte 
devient  une  des  provinces  romaines,  401  a 
—  464  a  ;  Auguste  choisit  lui  seul  le  pré- 
fet qu'il  donne  à  l'Egypte  avec  une  admi- 
nistration particulière;  les  Ethiopiens  y 
font  une  invasion,  mais  sont  repoussés  ; 
divers  temples  retracent  les  noms  et  les 
images  de  plusieurs  empereurs  ;  troubles  à 
Alexandrie  pendant  le  règne  de  Caligula  ; 
c'est  dans  cette  ville  que  Vespasien  est 
d'abord  nommé  empereur,  464  b;  sous 
Domitien  le  christianisme  jette  en  Egypte 
ses  premières  racines,  et  Alexandrie  est 
d'abord  le  siège  du  patriarche;  sous  Trajan 
l'inimitié  entre  les  Grecs  et  les  Juifs  donne 
lieu  à  de  grands  troubles  ;  des  séditions  dé- 
terminent Hadrien  à  se  rendre  en  Egypte  ; 
elles  continuent  même  sous  le  règne  des 
Antonins;  Septime-Sévère ,  s'écartant  des 
principes  d'Auguste,  donne  un  sénateur 
pour  préfet  à  l'Egypte ,  et  y  lance  un  édit 
de  persécution  contre  les  chrétiens;  Cara- 
calla  punit  cruellement  les  épigrammes  de» 
Alexandrins;  après  lui  les  dissensions  de- 
viennent plus  violentes;  une  colonne  est 
élevée  en  l'honneur  d'Alexandre  Sévère,  sous 
lequel  l'Egypte  jouit  de  quelque  repos  ;  après 
.  lui ,  les  chrétiens  persécutés  par  les  Égyp- 
tiens se  réfugient  dans  les  solitudes  de  la 
Thébaïde  ;  la  reine  Zénobie  s'empare  d'A- 
lexandrie ,  464  b  —  474  a  ;  Dioclétien  établit 
cruellement  son  autorité  dans  Alexandrie , 
et  persécute  les  chrétiens.  Constantin  com- 
prend l'Egypte  dans  le  royaume  d'Orient; 
troubles  excités  par  la  doctrine  d'Arius  ;  Ju- 
lien favorise  la  religion  égyptienne  ;  conti- 
nuation des  dissensions  religieuses  ;  le  chris- 
tianisme l'emporte  peu  à  peu  sur  l'ancien 
culte,  après  de  sanglants  démêlés  ;  les  Perses 
s'emparent  d'Alexandrie;  les  Jacobites  ou 
Coptes  forment  une  secte  opposée  à  la  do- 
mination romaine;  enfin  sous  Héraclius 
commencent  les  démarches  de  deux  patriar- 
ches, Cyrus  et  Benjamin ,  et  du  Copte  Ma- 
kaukas ,  pour  appeler  à  eux  les  Arabes  et 
se  soustraire  au  joug  des  Romains.  Amrou , 
envoyé  par  Omar,  lieutenant  de  Mahomet , 
s'empare  d'Alexandrie ,  puis  de  l'Egypte 
entière,  où  il  établit  l'islamisme  qui  y  d»»  1 
mine  encore ,  47  4  a  —  480. 

Psylles,  hommes  doués  du  don  de  charmer  1 
les  serpents ,  etc.  ;  ceux  de  l'Egypte  paraissent  1 
avoir  été  les  plus  célèbres  chez  les  anciens  ; 
leur  corporation  est  aujourd'hui  représentée  < 
par  celle  des  bateleurs  du  Kane,  20  b — ai  b. 


COIST)iJNUi:S  DAiNS  LtGVPTE. 


n? 


Ptoiimée  (les)  ou  rois  Lagide.  (  V.  Pré- 
cis historique). 

Pyramides  :  leur  destination,  -263  a  ;  celles 
de  Mempliis,  les  pyramides  royales  ne  pot  - 
lent  aucune  trace  d'écriture,  224  h;  quelles 


sont  les  plus  ancleiiues,  27(j  b;  description 
de  la  plus  (grande  de  celles  de  Gliizé  ;  ob- 
servations critiques  ou  historiques  sur  l'objet, 
et  l'époque  de  la  construclioa  des  pyraujides^ 
a7<ta — aS;  b. 


Il 


Keligiou  ;  mal  interprétée  par  |)liisieiirs 
peuples  et  par  les  premiers  voyageurs  grecs  , 
mieux  exposée  par  Porphyre,  Hérodote  et 
Jamblique,244  a — i^H  a;  trois  points  à  y 
distinguer  :  le  dogme,  la  hiérarchie,  le  culte  ; 
quel  fut  le  rfo^-me d'après  les  faits  et  les  opi- 
uions  les  mieux  fondées,  24^  a  ,  b  ;  la  hié- 
rarchie établie  sur  une  base  reconnue  par 
GhampoUion  dans  un  temple  en  Nubie,  sa- 
voir :  une  triade  formée  des  trois  parties 
d'Amon-Ra,  245  b,  246a;  ensemble  du 
système  composé  d'une  série  de  triades  ; 
quelquefois  uij  même  édifice  partagé  à  deux 
triades;  description  d'un  petit  temple  où 
étaient  adorées  deux  déesses  dont  chacune 
de  son  côté  siégeait  avec  une  triade,  24*)  b 
—  248  a  ;  à  quelles  triades  ou  à  quels  dieux 
étaient  consacrés  le  temple  d  Edfou  ,  celui 
d'Esnèh,  celui  de  Dakkèh  et  le  spéos  de 
Ueit-Oually,  248a,  b;  dans  quelques  ta- 
bleaux se  voient  les  dieux  secondaùes  ve- 
nant adorer  Amou-Ra,  en  compagnie  des 
rois,  249  a,  b;  description  d'un  petit  édi- 
fice non  terminé,  consacré  à  Thôtli,  et  où 
l'on  adorait  aussi  la  déesse  Nabamouo ,  sa 
compagne;  dans  le  sanctuaire  sont  les  images 
de  plusieurs  divinités  principales,  et  celles 
de  deux  triades  ;  dans  un  autre  petit  temple, 
la  plupart  des  tableaux  sont  du  temps  de 
l'empereur  Hadrien,  qui  y  est  représenté  en 
fils  aîné  d'Araon  ;  il  y  figure  aussi  dans  les 
bas-reliefs  inférieurs  ;  consécration  princi- 
pale à  la  divinité  locale,  celle  de  la  iour- 
gade  qui  existait  autour  du  temple  ,  et  eu 
même  temps  adoration  des  grandes  divini- 
tés du  nome  où  était  situé  le  temple ,  et 
aussi  du  dieu  du  nome  le  plus  voisin  ;  l'em- 
pereur Othon  ou  ses  successeurs  y  sont 
aussi  représentés  faisant  des  offrandes  à  Isis 
et  aux  deux  grandes  divinités  du  nome , 
249  b — 25i  a;  répartition  pour  ainsi  dire 
j'éudnlc  de  PÉgypte  et  de  la  Nubie  entre  les 
dieux  égyptiens  ;  temples  consacrés  chaoun 
principalement  à  une  triade,  aSi  a — aSa  b; 
destination  des  petits  édifices  nommés  Mam- 
misi ,  emblèmes  figurés  dans  quelques-uns , 
252  b — 254  a;  origine  égyptienne  de  quel- 
ques opinions  mythologiques  de  la  Grèce, 
i'i  t  a      '.'Stia;  culte:  quelle  a  du    eu  être 

32*  l.irraison.  iT.dYPTE.i 


la  magnificence  et  la  richesse;  souc  combiea 
de  formes  était  représentée  une  même  divi- 
nité; caractères  généraux  communs  à  toutes 
les  divinités;  énumération  ,  description  de:» 
principales  coiffures  qui  les  distinguent  , 
256  a  —  2.19  b  ;  sur  l'emploi  du  sphinx 
dans  les  emblèmes,  ibid.  ;  \ts  momies,  leui- 
])rcparation  ;  parties  du  l'ituel  funéraire  trou- 
vées dans  les  cercueils,  stèles  funéraires  , 
259  b — 262  b;  où  étaient  \léposées  les  mo- 
mies, destination  des  pyramides;  prix  do 
location  payé  pour  le  dépôt  d'une  momie 
dans  les  tombeaux;  momie  du  père  donnée 
en  gage  par  le  fils  ;  présence  ,  dans  les  re- 
jias ,  d'un  simulacre  des  ancêtres  ;  milliers 
de  momies  de  divers  animaux,  explicatioi* 
de  plusieurs  planches  relatives  à  l'appareil 
funéraire ,  262  b — 264  a.  V.  Précis  iiislo- 
rique. 

Rhamessénm  ,  monument  encore  subsis- 
tant à  Thèbes  ,  par  qui  élevé ,  -29 1  b;  pré- 
sente des  analogies  frappantes  avec  le  tom- 
beau d'Osymandyas  déciit  par  Diodore, 
ibid.;  porte  aussi  le  nom  d'Aménophion  , 
et  sans  fondement  celui  de  Memnonium , 
3  [5  a,  b.  (voy.  aussi  Memnonium)-,  deux  sou- 
bassements de  tableau  y  représentent  lej 
vingt-trois  fils  de  Rhamsés  le  Grand  (Séso*- 
tris)  et  six  de  ses  filles,  338a— 339a,  et 
339a  et  34t  b  sur  les  particularités  qui  y 
distinguent  celui  qui  lui  succéda. 

Riz ,  paraît  avoir  été  inconnu  à  l'ancienne 
Egypte,  195  a. 

Roboam,  roi  de  Juda,  représenté,  peut- 
être  en  personne,  dans  une  des  sculjitures 
d'un  palais  à  Thèbes,  laquelle  rappelle  la 
prise  de  Jérusalem  par  Sésonchis,  i5i  b, 
273  a,  358  b. 

Roi  (le)  :  premier  sujet  de  la  loi,  elle  ré- 
glait pour  lui  l'emploi  de  toutes  les  lieures; 
deuil  général  à  sa  mort  ;  sépulture  accordée 
ou  refusée  d'après  un  jugement,  5o  b  — 
5i  b;  description  des  tombeaux  de  plu- 
sieurs rois  de  dynasties  originaires  de  Thè- 
bes, 5i  b —  576;  hommages,  encens  et 
prières  adressés  par  les  rois  à  leurs  ancêtres, 
57  b,  58  a;  leurs  fuuctious  eu  temps  de 
guerre ,  leur  place  dans  les  combats  ,  cére- 
uioiiie  de  leur  triomphe,  55  a,  58a — 5yi» 


4UB 


TABLE  DKS  MAIlEHES 


H8  a,  b;  leur  palais,  kur  liahitation  inté- 
rieure ,  59  b  —  (io  b  ;  l'inscription  de  Rosette 
atteste  quels  honneurs  le  sacerdoce  a  décer- 
nés à  Ptolémée  Epiphane,  60  b  —  63  a; 
description  détaillée  de  la  fête  donnée  sous 
Ptolomée  Soler,  à  quelle  occasion,  64  a 
— '66  b;  partie  d'une  inscription  à  la  gloire 
de  Ptolémée  Evergèle,  67  b;  les  actions 
mémorables  des  rois  étaient,  après  les  bien- 
faits des  dieux,  les  sujets  des  monuments 
nationaux,  comme  l'attestent,  entre  autres 
inscriptions,  celle  de  l'obélisque  de  Louq- 
sor  transporté  à  Paris,  67  b  —  83  b;  épo- 
ques qui  rappellent  plusieuis  rois  de  diverses 
dynasties,  et  rapprochements  entre  les  prin- 
cipales monarchies  de  l'antiquité  et  la  sa- 
gesse de  la  législation  égyptienne,  84  b 
—  86  b;  était  intronisé  el  sacré  dans  une 
assemblée  générale  de  l'ordre  sacerdotal. 


91a;  chef  suprcnie de  laimée,  148a;  Rhaui- 
ses-Méiamonn  marche  à  Tennemi  la  télé 
nue  et  les  cheveux  natlés,  i58  b;  le  roi, 
dirigeant  la  charrue ,  ouvre  le  premier  sillon 
de  la  nouvelle  année  rurale,  190  b  ;  s'en- 
gage par  serment  à  maintenir  l'année  telle 
qu'elle  a  été  fixée  par  les  anciens,  236  a. 

Rosette  (  in-cription  de):  consacre  les 
honneurs  qui  sont  rendus  à  Plolomée  Epi- 
phane ,  60  b  —  63  a  ;  donne  des  détails  sur 
l'administration  de  la  classe  sacerdotale  , 
89  a  —  90;  son  importance,  quel  parti 
en  a  tiré  Champollion  le  jeune,  222  b  — 
223  b;  mentionne  la  prise  de  Nicopolis  par 
Ptolomée  Epiphane,  428  a. 

Rozière  (M.  de),  membre  de  la  connnis- 
sion  d'Egypte  ,  cité  sur  l'aspect  généial  du 
pavs,  5  a  —  7  a  ;  sur  les  débordenienls  du 
Nii,  II  a. 


Sacrifices  humains,  ont-ils  eu  lieu  dans 
l'ancienne  Égypie?  l'auteur  prononce  pour 
la  négative,  43  a —  45  a. 

Sais,  ville  célèbre,  n'est  plus  qu'un 
amas  de  ruines  moinmienlales  :  leur  descrip- 
tion par  Champollion  le  jeune,  366  a  — 
367  a. 

Scarabée  (  le  )  était  le  cachet  de  la  caste 
militaire,  et  pourquoi,  167  b. 

Schakal  d'Égyj)te  (ou  chacal),  aussi 
hardi ,  aussi  rusé  que  notre  loup ,  23  b  ; 
emblème  ordinaire  du  dieu  Anubis, 
36o   a. 

Sculpture  ,  époque  de  sa  décadence ,  re- 
ronmie  surlout  dans  un  petit  temple  de 
Thôth  (Hermès),  444  b. 

Sc^tale  (  If)  des  pyramides  ,  serpent  re- 
douté, 20  a. 

Semaine,  comment  les  Égyptiens  en  ont 
nommé  le<  jours,  d'après  certaines  ])lnnètes, 
96  a,  b. 

Se'motirn ,  \enf  brûlant,  ainsi  nommé 
dans  le  désert  et  Khanisyn  en  Egypte  ;  com- 
ment le  chameau  se  soustrait  à  son  in- 
fluence, 14  I),  i5  a. 

Sésostris  (Rhamsès  III),  cité  souvent 
dans  l'article  Roi ,  5o  b  et  suiv.  ;  voy.  surtout 
Louqsor  (  ol)élisque  de),  69  a  et  suiv.  ;  ta- 
bleaux et  bas-reliefs  qui  retracent  ses  vic- 
toires et  celles  de  son  père,  i5i  b  et  suiv,; 
les  prêtres  racontent  à  Hérodote  ses  victoi- 
res eu  Orient  et  dans  l'Europe  même  ;  quels 
en  ont  été  les  fruits,  161  a —  i63  a;  divers 
monuments  en  son  honneur  dans  la  Nubie, 
sculptures  sur  des  rochers ,  i63  a — 165  a  ; 
son  panégyrique,   presque  en  entier,  se  lit 


sur  un  précieux  papyrus,  169  a  ,  b;  voy.  son 
règne,  33 1  a  —  34 1  b.  Son  tombeau, 
339  a ,  b. 

Sirius:  de  quelle  importance  pour  le  ca- 
lendrier égyptien  était  le  lever  héliaque  de 
cette  étoile,  236  a,  b. 

Sostraie  de  Gnide  termine  la  construction 
du  phare  d'Alexandrie;  par  quel  moyen, 
dit-on ,  il  transmet  à  la  postérité  son  nom 
écrit,  à  l'insu  du  roi,  sur  l'édifice,  412  b, 
4i3  a. 

Sphinx  monolithe  ;  sa  description,  com- 
ment il  formait  une  communication  avec  la 
grande  pyramide,  282  a  ,  b. 

Strabon,  décrit  le  labyrintlte ,  37  b;  cité 
au  sujet  du  colosse  de  Memnon ,  75  a ,  b , 
a  vu  à  Héliopolis  l'habitation  des  prêtres  ; 
quelle  était  leur  principale  étude,  99  a;  cité 
sur  la  force  de  l'armée  égyptienne,  147  a; 
sur  les  verres  que  l'on  fabriquait  à  Thèbes 
de  son  temps ,  200  b  ;  sur  la  division  de 
l'année,  telle  que  les  prêtres  de  Thèbes  l'a- 
vaient établie,  284  a,  b;  cité  sur  l'enlève- 
ment du  cercueil  d'or  qui  renfermait  le 
corps  d'Alexandre  le  Grand ,  449  a ,  b  ;  re- 
proche plusieurs  défauts  à  Ptolomée- Denys, 
surnommé  Aulétès,  452  a  ,  b  ;  visite  la  haute 
Egypte  avec  le  préfet  M\m  Gallus,  466  a. 

Succession  au  trône  :  ordre  établi  parmi 
les  enfants,  puis  pour  les  parents  et  les  j)a- 
rentes ,  34  b ,  35  a  ;  exemples  cités  pour 
des  enfants ,  soit  nés  hors  de  mariage ,  soit 
d'un  autre  lit  ,42  a;  la  sœur  de  Thouthmo- 
sis  I*"^  occupe  le  trône  après  son  neveu 
mort  sans  enfants  ,  gouverne ,  quoique  ma- 
riée  deux  fois ,  et   laisse  le  sceptre  à  »un 


COÎSTENUES  DANS  I/ÉGYPTE 


fils,  3o5  b;  probabilité  de  réf^alité  des 
droits  entre  tous  les  enfanis,  338  b. 

Syouah ,  ville  qui  donne  aujourd'hui  son 
nom  à  l'ancienne  oasis  de  Jupiter-Ammon  ; 
ruines  d'un  grand  temple  non  loin  de  cette 
ville ,  et  fontaine  célèbre  dans  l'antiquité , 
i6  a,  b. 

Système  numérique ,  système  métrique. 
Les  Égyptiens  ont  ignoré  l'usage  du  zéro  et 
la  valeur  des  chiffres  d'après  leur  position  ; 
chaque  subdivision  du  système  général  d'é- 
criture avait  sa  série  de  signes  de  nombre  ; 
les  quantièmes  des  mois  étaient  exprimés 
par  des  chiffres  particuliers  ;  distinction  des 
nombres  ordinaux,   228  b — 280  a;  divi- 


199 

sion  de  l'unité  d'abord  en  trois  grandes  par- 
ties ,  puis  en  sous-multiples  de  trois  ;  À  quoi 
se  rapportaient  les  diverses  mesures  de  lon- 
gueur; de  la  coudée  :  nous  en  possédons 
d'authentiques  avec  leurs  divisions;  époque 
de  l'une  de  celles  qui  nous  sont  parvenues , 
longueur  de  la  coudée,  aSo  a,  aSa  a\  de 
leurs  poids,  un  seul  nous  reste  :  sa  valeur; 
iSaa,  b;  les  divisions  et  subdivisions  des 
mesures  étaient  placées  sous  l'invocation 
d'une  divinité,  par  exemple,  celles  de  la 
coudée,  a4i  b;  la  longueur  en  est  détermi- 
née ,  probablement  avec  exactitude ,  par  le» 
simulacres  qui  en  ont  été  trouvé»  dans  le» 
tombeaux ,  ib. 


ïanis,  ville  mentionnée  par  Moïse,  et 
célèbre  par  un  monolithe  remarquable; 
patrie  de  la  21*  dynastie,  357  a,  et  de  la 
23*.  362  a,  1). 

Thèbes;  ses  ruines  attestent  des  cons- 
tructions de  diverses  époques,  2  a;  leur 
immensité,  leur  magnificence,  6  b  (voy. 
Tombeaux),  quelles  routes  y  aboutissaient, 
206  a ,  b. 

Théocrite ,  idée  de  sou  hymue  en  l'hon- 
neur de  Plolémée  Philadelplie,  416  a. 

Thôt  ou  Heiinès  :  Hermopolis  renferme 
des  milliers  de  momies  d'ibis,  oiseau  con- 
sacré à  ce  dieu  ,  263  b  ;  de  tous  les  temples 
encore  existants  en  Egypte ,  il  n'en  reste 
qu'un  spécialement  consacré  au  dieu  Tliôth, 
249  b;  une  déesse  y  est  sa  compagne,  ib. 
et  aSo  a  ;  sa  description  sur  les  lieux  par 
Champollion  le  jeune,  442  a  et  suiv. 

Timocharis ,  astronome  dont  il  nous  reste 
quelques  observations  faites  à  Alexandrie  , 
411  à  414  a. 

Tombeaux  de  plusieurs  rois  de  dynas- 
ties originaires  de  Thèbes ,  leur  description, 
5r  b  —  57  b,  celle  du  Memnonium,  69  b 
—  71  a;  un   vaste  tableau  v  représente  les 


signes  les  j)lus  apparents  de  l'astronomie  et 
de  l'astrologie,  sa  description  par  Cham- 
pollion le  jeune,  io3  b  —  106  a;  le  tom- 
beau d'Aménopbis  III ,  décrit  aussi  par  ce 
voyageur ,  est  un  de  ceux  qui  ont  été  ache- 
vés ;  quelle  conséquence  on  peut  en  tirer, 
3 18  a,  b;  tombeaux  des  reines,  subsistent 
encore  à  Thèbes,  3 1 8  b  ;  celui  de  Rliamsès  I" 
qui  régna  peu  d'années,  n'est  orné  que  de 
peintures,  323  a;  exploration  en  1829  de  la 
vallée  où  sont  les  tombeaux  des  rois  de  la 
18*  et  de  la  19"  dynastie,  352  a  —  35î  a; 
description  du  plus  grand  et  du  plus  magni- 
fiquement orné  de  ces  tombeaux,  347  b — 
348  b;  le  sarcophage  en  granit  en  est  dé- 
posé au  musée  du  Louvre ,  ib. 

Tortue  d'eau  douce  (la  grande),  ow 
Triornx ,  se  trouve  dans  le  Nil,  19  b. 

Troie  (  prise  de) ,  au  temps  de  quel  ro; 
on  peut ,  d'accord  avec  Pline ,  la  rapporter, 
353  a.  1). 

Tupinambis  du  Nil ,  ou  Monitor,  lézard 
ennemi  du  crocodile,  19  b;  cl  de  l'ichneu- 
mon  ,23  b  ;  le  tupinambis  du  désert,  men- 
tionné par  Hérodote,  est  employé  par  Ica 
bateleurs  du  Caire  ,  19  b,  ao  a. 


Vautour  (le)  et  l'épervier,  emblèmes  con- 
sacrés à  la  caste  militaire,  quels  présages 
on  en  tirait  ;  quelle  place  occupe  le  vautour 
dans  les  représentations  de  combats  sur  les 
monuments,  167  b;  emblème  aussi  de  la 
maternité,  249  b,  25o  b. 

Vénus,  la  déesse  Alhôr,  437  b ,  443  b. 

Verre,  émail,  faux  jayet,  faïence,  porce- 
laine éraaillée;  la  fabrication  en  était  con- 
nue des  Égyptiens  et  ils  en  faisaient  un 
grand  commerce  longtemps  avant  la  domi- 
uatioti    romaine,    200   a  —  201  b-;    selon 


Strabon,  un  cercueil  de  veiTe  avait  rem- 
placé le  cercueil  d'or  dans  lequel  avait  été 
placé  le  corps  d'Alexandre,  449  a  ,  b. 

Version  des  Septante  ou  traduction  grec- 
que des  livres  des  Hébreux ,  4 1 3  b. 

Vespasien,  au  dire  de  Tacite,  guérissait 
par  la  grâce  de  Sérapis ,  le»  a>eugles  et  leâ 
écloppés ,  102  b,  io3  a. 

Vigne  (la) ,  rare  dans  le  reste  de  l'Égyple, 
se  voit  dans  le  Fayoum  ,  6  a. 

l'ipiic  céraste,  vipère haj'é; celle  dernière 
est  apprivoisée  et  drsssée  à  un  grand  notrbne 


500      TABLE  DES  MATIÈRES  CONTENUES  DANS  L'EGYPTE. 


de  tours  par  les  bateleurs  du  Kaire,  20  a,  b. 

Vol ,  toléré  par  une  loi  égyptienne  ;  dis- 
cussion sur  les  dispositions  de  cette  loi , 
41a,  b. 

Volney  ,   énonce   dans   son  Voyage  son 


opinion  sur  la  race  des  anciens  habitants 
de  l'Egypte  ;  discussion  de  l'auteur  qui  la 
combat ,  26  b  et  suiv. 

"Viilcain ,  Héphaistos ,   est  le  dieu  Phtha 
des  Égyptiens,  127  a. 


Zodiaques    d'Esnéh  et  de    Dendérah  ;  à  jeune  ;  discussion  sur  les  signes  de  ces  zo- 

quelle  époque   on  doit  en  placer  la  cons-  diaques  et  sur  leurs  différences,  106  b  — 

truction,  g6  b;  leur  description  ;  visite  de  ma. 
ce*    deux    temples    par    Champollion     le 


AVIS 

POUR     LE    PLACEMENT   DES   GBAVUHES   DE   l'ÉGYPTE. 


Manières.  Pages. 

I  Peuples  connns  dei  Égyptiens 29,  3o,  3i 

3  Tètes  et  cercueil  de  momies 361 

3  Cataracte  du  Nil 3,  lo 

4  Ile  de  Phllsc 4 

5  Second  PyJône  (  île  de  Phil») 4« 

6  Portique  du  grand  temple ibid. 

7  Palais  de  Karnak 3io,  35g,  36( 

8  Colosses 70 

9  Divers  chapiteaux 199,  io3 

10   Pyramides  de  Memphis  et  sphinx.  35,  263,  179 

it  Zodiaque  circulaire 43t  96,  106,119 

IX  Carrières  de  Silsilis 35 

13  Roi  sur  son  char S5 

14  Obélisque  de  Louqsor $7,  78,  79,  82 

i5  Offrandes  royales 5S 

s6  Roi  sur  le  champ  de  bataille 55,  i48,  167 

17  Temple  d'Edfoo 55,  424 

18  Temple  d'Hermonthis 55 

19  Sphinx  et  béliers 2  Sg 

20  Jugement  de  l'âme i23,  126,  264 

21  Lac  Mœris j3 

22  Alphabet  égyptien 226 

»3  Meubles 55,  178 

>4  Costumes 55  198 

>5  Costumes ig8,  34g 

»6  Barques  sacrées n3 

27  Intérieur  (  Médinet>Abou) Sog 

x8  Propylées  (Médinet-Abou) 3o3 

«9  Palais  à  Méilinet-Abou Sg,  i55,  3o3 

3o  Edfou.  Vue  générale. ..    424 

3i  Agriculture 188,  189,  igo 

32  Transport  d'un  colosse  et  gymnastique. . .    149 

33  Coiffures  divines 167,  269 

34  Caricatures  historiques 178 

35  Temple  (Antsopolis) io3,  438 

36  Portique  du  théâtre  (Antinoé) 325 

37  Pèche  et  chasse  aux  oiseaux  aquatiques...    186 

38  Fabrication  du  vin '. ibid. 

39  Memphis 273 

40  Ombos 3io,  437 

4i  Petit  temple m 

42  Portique  et  zodiaque  (  Esni  ) 96,  106 

43  Chasse  et  pèche 186 

44  Vases  et  barques. 192,  200 

45  Arts  et  métier» 179 

46  Arts  et  métiers ibid. 

47  Table  généalogique  d'Abydos. . .  290,  3o3,  3i9 

48  Transport  de  la  tête  de  Memnon 70 

49  Combat.naval .  . . , .  1 204 

$0  Attaque  d'une  foitetesse 106 


Numéros.  Pages. 

5i  Armes.  Homme  à  cheval 148,  i5o 

52  Vue  du  palais  de  Karnak 3io,  327 

53  Intérieur  d'une  maison 174 

54  Maison,  tributs,  nains 177 

55  Jardin,  kiosque  ,  arrosage ibid. 

56  Intérieur  du  temple  de  l'ouest 211 

57  Meubles  et  vases 178 

68  Chasses i86 

Sg  Musique  et  jeux ibid. 

60  Sphinx 179,  aSi 

61  Scribe  enregistrant  les  tributs 209 

6  2  Tributs  des  peuples ibid. 

63  Palanquins  et  voitures an 

64  Spéosd'Athyr  (Thèbes) 34? 

65  Coudée.     Signes   des  dates.    Poids.    23o,    23i, 

232,  24',  24a 

66  Signes  numériques.  Mois.  Dates.  23o,  241,  242 

67  Stèle  royale  funéraire 262,  3oa 

68  Thèbes.  Tombeaux   près  du  Rhamesséum.    264 

69  Appareil  funéraire 263 

70  t  Plan  d'un   tombeau   royal,    a  Fragment 

de  papyrus i64 

71  Vallée  dos  tombeaux 26^,264,339 

7a  Tombeau  dorique  à  Béni-Hassan 264,  397 

73  Carrières  de  Phila; 358 

74  Obélisque  d'Héliopolis 274.292 

75  Inscription  en  caractères  cunéiformes.  279,  i8r 

76  Roi  de  Juda 273 

77  Partie  hiéroglyphique  de    l'inscription  de 

Rosette 6o-63,  222,  ajg,  445 

78  Carton  pour  portraits 317 

79  Sésostris  vainqueur i5i 

80  Guerrier  mourant 160 

8i   Tour  des  Romains  et  obélitque  à  Alexan- 
drie    4'o 

83  Ruines  d' Antinoé 325 

83  Arc  de  triomphe  à  Antinoé ibid 

84  Colonne  de  Pompée  à  Alexandrie 4>a 

85  Statue    du   Pharaon    Horus  et  de  la  reine 

sa  fille 320 

86  Triomphe  du  roi  Horus 32 1 

87  Darius    officiant  selon  le  culte  égyptien. 

Cambyse 38o 

88  Ptolémée  et  Cléopâtre 436 

89 

90  Temple  de  Dendérah    ««S 

gt   Tibère    faisant    des    offrandes    aux    dieux 

égyptiens '^^1 

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Eatatua    del    Paraon  HoTO  y   delà  Reina    au.    Mja 


Pcolomeo   -y-  CleopalTa 


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EGYPTE. 


Rcjyea    y   Rei 


Ptolomec 


Puerla      arabe    en     cl     Cairo  . 


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